SUR L'ALBUM DE MLLE D. M...

Le souvenir c'est tout;

C'est l'âme de la vie.

J'aime souvent, l'oeil perdu dans l'espace,

A remonter l'échelle d'or du temps;

Je vois alors, comme une aube qui passe,

L'éclair serein de mes premiers printemps.

Et j'aperçois la pauvre maisonnette

Où je naquis et coulai d'heureux jours,

Les beaux enfants à la figure honnête

Qui me juraient de m'estimer toujours!

Nous descendions la pente de la vie,

Insoucieux des heures à venir;

Et pensions, dans notre étourderie,

Que le bonheur ne peut jamais fuir!

Hélas! pourtant (penser qui me chagrine)

Dieu moissonna mes amis tour à tour...

Je m'inclinai devant sa loi divine,

Car je compris pour l'enfant son amour.

Huit ans plus tard, je rencontrai vos frères--

Que le hasard sur ma route avait mis--

En entendant leurs paroles sincères,

Je m'écriai: soyons toujours unis!

Leur amitié fut l'écho de la mienne:

Nous étions faits, je crois pour nous aimer!

Et leur gaîté--leur gaîté canadienne--

Sut de tout temps me plaire et me charmer.

Souvent le soir, aux lumières de l'âtre,

Nous prenions part à des festins joyeux,

Où notre esprit, ironique et folâtre,

Faisait la guerre aux sujets sérieux!

Oui, nous fêtions à la bonne franquette,

Comme fêtaient nos aimable aïeux;

Nous nous moquions de l'absurde étiquette

Que le mondain s'impose en certains lieux.

Vous étiez jeune alors, mademoiselle:

L'on vous montrait encor le B-A: ba!

Vous ne rêviez que de poupée et dentelle,

Que ruban rose et succulent baba...

Mais, aujourd'hui, (Dieu, que le monde change!)

Vous n'êtes plus la «p'tite» d'autrefois;

Vous possédez la sagesse d'un ange;

Vous êtes grande et savante à la fois!

Vous avez eu--superbe récompense--

A l'examen une médaille d'or:

C'est le fruit mûr d'une belle semence,

Oh! gardez-la, comme on garde un trésor!

Sur votre front rayonne l'allégresse:

Rendez-en grâce au divin Créateur;

Demandez-lui, pour unique richesse,

D'éterniser en vous tant de bonheur!

25 août 1882.

A MADAME B...
CANTATRICE

(Vers écrits sur un album au-dessous d'une pièce signée: N. Legendre.)

Madame, si, comme Legendre,

J'étais un pur littérateur,

Et si j'avais votre voix tendre

Qui charme l'oreille et le coeur,

Je chanterais la Canadienne

Au front rayonnant de candeur,

Je chanterais cette gardienne

De notre foi, de notre honneur.

Mais, hélas! je n'ai qu'une lyre

Peut-être indigne de ce nom

Qui ne saurait jamais redire

Les vertus de cette Ève; oh! non...

Septembre 1885.