EN AVANT!
La première période d’entraînement se termina à Amherst, N.-E. vers le milieu de mai 1915, et le matin du 20, le 22ème défila fièrement par les rues de la petite ville, au milieu des manifestations sympathiques de la population, pour monter dans le convoi de chemin de fer qui devait l’emmener vers Halifax—et vers l’Angleterre. Le trajet d’Amherst à Halifax n’est pas long, et il n’était pas six heures du soir que le bataillon était déjà installé confortablement à bord du “Saxonia”, qui se mit en marche aussitôt et sortit lentement du port d’Halifax aux accents du “O Canada” et salué par les acclamations de la foule massée sur les quais et sur la rive. Le coeur un peu serré, les jeunes soldats regardaient s’effacer les rives de ce Canada que tous ne reverraient pas, et peut-on les blâmer de quelques instants de profonde et grave émotion? Mais ce n’était qu’un nouvel aspect du sacrifice, ils en renouvelèrent l’acceptation en une fervente prière et retrouvèrent bientôt leur entrain, qui ne devait plus les quitter de toute la traversée. Celle-ci fut dépourvue d’incidents sérieux et s’acheva le 30 mai, date à laquelle on atteignit la côte anglaise, à Westenhangar. Le même soir, le bataillon se dirigeait à pied, par les routes anglaises bordées de haies parfumées de fleurs printanières, vers le camp de East Sandling où ils devaient terminer leur entraînement.
Le camp de Sandling est situé sur un plateau élevé entouré de jardins fleuris et de bosquets verdoyants. Dans ce décor éminemment pacifique les hommes se mirent pourtant sans retard à apprendre les dernières roueries du métier de la guerre: signaux, creusage de tranchées, exercice à la baïonnette, lancement de bombes et de grenades, simulacres d’assauts auxquels prenaient également part d’autres détachements de la 5ème brigade, rien ne manquait pour donner l’illusion de la “vraie guerre” et y accoutumer ceux qui devaient prochainement y prendre une part si glorieuse. Les hommes goûtaient pleinement cette vie d’activité et ne se tenaient plus de hâte de traverser la France; aussi donnaient-ils toute leur attention à leurs études et firent-ils des progrès rapides et soutenus, sous la direction d’instructeurs compétents ayant fait du service actif à la ligne de feu.
A plusieurs reprises pendant sa période d’entraînement, la 2ème division fut passée en revue par quelques-uns des chefs militaires et des hommes publics les plus distingués de l’Angleterre, y compris Sa Majesté le Roi. Ces personnages ne pouvaient manquer d’accorder une attention spéciale au bataillon Canadien français, et leur inspection se faisait encore plus précise en arrivant dans les rangs des nôtres; mais ceux-ci n’avaient rien à craindre et la fierté de leur race et les glorieux souvenirs de leurs ancêtres se faisaient sentir dans la correction de leur tenue et la précision martiale avec laquelle ils exécutèrent les différents mouvements de la parade. Les critiques les plus exigeants se déclarèrent enchantés d’eux, et l’on eut de plus en plus l’impression que l’on pouvait s’attendre à de grandes choses de la part des fils du vieux Québec.
Au mois de septembre la 5ème brigade atteignit la fin de son entraînement. Chacune de ses parties, régiments et bataillons, avait reçu depuis près d’une année toute la science et acquis toute l’endurance que l’on pouvait désirer et les hommes étaient maintenant familiers avec les armes les plus étranges de la guerre moderne: bombes, grenades à fusils, mitrailleuses, projecteurs de gaz, etc., etc., et l’on pouvait sans crainte les aligner à côté de leurs prédécesseurs en France. C’est à ce moment qu’on leur distribua l’équipement Webb, adopté par toute l’armée impériale. C’était un signe de départ prochain dont les hommes furent enchantés. En effet, le soir du 15 septembre, le 22ème et quelques autres bataillons de la 5ème brigade s’embarquaient pour Boulogne, où ils arrivèrent sans incident; et après un bref repos, un convoi de chemin de fer français les emmena vers Saint-Omer.