LA NOUVELLE ÉGLISE SAINTE-GENEVIÈVE.

Lorsqu'en 1744 on reconstruisit le cloître de Sainte-Geneviève, prêt à tomber en ruines, quelque indispensable que fût cette reconstruction, l'état de dégradation complète dans lequel étoit l'église demandoit peut-être des réparations encore plus urgentes. Toutefois l'abbé et les chanoines attendirent jusqu'en 1754 pour présenter au roi une requête, dans laquelle, après avoir peint le délabrement toujours croissant de cet édifice, délabrement devenu tel à cette époque qu'il menaçoit la sûreté des fidèles, ils démontroient la nécessité de bâtir une église nouvelle, et l'impossibilité où ils étoient de le faire sans de puissants secours. Leur demande fut favorablement accueillie; on saisit même avec empressement cette occasion d'élever enfin dans Paris un monument digne de la patronne d'une ville aussi célèbre. Le roi parut regarder une telle entreprise comme une chose qui devoit contribuer à illustrer son règne; et, pour assurer aux frais considérables qu'elle alloit entraîner un fonds suffisant et invariable, on établit sur les billets de loterie un impôt d'un cinquième, dont le produit fut entièrement réservé à la reconstruction de l'église de Sainte-Geneviève. Le terrain qu'on lui destina fut béni par l'abbé le 1er août 1758; et l'église souterraine qu'il fallut bâtir, quoique retardée par les obstacles qu'offrit le peu de solidité du terrain[300], fut achevée dans l'année 1763. L'église supérieure étoit déjà élevée à une certaine hauteur, lorsqu'en 1764 Louis XV vint solennellement y poser la première pierre.

Cette église fut commencée sur les dessins et sous la conduite de J. G. Soufflot, architecte. Cet artiste, qui venoit d'achever ses études en Italie, changea, dans la disposition générale et dans l'ordonnance de cet édifice, le système d'architecture alors en usage à Paris: il employa des colonnes isolées et d'un grand diamètre, tant à l'extérieur qu'à l'intérieur, et présenta un plan dont la nouveauté, la grâce et la légèreté réunirent tous les suffrages: l'effet en fut tel, qu'on alla jusqu'à croire qu'il avoit surpassé dans cette composition tout ce que les Grecs et les Romains ont produit de plus élégant et de plus magnifique.

Ce plan consiste en une croix grecque de trois cent quarante pieds de long y compris le péristyle, sur deux cent cinquante de large hors œuvre[301], au centre de laquelle s'élève un dôme de soixante-deux pieds huit pouces de hauteur, que supportoient intérieurement quatre piliers si légers, qu'à peine apercevoit-on leurs massifs au milieu du jeu de toutes les colonnes isolées qui composent les quatre nefs de la croix[302]. Ce système de construction élégante et légère est continué dans les voûtes de l'édifice, où l'on a pratiqué des lunettes évidées avec beaucoup d'art, et qui donnent en quelque sorte l'apparence de la délicatesse gothique à ces voûtes circulaires, opposées les unes aux autres dans des sens différents, et produisant, par le passage et les oppositions de la lumière, des effets agréables et variés. Que l'on ajoute à cela la fraîcheur d'une exécution toute nouvelle, la blancheur et l'éclat d'une pierre fine et choisie, une distribution heureuse d'ornements de sculpture, on pourra se faire une idée du spectacle ravissant dont on jouit pendant quelques mois, lorsque les échafauds qui avoient si long-temps masqué ces voûtes disparurent, et laissèrent se développer tout ce bel ensemble d'architecture[303]. On peut dire que Paris entier se porta dans la nouvelle église: l'enthousiasme étoit à son comble, et Soufflot passoit déjà pour avoir conçu et exécuté le plus beau monument de l'architecture moderne. Il ne restoit plus à faire que le pavement en marbre, dernière opération qui alloit achever de donner à cette basilique la richesse convenable, et dessiner avec plus de netteté les lignes de ce plan magnifique, lorsque des fractures multipliées, commençant à se manifester aux quatre piliers du dôme et aux colonnes les plus voisines, jetèrent l'alarme, et firent connoître que le poids et la poussée de cette masse, suspendue sur de trop frêles soutiens, agissoient déjà depuis long-temps, et par leur chute soudaine menaçoient d'écraser tout l'édifice.

