CONTINUATION DU CAHIER.

"Je répondis au comte par le courrier suivant. — Reconnaissance, plaisir de lui appartenir de plus près, désir ardent de justifier la bonne opinion qu'il avait de moi, certitude de mon bonheur, promesse de celui de Matilde; voilà ce que me lettre exprimait, et ce que mon coeur me dictait. Le seul sentiment que je n'y trouvai point était l'amour; mais le comte venait de me convaincre qu'il n'était pas nécessaire au bonheur, et que l'espèce d'attachement que j'avais pour sa soeur nous rendrait plus heureux. Il avait trop d'ascendant sur moi pour ne pas me persuader. Je le crus d'autant mieux, que l'idée que j'étais aimé donna un degré de vivacité de plus à mes sentiments pour l'aimable Matilde. Je ne la revis pas sans émotion; et j'en eus même une assez vive pour me rassurer tout à fait, lorsqu'à la suite d'une conversation que j'eus avec elle, elle me permit, en rougissant beaucoup, de parler à sa tante, et de tâcher de la faire entrer dans les idées de son frère.

"Je crus cependant devoir attendre, pour cette démarche, que le comte m'eût prévenu, et lui eût écrit comme il me l'avait promis. Je le dis à Matilde, qui l'approuva, et qui ne craignit plus de m'avouer un penchant autorisé par son frère.

"Je continuai donc à venir tous les jours chez la baronne de Zastrow, et à lui faire une cour assidue qui me réussissait peu. Depuis le départ de son neveu, elle avait entièrement changé de conduite avec moi. Toujours polie, mais très-froide, elle affectait de me recevoir avec la plus grande cérémonie, et prenait si bien ses mesures, que je ne pouvais dire un seul mot à Matilde en particulier.

"Ces obstacles, ces contrariétés devaient sans doute augmenter mon amour. J'en avais du moins un dépit secret, qui n'échappait pas à Matilde, et la consolait de tout, en lui persuadant qu'elle était aimée. Ah! sans doute elle l'était. L'amitié, l'intérêt le plus vif, la reconnaissance, m'attachaient à cette aimable enfant; et si, dans ce temps-là, j'avais obtenu sa main, peut-être me serais-je mépris moi-même sur la nature de mes sentiments pour elle.

"J'attendais cependant sans beaucoup d'impatience l'effet des promesses du comte et de sa lettre à sa tante.

"Il m'écrivit qu'il n'avait pu la persuader encore pour consentir à cette union; qu'elle tenait avec force à ses projets sur le jeune baron de Zastrow, actuellement en voyage; mais qu'il tenait encore plus au sien, et qu'il y parviendrait sûrement. Il me conjurait de ne pas me rebuter, d'attendre avec patience. Un héritage considérable qui dépendait de cette tante obligeait à quelques ménagements; mais de manière ou d'autre il en viendrait à bout, et me regardait déjà comme son frère.

"Je voulais montrer cette lettre à ma jeune amie, et j'allai tout de suite à l'hôtel de Zastrow. Il était exactement fermé. Point de portier, pas un seul domestique à qui je pusse m'adresser. Cette singularité me frappa. La veille encore, j'y avais été reçu comme à l'ordinaire, et rien n'annonçait un départ. J'allai prendre des renseignements dans le voisinage: on avait vu en effet partir une berline de très-grand matin, mais on ne savait rien de plus.

"J'étais dans l'étonnement le plus profond, lorsque je vois venir à moi la femme de chambre de Matilde. Je cours à elle; je veux l'interroger, elle ne m'en donne pas le temps. — Ne me demandez rien; je ne sais rien; je ne puis même vous dire où sont ces dames. Hier, quand vous fûtes parti, j'entendis madame parler haut, mademoiselle pleurer. Toute la nuit on a fait des paquets; on a pleuré; on a grondé, et on a fini par me donner mon congé et par monter en berline. Mais mademoiselle, en me disant adieu, m'a mis ceci dans la main… C'était un papier chiffonné à mon adresse.

"Je le pris, je l'ouvris promptement, et d'abord je n'y compris rien: c'était une note de vaisselle et autres effets. Enfin je découvris entre les lignes et les chiffres ce qu'elle m'avait écrit. "Ah! M. Lindorf! me disait-elle, nous allons partir pour Dresde dans quelques heures; nous y resterons longtemps, bien longtemps, peut-être toujours. Qu'allez-vous penser quand vous viendrez demain, et que vous ne retrouverez plus votre petite amie? Serez-vous affligé comme elle? Oui, soyez-le un peu, je vous en prie, mais pas trop cependant; car je vous promets de penser à Dresde comme à Berlin, et comme je penserai toute ma vie; et puis n'ai-je pas un frère, un bon frère? Ecrivez-lui tout de suite, et si vous voulez me répondre un mot, envoyez-le lui. Il n'y a que ce moyen pour que je puisse avoir de vos lettres. Il faut qu'elles passent par la Russie; mais qu'est-ce que cela fait, si elles me parviennent? Je voudrais être aussi sûre que ceci vous parviendra. Je ne savais comment faire pour vous écrire; heureusement ma tante m'a donné une longue note à copier. Dès qu'elle me regarde je fais un chiffre, et dès qu'elle sort j'écris une ligne. Quand j'aurai fini, je pourrai peut-être la donner à cette pauvre Charlotte, qu'on m'ôte, parce qu'elle aurait pu m'aider, parce qu'elle vous aime… Elle nous rendra bien ce petit service! Je suis fâchée de tromper ainsi ma tante; mais… comme elle aussi m'a trompée! Jusqu'à ce soir je ne savais pas un mot de ce départ; non, je vous le jure, pas un mot. N'est-ce pas bien affreux? Partir ainsi sans vous revoir! Ah! je pleure si fort, que je ne puis plus écrire, et ma tante va revenir. Ma note ne ressemble plus à une note à présent, c'est une lettre tout entière: il faut la cacher bien vite, et en faire une autre. Adieu, adieu, monsieur le baron; n'oubliez pas Matilde, et ne prenez pas mauvaise opinion d'elle, parce qu'elle vous écrit la première."

Sans avoir même beaucoup d'amour, il était impossible de n'être pas touché du billet de la nièce, et piqué du procédé de la tante. J'éprouvais ces deux sentiments dans toute leur force. Je revins chez moi écrire au comte ce qui se passait, et la manière cruelle dont sa tante m'avait joué. Je crois que la colère l'emportait sur le regret d'être séparé de ma jeune amie; du moins j'insinuai à son frère que je regardais notre projet comme impossible, et que, puisque sa tante paraissait si décidée, il valait mieux peut-être y renoncer tout à fait. Je joignis à ma lettre le petit billet de Matilde, et ma réponse, en priant son frère de la lui faire parvenir. Je reçus celle du comte quelque temps après; et vous la trouverez ici, N° II.

Lettre du comte DE WALSTEIN au baron DE LINDORF.

N° II

Saint-Pétersbourg, 18, 17…

"Je suis très-mécontent, mon cher Lindorf, du tour que nous a joué notre chère tante de Zastrow; car, elle a beau faire, elle sera la vôtre: je l'ai juré, et ma soeur ne deviendra point la victime de son opiniâtreté. Je n'ai rien à dire contre le jeune de Zastrow, que je n'ai point l'honneur de connaître, et à qui je souhaite toutes sortes de bonheur, excepté celui d'être l'époux de Matilde. C'est vous qui le serez, mon cher Lindorf, vous que ma soeur a déjà distingué, et que son coeur préfère. Non, ce coeur qui s'est ouvert à moi avec tant de confiance et d'ingénuité ne sera pas trompé dans son attente; il n'aura point à combattre une inclination que j'ai cherché moi-même à faire naître; ma soeur n'aura point à rougir d'avoir écrit la première à un autre homme qu'à son époux. Chère petite! comme son billet m'a touché! Je lui réponds pour la consoler, et lui fais entrevoir le bonheur dans un avenir peu éloigné; nous y parviendrons avec un peu de persévérance. Je lui envoie votre lettre, qui, je pense, aura plus d'effet encore que la mienne. J'écris aussi à ma tante; et, s'il le faut, je ferai valoir les droits qu'un père mourant m'a remis sur ma soeur. C'est à vous me dit-il, que je confie le soin de son bonheur. O mon père! votre attente ne sera pas trompée; j'unirai Matilde à Lindorf, au fils de votre ami, et votre Matilde sera heureuse. Reprenez donc courage, mon ami; et soyez sûr que notre projet réussira. Matilde n'a que seize ans; dans trois ou quatre ans elle sera plus formée, plus capable de vous rendre heureux et de l'être elle-même. Ma seule crainte est que, pendant ce temps-là, séparé d'elle, ce coeur devenu tout à coup si froid, si insensible, ce coeur qui n'est plus susceptible d'amour, ne rencontre l'objet qui doit le faire revenir de cette erreur, et lui prouver qu'il ne se connaissait pas encore. Du moins, mon cher Lindorf, si ce malheur nous arrivait, promettez-moi, jurez-moi que vous ne sacrifierez, ni vous-même, ni ma soeur à des engagements qui, dès cet instant, cesseront d'exister. Je ne désire ce lien qu'autant que je serai sûr qu'il ne fera le malheur ni de l'un ni de l'autre; et j'aime mieux avoir à consoler Matilde de la perte de son amant, que de l'indifférence de l'époux que son coeur a choisi. Ainsi, du moment qu'elle ne sera plus la femme que vous préférez à toute autre; du moment que vous serez convaincu qu'une autre qu'elle peut vous rendre plus heureux, ayez le courage de l'avouer à votre ami; soyez sûr qu'au lieu d'altérer son estime vous la redoublerez.

"Je crois une passion violente peu nécessaire au bonheur conjugal; je vous l'ai dit dans ma précédente lettre, et je persiste dans mon idée. Mais je crois plus fortement encore qu'il faut au moins que deux époux se préfèrent mutuellement à l'univers entier, et n'aient jamais un instant de regret d'être liés pour la vie. Je crois qu'il faut entre eux cet accord de sentiments, ce rapport de goûts, cette liaison des âmes qui ne peut exister si l'un des deux aime ailleurs, et doit nécessairement cacher à l'autre les pensées dont il est le plus occupé.

"Voilà, je vous l'avoue, ce qui jusqu'à présent m'a empêché de me marier, et de céder aux désirs de ma famille, qui s'éteindrait avec moi. J'ai craint que ma position brillante et la faveur dont je jouis n'engageassent peut-être la femme à qui je m'adresserais au sacrifice d'une inclination antérieure. J'ai craint d'acquérir des droits usurpés sur un coeur déjà engagé, de séparer, sans le savoir, deux amants que je rendrais malheureux, et de l'être moi-même à l'excès quand je viendrais à le découvrir.

"Vous me connaissez trop, mon cher Lindorf, pour croire que je veuille vous faire des reproches quand je vous ouvre mon coeur. Vous savez ma façon de penser sur l'accident qui changea ma figure. Elle est toujours la même, et je vous jure de nouveau que je me félicite tous les jours de pouvoir me livrer à mon goût dominant, et suivre la carrière qui me convenait le plus: heureux d'avoir pu, dans celle que j'ai quittée, donner des preuves de mon courage et de mon zèle pour mon roi, et de pouvoir le servir actuellement d'une autre manière! Il a besoin de bons ministres autant que de bons généraux. Je tâcherai de remplir de mon mieux ma vocation actuelle, et je pense avec plaisir, mon cher Lindorf, que je suis très-bien remplacé pour la précédente. Ainsi je ne regrette rien, rien du tout, je vous assure. Mais je me rends justice; je sens que je ne suis pas fait pour inspirer l'amour, et je n'y prétends pas. Peut-être est-ce par cette raison que je me suis persuadé qu'il n'est pas nécessaire au bonheur; mais au moins je voudrais trouver un coeur qui ne fût prévenu par aucun autre objet. Je ne m'effrayerais pas même d'un peu de répugnance dans les commencements; elle est naturelle, et je dois m'y attendre. C'est à moi à la dissiper peu à peu, à me faire aimer d'abord par reconnaissance, ensuite par habitude. On finirait par s'accoutumer à ma figure; et mon unique étude serait de la faire oublier à force de bons procédés.

"Comment une femme ne finirait-elle pas par s'attacher à celui qui n'existerait que pour la rendre heureuse, qui préviendrait tous ses désirs, qui lui soumettrait tous les siens, et lui saurait gré des moindres marques d'attachement qu'elle lui donnerait?

"Voilà, mon cher ami, la douce chimère de mon coeur, que j'espère bien réaliser un jour. Je vois tous les obstacles; ils ne me rebutent point. Je sais la difficulté de trouver une femme dont le coeur n'ait reçu aucune impression; car alors tout mon ouvrage est détruit d'avance. On ferait sans cesse la comparaison entre moi et l'objet aimé, regretté, on me regarderait comme un monstre; la prévention, l'aigreur empoisonneraient tout. Mais je puis rencontrer une jeune personne telle que je la désire et que je ne cesserai de la chercher, dont l'âme simple et naïve ne connaisse point encore l'amour et très-peu le monde; si je puis la trouver, elle sera à moi, dussé-je la forcer à m'épouser. Je saurais la rendre malgré elle la plus heureuse des femmes, et l'obliger à chérir ses liens. Je sens que dans les commencements on pourra m'accuser de peu de délicatesse; mais mon motif secret me justifiera à mes propres yeux. Je n'ai pas d'autre moyen de jouir du seul bonheur que mon coeur désire, celui d'être époux et père, et de finir mes jours dans le sein de ma famille.

Liens sacrés, relations intimes, qui doublent l'existence et sans lesquels l'homme isolé ne tient à rien dans le monde, traîne une vie inutile, meurt sans être regretté…, oui, vous ferez mon bonheur. Je n'y pense jamais sans émotion; et cette lettre de Justin que je vous ai envoyée m'arrachait des larmes d'attendrissement. Qu'ils sont heureux ces bonnes gens! Il vous manque une Louise, me disait-il; que le bon Dieu vous la donne! Honnête et bon Justin! les prières d'un coeur pur comme le tien doivent être exaucées; elle le seront sans doute. Oui, je la trouverai cette compagne que j'adore déjà sans la connaître. Elle et moi, Lindorf et Matilde, Justin et Louise, voilà trois couples heureux dans l'univers. N'en acceptez-vous pas l'augure, mon cher ami? Pour moi, cette idée me transporte; elle me fait croire d'avance à la félicité suprême.

"Que me parlez-vous d'héritage et de privation? Si ma tante était assez injuste pour priver Matilde du sien, Matilde n'est-elle pas assez riche pour s'en passer? Est-ce le plus ou le moins qui influe sur le bonheur, quand d'ailleurs on est dans l'aisance? et son bien, réuni au vôtre, ne vous suffirait-il pas? Cependant, comme le plus ne gâte rien, et qu'il vaut mieux que les choses se fassent de bonne grâce, attendons encore, mon ami. Je ne répondrais pas d'être jaloux, si vous étiez heureux bien longtemps avant moi; et ma chère femme n'est pas encore trouvée. Dans quelque temps je n'en occuperai sérieusement. A présent je ne pense qu'aux affaires du roi. Je crains de n'avoir à l'avenir pas trop le temps pour vous écrire; aussi vous voyez que je prolonge aujourd'hui ce plaisir, etc. etc."

Le reste de la lettre renfermait des affaires politiques, des détails sur la Russie, que Caroline sauta ou parcourut à peine: elle avait bien autre chose à penser! Son coeur ne pouvait plus suffire à tout ce qu'elle éprouvait: il lui paraissait qu'elle était transportée dans un monde nouveau, dont jusqu'alors elle n'avait pas même eu l'idée. Cette dernière lettre surtout la frappa beaucoup. Elle la relut tout entière, d'abord avec une sorte de saisissement très-pénible.

Cette espèce de prédiction sur Lindorf, cette crainte excessive d'être uni à une femme dont le coeur serait engagé ailleurs, lui firent une impression cruelle; mais quand elle en vint ensuite aux projets de bonheur de comte, aux motifs qui l'avaient engagé à l'épouser malgré sa répugnance, elle en fut si touchée, que déjà, pour un instant, elle crut n'aimer plus que lui dans le monde, ou plutôt elle ne pouvait démêler le sentiment dont elle était agitée. Elle restait là les yeux fixés sur cette lettre, sans penser que le cahier n'était pas fini. Cependant, peu à peu cet enthousiasme se dissipa; l'image du comte s'effaça, celle de Lindorf reprit son empire; la lettre fut posée et la lecture continuée.

SUITE DU CAHIER.

"Le temps se passe, Caroline, et les vingt-quatre heures que j'ai consacrées à ce pénible ouvrage sont près d'être écoulées. J'aperçois déjà les premiers rayons du jour, de ce jour où je verrai peut-être pour la dernière fois celle à qui, hier encore, à la même heure, je croyais consacrer ma vie entière. Combien j'étais heureux! comme l'espérance et l'amour me berçaient de leurs douces chimères! Un instant a tout détruit, m'a plongé dans le néant le plus affreux. Mais, que fais-je? Dois-je employer à me plaindre les instants qui me restent pour vous conduire au bonheur, pour vous en montrer le chemin? Oui, Caroline, vous serez heureuse; et cette certitude peut seule me faire supporter la vie.

"Un an à peu près se passa sans apporter aucun changement à notre situation. Matilde était toujours à Dresde, le comte toujours en Russie, et moi toujours à Berlin. Une correspondance suivie soutenait nos liaisons mutuelles; mais celle de Dresde, passant par Pétersbourg, n'était ni bien fréquente ni bien animée.

"Matilde, élevée dans la retenue et même avec sévérité, n'osait se laisser aller à ses sentiments, et n'exprimait tout au plus que de l'amitié. Je lui répondais bien naturellement sur le même ton, mais décidé cependant à l'épouser dès que sa tante voudrait y consentir; la préférant sincèrement à toutes les femmes que je connaissais alors, je fuyais avec soin toutes les occasions de rencontrer des objets qui auraient pu me détourner ce cette idée, et l'emporter sur elle dans mon coeur.

"Il m'en coûtait peu de me priver des plaisirs d'éclat. Depuis la malheureuse aventure de Louise et du comte, j'avais conservé une sorte de mélancolie habituelle qui s'accordait fort bien avec mon projet. Tout entier aux devoirs de mon état et au soin de faire ma cour au roi, je consacrais le reste de mon temps à la lecture, à la musique, ou bien à me promener à cheval.

"Un malheureux événement vint troubler ma tranquillité et redoubler ma tristesse. Mon père, qui ne quittait point sa terre de Ronnebourg, eut une attaque d'apoplexie. Ma mère, depuis longtemps faible et valétudinaire, faillit succomber à sa douleur et à son effroi. On vint me chercher immédiatement. J'arrive. Je les trouve tous deux dans le plus grand danger. Ma vue parut les ranimer. Ma mère surtout, qui me chérissait avec la plus vive tendresse, se trouva sensiblement mieux, et l'attribua à ma présence et à mes soins; mais l'état de mon père en demandait de continuels. J'écrivis en cour pour solliciter un congé. Mon motif était trop légitime pour que je ne l'obtinsse pas; et je me consacrai entièrement à mes parents.

"C'est précisément alors, Caroline, que vous vîntes embellir la cour que j'avais quittée; et ce fut aussi à cette époque que le comte eut cette fâcheuse maladie qui le retint en route si longtemps. Je l'appris indirectement. Dans tout autre temps, j'aurais volé auprès de lui; mais j'étais retenu à Ronnebourg par des devoirs trop chers et trop sacrés pour en avoir même l'idée.

"Quelque temps après, j'eus le plaisir d'apprendre par lui-même qu'il était rétabli et heureusement arrivé à Berlin. Je me rappelle que sa lettre avait tournure énigmatique et mystérieuse, qui me frappa au moment que je la lus…

"Il aurait donné tout au monde, me disait-il, pour me voir, pour me parler. Le cruel événement qui me retenait à Ronnebourg était d'autant plus affreux pour lui, qu'il ne pouvait absolument y venir, vu la distance (Ronnebourg est au fond de la Silésie, à quatre grandes journées de Berlin) et le peu de temps qu'il avait à rester en Prusse, où tous ses moments seraient employés. Il pensait ensuite à Matilde, s'affligeait de la résistance de sa tante. Il était résolu, disait-il, dès que je serais libre de quitter Ronnebourg, d'user de tous ses droits de frère aîné pour terminer mon mariage. Un nouveau motif le pressait: peut-être lui-même touchait-il au bonheur; peut-être était-il sur le point d'obtenir ce qu'il désirait avec tant d'ardeur; mais il ne pouvait ni ne voulait être heureux sans moi.

"Je fis moins d'attention à cette lettre que je n'en aurais fait dans un autre moment; à peine même eus-je le temps de la lire, et ce n'est qu'à présent que j'en pénètre le sens. Je la reçus le jour où mon père, après avoir langui quatre mois, expira dans mes bras, en me recommandant ma mère, en m'ordonnant de ne pas la quitter.

"Ah! mon coeur avait déjà prévenu cet ordre si respectable pour moi; j'avais déjà promis, juré à la plus tendre des mères, que son fils unique ne l'abandonnerait point à sa douleur. Dès que j'eus rendu à mon père les derniers devoirs, j'écrivis au comte pour lui apprendre la perte que je venais de faire, et pour le supplier de m'obtenir une prolongation de congé. Je ne tardai pas à recevoir sa réponse. Non-seulement le roi me permettait de rester à Ronnebourg, mais il daignait même approuver le motif qui m'y retenait. Il régnait dans la lettre du comte un fond de tristesse qui ne me surprit pas. Je savais combien cette âme sensible savait partager les chagrins de ses amis; et d'ailleurs il était lui-même très-attaché à mon père. Il ne me disait rien qui fût relatif à sa lettre précédente, qui s'était perdue dans le trouble de cet affreux moment, et que j'avais presque oubliée. Il me marquait seulement qu'il allait incessamment à Dresde, voulant voir sa soeur avant de retourner en Russie; que, s'il lui était possible, il viendrait aussi à Ronnebourg, mais qu'il n'osait me le promettre: et, en effet, il ne put y venir. Oh! pourquoi, pourquoi ne me confia-t-il pas alors ce fatal secret? Mais sans doute sa délicatesse ne lui permit pas d'ajouter à mes peines, en m'apprenant un événement dont je pouvais me regarder comme la première cause. x "Trois autres mois s'écoulèrent, plus tristes, plus douloureux pour moi que les précédents. Je n'avais plus autour de moi qu'un seul objet d'attachement. Toute ma tendresse était réunie sur ma mère, et je la voyais dépérir tous les jours sans avoir d'autre consolation que celle d'adoucir ses derniers moments, et de lui procurer encore quelques instants de bonheur. Enfin je la perdis aussi. Cette âme pure quitta ce séjour terrestre, en se félicitant d'aller rejoindre son époux et d'expirer dans les bras de son fils.

"O Caroline! pardonnez ces tristes détails. J'ai besoin de m'appesantir sur mes malheurs, de me les retracer tous dans ce terrible moment où je vais me séparer pour jamais de celle qui devait me tenir lieu de tout. J'ai besoin de me pénétrer de l'idée que l'homme est né pour être malheureux, et que c'est là son unique partage; qu'il doit perdre successivement tous les objets qui lui sont chers, tout ce qui l'attache à la vie. Non, le bonheur n'est pas fait pour l'homme. Un seul, peut-être….. mais ses vertus lui donnent le droit d'y prétendre, et je n'ai pas celui d'en murmurer.

"Après la mort de ma mère, je me hâtai de fuir ces lieux. Ma terre de Ronnebourg m'était devenue odieuse, tant par la double perte que je venais d'y faire, que par le cruel événement qui s'y était passé. Je revins à Berlin, à Potsdam; j'y passai l'hiver, et j'y vécus plus retiré encore que l'année précédente.

"Le comte m'écrivait peu. Son style était triste, embarrassé; et je crus enfin entrevoir qu'il avait un secret qui lui pesait sur le coeur; je le lui dis naturellement; il en convint, mais me renvoya, pour me le confier entièrement, à son retour, qui devait avoir lieu l'automne suivant: c'est aussi l'époque qu'il fixait pour mon mariage avec sa soeur. Votre sort et le mien, me disait-il, seront alors décidés sans retour. Puissent-ils être heureux! et si je dois y renoncer pour moi-même, que du moins le bonheur de ma soeur et de mon ami me tienne lieu de celui que je n'ose espérer! Je pensai qu'il avait sans doute une inclination en Russie, et qu'il s'y rencontrait des obstacles; mais respectant son secret, je cessai mes questions. Je recevais aussi de temps en temps quelques petites lettres de la jeune comtesse, et toujours dans celles de son frère. Sa tante persistait dans ses projets, et se préparait à faire revenir M. de Zastrow pour conclure: son héritage était à ce prix; mais la généreuse Matilde était prête à le lui céder en entier, à me faire ce sacrifice. Elle me demandait avec une ingénuité touchante si je n'étais pas de cet avis, et s'il ne valait pas mieux mille fois être moins riche et plus heureux. Je le pensais d'autant plus, que la mort de mes parents venait de me rendre maître d'une fortune considérable, et qui s'augmenta encore par la mort et l'héritage du commandeur de Risberg, mon oncle maternel, qui vivait comme un solitaire dans la terre que j'habite à présent. Il n'avait jamais voulu me recevoir chez lui pendant sa vie, et me laissa tous ses biens, sous la condition cependant de me marier dans le cours de l'année, et de faire porter le nom de Risberg à mon fils aîné.

"Cette condition me parut alors facile à remplir; mes engagements avec Matilde m'en assuraient la possibilité; et peut-être même ce motif aurait-il pu contribuer à décider en ma faveur madame de Zastrow.

"Depuis lors, ah! Caroline, combien je l'ai trouvée douce cette obligation de me marier dans le cours de cette année! Combien, lorsque j'osai entrevoir le suprême bonheur, je bénissais la mémoire de mon oncle! A présent, ah! j'y renonce pour la vie à cette terre, à ces biens sur lesquels je n'ai plus aucun droit, et que demain je vais quitter pour jamais. Des biens! en est-il, en peut-il être pour moi après celui que je perds? Non, jamais. Pardon, Caroline; les voeux, les serments d'un malheureux que vous devez oublier peuvent-ils vous intéresser? J'ajoute à mes crimes en vous le renouvelant ce serment de vous adorer toujours, et le but de cet écrit est de les réparer.

"Décidé à ne plus demeurer à Ronnebourg, qui me retraçait des souvenirs trop déchirants, et qui d'ailleurs est trop éloigné de la capitale, je fus charmé de l'acquisition de Risberg, et je vins en prendre possession au commencement de cet été, peu de jours après la mort de mon oncle. Caroline, Caroline! c'est ici où je vais avoir besoin de toutes mes forces pour continuer ce fatal écrit. Femme adorée! pourrai-je vous parler de vous-même, de mes sentiments, et ne pas mourir de douleur et de remords? Sainte et pure amitié! toi qui dois expier tous les crimes que l'amour m'a fait commettre, toi qui dois désormais remplir uniquement mon coeur, viens m'animer d'un nouveau zèle et soutenir mon courage.

"Le local de ma nouvelle demeure me plut infiniment. Je comptais cependant n'y faire que peu de séjour, et j'en voulus profiter pour connaître tous les environs. La veille du jour où je vous aperçus à la croisée de votre pavillon, j'avais déjà passé devant, et déjà j'en avais entendu sortir ces sons touchants, cette voix si douce, ces accords si harmonieux qui m'ont fait depuis tant d'impression, et dont je ressentis l'effet dès ce premier instant. J'avais entendu des voix plus belles et plus étendues, mais jamais aucune qui m'eût fait autant de plaisir. Je vous écoutai longtemps; et lorsqu'enfin vous eûtes cessé, lorsque je me fus éloigné, je croyais encore entendre ces accents qui répondaient à mon coeur.

"J'y revolai le lendemain. Passionné pour la musique, je lui attribuai uniquement cet attrait irrésistible qui m'entraînait malgré moi. J'avoue cependant que je désirais avec ardeur de voir celle dont les talents me ravissaient, et que je crus aussi être conduit par la curiosité. J'imaginai de vous attirer à votre croisée en chantant avec vous; ce moyen me réussit. Je ne fis, il est vrai, que vous entrevoir; mais dès cet instant vos traits furent gravés dans mon coeur, et j'aurais voulu ne plus vous quitter.

"Oh! que ne puis-je m'arrêter sur tous ces détails qui me sont si chers, me retracer chaque minute de ce temps trop vite écoulé, et qui laisse dans mon coeur des traces si profondes! Combien j'étais heureux quand, totalement occupé de ce nouveau sentiment qui remplissait mon âme, et qui l'absorbait en entier, je n'existais plus qu'à Rindaw, et j'oubliais le reste de l'univers! quand, en vous quittant le soir, je n'emportais d'autre idée que celle de vous revoir le lendemain, et qu'elle suffisait à mon bonheur! Je n'éprouvais ni cette ardeur inquiète et tumultueuse que m'inspirait Louise, ni cette tranquillité monotone, ce repos du coeur et des sens que je trouvais près de Matilde. Délicieusement agité, un charme inconnu semblait s'être répandu sur toute mon existence; rien ne m'était indifférent; vous embellissiez tout à mes yeux. Chaque objet me rappelait Caroline, ou plutôt je ne pensais plus qu'à elle seule au monde. Pendant deux mois, l'unique lettre que j'écrivis fut pour demander la permission de passer l'été dans ma terre. Je l'obtins, et je crus que ce temps durerait éternellement. J'oubliai le passé, l'avenir; j'oubliai tout, excepté Caroline. Mais pourquoi chercher à redoubler mes tourments par la peinture de mon bonheur passé? Hélas! dans cet instant encore, j'oubliais que je ne dois plus vous parler de moi, et que vous appartenez au meilleur des hommes.

