CHAPITRE CXCVIII.

Valence.--M. et Mme Pared...--Arrestation de don Félix.--Le bon Gitano.--Madrid.--Premier aspect de cette capitale.

Arrivés à Valence, nous descendîmes chez M. Pared..., ami et confident des projets de don Félix. Madame Pared... paraissait elle-même initiée dans tous les secrets, de sorte qu'après quelques minutes de complimens, la plus grande confiance régna entre nous. Cependant, comme la politique menaçait d'occuper ces messieurs, la maîtresse de la maison me proposa une promenade, et j'acceptai. Suivies de deux laquais, nous nous rendîmes à l'Alaméda. Cette promenade, d'une longueur extraordinaire, n'est autre chose que le chemin de Valence à la mer. On y a planté à droite et à gauche des doubles contre-allées d'orangers, de palmiers et de peupliers d'Italie. Au moment où nous arrivâmes, je me crus transportée aux Champs-Élysées de la fable. Mon illusion venait de ce que dans les belles soirées d'été, les femmes des artisans et même de la bourgeoisie viennent respirer le frais à l'Alaméda, vêtues d'une simple tunique de mousseline blanche, serrée seulement autour du cou, et qui descend jusqu'aux pieds.

Malgré une absence de deux grandes heures, nous trouvâmes nos messieurs aussi occupés de leurs affaires. MM. Luitz et Pared... prirent congé de nous, après quoi nous nous retirâmes dans nos appartemens. Le lendemain matin, don Talliani et D. Vicente me firent demander la permission d'entrer chez moi; il était à peine huit heures, mais dans ces climats, l'heure est très légale pour entrer chez une femme. D. Félix m'apprit que D. Louis était parti le matin pour Murcie, et que lui-même partirait le lendemain pour Alicante, d'où il reviendrait dans cinq ou six jours au plus tard. Pendant ce temps-là, me dit-il, vous voudrez bien agréer D. Vicente pour votre cavalier. Amusez-vous, ajouta-t-il, pendant que je vais veiller aux grands intérêts qui me sont confiés; à mon retour, j'aurai probablement à vous communiquer des choses importantes, et peut-être à vous demander des conseils.

D. Félix sortit et me laissa avec D. Vicente, qui, à travers sa gravité habituelle, laissait percer un air de satisfaction qui me frappa et dont je lui demandai la cause. Vous avez, me répondit-il, «deviné juste, madame, je suis on ne peut plus satisfait de l'entrevue que j'ai déjà eue avec deux de mes amis, avant que vous ne fussiez éveillée. Tout va bien.»

Je n'avais pas le projet de faire un long séjour à Valence, et il me tardait que D. Félix revînt d'Alicante, pour lui déclarer que je voulais me rendre à Madrid. Il revint au bout de six jours. Je passai ce temps dans la société de madame Pared... Le matin son mari venait chez moi et s'y entretenait avec D. Vicente, du grand objet qui les occupait exclusivement. Ils paraissaient persuadés l'un et l'autre que mon voyage en Espagne avait une grande importance politique; et plus je cherchais à les en dissuader, plus ils le croyaient.

D. Félix arriva le soir même; il me parut très satisfait de son voyage.

Il sortit pour une affaire pressante, mais ne revint pas; notre inquiétude devint extrême, quand déjà fort avant dans la nuit, un gitano se présenta chez M. Pared...; il apportait un billet de D. Félix, conçu en ces termes: Le parti ennemi m'a fait assaillir; j'ai été un moment entre les mains d'Elio; mais j'ai été délivré par nos fidèles. Je suis en sûreté à deux lieues d'ici. Le porteur de ce billet vous servira de guide pour vous conduire à Madrid, où nous nous retrouverons.

Je pris une décision sur-le-champ; mais j'insistai pour voir D. Félix avant mon départ. M. Pared... et D. Vicente me firent comprendre que cela était impossible, mais ils me firent espérer que pour peu que je fisse diligence, je pourrais rejoindre D. Félix à San Clémente, dans la Manche, pour continuer avec lui le voyage jusqu'à Madrid. Yusef loua un calesin et deux bonnes mules. Je quittai mes hôtes de Valence, après bien des témoignages d'intérêt et d'amitié.

Le lendemain, à l'ouverture des portes, je sortis de Valence, et je pris la route de Madrid. Mon brave gitano, étendu sur le brancard à mes pieds, me racontait ses campagnes; nous arrivâmes en six jours à San Clémente, où je trouvai pour la première fois un gîte humain, mais, malgré l'industrieuse activité de Yusef, je ne pus rien apprendre de D. Félix. Nous arrivâmes enfin à Madrid, moins fatigués que je ne m'attendais à l'être; grâces aux soins de Yusef, qui trouva moyen de m'épargner une foule de désagrémens auxquels n'échappent dans ces voyages de l'intérieur de l'Espagne que les personnes qui voyagent à grands frais, et avec leurs propres relais. Je descendis à l'auberge de la Fontaine d'or, située dans une des plus belles rues de Madrid, près de la place célèbre, qu'on appelle La puerta del Sol, rendez-vous de tous les oisifs de la capitale. Mon premier soin fut d'envoyer Yusef, qui connaissait parfaitement Madrid, à la découverte, pour avoir des nouvelles de D. Félix. Il n'apprit rien ce jour-là, et je me couchai peu de temps après mon arrivée. Le lendemain matin de bonne heure j'envoyai les lettres de recommandation et de crédit, dont m'avait muni M. Pared...; et deux heures après je reçus la visite de M. Wismann, chef d'une maison anglaise, établie à Madrid. Il me remit une lettre à mon adresse, qu'il avait reçue le matin même. Elle était de D. Félix, qui m'écrivait d'une petite ville de la Manche. Il s'excusait de n'avoir pu passer par San Clémente, et m'annonçait sa très prochaine arrivée. M. Wismann me demanda si je comptais faire quelque séjour à Madrid; et sur ma réponse affirmative, il m'engagea à me loger ailleurs qu'à l'auberge, et se chargea obligeamment de me chercher un logement décent. À Madrid comme à Londres, plusieurs propriétaires sous-louent des appartemens meublés. En effet, dès le jour même, j'occupai dans la belle rue d'Alcala un appartement de la meilleure tenue.

