CHAPITRE CCI.
Retour à Madrid.--Le parti modéré.--M. Martinez de la Rosa.--La Saint-Ferdinand.--Journées des 6 et 7 juillet.--La garde royale et les miliciens.--Les généraux Morillo et Ballesteros.--Les deux fuyards.--Beau trait de Yusef.
Comme don Félix quittait Cadix, et que je désirais me rapprocher du théâtre des événemens, je repartis pour Madrid. Ce n'est pas sans plaisir que je me retrouvai dans cette capitale, dont l'aspect cependant me parut changé. L'air de liberté qu'on y respirait n'était cependant pas aussi pur que je m'en étais flattée. Quelques symptômes menaçans annonçaient la tempête qui ne tarda pas à éclater. Les constitutionnels s'étaient déjà divisés; et, comme en France et en Angleterre, tous les hommes modérés étaient accusés de trahison. C'est dans ce parti que Ferdinand avait choisi son ministère. M. Martinez de la Rosa, qui, avec le comte de Toréno, avait, dans les Cortès précédentes, été à la tête du parti constitutionnel, également opposé aux empiétemens de la couronne et aux entreprises démocratiques, était le chef du conseil. M. Martinez avait une grande réputation comme orateur, et passait à juste titre pour l'un des hommes les plus intègres de l'Espagne. Littérateur plus distingué peut-être qu'homme d'état habile, il n'avait réellement de crédit que dans la haute classe de la société, où son amabilité, sa jeunesse et sa physionomie expressive lui avaient fait un grand nombre de partisans, surtout parmi les femmes. Ses ennemis (et il en avait, parce qu'il avait beaucoup de rectitude et d'impartialité) le traitaient de servile, et ne lui pardonnaient pas d'avoir, lorsqu'il était membre des Cortès, soutenu, avec un grand talent, des droits de propriété attaqués avec plus de violence que de raison, par l'inique motif que ces droits avaient la même date que des priviléges que M. Martinez n'entendait pas défendre.
J'étais arrivée le 25 mai, époque à laquelle la cour est ordinairement à Aranjuez, séjour délicieux qui paraît un Oasis au milieu des campagnes dépouillées de verdure de la Nouvelle-Castille. Il est d'usage à Madrid, parmi toutes les personnes auxquelles leur fortune le permet, d'aller passer dans cette résidence les mois d'avril et de mai. La Saint-Ferdinand, fête du roi, est célébrée le 30 de ce dernier mois. Don Félix, qui était attaché à l'état-major de l'armée en qualité de brigadier, me proposa d'aller passer trois jours à Aranjuez. J'acceptai son invitation, et nous partîmes le 28 au soir; nous arrivâmes vers minuit, et descendîmes chez une parente de don Félix, dont le mari était employé auprès du premier ministre. Dans la même maison que moi logeait le général Zayas, dont j'ai déjà parlé. Il était venu, comme les autres, pour faire sa cour dans ce jour solennel. Nous nous revîmes mutuellement avec grand plaisir. Il me demanda le motif d'un retour qui le surprenait. «J'ai bien peur que nos chers Espagnols soient fous, me dit-il; votre ami don Félix tout le premier: ils perdent leur temps sur des questions oiseuses, ils suscitent des ennemis au gouvernement constitutionnel, en effrayant les citoyens. Le clergé, qu'on a généralement aliéné, remue les provinces. Le cordon prétendu sanitaire de la France va devenir bientôt une armée. Riégo, Quiroga et tous les héros de 1820 comptent sur un enthousiasme, réel sans doute, mais qu'il ne faudrait pas laisser évaporer en hymnes patriotiques. Si c'est la curiosité seule qui vous a conduite en Espagne, vous pouvez vous promettre satisfaction, et je crains bien que, de même que vous vous êtes trouvée à l'explosion de la révolution, vous ne soyez bientôt témoin de la contre-partie.» Ce discours du général Zayas, dont j'appréciais le jugement et l'esprit, me peina. Je le répétai à don Félix, qui ne fit qu'en rire, et qui me dit que le général avait voulu me faire jaser, d'autant qu'il était lui-même le chef d'un des partis dont il m'avait fait la peinture. Cet officier général en effet était à Madrid le grand-maître des francs-maçons. Cependant, malgré les assurances de don Félix, je ne tardai pas à voir que le général Zayas ne m'avait point trompée. La veille de la Saint-Ferdinand, la ville se remplit d'une foule de paysans de la Manche, et il y eut dans la soirée quelques rixes entre eux et les miliciens d'Aranjuez. On appelait alors miliciens nationaux en Espagne ce que nous nommons en France garde nationale. J'en parlerai plus au long lorsque je raconterai les scènes du 7 juillet.