"Ah! c'est de lui, de lui seul que je dois m'occuper! Il y a un mois que je reçus une lettre de lui, et ce fut cette lettre qui me tira de ma douce ivresse. Il se plaignait de mon silence, et Matilde en était également surprise. Matilde! son nom seul déchira mon coeur, et me fit sentir qu'il était tout à Caroline….. Je posai la lettre, pendant longtemps sans pouvoir en achever la lecture; enfin je la repris, et ce qui suit me rassura:

"Auriez-vous changé d'idées sur elle et sur nos projets? me disait le comte, et craignez-vous de me l'avouer, mon ami? Tout ce que vous devez craindre est de nous laisser là-dessus dans l'incertitude ou dans l'erreur. Je vous renvoie à une lettre que je vous écrivis l'automne passé à ce sujet. Relisez-la; et rappelez-vous bien que la seule chose que je ne pourrais jamais vous pardonner serait de me tromper et de me sacrifier votre bonheur. Ecrivez-moi tout de suite, mon cher Lindorf; et surtout soyez vrai sur l'état actuel de votre coeur: c'est le seul moyen de me prouver qu'il n'est pas changé pour votre ami, etc."

"Cette lettre fut un trait de lumière pour moi: elle m'éclaira tout à la fois sur mes sentiments pour Caroline, et sur mes devoirs envers le meilleur des amis. Hélas! je crus les remplir tous, en ayant pour lui la confiance la plus entière, en remettant mon sort entre ses main, en le suppliant d'en disposer à son gré. Pouvais-je prévoir que cette confiance même était un outrage, et que je lui demandais son aveu pour lui ravir son bien le plus précieux? Conduit par une affreuse fatalité, j'étais donc destiné à l'offenser dans tous les temps, et de toutes les manières les plus sensibles. O Walstein, Walstein! quel plus grand mal t'aurait fait un ennemi mortel? Mais si cet écrit a l'effet que j'en attends; si celle qui doit le lire sent le prix d'une âme comme la tienne, puis-je encore avoir des remords?

"Je joins ici, N° III, la copie de la lettre que j'écrivis au comte le jour même où je reçus la sienne: daignez la parcourir. C'est la dernière fois que vous vous occuperez d'un malheureux qui vous conjure lui-même de l'oublier pour jamais. Pour prix de cet effort, voyez au moins comme il vous adorait."

Copie de la lettre du baron DE LINDORF au comte DE WALSTEIN, ambassadeur à Pétersbourg.

15 Août 17…

No. III.

"Vous n'avez que trop bien deviné, mon cher comte, ce qui se passe dans le coeur de votre ami. Oui, sans doute, j'ai un aveu à vous faire, et d'autant plus pénible à présent, que je l'ai trop différé. Mais me croirez-vous quand je vous ferai le serment que votre lettre m'a seule éclairé sur la nature de mes sentiments, et que, l'instant avant de la recevoir, j'étais encore dans la sécurité, ou plutôt je jouissais de l'état le plus doux, le plus heureux que j'aie connu de ma vie, sans chercher à en pénétrer la cause? O mon ami! c'est l'amour; oui, c'est ce véritable amour dont vous me parliez si souvent, en m'assurant que je ne le connaissais pas encore. Grand Dieu! comme vous aviez raison, et combien ce que j'éprouve est différent de ce que j'ai senti jusqu'à présent! Ah! sans doute, l'amour est la source du bonheur, du seul bonheur que l'homme puisse goûter. Si vous saviez comme ces deux mois se sont écoulés! ils ne m'ont paru qu'un instant; et cependant j'ai des volumes de détails à vous faire. Il n'y en aurait pas un qui ne servît à me justifier à vos yeux. Ah, mon ami! elle réunit tout, ingénuité, grâces, talents, vertus, et cette modestie qui met tant de prix à tout le reste. Une figure charmante est le moindre de ses avantages: on l'oublie dès qu'on entend sa douce voix, lorsque sa main parcourt les touches d'un clavecin, pince les cordes d'une harpe, anime la toile ou le canevas, et qu'elle seule a l'air d'ignorer tout le charme qu'elle répand autour d'elle! O Walstein! si vous l'entendiez chanter; si vous l'entendiez lire nos grand poëtes, et leur donner une grâce nouvelle par son organe et par son expression; si vous voyiez surtout comme elle se fait adorer de tout ce qui l'entoure; si vous étiez le témoin de ses attentions touchantes pour une vieille parente infirme et aveugle; comme elle sait la rendre heureuse, la consoler, lui faire animer la vie! Oui, si vous étiez avec moi et près d'elle, j'aurais bien une crainte, mais ce ne serait pas celle de vous voir blâmer mon choix…. O mon ami! je le sens bien, sans elle il n'est plus de bonheur pour moi: elle seule me l'a fait connaître. Ce n'est qu'auprès d'elle que j'ai retrouvé ce calme, cette sérénité, j'oserais dire cette paix de l'âme que je croyais incompatible avec l'amour. Je ne suis plus le même; elle m'a entièrement changé. Le bouillant, l'impétueux Lindorf, content de la voir, de l'entendre, de faire chaque jour quelques progrès dans son coeur, d'oser espérer qu'il est aimé sans même oser le demander, ne désirait pas d'autre jouissance. Oui, j'aurais passé ainsi ma vie entière; mais votre lettre m'a tiré de cette douce léthargie: elle m'a fait sentir vivement que je ne puis être heureux sans l'aveu de mon ami et sans la certitude que mon bonheur n'altérera celui de personne.

"Matilde! tendre et généreuse Matilde! conserverez-vous votre estime et votre amitié à celui qui put vous voir sans vous adorer, et qui, certain du bonheur d'être à vous, n'a pas su se défendre contre une passion tyrannique? Et vous, cher Walstein, pourrez-vous me pardonner et m'aimer encore, moi que vous aviez déjà tant de raisons de haïr, et que vous destiniez à devenir votre frère; moi qui renonce à ce titre si doux? Mais non, je n'y renonce point: je vous remets la décision de mon sort; soyez-en l'arbitre absolu, et recevez le serment que je fais d'être ce que vous voulez que je sois: si c'est l'époux de Matilde, je ne puis vous promettre de renoncer à mon amour: il tient à mon existence; mais je jure de le renfermer toute ma vie au fond de mon coeur, et de me conduire de manière à vous le faire oublier à vous-même. Ce tort involontaire et toujours ignoré, loin de nuire au bonheur de votre soeur, l'assurerait encore plus. Réfléchissez-y bien, mon cher Walstein; et avec quelque impatience que j'attende votre réponse, ne la précipitez pas. Pensez qu'elle sera l'arrêt du sort de votre ami. L'instant après l'avais reçue, je m'éloigne d'elle pour jamais, ou je tombe à ses pieds pour lui consacrer ma vie entière. Jusqu'alors je saurai me taire; elle ignorera combien elle est adorée… — Ah! si la voyant tous les jours, et tous les jours plus belle et plus sensible, je puis garder mon secret, ne croyez-vous pas que, si vous l'ordonnez, je saurai, loin d'elle, le garder toute ma vie? Si je dois renoncer à elle, vous-même, mon cher comte, vous n'apprendrez jamais son nom: il restera caché pour toujours dans le fond de mon coeur, et jamais ma bouche ne le prononcera. Mais si j'obtiens votre aveu, avec quels transports je vous ferai connaître celle qui mérite les adorations de l'univers! Combien je jouirai de voir mon digne ami applaudir à tous égards à mon choix, et partager mon bonheur! Mais, je vous le répète, ce bonheur ne peut exister s'il coûtait une seule larme à Matilde et un seul regret à son frère."

"Ainsi tout contribuait à mon aveuglement, jusqu'à ce mystère que je laissais sur votre nom. Un seul mot qui vous eût fait connaître au comte prévenait au moins l'aveu d'une passion criminelle; il me rendait moins coupable; mais je crus vous le devoir à vous-même ce fatal secret. De quel droit vous aurais-je nommée, quand j'ignorais même si j'aurais celui de vous offrir ma main? Un autre motif me fit aussi garder le silence. Votre immense fortune, cette fortune dont j'avais gémi plus d'une fois, et qui m'eût peut-être empêché d'oser vous déclarer mes sentiments, si la mienne eût été moins considérable, pouvait influer sur la décision du comte; et je voulais qu'elle fût absolument libre. C'était assez, c'était trop même de lui avoir avoué que tout le bonheur de ma vie en dépendait.

"J'attendais sa réponse avec la plus vive agitation. Quelquefois, me reposant sur sa générosité, sur ses principes, mon coeur se livrait au plus doux espoir; d'autres instants, connaissant combien il tenait à son projet, et son extrême tendresse pour sa soeur, je craignis qu'il n'exigeât le sacrifice de mon amour, et ce sacrifice, auquel je m'étais engagé, me paraissait au-dessus de mes forces. Mais quel étrange effet de l'espèce de sentiment que vous m'aviez inspiré! Ce n'était qu'éloigné de vous que j'éprouvais cette horrible perplexité: dès que je vous revoyais, elle disparaissait. Je retrouvais auprès de vous cette même tranquillité, ou plutôt cet état de bonheur et de jouissance continuelle qui ne laisse place à aucune inquiétude. Il me semblait impossible alors que rien pût nous séparer. Cette amitié si tendre que vous me témoigniez avec tant d'ingénuité, les bontés marquées de la baronne, les propos même qu'elle me tenait en votre absence, tout aidait à l'illusion; tout me conduisait à croire que j'allais être le plus heureux des mortels. Mais je l'étais déjà, et ces trois derniers mois devaient compenser un siècle de peines et de tourments. Si leur souvenir n'empoisonne pas tout le reste de ma vie, il me tiendra lieu de bonheur. — Ah! lorsque je sentirai trop le poids de cette vie, je me transporterai à Rindaw; je me dirai: Je passai trois mois près de Caroline; puis-je me plaindre de mon sort?…

"Enfin je la reçus cette réponse si désirée, si redoutée. Je ne pouvais plus tenir à mon impatience; je sentais à chaque instant que mon secret allait m'échapper. Je courus moi-même au bureau des postes. Mon attente ne fut point trompée; elle y était. Je tremblais si fort en la recevant des mains du facteur, qu'il s'en aperçut, et crut que je me trouvais mal. Je lui demandai une chambre pour la lire, et quand j'y fus seul, je restai près d'un quart d'heure sans oser l'ouvrir et même sans le pouvoir. Comment rendre raison de cette émotion excessive? Ne devais-je pas connaître le plus généreux des hommes et le meilleur des amis?

"Ah! sans doute c'était un pressentiment de la vérité et de mon crime involontaire. Enfin, cette émotion s'accrut au point que je ressortis sans avoir ouvert ma lettre, résolu de ne la lire que chez moi. Je m'éloignai de suite; mais je n'eus pas fait cent pas hors de la ville, que, descendant promptement de mon cheval, je l'attachai à un arbre, et je rompis ce cachet qui renfermait mon arrêt, résolu, s'il m'était contraire, à ne vous revoir jamais. Mon projet, dans ce cas là, était de partir sur-le-champ, de joindre le comte a Pétersbourg, et de chercher auprès de lui les forces dont j'avais besoin pour lui sacrifier bien plus que ma vie. Mais le sort, pour mieux m'accabler, voulut me laisser croire un instant au bonheur… — Ah! Caroline, jugez de mes transports lorsque je lus ce que je joins ici!"

Lettre du comte DE WALSTEIN au baron DE LINDORF.

A Berlin.

Saint-Pétersbourg.

"Elle, mon cher Lindorf, elle seule au monde. Ne pensez plus qu'à elle dans l'univers entier; ou, si votre bonheur vous laisse quelques instants pour l'amitié, employez-les à vous dire que votre ami en jouit presque autant que vous. Heureux Lindorf! vous aimé: vous êtes sûr d'être aimé! vous avez trouvé le coeur qu'il vous fallait, l'âme qui sympathise avec la vôtre, celle à qui l'Etre-Suprême dit en la formant sur le même modèle: Je vous crée l'une pour l'autre? — Et tu crains que je ne m'oppose à ses décrets immuables, que je ne t'arrache à celle qui t'était destinée de tout temps! Je n'en doute pas; il n'y a pas un mot dans ta lettre qui ne prouve le véritable amour. Tu sais trop bien le peindre pour ne pas le sentir et l'inspirer. Le voilà précisément cet état qui m'a toujours paru la félicité suprême, dont j'avais l'idée au fond de mon coeur, et que je croyais une chimère: j'en voyais bien quelque chose dans le ménage de Justin et de Louise; mais je l'attribuais à la simplicité des champs, et ne croyais pas possible qu'on la pût trouver ailleurs. Il m'est bien doux que ce soit mon ami qui la réalise, qui me prouve qu'on peut être heureux sur cette terre, et l'être par le sentiment. Tout m'assure la vérité du vôtre, mon cher Lindorf, jusqu'à ce sacrifice que vous m'offrez de si bonne foi, et que je serais un barbare d'accepter. L'intérêt même de ma soeur, son intérêt bien entendu, me le défendrait quand le vôtre ne m'aurait pas décidé. Vous êtes honnête homme, et je vous crois lorsque vous m'assurez de tous vos soins pour lui cacher qu'elle n'aurait pas la première place dans votre coeur. Mais êtes-vous sûr d'y réussir? Non, mon ami: je suis convaincu qu'il n'est pas possible de tromper une femme là-dessus; et votre malheur à tous les deux serait une suite infaillible de cette découverte.

"Je veux même tranquilliser tout à fait votre délicatesse et votre conscience sur notre chère Matilde. Elle vous est certainement fort attachée; vous êtes le premier et le seul homme qui lui ait fait quelque impression. Mais, soit que cela vienne de son caractère, de son éducation ou de sa grande jeunesse, ce n'est point avec cette sensibilité profonde qui fait qu'une première inclination décide ou du bonheur ou du malheur de la vie. Je ne sais même trop si on doit donner ce nom à ses sentiments pour vous.

"Il m'a paru que l'imagination était plus exaltée que le coeur n'était touché; que la contradiction et les obstacles lui avaient fait prendre pour de l'amour ce qui peut-être n'était dans le fond que la simple amitié. A mon dernier voyage à Dresde, je fus frappé de la légèreté, de la gaieté même avec laquelle elle soutenait votre absence et ses chagrins. Elle me parlait cependant de vous avec tendresse; mais elle pleurait, riait tout à la fois, et jurait qu'elle vous aimerait toujours en faisant un saut, en chantant une ariette. Je ne m'en inquiétais pas, parce que, je vous l'avoue, je prévoyais un peu ce qui est arrivé; et, dans le cas où je me serais trompé, je voyais bien des bons côtés dans cette façon d'aimer. Je ne doute pas qu'elle ne se console très-vite, et qu'elle ne soit même charmée de vous savoir heureux.

"Le jeune Zastrow est arrivé. On le dit très-aimable; peut-être aidera-t-il à sa consolation. Quoi qu'il en soit, ayez l'esprit en repos là-dessus, et croyez que la soeur et le frère seront heureux de votre bonheur. Je vous rends donc votre entière liberté, mon cher Lindorf, et je ne vous blâme que d'en avoir pu douter. Courez, dès que vous aurez eu cette lettre, en faire hommage à celle que vous aimez, et qui le mérite si bien, si j'en juge par le portrait que vous m'en faites. Je le crois d'autant plus vrai, qu'il me parait qu'avec tout l'enthousiasme de l'amour, vous avez conservé de la raison et de l'empire sur vous-même. Combien je m'impatiente d'en juger par mes propres yeux, et, comme vous le dites, d'applaudir à votre choix! Ce plaisir sera peu retardé. Je prépare tout pour mon retour à Berlin, et vous ne pouvez plus m'écrire ici. Quand vous recevrez cette lettre, je serai probablement en route, et bientôt après dans vos bras. Alors, mon cher ami, nous n'aurons plus de mystère l'un pour l'autre; car nous n'en sommes encore mutuellement qu'aux demi-confidences. J'apprendrai qui est Elle, et vous saurez aussi le secret de ma vie, que je vous ai caché malgré moi jusqu'à présent. Il m'en coûtait trop de vous affliger et de vous faire partager un chagrin que vous ne pouviez adoucir. Peut-être cessera-t-il à mon arrivée; peut-être aussi suis-je destiné à ne jamais jouir de ce bonheur, que je ne vous envie pas, mais que je voudrais partager avec vous.

"O Lindorf! il existe une Elle aussi pour moi; et vous serez bien surpris quand vous apprendrez….; mais pas un mot de plus jusqu'à ce que je vous revoie. J'espère vous trouver heureux ou bien près de l'être: voilà du moins un bonheur dont je suis sûr, et qui peut me suffire. Adieu. Si vous parlez à Elle de votre ami: si elle sait qu'elle a remplacé ma soeur, dites-lui que j'ai déjà pour elle les sentiments d'un frère. Peut-être aurai-je bientôt une amie à lui présenter. Qu'elle la rende sensible comme elle, qu'elle vous aime comme vous méritez de l'être, et je n'aurai plus rien à désirer."

P. S. "Si vous n'étiez pas amoureux j'aurais peine à vous pardonner deux étourderies, la première, est de n'avoir point daté votre lettre. Je ne sais ni combien elle est restée en chemin, ni où vous êtes à présent. J'imagine que c'est toujours à Berlin, et je vous écris à votre adresse ordinaire. L'autre est de ne pas me dire un mot de la mort de votre oncle le commandeur, ni de son testament. Je l'ai appris d'ailleurs, et je vous félicite de cette augmentation de fortune; mais ce n'est pas ce qui vous touche à présent. La clause de la succession qui vous oblige à vous marier dans l'année vous paraîtra cependant douce à remplir. Adieu, cher Lindorf. Combien je suis impatient de vous voir, et que nous aurons de choses à nous dire!"

"J'ai fini, Caroline; vous savez le reste, et les expression ne rendraient pas ce que j'ai éprouvé depuis l'instant où j'ai reçu cette lettre, depuis celui surtout qui m'a découvert combien j'étais coupable. Je commençai cet écrit hier en vous quittant. A peine ce temps a-t-il pu me suffire. Ma main et mes yeux fatigués peuvent à peine vous tracer un adieu effacé par mes larmes et vous conjurer de pardonner au malheureux qui troubla la tranquillité de vos jours. Puissiez-vous, en l'oubliant entièrement, retrouver cette paix, cette sérénité qui faisaient votre bonheur! Ah! croyez-moi, Caroline; croyez l'ami qui vous connaît mieux que vous-même, et qui connaît aussi celui à qui vous devez désormais consacrer vos sentiments et votre vie: ce n'est qu'auprès de lui, ce n'est qu'en le rendant heureux comme il le mérite, que vous le serez vous-même. Mais vous avez lu; votre coeur a prononcé; il est sans doute à lui seul, et je n'ai plus rien à vous dire.

"Je n'ai pris encore aucun parti sur moi-même; je ne sais ni ce que je deviendrai, ni ce que je dirai au comte. Peut-être lui devrais-je une confidence entière; mais un mot qui m'est échappé dans la lettre, un mot que je voudrais racheter aux dépens de ma vie, me l'interdit à jamais.

"Non, Caroline, votre nom ne sortira jamais de mon coeur ni de ma bouche. Je m'interdis jusqu'à la douceur de prononcer ce nom chéri…. Grand Dieu! suis-je assez malheureux! Adieu, adieu, Caroline! adieu pour jamais, puisque je m'impose la loi de ne plus vous revoir que lorsque j'aurai cessé de vous adorer! Oh! si cet amour pouvait s'épurer assez pour ne plus voir en vous que l'épouse du comte de Walstein; si je pouvais une fois vous ramener un ami digne de vous et de lui! Il n'y a plus pour moi que cette espérance ou la mort… Adieu, Caroline! je cours vous remettre ceci, vous revoir….. Non, je ne vous verrai pas, je ne vous regarderai pas; vous êtes l'épouse de mon ami, la comtesse de Walstein. Oui, c'est à la comtesse de Walstein que je vais donner ces papiers, ce portrait. Caroline! elle n'existe plus pour moi……. Voilà l'heure où vous devez vous rendre au pavillon: vous y êtes, j'y vole….. Grand Dieu! donnez-moi des forces, soutenez mon courage!"

Nous n'essaierons pas de donner une idée des sentiments de Caroline après cette lecture. Comment exprimer ce qui se passait dans un coeur partagé entre l'amour et les remords, l'admiration, et peut-être même un peu de jalousie? Louise et Matilde l'occupèrent tour à tour: elle relut les endroits où il parlait d'elles. Combien elle trouva de feu, d'enthousiasme dans l'expression de sa passion pour Louise! En la comparant aux sentiments qu'il lui avait témoignés, elle fut tentée de croire que ceux-ci n'étaient plus que la tranquille amitié. Et cette jeune et jolie Matilde…, qu'elle est heureuse d'oser aimer Lindorf, d'oser le dire!… Oui; mais qu'elle est à plaindre de n'être pas aimée! Charmante Matilde! généreux Walstein, méritez-vous de trouver des ingrats? Elle se rappela très-bien que, pendant les huit jours qui précédèrent son mariage, le comte lui avait parlé de cette soeur, et de l'espoir qu'elles se lieraient ensemble: comme elle formait alors son projet de séparation, elle y avait fait peu d'attention. — Quelle cruelle suite de circonstances venait retracer à son esprit cette belle-soeur qu'elle offensait aussi par l'endroit le plus sensible, à qui elle enlevait un coeur sur lequel elle avait tant de droits! Mais elle paraissait peu sentir le prix de ce coeur. Caroline relut la lettre où le comte en parlait à Lindorf; et quoique la légèreté de Matilde dût être à tous égards une consolation pour elle, elle eut peine à la lui pardonner.

Elle était encore plongée dans les différentes réflexions qui devaient suivre une lecture aussi intéressante pour elle, et ne s'apercevait pas que la matinée entière était écoulée, lorsqu'un laquais de la baronne vint la demander. Elle n'eut que le temps de rassembler à la hâte tous les papiers épars autour d'elle, et de les renfermer avec soin dans son bureau. Elle allait sortir, lorsqu'elle s'aperçut que la petite boîte à portrait était restée sur la table; elle la mit vite dans sa poche, et courut rejoindre son amie qu'elle avait laissée trop longtemps. Caroline trouva la baronne tenant un billet de M. de Lindorf, qu'elle ne pouvait pas lire. — Tenez, mon enfant, lui dit-elle dès qu'elle entra, voyez ce que dit ce cher baron, que nous n'avons pas vu depuis trois jours. Sachons ce qui le retient; je ne puis exprimer combien il me manque. La triste Caroline, s'attendant bien à ce qu'elle allait lire, soupira, leva les yeux au ciel, et prit le billet. "M. le baron offrait ses hommages à ces dames. Forcé de partir le jour même pour des affaires essentielles et pressées, il n'aurait pas l'honneur de les revoir; mais, en les assurant de sa reconnaissance, il les suppliait de lui conserver leur estime et leur amitié, etc."

Oui, sans doute, Caroline savait d'avance tout le contenu de ce billet: elle ne fut pas surprise, mais émue au point de ne pouvoir l'articuler. Cette conviction qu'elle ne le reverrait plus, que tout était fini et pour elle et pour lui; le contraste du style étudié et froid de ce billet, avec le cahier qu'elle venait de lire; ces mots d'estime et d'amitié, tracés de la même main qui venait de lui peindre avec tant de feu les sentiments les plus vifs et les plus passionnés; la contrainte où elle était vis-à-vis de son amie; toute sa situation enfin devint si cruelle, qu'elle avait peine à la supporter. Aurait-on cru que son supplice pût augmenter encore? Elle achevait à peine les derniers mots de ce billet, en s'efforçant de retenir des larmes qui inondaient ses joues: elle voulut les essuyer, tira son mouchoir de sa poche; la petite boîte qu'elle venait d'y mettre, et qui, dans cet instant, était bien loin de sa pensée, s'échappe, roule à ses pieds, s'ouvre en tombant, et présente en entier à Caroline ces traits, cette figure qu'elle n'avait pas encore osé regarder. Ce petit accident était bien naturel, et, si l'on veut, bien peu de chose; cependant il fit une impression incroyable sur Caroline: elle n'aurait pas été beaucoup plus vive quand le comte en personne se fût offert à sa vue pour lui reprocher son attachement. Un cri lui échappe; elle se jette sur la boîte, la relève en détournant les yeux, et sort de la chambre avec précipitation, sans savoir pourquoi elle fuit ni ce qu'elle fuit… Un instant suffit pour la remettre. Elle rentre, trouve la chanoinesse surprise de son cri et de sa fuite soudaine, mais bien plus altérée encore du billet d'adieu de Lindorf et de ce départ subit. Une cataracte décidée, qui s'épaississait tous les jours et lui laissait à peine distinguer les objets, l'avait empêchée de voir le portrait. Caroline put dire ce qu'elle voulut. Il lui fut plus facile de répondre sur cet objet que sur les lamentations, les questions, les suppositions de la baronne à propos du prompt départ de Lindorf, dont elle ne pouvait revenir. Il rompait toutes ses mesures, déconcertait tous ses projets, et la mettait au désespoir; il fallut que Caroline, tout affligée qu'elle était elle-même, s'épuisât pour la consoler. La meilleure manière aurait été sans doute de lui prouver, en lui avouant son mariage, combien ses projets étaient chimériques.

Caroline, qui crut enfin apercevoir quelle avait été son idée en attirant Lindorf chez elle, eut bien celle d'avoir alors pour son amie une entière confiance; mais cet aveu, qu'elle avait si fort désiré de lui faire, dont elle avait si ardemment sollicité la permission, lui paraissait alors tout ce qu'il y avait de plus pénible et de plus difficile. Comment prononcer seulement le nom du comte, rappeler tous ses torts avec lui, oser dire soi-même: Je fais le malheur de l'être le plus vertueux, le plus grand, le plus digne d'être heureux; et quand je devrais m'estimer trop heureuse de lui appartenir, de porter son nom, j'ai pu m'abandonner à la plus injuste antipathie? Cette antipathie n'était pas le seul sentiment dont elle eût à rougir… Le nom de Lindorf lui coûtait bien autant à prononcer que celui de son époux. Elle résolut donc d'attendre, pour parler, et la réponse de son père et la suite des événements, et de supporter aussi bien qu'il lui serait possible les regrets de la chanoinesse sur le départ de Lindorf. Elle le regrettait, il est vrai, trop elle-même pour que leurs coeurs ne fussent pas à l'unisson; et ce sujet de conversation, tout pénible qu'il était quelquefois, ne laissait pas d'intéresser vivement son coeur, et d'avoir un attrait inouï pour elle.

Caroline devint plus assidue auprès de son amie qui, d'ailleurs, privée de la vue, avait plus que jamais besoin de ses tendres soins. Elle n'alla plus au pavillon; tous ses meubles revinrent l'un après l'autre dans son appartement. Mais ses instruments, la musique, et même ses pinceaux, furent longtemps oubliés ou négligés. Il faut avoir l'âme tranquille pour s'occuper avec quelque suite à quoi que ce soit. Tous les moments où elle était chez elle furent employés à relire son cahier et ses lettres, à penser à cette belle Louise, à cette jolie Matilde, au comte, à se perdre dans une foule de réflexions qui n'avaient aucune suite, et qui finissaient ordinairement par un déluge de larmes.

Elle s'est aussi familiarisé avec ce portrait qu'elle ose à présent regarder, qu'elle regarde à chaque instant, et même avec une émotion qui n'est pas sans plaisir. Grand Dieu! dit-elle quelquefois, si à tant de vertus il joignait encore cette figure si noble et si touchante, quelle mortelle serait digne de lui? Mais le suis-je même à présent? Ah! non sans doute, et le meilleur des hommes méritait un coeur entièrement à lui.

Alors elle s'attendrissait sur les malheurs du comte, admirait ses vertus, gémissait de n'avoir pas celle de se sacrifier pour faire le bonheur d'un être si sublime, et regrettait presque, dans ses moments d'enthousiasme, d'avoir fait partir cette lettre si dure, si cruelle, où elle lui disait si positivement qu'elle ne pouvait l'aimer ni le voir. Mais ces regrets duraient peu; un sentiment plus tendre la ramenait bientôt à Lindorf. Elle s'étonnait d'avoir pu s'occuper d'un autre objet, de regretter autre chose que lui. Elle fermait le portrait et prenait le cahier: c'était l'ouvrage de Lindorf; c'était sa main chérie qui l'avait tracé. Oui, mais c'étaient encore les vertus et l'éloge du comte; et cette lecture répétée augmentait chaque jour son admiration et ses remords…

Laissons quelque temps l'aimable Caroline réfléchir, s'attendrir, lire alternativement le cahier de Lindorf et les lettres du comte, et voyons ce que faisaient, pendant ce temps-là, ces deux amis: aussi bien la solitude profonde de Caroline, sa vie monotone, les combats de son coeur, ennuieraient sans doute le lecteur. Pour elle, ce n'était pas de l'ennui qu'elle éprouvait, c'était un état d'agitation continuelle. Au moindre bruit qu'elle entendait, elle tressaillait. Son imagination, sans cesse occupée de Lindorf et du comte, lui persuadait que l'un des deux arrivait à Rindaw. Quoi! ce Lindorf qui s'est banni pour jamais de sa présence, peut-elle penser qu'il reviendra? Non. Quand elle raisonne avec elle-même, quand elle relit son cahier, quand elle se rappelle tout ce qu'il doit au comte, elle dit de bonne foi: Jamais, jamais je ne le reverrai. Mais l'imagination et l'amour ne raisonnent pas toujours, et, sans trop se l'avouer elle-même, elle pensa plus d'une fois qu'il n'aurait pas la force de tenir sa résolution.