Il fallut donc, et sans perdre un moment, renoncer à la jouissance que procuroit ce beau spectacle d'architecture, jouissance commune en Italie, mais très-rare en France, et encombrer de nouveau par des cintres, des étais, des échafauds, un monument que l'on avoit pu croire achevé, après un travail non interrompu de plus de quarante années, et une dépense de plus de quinze millions.

Le mal que l'on venoit de reconnoître avoit déjà été prévu et annoncé depuis long-temps par d'habiles constructeurs; et plusieurs causes avoient concouru à le produire. 1o Le peu d'empatement que présentoient les masses des quatre piliers du dôme aux parties supérieures, trop étendues en superficie; 2o le procédé vicieux adopté pour la pose des pierres dont ces piliers étoient formés; 3o l'ébranlement causé à la masse entière de l'édifice pendant le ragrément de toutes les parties de l'intérieur[304]; 4o la qualité aigre et cassante de la pierre employée à la construction de ces piliers, qui, bien que très-dure, se fend et s'écrase ensuite facilement sous la charge.

On s'assura du reste que les fondations étoient bonnes, et n'avoient point tassé d'une manière sensible; que l'église souterraine, dont le sol est à dix-huit pieds au-dessous de celui de la nef supérieure, étoit construite de manière à résister à la pression et à tout le poids des constructions supérieures; que le dôme et les trois coupoles dont il est couvert offroient la même solidité dans leur construction; que nul effet fâcheux ne s'y étoit manifesté, malgré la rupture des pierres des piliers intermédiaires au dôme et à l'église basse, en sorte qu'il fut bien constaté que la construction vicieuse de ces piliers étoit la seule cause du mal.

Ces points bien reconnus, le problème à résoudre étoit de trouver les moyens de prévenir les accidents et l'accroissement du tassement, sans nuire au système de décoration intérieure, et sans addition de massifs, de piliers ou de colonnes, dont l'effet eût été de détruire l'harmonie du plan et l'heureux effet des voûtes. La direction de ces travaux, tant pour l'étaiement que pour les réparations et additions de résistance jugées nécessaires, fut confiée à M. Rondelet, qui n'a point cessé d'en suivre l'exécution depuis l'année 1770; qui a présidé lui-même à la construction des trois coupoles, avec un soin et une intelligence auxquels on ne sauroit donner trop d'éloges, ne négligeant rien de ce qui pouvoit compléter et présenter dans tous ses développements possibles la conception de Soufflot.

Les opérations combinées de cet habile constructeur, tant pour l'étaiement des arcades au moyen de doubles cintres de sa composition, exécutés partie en charpente et partie en maçonnerie, que pour remplacer les pierres cassées, sans causer d'ébranlements ni de secousses, sans aucun refoulement dangereux, ont conservé ou plutôt rendu aux arts et à la piété des fidèles ce monument du dernier siècle, sans que la décoration primitive en ait été sensiblement altérée.

Mais quel que soit l'heureux résultat de cette restauration, l'église de Sainte-Geneviève mérite-t-elle d'être considérée comme un chef-d'œuvre de l'art; et la réflexion ne doit-elle pas un peu diminuer de l'admiration qu'elle inspira d'abord? Ne se mêle-t-il point quelques défauts aux beautés supérieures dont on fut frappé à la première vue? C'est ce qu'il convient d'examiner.

