XV

LES TOMBEAUX

C'est un spectacle mélancolique entre tous de revoir dans l'appareil de la tristesse et de la mort des endroits qui furent des théâtres de splendeurs ou de fêtes. En entendant les prières des agonisants succéder au bruit des fanfares, aux accords joyeux des orchestres, on fait un douloureux retour sur les choses d'ici-bas, et l'on comprend l'inanité de la gloire, de la richesse et du plaisir. Cette impression, les courtisans de Louis XIV durent l'éprouver quand «ce monarque de bonheur, de majesté, d'apothéose», comme dit Saint-Simon, allait rendre le dernier soupir. L'incomparable galerie des Glaces n'était plus qu'un vestibule funèbre. Les peintures triomphales de Lebrun s'étaient comme assombries, les dorures semblaient couvertes d'un voile de crêpe; on aurait dit que les jets d'eau versaient des larmes; le soleil du Grand Roi s'obscurcissait, l'Olympe moderne était ébranlé devant un idéal plus élevé: l'idée chrétienne. Et ce roi, «la terreur de ses voisins, l'étonnement de l'univers, le père des rois, plus grand que tous ses ancêtres, plus magnifique que Salomon[1],» semblait dire avec l'Ecclésiaste: «J'ai surpassé en gloire et en sagesse tous ceux qui m'ont précédé dans Jérusalem, et j'ai reconnu qu'en cela même il n'y avait que vanité et affliction d'esprit.»

[Note 1: Massillon, Oraison funèbre de Louis le Grand.]

Pendant la dernière maladie de celui qui avait été le Roi-Soleil, la cour se tenait tout le jour dans la galerie des Glaces. Personne ne s'arrêtait dans l'Oeil-de-Boeuf, excepté les valets familiers et les médecins. Quant à Mme de Maintenon, malgré ses quatre-vingts ans et ses infirmités, elle soignait avec un grand dévouement l'auguste malade et demeurait quelquefois quatorze heures de suite près de son lit.

«Le roi m'a dit trois fois adieu, raconta-t-elle plus tard aux dames de Saint-Cyr: la première en me disant qu'il n'avait de regret que celui de me quitter, mais que nous nous reverrions bientôt; je le priai de ne plus penser qu'à Dieu. La seconde, il me demanda pardon de n'avoir pas assez bien vécu avec moi; il ajouta qu'il ne m'avait pas rendue heureuse, mais qu'il m'avait toujours aimée et estimée également. Il pleurait et me demandait s'il n'y avait personne; je lui dis que non. Il dit:

«--Quand on entendrait que je m'attendris avec vous, personne n'en serait surpris.»

«Je m'en allai pour ne point lui faire de mal. A la troisième, il me dit:

«--Qu'allez-vous devenir, car vous n'avez rien?»

«Je lui répondis:

«--Je suis un rien, ne vous occupez que de Dieu.»

«Et je le quittai.»

Jusqu'au dernier soupir, Louis XIV mérite le nom de Grand. Il meurt mieux qu'il n'a vécu. Tout ce qu'il y a d'élevé, de majestueux, de grandiose dans cette âme d'élite, se réveille au moment suprême. Sa mort est celle d'un roi, d'un héros et d'un saint. Comme les premiers chrétiens, il fait une sorte de confession publique; il dit, le 29 août 1715, aux personnes qui avaient les entrées:

«Messieurs, je vous demande pardon du mauvais exemple que je vous ai donné. J'ai bien à vous remercier de la manière dont vous m'avez servi et de l'attachement et de la fidélité que vous m'avez toujours marqués.... Je sens que je m'attendris et que je vous attendris aussi; je vous en demande pardon. Adieu, messieurs, je compte que vous vous souviendrez quelquefois de moi.»