Le matin du 30, le roi et la famille royale reçurent dans leur palais les félicitations d'une innombrable quantité de personnes; après quoi, suivant un ancien usage, leurs majestés, suivies des princes et des princesses, du corps diplomatique, des ministres et de toutes les personnes qui avaient été admises à faire leur cour, descendirent dans les jardins, et s'y promenèrent pendant une heure. Le coup d'oeil de cette espèce de procession politique était admirable. Les hommes et les femmes qui avaient assisté au baise-mains portaient le plus riche costume. Une foule immense devenait comme le peuple magique de ces magiques jardins. Cette frivolité ne semblait rien présager de politique; aucun sentiment violent ne paraissait gronder au fond des coeurs; mais à peine le roi se fut-il retiré, que quelques cris de vive le roi absolu! se firent entendre. Ils furent étouffés par ceux de vive le roi constitutionnel! poussés par les miliciens. Ces cris effrayèrent la foule des promeneurs, et en peu d'instans les jardins furent déserts. Vers les quatre heures, et avant que la famille royale sortît pour la promenade obligée de ce jour-là, on entendit dans les environs du palais les mêmes cris; mais cette fois il y eut des rixes: la garde royale prit les armes, ainsi que la milice, et l'on craignit un moment que la garde, qui, depuis quelque temps, était mécontente, ne saisît cette occasion de vengeance, d'autant qu'on savait que les troupes étaient travaillées dans un sens anti-constitutionnel. Le général Zayas, auquel la qualité d'aide-de-camp du roi donnait à toute heure l'entrée au palais, alla trouver sa majesté catholique, et lui représenta énergiquement la nécessité de témoigner hautement son mécontentement des cris inconstitutionnels. Le roi chargea son frère, l'infant don Carlos, de parcourir la ville et de déclarer, en son nom, que le seul cri qui plût à son coeur était celui de vive le roi constitutionnel!
Cette démarche du prince calma les esprits sans leur ôter cependant la sourde conviction que le mouvement anti-constitutionnel n'était qu'étouffé et qu'il se reproduirait bientôt si l'on ne s'assurait de la garde royale.
Je revins à Madrid le soir même avec don Félix, qui commençait à croire que le général Zayas pouvait bien ne pas s'être trompé dans ses prévisions. L'événement d'Aranjuez fut diversement interprété; le ministère n'y vit ou feignit de n'y voir qu'une malveillance imprudente de quelques paysans séduits; mais les Cortès ou les exaltés, qui étaient en nombre à peu près égal à celui des modérés, prirent les choses plus sérieusement. Les tribunaux informèrent. Il se forma des réunions, et la fermentation augmenta au point que les Cortès engagèrent les ministres à prier avec instance le roi de revenir dans la capitale.
Tout le mois de juin se passa dans un état de tranquillité équivoque. La populace des faubourgs, alors fort constitutionnelle, insultait fréquemment les soldats de la garde royale. Les miliciens, dont la conduite dans ces circonstances critiques est au-dessus de tout éloge, étaient constamment sur pied, et ce n'est pas sans peine qu'on atteignit sans trouble le 30 juin, jour où le roi devait faire en personne la clôture des Cortès.