Elle se trompait. Au fond de la Silésie, dans la triste terre de Ronnebourg, Lindorf gémissait de son crime involontaire, et trouvait que ce n'était pas trop de sa vie entière pour l'expier. Oh! combien de fois il fut tenté de la terminer cette vie qu'il ne pouvait plus consacrer à Caroline, et qui jusqu'alors avait été si fatale au meilleur des amis! Mais il les connaissait trop tous les deux pour n'être pas sûr que c'était leur ôter pour jamais leur bonheur et leur tranquillité. Le fameux roman de Werther était presque son unique lecture, et il produisit sur lui l'effet contraire à celui qu'il en attendait. Il y cherchait des forces, des motifs, un modèle pour se décider à mourir. Il n'y vit que le désespoir de Charlotte, celui d'Albert, celui de l'ami de Werther; et, plus généreux que lui, il aima mieux vivre et souffrir que d'empoisonner les jours de ceux qu'il aimait.

Dans les premier temps de son séjour à Ronnebourg, la vie lui était devenue si odieuse, et le sacrifice qu'il faisait en la supportant lui parut si grand, qu'il crut par là réparer tous ses torts, et que cette idée même servit à sa consolation. D'ailleurs, si ses passions étaient violentes, elle ne duraient pas longtemps. Malgré sa subtile distinction sur les différentes sortes d'amours, il avait adoré Louise. Sans aimer Matilde avec la même fureur, il est certain qu'elle commençait à faire une impression assez vive sur son coeur lorsqu'elle lui fut enlevée. On a vu depuis à quel excès il avait aimé Caroline. Espérons que le temps, ou quelque autre attachement, le guérira de cette passion malheureuse. Son coeur est trop honnête, il aime trop son ami, pour chercher à conserver un amour qu'il regarde comme un crime.

Il y avait cependant plus d'un mois qu'il vivait en reclus à Ronnebourg, et que sa guérison n'était pas bien avancée, lorsqu'un jour qu'il essayait pour la seconde fois d'écrire au comte, sans trop savoir ce qu'il devait lui dire, il le voit lui-même entrer dans sa chambre et se jeter dans ses bras.

A son arrivée de Pétersbourg, surpris de ne point trouver son ami à Berlin, d'apprendre des gens qu'il y avait laissés qu'il était à Ronnebourg, qu'il y était seul, il soupçonna quelque malheur inattendu, ne se donna que le temps de voir le roi et son beau-père le chambellan, et repartit tout de suite pour s'éclairer des motifs d'une retraite aussi singulière que celle de Lindorf, au moment où il le croyait au comble du bonheur. Dès que les premiers instants de surprise, d'émotion et d'attendrissement furent passés, le comte lui fit des questions dictées par le plus vif intérêt.

Cher Lindorf, dit-il, hâtez-vous de m'expliquer pourquoi je vous retrouve ici seul, triste, malade même; car vous voudriez en vain me cacher votre changement… O mon ami! développez-moi ce cruel mystère! qu'est devenue celle que vous aimiez? Pourquoi n'est-elle pas avec vous, unie à vous? Pourquoi mon ami n'est-il pas heureux? Lindorf l'aurait laissé parler plus longtemps. Il n'était pas préparé à lui répondre, et gardait un morne silence. Le comte se tut aussi; mais il pressait les mains de Lindorf, et sa physionomie attendrie, animée, semblait exiger sa confiance.

Quoi! lui dit-il enfin, Lindorf, vous ne me dites rien? Ne suis-je plus votre ami, le dépositaire de vos secrets, de tous les mouvements de votre coeur? N'ai-je pas le droit d'y lire? — Oui! oui! s'écria Lindorf, vous avez sur moi tous les droits imaginables; oui, vous êtes mon ami, le meilleur des amis; jamais je ne l'ai senti plus vivement que dans cet instant, où je suis obligé de vous refuser ma confiance. Le comte, surpris, recula quelques pas. O mon cher comte, ne vous éloignez pas de votre ami malheureux! ne me condamnez pas légèrement! Oui, je suis forcé de me taire, et vous m'approuveriez si vous connaissiez mes motifs. Lié par l'honneur, par mes serments, par tout ce qu'il y a de plus sacré, je ne puis trahir un secret qui ne me regarde pas seul. N'exigez aucun détail sur cette malheureuse affaire, et plaignez votre ami d'être privé de la triste douceur de vous la confier.

Le comte s'était rapproché de Lindorf; il le serrait dans ses bras, et ses larmes lui prouvaient combien il était affecté de sa situation. "Lié par l'honneur, par des serments!" lui dit-il Ah! tout est dit; je ne sais que trop moi-même à quel point un secret promis nous engage, et jamais aucune question indiscrète… Cependant, vous êtes libre de répondre ou non à celle-ci; mais elle échappe encore à mon amitié: Etes-vous malheureux sans retour, et ne vous reste-t-il aucun espoir? — Aucun! reprit Lindorf vivement. J'ai perdu pour jamais celle que j'adorerai toujours. Elle n'existe plus… Il allait ajouter… pour moi. Le comte l'interrompit par un cri: Ah Dieu! elle n'existe plus! Quoi! c'est la mort, l'affreuse mort qui vous a séparé d'elle! Cher et malheureux Lindorf! ah! combien je vous plains!

Lindorf faillit le détromper; mais craignant d'en avoir trop dit, et que le comte ne devinât la vérité, il ne fut pas fâché de lui voir prendre le change, et confirma par son silence cette idée de mort qui détournait tous les soupçons qu'il aurait pu avoir sur Caroline; mais il n'en avait aucun. Jamais il ne lui vint dans l'esprit que sa jeune épouse fût cette femme tant aimée et tant regrettée. Depuis longtemps absent de la Prusse, il ignorait également, et la situation de Rindaw, et celle du château de Risberg. Il ne savait pas même alors que Lindorf l'eût habité, et qu'il eût formé là cette connaissance si fatale à son repos. D'ailleurs, il savait que son épouse était vivante, se portait bien, et il demeura persuadé que quelque événement tragique avait privé de la vie l'amante de Lindorf. Le sombre désespoir où celui-ci demeura quelque temps après cette conversation ne lui laissait aucun doute là-dessus. Il s'efforça de le calmer, et lui demanda s'il ne voulait pas revenir avec lui à Berlin. — Non, non, s'écria Lindorf avec effroi, non, mon cher comte, je ne le puis, il faut que je quitte ce pays; il faut que je voyage pendant quelques années. Ne vous opposez pas à un parti nécessaire et absolument décidé. J'ai compté sur vous pour m'en obtenir la permission; la paix actuelle me la fait espérer. Si le roi me refuse, je remettrai ma compagnie. Il faut que je parte; il faut que je m'éloigne d'ici. Le comte, ignorant tout, jugea qu'il avait de fortes raisons de quitter la Prusse, et combattit d'autant moins son idée, qu'il pensa que quelques années de voyage le distrairaient de sa douleur. Il lui promit d'obtenir son congé, et il ajouta après quelques moments: Il est très-possible, mon cher Lindorf, que je parte avec vous. — Vous, Walstein? — Oui, moi-même, mon ami. Peut-être aurai-je, ainsi que vous, des raisons de m'éloigner de ma patrie, au moins quelque temps. Nous voyagerons ensemble, et nous serons moins malheureux. — Malheureux? s'écria Lindorf; est-ce à vous; est-ce au comte de Walstein à parler de malheur? — Je comprends votre surprise, lui dit le comte en s'asseyant près de lui; il est temps de la faire cesser, et de vous dévoiler un secret que je vous ai caché malgré moi. Cher Lindorf! puis-je vous blâmer du mystère que vous me faites, puisque vous ignorez que je suis marié depuis plus de deux ans?

Lindorf ne joua pas la surprise, il lui eût été impossible dans ce moment-là de feindre ce qu'il n'éprouvait pas. Mais son embarras, sa rougeur, tout ce qu'il éprouvait réellement, et qui se peignait sur son visage, lui donna l'air de l'étonnement. Le comte poursuivit: Oui, mon ami, je suis uni à la plus charmante des femmes, et je suis bien loin d'être heureux. Je vais vous raconter en détail ma triste histoire; c'est une consolation pour moi de vous ouvrir mon coeur. Puissé-je vous voir convaincu, ainsi que je commence à l'être, que c'est dans l'amitié seule que nous devons chercher notre bonheur.

Alors il commença cette cruelle confidence, que Lindorf prévoyait et redoutait au-delà de toute expression, ce récit qui confirmait son malheur, ses remords, et qui déchirait son âme. Quelle impression dut faire sur cette âme agitée le nom de Caroline répété à chaque instant, ce nom si bien gravé dans son coeur, et qu'il devait avoir l'air d'ignorer! Ah! si Lindorf eut des torts, s'il fut la cause involontaire des malheurs du meilleur des hommes, ce qu'il souffrait dans cet instant suffit pour les expier et pour intéresser tout lecteur sensible à sa situation. Le comte prit son récit du plus loin. Il lui raconta que c'était le roi qui, connaissant l'immense fortune de Caroline, avait eu l'idée de ce mariage et lui avait écrit à ce sujet. Ce motif, dit le comte à son ami, et même la volonté du roi, qui paraissait désirer vivement cette union, influèrent moins sur ma décision que l'âge et le genre d'éducation de celle qu'on me destinait. Caroline de Lichtfield, sort à peine de l'enfance, élevée à la campagne et dans la plus grande retraite, n'ayant jamais vu d'homme qui pût faire impression sur son coeur, me parut remplir parfaitement mes vues. Vous connaissez mon système; c'était sur cette ignorance du monde et de l'amour qu'il était fondé. Je saurai bien, me disais-je, pénétrer dans ce jeune coeur, et me l'attacher, sinon par l'amour, du moins par une amitié si vive, une reconnaissance si tendre, qu'elles pourront m'en tenir lieu. Le premier moment sera contre moi; mais tous ceux qui le suivront assureront notre bonheur mutuel. Pleine de cette douce idée, je répondis au roi avec transport, en lui assurant que je m'estimerais trop heureux si je pouvais obtenir la main de la jeune baronne de Lichtfield. Il ne tarda pas à m'apprendre qu'il avait la parole du chambellan, et il m'ordonna de quitter de suite la Russie pour conclure mon mariage. Je me mis en route; mais je fus arrêté à Dantzick par une violente maladie, qui fit craindre pour mes jours. C'est alors, mon cher Lindorf, que vous remplissiez ici, auprès d'un père expirant, le premier et le plus saint des devoirs. Ce ne fut qu'au bout de deux mois que je pus continuer mon chemin. J'arrivai à Berlin, et j'eus le chagrin de ne point vous y trouver. J'appris aussi avec peine que ma jeune épouse future, trompée sur le moment de mon arrivée, avait passé chez son père et à la cour tout le temps de ma maladie. Ah! combien ces deux mois pouvaient avoir apporté d'obstacles à mes projets de bonheur, et dérangé le plan que je m'étais formé pour y parvenir! Je ne cachai point mes craintes à mon auguste maître; il me rassura avec sa bonté ordinaire. Lui-même avait souvent observé Caroline, et toujours il avait vu chez elle ce même air d'innocence, d'insouciance, de gaieté qu'elle avait apporté de sa retraite. J'ai répandu sourdement mes intentions, ajouta-t-il, et tous nos jeunes seigneurs les ont respectées. Quoique votre future soit charmante, aucun d'eux n'a cherché à acquérir des droits qui vous étaient réservés; et Caroline elle-même, sans distinguer personne, n'a cherché qu'à d'amuser.

Le soir même, je fus présenté au baron de Lichtfield, mon beau-père futur, et le lendemain à son aimable fille… Ici, le comte parla à Lindorf de cette première visite, dont on a vu les détails; de l'impression d'horreur qu'il inspira à Caroline, et qu'il ne put se dissimuler. Il avoua que dès ce moment-là, sans doute, il eût été plus généreux, plus délicat d'abandonner tous ses projets, et qu'il en avait bien eu l'idée; mais qu'il est facile, disait-il à son ami, de se faire illusion! Imaginez que ce cri, que cette fuite, ces mouvements si naturels et si peu réprimés, qui devaient peut-être m'éloigner d'elle à jamais, furent précisément ce qui m'enchanta, et me fit désirer avec ardeur de l'obtenir. Je crus y voir la preuve indubitable de cette candeur, de cette innocence de la première jeunesse, que j'avais craint que son séjour à la cour n'eût altérées.

Avec plus d'art, c'est-à-dire avec plus de fausseté, elle aurait bien mieux pu cacher ce premier mouvement d'effroi, et je lui savais gré de s'y être abandonnée. A peine l'avais-je entrevue: cependant, à l'instant qu'elle entra, conduite par son père, sa physionomie ingénue, les grâces répandues dans tout l'ensemble de sa figure, m'avaient agréablement frappé; et c'était là l'idée que je m'étais formée de celle avec qui je voulais passer ma vie.

Il ne tint pas au chambellan que je ne me persuadasse que je n'entrais pour rien dans la fuite soudaine de sa fille; sans le croire précisément, je l'écoutai avec plaisir, et j'en eus un très-vif lorsqu'il me jura sur sa parole d'honneur que le matin même elle l'avait assuré que son coeur était libre, et qu'elle m'épouserait sans peine. — Je ne l'ai point contrainte, me dit-il avec serment, et demain, si sa santé le lui permet, elle pourra vous le dire elle-même.

O mon ami! qu'il est aisé de croire ce qu'on désire avec ardeur! Je sortis presque persuadé; et ce lendemain et les jours qui le suivirent confirmèrent mon illusion. J'observais ma jeune épouse: elle ne me parut que très-timide; d'ailleurs, rien n'annonçait la moindre répugnance. Notre mariage fut fixé à huit jours par le roi: elle y consentit sans demander aucun délai; et même, une fois qu'il en fut question, elle insista la première pour que ce retard n'eût pas lieu.

J'aurais dès ce temps-là cherché à m'attirer au moins sa confiance et son amitié; mais, dans le peu de visites que je lui rendis, le baron crut qu'il était de l'étiquette de ne pas nous quitter un instant. Elle parlait peu; mais ce peu était prononcé avec tant de grâces et si bien placé, que tous les jours je m'attachais davantage à elle, et que j'étais persuadé que je serais le plus heureux des hommes.

La veille de la cérémonie, qui devait se faire à la campagne, je crus cependant apercevoir des traces de chagrin sur son charmant visage. Ses yeux étaient rouges; son coeur paraissait oppressé; on voyait qu'elle s'efforçait de se contraindre. J'en fus très-ému; et, saisissant une minute où son père nous avait quittés, je m'approchai d'elle avec tendresse: — Belle Caroline, lui dis-je, serait-ce l'approche de mon bonheur qui fait couler vos larmes? Elle baissa les yeux, garda quelques instants le silence; enfin, elle dit à voix basse: — On ne s'engage pas pour la vie sans effroi; mais je vous crois bon et généreux, monsieur le comte, et cette idée me rassure: il ne tiendra qu'à vous que je me trouve heureuse.

J'allais lui répondre, lorsque son père entra. Elle reprit bientôt son ton naturel, et ne me parut pas redouter le moment qui s'approchait. Comment donc aurais-je pu soupçonner le coup qui m'attendait? Alors, racontant tout ce qui s'était passé le jour de son mariage, il tira de son portefeuille cette lettre que Caroline lui remit elle-même, et qu'on a déjà lue.

Tenez, mon ami, dit-il à Lindorf, en la lui remettant, voyez à quel point je dus être atterré! C'est ici que le pauvre Lindorf eut besoin de son courage. Il prit d'une main tremblante, et parcourut seulement des yeux, cette lettre si naïve, si touchante, tracée par celle qu'il adorait: en la rendant au comte, il voulut dire quelque chose, mais il ne put rien articuler. Il se jeta dans ses bras, le serra contre son coeur, et quelques larmes qu'il ne put retenir s'échappèrent de ses yeux.

Si le comte avait eu le moindre soupçon de la vérité, cette émotion excessive le lui aurait sans doute confirmé: mais il n'en avait aucun, et n'y vit qu'une grande sensibilité, excitée peut-être par quelque rapport de situation.

Cher Lindorf, lui dit-il, lorsqu'il fut un peu calmé, vous partagez trop vivement mes chagrins; je crains même d'avoir rouvert, sans le savoir, la plaie de votre coeur: peut-être aussi quelque lettre cruelle… Ah! je devais encore me taire, et vous cacher ce fatal secret; vous avez assez de vos peines. Je vous ai mal connu quand j'ai pensé que les miennes seraient un motif de consolation; je vois au contraire qu'elle les aggravent. Pardonnez, cher et sensible Lindorf, cette preuve de votre amitié, du vif intérêt que vous prenez à ma situation, me pénètre.

Ah! Walstein, Walstein! s'écria Lindorf accablé sous le poids des remords, en se cachant le visage de ses deux mains; et peut-être il allait découvrir le véritable motif de son émotion et de ses larmes; mais le serment qu'il avait fait à Caroline de ne la point nommer lui revint dans l'esprit, et lui parut le premier des devoirs… Il s'arrêta. Le comte ne l'aurait également pas laissé continuer. Venez, mon ami, lui dit-il; allons nous promener dans votre parc. Nous reprendrons une autre fois cette conversation… et ils sortirent ensemble. Le comte lui parla du pays et de la cour qu'il venait de quitter; il entra dans les détails les plus intéressants et les plus curieux. Son génie, naturellement observateur, son rang, les distinctions flatteuses de l'auguste souveraine de ces vastes états, qui lui témoignait la plus grande estime, l'avaient mis en état de tout voir et de bien juger.

Cet entretien, qu'il animait et prolongeait pour donner à Lindorf le temps de se remettre, le calma en effet insensiblement et lui fit le plus grand plaisir. Personne n'avait l'art de se faire écouter et de captiver l'attention comme le comte de Walstein. Une éloquence douce, persuasive, un son de voix qui allait au coeur, le meilleur choix des termes, rendaient sa conversation on ne peut plus agréable. Beaucoup de savoir sans prétention, sans pédanterie, souvent des traits heureux placés avec goût, et ce genre d'esprit qui sait faire ressortir celui des autres, en faisaient véritablement un homme très-aimable dans toute l'étendue de ce mot, souvent trop prodigué. On ne sortait jamais d'avec lui sans avoir appris quelque chose, et sans être en même temps très-content de soi-même.

Depuis son mariage, il avait perdu de cette gaieté de la première jeunesse, que son accident même n'avait pas altérée: mais elle était remplacée par une imagination brillante, une énergie, un feu qui n'appartenaient qu'à lui et qu'on ne peut exprimer. En l'écoutant, on ne pensait plus à sa figure; et plus d'une fois à la cour de Pétersbourg, il n'avait tenu qu'à lui de la faire oublier. Disons aussi, puisque nous en sommes sur cet article, que cette figure si maltraitée s'était raccommodée au point que Lindorf en fut surpris; et Caroline, qui ne l'avait vu qu'au sortir d'une maladie de deux mois, l'aurait été bien davantage. Ses cheveux, que la fièvre avait fait tomber alors entièrement, étaient revenus en abondance, parfaitement bien plantés, et toujours arrangés avec soin. Le temps et un peu d'embonpoint avaient presque effacé les traces de sa cicatrice, et lui donnaient un air de santé, de jeunesse, bien différent de ce teint jaune, de cette maigreur effrayante qu'il avait lors de son mariage. Un large ruban noir cachait encore l'oeil qu'il avait perdu; mais l'autre était si beau, que ce ruban, qui n'ôtait rien à la noblesse de sa figure, excitait plutôt un tendre regret qu'un sentiment d'horreur. Un peu d'attention sur lui-même lui avait fait aussi redresser sa taille. Elle n'était plus remarquable que par une attitude aisée et négligée, bien préférable à la roideur. Il boitait encore, il est vrai; mais on ne marche pas toujours, et il marchait peu. On peut donc imaginer qu'avec de très-belles dents et beaucoup d'expression dans la physionomie, le comte de Walstein, alors âgé de trente-deux ans, n'était pas un objet bien effrayant. S'il avait été de même deux ans plutôt, Caroline serait restée dans le salon, la lettre n'eût point été écrite, et ce livre n'existerait pas. Tout est donc bien comme il est. Revenons à nos deux amis.

Il rentrèrent au château presque à l'entrée de la nuit. Lindorf, qui s'était laissé entraîner par le plaisir d'avoir retrouvé son ami et de l'entendre, en revint bientôt à son idée habituelle. Impatient de savoir quelle résolution le comte avait prise sur Caroline, il le supplia d'achever son histoire. Elle est finie jusqu'à ce moment, reprit le comte, et les choses en sont toujours au même point. Vous me connaissez assez pour savoir, sans que je vous le dise, que je n'eus garde de m'opposer à une demande aussi forte, aussi touchante, aussi raisonnable même que l'était celle de Caroline. J'obtins, non sans peine, qu'elle retournerait à Rindaw auprès de l'amie qui l'avait élevée. Le roi, fâché sans doute qu'une union qu'il avait arrangée tournât de cette manière, exigea le plus profond secret. Mais moi, interrompit Lindorf vivement, ne devais-je être excepté?… O mon ami! ne suis-je pas dans le cas de vous faire des reproches?… Quoi! me cacher l'événement le plus intéressant de votre vie!

Il est vrai, cher Lindorf, et souvent je m'en suis fait à moi-même; mais un secret exigé par le roi, l'habitude où je suis de les garder… Malgré cela, je crois bien que si je vous avais vu, je n'aurais pu prendre sur moi de vous faire un tel mystère. La crainte d'une lettre perdue et la certitude que cette confidence vous affligerait m'ont plus retenu, peut-être, que les ordres du roi. En effet, il est heureux pour vous de n'avoir pas su plus tôt mon secret.

Lindorf ne répondit rien, il sentait trop vivement le contraire; mais il ne s'attendait pas à ce qui devait suivre… — Mon ami, ajouta le comte en souriant, vous êtes jeune et sensible; ma petite femme est charmante; vous auriez voulu la voir, je vous en aurais prié moi-même; et votre coeur, libre alors, eût peut-être subi une épreuve cruelle, que je me félicite de vous avoir épargnée. Vous souffrez également par l'amour, il est vrai; mais, quel que soit l'excès de vos malheurs, croyez que vous souffririez plus encore, si l'objet de votre amour était la femme de votre ami; et Caroline elle-même vous aurait-elle connu sans danger pour son coeur? (Et lui frappant doucement sur l'épaule, il ajouta:) Mon cher baron, je vous chéris comme ami, mais je vous crains comme rival.

Pauvre Lindorf! Heureusement c'était entre jour et nuit, dans une salle assez obscure; peut-être avait-il choisi tout exprès ce moment pour renouer l'entretien. Dès qu'il put parler: J'espère, dit-il, que le comte de Walstein ne pense pas, n'imagine pas que je puisse jamais être son rival, et qu'il me rend la justice de croire que le seul titre de son épouse aurait suffi pour me garantir… — Oui, si l'on peut l'être contre la jeunesse, les grâces, l'esprit et la beauté. Mais ne prenez point au sérieux une plaisanterie que je ne me serais pas permise s'il y avait eu quelque danger…, vous n'en êtes que trop à l'abri dans ce moment; d'ailleurs, vous ne verrez point la comtesse, et peut-être que moi-même… — Vous-même! — Mon ami, je ne sais ce que je dois faire. Peut-être tant de difficultés irritent un sentiment que huit jours de connaissance ne devraient pas rendre bien vif; cependant il m'occupe sans cesse. Je sens plus que jamais que le bonheur de ma vie serait de vivre avec elle, de faire le sien, d'en être aimé autant que je l'aime; et jamais je n'eus moins d'espoir d'y parvenir.

Lindorf écoute en silence, les yeux baissés. Elle est toujours à Rindaw, continua le comte, d'où elle n'est point sortie depuis notre séparation. Elle y vit dans la plus profonde retraite sans voir jamais personne, ni goûter aucun des plaisirs de son âge. Deux mois passés à la cour lui avaient cependant appris à les connaître; elle avait paru surtout (m'a-t-on dit) aimer la danse avec passion; et cependant, le croiriez-vous? tous ces goûts, si naturels à seize ans, cèdent à l'antipathie affreuse qu'elle a contre moi; elle lui donne une force, une fermeté incroyables; et Caroline ensevelit avec plaisir sa jeunesse et ses charmes dans la solitude, pour ne pas vivre avec un époux qui lui fait horreur. Avez-vous de ses nouvelles depuis votre retour, lui dit Lindorf à voix basse? Etes-vous sûr qu'elle persiste dans cet injuste éloignement? Je n'en suis que trop sûr, reprit le comte en cherchant des papiers dans son portefeuille. Voici une lettre d'elle à son père (1) [(1) Il n'avait pas encore reçu celle que Caroline lui avait écrite le même jour, et adressée à Pétersbourg.]; il l'a reçue depuis peu, et me l'a laissée. Lisez-la, vous verrez qu'elle lui déclare qu'elle veut rester à Rindaw, et qu'elle n'a pu soumettre encore ni son coeur ni sa raison aux liens qu'on lui a imposés.

Lindorf la prit, la lut comme il avait lu la précédente, remarqua la date, et vit qu'elle avait été écrite le jour même qu'il écrivait le cahier. Il soupira amèrement, et la rendit en silence.

Le chambellan, reprit le comte, m'a dit qu'il y avait répondu comme il convenait; et, de sa part, cette phrase m'a fait trembler: ce sera sans doute avec dureté, avec despotisme. Peut-être qu'en ce moment ma jeune épouse, noyée dans ses pleurs, m'accuse de cette nouvelle tyrannie, et sa haine s'augmente encore. Heureux du moins, dans mon malheur, que cette haine ne provienne pas d'un autre attachement!… O mon cher Lindorf! Parlez, guidez-moi; que dois-je faire dans une circonstance aussi délicate? J'attends de vous un conseil salutaire.

Un conseil! dit Lindorf en hésitant; le comte de Walstein n'en doit recevoir que de son propre coeur. Je t'entends, mon ami, reprit le comte; et ce coeur m'a déjà dicté ce que je devais faire.

Nous verrons dans la suite ce que c'était. Laissons respirer Lindorf, qui n'avait de sa vie autant souffert que pendant ce pénible entretiens. Laissons reposer le comte des fatigues de son voyage, et revenons à Caroline.

Elle avait en effet reçu cette terrible réponse de son père. Non-seulement il lui permettait, mais il lui ordonnait d'apprendre son mariage à la chanoinesse, et de se disposer à la quitter incessamment pur venir habiter l'hôtel de Walstein. "Depuis trop longtemps (lui disait-il) cet époux complaisant vous laisse suivre un caprice que son absence seule m'a fait tolérer, il est temps qu'il cesse. Le comte est arrivé, et ne prétend plus être privé de son épouse… Il réclame ses droits; et je vous déclare que vous serez à jamais privée de ceux que vous avez à ma tendresse et même à mes biens, si vous faites encore la moindre difficulté de remplir vos devoirs. N'attendez aucun appui de personne. Je vous parle au nom d'un roi, d'un époux et d'un père, également irrités d'une trop longue désobéissance, etc., etc."

Tout cela n'était point vrai. Le chambellan agissait de son chef. Il n'avait pris ni les conseils ni les ordres de personne pour cette fulminante démarche. — Le roi, content d'avoir assuré à son favori la fortune de Caroline, ne songeait plus à elle, et s'embarrassait peu qu'elle vécût ou non avec lui. On connaît les sentiments du comte: ainsi ce n'était que de son père qu'elle avait à redouter une contrainte à laquelle elle ne s'attendait pas, et qui la mit au désespoir.

Comme elle ne soupçonnait pas même qu'on pût altérer jamais la vérité, elle prit tout au pied de la lettre, et la colère du roi, et celle de son époux; et elle s'affligea d'autant plus, qu'elle ne reconnaissait pas à cette tyrannie ce généreux comte de Walstein, que le cahier de Lindorf et ses propres lettres lui avaient peint si différent, et qu'elle commençait à aimer à force de l'estimer. Ces sentiments firent bientôt place à la crainte et à la terreur, dès qu'elle crut qu'il voulait abuser de son pouvoir. Comment concilier en effet toute sa conduite passée, vrai modèle de grandeur d'âme et de générosité, avec le peu de délicatesse qu'il montrait actuellement, puisqu'il exigeait le retour de sa jeune épouse, après la lettre qu'il devait avoir reçue d'elle, et à laquelle il n'avait pas même daigné répondre? — Grand Dieu! disait Caroline, combien il faut que son caractère ait changé! Autant que ses traits, ajoutait-elle en regardant le portrait, qu'elle refermait bientôt avec colère. Quoi! je lui déclare que je préfère la mort à vivre avec lui…, et le barbare exige… Ah! Lindorf, Lindorf! votre amitié vous égare; et le comte de Walstein n'a pas les vertus que vous lui supposez.

Plus elle relisait cette lettre de son père, plus sa douleur augmentait. — N'attendez aucun appui de personne, répétait-elle en frémissant, et versant des torrents de larmes. Malheureuse Caroline!….. Mais j'en saurai trouver dans mon courage; oui, je saurai mourir plutôt que de vivre avec un époux détesté, prévenu contre moi, despotique, tyrannique. Il veut ma mort, sans doute! eh bien! il sera content. A tant de tourments se joignait encore celui d'avoir à raconter son histoire à la chanoinesse, à lui apprendre qu'on voulait la séparer d'elle. Aussi souvent qu'elle voulut l'essayer, la parole expira sur ses lèvres.

