MAUVAIS ARTISAN

C'est le samedi soir. Au sein d'une chaumière,

Où pénètre le froid, quatre jeunes enfants

Se pressent, tout pâlis, aux genoux de leur mère;

L'âtre n'a plus de feu, la table d'aliments.

«J'ai faim! J'ai froid!» Ces mots, mêlés de pleurs étranges,

Résonnent comme un glas dans ce foyer malsain;

Et la mère répond: «Ne pleurez pas, mes anges,

Votre père bientôt vous donnera du pain...»

Mais l'horloge là-haut sonne déjà dix heures,

Et le père et le pain surtout n'arrivent pas!

La marmaille, apaisée un instant par des leurres,

Saute à faire crouler le parquet sous ses pas...

«J'ai faim! J'ai froid! du feu!» Ce chant de la misère--

Douloureuse clameur--retenti de nouveau.

L'un des jeunes martyrs sollicite sa mère

De réduire en brasier les planches du berceau...

Écoutez! au dehors des voix sourdes murmurent:

Aux malheureux sans doute on vient porter secours.

Prêtez l'oreille encor! mais qu'est-ce? ces voix jurent

Et maudissent le Dieu qui veille sur nos jours!...

Qui donc ose approcher, le blasphème à la bouche,

Du seuil où la misère étend son voile noir?

--Ce sont deux artisans, avinés, l'oeil farouche,

Qui traîne sur le sol un homme affreux à voir.

Et cet homme est le chef de la pauvre famille--

C'est le père annoncé tantôt comme un sauveur!--

Voyez-le, sous les feux de la lune qui brille,

Étendu sur le seuil sans voix et sans vigueur!

La femme ouvre la porte, et, tremblante, s'empresse

Auprès du malheureux dont les traits sont flétris;

Paraissant oublier sa peine et sa détresse,

Elle lui parle même avec un doux souris!

L'ivrogne veut répondre à ces élans sublimes,

Mais de profonds soupirs entrecoupent sa voix.

A leur tour ses enfants, ou plutôt ses victimes

Lui demandent du pain, des vêtements, du bois!

Hélas! pauvres petits, votre prière est vaine!

Vains aussi vos sanglots, vos plaintes, vos douleurs!

Car votre père à mis l'argent de la semaine

Au cabaret... Séchez ces inutiles pleurs!

Que dis-je? oh, non, pleurez! et les nombreuses larmes,

Que votre âme innocente en priant versera,

Toucheront votre père--Employez donc ces armes,

Et la victoire, enfants, un jour vous restera!

Du mauvais artisan cet ivrogne est l'image,

Car l'ivresse affaiblit les coeurs les plus vaillants;

Elle étend sur notre âme un lugubre nuage

Qui lui cache du ciel les horizons brillants;

Elle éloigne l'époux du foyer domestique,

Où longtemps il goûta la joie et le bonheur,

Et lorsqu'il y revient, sombre et mélancolique,

Il porte sur le front le sceau du déshonneur!

Ce homme était jadis un artisan modèle;

On vantait sa sagesse et son habileté;

Au dur labeur jamais il n'était infidèle,

Et c'est là qu'il puisait la force et la santé.

Mais quelle affreuse chute! En moins de trois années,

Il a perdu la foi, l'énergie et l'amour!

Il donne au cabaret le fruit de ses journées,

Pendant qu'à sa demeure on souffre nuit et jour...

Le monde quelquefois repousse avec malice

L'enfant qui, tout en pleurs, lui tend sa maigre main;

«Quoi! te faire l'aumône? encourager le vice

«De ton père, un ivrogne?.... Éloigne-toi, gamin...»

Ce langage est cruel, déraisonnable, impie--

Faire expier au fils le crime des parents!--

Rappelons-nous ces mots du maître de la vie:

«Laissez venir à tous les petits enfants!»

Ah! ne laissons jamais à leur sort misérable,

Ces enfants dont le père est parfois un bandit;

Mais faisons-les plutôt asseoir à notre table

En leur donnant le pain du corps et de l'esprit.

Nos bienfaits trouveront mille échos dans leur âme--

Leur âme si sensible aux élans généreux--

Et, plus tard, la vertu--cette céleste flamme--

Réchauffera leurs coeurs en les rendant heureux.

Du mauvais artisan et de ses habitudes

Il ne leur restera qu'un pâle souvenir.

Joyeux, ils rempliront les tâches les plus rudes,

Sous le regard de Dieu, sans craindre l'avenir!

1er octobre 1889