Le même jour, il donne sa bénédiction au petit dauphin et lui adresse ces belles paroles:

«Mon cher enfant, vous allez être le plus grand roi du monde. N'oubliez jamais les obligations que vous avez à Dieu. Ne m'imitez pas dans les guerres, tâchez de maintenir toujours la paix avec vos voisins, de soulager votre peuple autant que vous pourrez, ce que j'ai eu le malheur de ne pouvoir faire par les nécessités de l'État. Suivez toujours les bons conseils, et songez bien que c'est à Dieu à qui vous devez tout ce que vous êtes. Je vous donne le Père Le Tellier pour confesseur; suivez ses avis et ressouvenez-vous toujours des obligations que vous devez à Mme de Ventadour [1].»

[Note 1: M. Le Roi, dans son ouvrage intitulé Curiosités historiques, a prouvé que tels étaient les termes exacts dont Louis XIV s'était servi dans son allocution à Louis XV.]

Dans la nuit du 27 au 28 août, on voit à tous moments le moribond joindre les mains; il dit ses prières habituelles et, au Confiteor, il se frappe la poitrine. Le 28 au matin, il aperçoit dans le miroir de sa cheminée deux domestiques qui versent des larmes.

«Pourquoi pleurez-vous? leur dit-il. Est-ce que vous m'avez cru immortel?»

On lui présente un élixir pour le rappeler à la vie. Il répond, en prenant le verre:

«A la vie ou à la mort! Tout ce qu'il plaira à Dieu.»

Son confesseur lui demande s'il souffre beaucoup. «Eh! non, réplique-t-il, c'est ce qui me fâche, je voudrais souffrir davantage pour l'expiation de mes péchés.»

Le 29 août, il lui échappe, en donnant des ordres, d'appeler le dauphin «le jeune roi». Et comme il se rend compte d'un mouvement dans ce qui est autour de lui.

«Eh! pourquoi?... s'écrie-t-il. Cela ne me fait aucune peine.»

C'est ce qui fait dire à Massillon: «Ce monarque environné de tant de gloire, et qui voyait autour de lui tant d'objets capables de réveiller ou ses désirs ou sa tendresse, ne jette pas même un oeil de regret sur la vie.... Qu'on est grand, quand on l'est par la foi!... La vanité n'a jamais eu que le masque de la grandeur, c'est la grâce qui en est la vérité.»

Dans la journée du 29 août, le mourant perd connaissance, et l'on croit qu'il n'a plus que quelques heures à vivre.

«Vous ne lui êtes plus nécessaire, dit son confesseur à Mme de Maintenon. Vous pouvez vous en aller.»

Le maréchal de Villeroy l'exhorte à ne pas attendre plus longtemps et à se retirer à Saint-Cyr, où elle doit se reposer de tant d'émotions. Il envoie des gardes du roi pour se poster de distance en distance sur la route, et lui prête son carrosse.

«On peut craindre, lui dit-il, quelque émotion populaire, et le chemin ne sera peut-être pas sûr.» Mme de Maintenon, affaiblie, troublée par l'âge et la douleur, a le tort d'écouter de si pusillanimes conseils. La postérité lui reprochera toujours une défaillance indigne de cette femme de tête et de coeur. Mme de Maintenon devait fermer les yeux au Grand Roi et prier à côté de son cadavre. Il faut blâmer surtout les courtisans qui lui dictent la résolution de l'égoïsme et de la peur. Ah! comme ils sont abandonnés, «les dieux de chair et de sang, les dieux de terre et de poussière,» quand ils vont descendre dans la tombe! Quelques valets sont seuls à les pleurer. La foule est indifférente ou se réjouit. Les courtisans se tournent du côté du soleil qui se lève. Hélas! quel contraste entre le trône et le cercueil! La mort d'un homme est toujours un sujet de réflexions philosophiques. Qu'est-ce donc quand celui qui meurt s'appelle Louis XIV!

Le 30 août, le mourant reprend connaissance et redemande Mme de Maintenon. L'on va la chercher à Saint-Cyr. Elle revient. Le roi la reconnaît, lui dit encore quelques paroles, puis s'assoupit. Le soir, elle descend l'escalier de marbre, qu'elle ne doit plus remonter, et va s'enfermer à Saint-Cyr pour toujours.