Sa majesté s'y rendit en effet avec son cortége ordinaire. La garde royale et la garnison étaient sous les armes. Une foule nombreuse était rassemblée aux portes du palais et dans la rue voisine de la salle des Cortès. La populace des faubourgs paraissait agitée; cependant il n'y eut point de cris inconvenans pendant le trajet non plus qu'au retour; mais à peine le roi fut-il rentré au palais, que la garde fut insultée par le peuple, qu'elle avait, à la vérité, provoqué par le cri de vive le roi absolu! poussé par quelques soldats. La journée se passa assez tranquillement; mais vers le soir on apprit qu'un officier aux gardes, appelé Landaburu, avait été assassiné dans le palais par ses propres soldats. Cet officier était connu par ses opinions constitutionnelles très prononcées. La garde royale prit les armes, et la milice en fit autant. Le capitaine général Morillo, le même qui était revenu d'Amérique, se rendit au palais, et dès ce moment Madrid présenta l'aspect d'une ville assiégée. Les deux bataillons de la garde qui étaient de service au château témoignèrent, par leurs démonstrations, qu'ils étaient disposés à la résistance si on venait leur demander raison du meurtre de Landaburu. Les autres bataillons de ce corps manifestèrent qu'ils soutiendraient leurs camarades. La guerre paraissait déclarée entre les deux partis, et l'on s'attendait à une catastrophe sanglante. Le 2 juillet au matin, don Félix vint m'apprendre que dans la nuit les deux régimens de la garde royale étaient sortis de la ville, et que les deux bataillons qui étaient au palais s'étaient établis militairement et ne laissaient pénétrer au palais que les ministres, les officiers généraux, et les personnes employées dans le gouvernement et dans la maison du roi. Je logeais dans une large rue appelée de San-Bernardo, non loin du palais; je sortis, et, en passant sur la place de Saint-Dominique, j'aperçus à peu de distance les sentinelles avancées de la garde, tandis qu'à cent pas et du côté de la ville étaient établis des piquets de miliciens. Je poussai jusqu'à la porte del Sol que pressaient les flots d'une multitude en délire. J'ai déjà dit, et je répète exprès dans cette occasion, que la populace de Madrid, presque toute présente sur ce point, était fort constitutionnelle en 1822. J'en fais la remarque parce que cette même populace manifesta dix mois après des sentimens absolument opposés; ce qui prouve que partout les populaces se ressemblent dans leur mobilité, et qu'en Espagne, cet instinct grossier qui dresse et abat des idoles a quelque chose de plus insaisissable encore.
La contenance martiale de la milice urbaine annonçait beaucoup de confiance; et quoique les deux régimens de la garde, même les deux bataillons de service au palais, fussent campés à deux lieues de Madrid, au château royal du Pardo, les habitans de la capitale ne paraissaient rien redouter. Les rebelles étaient assez embarrassés; ils avaient compté, sur la parole de leurs chefs, que le reste de la garnison et une partie de la population de Madrid se joindraient à eux; personne ne remuait, et il n'y eut de défection que dans leur propre parti. Beaucoup d'officiers, qui avaient obéi au mouvement dont ils ignoraient le but au moment du départ, revinrent dès qu'ils le purent ainsi qu'un grand nombre de soldats, et se placèrent sous les ordres du général Morillo, qui prit le commandement en chef de toutes les forces.
Partout ailleurs qu'en Espagne un pareil état de choses n'aurait pas duré vingt-quatre heures; mais dans ce singulier pays tout est contraste, contradiction, différence. Pendant cinq jours entiers près de quatre mille hommes des meilleures troupes restèrent campés à deux lieues de la capitale, qu'elles avaient quittée sans ordre comme sans motif; car, dans les pourparlers qui eurent lieu entre quelques chefs de la garde et le ministre de la guerre, ceux-là n'articulèrent d'autres griefs que des insultes légères de la part de la populace. Le roi continuait de travailler avec ses ministres. Le conseil d'état s'assembla plusieurs fois, et sa majesté catholique lui soumit quelques observations vagues sur la nécessité de donner à l'autorité royale un peu plus d'extension: Ferdinand VII se plaignit de ce que Riego affectait des airs de domination offensans pour la majesté royale; mais ni sa majesté ni les chefs des troupes rebelles ne proposaient aucune mesure positive. Il semblait qu'on attendît du dehors l'annonce d'autres événemens pour prendre un parti.
Cependant, comme je l'ai déjà dit, la ville présentait l'aspect d'une place de guerre, sans que toutefois il y eût aucune interruption dans le cours ordinaire des affaires: les boutiques ne furent pas fermées un seul instant; il n'y eut pas le moindre désordre; personne ne fut insulté; les théâtres et les promenades étaient fréquentés comme à l'ordinaire; on entrait et on sortait librement par toutes les portes, même par celle qui allait au Pardo. Les environs du palais étaient gardés par les deux bataillons dont j'ai parlé, lesquels étaient comme cernés par une ligne de miliciens qui bivaquèrent pendant huit jours. Le quartier-général était à la grande place, où avait été établie une batterie d'artillerie. La caserne des canonniers de la garde, située à très peu de distance du château, devint le rendez-vous des officiers sans troupe et de tous les militaires appartenant à divers corps, tandis qu'un peu plus loin, sur la place de Saint-Dominique, il se forma un autre rassemblement tout composé d'officiers, qui prirent le nom de bataillon sacré. Don Félix était un des chefs de ce rassemblement.