Jamais elle ne put prendre sur elle d'affliger à cet excès cette sensible et malheureuse amie, d'exciter à la fois et sa colère et sa douleur, en lui apprenant le mystère qu'on lui faisait depuis si longtemps, les malheurs de son élève chérie, leur séparation prochaine. Caroline ne pouvait penser, sans un mortel effroi, au moment où on la contraindrait à quitter Rindaw, à s'éloigner de son unique amie. Depuis la perte de sa vue, la compagnie de Caroline était la seule consolation de la chanoinesse. Elle disait souvent que l'instant où elle en serait privée serait celui de sa mort; et l'idée d'être obligée de la quitter était peut-être encore ce qui désespérait le plus Caroline. Elle ne put donc se résoudre à lui plonger le poignard dans le coeur, en lui parlant à l'avance de cette cruelle séparation. Quoiqu'elle lui parût inévitable, elle se flatta qu'elle serait peut-être encore différée: son père ne lui marquait point de temps précis; il lui ordonnait seulement de se tenir prête à partir lorsqu'il viendrait la chercher, sans doute avec ce redoutable époux.

Caroline leur laissa le soin d'instruire la chanoinesse, et attendit d'un jour à l'autre ce moment dans des transes mortelles, ayant pour unique espérance celle de mourir avec sa bonne maman du chagrin de se quitter. Elle était dans ce trouble, dans cette agitation continuelle, qui influait même sur sa santé, lorsqu'un jour elle reçut une lettre dont elle reconnut à l'instant l'écriture et le cachet, et qui lui causa une émotion incroyable. Elle était du comte lui-même, de cet époux si redouté. Elle tremblait avant de l'ouvrir en voyant d'où elle était datée: c'était du château de Ronnebourg, chez M. de Lindorf… Grand Dieu! il est chez Lindorf! il est avec Lindorf! Elle eut besoin de rassembler toutes ses forces pour pouvoir lire de qui suit:

Lettre du comte DE WALSTEIN à CAROLINE.

Du château de Ronnebourg, chez M. de Lindorf, ce 17 oct.17…

"Si j'étais assez malheureux pour que cette lettre fût reçue avec un sentiment de crainte ou d'effroi, je conjure celle à qui elle est adressée de se rassurer, de la lire avec bonté, d'être convaincue que celui qui l'écrit perdrait plutôt la vie que de lui causer un seule instant de peine.

"Oui, madame, vous à qui je n'ose donner un nom plus tendre; oui, je suis votre ami, je veux l'être, et c'est à ce titre je vais m'entretenir avec vous de l'objet qui m'intéresse le plus au monde, du bonheur de Caroline: il n'est rien que je ne sois prêt à faire pour l'assurer. Daignez me prescrire des ordres, des sacrifices; tout me deviendra facile si je puis parvenir à vous rendre heureuse.

"Monsieur votre père doit vous avoir écrit, j'ignore le contenu de sa lettre; mais, quel qu'il soit, s'il vous impose la moindre contrainte, il est démenti par mon coeur. Vous êtes libre, madame, maîtresse absolue de votre sort et du mien. Je vous remets à mon tour la décision de ma destinée, et je jure de me soumettre à l'arrêt que vous allez prononcer. Mais puis-je me faire là-dessus la moindre illusion, conserver le moindre doute? Ne l'ai je pas sous les yeux cette lettre cruelle (1) [(1) C'est la lettre de Caroline à son père.], où vous déclarez que votre coeur n'a point changé, que ce malheureux époux est toujours détesté, et que votre unique désir est de vivre loin de lui? Eh bien! Caroline, vous serez satisfaire; vos désirs doivent être des lois pour moi: je n'ai que trop écouté les miens lorsque je vous ai enchaînée pour la vie. Je dois m'en punir, et mériter à la fois votre estime et votre reconnaissance, m'éloignant de vous aussi longtemps que vous l'ordonnerez… Non, Caroline, vous ne serez point condamnée à vivre dans la retraite pour m'éviter; la cour ne sera point privée de son plus bel ornement, et votre père d'une fille qui fait sa gloire. Revenez auprès de lui jouir de ces innocents plaisirs que vous êtes si bien faite pour goûter, et ne craignez pas qu'ils soient empoisonnés par ma présence. Mon parti est pris. Je suis ici chez un ami qu'une passion malheureuse oblige à voyager quelques années, et je suis décidé à partir avec lui. Ma compagnie adoucira ses peines; et les miennes le seront par la consolante idée que vous êtes plus heureuse, plus tranquille, et que je répare autant qu'il est possible, tout le mal que je vous ai fait.

"Vous êtes la maîtresse du nom que vous voudrez porter. Si le mien vous est odieux, si vous préférez être encore pour tout le monde Caroline de Lichtfield, et vivre chez votre père, j'obtiendrai facilement et de lui et du roi que le mystère de notre union soit encore prolongé. Mais si, comme il le paraît par votre lettre, il en coûtait trop à votre âme franche et ingénue de cacher un tel secret; si vous consentez à m'avouer pour votre époux, prenez en arrivant à Berlin le nom, le titre et le rang de comtesse de Walstein. Cette légère condescendance, en satisfaisant votre père et votre roi, vous rendra peut-être encore plus libre et plus heureuse. Vous habiterez mon hôtel, ou plutôt le vôtre. Vous prierez cette tendre et respectable amie, que vous ne voulez et ne devez jamais quitter, de venir l'habiter avec vous; et moi, je n'engage ici par les serments les plus solennels, par ma parole d'honneur, à ne revenir à Berlin que lorsque vous m'y rappellerez. Heureux si vous me laissez entrevoir dans l'avenir la possibilité de notre réunion! Je me reposerai sur votre vertu, sur vos principes, sur votre générosité, et j'attendrai, non sans impatience, mais sans crainte et sans murmure, le moment où vous la fixerez. Il viendra ce moment; oui, j'ose encore l'espérer. Vous sentirez une fois le besoin d'un ami véritable; et, croyez-moi, Caroline, vous n'en trouverez jamais de plus sincère qu'un époux qui vous chérit, qui veut votre bonheur, qui ne peut être heureux que lorsque vous serez vous-même heureuse et tranquille.

"J'attendrai votre réponse avant de partir. Adressez-la à Ronnebourg, chez M. le baron de Lindorf. C'est cet ami dont je vous ai parlé, et dont je vous parlerai souvent, si vous daignez consentir à une correspondance qui serait une bien grande consolation pour moi. Ne craignez rien ni du roi ni de votre père. Je saurai donner un prétexte plausible à mon voyage et à mon absence, qui sera peut-être bien prolongée; mais jamais on n'en saura le vrai motif. Adieu, madame! Vous approuverez sans doute l'arrangement que je vous propose… Hélas! ce projet est bien différent de celui que je formai en demandant votre main! mais s'il vous rend heureuse, mon but est rempli."

"ED.-AUG., COMTE DE WALSTEIN."

Quel sentiment dominait dans l'âme de Caroline en finissant cette lettre? Etaient-ce la surprise, l'admiration, les remords, l'attendrissement? Ah! tout était confondu! elle ne savait ce qu'elle éprouvait. Pendant longtemps elle resta immobile, les yeux fixés sur ce papier, qui venait de changer toutes ses idées, et dont elle avait peine à croire le contenu.

En sortant de cette espèce d'anéantissement, son premier mouvement fut de se lever, d'ouvrir son bureau, de rassembler tous les papiers que Lindorf lui avait remis, de courir dans l'appartement de sa bonne amie, de lui faire connaître cet homme étonnant, de lui apprendre par quels liens elle tenait à lui, de chercher dans son amitié la force de les supporter; depuis quelques instants, elle la trouvait presque dans son coeur; ils ne lui paraissaient plus si pesants ces redoutables liens. Ah! Walstein! dit-elle à demi-voix, généreux Walstein! non, tu ne partiras point, tu ne sera point la victime…

Elle s'arrêta, craignant de s'engager trop avec elle-même. Son coeur était combattu, son âme oppressée, mais d'une manière moins douloureuse, et lorsqu'elle eut joint son amie, ce fut sans trop de peine qu'elle la prévint sur la confidence qu'elle avait à lui faire; et véritablement il fallait la prévenir. Ses idées étaient si loin de ce qu'elle allait apprendre! Caroline, sa Caroline mariée depuis plusieurs mois sans qu'elle s'en doutât, était un événement si singulier, si inattendu, que tous ses romans ne lui en avaient pas offert un pareil, et qu'elle pouvait en mourir de surprise.

Ce fut donc après quelques préparations et les plus tendres caresses que son élève lui apprit enfin ce grand secret, et les raisons qu'on avait eues de le garder. Lorsque la bonne chanoinesse eut exhalé tout à son aise sa surprise, sa colère, ses reproches; lorsqu'elle se fut tour à tour attendrie et fâchée, qu'elle eut bien grondé et bien pleuré; lorsqu'elle eut répété cent fois qu'il était affreux qu'on se fût défié d'elle, et plus affreux encore qu'on eût sacrifié cette pauvre enfant, Caroline demanda et obtint avec peine une demi-heure de tranquillité: elle l'employa à raconter tout ce qui regardait Lindorf. Ce fut sans doute ce qui lui coûta le plus; mais elle voulut avoir pour son amie une confiance entière et sans réserve.

Non, maman, lui disait-elle avec tendresse, non, votre Caroline n'aura plus de secret pour vous, j'ai trop souffert de cette affreuse contrainte. Ce n'est que depuis peu de jours que j'ai la liberté de la faire cesser, et depuis bien peu d'instants que j'en ai le courage. C'est au comte que je le dois: oui, c'est à lui seul que je dois le bonheur d'oser vous ouvrir mon coeur, et de n'avoir rien que de consolant à vous apprendre. Oh! quand vous saurez à quel ange je me suis unie, et combien j'ai de torts envers lui, ce n'est pas votre Caroline que vous plaindrez. Elle ne vous demande qu'un peu d'indulgence et de patience pour un récit bien long, car je ne veux rien vous cacher; non, rien du tout, je vous le jure. En effet, elle lui dit tout, et ne la surprit point en lui avouant son penchant pour Lindorf. — Hélas! je l'ai bien vu, reprit la chanoinesse; et moi, insensée, qui m'en félicitais! Je croyais…, j'avais arrangé dans ma tête… Voyez à quoi vous m'exposiez avec ce beau mystère! Ne sais-je pas ce qui arrive toujours? On se connaît, on s'aime, parce qu'enfin on est fait pour aimer; et c'est pour la vie, car une première impression ne s'efface jamais. — Ah! j'espère qu'elle s'effacera, dit vivement Caroline; je ferai du moins tous mes efforts pour la détruire. — Et tu n'y réussiras pas, pauvre enfant; je sais ce que c'est: plus on combat une inclination, plus elle augmente. Est-il possible de cesser d'aimer? — Oui, sans doute, quand un attachement nous rend coupable… Ah! maman, maman! vous ne savez pas encore à quel excès nous l'étions tous deux; j'offensais le meilleur des époux, et Lindorf un ami comme il n'en fut jamais.

Alors elle commença la lecture du cahier, et crut ne pouvoir l'achever, interrompue à chaque instant par les exclamations de la chanoinesse. Elle se passionna d'abord pour le brave général tué en défendant son roi; le jeune comte aussi l'intéressa; mais son cher Lindorf lui tenait encore au coeur. Comme il écrit bien! disait-elle: quel style tendre et sentimental! Ah! je le regretterai toute ma vie! C'est là l'époux qu'il te fallait. Cependant, dès qu'il fut question de Louise, cette grande amitié baissa considérablement. Quel éloge il fait de cette fille! Est-ce qu'un gentilhomme, un baron, s'avise de regarder si une petite fermière est jolie? Mais lorsqu'elle le vit sérieusement amoureux et projetant de l'épouser, elle n'y tint plus, sa colère fut au point que Caroline se repentit presque de l'avoir excitée. Ne m'en parlez plus, disait-elle: comme il m'a trompée! Aimer une paysanne, penser à l'épouser, et oser après cela faire la cour à mademoiselle de Lichtfield! En vérité, c'est odieux. Tu dois te trouver trop heureuse d'être mariée, et de n'avoir pas été le cas de succéder à sa Louise. Le bel amour qu'un second amour, et après une fermière encore! Comme cet home m'a trompée! A qui peut-on se fier?…

Caroline, plus attendrie qu'humiliée d'être l'objet de ce second amour, ne répondait rien, soupirait, et reprenait sa lecture quand la pétulante baronne le lui permettait. A mesure que Lindorf perdait dans son estime, Walstein au contraire y gagnait considérablement: bientôt ce fut son héros par excellence. Cette noblesse, cette énergie, cette grandeur d'âme, l'enchantèrent. Vous êtes trop heureuse, répétait-elle à Caroline, d'être la femme de cet homme-là. Mais qu'est-ce que vous disiez de sa laideur? Moi, je le vois beau comme un ange; il a des sentiments d'une noblesse… Comme il parlait à ce petit Lindorf! Ah! ce n'est pas lui qui aurait aimé une fermière! Elle en eut cependant peur un moment, et ne savait plus que penser. Mais lorsqu'elle en fut à la terrible catastrophe; lorsqu'elle vit le comte blessé, défiguré; lorsqu'elle sut à quel excès il avait porté la générosité et l'amitié, elle fit les hauts cris et ne pouvait plus se contenir. Lindorf était un monstre, et Walstein un dieu devant qui on devait se prosterner. Son enthousiasme augmentait à chaque ligne, et ses lettres à son ami y mirent le comble. Elle jura que le ciel avait créé cet homme tout exprès pour sa Caroline. Ce n'est point une âme de ce siècle, disait-elle; il ressemble à Cyrus, à Orondate, à tout ce que j'ai lu de plus sublime; et votre petit Lindorf ressemble à tous les hommes. Vous le voyez, il aimait encore Matilde: il en aimerait une douzaine à la fois. Passe pour celle-là, elle est comtesse au moins; mais jamais je ne lui pardonnerai cette Louise. Sans doute qu'à présent il reviendra à la jeune comtesse; mais j'espère qu'elle fera comme je fis quand ton père m'offrit sa main après la mort de sa femme, et qu'elle aura, comme moi, la noble fierté de le refuser. — Ah! j'espère bien que non, s'écria Caroline; et ce mot partit du fond de son coeur, elle en fut surprise elle-même. C'était la première fois qu'elle éprouvait un désir bien vrai que Lindorf revînt à Matilde, qu'il l'aimât, l'épousât et ne fût plus que son frère. Par une révolution singulière et presque subite, elle sentit que son attachement pour lui n'était pas actuellement le sentiment le plus vif de son coeur. Il est vrai qu'elle était dans un moment d'enthousiasme, et que celui de son amie l'excitait encore; mais nous laisserons à celle-ci le soin de l'entretenir.

Lorsqu'elle en vint à cette dernière lettre que Caroline avait reçue ce jour même, cette lettre où le comte parlait d'elle, pensait à elle, et lui assurait le bonheur de vivre toujours avec sa Caroline; lorsqu'elle eut entendu cette phrase: "Vous engagerez cette tendre et respectable amie, que vous ne voulez et ne devez pas quitter, à venir vivre avec vous…," elle ne put modérer ses transports; elle embrassa tendrement Caroline, en l'appelant sa chère petite comtesse, et lui disant la larme à l'oeil: Nous ne laisserons pas partir cet ange: n'est-ce pas, ma fille, il ne partira pas?

Non certainement, reprit Caroline; je serais la plus ingrate des femmes si j'y consentais; permettez même que j'aille lui répondre tout de suite, le courrier part ce soir.

Elle sortit, et laissa la bonne chanoinesse tout émerveillée de ce qu'elle venait d'entendre, et ayant bien assez à penser pour ne pas s'ennuyer d'être seule. Rien que l'idée d'écrire au comte aurait fait mourir d'effroi Caroline, si on la lui eût présentée la veille. A présent rien ne lui paraissait plus facile à faire que cette réponse. Son coeur, pénétré et rempli de reconnaissance, d'admiration, ne demandait pas mieux que de s'épancher. Son imagination exaltée lui dictait mille choses, et à peine fut-elle dans son appartement, qu'elle courut à son bureau. Le premier objet qui se présent en l'ouvrant est la petite boîte qui renferme le portrait de son époux. Pendant sa colère contre lui, elle l'avait cachée sous le tas de papiers qu'elle venait d'ôter. Elle la prend, elle l'ouvre; elle regarde ces beaux traits, cette physionomie si noble et si douce, avec un sentiment qu'elle n'avait point encore éprouvé. Elle oublie combien il est changé, et s'étonne d'avoir pu refuser son coeur à l'original de cette charmante peinture. Insensiblement elle s'attendrit, ses larmes coulent, elle approche le portrait de ses lèvres et sent une véritable émotion. Elle était, comme on le voit, très-bien disposée pour sa réponse. Si elle l'eût faite dans cet instant, elle eût sans doute été plus tendre que le comte n'eût jamais osé l'espérer; mais malheureusement en écartant, pour écrire, tous les papiers épars sur son secrétaire, ses yeux tombent sur cette lettre de son père, qui lui peignait le comte si irrité contre elle. Celle qu'elle venait de recevoir la démentait trop formellement pour qu'elle ne vît pas que son père lui en avait imposé; mais était-ce en tout ou en partie? Il en coûtait à Caroline pour croire son père absolument faux. Le comte pouvait avoir feint d'entrer dans sa colère; il pouvait aussi l'avoir partagée au premier instant où elle supposait qu'il avait reçu d'elle cette lettre si forte, si décisive, qu'elle s'était tant reprochée et qu'elle se reproche plus encore depuis qu'elle a reçu celle du comte. Elle s'arrête à cette dernière idée, se rappelle les expressions dures qui lui sont échappées, se les exagère encore, et finit par ne plus voir dans le procédé du comte que le désir ardent de s'éloigner d'elle à tout prix, et la crainte de vivre avec une femme capricieuse, qui n'éprouve que des préventions injustes, avec une enfant volontaire et déraisonnable; car c'est ainsi qu'il doit me voir, qu'il me voit sans doute; et je l'ai bien mérité! Qui sait s'il n'est pas instruit de mes sentiments pour son ami? Ils demeurent ensemble; et le comte est si pénétrant! me parlerait-il de lui, de cette passion malheureuse, s'il en ignorait l'objet? Il le connaît sans doute; et sa délicatesse m'épargne les reproches qu'il sent si bien que je dois me faire à moi-même. Que lui importe, d'ailleurs, à qui appartienne ce coeur ingrat et dur qui l'a repoussé, qui le force à présent à chercher le bonheur dans des climats éloignés? Voilà l'imagination de Caroline qui travaille, qui lui peint tout en noir. Plus elle relit actuellement cette lettre qui lui paraissait si tendre, si flatteuse, plus elle est convaincue que c'est la générosité seule du comte qui l'a dictée, et qu'il n'a d'autre désir que de vivre loin d'elle sans cependant gêner sa liberté. Quelle apparence que, sans ce motif, il voulût renoncer à sa patrie, à ses emplois, à la position où le plaçaient la faveur et l'amitié de son souverain? S'il avait le moindre désir de vivre avec elle, n'en aurait-il pas fait au moins la tentative? N'aurait-il pas cherché à la voir, à pénétrer ses sentiments actuels, avant de prendre cette résolution cruelle? Mais pouvait-il en douter après la lettre qu'il a dû recevoir? Et cette femme qui l'assurait de sa haine n'a-t-elle pas dû lui en inspirer une éternelle?…

Ah! dit-elle en posant tristement la lettre et le portait, j'ai eu un instant d'illusion et presque de bonheur; il faut y renoncer: le bonheur n'est pas fait pour moi; et je ne puis m'en prendre qu'à moi-même!…. Comme il m'aurait aimée! mais il ne m'aimera jamais; il ne veut pas me connaître; il me hait, il me méprise; il ne peut pas me pardonner, et cependant quelle bonté! quelle générosité! Mais dois-je en abuser, et, après l'avoir si cruellement offensé, le bannir de sa patrie? Non… mon parti est pris, je veux passer ma vie entière ici, loin de lui, loin de tout le monde……. J'expierai mes fautes et mes erreurs… Il sera libre alors de rester à la cour, d'exercer ses vertus dans sa patrie, de faire le bonheur de tous ceux qui l'approcheront…; et Caroline, l'ingrate Caroline ne troublera plus le sien…, il oubliera qu'elle existe!

Elle prit vivement une plume, une feuille de papier, et traça ce qui suit avec rapidité:

Lettre de CAROLINE au comte DE WALSTEIN.

Rindaw, novembre.

"Non, monsieur le comte, je ne retarderai pas d'un instant cette réponse que vous me demandez. Puisse cette promptitude vous prouver ma reconnaissance et les sentiments dont je suis pénétrée pour le meilleur et le plus généreux des hommes! Croyez, monsieur, que je sens tous les motifs qui vous portent à la proposition que vous me faites; j'en deviens et plus coupable à mes propres yeux, et plus décidée que jamais à vivre dans la retraite. — Oh! n'ajoutez pas à mon malheur celui de penser que je suis la cause d'une absence qui vous dérangerait sans doute, et ne changerait rien à mon sort. Puisque vous avez la générosité de m'en laisser la maîtresse, je suis décidée, quoi qu'il arrive, à rester ici. Mon absence de Berlin ne nuit à personne, n'intéresse personne. On a sûrement oublié cette petite fille qu'à peine on a vue, et mon père doit être accoutumé à se passer de moi. Madame de Rindaw, cette chère amie, ou plutôt cette tendre mère, est le seul être au monde à qui mon existence et ma présence puissent être utiles et agréables: je ne puis ni la quitter ni lui faire abandonner le genre de vie qu'elle a choisi depuis si longtemps.

"Permettez donc que je me consacre entièrement à elle, et que je rende à sa vieillesse les soins tendres et soutenus qu'elle a pris de mon enfance. Votre lettre m'assure de votre consentement. Pourvu que nous soyons séparés, qu'est-il besoin que ce soit par une distance immense? Je dois, je veux vivre ici oubliée et tranquille, s'il m'est possible. Pour vous, monsieur le comte, vous vous devez à votre patrie, à votre roi; rien au monde ne doit balancer de tels motifs.

"Est-ce à Caroline à y apporter le moindre obstacle? Ah! ce serait alors que je serais vraiment coupable, et que les reproches les plus amers empoisonneraient mes jours! Non, je me rends justice, et je me soumets à mon sort. Il n'a rien de fâcheux pendant que je puis habiter dans le sein de l'amitié et dans le séjour paisible où j'ai passé toute ma vie. Ces plaisirs dont vous me parlez sont effacés de mon souvenir, ou du moins ils y ont laissé une trace si légère, que je ne puis ni les regretter ni les désirer. Ah! je ne regrette rien que de n'avoir pu faire le bonheur du meilleur des hommes, et mon seul désir est d'apprendre dans ma retraite qu'il est heureux comme il mérite de l'être. Ma résolution doit y contribuer; j'y saurai persister, je vous le jure. La solitude n'a rien qui m'effraye. Au contraire, je borne tous mes voeux à y passer ma vie entière; et s'il est vrai que vous vouliez mon bonheur, vous ne vous y opposerez point. Le comte de Walstein à Berlin, Caroline à Rindaw, seront tous les deux placés comme ils doivent l'être.

"Mon amie sait enfin depuis ce matin les liens qui nous unissent; et puisque vous consentez que je prenne ce nom que je me ferai gloire de porter, je serai désormais pour le peu de personnes qui me verront, et pour ceux à qui vous voudrez le confier,

"CAROLINE DE WALSTEIN,

née baronne DE LICHTFIELD."

Quand même Caroline n'aurait pas voulu prendre ce nom qu'elle commençait à aimer, elle y eût été forcée. Pendant qu'elle écrivait sa lettre, la chanoinesse n'avait pas manqué de rassembler tous ses gens, de leur apprendre que sa Caroline était comtesse de Walstein, et de leur ordonner de l'appeler toujours à l'avenir madame la comtesse. Elle fut ponctuellement obéie, et dans l'espace de quelques minutes, deux ou trois femmes de chambre et autant de laquais entrèrent chez Caroline sous différents prétextes, uniquement pour avoir l'occasion de dire: Madame la comtesse. Dès que madame la comtesse eut fini sa lettre, elle courut la lire à son amie. — Oui, ma bonne maman, lui dit-elle en la finissant, j'en ai pris la ferme résolution, je veux vivre et mourir ici, et ne plus aimer que vous seule au monde.

Quelques jours plus tôt, ce projet eût enchanté la tendre chanoinesse; elle avait alors bien d'autres idées! Son imagination était montée au plus haut point d'enthousiasme pour le comte de Walstein, et sa réunion avec Caroline était devenue l'unique objet de ses voeux. Mais comme il entrait dans le plan qu'elle venait de former que la jeune comtesse ignorât tout, elle feignit d'approuver sa lettre, et se fit peut-être un plaisir de se venger (car la vengeance est un plaisir de tout les âges) du mystère qu'on lui avait fait en tenant secret à son tour ce qu'elle méditait.

La lettre fut donc cachetée telle qu'elle était. On prétend qu'il échappa un demi-soupir à Caroline en écrivant sur l'adresse, chez M. le baron de Lindorf. Elle assure à présent qu'elle ne le croit pas; mais on peut penser au moins que ce fut le dernier.

Le lendemain et les jours suivants, elle ne fut occupée que de comte; et plus elle y pensait, plus elle s'attachait à cette pensée. Toutes ses lettres furent relues plus d'une fois. Elle crut y trouver milles choses qu'elle n'avait point encore remarquées, et qui répandaient un nouveau jour sur le coeur et l'esprit de cet homme excellent, dont elle connaissait trop tard tout le mérite.

Le petit portrait sortit de sa boîte, fut suspendu à un cordon passé au cou de Caroline, et ne le quitta plus. Vingt fois par jour elle le tirait de son sein, le contemplait avec attendrissement, le recachait avec dépit; mais plus elle sentait que son époux aurait fait le bonheur de sa vie, plus elle s'applaudissait de la résolution qu'elle avait prise. Persuadée qu'il ne voulait pas vivre avec elle, il lui en coûtait bien moins de la savoir à Berlin qu'errant avec Lindorf dans les contrées lointaines.

L'idée d'être la cause de l'exil que ces deux amis s'imposaient la révoltait; elle ne pouvait la supporter. Du moins, disait-elle, que l'un des deux soit heureux dans sa patrie, et même elle éprouvait un certain plaisir du sacrifice qu'elle faisait au bonheur du comte. C'était en quelque sorte une expiation de ses torts avec lui, qui la justifiait à ses propres yeux, et la raccommodait avec elle-même.

Pendant qu'elle était agitée de ces diverses pensées, la chanoinesse, de son côté, n'était pas oisive, et ne cessait de réfléchir au meilleur moyen de réunir les deux époux.

Il s'en présenta bien à son esprit de très-naturels et bien faciles à exécuter, tels, par exemple, que de faire écrire au comte par une femme de chambre de confiance qu'elle avait, pour l'inviter en son nom à se rendre à Rindaw, ou bien de mener Caroline à Berlin sous quelque prétexte et d'engager son mari à s'y rencontrer; ou, ce qui valait encore mieux, de raisonner avec elle, de l'amener doucement à une réunion qu'elle désirait trop elle-même pour s'y refuser longtemps; mais tout cela parut trop simple à madame de Rindaw, trop commun pour faire le dénoûment d'un roman dans lequel elle était transportée de jouer un rôle. Il fallait des surprises, des reconnaissances, de grands coups de théâtre; et voici ce que cette prudente tête imagina.

Un jour, c'était le troisième depuis que la lettre de Caroline était partie, elle lui dit que depuis longtemps elle avait envie de visiter son chapitre, et d'y passer quelque temps; que c'était un devoir qu'elle avait trop négligé; qu'elle voulait le remplir encore une fois avant sa morte; qu'elle partirait dès le lendemain et qu'elle la priait de l'accompagner.

Caroline, surprise de cette résolution subite, lui représenta vainement que son âge, ses infirmités, une permission qu'elle avait obtenue depuis longtemps de vivre à Rindaw, la dispensaient de tout devoir. La chanoinesse insista si fort, qu'elle n'osa la contrarier, d'autant plus qu'elle se fit elle-même un vrai plaisir de ce petit voyage. Il retarderait son entrevue avec son père, l'éloignerait quelque temps d'un séjour qui lui rappelait trop de choses, et la distrairait de sa mélancolie. Un autre motif s'y joignit encore; elle avait toujours désiré de former une liaison avec quelque jeune personne de son âge. Cette espèce de sentiment manquait à son coeur, et depuis quelque temps surtout elle éprouvait plus vivement encore le besoin d'une amie. La baronne de Rindaw était bien la sienne; mais ce respect que l'on conserve pour ceux qui nous ont élevés; cette différence immense de leurs âges, qui lui donnait la crainte continuelle de la perdre d'un jour à l'autre; l'effroi de la solitude où la mort de cette unique amie la laisserait, tout augmentait ce désir ardent d'en trouver une autre plus rapprochée d'elle, dont l'âme répondît à la sienne, avec qui elle pût parler de tout ce qui l'agitait, et entretenir, dans l'absence, une correspondance qui lui paraissait d'avance un des plus grands charmes de la retraite où elle comptait passer ses jours.

