CHAPITRE CLXXXVIII.

Sermon anglais; évêque anglican.—La nouvelle Manon Lescaut.

Je pourrais être aussi sévère au prêche qu'au théâtre, car au moins le théâtre ne m'a pas ennuyée; le sermon anglais m'a paru bien long et bien monotone; mais on rira peut-être de l'occasion qui m'y a fait aller. Parmi les commissions que j'avais pour Londres, j'étais chargée d'une dette à payer. Le capitaine Ernest*****, aujourd'hui major dans la garde royale et précédemment proscrit pour sa conduite dans les cent jours, s'était trouvé tout à coup, à Londres, dans une pénurie vraiment désespérante. Le jour où il s'aperçut que sa bourse était vide, il avait justement un rendez-vous galant chez une jeune compatriote engagée au théâtre français de Totenham-Street, qui lui avait dit en plaisantant, derrière les coulisses, que l'homme qui viendrait chez elle avec un rameau d'or ne trouverait pas de Cerbère à sa porte. Ernest arrive chez Mlle Cidal, l'air triste et soucieux. Il se sentait, réduit à l'alternative de la tromper, ou de subir l'humiliation d'un congé. Cependant le luxe de l'appartement semblait lui annoncer que ce ne pouvait être la disette qui le rendait maître de la place. Pendant qu'il attend, dans le parloir, que Mlle Cidal soit habillée, il jette un regard dans la rue, et aperçoit ou croit apercevoir un créancier qui s'est mis en faction sur le trottoir avec un homme de mauvais augure. Mlle Cidal paraît en ce moment radieuse d'abord et surprise bientôt de l'embarras de son hôte et de sa pâleur. Ernest se décide à un acte de franchise: «Mademoiselle, dit-il, je serais un lâche de vous tromper; vous m'avez pris pour quelque grand seigneur venu à Londres afin d'y rivaliser de folie et de dépense avec les fashionables nationaux: je ne suis qu'un exilé, pauvre et même endetté.» Mlle Cidal sourit et lui répond: «Croyez-vous que j'ignore qui vous êtes? Vous me parliez hier de Gustave votre ami, et qui fut le mien: il vous a recommandé à moi dans une lettre qui contenait mille écus qu'il vous prête et dont vous voudrez bien me faire un reçu que je lui enverrai.» Ernest accepta les mille écus; et trop bien né pour parler de tout autre sentiment que de la reconnaissance avant d'avoir payé sa dette, il respecta d'autant plus la généreuse Cidal qu'il conçut pour elle une affection véritable. De retour en France, il avait plus d'une fois formé le projet de revenir à Londres chercher lui-même la quittance dont on se doute bien que l'ami Gustave n'avait jamais ouï parler; mais le capitaine ne pouvait se dissimuler que les mille écus, si noblement prêtés, n'en étaient pas moins les dépouilles d'un amant anglais. Se défiant de sa faiblesse, il s'était contenté de me charger de la somme, ayant su mon projet de voyage en Angleterre. Ernest m'avait tout raconté. J'étais curieuse de voir, de connaître cette nouvelle Le Couvreur. Je m'y rendis un dimanche matin; je fus accueillie en amie, et Mlle Cidal me pria de passer toute la journée avec elle. J'y consentis. Mais, quel fut mon étonnement quand, au lieu de me voir engagée à une partie de plaisir, j'appris que mon actrice se proposait de m'emmener avec elle à l'église pour entendre, me dit-elle, un sermon prononcé par le très vénérable et surtout très éloquent lord évêque B…t. Allons, pensais-je, cette petite fille a de la religion une fois la semaine, ou peut-être est-ce quelque plan de conquête, un complot contre la liberté de quelque âme pieuse. La conquête était déjà faite; nous entrâmes dans la chapelle, et nous nous plaçâmes gravement en face du prédicateur. Jamais femme n'entendit aussi dévotement un sermon que Mlle Cidal; et quel sermon! sermon de deux heures, froidement composé, plus froidement débité, en un mot un sermon anglican. Mais ma nouvelle amie en semblait enchantée; ses émotions se peignaient dans ses yeux et dans le mouvement onduleux de son sein. Je fus donc édifiée de l'actrice, si je fus peu touchée du prédicateur. Mais quand nous fumés de retour, je ne pus m'empêcher de m'écrier, après un bâillement étouffé avec la main:

«Ma chère amie, que vous êtes heureuse de comprendre si bien l'anglais! Vous avez l'air bien contente du savant dignitaire que nous venons d'entendre.

«—Je le crois bien, me répondit-elle; je suis payée pour cela!

«—Comment? expliquez-vous.

«—Eh bien, ajouta Mlle Cidal, vous n'y êtes pas! C'est mon évêque à moi: il m'aime; c'est bien le moins que je l'admire. Il a une femme fort jolie, mais qui a eu le malheur de lui dire un jour comme Gilblas à l'archevêque de Grenade: Monseigneur, ne faites plus d'homélies. Quant à sa très humble servante, tant qu'elle recevra de Monseigneur mille guinées par mois, il sera pour elle un Bossuet anglais; comme l'abbé Pellegrin.

«Je dîne de l'autel et soupe du théâtre.»

Je partis à ces mots d'un grand éclat de rire. Cet amour me parut si comique, ce contrat d'amour-propre et de fidélité si nouveau, que je pardonnai à monseigneur tout l'ennui de son discours interminable. Comme on le voit, Mlle Cidal était une espèce de Manon Lescaut, bonne, mais folle; sensible, mais étourdie; originale enfin et amusante par le mélange des qualités les plus opposées. Une plaisanterie chez elle n'était jamais une méchanceté, mais l'expression de la bonne humeur. Si elle allait jusqu'à la malice, le sourire qui épanouissait son visage en émoussait même alors toute la pointe; enfin elle ne pouvait croire à la colère ou à la bouderie des autres: elle vous persuadait à vous-même que vos reproches ou vos airs sévères n'étaient qu'une feinte, un jeu de théâtre. Ce jour-là elle avait à dîner une partie de la troupe; ce fut un vrai repas de comédiens. On parla beaucoup de Paris, et l'on compara souvent les acteurs anglais aux acteurs français. Le Champagne fit partir au moins dix bouchons; les têtes s'animèrent en faveur de Mars et de Talma contre les descendans de Shakespeare. Au dessert, on était déjà bien loin de cette conversation sur l'art en général: chacun faisait son propre éloge; notre hôtesse seule avait conservé toute sa modestie, et s'amusait de voir ses convives si contens d'eux-mêmes. Enfin, après beaucoup de cris et de gros rires, la société se dispersa. J'allais me retirer aussi, lorsqu'entra le lord évêque qui venait chercher son compliment de tous les dimanches. Le compliment lui fut donné avec beaucoup de grâce, et le mit en bonne humeur. Je lui fus présentée, et ayant témoigné, dans la conversation, la curiosité de faire une excursion à Oxford, j'eus le plaisir de trouver monseigneur assez obligeant pour m'offrir une lettre de recommandation ou d'introduction, comme on dit en Angleterre.