Le samedi 31 août, vers 11 heures du soir, on dit à Louis XIV les prières des agonisants. Il les récite lui-même d'une voix plus forte que celle de tous les assistants, et il paraît aussi majestueux sur son lit de mort que sur le trône. A la fin des prières, il reconnaît le cardinal de Rohan et lui dit:

«Ce sont les dernières grâces de l'Église.»

Il répète plusieurs fois: Nunc et in hora mortis.

Puis il dit:

«O mon Dieu, venez à mon aide, hâtez-vous de me secourir.»

Ce sont là ses dernières paroles. L'agonie commence. Elle dure toute la nuit, et le lendemain dimanche 1er septembre 1715, à 8 heures un quart du matin, Louis XIV, âgé de soixante-dix-sept ans moins trois jours, et roi depuis soixante-douze ans, rend à Dieu sa grande âme.

On ne termine pas l'étude d'un règne mémorable sans un sentiment de regret. Après avoir vécu pendant quelque temps de la vie d'un personnage célèbre, on souffre de sa mort et l'on s'attendrit sur sa tombe. Ne croit-on pas, en lisant Saint-Simon, assister à l'agonie de Louis XIV, et ne sent-on pas les larmes venir aux yeux, comme si l'on était mêlé aux serviteurs fidèles qui pleurent le meilleur des maîtres et le plus grand des rois.?

Aussitôt que la nouvelle de la mort de Louis XIV fut connue à Saint-Cyr, Mlle d'Aumale entra dans la chambre de Mme de Maintenon:

«Madame, lui dit-elle, toute la maison est en prière, au choeur.»

Mme de Maintenon comprit; elle leva les mains au ciel en pleurant, et se rendit à l'église, où elle assista à l'office des morts. Puis elle congédia ses domestiques et se défit de sa voiture, «ne pouvant se résoudre, disait-elle, à nourrir des chevaux pendant qu'un si grand nombre de demoiselles étaient dans le besoin.» Elle vécut dans son modeste appartement, au sein d'une paix profonde. Elle se soumettait aux règlements de la maison, autant que le permettait son âge, et ne sortait que pour aller dans le village, visiter les malades et les pauvres. Quand Pierre le Grand se rendit à Saint-Cyr, le 10 juin 1717, l'illustre octogénaire souffrait. Le tsar s'assit au chevet du lit de cette femme dont il avait tant de fois entendu prononcer le nom. Il lui fit demander par un interprète si elle était malade. Elle répondit que oui. Il voulut savoir quel était son mal:

«Une grande vieillesse,» répliqua-t-elle.

Mme de Maintenon mourut à Saint-Cyr, le 15 avril 1719. Elle demeura deux jours exposée sur son lit, «avec un air si doux et si dévot qu'on eût dit qu'elle priait Dieu[1].»

[Note 1: Mémoires des Dames de Saint-Cyr.]

On l'ensevelit dans le choeur de l'église; une humble plaque de marbre indiqua l'emplacement où son corps reposait. C'est là que les novices allaient prier avant de se vouer pour toujours au Seigneur.

Au moment de quitter ces femmes célèbres, dont nous avons essayé d'évoquer les ombres gracieuses, descendons dans les cryptes où elles sont ensevelies. Mlle de La Vallière repose à Paris, dans la chapelle des Carmélites de la rue Saint-Jacques; la reine Marie-Thérèse, les deux duchesses d'Orléans, la dauphine de Bavière, la duchesse de Bourgogne, à Saint-Denis. C'est là qu'il faut aller méditer, là qu'il faut écouter la grande parole chrétienne: Memento, homo, quia pulvis es et in pulverem reverteris.

Bossuet dit, en parlant des Pharaons, qu'ils ne jouirent pas de leur sépulcre. Telle devait être la destinée de Louis XIV. Ce potentat, qui avait donné des lois à l'Europe, ne posséda pas même son tombeau. Les profanateurs de cercueils descendirent dans le souterrain des «princes anéantis», et malgré son arrière-garde de huit siècles de rois, comme dit Chateaubriand, la grande ombre de Louis XIV ne put pas défendre la majesté de sépulcres que tout le monde aurait crus inviolables.