Ah! pensait-elle souvent, si j'avais seulement une amie telle que je me l'imagine, combien je l'aimerais, et comme je saurais m'en faire aimer! Un sentiment si doux suffirait pour remplir mon coeur; j'oublierais bientôt que j'ai connu de plus vifs sentiments, et que celui à qui je voudrais les consacrer tous à présent ne peut plus les partager…

Quand, dans les libres nouveaux qu'on leur envoyait de Berlin, elle trouvait une correspondance entre deux amies, son coeur palpitait; elle soupirait, et disait tristement: Et moi je n'ai personne à qui je puisse écrire tout ce que je pense! Je n'ai point de lettres à attendre, à recevoir! et cela lui paraissait le comble du malheur. Mais lorsque la chanoinesse lui proposa ce petit voyage, elle imagina tout de suite qu'un séjour dans un chapitre où l'on élevait plusieurs demoiselles de distinction lui fournirait certainement l'occasion de former une liaison d'amitié avec quelques-unes d'entre elles, et même celle de pouvoir faire un choix. Elle céda donc avec plaisir aux volontés de sa maman, et se prépara pour le lendemain.

Dans ses projets de confidence pour sa future amie, elle ne manqua point d'emporter avec elle son précieux cahier et ses lettres, qui étaient devenus presque son unique lecture, et moins encore son cher petit portrait, qui ne quittait plus son sein, et qu'elle aimait tous les jours davantage. En attendant qu'elle eût une amie, il lui en tenait lieu; il était devenu le confident de ses plus secrètes pensées. C'était à lui qu'elle avouait le regret mortel qu'elle éprouvait, en croyant avoir perdu sans retour et l'estime et l'amitié de son époux. Cette physionomie expressive et sensible paraissait l'entendre, lui répondre, la rassurer; et ses moments les plus doux étaient ceux où elle avait avec lui cette conversation muette.

Le lendemain, de très-bonne heure, la chanoinesse, Caroline et leurs femmes de chambre montèrent en berline.

Madame de Rindaw était de la plus grande gaieté; elle fut prête la première, et paraissait se faire un extrême plaisir de cette course. Comme elle n'y voyait plus du tout, et qu'elle n'était distraite par rien, elle causait beaucoup, et voulait qu'on lui rendît compte de tous les endroits où l'on passait. Ce fut d'abord dans cette route sur laquelle donnait le pavillon où Caroline avait entendu Lindorf pour la première fois, où depuis elle s'était entretenue si souvent avec lui, et l'avait enfin vu s'éloigner pour jamais.

Un peu plus loin, elle aperçut les tours de château de Risberg, et côtoya le parc où elle s'était égarée, et où elle avait rencontré Lindorf. C'est alors qu'elle put connaître la différence des sentiments qui l'agitaient dans ce temps-là de ceux qu'elle éprouvait actuellement. Son coeur ne palpita point, mais il se serra péniblement. Au lieu d'attacher des regards attendris sur les endroits qui lui retraçaient un amour qu'elle n'avait plus et qu'elle se reprochait encore, elle les détourna, et regarda du côté opposé, en pensant douloureusement à tous les torts qu'elle avait envers son époux.

Tout le reste du voyage se passa sans aucun événement. La vieille baronne le soutint très-bien, et conserva sa bonne humeur. Elle n'appelait plus Caroline que ma chère comtesse, et la nommait à chaque instant. Souvent aussi elle voulut parler du comte; mais Caroline, plus prudente qu'elle, retenue par la présence des femmes de chambre, craignant également d'en dire trop ou trop peu, détournait la conversation.

Le chapitre où elles allaient était à quelques journées de Rindaw. Caroline ne se croyait pas éloignée, et s'impatientait d'arriver, lorsqu'elle vit le cocher enfiler l'avenue d'un grand et antique château, dont elle avait aperçu de loin les girouettes. Elle en témoigna sa surprise à son amie, qui, d'un air content, lui répondit qu'on suivait ses ordres, et qu'elle voulait voir en passant un ami qui demeurait là. Caroline n'eut pas le temps de faire d'autres questions sur cet ami, dont jamais elle n'avait entendu parler: elles étaient déjà dans la cour du château.

La chanoinesse appelle son laquais, et lui ordonne d'aller savoir si M. le comte de Walstein est là, et si deux de ses amies peuvent avoir le plaisir de le voir.

A ce nom, Caroline se doute de la vérité, fait un cri, et peut à peine articuler: Eh! grand Dieu! maman, ai-je bien entendu? Où sommes-nous? où m'avez-vous amenée? — Au château de Ronnebourg, répondit la baronne en riant, et je t'amène à ton époux.

La pauvre Caroline n'a pas même entendu toute cette phrase. Ses sens l'ont abandonnée; elle est tombée sans la moindre connaissance sur l'épaule de son imprudente amie. Sa femme de chambre la relève, la soutient, dit à la chanoinesse l'état affreux où est sa maîtresse, lui demande un flacon que celle-ci ne trouve point. Elle se désespère alors, se repent trop tard de ce qu'elle a fait; et Caroline, toujours évanouie, ne donne pas le moindre signe d'existence.

Tout cela se passait dans la berline, au milieu de la cour du château, tandis que le laquais s'acquittait de sa commission, et qu'on cherchait le comte, qui se promenait dans le parc avec Lindorf; enfin on l'a trouvé. Il ne comprend rien à cette visite, à ces amies inconnues; car la chanoinesse, qui voulait jouir des grandes surprises, avait défendu qu'on la nommât, et le comte, qui avait reçu seulement la veille la réponse de Caroline, n'avait garde d'imaginer que ce fussent et la baronne et son épouse.

Il se presse de venir recevoir les dames qu'on lui annonce, son ami le suit. Ils arrivent, et le premier objet qui se présente à leurs yeux, c'est Caroline, sans aucun sentiment, les cheveux détachés, le sein découvert et son lacet coupé. On efforçait de la retirer comme on pouvait de la berline; la baronne, tout en larmes, jetait les hauts cris, appelait l'univers entier au secours, en s'accusant de la mort de Caroline, et jurant de ne pas lui survivre.

Si un pareil spectacle dut frapper le comte, même avant de savoir ce que c'était, qu'on juge de l'impression qu'il fit sur Lindorf! Au premier instant, il a reconnu Caroline, et peut à peine en croire ses yeux, et la vive émotion de son coeur. Grand Dieu! que vois-je? s'écrie-t-il en se précipitant auprès du carrosse. Alors il n'en peut douter; mais la pâleur de Caroline, ses yeux fermés, les cris de son amie, lui persuadent qu'en effet elle vient d'expirer, et bientôt son état diffère peu du sien. Le comte, qui ne comprenait rien encore à tout ce qu'il voyait, et qui, marchant difficilement, arrive un peu après Lindorf, le voit chanceler, et n'a que le temps de le soutenir dans ses bras. Il se ranime aussitôt, mais c'est pour se livrer au plus affreux désespoir, c'est pour dire au comte: "C'est elle, c'est votre Caroline, c'est la mienne, c'est celle que j'adorais, qui n'existe plus, et que je veux suivre au tombeau!…"

En disant cela, il s'arrache avec violence des bras du comte, qui, atterré de ce qu'il entend, de ce qu'il voit, ne sachant ce qu'il doit croire, cherche à percer une foule de domestiques, que les cris de la chanoinesse et de ses gens ont attirés, et qui entourent le carrosse. Il y parvient avec peine: on venait d'en tirer Caroline; et le grand air commençait à lui rendre l'usage de ses sens. Elle entr'ouvrait les yeux, faisait quelques mouvements; et sa femme de chambre, assise par terre, la soutenait contre elle pendant qu'on était allé chercher un fauteuil pour la transporter plus commodément. La pauvre chanoinesse, toujours au fond de sa berline, où elle payait cher son imprudence, s'agitait, pleurait, réclamait le comte, et ne se calma que lorsqu'on lui dit qu'il était là, et que Caroline revenait à elle.

Oui sans doute il était là; mais il ne savait pas encore si tout ce qui se passait n'était pas un songe, une illusion. Caroline à Ronnebourg, et paraissant y être amenée avec violence, puisqu'elle arrivait mourante! Le désespoir et la fuite de Lindorf, qui avait disparu, étaient peut-être encore un plus grand sujet de surprise. Ces mots retentissaient à l'oreille du comte: C'est votre Caroline, c'est la mienne, c'est celle que j'adorais! Quoi! ce serait Caroline que Lindorf aimait, dont il était aimé!…. Il cherchait encore à en douter, à se persuader que son ami, égaré par la douleur, s'était trompé; mais malgré le changement que le temps qui s'était écoulé depuis leur séparation avait apporté à la figure de Caroline, et celui que qui lui causait son état actuel, il ne put la méconnaître.

Après l'avoir regardée quelques instants en silence, il se jette à ses pieds, prend ses mains, et les presse avec ardeur contre ses lèves. Elle entr'ouvre les yeux, ne se rappelle distinctement rien, ne sait où elle est, qui est cet homme prosterné devant elle. Trop faible pour articuler un mot, elle retire doucement ses deux mains, qu'il pressait toujours dans les siennes, les joint ensemble, pose sa tête dessus, et verse un déluge de larmes. Le comte, toujours à genoux devant elle, pleure avec elle, cherche à la calmer, à la rassurer, lorsqu'il entend les cris répétés de madame de Rindaw, qui ne cessait de l'appeler du fond de sa berline, et qui continuait à s'impatienter. Elle l'appelle enfin si haut, qu'il est contraint de laisser Caroline, et d'aller à elle. Ce fut au moins avec l'espoir d'apprendre quelque chose sur cette étrange aventure; mais la pauvre femme était si émue, si agitée, disait tant de choses à la fois qu'il n'était pas possible d'y rien comprendre.

Le comte, d'ailleurs, en s'approchant d'elle, fut frappé d'une autre idée. Il ignorait tout à fait le malheureux état de sa vue. Ce fut un nouveau trait de lumière pour lui. Il se rappelle à l'instant cette vieille parente aveugle dont celle que Lindorf aimait prenait tant de soin; et ce qui, dans le temps même, aurait contribué à détourner ses soupçons, s'il en avait eu, ne lui laissa plus alors le moindre doute: cependant il lui aida à descendre, et la conduisit auprès de Caroline, que l'on venait de placer dans un fauteuil.

La chanoinesse ne fut rassurée sur sa vie que lorsqu'elle lui dit d'une voix bien faible, et du ton du reproche: "Ah! maman! maman! qu'avez-vous fait?" Peu à peu ses idées étaient revenues; mais elle était encore si abattue, si souffrante, que ses yeux étaient fermés et qu'elle n'aurait pu se soutenir. Le comte donna des ordres pour qu'on la transportât doucement au château. Il offrit le bras à madame de Rindaw, et ils la suivirent. On décida de mettre Caroline au lit; elle-même parut le désirer. La chanoinesse voulut rester auprès d'elle; et le comte, après lui avoir baisé la main, qu'elle ne retira plus, les laissa dans son appartement, et se hâta de passer dans celui de Lindorf, dont il était extrêmement inquiet. Il ne le trouva point; mais en parcourant sa chambre des yeux, il vit sur son bureau une lettre cachetée. Il la regarda; elle était à son adresse. Il l'ouvre avec émotion, et lit ce qui suit, tracé par une main tremblante, et se ressentant du désordre où était Lindorf en l'écrivant:

"L'événement le plus inattendu, le plus incompréhensible, vient de vous découvrir le fatal secret que je voulais emporter au tombeau. Je n'ai pas été le maître de mon premier mouvement. Voir Caroline expirante et se taire, c'était au-dessus des forces de l'humanité… Oui, mon cher comte, c'est elle-même que j'adorais sans la connaître, sans imaginer que vous eussiez aucuns droits sur elle. J'atteste le ciel qu'à l'instant où je l'appris, je m'éloignai d'elle avec la ferme résolution de ne la revoir de ma vie. Pouvais-je prévoir que dans ma retraite, que chez moi-même?… Grand Dieu! il manquait à mes crimes, à mon affreuse destinée, de trahir mes serments, et de porter le trouble dans votre âme. O Walstein! rassurez-vous; vous possédez le modèle de l'innocence, de la vertu, de toutes les vertus. Elle seule était digne de vous, et vous étiez le seul mortel digne d'elle. Puissiez-vous faire longtemps votre bonheur mutuel!… Pour moi, je pars; je vous délivre pour jamais d'un malheureux ami, qui semble n'exister que pour votre tourment. Mais j'ose encore vous demander une dernière grâce: Que votre épouse ignore que je l'ai vue et que vous êtes instruit de ma fatale passion. Ou je suis bien trompé, ou c'est elle-même qui vous l'apprendra, qui n'aura bientôt plus de secrets pour vous. Il vous sera plus doux de le devoir à sa confiance; et je n'emporterai pas l'affreuse idée qu'elle puisse croire que je l'aie trahie… Adieu, mon cher comte! adieu, Caroline! Adieu pour toujours, uniques objets d'un coeur également déchiré par l'amour et par l'amitié! Oubliez le malheureux Lindorf, mais ne le haïssez pas.

P. S. "Vous voudrez bien vous regarder à Ronnebourg comme chez vous; je laisse mes ordres en conséquence. Je vous écrirai encore une fois, mon cher comte, lorsque mon séjour sera fixé, pour m'assurer que vous me pardonnez et que vous êtes heureux. Vous ne pouvez manquer de l'être, puisqu'elle vit, puisqu'elle vous est rendue!

"Je vous promets de ne point attenter à mes jours, et de les passer loin de vous et loin d'elle."

Cette lettre avait été tracée avec tant d'émotion et de rapidité, que le comte put à peine la lire Il ne fit que la parcourir pour le moment, et ressortit pour parler à Verner, valet de chambre de Lindorf. Son projet était de faire courir sans délai après lui, et de tâcher de l'engager à revenir; mais il sut bientôt que c'était impossible.

Lindorf, après s'être convaincu qu'il avait pris une fausse alarme, et que l'état où il avait vu Caroline n'était qu'un profond évanouissement dont elle commençait à revenir, ne s'était donné que le temps de faire seller un cheval anglais, coureur excellent, d'écrire pendant ce temps la lettre qu'on vient de lire, et de partir au grand galop.

Il avait seulement dit à Verner d'arranger tout pour le joindre avec ses équipages dans le lieu qu'il lui marquerait; et après lui avoir recommandé les soins les plus soutenus pour la compagnie qu'il laissait au château, il était disparu, défendant qu'on le suivît…

Lorsque le comte sut qu'il n'y avait aucun espoir de le ramener ce jour-là, il fit promettre à son valet de chambre de l'avertir des premières nouvelles qu'il recevrait. Il relut sa lettre, qui l'attendrit jusqu'aux larmes. Ne pouvant ensuite résister au désir de savoir les motifs de cette étrange arrivée, il fit demander à la chanoinesse s'il pourrait l'entretenir quelques instants dans un salon attenant à la chambre où on avait mis Caroline.

Elle s'y rendit de suite, étant tout aussi impatiente de parler que le comte l'était de l'entendre. Après lui avoir dit que la comtesse reposait, elle ajouta d'un ton gracieux: Quoique ceci n'ait pas tourné précisément comme je l'aurais voulu, ne me savez-vous pas quelque gré, monsieur le comte, de vous l'avoir amenée? — Avant de vous témoigner ma reconnaissance, madame, je voudrais être sûr qu'elle n'a point été forcée de faire cette démarche. — Forcée! monsieur le comte, forcée! En vérité, vous n'y pensez pas; vous ne me connaissez pas. Est-ce moi qui forcerai jamais cette chère enfant à quoi que ce soit? Non, monsieur le comte, c'est bien de son plein gré qu'elle a fait ce voyage; depuis longtemps je ne l'ai vue aussi gaie que pendant la route: c'était une impatience d'arriver!… — En ce cas, interrompit le comte, je n'y comprends plus rien. J'avais craint que cet évanouissement, ces larmes, ces mots qu'elle vous adressait avec le ton du reproche… — Mais ce n'était que la surprise de se trouver ici près de vous…, l'émotion d'une première entrevue…: que sais-je? ces jeunes personnes sont si timides! J'avoue bien que j'aurais mieux fait de la préparer doucement…: mais, d'un autre côté, ceci fera événement; et si jamais on écrit votre histoire, cela en sera l'incident le plus intéressant.

Le comte qui ne connaissait point la tournure romanesque de son esprit, surpris de ce propos, la regarda avec étonnement, lui en demanda l'explication, et apprit enfin que si ce n'était pas par violence qu'on avait amené Caroline à Ronnebourg, c'était avec une supercherie qu'il fut loin d'approuver. Il le dit naturellement à la chanoinesse, qui s'en excusa sur son désir ardent de les voir réunis, et sur sa crainte de n'y pas réussir par un autre moyen. Cependant, dit-elle, si j'avais pensé…; mais je croyais…, mais j'avoue que cela m'était totalement sorti de l'esprit. — Quoi, cela! reprit le comte. — Oh! rien, rien du tout. C'est quelque chose que je ne puis dire, et qui sûrement est la cause de cette terrible émotion… Mais, à propos, monsieur le comte, je viens d'apprendre que nous sommes ici chez M. le baron de Lindorf… Cette terre est donc à lui? — Oui, madame; est-ce que vous l'ignoriez? — J'aurais dû le savoir, mais j'ai mal compris tout cela; depuis quelque temps j'ai la tête si faible!… J'ai cru, je ne sais pourquoi, que ce Ronnebourg était à vous. — Non, madame, mais c'est la même chose. M. le baron de Lindorf est mon intime ami; il ma prié, en partant, de me regarder ici comme chez moi. — En partant, dites-vous? il est donc absent? — Oui (répondit le comte en souriant malgré lui de la prudence de la chanoinesse, qui disait tout en ne voulant rien dire), il est absent pour quelque temps. — En vérité, j'en suis enchantée, et cela se rencontre au mieux. — Pourquoi donc, madame? — Mais, je ne sais…, pour ne pas lui donner la peine, l'embarras. La pauvre femme ne savait trop que dire. Elle s'apercevait à regret qu'elle avait pensé trop haut, ce qui lui arrivait souvent, et tremblant d'avoir découvert un secret qu'elle croyait de la plus grande importance de cacher. — Ah! oui, j'entends, dit le comte en souriant encore; l'embarras de recevoir des étrangers, car sans doute mon ami n'a pas le bonheur de vous connaître? Malgré sa bonne intention, il ne fut pas possible à la chanoinesse de mentir avec l'intrépidité que l'occasion exigeait. — Non, pas précisément. Il s'est trouvé par hasard cet été notre voisin de campagne; son château de Risberg touche à ma terre, et nous l'avons vu tous les jours. Il est un peu léger, votre ami… Le comte, qui trouvait cette femme et cette conversation bien singulières, allait défendre son rival et la faire parler encore, lorsque des cris répétés les attirèrent dans la chambre de Caroline. Elle venait de se réveiller dans l'état le plus affreux. Une fièvre ardente, du délire, même un peu de transport, annonçaient le commencement d'une maladie dangereuse; et sa femme de chambre, qu'elle ne reconnaissait point, ne pouvant la retenir, avait pris le parti d'appeler du secours.

Le comte, pénétré, s'approcha de son lit, dont elle voulait absolument sortir. — Qu'on me remène à Rindaw, disait-elle; je ne veux point le voir…, il me tuerait. Je partirai plutôt seule à pied; j'irais au bout de monde pour l'éviter. Dans d'autres moments, son imagination lui présentait Lindorf; elle prenait le comte pour lui, le repoussait loin d'elle, le conjurait de s'éloigner, lui reprochait d'être la cause de tous les tourments de sa vie. D'autres fois, croyant parler au comte, elle disait du ton le plus tendre: O toi que j'ai connu trop tard pour mon bonheur, je t'aime, je t'aimerai toujours! Tu me fuis, tu ne veux plus me voir, mais je suivrai partout.

Le comte, prévenu, prenait pour lui ce qu'elle adressait à Lindorf, et pour Lindorf ce qui le regardait lui-même, mais n'en était pas moins consterné de la voir aussi mal. Il ne la quitta point de toute la nuit, après avoir obtenu de la chanoinesse qu'elle coucherait dans un autre appartement. Caroline passa cette nuit dans la même agitation et dans des rêveries continuelles. Dès la pointe du jour, le comte envoya chercher un médecin dans la ville la plus prochaine, et fit partir un coureur en toute diligence, pour amener de Berlin le médecin de la cour. Il crut devoir en même temps faire venir le chambellan; mais ne voulant pas trop l'alarmer, il lui manda simplement qu'il le suppliait de se rendre tout de suite à Ronnebourg pour une affaire de la dernière importance.

Quand ses ordres furent donnés, le comte revint à son poste, auprès du lit de sa chère malade, dont il ne s'éloignait qu'à regret. Peu de temps après, un médecin des environs arriva. Le comte connut bientôt son ignorance, et n'en fut que plus alarmé. Le docteur affirmait que c'était la petite vérole, la chanoinesse affirmait que Caroline l'avait eue à Rindaw dans son enfance, elle en indiqua même quelques traces légères qui ne laissèrent point de doute. La fièvre et le délire augmentaient à chaque instant, et, le troisième jour de la maladie, elle parut dans le plus grand danger.

Qu'on se représente l'état affreux du comte, éloigné de tout secours. Quelque diligence que son coureur eût pu faire, il était impossible que le médecin de Berlin fût là avant le septième ou huitième jour. Le comte passa ce temps dans l'anxiété la plus cruelle, s'attendant à chaque instant à voir expirer celle qu'il adorait.

Cette maladie, en redoublant son intérêt, avait redoublé son attachement. Les soins assidus qu'il prenait de Caroline, la douceur, la patience qu'elle montrait dans le moments où elle était à elle, ce qu'il entendait dire aux femmes qui la servaient, tout y ajoutait à chaque instant. Au tourment d'avoir à trembler pour ses jours, se joignait encore celui de se reprocher tout ce qu'elle souffrait. Il était convaincu que l'espèce de violence qu'on lui avait faite, sa crainte de vivre avec lui, sa passion pour Lindorf, ses combats entre cette passion et son devoir, étaient l'unique cause de ses maux.

Ce fut dans un de ses moments de douleur, d'amour et de remords, que, prosterné à côté de son lit, il fit le voeu solennel de la rendre heureuse à tout prix, si sa vie était conservée. — (Dieu qui m'entendez, dit-il en élevant les mains au ciel, sauvez cette malheureuse victime de la tyrannie et de l'amour, et recevez le serment que je fais de lui sacrifier le mien, et de la céder à celui qu'elle aime.)

Caroline n'était pas alors en état de l'entendre. Sans doute elle l'eût prié d'être moins généreux; mais depuis vingt-quatre heures elle avait perdu connaissance. Par bonheur, le premier médecin de la cour arriva ce soir-là. Il ne dissimula point le danger extrême où il trouva la malade, et qu'il n'y avait d'espoir que dans sa jeunesse; cependant il lui administra des secours qui n'avaient été que trop retardés et déclara que si le neuvième et le treizième jour se passaient sans accident, il y aurait quelque espérance, mais que jusqu'alors il n'en pouvait donner aucune.

Le comte, en proie à la douleur la plus vive, fut encore obligé de la dissimuler, pour ménager la chanoinesse, dont l'affreuse inquiétude n'était pas le moindre des tourments qu'il eût à supporter. Si la perte de sa vue donnait, d'un côté, la facilité de lui en imposer sur l'état de la malade, c'était un nouveau supplice pour le comte. Elle le faisait demander vingt fois par jour, lui répétait sans cesse les mêmes questions, exigeait les plus grands détails.

Lorsqu'il rendait quelques soins à Caroline, ou bien qu'excédé de fatigue, il prenait quelques instants de repos, c'était toujours les moments où elle venait auprès de lui, ou le faisait prier de passer auprès d'elle. On avait une peine inouïe à la retenir loin de la malade, qu'elle tourmentait sans lui être d'aucun secours; le comte seul pouvait obtenir qu'elle s'en éloignât. Elle n'était tranquille que lorsqu'il causait avec elle; et lui, qui n'aurait pas voulu quitter une minute le chevet de Caroline, gémissait d'y être souvent obligé.

Il supporta tout avec une patience, une fermeté, une douceur dont lui seul pouvait être capable, et se trouvait bien dédommagé de ses peines par le triste bonheur de soigner la plus adorée des femmes.

C'est alors qu'il eut une véritable reconnaissance pour la chanoinesse de la lui avoir amenée; car il croyait que sa maladie avait une cause bien plus éloignée que l'émotion de cette arrivée, qui pouvait tout au plus l'avoir décidée, mais qu'il attribuait en entier à sa passion pour Lindorf et au regret de ne pouvoir être à lui. Son goût décidé pour la retraite, son projet d'y passer sa vie; tout le confirmait dans cette idée…. Il relut dix fois la dernière lettre qu'il avait reçue d'elle, et l'interpréta en entier d'après ce qu'il s'était persuadé: pourvu que nous soyons séparés, répétait-il douloureusement. Chère et cruelle Caroline! Mais non, c'est moi qui serais le plus cruel, le plus barbare des hommes, si j'élevais plus longtemps une injuste barrière entre deux êtres que je chéris presque également, et que je conduirais au tombeau. Caroline, Lindorf, que ne pouvez-vous m'entendre! que ne puis-je vous réunir! Il ne doutait pas non plus que ce ne fût de Lindorf qu'elle parlait à la troisième personne, en regrettant de n'avoir pu faire son bonheur….. Oui, tu le feras, disait-il. Le mortel que tu préfères doit être souverainement heureux. Ai-je pu jamais me flatter de l'être? Un vain système m'avait égaré, et je dois m'en punir. Mais s'il était trop tard; si Caroline nous était ravie; si cette mort qui la menace n'empêche de réparer?… Il ne peut soutenir cette image déchirante, qui cependant se renouvelle à chaque instant.

Le chambellan, qu'on avait moins pressé que le médecin, n'arriva que le lendemain au soir: peut-être même ne serait-il venu aussitôt: mais la lettre du comte l'avoir trouvé prêt à partir pour Rindaw. Il ne fit que changer de route pour se rendre à l'invitation de son gendre, dont il était loin de soupçonner le motif. C'était un des jours de crise de la malade. Son époux ne l'avait pas quittée, et ne pensait plus du tout au chambellan, lorsque celui-ci, instruit à demi par les gens, qui lui dirent que M. le comte est auprès de sa femme, se précipite dans la chambre, en disant à haute voix: Ma fille, la comtesse de Walstein est ici, et je l'ignore! Où est-elle, que je l'embrasse? — Hélas! monsieur, vous la voyez, lui dit le comte en la lui montrant. Elle était mieux; nous commencions à nous flatter…., mais je crains que…. En effet, la malade, effrayée de ce bruit, ouvre des yeux étonnés, regarde autour d'elle, se voit dans une chambre inconnue; son père, son mari, sont près d'elle, les reconnaît tous les deux, n'a pas la force de supporter tant d'émotions à la fois, et retombe dans un transport plus alarmant que le premier.

Le médecin arrive, exige que tout le monde sorte. Le comte conduit le chambellan consterné auprès de la chanoinesse; mais bientôt, attiré dans la chambre de Caroline, il y retourne, et les laisse ensemble, espérant au moins que le chambellan le débarrasserait du soin de garder madame de Rindaw. Ce ne fut pas pour longtemps. A peine furent-ils seuls, qu'elle se plaignit amèrement du long mystère qu'on lui avait fait du mariage de son élève. Le chambellan se plaignit à son tour de ce qu'elle ne l'avait pas informé de ce voyage. Enfin de plaintes en plaintes, et de griefs en griefs, ils en vinrent presque aux injures, et parlèrent si haut, que le comte fut obligé d'aller mettre la paix. Il les trouva tous deux agités de colère, se disant mutuellement les mots les plus piquants, toujours en s'appelant par habitude, mon cher chambellan et ma chère baronne.

Dans tout autre moment, cette scène aurait amusé le comte; mais il ne pensa qu'à la faire cesser et à rétablir la bonne harmonie. Ce ne fut pas sans peine qu'il y parvint; il fallut même pour cela leur rappeler leurs anciennes amours. A ce souvenir, la chanoinesse s'attendrit. Le chambellan résistait, mais le comte ayant placé à propos le mot des obligations qu'il avait et pouvait avoir encore à son amie, il fut à son tour si touché de ce motif pour l'avenir, qu'il s'approcha d'elle en la priant d'excuser sa vivacité. Elle lui tendit la main avec dignité et tendresse, en lui disant qu'il abusait de l'empire qu'il avait sur elle: il la baisa respectueusement; la paix fut rétablie, et le comte revint à sa chère malade.

Il est inutile d'entrer dans le détail de tout ce qu'il souffrait pendant ces jours d'incertitude et de douleur. Tout lecteur sensible qui aura bien saisi son caractère le comprendra facilement. Plus il prenait sur lui, plus son âme était déchirée. Les derniers jours de cette cruelle maladie, il ne lui fut plus possible de s'éloigner un seul instant, ni le jour ni la nuit: il les passait sur un fauteuil auprès du lit de Caroline; et si la nature exigeait de lui quelques minutes d'un sommeil pénible, il se réveillait bientôt avec la mortelle crainte de ne plus retrouver celle qui était devenue l'unique objet qui l'attachait à la vie.

Enfin, ce treizième jour, annoncé par le médecin comme devant décider de son sort, arriva, et fut très-orageux. Il fallut que le comte en supportât seul tout le poids. Il n'avait point dit au chambellan ni à la baronne que peut-être le soir ils n'auraient plus de fille. Il voulut rester seul cette nuit auprès d'elle.

Qu'ils furent ardents les voeux qu'il adressait au ciel pour qu'elle lui fût rendue! Avec quel transport il pressait contre ses lèvres et serrait contre son coeur cette main faible et brûlante! Comme ses yeux se remplissaient de larmes en s'arrêtant sur ceux de Caroline, que la fièvre seule animait encore, et qui peut-être allaient se fermer pour jamais!

