CHAPITRE CCXI.
Nouvelles visites à la casa Saluzzi.--Mémoires de lord Byron.--Voeux pour la Grèce et l'Espagne.--Souvenir de lady Caroline Lamb...--La première nuit des noces.--La comtesse Guiccioli.
J'étais née pour aimer la gloire sous quelque forme qu'elle s'offrît à mon imagination pour me séduire; mais en atteignant cet âge de la vie où, reine découronnée, une femme qui ne fut que belle ne pourrait plus obtenir que le stérile hommage des souvenirs, je commençais à comprendre que la supériorité de l'intelligence sera toujours la plus durable. Un grand poète devenait facilement à mes yeux le premier des rois de la terre. Devenue un peu homme moi-même, je suis sans doute suspecte à le dire; mais j'en appelle au témoignage de mes amis, le talent, le génie poétique ont toujours excité en moi une admiration naïve. Aujourd'hui mon amour pour les lettres est aussi de la reconnaissance. Vainement j'aurais été associée par l'amitié ou un sentiment plus intime aux plus grands capitaines et aux premiers hommes d'état de l'Europe moderne, je passerais oubliée avec les distractions de leur jeunesse; tandis que cette plume qui m'a donné du pain, me donne aussi une célébrité dont il faut bien avouer que je suis un peu vaine, puisque j'ai pris l'engagement de me faire connaître tout entière dans ces Mémoires. Je reviens à la casa Saluzzi, où je continuai à me rendre assez exactement pendant six jours que dura ma résidence à Gênes. Trois jours auparavant, apercevoir seulement lord Byron eût presque suffi à mon ambition: combien je m'estimais heureuse d'être arrivée si à propos pour me trouver mêlée à une aventure qui établissait entre nous une véritable intimité. Je ne pouvais plus craindre d'importuner par de trop fréquentes visites le noble lord; je m'étais dévoilée à lui avec toute la bizarrerie de mon caractère, et je l'avais intéressé par le côté romanesque de ma vie errante et ma fortune capricieuse. «Vous figurerez dans don Juan,» me dit-il; dans un de nos entretiens je me serais donné bien de la peine peut-être pour imaginer un personnage aussi poétique, et j'aurais craint qu'on ne le trouvât pas vraisemblable; vous serez un excellent pendant de mon héros. Vous pensez à écrire vos mémoires: à merveille, ils serviront de commentaires à mes vers.» J'avais répondu à trop de questions pour ne pas avoir le droit d'en faire à mon tour quelques unes. Je préviens seulement mon lecteur que je ne citerai peut-être pas dans un ordre très exact ni mes demandes ni les réponses; mon exactitude consistera à ne rien dire de trop, et à taire ce qui ne vaudrait guère la peine d'être redit; car on peut bien penser que même avec un grand poète il échappe dans la conversation plus d'un lieu commun; et qu'il n'est pas possible de voyager toujours avec lui par delà les nuages.
Lord Byron m'ayant parlé de mes Mémoires, qui alors étaient encore à faire, je lui parlai des siens, que tout le monde savait être faits. «En les écrivant, me dit-il, j'avais pour but de me délivrer de quelques importuns souvenirs et de faire ensuite pénitence comme un catholique qui vient de se confesser. On pense bien moins à une chose qu'on sait écrite et qu'on est sûr de ne plus oublier sans retour. Il y a long-temps que je vis de l'espérance de régénérer ma réputation, en me montrant au monde sous un jour nouveau. Je vais chercher en Grèce le baptême de sang. Je suis un homme de bruit; j'ai un de ces noms qui gagnent à s'attacher à une grande idée. Chateaubriand, en France, donnerait toute sa renommée littéraire et la mienne par-dessus le marché pour jouer le rôle qui m'est destiné. S'il avait comme moi trente-cinq ans, ce ne serait plus avec le bourdon du pèlerin, mais avec l'épée du croisé, qu'il recommencerait le voyage de Grèce. Quand j'aurai associé mon nom à une victoire ou même à une retraite illustre, car il y a des chances, qui est-ce qui se souviendra de lord Byron grand seigneur libertin! Quant à mes vers, je vais leur donner une autorité classique: on les gravera sur les débris des temples, sur ces colonnes de marbre que la liberté relèvera de la poussière. Jusque là je ne suis qu'un phrasier: après une campagne, mes paroles seront distribuées parmi les peuples comme des mots d'ordre.»
Cet enthousiasme du poète se communiquait à moi comme une flamme électrique. Byron continua en changeant de ton pour me parler de l'Espagne: «Vous avez vu le dernier soupir de la liberté espagnole, dit-il; j'ai eu quelque velléité de me jeter de ce côté-là. J'ai rougi pour l'Angleterre du résultat de l'appel fait à sa générosité par sir Robert Wilson; mais que vouliez-vous que j'allasse faire, moi huitième, contre les Français? D'ailleurs il y avait guerre civile en Espagne. En Grèce, deux peuples bien distincts se livrent bataille, et point d'esprit de parti dans le patriotisme.» Le poète se trompait alors, dans ce sens que les petites passions des Grecs ont bien nui à la cause de la Grèce, et lui ont occasioné à lui-même de cruelles contrariétés. Il revint à ses Mémoires, et s'exprima sur l'homme qu'il en avait rendu le dépositaire avec une confiance bien mal récompensée: «Je les ai donnés à Thomas Moore; il n'y changera pas une syllabe; il ne se laissera pas intimider par la tartuferie anglaise; et pour plus de sûreté, il les a vendus d'avance à Murray: il a donc un double engagement à remplir, celui de l'amitié envers moi, celui d'une vente vis-à-vis du libraire.»
