SACHONS LUTTER!
A. M. C. A. GAUVREAU, membre de l'Académie des Muses Santones.
Toute vie est un flot de la mer de douleur.
Leur amertume un jour sera ton ambroisie,
Car l'urne de la gloire et de la poésie,
Ne se remplit que de nos pleurs!
L'autre soir, accoudé sur le bord de ma table,
La cigarette aux dents et la plume à la main,
J'essayais de ravir à ma muse indomptable
Des vers que je voulais risquer le lendemain.
Mais, hélas! la cruelle avec indifférence
Accueillait les soupirs s'exhalant de mon coeur,
Et, malgré mes appels et ma persévérance,
Ne daignait m'accorder qu'un «silence moqueur.»
Alors, en grommelant, je rejetai ma plume
Que j'avais pris la peine, entre vingt, de choisir!
Ma foi, j'aurais troqué mon luth contre l'enclume
Que l'artisan du coin fait vibrer à loisir...
Je vouais à Pluton l'objet de ma tendresse--
La muse qui m'avait tant de fois consolé--
Quand l'on vint me remettre un chant, à mon adresse,
Que votre lyre avait, la veille, modulé.
«Sachons lutter!» Tel est le titre du poème
Où votre âme meurtrie épanche ses douleurs,
Implorant la pitié pour le malheureux même
Dont le fol égoïsme causé vos malheurs!
L'égoïsme a chassé l'ange de l'espérance
Qui berçait votre esprit du rêve le plus beau;
Il ne vous reste plus que l'amère souffrance,
Aussi lourde à porter qu'un marbre de tombeau!
Ah! votre coeur croyait--avec raison sans doute--
Que l'homme parvenu doit être bienfaisant,
Quand le hasard, un soir, plaça sur votre route
Un sot que la fortune a rendu méprisant!
Votre coeur ignorait qu'ici-bas, en grand nombre,
Il est des êtres vils au visage de saint
Qui se cachent parfois, comme un serpent dans l'ombre,
Pour lancer le dard qui perce notre sein...
Comme vous j'ai souffert de la malice humaine;
De vieux amis j'ai vu l'affreuse trahison;
D'illustres vaniteux j'ai mérité la haine,
M'étant permis de rire un peu de leur blason...
Et pour avoir, jadis, proclamé que ma race
Secouerait tôt ou tard l'insupportable affront
De vivre sous le joug, j'ai payé cette audace
De lèse-loyauté... mais je tiens haut le front!
Barde, vous l'avez dit: «Il faut souffrir, pleurer.
La souffrance à tout front doit mettre son empreinte
Et toujours et sans cesse et devra durer
Et pas un n'est exempt de sa fatale étreinte.»
Mais ne désespérons ni de Dieu ni des hommes:
Dieu récompense un jour ceux qui savent lutter,
Et nous, pauvres humains--dieux tombés que nous sommes--
Si nous causons des torts, sachons les racheter!
Avril 1887