Dans la séance du 31 juillet 1793, Barère lut à la Convention, au nom du Comité de salut public, un long rapport dans lequel il demandait que, pour fêter l'anniversaire de la journée du 10 août, l'on détruisît les mausolées de Saint-Denis.

«Sous la monarchie, disait-il, les tombeaux mêmes avaient appris à flatter les rois; l'orgueil et le faste royal ne pouvaient s'adoucir sur ce théâtre de la mort, et les porte-sceptre qui ont fait tant de maux à la France et à l'humanité semblent encore, même dans la tombe, s'enorgueillir d'une grandeur évanouie. La main puissante de la République doit effacer impitoyablement ces mausolées, qui rappelleraient des rois l'effrayant souvenir.»

La Convention rendit par acclamation un décret conforme à ce rapport. Considérant que «la patrie était en danger et manquait de canons pour la défendre», elle décida que «les tombeaux et mausolées des ci-devant rois seraient détruits le 10 août suivant.» Elle nomma des commissaires chargés de se transporter à Saint-Denis, à l'effet d'y procéder «à l'exhumation des ci-devant rois et reines, princes et princesses», et ordonna de briser les cercueils, de fondre et d'envoyer le plomb aux fonderies nationales.

Ce décret odieux fut strictement exécuté. Rois, reines, princes et princesses furent arrachés à leurs sépulcres. On portait le plomb, à mesure qu'on le découvrait, dans un cimetière où l'on avait établi une fonderie, et l'on jetait les cadavres dans la fosse commune.

Le vandalisme des révolutionnaires et des athées se délectait de ce spectacle. Assurément, «Dieu, dans l'effusion de sa colère, comme écrit Chateaubriand, avait juré par lui-même de châtier la France. Ne cherchons pas sur la terre les causes de pareils événements: elles sont plus haut.»

Bientôt après ce fut le tour du cadavre de Mme de Maintenon. En janvier 1794, pendant qu'on travaillait à transformer l'église de Saint-Cyr en salles d'hôpital, les ouvriers aperçurent au milieu du choeur dévasté une plaque de marbre noir enfouie dans les décombres. C'était la tombe de Mme de Maintenon. Ils la brisèrent, ouvrirent le caveau, en enlevèrent le corps, le traînèrent dans la cour, en poussant des hurlements sinistres, et le jetèrent, dépouillé et mutilé, dans un trou du cimetière. Ce jour-là, l'épouse non reconnue de Louis XIV avait été traitée en reine!

Ainsi donc, ces illustres héroïnes de Versailles, la bonne Marie-Thérèse, l'habile Maintenon, la mélancolique dauphine de Bavière, l'orgueilleuse princesse Palatine, la séduisante duchesse de Bourgogne, furent expropriées de leurs tombeaux. Au récit d'une telle rage iconoclaste et sacrilège, le coeur se serre dans l'angoisse d'une inexprimable tristesse. A un sentiment de sainte colère contre d'odieuses profanations et contre de sauvages fureurs se mêlent des réflexions profondes sur le néant des choses humaines. Les ombres de ces femmes jadis si adulées nous apparaissent tour à tour, et, en passant devant nous, chacune d'elles semble nous dire, comme Fénelon: «Que ne fait-on point pour trouver un faux bonheur? Quels rebuts, quelles traverses n'endure-t-on point pour un fantôme de gloire mondaine? Quelles peines pour de misérables plaisirs dont il ne reste que le remords!» Du fond de la poussière des tombeaux profanés, l'oeil ébloui aperçoit tout à coup surgir une pure, une incorruptible lumière qui remet toutes les choses d'ici-bas dans le jour véritable, et l'on se rappelle la parole de Massillon devant le cercueil de Louis XIV: «Dieu seul est grand, mes frères.»

FIN