Je logeais, comme je l'ai déjà dit, dans la rue Saint-Bernard; et soit que je sortisse de chez moi, soit que j'y rentrasse, je passais devant le corps-de-garde de la place Saint-Dominique, qui ressemblait à un bivouac. Je connaissais plusieurs des officiers qui s'y étaient réunis; et tous les soirs, pendant toute la durée de cette espèce de siége, un grand nombre de dames avaient fait de la place le rendez-vous à la mode, la promenade favorite.
Le 5 et le 6 juillet, il y eut de nouveaux pourparlers entre les ministres, le général Morillo d'une part, et deux des chefs des troupes du Pardo, de l'autre; mais on ne put pas s'entendre. La commission permanente des Cortès, présidée par l'amiral Cayetano Valdès, voulut intervenir, mais en vain. Les révoltés ne s'expliquaient pas sur leurs intentions, et paraissaient attendre. Dans la journée du 6, il commença à courir des bruits d'une prochaine attaque de la part de la garde royale. Ce jour-là seulement les théâtres furent déserts, ainsi que le Prado. On apprit qu'il s'était manifesté quelques symptômes fâcheux dans le quartier Saint-François, où se trouve situé l'hôtel du duc de l'Infantado; mais un corps de deux cents volontaires, que M. Beltran de Lys, riche négociant, avait levé à ses frais, maintint l'ordre. Je me retirai, ce jour-là, vers une heure du matin. J'étais accompagnée de don Félix, qui s'arrêta à la place de Saint-Dominique, et pria un de ses amis de me conduire jusque chez moi, à portée de fusil à peu près de cette place. Je crus remarquer de l'inquiétude, et j'ai su depuis que, quelques minutes avant l'arrivée de don Félix, le capitaine général Morillo avait reçu un avis auquel il avait refusé d'ajouter foi. Une personne sûre l'instruisait que les bataillons du Pardo avaient pris les armes à neuf heures du soir, et que l'attaque était imminente. Don Félix courut auprès du général Morillo, qu'il ne put convaincre et qui n'ordonna pas de dispositions, prétendant que si la garde opérait un mouvement, ce serait pour s'éloigner de Madrid.
Je m'étais couchée, et je commençais à m'endormir, lorsque je fus réveillée en sursaut par le bruit d'un chariot qui passa devant ma porte, destiné, comme on l'a vu plus tard, sans pouvoir jamais découvrir par qui, à embarrasser l'une des rues par où les miliciens auraient pu venir s'opposer à l'entreprise des révoltés. Mon fidèle Yusef, qui ne s'était pas couché, vint frapper à ma porte, et me dit qu'il ne doutait pas, d'après les bruits qui avaient couru dans la journée, que cette nuit ne fût celle qu'avaient choisie les soldats de la garde pour attaquer: «Et tenez, me dit-il, je crois entendre le pas lourd et régulier d'un régiment.» Ma curiosité et l'inquiétude me décidèrent à me lever, et je m'approchai de la fenêtre de ma chambre, dont j'entr'ouvris les croisées. J'entendis en effet un bruit qui augmentait de minute en minute, et je crus distinguer la voix de don Félix. Je sortis tout-à-fait sur le balcon, et je vis que je ne m'étais pas trompée: il était avec cinq autres officiers devant ma maison. Il me reconnut, et me dit assez bas de refermer mes volets et de me coucher. Il ordonna en même temps à Yusef de ne pas me quitter.