Sur le matin, elle eut une crise si violente, qu'elle faillit à y succomber. Le médecin, alarmé, dit qu'à moins d'un miracle elle ne passerait pas le jour. Le comte, hors de lui-même, abîmé dans sa douleur, ne pouvant ni soutenir plus longtemps ce triste spectacle, ni s'arracher d'auprès du lit de cette chère mourante, avait encore la cruelle tâche de préparer le père et l'amie de Caroline, à l'affreux événement qui s'approchait. Il les avait toujours tellement rassurés, que, loin de le redouter, ils étaient alors dans une sorte de sécurité qui leur aurait rendu ce coup mille fois plus terrible.

Le comte leur avait promis de passer avant la nuit dans leur appartement. Il sortit donc pour y aller; mais, effrayé de ce qu'il avait à leur apprendre, il s'arrêta quelques instants dans l'antichambre pour rassembler et recueillir ses forces. Ah! pensait-il, si ce malheureux père sentait comme moi tout le poids du remords! Si l'idée d'avoir sacrifié sa fille se joignait à la douleur de la perdre, pourrait-il la supporter?… Caroline, Caroline! tes bourreaux pleurent, et tu meurs! Mais tu ne seras que trop vengée, et les tourments que j'éprouve sont bien au-dessus de la mort.

Pendant qu'il hésitait s'il entrerait, le valet de chambre de Lindorf, qui l'aperçut, vint à lui avec empressement, et lui dit qu'il avait à lui parler. Il avait reçu le matin une lettre de son maître, qui l'attendait à Hambourg, d'où il comptait s'embarquer pour l'Angleterre. Varner partait cette nuit même pour le joindre, et n'attendait plus que les ordres de monsieur le comte.

Au lieu de lui répondre, le comte le regardait en silence, d'un air égaré. Enfin, tout à coup, lui ordonnant de l'attendre, il passa dans son cabinet sans savoir lui-même ce qu'il devait faire. Ecrire à Lindorf! dans quel moment! et que dois-je lui dire? Irai-je plonger dans son coeur le poignard qui déchire le mien? Le ferai-je revenir pour le voir expirer de douleur sur le tombeau de celle qu'il adore? Mais, dit-il en se reprenant, quelle idée vient me frapper tout à coup? Si Caroline…, si c'était à l'amour que ce miracle que je n'ose espérer était réservé; s'il était temps encore…; si la présence de Lindorf?… Grand Dieu! vous m'entendez; quelques jours de plus, et Caroline peut nous être rendue. — Je ne sais quel rayon d'espoir s'insinua dans son coeur; il écouta ce qu'il lui dictait, prit la plume, et écrivit à Lindorf ce peu de mots:

"Partez à l'instant, mon cher Lindorf, et faites la plus grande diligence pour vous rendre ici, où votre présence est absolument nécessaire. Je vous devrai plus que la vie, si vous ne perdez pas une minute, et si votre promptitude a le succès que j'ose espérer. Lindorf, pourquoi nous avoir quittés? pourquoi vous défier du coeur de votre ami? Mais les instants sont précieux, n'en laissez pas écouler un seul avant de vous mettre en route; je regrette même ceux que j'emploie à vous le demander. Je vous connais, Lindorf; un seul mot de moi suffisait… Courez jour et nuit. Si vous ne me rencontrez pas, venez ici en droiture; si vous me rencontrez, je vous parlerai et nous ne nous quitterons plus."

"EDOUARD DE WALSTEIN."

Ronnebourg.

Le comte porta lui-même ce billet à Varner, en lui ordonnant de partir à l'instant, de ne s'arrêter que pour changer de chevaux, et, sur toutes choses, de se taire absolument sur la maladie et le danger de la comtesse, craignant que cette affreuse nouvelle ne mît Lindorf hors d'état de venir. S'il avait le malheur de perdre Caroline avant l'arrivée de Lindorf, et de lui survivre, il voulait le prévenir, aller au-devant de lui, quitter ensemble le théâtre de leur désespoir, et réunir sous un ciel étranger leur douleur et leurs regrets.

Le comte était destiné, dans cette journée, aux sensations les plus pénibles. Il allait rentrer chez Caroline, lorsqu'on lui remit un paquet de lettres que son courrier venait d'apporter de Berlin. Il l'ouvrit machinalement. C'étaient des lettres d'affaires, moins importantes pour lui que la seule qui pût alors l'intéresser. Il les jeta donc dans un tiroir, remettant leur lecture à un moment plus tranquille, s'il pouvait en avoir. Il y en avait de Berlin et de Pétersbourg. Dans le nombre de ces dernières, il en vit une dont le dessus avait l'air d'être de la main de Caroline, et ressemblait exactement à celle qu'il avait reçue d'elle il y avait peu de temps. Il la prend avec émotion et surprise; il l'examine, et voit qu'elle lui était adressée à Pétersbourg, et qu'on la lui renvoie. Il regarde le cachet; c'était bien celui de Caroline. Il le rompt d'une main tremblante, et lit cette lettre qu'on a déjà vue, cette lettre écrite dans le premier moment de son désespoir de ne pouvoir être à Lindorf, avant d'avoir lu le cahier, et que, depuis cette lecture, elle s'était tant de fois reproché d'avoir tracée. Ce n'était, hélas! qu'une conformation de son malheur et de la haine de Caroline… Mais, grand Dieu! qu'elle était cruelle! et dans quel affreux moment la recevait-il! Quelle impression douloureuse et profonde dut lui faire cette phrase: Je crois plus généreux, monsieur le comte, de vous avouer à présent mes sentiments, que de vous exposer à voir périr sous vos yeux une malheureuse victime de l'obéissance: ce spectacle n'est pas fait pour votre coeur. Grand Dieu! s'écria le comte en se précipitant à genoux, en levant au ciel ses mains et la lettre de Caroline, souffrirez-vous qu'elle périsse cette innocente et malheureuse victime? Dieu, prenez ma vie, et sauvez la sienne. Il acheva cette lettre cruelle, dont chaque mot enfonçait le poignard dans son coeur. Que ne l'ai-je reçue plus tôt! elle serait libre, heureuse, et je n'aurais pas à trembler pour ses jours!

Quand il eut un peu calmé l'extrême agitation où cette lecture l'avait mis, il rentra dans la chambre de Caroline, avec l'espoir que des voeux si ardents et si sincères seraient exaucés, que cet objet adoré lui serait rendu, qu'il pourrait assurer pour jamais son bonheur. Mais quel spectacle s'offre à ses yeux! La chanoinesse, impatiente de ce que le comte ne venait point, s'était fait conduire dans la chambre de la malade. Elle ne pouvait la voir, mais assise à côté de son lit, elle tenait une de ses mains, et la conjurait de lui marquer, soit en lui serrant la sienne, soit en lui disant un mot, qu'elle la reconnaissait.

Caroline, faible, inanimée, paraissant environnée des ombres de la mort, ne voyait rien, n'entendait rien, ne donnait aucun signe de vie; et sa malheureuse amie se livrait au désespoir le plus affreux. Leurs femmes, debout de l'autre côté du lit, fondaient en larmes; quelques pas plus loin, le chambellan, renversé dans un fauteuil, les deux mains sur le visage, était absorbé dans sa douleur. Pour la première fois de sa vie, il sentait que les richesses et les honneurs ne suffisent pas pour être heureux, et se repentait trop tard de leur avoir sacrifié sa fille. Le médecin, consterné, assis à côté de lui, regardait cette scène de douleur, paraissait avoir abandonnée Caroline et tout espoir de la rappeler à la vie.

A ce spectacle, à ces différentes attitudes, le comte crut que c'en était fait, qu'il avait tout perdu et que la plus aimable des femmes n'existait plus. Toute sa fermeté, toute sa philosophie l'abandonnent: un frisson mortel parcourt ses veines, et lui fait espérer qu'il va la suivre. Il se précipite sur ce lit de mort, colle sa bouche sur cette bouche glacée, et ne s'aperçoit pas qu'elle respire encore. O Caroline! dit-il en se relevant avec fureur, tu vas être vengée! Il allait sortir dans l'égarement le plus affreux, et qui peut-être l'aurait conduit à terminer ses jours; mais le chambellan et le médecin l'arrêtèrent. Ce dernier lui jure que la comtesse vit encore, et qu'il n'a pas même absolument perdu tout espoir. Elle est, lui dit-il, dans un anéantissement, suite naturelle de la crise affreuse qu'elle vient d'essuyer. Ou je me trompe fort, ou cet état de syncope sera suivi d'un sommeil qui décidera de son sort. Si elle se réveille, j'ose presque assurer qu'elle sera hors de tout danger; mais j'avoue que, vu sa grande faiblesse, ce réveil est incertain.

Ah Dieu! monsieur, dit le comte en lui saisissant les deux mains, il serait donc possible… Si elle nous est rendue, ma vie, ma fortune entière suffiront-elles?… — Dans ce moment, monsieur le comte, mon art est impuissant, et tout secours serait inutile; il faut l'abandonner à la nature, à son tempérament, qui doit être bon, puisqu'elle a résisté jusqu'à présent, et aux soins de l'amour, qui seront plus efficaces que les miens… Nous allons vous laisser avec elle. Venez, monsieur le chambellan; je vais vous ramener chez vous. Donnez à votre gendre l'exemple du courage. Il allait l'emmener; mais une autre scène, une autre émotion les attendaient encore.

On doit être surpris du silence de la chanoinesse pendant que tout ceci se passait. Hélas! l'infortunée, soit qu'elle n'eût pu résister à son saisissement, à l'idée d'avoir perdu sa Caroline et de lui survivre, soit que le ciel eût marqué ce moment pour la délivrer de la vie et de ses infirmités, une apoplexie foudroyante et dont personne ne s'était aperçu, venait de la frapper à l'instant même. On la trouva renversée à demi sur le chevet de Caroline, donnant encore quelque légers signes de vie; on la transporta tout de suite chez elle. Les secours furent prompts, mais inutiles; elle expira quelques minutes après sans avoir repris connaissance.

Un tel événement était bien propre à faire une triste diversion à l'objet dont ils étaient tous occupés. Le comte même oublia quelques instants sa douleur, pour ne penser qu'à celle de Caroline lorsqu'elle ne retrouverait plus son amie; puis, se rappelant tout à coup le danger où elle était elle-même, il envia le sort de la baronne, et la trouva bien heureuse de n'avoir pu survivre à ce qu'elle aimait.

Le chambellan était véritablement atterré, moins du regret d'avoir perdu son ancienne amie que de la crainte de la suivre bientôt. Il était plus âgé qu'elle, et cette mort subite l'avait tellement frappé, qu'il crut aussi n'avoir plus que quelques instants à vivre. Dans l'espace de dix minutes, voir sa fille expirante, son gendre prêt à se tuer, et son amie rendre le dernier soupir…, c'en est assez pour effrayer un vieillard qui tenait à la vie en proportion de son attachement à ses biens et à ses emplois. — Je sens que je suis très-mal, disait-il à chaque instant.

Le comte, qui vit bien que le danger n'était pas pressant, le recommanda aux soins du médecin, laissa le corps de la chanoinesse à ceux des femmes qu'elle avait amenées et de ses gens, et après avoir répandu des larmes bien sincères sur celle qui avait élevé Caroline, et que son amitié pour elle conduisait au tombeau, il rentra dans la chambre de sa chère mourante, renvoya ceux qu'il y trouva, et s'approcha de son lit avec un saisissement qui lui parut l'avant-coureur de tout ce qu'il avait à craindre. Elle était encore dans un état de stupeur, d'anéantissement si profond, qu'elle ne s'était point aperçue de tout le mouvement que la mort de la baronne avait occasionné autour d'elle. Elle paraissait plongée dans un sommeil effrayant, même par l'excès de sa tranquillité. Ce n'était qu'à un léger soulèvement de poitrine qu'on pouvait connaître qu'elle existait encore; et ce mouvement presque imperceptible, le comte s'imaginait le voir diminuer à chaque instant. Penché sur les bords de ce lit, des larmes coulaient de ses yeux sans qu'il s'en aperçût lui-même. Il passait à chaque instant ses mains tremblantes ou sur le sein ou sur la bouche de Caroline, pour s'assurer qu'elle respirait encore. Il les retirait avec effroi, les joignait ensemble, les élevait au ciel, et disait avec ardeur, à demi-voix: Que ne puis-je mourir pour elle ou avec elle!

D'autres fois, fixant ce visage pâle, mais toujours charmant, ces traits qui conservaient encore leur forme enchanteresse, il éprouvait un sentiment si vif d'amour, de douleur, de regrets, que la plus belle femme, dans la fleur de sa santé, n'en a peut-être jamais inspiré de tels Ange du ciel, disait-il alors en collant sa bouche sur une de ses mains, âme pure, âme céleste, tu ne sauras donc jamais combien tu fus adorée de ce cruel époux qui t'a conduite au tombeau! Tu meurs sans lui pardonner, sans savoir que tu pouvais encore être heureuse!….. Et toi, malheureux Lindorf…., où es-tu pendant que ta Caroline expire? Tu l'aurais rendue à la vie; et même, en te la donnant, je t'aurais dû plus que la mienne…..

Dans d'autres moments, absorbé dans sa douleur au point d'en perdre presque la raison, il n'avait aucune idée distincte; il se levait, se promenait dans la chambre avec égarement; puis tout à coup se reprochant comme un crime de s'éloigner d'elle une minute, craignant de perdre son dernier soupir, il se rapprochait avec impétuosité… C'est ainsi que s'écoula la plus cruelle des nuits; et malgré tout ce que le comte avait souffert, elle lui parut bien courte. Les premier rayons de l'aurore allaient sans doute annoncer cet affreux moment dont il n'osait plus douter; l'arrêt du médecin ne lui sortait pas de l'esprit… Si elle se réveille, elle sera hors de tout danger; mais ce réveil est incertain; et cette cruelle incertitude, il n'avait plus même le bonheur de l'avoir; toute espérance était anéantie. Plus ce sommeil se prolongeait, plus il était convaincu que c'était celui de la mort.

Tout à coup il croit entendre que sa respiration se ranime; il écoute, il s'approche, il n'en peut plus douter. Le mouvement de sa poitrine devient plus fort, plus pressé… Un soupir s'échappe… Ah! sans doute c'est le dernier! Le voilà cet instant si redouté. Il pousse un cri inarticulé, se penche sur elle, et la presse avec force dans ses bras, comme pour l'arracher à la mort, ou pour expirer avec elle.

O douce surprise! ce corps inanimé qu'il soulève se prête à ce mouvement et paraît s'aider; cette tête penchée se relève doucement; ces bras étendus s'arrondissent et se croisent l'un sur l'autre; ces joues, ces lèvres décolorées prennent une faible teinte; ces yeux, qu'il croyait fermés pour jamais, s'ouvrent à demi: Caroline enfin est assise. Caroline vit, respire, regarde autour d'elle, cherche à se reconnaître, à rappeler ses idées. Ses regards s'arrêtent longtemps sur le comte, d'abord avec étonnement, mais sans aucun effroi; puis, avec un doux sourire, tel que celui d'un enfant qui se réveille et qui voit auprès de lui sa bonne ou sa mère, elle lui tend une main qu'il saisit avec transport….

Ah! ce qu'il éprouvait ne peut s'exprimer…: c'est passer en un instant du comble du malheur à la félicité suprême. A peine peut-il le croire. Son âme entière est dans ses yeux. Il suit, il dévore tous les mouvements de Caroline; il presse sa main contre son coeur, contre ses lèvres, tombe à genoux, et dit d'une voix altérée par l'excès de son émotion: Si elle se réveille, elle est hors de tout danger…. O Caroline! ô mon dieu!… serait-il vrai qu'elle nous est rendue? Chère Caroline! un mot, un seul mot; que j'entende seulement votre voix. Dites, serait-il possible que vous eussiez reconnu cet époux, ou plutôt cet ami qui ne veut plus exister que pour vous rendre heureuse? — Oui, monsieur le comte, je vous reconnais bien, dit-elle d'une voix faible; il n'y a que vous au monde capable de tant de soins, d'une bonté, d'une générosité si soutenues… Mais où suis-je? Je ne puis me rappeler… — Chère Caroline, ne pensez qu'à votre santé; elle seule doit vous occuper. Soyez tranquille; vous êtes chez un ami, avec un ami; mais, de grâce, ne parlez plus, et permettez que j'appelle le médecin.

Il allait tirer le cordon lorsque Caroline l'arrêta en posant sa main sur son bras. — Encore un seul mot, monsieur le comte, et je ne dirai plus rien. Je vous promets d'être docile; mais il faut absolument que je vous demande encore une seule chose… Ma bonne maman, madame de Rindaw, est-elle ici? est-elle bien?… Mon dieu! que je dois l'avoir inquiétée!… Et mon père? j'ai une idée confuse de l'avoir entrevu il n'y a pas longtemps. — Il est ici; dans quelques heures vous le reverrez. — Et ma chère baronne? — Elle nous a quittés. On a craint que sa santé ne souffrît; nous l'avons engagée…. — Ah! vous avez bien fait; mais où est-elle? A Rindaw, j'espère? — Oui sans doute, à Rindaw, dit le comte, en saisissant son idée. Ne craignez rien pour elle; elle est bien; elle est heureuse; elle ignore le danger où vous avez été… O Caroline! ne songez qu'à le faire cesser entièrement; pensez que le bonheur, que la vie de vos amis en dépendent. Chère Caroline! ce motif ne suffira-t-il pas?

Un domestique parut. Le comte donna l'ordre d'appeler le médecin, ferma les rideaux du lit, s'assit à côté, ne dit plus rien, et, malgré le joie qui dilatait son coeur, il s'occupa douloureusement des moyens de préparer Caroline à la mort de son amie, et du chagrin dans lequel elle serait plongée lorsqu'elle l'apprendrait. Il fallait surtout prolonger son erreur jusqu'à ce qu'elle fût assez forte pour soutenir cette épreuve.

Le médecin ne tarda pas à venir. Il confirma toutes les espérances que ce réveil avait données… Le pouls, quoique très-faible, était excellent; tous les symptômes fâcheux avaient disparu; tout annonçait une convalescence sûre, mais qui demandait des ménagements et des soins infinis. Des soins! dit le comte avec l'accent du sentiment… Caroline est si bonne, si généreuse! elle s'y prêtera; elle sait combien de vies elle conserve en ménageant la sienne; l'amitié, l'amour, tout ce qui doit faire impression sur cette âme sensible se réunira pour conserver des jours… — Caroline, attendrie, voulut répondre; le médecin lui imposa silence. Eh bien! dit-elle doucement en regardant le comte, je ferai tout ce qu'on voudra.

Le comte et le médecin sortirent ensemble. Ce dernier insista sur la nécessité de cacher à la malade le mort de son amie: la moindre émotion pouvait la replonger dans l'état affreux dont elle sortait. Le comte en frémit, et passa tout de suite chez le chambellan pour se concerter avec lui là-dessus.

Un long sommeil, dont il sortait à peine, l'avait un peu rassuré sur sa crainte de mourir, et la nouvelle de la résurrection de sa fille acheva de le consoler tout à fait, d'autant plus qu'il espérait bien qu'elle serait héritière de la chanoinesse. Le comte, qui redoutait quelque imprudence de sa part, et qui n'était pas fâché de se débarrasser d'un homme dont le caractère égoïste et froid le révoltait à chaque instant, lui persuada facilement que l'étiquette exigeait qu'il accompagnât le corps de la baronne, qu'on allait transporter à Rindaw, et qu'il lui rendît les derniers devoirs.

Cette triste cérémonie n'était pas fort de son goût; mais le comte, voulant absolument le décider à partir, lui dit que le testament de la baronne étant sans doute en sa faveur, il convenait qu'il allât s'en assurer, veiller à ses intérêts et prendre possession de cette terre… Cette raison lui parut si forte qu'il ne balança plus, et demanda seulement à voir, avant son départ, madame le comtesse de Walstein, car il n'appelait plus sa fille autrement. Le comte, au contraire, affectait de ne la nommer jamais que Caroline. Ils convinrent ensemble qu'on lui dirait que le chambellan allait à Rindaw apprendre à la baronne l'heureuse nouvelle de sa convalescence, et que de là il lui serait aisé, dans ses lettres, de la préparer peu à peu à ce triste événement.

Son père fut donc introduit auprès de Caroline. Il lui témoigna à sa manière le plaisir qu'il éprouvait de la voir en aussi bon état, et de la laisser avec son époux, dont elle ne pouvait trop reconnaître les soins. Il entra dans des détails qu'elle ignorait encore; et lorsqu'il lui dit que depuis plusieurs nuits le comte ne s'était pas déshabillé et n'avait point quitté sa chambre, elle versa des larmes de reconnaissance, et se tournant de son côté d'un air touchant et confus: O monsieur le comte! lui dit-elle, quelle bonté! quelle générosité! qu'auriez-vous donc fait pour une femme… elle s'arrêta, n'osant articuler: que vous aimeriez? Le comte l'interpréta différemment et crut que c'était qui vous aimerait.

Ainsi ce deux coeurs si bien faits l'un pour l'autre, loin de s'entendre, se préparaient encore bien des tourments. Toutes les fois que Caroline, inquiète pour la santé du comte, le conjurait de prendre quelque repos, lui assurait qu'elle n'avait besoin de rien, il était persuadé qu'elle voulait l'éloigner; que ses soins étaient un supplice pour un coeur bon et sensible, qui ne pouvait plus les payer que par une froide reconnaissance. Cette affreuse idée le faisait sortir avec un empressement qu'elle attribuait, à son tour, à l'indifférence. Chacun d'eux, brûlant d'amour, et convaincu de n'être pas aimé, mettait sur le compte de la seule générosité, et tout au plus de l'amitié, ce qui devait les éclairer sur leurs vrais sentiments. Mais j'anticipe; revenons au chambellan.

On a pu voir déjà qu'il savait très-bien altérer la vérité quand son intérêt l'exigeait; il joua donc si bien son rôle sur son voyage à Rindaw, que sa fille ne se douta de rien, le remercia mille fois de cette attention pour sa bonne maman, et le conjura de se hâter de partir et d'aller la rassurer.

Elle dit là-dessus des mots si touchants et si déchirants pour ceux qui savaient que cette amie si chère n'existait plus, que le comte, ne pouvant cacher son émotion, supplia Caroline de ne plus parler, et lui rappela les ordres sévères du médecin. — Eh bien! je me tairai; mais, mon père, dites-lui bien que c'est pour elle, pour la revoir plus tôt. Dites-lui que sa Caroline n'aspire qu'à ce bonheur…; dites-lui bien qu'elle soit tranquille, que le plus généreux des hommes…

Il était près d'elle, et l'interrompit en portant doucement la main sur sa bouche; elle faillit la baiser cette main chérie; ses lèvres en firent le mouvement… Je ne sais quelle crainte l'arrêta, ni ce qu'elle éprouva; mais elle eut un léger tremblement dont le comte s'aperçut, et qu'il fut loin d'attribuer à sa véritable cause. Il se hâta d'emmener le chambellan, et le vit monter avec plaisir dans sa chaise de poste. Le cercueil de la chanoinesse le suivit dans la nuit. Sa femme de chambre, les gens qu'elle avait amenés, d'autres que le comte y joignit, l'escortèrent; la femme de chambre de Caroline et son laquais restèrent à Ronnebourg auprès de leur maîtresse.

Le médecin, qui ne pouvait s'absenter longtemps de Berlin, voulait y retourner. A force de prières et de libéralités, le comte obtint de lui de rester encore quelques jours, et de ne quitter sa malade que lorsqu'il n'y aurait plus la moindre apparence de rechute ou de danger. Elle en fut bientôt à ce point: chaque jour la voyait renaître. Déjà elle commençait à se lever, à faire quelques pas, appuyée sur le bras du comte. Sa convalescence fut enfin décidée, et le docteur reprit le chemin de la capitale, récompensé au-delà de ses espérances.

Voilà donc le comte seul à Ronnebourg avec sa Caroline. Sa Caroline!… Etait-elle à lui? Hélas! il ne la regardait plus que comme le dépôt le plus cher et le plus sacré. D'après son billet, il était persuadé que Lindorf arriverait au premier jour; ne l'aurait-il donc fait revenir que pour le rendre témoin de son union avec celle qu'il adorait? Et Caroline, cette sensible Caroline, qu'une passion combattue avait conduite au bord du tombeau, lui ramènerait-il l'objet de cette passion pour en exiger le sacrifice? Il n'en eut pas même la cruelle pensée. Décidé plus que jamais à tenir le serment qu'il avait prononcé lorsqu'elle était mourante, à rompre le noeud qui l'attachait à lui, à l'unir à Lindorf, il n'attendait que son arrivée pour leur apprendre ses intentions généreuses, et le bonheur qu'il leur préparait. Mais redoutant, même pour Caroline, l'excès de ce bonheur, il voulait la préparer insensiblement, et surtout cacher avec soin à cette âme sensible et reconnaissante combien il lui en coûtait de renoncer à elle… Elle croit à présent me devoir la vie, disait-il, et se sacrifierait sans balancer à mon bonheur… Non, chère Caroline, non, tu ne seras point appelée à ce cruel sacrifice. C'est moi seul qui dois, qui veux le faire, et tu ne sauras jamais combien il me rend malheureux; tu ne liras jamais dans ce coeur qui t'adore; tu ne verras, tu ne soupçonneras que mon amitié: mais si tu m'accordes la tienne, si je fais ton bonheur et celui de Lindorf, serai-je en effet malheureux?… Ah! Caroline, Caroline! toi seule au monde pouvais me faire sentir qu'on peut l'être en remplissant tous ses devoirs… Pour renoncer à toi sans mourir, il ne fallait ni te revoir ni te connaître…

D'après cette résolution, il se forma un plan de conduite dont il se promit de ne point s'écarter jusqu'à l'arrivée de Lindorf. Ne pouvant se reposer sur personne des soins qu'exigeait la santé de Caroline, ni se refuser la douceur de les lui rendre, il les continua avec l'attention la plus soutenue; mais il sut presque toujours éviter d'être seul avec elle. Lorsqu'il s'y trouvait par hasard, il employait ces moments, soit à lui faire une lecture agréable, soit à lui jouer de la flûte, sur laquelle il excellait. Des sons mélodieux pénétraient dans l'âme de Caroline; ils y portaient un attendrissement dont elle ne cherchait pas à se défendre.

Dans la convalescence, le coeur est plus faible, plus tendre, plus susceptible d'impressions; à mesure qu'on renaît, on s'attache aux objets qui nous font aimer la vie; et chaque jour, chaque instant l'attachaient davantage à cet époux si aimable, complaisant, si digne d'être adoré. Son goût, ou, si l'on veut, son inclination pour Lindorf, n'avait fait que développer chez elle une sensibilité, une faculté aimante dont elle éprouve seulement aujourd'hui toute la force. Longtemps caché sous le nom de l'amitié, elle ne s'était avoué ce penchant pour Lindorf qu'au moment où elle avait cessé de le voir; elle ne connaissait de l'amour que la douleur et les remords. A présent, elle sent tout le charme d'un attachement autorisé par le devoir, elle s'y livre entièrement. Le bonheur et son époux se présentent ensemble à son imagination. Sans doute il m'aime, il m'a pardonné, disait-elle, et elle se faisait répéter par sa femme de chambre toutes les preuves d'attachement qu'il lui avait données pendant sa maladie. Ces nuits entières passées au chevet de son lit, son désespoir lorsqu'il crut l'avoir perdue, tout le traçait en traits de feu dans le coeur de Caroline; tout concourait à augmenter un amour qui bientôt ne connut plus de bornes, et qu'elle n'osait témoigner que sous le nom de reconnaissance.

Attentive aux moindres actions du comte, à tous ses mouvements, à toutes ses paroles, elle ne fut pas longtemps sans remarquer l'air gêné et contraint qu'il avait avec elle, son affectation à éviter soigneusement le tête-à-tête, et toute conversation relative à eux-mêmes, à leur position. Dès les commencements de sa convalescence, il lui avait dit que son ami Lindorf était en voyage et ne tarderait pas à revenir, et qu'en attendant il pouvait disposer de son château.

Caroline, trop faible alors pour entrer dans aucune explication, n'avait pu entendre ce nom, et surtout ce projet de retour, sans éprouver un sentiment pénible, un trouble, qui ne furent que trop remarqués, et qui confirmèrent les idées et les projets du comte. De son côté, elle crut voir qu'il l'examinait et n'en fut que plus interdite. Combien de fois depuis elle se reprocha de n'avoir pas saisi ce moment pour lui ouvrir son coeur, de n'avoir pas eu la force de lui avouer et les sentiments qu'elle avait eus pour Lindorf, et ceux qui leur avaient succédé!

Mais ce secret lui appartenait-il en entier? Et quand Lindorf s'éloignait d'elle, se sacrifiait pour elle, était-il permis à Caroline de risquer d'altérer par un tel aveu l'amitié que le comte avait pour lui, de lui ôter un protecteur, un appui, qui pouvait à la fin se lasser d'un attachement qui lui avait été si funeste?….

Ces réflexions n'échappaient pas à la Caroline, d'autres encore s'y joignaient et la retenaient. Comment oser dire la première au comte qu'elle l'adore, lorsqu'elle doute qu'elle soit aimée, et que ce doute augmente chaque jour?… La conduite actuelle du comte démentait absolument celle qu'il avait eue pendant sa maladie; elle ne savait plus comment expliquer ni l'une ni l'autre…. S'il ne m'aime pas, pensait-elle sans cesse, d'où venait cette crainte de me perdre, ce désespoir qui faillit lui coûter la vie? Pourquoi ces transports si doux, si touchants quand je lui fus rendue?…. Je vois encore ces larmes de joie; j'entends encore ces expressions si vives et si tendres, que l'amour seul peut dicter… Oui, mais pourquoi ne les prononce-t-il plus? Pourquoi, depuis que je pourrais si bien l'entendre et lui répondre, semble-t-il éviter de me parler, d'être seul avec moi? Ah! sans doute la pitié seule, dans cette âme si généreuse, excitait ce que j'ai pris pour les transports de l'amour. A mesure qu'elle passe, la haine et le ressentiment reprennent le dessus….. Cher comte! cher époux! si tu lisais dans mon coeur, si tu voyais mon amour, mon repentir, tu n'y serais pas insensible; tu me pardonnerais, tu m'aimerais peut-être, et nous serions heureux. Alors elle couvrait de baisers et de larmes ce portrait que sa femme de chambre avait détaché de son cou et caché avec soin, lorsqu'elle s'évanouit en arrivant à Ronnebourg. Elle le redemanda dès qu'elle eut repris la connaissance, et il devint son bien le plus précieux.