Tous ces arrangemens domestiques une fois pris, j'attendais avec impatience l'arrivée de don Félix. Il arriva enfin, et vint me témoigner une satisfaction que je ressentais également; car je ne l'avais pour ainsi dire pas revu depuis Valence. Don Félix me félicita sur mon logement qui lui parut fort bien disposé, quoique, me dit-il, il se fût attendu à ce que nous logerions ensemble. Je lui fis sentir que les convenances ne permettaient pas que je me misse, pour ainsi dire, en ménage avec une personne et de son âge et de ses habitudes. J'ajoutai que, bien que je m'intéressasse vivement au succès de ses desseins, dans la persuasion où j'étais qu'ils n'avaient que l'ardent amour de son pays pour mobile, je ne voulais, au moins en apparence, avoir l'air d'y prendre la moindre part. Cette déclaration ne lui plut pas; mais après quelques observations de ma part, où perçait peut-être malgré moi la preuve d'un vif attachement, il se rendit, mais en ajoutant qu'il comptait toujours sur moi si l'occasion se présentait de rendre un grand service à sa cause. Nous changeâmes de discours, et je lui demandai s'il se proposait de rester long-temps à Madrid: Jusqu'au bout, me dit-il. Et l'impétueux jeune homme se répandait en espérances infinies sur la régénération de l'Espagne, devenue depuis si fatale à ses partisans.

Je n'avais pas écrit à don Pedro depuis notre séparation; je réparai cette impardonnable négligence par la lettre la plus affectueuse. La réponse de don Pedro était bienveillante, mais avec restriction. Il y a danger pour vous, me disait-il, avec la personne qui vous accompagne; au nom du ciel, ne vous compromettez pas. Permettez que, pour vous rendre le séjour de Madrid plus sûr, je vous adresse à don Joseph A..., l'un des premiers avocats de la capitale; je lui annonce votre visite. Je ne doute pas qu'il ne vous prévienne et n'aille vous offrir ses services. Si, comme je le présume, vous êtes curieuse d'observer le peuple que vous êtes venue visiter, vous en trouverez l'occasion dans la maison de don Joseph qui reçoit beaucoup de monde...

Ma première entrée dans la société se fit cependant chez M. Wismann, qui me présenta à sa famille. Mme Wismann recevait principalement les négocians étrangers établis à Madrid, et qui formaient entre eux une espèce de colonie. On s'occupait beaucoup de politique dans cette maison que fréquentaient aussi plusieurs membres du corps diplomatique, dont M. Wismann était le banquier. Les opinions du maître de la maison étaient fort libérales, mais on n'y conspirait pas. Je m'aperçus en général que dans la capitale la conspiration avait un autre caractère que dans les provinces. Il y avait moins de mystère.

Je voulus, en profitant des lettres d'introduction que j'avais reçues de don Pedro, étudier des moeurs si nouvelles pour moi. L'Espagne, plus qu'aucun autre pays, avait conservé une physionomie particulière, quelque chose, si je puis m'exprimer ainsi, de primitif, que je n'avais observé ni en Italie ni en Allemagne, où la population des capitales se rapproche plus ou moins dans les goûts et dans les habitudes de celle de Paris. Cependant ce n'était point de la même manière, et, sauf la classe relativement peu nombreuse qui partout se donne à elle-même le titre de bonne compagnie, il y avait dans les coutumes et dans les usages habituels de la vie des différences notables que je n'avais point remarquées dans les autres grandes villes de l'Europe que j'avais habitées.

J'envoyai la lettre de don Pèdre à don Joseph A... qui, dès le lendemain, vint me visiter et m'offrir sa maison; cette expression officielle donne en Espagne, chez la personne qui l'adresse, tous les droits d'une présentation dans toutes les règles. Celui ou celle qui en est l'objet est, dès ce moment, ce qu'on appelle visita de casa, c'est-à-dire, qu'il est de toutes les fêtes, bals ou assemblées qui se donnent dans la maison, sans avoir besoin d'autre invitation qu'un avis verbal.

Don Joseph A... recevant beaucoup de monde, il y avait tous les soirs chez lui, après l'heure de la promenade, une tertulia habituelle, et deux fois la semaine une assemblée beaucoup plus nombreuse.

Don Joseph A... était fort instruit, et quoique toutes les études de sa vie eussent été dirigées vers la jurisprudence, il avait beaucoup de littérature, et sa conversation était fort intéressante. J'aimais à lui entendre raconter les anecdotes du temps du Prince de la Paix qu'il avait été à même de bien connaître, ayant eu une liaison fort intime avec le chanoine don J. Duro, confident de ce célèbre favori, et avec la comtesse de C... qui exerçait la même influence sur le chanoine que celui-ci sur son patron.