Il est peu dans ma nature de suivre les conseils, surtout quand quelque grande inquiétude me travaille. Je restai donc derrière mes volets entr'ouverts, et je ne tardai pas à entendre crier qui vive? Il ne fut fait aucune réponse. Don Félix et ses cinq compagnons tirèrent leurs coups de fusil, auxquels il fut riposté par une décharge du premier rang des troupes insurgées; mais en même temps, et par suite d'une terreur panique inconcevable, cette troupe, qu'on a dit être de deux bataillons, se débanda et prit la fuite par la rue de la Lune, qui était en face de chez moi, laissant trois morts sur le carreau, et quelques havresacs, shakos et fusils. Si c'était par suite d'un plan combiné que ces deux bataillons exécutèrent une manoeuvre qui ressemblait à une fuite devant six hommes, il faut que les chefs de la garde royale eussent des renseignemens bien inexacts, car en attaquant le poste de Saint-Dominique, qui n'aurait certainement pas pu tenir puisqu'il comptait à peine cent hommes dans ce moment-là, ils pouvaient facilement opérer leur jonction avec les deux bataillons de service au palais, et cerner la caserne d'artillerie, tandis que par leur droite ils mettaient entre deux feux le quartier-général de la grande place. Ces troupes étaient à peine disposées que j'entendis le bruit du canon de la place. Dans mon impétueuse curiosité je proposai à Yusef de sortir avec lui pour voir ce qui se passait. Vainement il voulut m'en dissuader; je pris mes habits d'homme, et, suivant la rue de la Lune, où j'avais vu entrer la garde en désordre, j'arrivai sans rien découvrir jusqu'au haut de la rue de la Montera. Il était environ quatre heures du matin. Là je trouvai quelques curieux qui s'étonnèrent, ainsi que moi, de ne plus entendre le bruit du canon ni de la fusillade. Voici ce qui était arrivé, et que je tiens d'un témoin oculaire. Dans le temps que les bataillons entrés par la porte de Saint-Bernard exécutaient l'attaque vraie ou simulée qui eut lieu sous mes fenêtres, d'autres bataillons du même corps attaquèrent la grande place avec aussi peu de succès; les uns et les autres se voyant repoussés, se réunirent à la porte del Sol, sans doute pour y combiner quelque nouveau plan qui ne réussit pas mieux, comme on va le voir. En effet, depuis quatre heures jusqu'à dix heures et demie que je restai avec d'autres personnes sur le haut de la rue de la Montera, je pus facilement voir ces troupes, dont les sentinelles avancées étaient placées jusqu'à l'église de Saint-Louis; elles étaient l'arme au bras sans faire aucun mouvement. Mais pendant ce temps le général Morillo, qui croyait enfin à l'agression des révoltés, ne perdit pas une minute. Aidé du général Ballesteros, qui vint se placer sous ses ordres, il réunit un bataillon de grenadiers et de chasseurs, pris dans la milice, et une pièce de canon. Il fit attaquer avec impétuosité la garde réunie à la porte del Sol, et, ce que je ne croirais pas si je n'en avais été témoin, ces troupes qui passaient pour les meilleures de l'Espagne ne tinrent pas trois minutes devant des bourgeois. Un malheureux instinct qui leur coûta cher les fit s'enfuir par une rue nommée de l'Arsenal, qui aboutissait au palais où étaient leurs camarades. Ils y furent chargés par les soldats du régiment de cavalerie du Prince, alors en garnison à Madrid. Le carnage eût été beaucoup plus affreux si, à la prière du roi, le général Ballesteros, à qui ce monarque en fit porter la demande par un officier, le général ne leur eût permis de se retirer au palais.
Dès ce moment la victoire fut assurée aux patriotes. Il n'y avait plus d'ennemis au dehors, et tous ceux du dedans étaient cernés de manière à ne pouvoir remuer. Chose assez extraordinaire, aucun désordre ne suivit cet événement. Les ministres, qui avaient été retenus depuis vingt-quatre heures au palais (ce qui a fait croire, avec quelque apparence de raison, que les révoltés y avaient des intelligences), les généraux et la commission permanente s'occupèrent du sort de ces troupes. Il faut dire, à la louange des constitutionnels espagnols, qu'on a peints comme si exaltés, qu'ils se montrèrent favorables à des mesures qui n'avaient rien de sévère contre des hommes pris en flagrant délit. On voulut bien confondre dans la même catégorie les bataillons vaincus et ceux qui étaient de service au palais, et il fut convenu, sous l'approbation du roi, que la garde royale partirait le soir même pour des cantonnemens qui furent désignés à une certaine distance de la capitale.