Je ne laissai pas ignorer à lord Byron que j'avais connu lady Caroline Lamb... «Ah! la pauvre brebis, me dit-il en jouant sur son nom, nous nous sommes mutuellement bien trahis! Elle occupe trois grands chapitres dans mes Confessions. Dans le temps elle publia un roman sur moi; je l'ai réfuté dans mes Mémoires en restant historien; hélas! elle sera en nombreuse compagnie: j'ai eu plus d'une madame de Warens. Mais je suis surtout très exact sur la vraie cause de ma séparation: lady Byron n'y sera pas accusée; mais je serai justifié du moins pour ma part.» Je demandai à lord Byron qui avait raison de ceux qui le prétendaient toujours amoureux de sa femme, ou de ceux qui le croyaient indifférent. «Les uns et les autres, me répondit-il, mais chacun à leur tour. Tenez, par exemple, en addition à mes Mémoires, j'ai là une boîte aux lettres qui serait très curieuse; elle contient toutes les épîtres que j'ai écrites à lady Byron depuis mon départ de Londres; et je lui écris souvent, mais les lettres restent dans la boîte. J'épanche sur le papier mon humeur conjugale, bienveillante ou boudeuse: tantôt j'écris pour quereller ma femme, tantôt pour faire un tendre commentaire sur cette élégie d'Adieu qui plaisait tant à madame de Staël! Si jamais le hasard me réunissait à lady Byron, je la condamnerais à lire ces pièces justificatives de mes regrets et de mon ressentiment. La même contradiction me poursuit quand je rime sur le mariage, tantôt maudissant ce lien, tantôt le célébrant comme utile au bonheur. Poètes et maris sont de vrais lunatiques.» Cette explication me fut donnée avec une certaine gaieté de bon ton. Lord Byron était en train d'en ajouter davantage sur ce sujet... «Je voudrais, me dit-il, pouvoir vous lire le chapitre de la première nuit de mes noces; car j'ai tout écrit. Cette première nuit peint à merveille la pruderie de lady Byron, et explique la cause de la haine que m'a jurée cette miss Charlm..., que j'ai si bien drapée dans une de mes satires. Miss Charlm... avait tant alarmé son élève sur cette première nuit, que celle-ci, après avoir bien versé des pleurs, lui déclara qu'elle aimait mieux mourir que de ne pas faire lit à part. Il y eut entre elles un long débat, pendant que je me morfondais dans une salle voisine de la chambre nuptiale, en attendant qu'on daignât m'introduire. Bref, miss Charlm..., par un dévouement que je ne saurais qualifier, offrit de remplacer ma femme pour la première nuit, afin de pouvoir dire le lendemain à miss Noël ce qu'il en était. Quand j'entrai, je vis une femme s'éclipser par la porte du boudoir, et je crus tout naturellement que c'était mis Charlm... qui me laissait seule avec ma femme, tandis que c'était celle-ci qui allait se réfugier innocemment dans le lit de sa gouvernante. La faible clarté d'une veilleuse devait favoriser cette substitution. Il faut vous dire que j'étais horriblement fatigué; j'aurais dormi debout. Témoin d'une partie des terreurs pudiques de ma femme, je m'étais d'autant plus impatienté de ses délais que j'étais résolu de lui laisser passer une chaste nuit, afin de l'apprivoiser. Je m'approche du lit; ma compagne me semble déjà plongée dans le sommeil. Je suppose que les ennuis et les fatigues de la journée ont agi sur elle comme sur moi; je me hâte de me glisser à son côté, mais bien doucement, de peur de la réveiller. Je dépose sur son front, tourné du côté du mur, un baiser modeste; je croise mes bras sur ma poitrine, selon mon usage, et je ferme les yeux comme l'eût fait un marié de soixante ans. Le lendemain matin je fus tout surpris en me réveillant de trouver ma femme tout habillée sur le canapé. Je me lève moi-même, et le jour fut calme comme la nuit. Il n'en fut pas de même probablement la nuit suivante; car j'entendis lady Byron, le sur-lendemain, reprocher à miss Charlm... de l'avoir bien trompée; et c'est depuis ce temps-là que miss Charlm... a tout fait pour persuader à son élève qu'elle avait épousé un monstre. Jugez si je ris de bon coeur quand le hasard me fit découvrir le secret de miss Charlm...»
Lord Byron terminait cette anecdote lorsque entrèrent madame Guiccioli et l'odalisque indienne de M. Duncan-Stewart. Je n'avais pas encore été présentée à la comtesse, qui se levait pour la première fois depuis sa saignée. Elle était, comme de raison, un peu pâle, et son déshabillé de malade ajoutait sans doute beaucoup à son air intéressant; mais il y avait naturellement en elle quelque chose de cette physionomie un peu fatiguée que les peintres donnent à sainte Madeleine. Ses cheveux d'un blond d'or tombaient en boucles nombreuses sur ses épaules; tous les traits de son visage étaient réguliers; mais son nez surtout d'une forme très élégante. Quand elle souriait, ses yeux à la fois malins et tendres s'harmoniaient admirablement avec la courbure gracieuse de ses lèvres. Lord Byron alla au-devant des deux dames avec une courtoisie affectueuse. M. Duncan-Stewart ne tarda pas à venir nous rejoindre, et nous annonça son prochain départ. Lord Byron reçut aussi ce jour-là un jeune Anglais, M. Wright, qu'il avait converti à la cause des Grecs, ce jeune homme ayant d'abord servi dans la marine turque. Ils parlèrent beaucoup de l'état des affaires en Grèce. M. Wright venait prendre congé de sa seigneurie, qui l'adressait à Mavrocordato, et qui lui remit une somme assez considérable.
Je fus encore retenue à dîner à la casa Saluzzi, et je ne retournai à Gênes que fort tard.