Il n'est sans doute, dans l'aspect général de Paris, aucun point de perspective plus élégant et plus majestueux que cette belle colonnade du dôme, s'élevant avec sa coupole sur toute la partie sud-est de la ville, et se groupant avec les maisons et les monuments des quartiers Saint-Marcel et Saint-Benoît; mais si l'on s'approche pour considérer en détail ce qui a tant frappé dans l'ensemble, ce dôme et la combinaison de sa masse avec celle du portail ne satisferont plus au même degré le connoisseur d'un goût délicat et sévère: on trouvera qu'il ne repose pas avec assez de grandeur et d'harmonie sur l'attique qui lui sert de soubassement; que sa base, trop rétrécie, est loin d'offrir cette masse imposante et vigoureuse que présentent à l'extérieur les mosquées de Constantinople et même les dômes de Saint-Pierre de Rome et de Saint-Paul de Londres; enfin que les colonnes du dehors, fuselées par des mains barbares, ont été tellement amaigries dans leur partie inférieure, qu'une faute aussi grossière ne peut provenir que d'une erreur considérable dans l'appareil.

Si l'on porte ensuite ses regards sur le portail, on ne peut disconvenir qu'il ne présente un parti noble et grand: un seul ordre, couronné d'un fronton d'une immense proportion, rappelle d'abord le portique du Panthéon à Rome, dont Soufflot a visiblement voulu produire une imitation sur une plus grande échelle: heureux si la prétention de faire mieux que son modèle, de rendre plus parfaite encore cette belle production de l'antique, ne l'eût jeté dans des erreurs dont le résultat a été d'en altérer les admirables proportions! Que de fautes il a faites qu'il étoit si facile d'éviter! On est d'abord choqué de la maigreur de ses entrecolonnements, et l'on voit aussitôt que ce défaut n'existeroit pas s'il eût placé deux colonnes de plus sous le fronton, au lieu de les reléguer en arrière-corps aux angles du péristyle[305]. Groupées dans ce petit espace d'une manière confuse, elles ont en outre l'inconvénient de produire des ressauts et des profils multipliés qui tiennent au style vicieux de l'école, et présentent une disparate désagréable dans un monument où l'on a voulu imiter la simplicité de l'antique.

On ne peut nier aussi que la hauteur du fronton ne soit excessive: sa masse semble disputer avec celle des colonnes, et les écraser de son poids énorme[306]. Les chapitaux trop allongés et les revers pesants des feuilles doivent paroître d'une forme bien lourde et bien grossière si on les compare avec la proportion mâle et la taille savante des chapitaux du Panthéon. Les cannelures des colonnes manquent de pureté dans leurs profils; les ornements qui décorent ce péristyle sont d'un mauvais choix; en un mot ce portail, dans sa masse et dans ses détails, ne présente qu'une copie dégénérée du plus noble modèle.

«On ne peut le dissimuler, dit l'habile architecte à qui nous avons emprunté la plus grande partie de ces idées[307], Soufflot n'avoit point assez approfondi l'étude de l'antique dans le portique dont il vouloit reproduire l'effet. On doit lui savoir gré sans doute de n'avoir employé qu'un seul grand ordre, de s'être affranchi de la vieille routine, en offrant cet aspect majestueux de colonnes isolées et d'un grand diamètre; mais il faut le blâmer de n'avoir pas suivi les justes proportions de ce système antique qu'il vouloit faire revivre. Peut-être seroit-il plus juste de l'en plaindre: car on peut dire que, sous le rapport de ce genre d'étude, l'art étoit encore chez nous dans l'enfance; on avoit encore cette fausse idée qu'il falloit apporter ce que l'on appeloit du goût dans le perfectionnement de ces rigides proportions, et ajouter de la grâce à ces formes sévères. Une présomption mal entendue ne les plaçoit point au premier rang qui leur appartient; on n'avoit point encore moulé ces beaux ornements dont la collection choisie brille dans nos musées, et l'on pensoit qu'il suffisoit d'un dessin ou de l'œuvre de Desgodets, pour recréer à l'instant tous ces beaux détails des monuments de l'ancienne Rome. Quant à ceux de la Grèce, ils n'étoient absolument connus que de nom. Imbus de semblables préjugés, et privés d'éléments aussi nécessaires, les artistes d'alors étoient sans doute dans l'impossibilité de mieux faire; on ne peut faire un crime à Soufflot de n'avoir pas su ce que tout le monde ignoroit à l'époque où il bâtissoit, et ces fautes, qu'il n'eût pas faites dans un temps meilleur, sont absolument indépendantes de son talent[308]