Au moment où cet arrangement allait s'exécuter, la sédition se mit dans une partie de ces troupes, tandis que l'autre partie, sous la conduite de ses chefs, partit à l'instant même pour Leganes, à trois lieues de Madrid. Ce moment fut le plus critique de la journée. La milice et les troupes de la garnison coururent en masse à la poursuite des fuyards, sans que personne songeât à placer une garde au palais, où la famille royale resta assez long-temps sans avoir un seul homme de service militaire auprès d'elle. Je me trouvais alors très près du palais, et je m'avançai sur la place qui naguère était occupée par la garde royale. Des groupes immenses s'exprimaient très vivement sur les événemens du jour, mais pas un homme ne passa le seuil de la porte de la cour intérieure. Je vis sa majesté au grand balcon; elle était accompagnée de deux ou trois personnes seulement. Je crus entendre que le roi parlait très haut, étendant la main d'un air fort animé vers l'endroit où l'on voyait encore les soldats fugitifs que poursuivait la cavalerie commandée par le général Morillo en personne. J'ai ouï dire ce jour-là, par des témoins dignes de foi, que Ferdinand témoignait hautement sa satisfaction de la déroute des rebelles, ce qui prouve l'injustice des accusations qui désignaient le monarque comme secret instigateur du mouvement.
Je profitai de mon costume masculin pour parcourir la ville avec Yusef. Je puis attester que je remarquai partout une grande joie de la défaite des révoltés. J'allai le soir même chez don Joseph A. à qui je causai une grande surprise par mon habit; je n'y trouvai qu'un ecclésiastique qui se félicitait sincèrement de la tournure que venaient de prendre les affaires. Ce digne homme, que don Joseph me dit être un modèle de toutes les vertus, croyait naïvement que les ministres étrangers ne manqueraient pas d'envoyer à leurs cours respectives une relation fidèle des événemens qui s'étaient passés depuis huit jours, et d'insister sur un fait qui, selon lui, était concluant. «En effet, disait-il, ces messieurs sont témoins qu'une troupe nombreuse, l'élite de l'armée, est restée campée pendant cinq jours aux portes de la capitale, avec des intentions évidemment hostiles contre notre nouveau gouvernement. Pendant toute cette crise, les portes de la ville ont été ouvertes, et non seulement personne n'est allé se réunir aux rebelles, mais plusieurs de ces rebelles font déjà cause commune avec la masse. Et nous, constitutionnels, que l'étranger calomnie, nous respectons jusqu'à ceux qui, s'ils eussent été vainqueurs, nous eussent massacrés sans pitié. Vous verrez, j'ose le prédire avec assurance, que nous n'abuserons pas du triomphe. Un seul crime a jusqu'à présent souillé notre cause.»
Don Joseph A..., que je priai de m'expliquer cet endroit de l'apostrophe de son ami, me dit qu'il faisait allusion à l'assassinat du curé Venueza, massacré dans sa prison le 5 mai 1821. Il avait été convaincu de conspiration contre le gouvernement constitutionnel, et condamné à dix années de réclusion: un rassemblement de trente à quarante personnes se forma à l'heure de la sieste, força les portes de sa prison, et donna la mort à ce malheureux. Ce crime, que personne n'excusa, fut hautement blâmé par le gouvernement et par les Cortès, qui en poursuivirent les auteurs. Il est juste de dire que c'est le seul attentat de cette nature dont les Espagnols se soient souillés pendant toute la durée du régime constitutionnel.
Ce bon ecclésiastique me rappelait mon ami don Vicente. Il ne se trompa pas en prédisant que le vainqueur du 7 juillet userait de modération; mais il fut cruellement déçu dans son espoir de bienveillance de la part des ministres étrangers.
Telle fut la journée du 7 juillet, dont j'ai été le témoin oculaire. Je me suis étendue sur cet événement plus que je n'ai coutume de le faire sur les grandes circonstances politiques, parce que j'ai l'intime conviction que mon récit, plus exact que tout ce qui a été publié, ne sera pas inutile à l'histoire.