Ne pouvant plus supporter enfin une incertitude aussi cruelle, elle résolut de forcer en quelque sorte le comte à s'expliquer, en lui témoignant le désir de quitter Ronnebourg; et ce désir n'était point une feinte. Elle se voyait avec regret dans un lieu dont tout devait l'éloigner, et qui lui rappelait une erreur qu'elle se reprochait excessivement. Ce que le comte lui avait dit du prochain retour de son ami l'alarmait aussi; elle n'en pouvait comprendre le motif, mais quel qu'il fût, il serait également affreux pour elle et pour lui de la retrouver à Ronnebourg. Elle ignorait à quel point le comte était instruit. Jamais le nom de Lindorf ne sortait de sa bouche; il gardait également le plus profond silence sur lui-même; il ne lui parlait ni de la lettre qu'il lui avait écrite, ni de sa réponse, ni de ses projets de voyage, ni du séjour où Caroline devait habiter dans la suite, de rien enfin de ce qui les regardait.

Sans cesse occupé de ce qui pouvait l'amuser et lui plaire, ses soins étaient ceux de l'amour, et son langage celui de l'indifférence. Quelquefois, lorsqu'il lui faisait une lecture intéressante, ou qu'il jouait sur sa flûte quelque chose d'expressif, ils s'attendrissaient tous les deux jusqu'aux larmes. Dès que le comte voyait couler celles de Caroline, il se hâtait de sortir, de se dérober à une émotion dont il n'eût pas été le maître. Il allait ou s'enfoncer dans l'endroit le plus solitaire du parc, ou s'enfermer dans son cabinet, et là il donnait un libre essor à sa douleur et aux sentiments qui l'oppressaient.

Heureux Lindorf! disait-il, sentiras-tu tout le prix de ton bonheur et du sacrifice que je te fais? Viens les essuyer ces larmes que ton souvenir fait sans doute couler; qu'avant d'expirer je voie Caroline heureuse.

Il se reprochait alors de lui laisser ignorer si longtemps le sort qu'il lui préparait; de ne pas lui dire: Lindorf, ce Lindorf tant aimé, tant regretté, sera votre époux. Mais pouvait-il lui donner ce doux espoir avant d'être sûr qu'il serait réalisé? Lindorf n'écrivait point…. Si la mort n'avait épargné Caroline que pour frapper son amant!… si Lindorf n'existait plus!…. Le sang se glaçait dans les veines du comte. Dieu! disait-il, vous avez exaucé mes voeux quand je vous implorais pour Caroline, écoutez-les encore quand je vous invoque pour mon ami. Qu'il revienne, qu'il soit heureux, que je sois la seule victime.

Une lettre qu'il reçut alors de sa soeur, la jeune comtesse Matilde, vint encore ajouter à son tourment, et lui apprendre qu'elle serait aussi malheureuse que lui. Nous allons la donner cette lettre si naïve, si touchante, faire partager à nos lecteurs l'attendrissement du comte en la lisant, et les intéresser au sort de cette aimable enfant qu'on n'a fait qu'entrevoir dans le cahier de Lindorf, et qui, par ses grâces, son charmant caractère, et la place qu'elle doit occuper dans la suite de cette histoire, mérite qu'on s'occupe d'elle pendant quelques instants. Voici donc ce que l'aimable petite comtesse écrivait à son frère:

Dresde, ce 14 novembre 17…

"On m'assure que le meilleur des frères est de retour; mais je ne puis le croire… Je connais son coeur, il l'eût conduit d'abord auprès de sa pauvre Matilde; il m'aurait écrit du moins; et sa lettre et la certitude qu'il n'est pas au bout de monde m'auraient un peu consolée. O mon bon frère! combien ou m'a chagrinée pendant que vous étiez au fond de cette Russie, que j'ai maudite mille fois! Qu'auriez-vous dit si vous n'avez pas retrouvé votre petite Matilde? Car, je vous l'avoue, j'aimerais mieux mourir mille fois que de consentir à ce qu'ils veulent. M. Zastrow est beau, il est aimable, il m'adore…; voilà ce qu'on me dit du matin jusqu'au soir… Tout cela se peut; mais qu'est-ce que cela me fait à moi? Il n'est pas…, il n'est pas M. de Lindorf, et c'est n'être rien pour moi… Mon bon ami, mon tendre frère, vous voyez que votre petite soeur sait aimer, sait être constante, et que sa légèreté ne va pas jusqu'à son coeur. Hélas! elle est bien passée cette gaieté folle dont vous plaisantiez quand vous vîntes à Dresde, et qui vous fit douter peut-être de mes sentiments. Je l'ai conservée longtemps, parce que la tristesse ne sert à rien, et qu'elle m'ennuie; d'ailleurs, j'avais pris mon parti. Sûre du coeur de Lindorf, de votre appui et de ma fermeté, il me semblait que je n'avais rien à craindre: à présent, je crains tout, et je n'espère plus qu'en vous seul. M. de Zastrow m'obsède, ma tante me persécute, mon ami ne m'écrit plus…: et vous aussi, mon frère, m'abandonnerez-vous? Je me jette dans vos bras; je vous appelle à mon secours….. Venez protéger un amour que vous avez fait naître, et qui ne finira plus qu'avec ma vie. N'est-ce pas à vous aussi que je dois celui de mon cher Lindorf? Pensez combien de fois vous m'avez dit: Aime Lindorf, ma petite soeur; aime-le comme moi-même. Oh! comme j'ai bien obéi! Oui, je l'aime non-seulement comme l'ami de mon frère, mais comme le seul homme à qui je veuille appartenir et sans qui la vie m'est insupportable. Je ne puis croire que son silence soit une preuve d'inconstance ou d'oubli; vous étiez en voyage, il n'aura su par qui m'envoyer ses lettres. Non, je ne veux pas joindre à tous mes chagrins celui de me défier de lui; car celui-là je ne pourrais le supporter.

"Adieu, le plus aimé des frères. Si vous voyiez votre pauvre Matilde, vous ne la reconnaîtriez pas. Je ne ris plus, je ne chante plus; je pleure toute la journée, et je crois que bientôt je ne serai plus jolie. Mes joues ne sont plus ces petites pommes d'api que vous aimiez tant à baiser… Venez, venez me rendre tout ce que j'ai perdu: ma gaieté, mon bonheur, mon ami, mes joues, tout reviendra avec ce frère si chéri et si digne de l'être. Ah! si vous étiez marié, avec quel transport j'irais vivre avec vous et votre femme! Pourquoi ne l'êtes-vous pas? Mariez-vous donc bien vite; vous ferez deux heureuses, elle et votre

"MATILDE D. W.

"Encore une fois, venez me voir, prendre ma défense, me conserver à votre ami, à celui que vous m'avez choisi, ou je ne réponds pas de ce que je ferai."

Eh! grand Dieu! dit le comte en finissant cette lettre tous les sentiments qui devaient faire les délices de ma vie en deviendront-ils le tourment? Trompé par la vivacité de sa soeur, par cette gaieté, suite de l'innocence de son âge et de la fermeté de son caractère, il avait jugé qu'elle aimait Lindorf faiblement et que les soins de M. de Zastrow effaceraient bientôt une impression aussi légère. Sa lettre, en lui prouvant la force et la réalité de ses premiers sentiments, déchira l'âme sensible du comte, d'autant plus qu'il avait à se reprocher, et la connaissance de Lindorf avec sa soeur, et cet attachement si vif qu'elle lui conservait, et qui ne pouvait plus que la rendre malheureuse. Il savait bien qu'il n'avait qu'à dire un mot pour engager Lindorf à épouser Matilde, et que ce mariage lui assurait en même temps la possession de Caroline. Lindorf n'avait rien à lui refuser, et il voyait Caroline trop pénétrée de tout ce qu'elle lui devait, pour n'être pas sûr de son aveu, et pour craindre encore sa répugnance; mais il n'était pas dans le caractère du comte, il ne pouvait pas même entrer dans sa pensée d'abuser des droits que lui donnait la reconnaissance sur Caroline et sur Lindorf, et d'exiger un tel sacrifice pour assurer son bonheur et celui de sa soeur.

D'ailleurs, un bonheur qui n'aurait pas été partagé ne pouvait en être un pour lui. Il pensait de même pour Matilde; et rien n'aurait pu l'engager à l'unir à quelqu'un dont elle n'aurait pas possédé le coeur en entier. Il résolut donc, sans lui découvrir un secret qui demandait de trop longs détails, de la préparer doucement à renoncer à Lindorf; et voici ce qu'il lui répondit.

Lettre du comte DE WALSTEIN à sa soeur.

Ronnebourg.

"Oui, ma chère Matilde, je suis revenu dans ma patrie; votre frère, votre ami vous est rendu, et vous savez bien que les sentiments qui l'attachent à vous sont inaltérables; ils tiennent à son existence. L'amour fraternel, le plus doux et le plus durable des amours, n'est point sujet à des révolutions: tout, entre nous deux, doit l'entretenir, l'augmenter, et jamais rien ne pourra l'affaiblir. Ces bons amis que la nature nous a donnés doivent avoir la première place dans notre coeur. Je n'aurais pas cru, ma chère Matilde, qu'il fût possible d'ajouter à mon attachement pour vous, et que vous eussiez pu m'intéresser davantage; et cependant votre lettre, vos chagrins ont produit cet effet. Ce n'est plus une enfant que j'aime, parce qu'elle m'appartenait et qu'elle était aimable; c'est une amie, une tendre amie dont je partage tous les sentiments, à qui je sais gré de sa confiance, à qui je veux, à mon tour, donner toute la mienne, et lui demander des conseils et des consolations dont j'ai le même besoin qu'elle. O ma chère Matilde! votre frère n'est pas plus heureux que vous; mais, je ne sais si je me trompe, je crois qu'en nous aidant, en nous soutenant mutuellement, en réunissant notre raison et nos forces, nous pourrons peut-être surmonter le malheur qui nous poursuit, et nous faire une espèce de bonheur, fondé sur l'approbation de nous-mêmes, et sur le sentiment si doux d'avoir contribué à celui de nos amis….. Vous ne m'entendez pas encore: eh bien! je vais m'expliquer autant que les bornes d'une lettre pourront le permettre; je réserverai tous les détails (et j'en aurai beaucoup à vous faire) pour le moment de notre réunion, qui sera peu retardé.

"Ma triste histoire, chère Matilde, a plus de rapport avec la vôtre que vous ne le pensez. J'aime ainsi que vous, et avec d'autant plus de violence, que je suis d'un sexe qui n'a pas, comme le vôtre, l'habitude de régler les mouvements d'une passion impétueuse. La mienne ne connaît presque plus de bornes, et cependant…. Jugez vous-même si je dois y renoncer. Je n'ai qu'à dire un mot, un seul mot, et l'objet de cette passion est à moi pour toujours; mais ce mot pourrait-il faire mon bonheur quand il rendrait malheureuse? Son coeur est donné; celui qu'elle aime le mérite et l'aime à son tour. Il dépend de moi, et de moi seul, de les séparer ou de les unir pour toujours. O ma chère Matilde! combien la raison et la vertu sont faibles quand le coeur parle et commande! Imaginez que moi, que votre frère balance encore sur le parti qu'il prendra. Je vous l'ai dit, ma chère amie, j'ai besoin d'être soutenu par votre amitié, par votre fermeté, et peut-être par votre exemple. Dites, que feriez-vous à ma place? Et pour mieux décider, pour vous pénétrer davantage de ma situation, supposez vous y êtes vous-même; que c'est Lindorf qui aime, qui est aimé, dont le sort est entre mes mains, à qui je puis enlever ou céder l'objet de ma passion et de la sienne. Ah! j'entends déjà l'arrêt que vous allez prononcer. Je vois, ma chère, ma sensible Matilde me donner l'exemple du courage et de la générosité; m'assurer qu'elle ne veut point d'un bonheur dont elle jouirait seule, et qui coûterait des larmes et des regrets à celui qu'elle aime. Des regrets!! Aimable petite soeur! l'heureux mortel qui te possédera doit être au comble de ses voeux, te donner un coeur tout à toi, et n'avoir rien à regretter ni à désirer. Je ne ferai présent de ma chère Matilde qu'à celui qui saura l'apprécier et l'aimer uniquement.

"Il me paraît que le baron de Zastrow remplit fort bien cette condition, indispensable pour vous obtenir; mais il y en a une autre qui ne l'est pas moins, c'est de savoir vous plaire. J'irai dans peu de temps voir par moi-même si votre coeur prévenu ne le juge pas avec trop de rigueur; cependant vous convenez qu'il est beau, qu'il est aimable et qu'il vous adore: voilà bien des choses, Matilde, et si vous y joignez encore le plaisir que vous feriez à votre tante… Mais ne vous effrayez pas; je veux savoir s'il vous mérite, et s'il est vrai que votre coeur se refuse absolument à l'aimer. Dans ce cas-là, vous serez libre, je vous le promets; aucune puissance n'aura le droit de vous contraindre pendant que j'existerai. Rassurez-vous donc, chère Matilde. Si l'amour vous prépare des peines, l'amitié saura les adoucir, et j'attends la même chose de vous. Non, je ne suis point à plaindre, puisqu'il me reste une soeur, une amie. Lindorf est en Angleterre; n'attendez point de lettre de lui. Il reviendra bientôt ici, je l'espère. D'abord après son retour, je partirai pour Dresde; j'achèverai de vous ouvrir mon coeur; je lirai dans le vôtre. Si vous persistez à le refuser à M. de Zastrow, je vous ferai une autre proposition qui vous plaira peut-être mieux; c'est de venir vivre avec un frère qui vous chérit, jusqu'à ce que vous ayez fait un autre choix. Quelque parti que vous preniez, comptez entièrement sur un ami qui vous est attaché au delà de toute expression. Adieu, ma bonne et chère Matilde. Je sens déjà que vous pourrez me tenir lieu de tout. Adieu: je suis pour vous le plus tendre des frères.

"EDOUARD DE WALSTEIN."

A cette lettre il en joignit une pour sa tante. Il lui disait que des raisons l'obligeant à renoncer à ses projets d'union entre sa soeur et M. de Lindorf, il verrait avec plaisir qu'elle pût se décider en faveur du baron de Zastrow; mais qu'il la conjurait de ne rien précipiter, de n'user d'aucune violence. Il annonçait un prochain voyage à Dresde, et suppliait sa tante de ne faire aucune démarche jusqu'alors pour disposer de sa soeur, etc., etc.

Quand ses deux lettres furent parties, le comte, plus tranquille sur le sort de sa soeur, s'occupa du plan qu'il s'était formé pour lui-même, et pour assurer le bonheur de Caroline.

Il avait prié le chambellan de se rendre à Ronnebourg aussitôt que sa fille serait instruite de la mort de la baronne. Lindorf ne pouvait tarder à venir. Le comte résolut de partir pour Berlin dès que son ami serait arrivé, en prétextant un ordre du roi de le laisser à Ronnebourg avec le chambellan et Caroline, d'obtenir du roi la cassation de son mariage, et son consentement pour celui de Lindorf avec Caroline; de leur écrire pour leur apprendre leur bonheur, et de partir pour Dresde sans les revoir.

De Dresde il voulait passer en Angleterre avec Matilde, ou sans elle s'il la décidait à se marier avec M. de Zastrow, et s'y fixer tout à fait auprès de ses parents maternels. Il se sentait bien la force de faire le bonheur de Caroline et de son ami, mais non celle d'en être le témoin. Ce plan une fois décidé lui paraissait invariable. Hélas! il ne connaissait ni l'amour ni ses terribles effets. Plus il cherchait à combattre la passion qui l'entraînait malgré lui, plus il enfonçait le trait dans son coeur. Combien de fois auprès de Caroline, ne pouvant plus résister à tout ce qu'il éprouvait, fut-il sur le point de tomber à ses pieds, de lui faire l'aveu de son amour, de ses combats, de son désespoir, de réclamer sa générosité, de lui rappeler le noeud sacré qui les unissait, et les serments qu'elle avait prononcés; de tout employer enfin pour obtenir d'elle de les confirmer et de se donner à l'époux qui l'adorait! La fuite seule pouvait alors le rappeler à lui-même: éloigné d'elle, la vertu, la délicatesse, l'amitié, reprenaient bientôt leur empire sur son âme.

Il relisait alors les trois lettres qu'il avait reçues d'elle, qui toutes exprimaient le même éloignement pour lui, celle surtout où elle lui parlait avec une si noble franchise, en lui avouant son désir de voir leurs noeuds brisés, et presque celui d'être libre de s'unir à Lindorf. Sans doute à présent elle s'immolerait à ses devoirs, à sa reconnaissance; mais il la voyait également languir et mourir de sa douleur; il voyait Lindorf se bannissant pour toujours de sa patrie, traînant dans des climats lointains sa malheureuse existence, privé de son amante et de son ami, sans consolation, sans espoir… Il frémissait alors; il détestait sa faiblesse, renouvelait mille fois le serment de la vaincre; et, craignant de s'exposer au danger d'y retomber, il se privait du bonheur de voir Caroline, qui, de son côté, s'affligeait à l'excès d'une conduite qu'elle regardait comme une preuve trop sûre d'indifférence.

Dans des moments de dépit et de désespoir, elle se confirmait dans l'idée de partir, de s'éloigner de lui pour toujours, de retourner à Rindaw. Elle prenait de nouveau la résolution la plus décidée de le lui demander, de l'exiger même absolument, s'il s'y opposait. Mais il sera loin de s'y opposer, reprenait-elle avec douleur; il saisira avec transport tout ce qui pourra l'éloigner, le séparer de Caroline. Nous séparer!… Quoi! je ne le verrai plus! je ne l'entendrai plus! L'instant où je quitterai ce château sera peut-être celui d'une séparation éternelle; et c'est moi qui le demanderai, qui prononcerai ce fatal arrêt! Non, jamais je n'en aurai la force; c'est bien assez de m'y soumettre lorsqu'il aura la cruauté de l'ordonner. Elle en vint cependant bientôt à le désirer, et son amitié pour la chanoinesse l'emporta sur la crainte de quitter son époux.

Le chambellan, ainsi qu'il en était convenu avec le comte, cherchait à préparer sa fille à la mort de son amie. Il supposa d'abord, dans ses premières lettres, qu'elle prenait des remèdes pour sa vue, et qu'ils la fatiguaient extrêmement. Il écrivit ensuite qu'il était décidé qu'elle l'avait perdue sans retour, et que cet arrêt l'affligeait au point d'être malade de chagrin.

De ce moment-là, Caroline aurait voulu voler auprès d'elle, la soigner, la consoler; mais elle était trop faible encore pour entreprendre le voyage. Elle lui écrivait, ainsi qu'à son père, les lettres les plus tendres, les plus touchantes, et se flattait, d'un courrier à l'autre, d'apprendre qu'elle était mieux.

Enfin les lettres du chambellan devinrent si alarmantes, il disait si positivement qu'il voyait madame de Rindaw dans le plus grand danger, qu'elle se décida à partir sur-le-champ, et fit prier le comte de passer chez elle. Il la trouva les yeux noyés de pleurs, et se douta bien de ce qui les faisait couler. — O monsieur le comte! lui dit-elle dès qu'il entra, voyez ce que m'écrit mon père; ma bonne maman est très-mal, plus mal peut-être encore qu'on ne me le dit. De grâce, ayez la bonté de donner les ordres les plus prompts pour mon départ; je veux aller tout de suite à Rindaw. O mon Dieu! combien je me reproche de n'être pas partie plus tôt. S'il était trop tard, si je ne retrouvais plus la meilleure des amies!…

Le comte fut bien aise que cette idée se présentât d'elle-même. L'émotion était donnée, il crut que c'était le moment de l'instruire; d'ailleurs son projet de partir à l'instant même rendait impossible un plus long déguisement. — Chère Caroline! lui dit-il en s'asseyant auprès d'elle, et lui prenant les mains, au nom du ciel! calmez-vous. Eh! quel reproche auriez-vous à vous faire? Sortie à peine vous-même de l'état le plus dangereux, pouviez-vous?….. — Ah! oui sans doute, oui je devais consacrer le retour de mes forces à celle qui m'a tenu lieu de la plus tendre mère. Oui, je sens tous mes torts; heureuse si je puis les réparer! Elle voulait se lever, se préparer à partir; le comte la retint encore.

— Un seul moment, Caroline, je vous en conjure, écoutez-moi; j'ai aussi reçu une lettre de votre père. — Ah! mon Dieu! reprit-elle en pâlissant et pressentant son malheur, une lettre à vous!…: expliquez-vous, de grâce. Que vous dit-il? me cache-t-on quelque chose?… O monsieur le comte… Et son coeur oppressé ne put résister plus longtemps à l'agitation qu'elle éprouvait; les sanglots lui coupèrent la voix. Le silence du comte, son air touché, attendri, quelques expressions vagues qui lui échappèrent enfin, confirmèrent ses soupçons. Elle se livra au désespoir le plus violent.

O mon Dieu! mon Dieu! répétait-elle en sanglotant, je le vois bien, je n'ai plus d'amie; je ne tiens plus à rien dans ce monde. Ma bonne maman n'existe plus; j'ai donc tout perdu! — Non, non, chère Caroline, il vous reste un ami, qui saura vous prouver combien il vous aime, et à quel point votre bonheur l'intéresse…

Caroline l'aimait trop elle-même cet ami, pour être longtemps insensible aux consolations qu'il s'efforçait de lui donner, et aux nouvelles preuves d'une tendresse dont elle n'osait plus se flatter. Ses larmes coulaient encore abondamment, mais avec moins d'amertume. Dans les plus violents chagrins, une âme sensible et passionnée éprouve même une sorte de douceur à s'affliger avec l'objet aimé, à recevoir les consolations de l'amour.

Elle pleurait; mais le comte pleurait avec elle, partageait ses sentiments et sa douleur, et leurs coeurs, dans ces moments de tristesse, étaient à l'unisson. Elle perdait la plus tendre des amies; mais l'instant où elle apprenait ce malheur était aussi celui qui lui rendait l'espoir d'être aimée de l'époux qu'elle adorait.

Dans ces premiers moments de désespoir, qui rendaient Caroline encore plus intéressante, le comte ne fut pas le maître de réprimer tout ce qu'elle lui faisait éprouver.

L'état où elle était demandait les soins et les consolations de l'amitié: il croyait ne pas aller au-delà, et ses expressions et ses regards exprimaient l'amour le plus tendre. Caroline, malgré son chagrin, entrevit enfin un heureux avenir, et s'affligeait seulement que son amie n'en fût pas le témoin.

Elle voulait des détails sur la mort, sur la maladie de la chanoinesse. Le comte, qui ne savait pas mentir, la renvoya au chambellan, qui devait bientôt revenir; mais, pour calmer ses remords sur ce qu'elle avait trop tardé à la rejoindre, il lui dit qu'elle avait perdu son amie depuis plusieurs jours, et dans un temps où elle ne pouvait lui être d'aucun secours. Dès que le chambellan sut que sa fille était instruite du fatal événement, il revint à Ronnebourg, et lui apprit qu'elle était seule héritière de son amie. Le testament était fait depuis qu'elle lui avait confié son mariage; et c'était à la comtesse de Walstein qu'elle donnait tous les biens. Elle laissait aussi quelque chose au comte, seulement pour lui prouver, disait-elle, combien son union avec Caroline lui faisait de plaisir. Elle lui recommandait, dans les termes les plus touchants, le bonheur de cette élève chérie, et à Caroline celui du meilleur des hommes.

La lecture de ce testament fit verser bien des larmes à Caroline, et le comte en fut aussi très-affecté: le chambellan seul le lisait avec satisfaction, et ne comprenait pas qu'une augmentation de fortune fût un sujet d'affliction. Hélas! Caroline ne voyait dans les bienfaits d'une amie aussi tendre, aussi généreuse, qu'un nouveau motif de la regretter. Le comte, déchiré par mille sentiments contraires, ne pouvait entendre parler d'une union et d'un bonheur auxquels il allait renoncer pour jamais.

A cet article, il se jeta aux genoux de Caroline. Oui, lui dit-il avec transport, oui, j'en fais le serment, Caroline, vous serez heureuse; vous le serez… Il ne put rien ajouter.

Caroline, émue à l'excès, le releva tendrement, et sentit plus que jamais que ce bonheur qu'il lui promettait dépendait de lui seul au monde et de ses sentiments pour elle. Peut-être s'ils eussent été seuls, lui eût-elle exprimé tous les siens; peut-être ce moment aurait-il amené une explication trop retardée; mais la présence du froid chambellan retint l'effusion de leurs coeurs. Il acheva tranquillement la lecture du testament, qui ne contenait plus que des legs pour ses gens et pour ses vassaux.

Le comte, ne pouvant plus soutenir son émotion ni les pleurs de Caroline, sortit, et alla se promener dans le parc, où son agitation le suivit. Il commençait à n'être plus d'accord avec lui-même, et à se demander quelquefois pourquoi il se condamnerait à un malheur éternel, pourquoi il céderait celle sur qui il avait tant de droits, et sans laquelle il ne pouvait supporter la vie. Elle commence, pensait-il, à s'accoutumer à moi; je viens même, je viens de voir dans ses yeux l'expression la plus tendre. Je sais bien que ce n'est, que ce ne peut être que celle de l'amitié, de l'estime, de la reconnaissance; mais dans une âme comme la sienne, ces sentiments ne peuvent-ils payer et remplacer l'amour? Me suis-je jamais flatté d'en inspirer d'autres? Ne m'accorde-t-elle pas au delà de ce que je pouvais espérer? Oui; mais si je sais, à n'en pas douter, qu'un autre est l'objet de son amour, que son coeur, que ses affections les plus tendres appartiennent à Lindorf…

Hélas! savait-il seulement si Lindorf existait encore; s'il n'avait pas été la victime de cette passion que le comte comprenait trop bien pour ne pas tout craindre de ses effets? Peut-être Lindorf a-t-il succombé à sa douleur; et les larmes de Caroline, ces larmes qui déchirent déjà le coeur du comte, ne sont que le prélude de celles qu'elle répandra encore. Il frémit d'avoir à lui apprendre peut-être la mort de celui qu'elle aime, d'en être regardé par elle comme la cause, de perdre lui-même l'ami de son coeur. Le silence de Lindorf, après le billet qu'il devait avoir reçu, lui paraît la preuve certaine de ce qu'il craint.

Ces différentes idées le tourmentaient au point d'égarer presque sa raison. Il succombait sous le poids des sentiments qui l'agitaient et qui se succédaient les uns aux autres; tantôt désirant ardemment le retour de Lindorf, tantôt le redoutant plus que la mort; craignant également ou de le voir arriver, ou d'apprendre qu'il n'existait plus… Il passa quelques jours dans cet état de trouble et d'anxiété. Cet homme, jusqu'alors si sage, si philosophe, si maître de lui-même, connaît enfin tout l'empire des passions et ressent leur tyrannique pouvoir. Il en est effrayé, jure de nouveau de n'y pas céder, et de se sacrifier sans balancer, s'il en est temps encore, au bonheur de ceux qu'il aime.

{Ici s'achevait le second volume de l'édition de 1786}

Le comte fut enfin délivré de ses plus cruelles inquiétudes: il reçut une lettre de Varner, ce valet de chambre de Lindorf, auquel il avait remis ce billet si pressant qui devait hâter son retour.

L'honnête Varner écrivait à son excellence de ne pas s'inquiéter s'il ne recevait point encore la réponse à ce billet. Arrivé à Hambourg, il n'y avait plus trouvé son maître, qui s'était embarqué pour l'Angleterre avec un gentilhomme saxon; et lui Varner, retenu depuis trois semaines à Hambourg par les vents contraires, n'avait pu ni rejoindre son maître, qui l'attendait à Londres, ni lui remettre par conséquent la lettre dont le comte l'avait chargé.

Le comte eut le plus grand plaisir d'apprendre que Lindorf vivait encore et sans doute se portait bien; mais ce ne fut pas le seul qu'il éprouva. Son ami n'avait pas reçu son billet; le moment de son retour était donc différé, et ce petit retard, qui éloignait le moment de quitter Caroline, de la céder, de se séparer d'elle pour jamais, lui parut alors le comble du bonheur. Il se hâta de la rejoindre pour ne rien perdre de ce temps si précieux: elle était avec son père.

Mon cher comte, lui dit le chambellan dès qu'il entra, voilà ma fille qui désire vivement de quitter ce château et qui n'ose vous en parler. Pour moi, je ne vois pas ce qui vous y retiendrait plus longtemps, à présent que la comtesse est assez bien remise pour soutenir le voyage. Le roi pourrait blâmer une plus longue absence; il m'a chargé de hâter votre retour à Berlin, et cela d'un ton qui ne permet plus de délai; quant à moi, je ne puis différer plus longtemps; ma présence est absolument nécessaire à la cour: ainsi, mon gendre, je vous conseille de donner vos ordres en conséquence, nous partirons incessamment.