Je rentrai chez moi vers minuit, extrêmement fatiguée, comme on peut le penser; j'étais sur pied depuis vingt-quatre heures. En arrivant à la maison, je trouvai Yusef qui m'attendait dans une chambre pour me communiquer un grand secret, ce fut son expression. Voici ce qu'il me raconta: «En revenant de la porte Saint-Vincent, je me suis arrêté chez un de mes amis qui est servile dans l'âme, parce qu'il est proche parent d'un palefrenier du palais; mon ami n'est pas seulement servile, il est très poltron, et je l'ai trouvé dans un embarras extrême et prêt à une méchante action que j'ai voulu lui épargner, en vous compromettant peut-être. Voici ce que c'est, madame: ce matin, après la déroute de la garde, deux officiers, dont l'un grièvement blessé, se sont réfugiés chez mon ami, qui les a cachés dans un galetas où ces malheureux, le blessé surtout, sont restés toute la journée dans des angoisses mortelles. Mon homme voulait bien les sauver, mais il ne voulait pas s'exposer, et vingt fois il a tâché de les persuader qu'ils pouvaient sans danger gagner la campagne. Lorsque je suis arrivé, mon ami était au moment d'aller faire sa déclaration à l'alcade. J'ai pris sur moi de l'en détourner et d'amener ici ces deux malheureux dès que la nuit a été close. J'ai mis le blessé dans mon lit, et j'ai pansé sa blessure du mieux que j'ai pu. J'ai placé un matelas pour l'autre, et j'ai donné à manger et à boire à tous les deux. J'espère que madame m'approuvera, et qu'elle inventera un moyen de sauver ces deux victimes d'un parti qui pourtant n'est pas le mien.»
Je fus touchée jusqu'aux larmes de la belle action de mon gitano, constitutionnel jusqu'à l'exaltation, et se dévouant jusqu'au danger pour deux serviles, tandis qu'un homme qui partageait leurs opinions avait été si prêt de les livrer à l'autorité. Je chargeai Yusef d'aller rassurer mes deux hôtes, et je lui ordonnai de faire en sorte de joindre don Félix de très bonne heure dans la matinée, et de me l'amener. Il vint en effet avant huit heures, instruit déjà par Yusef, et tout-à-fait disposé à seconder mes efforts en faveur de nos deux prisonniers. Yusef nous conduisit dans la chambre, où je vis avec attendrissement que mon bon gitano avait épuisé tout ce que la bienfaisance la plus ingénieuse peut inventer, pour que ces deux malheureux passassent une bonne nuit. Le blessé reconnut don Félix, qu'il avait vu à Barcelonne. Son compagnon et lui nous firent les plus vifs remercîmens, mais ils paraissaient fort effrayés pour l'avenir. «--Rassurez-vous, leur dit don Félix; je ne crois pas que vous ayez à craindre une vengeance qui serait peut-être légitime. Il n'est cependant pas prudent de quitter encore cet asile. Je songerai au moyen de vous faire passer en France sans danger.» Nous laissâmes le malade prendre quelque repos, et nous passâmes avec son camarade dans mon appartement. Don Félix nous quitta, et je restai avec l'officier, qui, ayant servi dans les gardes walonnes, parlait fort, bien le français. Il me parut d'une humeur fort enjouée, et me débita quelques unes de ces fadeurs de l'ancienne galanterie dont il avait appris la langue des officiers qui étaient en très grand nombre dans le régiment des gardes walonnes. Je n'étais pas disposée à cette galanterie surannée, et je tournai la conversation à la politique. Je demandai à l'officier quel était le projet des chefs des deux régimens des gardes, lorsqu'ils sortirent de Madrid et lorsqu'ils y rentrèrent. Il me répondit que la plupart d'entre eux ne savaient pas où ils allaient lorsqu'on les rassembla dans la soirée du 1er juillet. «Nous crûmes, me dit-il, que nous allions à l'Escurial ou à Saint-Ildefonse où le roi viendrait se mettre à notre tête, pour se rendre de là à Ségovie ou à Valladolid, et y convoquer les Cortès, afin de les obliger à modifier la constitution; car, excepté peut-être les officiers étrangers qui servent dans notre corps, il n'y en a pas dix d'entre nous qui voulussent le renversement total du système actuel. Quand nous fûmes arrivés au Pardo, nos chefs nous firent exposer que la garnison et une partie de la population de Madrid suivraient notre étendard levé; mais personne n'est venu. Avant hier, au retour de deux de nos chefs qui avaient eu une conférence avec le ministre de la guerre, l'anarchie se mit dans le camp; les troupes prirent les armes à peu près sans ordre, deux ou trois sous-lieutenans proposèrent de venir attaquer Madrid, en disant que nous n'avions qu'à nous montrer. Nos chefs, qui, entre nous, sont l'incapacité en épaulette, cédèrent à cette impulsion, et nous partîmes sans autre plan que d'entrer par deux portes différentes. Vous savez le résultat. Pour moi, si on veut m'amnistier, je ne demande pas mieux que de reprendre du service; je n'ai pas la moindre envie de m'expatrier, ni de m'exposer pour une cause que le roi lui-même paraît ne pas vouloir défendre.»