Le comte ne répondit rien. Il regarda fixement Caroline, comme pour démêler dans sa physionomie si son désir de quitter Ronnebourg était sincère. Elle rougissait, baissait les yeux, et semblait le confirmer par son silence.

On ne peut exprimer l'embarras du comte. Il n'ignorait pas en effet combien le roi désirait de le voir. Au retour de son ambassade, il ne s'était arrêté que vingt-quatre heures à Berlin, et n'avait eu qu'une courte entrevue avec Sa Majesté. C'était uniquement à son amitié qu'il avait dû la permission de s'absenter aussi longtemps; et fréquemment des courriers lui apportaient les lettres les plus pressantes d'un roi, ou plutôt d'un ami qui le réclamait. Il savait aussi que son mariage avec Caroline était alors connu généralement; le chambellan, qui gémissait depuis si longtemps de l'obligation de le tenir secret, l'avait communiqué à tout le monde depuis sa fille était à Ronnebourg. Le roi lui-même, les sachant réunis, l'avait hautement déclaré; il n'était plus possible d'en faire un mystère: et comment, avec les intentions actuelles du comte, pouvait-il amener à Berlin la comtesse de Walstein, la présenter à la cour et dans le monde sous un titre qu'elle devait bientôt quitter?

Il sentit alors combien le retard de son billet à Lindorf dérangeait ses projets. Il n'était donc plus possible de se refuser aux sollicitations d'un roi qui n'avait fait encore que demander son retour, mais qui pouvait l'ordonner d'un moment à l'autre. Il ne pouvait penser à laisser Caroline seule à Ronnebourg, encore moins à Rindaw, où tout nourrirait sa douleur et ses regrets.

Il réfléchissait au parti qu'il devait prendre, lorsque Caroline, pressée par son père de confirmer son désir de partir, dit à demi-voix qu'elle suivrait avec plaisir M. le comte à Berlin; mais qu'elle espérait de sa bonté, de celle du roi, qu'on la dispenserait quelque temps encore de paraître à la cour, de voir le monde, et qu'on la laisserait passer tout le temps de son deuil dans la retraite.

Le comte saisit avidement cette idée. La convalescence, le deuil profond de Caroline, qu'elle portait avec raison comme pour une mère, étaient en effet d'excellents prétextes pour ne point sortir de chez elle et n'y recevoir personne pendant les premiers mois de son séjour à Berlin; et probablement son sort se déciderait en moins de temps. En attendant, elle serait à peu près ignorée dans l'hôtel de Walstein; elle n'y verrait que son père et lui-même, et ce fut peut-être ce qui le détermina le plus promptement. Tout lui parut facile, pourvu qu'il ne la quittât point, qu'il ne s'éloignât d'elle que lorsqu'il y serait obligé.

Le plus sage des hommes n'est plus qu'un homme dès qu'il est amoureux. Le comte ne trouva donc aucun obstacle. Caroline serait chez lui; il la verrait du matin au soir; et quoiqu'il la destinât toujours à celui qu'il croyait aimé, quoiqu'il fût bien décidé à cacher avec soin ses sentiments, il ne put se refuser ce bonheur, qui levait d'ailleurs toutes les difficultés pour le séjour actuel de Caroline.

Le jour du départ fut donc fixé, et la tendre Caroline le vit arriver avec transport. Elle ne pouvait plus supporter d'habiter le château de Lindorf. Son sort était décidé pour jamais; elle allait passer sa vie avec un époux adoré, et se promettait bien d'effacer, par l'excès de sa tendresse, un caprice, une erreur que son coeur désavouait et qu'elle ne pouvait se pardonner. Le comte, attentif à tous ses mouvements, s'aperçut bien qu'elle partait avec plaisir; mais il en fit honneur à sa vertu et au désir qu'elle avait d'éviter désormais tout ce qui pouvait lui rappeler Lindorf. Son estime et par conséquent son attachement pour elle en redoublèrent; mais il n'en fut que plus confirmé dans le projet de la dédommager des sacrifices qu'elle s'imposait.

Les voilà donc arrivés à Berlin. Ils descendent à cet hôtel de Walstein, que Caroline avait si fort redouté. Elle y entre à présent avec une douce émotion, qui lui paraît le prélude du bonheur dont elle va jouir. Le souvenir de ce qui se passa le jour de son mariage, de l'éloignement qu'elle témoigna à cet époux qu'elle adore actuellement; un mélange de crainte et d'espérance sur les sentiments du comte, un triste retour sur la mort de son amie, qu'elle aurait voulu avoir pour témoin de son bonheur; tout enfin contribua à l'augmenter, cette émotion qu'elle ne put cacher, et qui fit couler ses larmes. Le comte les vit, il en fut pénétré. De ce moment-là il aurait voulu la rassurer, lui confier ce qu'il méditait pour son bonheur, mais on sait les motifs qui le retenaient: il ne voulait pas lui promettre un bonheur incertain, ni même avoir à combattre sa délicatesse et sa générosité; et comment prononcer lui-même: Je veux renoncer à vous, vous céder à un autre? Ce mot eût expiré sur lèvres, et jamais il n'aurait pu le prononcer.

Le chambellan soupa avec eux, et se retira fort content d'avoir enfin installé sa fille dans l'hôtel de Walstein. Dès qu'il fut parti, le comte mena Caroline dans l'appartement qui lui était destiné depuis longtemps. A l'époque de son mariage, et lorsqu'il était loin de prévoir qu'il allait se séparer de sa jeune épouse, il l'avait fait arranger avec tout le goût et toute la magnificence possibles, et toujours il avait conservé l'espoir qu'elle viendrait l'occuper. Il était enfin réalisé cet espoir; mais de quelle manière! et dans quel moment! et combien alors il dut regretter le temps où il espérait encore!…

Voici, chère Caroline, lui dit-il en y entrant avec elle, un appartement où depuis longtemps vous êtes attendue. Caroline, qui crut voir un reproche dans ce peu de mots, baissa les yeux en rougissant et pâlissant tour à tour. Le comte, l'attribuant à un autre motif, se hâta de la rassurer. Vous y serez souveraine absolue, ajouta-t-il en lui baisant respectueusement la main, et votre ami n'entrera chez vous que lorsque vous le lui permettrez. Il se hâta de sortir. Un moment de plus, et peut-être il eût oublié ses serments et Lindorf. Amitié! s'écria-t-il en rentrant chez lui, soutiens mon courage! Caroline adorée, Caroline, Lindorf, mon ami, dites, répétez-moi que vous ne pouvez être heureux l'un sans l'autre!… Et la nuit se passa tout entière à gémir sur son sort, sur le cruel sacrifice que la vertu, ses principes, l'amitié, l'amour même, exigeaient de lui.

Caroline fut plus tranquille; mais elle dormit peu et réfléchit beaucoup.

Quoique son innocence l'empêchât de sentir tout ce que la conduite du comte avait de singulier, elle ne pouvait ignorer cependant qu'il avait le droit de partager son appartement, et elle croyait avoir trop de torts avec lui pour ne pas attribuer au ressentiment le soin qu'il paraissait prendre de s'éloigner d'elle.

Les jours suivants durent la confirmer dans cette idée. Le comte, redoutant une épreuve à laquelle il avait failli à succomber, non-seulement n'accompagnait plus Caroline dans son appartement, mais recommença comme il avait fait à Ronnebourg, avant qu'elle sût la mort de son amie, à éviter autant qu'il le pouvait, à n'entrer chez elle que lorsqu'elle avait son père et ses femmes; et dans ces moments même, il avait un air si contraint, si malheureux; il paraissait si fort redouter de la regarder, de s'approcher d'elle, qu'elle ne douta plus de son indifférence, peut-être même de sa haine.

Cette conduite, loin de l'irriter, la toucha sensiblement. Elle n'en accusait qu'elle-même et ses caprices passés. Peut-être il voulait la punir, et il en avait bien le droit; ou plutôt cet injuste éloignement qu'elle lui avait marqué si longtemps l'avait enfin révolté tout à fait contre elle. Mais les soins si tendres si soutenus du comte pendant sa maladie et dans les premiers moments de son affliction? Elle ne les attribuait plus qu'à cette générosité qui lui était naturelle, qu'à cette pitié que tout être souffrant excite dans un coeur bon et sensible; mais elle voit trop bien à présent qu'il déteste ses liens, qu'il gémit de la fatalité qui les a rapprochés. Elle se rappelle son projet d'absence et ne doute pas qu'il ne pense à l'exécuter; elle eut même un moment l'idée de le prévenir, de retourner à sa terre de Rindaw, de lui rendre, en s'éloignant de lui et de la cour, une liberté qu'elle croyait qu'il désirait avec ardeur.

Cette résolution cependant lui paraissait bien plus difficile à exécuter que lorsqu'elle lui écrivit de Rindaw qu'elle voulait y passer sa vie. Elle aime à présent; elle aime avec passion, et jamais elle n'aurait la force de s'éloigner volontairement de l'objet de toute sa tendresse: aussi ce projet fut-il aussitôt évanoui que formé. Elle y fit succéder celui de s'efforcer, par tous les moyens possibles, d'obtenir le coeur de son époux, et de lui faire oublier ses torts.

Son courage se ranima. Il est si bon, si sensible, si généreux! disait-elle en elle-même. Quand il verra combien je l'aime, pourra-t-il me refuser sa tendresse, et ne m'accordera-t-il pas au moins son amitié? Elle s'abandonne à ce doux espoir; sa confiance renaît, et dès ce moment elle mit autant de soins à rechercher le comte qu'il en mettait à l'éviter.

Il s'aperçut de ce nouvel empressement; mais il était trop loin d'imaginer qu'il pût être aimé, pour l'attribuer à l'amour. Plus les attentions et les prévenances de Caroline étaient marquées, plus elle lui paraissaient la suite d'un système de reconnaissance et de devoir que cette âme sensible et vertueuse s'était imposé.

Caroline, jeune, timide, éprouvant un sentiment qu'elle ne croyait point partagé, se reprochant et s'exagérant même ses torts passés, craignant de déplaire, par trop d'empressement, à un époux prévenu contre elle, avait souvent un air de contrainte, qui persuada toujours de plus en plus au comte qu'elle en faisait une continuelle à son coeur.

Souvent, dépitée du peu de succès de ses soins, elle se laissait aller à la tristesse la plus profonde, se renfermait chez elle, versait des larmes dont il apercevait les traces, et qui le confirmaient dans l'idée qu'elle se sacrifiait à un pénible devoir, et gémissait d'être séparée sans retour de celui qu'elle aimait.

Il l'attendait d'un jour à l'autre cet ami auquel il destinait un si grand bonheur, et ne comprenait rien à son retard. Outre le billet remis à Varner, il lui avait écrit les premiers jours de son arrivée à Berlin; et sa lettre, adressée et recommandée au banquier de Lindorf, à Hambourg, devait lui être parvenue, s'il n'était pas déjà en chemin.

Elle était plus pressante encore que la précédente. Sans s'expliquer clairement, il se servait des motifs les plus forts pour hâter son retour.

"Son propre bonheur, lui disait-il, et celui de tout ce qu'il aimait au monde, en dépendaient. Si ce n'était pas assez de le prier, de le conjurer d'arriver au plus tôt, il l'exigeait absolument de lui… Rappelez-vous, cher Lindorf, combien de fois vous m'avez donné le droit de disposer de votre sort: eh bien! je le réclame aujourd'hui ce droit que je tiens de votre amitié et peut-être d'une reconnaissance trop exaltée. Mais n'importe, je veux vous rappeler à présent tout ce que vous croyez me devoir, pour vous dire qu'il ne tient qu'à vous non-seulement de vous acquitter, mais de mettre en un instant toutes les obligations de mon côté. Je n'ai qu'un mot à ajouter: si dans un mois, au plus tard, je n'ai pas le plaisir de vous embrasser chez moi, à Berlin, vous me mettrez dans le cas de douter d'un attachement que je crois mériter, et de penser que je n'ai plus d'ami."

Cette lettre, si forte, si pressante, était restée sans réponse; il devait croire et croyait en effet que Lindorf était parti d'abord après l'avoir reçue, et ne tarderait pas à arriver.

Quoique ce moment dût être l'époque d'une séparation à laquelle il ne pouvait penser sans frémir, il l'attendait avec une sorte d'impatience, fondée sur celle d'assurer le bonheur de Caroline, et même d'être délivré de cette incertitude qui laisse errer l'âme sur des illusions qu'un instant détruit, et auxquelles le malheur même est préférable.

Eh! comment aurait-il pu se défendre de ces douces illusions? Elles devenaient chaque jour plus séduisantes, plus dangereuses: il fallait toute la modestie et toute la prévention du comte, et la lecture continuelle des lettres que Caroline lui avait écrites, pour ne pas s'apercevoir de leur réalité. Loin de se rebuter, elle était toujours plus tendre, toujours plus empressée. Il s'agissait du bonheur de sa vie: pouvait-elle marquer trop d'attachement à cet époux qu'elle avait blessé si longtemps par une injuste répugnance, auquel son coeur avait fait une infidélité? Combien de torts avait-elle à réparer, à faire oublier! Bannissant enfin toute défiance, osant tout espérer de sa tendresse et de sa persévérance, elle employait, pour le rapprocher d'elle, pour l'attacher à elle, mille petites moyens dont l'amour seul est susceptible, et auquel il sait donner tant de force.

Le comte aimait la musique avec passion: elle la cultiva avec plus de soin. Souvent elle lui demandait de l'accompagner sur la flûte ou le violoncelle, dont il jouait également bien; elle lui chantait, avec toute l'expression du sentiment, les airs les plus touchants, les plus propres à faire impression sur une âme aussi passionnée que celle du comte.

Il avait du goût et des dispositions pour le dessin; mais ses occupations l'avaient empêché de faire des progrès. Caroline, au contraire, élevée dans la retraite, s'était appliquée avec beaucoup de succès à cet art charmant, qui fait qu'on peut se suffire à soi-même; qui, malgré l'hiver, les frimas, la solitude, nous retrace les beautés de la nature, les scènes champêtres, et fixe sur la toile ces belles fleurs qu'un instant voit mourir. Elle réussissait particulièrement aux fleurs et aux paysages; c'était aussi le genre que le comte préférait. Elle s'offrit à lui donner des leçons, à le perfectionner, à diriger ses essais: en échange, elle le priait à son tour de diriger ses lectures, et les études qu'elle désirait de faire sur plusieurs objets, trop souvent négligés dans l'éducation des femmes.

Quelquefois, pendant qu'il dessinait auprès d'elle, elle lui faisait une lecture. Son habitude de lire à haute voix à sa bonne maman avait exercé ce talent, qu'elle possédait au suprême degré. Lorsqu'elle était fatiguée, le comte lisait à son tour; et, pendant qu'elle l'écoutait avec l'intérêt le plus marqué, ses mains adroites serraient des noeuds, ou nuançaient des soies pour une bourse, une veste, un porte-feuille, etc., qu'elle lui destinait. Toujours occupée de lui et des moyens de lui plaire, toutes ses actions étaient relatives à cet unique objet: elle semblait n'exister que pour lui. A chaque instant elle trouvait des prétextes pour passer dans son appartement ou pour l'attirer dans le sien; et quoiqu'elle ne vît et ne voulût voir que lui seul et le chambellan, qui soupait chez eux presque tous les soirs, elle n'avait jamais l'air d'éprouver un moment d'ennui; au contraire, elle se refusait aux sollicitations de son père pour se faire présenter à la cour, paraissait désirer de prolonger sa retraite, et disait, en regardant le comte avec timidité, qu'elle n'avait jamais été plus heureuse.

Malgré tant de preuves d'un amour qu'elle ne cherchait point à dissimuler, le comte résistait encore aux charmes dont il était environné, et au doux espoir qui s'insinuait dans son coeur. Il le repoussait avec effroi, et tremblait de s'y livrer. Combien de fois il s'arracha d'auprès d'elle avec un effort douloureux!

Non, disait-il, non, c'est impossible, je ne puis être aimé. Cette âme aimante et sensible, cette femme adorable sait donner à l'amitié…, que dis-je? peut-être à la simple reconnaissance l'expression même de l'amour: ou c'est le souvenir de son cher Lindorf qui l'anime. Sans doute c'est à lui qu'elle adresse secrètement ces attentions si touchantes, ces mots si tendres, ces regards si doux, dont je ne puis être l'objet. Ne sais-je pas qu'elle aime Lindorf, qu'elle doit l'aimer?… Cependant, s'il était vrai?… si c'était moi?… si cette cruelle résolution qui me tue me rendait le plus ingrat des hommes?… si cette félicité suprême que j'ose réserver à un autre m'était destinée par son coeur? si ce coeur était à moi? Ah! Caroline, Caroline!… Mais puis-je chercher à le pénétrer ce coeur sans la faire lire dans le mien, sans lui découvrir le feu qui me dévore? Et ne sais-je pas alors que le devoir, la compassion, la générosité dicteraient sa réponse? Ne me prouve-t-elle pas qu'elle peut tout sur elle-même, et qu'elle est prête à sacrifier, sans balancer, tous les sentiments de son coeur?

Ainsi le comte, tourmenté, combattu entre la crainte et l'espoir, faisait en même temps son supplice et celui de la tendre Caroline. Une situation aussi violente ne pouvait durer longtemps. Lindorf n'arrivait point, et le comte ne trouvait plus ni dans son amitié ni dans sa délicatesse la force de résister à sa passion, lorsque tout l'assurait qu'elle était partagée.

Un soir, le chambellan fut retenu à la cour; le comte soupa tête à tête avec Caroline. Plus tendre, plus séduisante encore qu'à l'ordinaire, si elle ne disait pas je vous aime, il n'était du moins plus possible de s'y méprendre. L'émotion, le trouble du comte, augmentaient à chaque instant; il eut cependant encore la force de se dérober, par la fuite, au danger de se trahir, de la quitter en sortant de table; mais ce fut le dernier effort de sa raison.

Rentré chez lui, il réfléchit sur sa position, sur son amour, sur ses droits, sur la conduite de Caroline. — Non, disait-il, non, ce n'est point une illusion, je suis aimé, je ne puis plus en douter. Si je touche sa main, je la sens trembler dans la mienne; elle la serre doucement, comme pour me retenir auprès d'elle. Quand je la quitte, ses yeux me suivent tristement: ce soir même, oui, j'ai cru le voir, ils se sont mouillés de quelques larmes. L'expression du sentiment le plus tendre animait tous ses traits; et j'ai pu m'éloigner! et je ne suis pas tombé à ses pieds! je ne lui ai pas dit que je l'adore! je n'ai pas tout tenté pour l'engager à me confirmer mon bonheur et cet amour dont tout m'assure!….

Cette idée ne s'était jamais présentée à lui avec autant de force et de certitude. Elle l'enflamme au point que, n'écoutant plus que cet espoir qui le séduit, il se décide à retourner auprès d'elle, à lui faire l'aveu de son amour, à obtenir d'elle celui dont il se croit certain. Ses serments, sa résolution, ses projets, tout disparaît, tout s'anéantit; il oublie que Lindorf existe; il ne voit plus que Caroline, sa Caroline qui est à lui, unie avec lui, dont il est aimé, et qu'aucun mortel sur la terre n'a le droit de lui disputer.

Il est déjà dans son appartement: il ne la voit pas encore; mais il entend les sons de sa voix touchante et de sa guitare. Il s'approche, sans faire de bruit, d'une porte vitrée qui le séparait d'elle, et qui n'était pas même entièrement fermée: elle conduisait dans un petit cabinet charmant, que Caroline aimait de préférence. Elle s'y retirait quand elle voulait être seule et tranquille; et tous les soirs elle y passait une demi-heure, avant de se coucher, à lire ou à faire de la musique. Ce soir-là elle chantait devant son feu, déshabillée à demi, penchée sur un fauteuil, en s'accompagnant faiblement de sa guitare. L'air qu'elle chantait était doux et triste; il paraissait l'affecter beaucoup. De temps en temps elle s'interrompait, passait sa main ou son mouchoir sur ses yeux, et recommençait avec une voix plus altérée.

Le comte croyait connaître tous les airs qu'elle savait et qu'elle aimait; et celui-ci était nouveau pour lui. Il prête l'oreille, s'efforce d'entendre les paroles; elle chantait si bas, qu'il ne saisit d'abord que quelques mots. Celui de Caroline, qui finissait une ligne, le frappa. Il écoute avec plus d'attention encore; enfin il parvient à entendre ces quatre vers qui terminaient un couplet:

Mais puis-je me flatter encore?

Non, l'espoir s'éteint dans mon coeur.

Toi qui me fuis, toi que j'adore,

Où veux-tu chercher le bonheur?

L'expression et l'attendrissement marqués avec lequel elle chantait prouvaient assez qu'elle pensait à quelqu'un; mais était-ce à lui? était-ce à Lindorf? Le doute, la défiance, rentrent dans son coeur. Il écoute, il regarde, et bientôt il n'a plus même le triste bonheur de douter.

Caroline avait posé sa guitare sur ses genoux, et détachait de son cou une légère chaîne d'or qu'elle portait toujours, et que le comte avait prise jusqu'alors pour un simple ornement. Il voit avec surprise qu'il servait à suspendre un portrait caché dans son sein. Trop éloigné pour en distinguer les traits, il put voir cependant, quand elle l'approcha de la lumière, que c'était celui d'un homme avec l'uniforme des gardes: c'est donc celui de Lindorf.

D'abord Caroline le regarde avec attention; puis elle le presse contre son coeur, contre ses lèvres, avec un mouvement passionné; des larmes coulent sur ses joues: il en tombe une sur le portrait; elle l'essuie avec précaution, le regarde encore en soupirant, le pose sur la table à côté d'elle, reprend sa guitare, et chante sur le même air ce couplet, que le comte entendit distinctement:

Tu deviendras mon bien suprême,

O le plus chéri des portraits!

Tiens-moi lieu de celui que j'aime;

Viens du moins me rendre ses traits.

Mais puis-je m'abuser encore?

J'ai ses traits, je n'ai plus son coeur.

Toi qui me fuis, toi que j'adore,

Où veux-tu chercher le bonheur?

Quand elle l'eut fini, elle reprit son portrait, lui donna encore un baiser, le rattacha autour de son cou, en disant, avec un petit mouvement de tendresse mêlée de dépit: "Pour toi, tu ne me quitteras jamais;" et, prenant sa lumière, elle passa dans sa chambre à coucher, après avoir sonné ses femmes, sans regarder même du côté de la porte vitrée.

Le bruit qu'elle fit en sortant, l'obscurité où elle laissa le comte, le tirèrent de l'espèce d'anéantissement dans lequel il était plongé. Ce moment était affreux pour lui; il détruisait les douces espérances qu'il avait osé former; il lui enlevait sans retour toute idée de bonheur; il le replongeait dans le néant à l'instant où il croyait jouir de la félicité suprême. Toujours généreux cependant, même au comble du désespoir, son premier mouvement, lorsqu'il fut un peu revenu à lui-même, fut de pénétrer également auprès de Caroline, non plus pour lui parler de lui, mais pour lui assurer qu'elle allait revoir Lindorf, être libre de s'unir avec celui qu'elle aimait; mais ses femmes entrèrent chez elle, et l'empêchèrent d'exécuter ce projet. Il sentit bientôt qu'il serait au-dessus de ses forces de la revoir, de lui parler, de lui dire qu'il allait la quitter pour toujours; ce moment eût été le dernier de sa vie, ou peut-être, s'il l'avait revue, loin de la céder à celui qu'elle aime, il aurait eu, dans son délire, la cruauté d'en exiger le sacrifice.

Non, il ne la reverra point; il ne peut, il ne doit pas la revoir. Il trouvera dans sa vertu le courage de la fuir, de lui rendre sa liberté; mais il n'a pas celui de lui faire un éternel adieu, de résister à un seul de ses regards, dont il n'avait que trop éprouvé le danger. Il rentra donc chez lui, et passa quelques heures dans l'agitation la plus cruelle, ne sachant à quel parti s'arrêter, ni qui l'emporterait de l'amour ou de la générosité, de lui-même ou de Lindorf.

Il écrivit dix lettres à Caroline. Dans l'une il réclamait ses droits, et s'efforçait de l'attendrir en sa faveur; un instant après, détestant cette tyrannie, il la déchirait et en recommençait une nouvelle, où il lui faisait un éternel adieu sans lui parler de ses sentiments. Quoi! disait-il en la déchirant encore, elle ne saurait pas même que je l'adore, et je mourrais loin d'elle sans exciter seulement sa pitié! Alors il peignait sa passion en traits de feu; il lui répétait combien le sacrifice qu'il faisait était affreux pour lui. Sentant ensuite à quel point cette idée empoisonnerait son bonheur, il tâchait d'écrire une lettre plus modérée et n'y pouvait réussir; cependant, à force d'exhaler sur le papier les différents sentiments qui l'agitaient, il se calma assez pour prendre une résolution ferme et décidée.

Ce fut celle d'aller, dès le matin, au lever du roi, que l'aurore ne trouvait jamais dans son lit, et chez qui il pouvait entrer à toute heure, d'obtenir de lui, sans différer, la cassation de son mariage, de l'envoyer de suite à Caroline, et de partir de Potsdam pour sa terre de Walstein, d'où il prendrait des arrangements pour un plus long voyage.

Plus il réfléchit à sa position actuelle, à la passion dont il est tourmenté, à celle qu'il suppose à Caroline, plus il persiste dans ce projet. Il en vient même à regretter de ne l'avoir pas exécuté dès son arrivée à Berlin, et de s'être laissé entraîner au plaisir de vivre avec Caroline. Depuis longtemps, pensait-il, elle serait heureuse et tranquille, et j'aurais peut-être été moins malheureux. Je n'aurais pas connu ce charme enchanteur répandu dans ses moindres actions, cette amitié si séduisante, si dangereuse, que j'osais prendre pour de l'amour, et qui pourrait m'en tenir lieu si j'ignorais qu'elle aime ailleurs et qu'elle gémit en secret. Elle gémit, elle… Caroline, celle pour qui je donnerais mille vies; et j'hésite à lui sacrifier mon bonheur!

Cette idée lui rendit tout son courage; il lui écrivit ou plutôt il commença la lettre qu'il voulait achever lorsqu'il aurait obtenir le divorce.

Il écrivit ensuite au chambellan pour motiver cet événement de manière qu'il ne pût l'imputer à sa fille ni à Lindorf, qui devait naturellement arriver au premier jour. Il mit ces lettres dans son portefeuille, et prit avec son valet de chambre tous les arrangements nécessaires pour son voyage.

Comme il ne comptait pas revenir à Berlin, il passa le reste de la nuit à mettre en ordre différents papiers et plusieurs choses qu'il voulait emporter avec lui. Dès que le jour parut, il partit pour Potsdam, où le roi était alors, et lui demanda une audience secrète.

Que faisait alors la pauvre Caroline? Elle sortait d'un doux sommeil qui avait calmé ses chagrins de la veille, et s'impatientait déjà revoir ce cher et cruel époux qui la fuyait, et qu'elle avait toujours espéré de ramener à force de persévérance. Depuis quelque temps même, elle se flattait d'y avoir réussi, et ne trouvait presque plus rien d'extraordinaire dans sa conduite. Il paraissait se plaire avec elle; il la quittait peu dans la journée; il avait pour elle ces attentions, ces petits soins qui n'appartiennent qu'à l'amour. Souvent elle remarqua les regards passionnés qu'il jetait sur elle; une fois, elle le surprit baisant avec ardeur une natte de ses cheveux qu'il lui avait demandée. Que fallait-il de plus à Caroline? Elevée dans la plus parfaite innocence, n'ayant jamais eu de liaison ni de conversations qu'avec la chaste chanoinesse, n'ayant lu que des livres qu'elle lui donnait, elle était heureuse de voir son époux, de l'entendre, de savoir qu'elle était aimée, de passer sa vie auprès de lui; et quand il la quittait le soir, le seul chagrin d'être séparée de lui jusqu'au lendemain faisait couler ses larmes; c'étaient aussi les seuls moments où elle doutait de sa tendresse. Car enfin, disait-elle, il ne tenait qu'à lui de rester; nous aurions encore un peu causé, un peu lu, un peu fait de musique, et demain, à mon réveil, j'aurais eu le plaisir de le voir tout de suite. Ne pouvait-il pas dormir dans ma chambre tout comme dans la sienne? Ah! si j'osais le lui dire! Mais sans doute il n'aime pas autant à être avec moi que j'aime à être avec lui. — Alors ses pleurs coulaient sans qu'elle sût pourquoi; elle regardait son petit portrait, le baisait, lui disait ce qu'elle n'osait dire à l'original, le remettait dans son sein, allait se coucher avec lui; et le lendemain, en revoyant le comte, elle ne pensait plus qu'au plaisir de le voir.

C'était à peu près là son histoire de tous les soirs; mais la veille, elle avait été plus émue qu'à l'ordinaire et par la présence du comte et par son trouble, et surtout par cette prompte retraite à laquelle elle ne s'était pas attendue. Pour la première fois, elle pensa qu'il y avait quelque chose de bien singulier dans la conduite de son époux. Tant d'inégalités, de contrariétés, devaient enfin la frapper. Est-elle aimée? ne l'est-elle pas? Elle cherche à se rappeler tout ce qui peut l'éclairer sur les sentiments du comte, tout ce qui s'est passé depuis son arrivée à Ronnebourg. Une romance qu'elle y avait composée dans le temps où il l'évitait, où elle s'était crue haïe de lui, lui revient dans l'esprit et l'attendrit; elle la chante, et son attendrissement redouble.

C'est dans ce moment que le comte l'avait surprise, et malheureusement à la fin de la romance. La voici telle qu'elle était.