LES CARMÉLITES.

La maison qu'habitoient ces religieuses avoit été autrefois un prieuré que les anciens titres nomment indifféremment Notre-Dame-des-Vignes et Notre-Dame-des-Champs. La grande antiquité de cette maison a fait renaître, à son sujet, ces conjectures déjà hasardées par plusieurs de nos historiens sur tant de monuments dont l'origine se perd également dans la nuit des temps: on a prétendu que saint Denis y avoit célébré les saints mystères. Cette tradition, qu'on ne peut soutenir d'aucune espèce d'autorité, n'est cependant pas dépourvue de quelque vraisemblance: car alors ce lieu étoit solitaire; éloigné de la ville; et l'apôtre des Gaules, ainsi que le troupeau qu'il avoit formé, persécutés par les idolâtres, devoient en effet chercher les lieux écartés pour adorer le vrai Dieu et le prier en commun. Mais ce qu'on ne peut s'empêcher de trouver ridicule, c'est que cette manie d'érudition ait porté quelques antiquaires à voir dans cet ancien édifice un temple dédié, à Mercure selon les uns, à Cérès ou à Isis selon les autres. Cette opinion singulière n'avait d'autres fondements que l'examen très-imparfait d'une statue placée sur le pignon de l'église et qui subsistoit encore dans les derniers temps. Ils prétendoient y reconnoître les attributs de ces divinités du paganisme, jusque-là que des pointes de fer placées autour de sa tête pour empêcher les oiseaux de s'en approcher et la garantir de leurs ordures, leurs sembloient des épis de blé, qui, comme on sait, sont au nombre des symboles de Cérès. Cependant des savants plus raisonnables, après avoir examiné plus attentivement cette figure, reconnurent qu'elle représentoit tout simplement l'archange saint Michel[354] tenant une balance, dont les bassins contenoient chacun une tête d'enfant; ce monument, dont l'antiquité paroissoit assez grande, n'avoit été mis qu'en 1605 à la place qu'il occupoit.

L'abbé Lebeuf en a conclu que ce lieu avoit été d'abord occupé par un oratoire de Saint-Michel, qu'avoit ensuite remplacé la chapelle de Notre-Dame-des-Champs; et citant à ce sujet l'acte d'une donation faite, en 994, aux religieux de Marmoutier, par Raynauld, évêque de Paris, il en infère que, dès ce temps-là, ces religieux étoient établis dans cette chapelle. Jaillot nous paroît avoir très-solidement réfuté cette opinion, fondée sur une fausse interprétation de divers passages de cet acte, et présume avec plus de vraisemblance que l'époque de l'établissement de ces religieux à Notre-Dame-des-Champs ne peut être fixée plus loin que l'an 1084, parce que c'est alors seulement qu'elle leur fut donnée par Adam Payen et Gui Lombard, qui la tenoient de leurs ancêtres[355]; donation dont les cartulaires de ces religieux offroient les actes les plus authentiques. Il rejette également l'opinion de Du Breul, Lemaire et leurs copistes, qui avancent que cette église fut rebâtie sous le règne du roi Robert; et d'accord ici avec le savant qu'il vient de combattre, il pense que la crypte[356] ou chapelle souterraine n'est pas d'un gothique plus ancien que le douzième siècle, et que le portail est au plus du treizième.

L'établissement du collége de Marmoutier, fait au commencement du quatorzième siècle, et dont nous aurons bientôt occasion de parler, diminua considérablement le nombre des religieux qui habitoient Notre-Dame-des-Champs; cependant ils continuèrent d'y rester jusqu'à la fin du seizième. Alors on s'entretenoit dans l'Europe entière des effets prodigieux opérés par la réforme que sainte Thérèse avoit introduite dans l'ordre des Carmélites, réforme dont les progrès avoient été si rapides, qu'en 1580, dix-huit ans après son premier établissement à Avila, cette réforme s'étoit déjà répandue dans toute l'Espagne; et que, malgré les mortifications et les austérités prescrites par cette sainte fille, on comptoit plus de trente-deux couvents, tant d'hommes que de femmes qu'elle-même avoit établis. Dès cette époque, le pape Grégoire XIII avoit séparé cet institut des Carmes mitigés, et en avoit fait ainsi un nouvel ordre dans l'Église. La réputation de sainteté qu'il avoit acquise, fit naître à madame Avrillot, épouse de M. Acarie, maître des requêtes, et à quelques autres personnes de piété, le projet de faire venir des religieuses carmélites à Paris. Les troubles dont la France fut agitée sous le règne de Henri III en suspendirent quelque temps l'exécution. Elle devint bientôt plus facile par la protection de la princesse Catherine d'Orléans-Longueville, qui voulut bien accepter le titre de fondatrice du couvent qu'on procureroit à Paris à ces religieuses, et promit de le doter de 2,400 livres de rente. On jeta les yeux sur le prieuré de Notre-Dame-des-Champs, où il n'y avoit plus que quatre religieux, et qui, moyennant une modique dépense, pouvoit être disposé de manière à recevoir convenablement la nouvelle communauté. Le cardinal de Joyeuse, abbé commendataire de Marmoutier, donna son consentement sans aucune difficulté; et les religieux qui voulurent d'abord résister, furent obligés de céder à l'ordre que le roi leur fit intimer les 14 et 20 février 1603. Dès l'année précédente, ce prince avoit donné son approbation à l'établissement des Carmélites; et le pape Clément VIII consentit non-seulement à la formation d'un monastère, mais d'un ordre entier, dont le couvent de Paris seroit le chef-lieu. Les choses étant ainsi disposées, M. de Bérulle, conseiller et aumônier du roi, depuis instituteur des prêtres de l'Oratoire et cardinal, obtint en Espagne, du général des Carmes, six religieuses, qui en partirent le 29 août 1604, et entrèrent le 17 octobre suivant dans le couvent qu'on leur avoit fait préparer[357]. Cet ordre se répandit aussi rapidement en France qu'en Espagne, et à la fin du dix-huitième siècle, on en comptoit soixante-deux monastères dans le royaume. Ces religieuses furent appelées d'abord Carmelines ou Thérésiennes: on leur donna depuis le nom de Carmélites, comme plus conforme à l'étymologie latine.

L'église de ce couvent étoit riche en monuments des arts, et au nombre de celles que les curieux et les étrangers visitoient avec le plus d'empressement.

CURIOSITÉS DE L'ÉGLISE DES CARMÉLITES.

TABLEAUX.

La nef et le sanctuaire étoient ornés de douze tableaux, placés sous chaque vitrage, et dans l'ordre suivant:

À gauche, à partir de l'autel, 1o Jésus-Christ ressuscité, apparoissant aux trois femmes; par Laurent de La Hire;

2o Jésus-Christ dans le désert servi par les anges; par Le Brun;

3o Jésus-Christ sur le bord du puits de Jacob, s'entretenant avec la Samaritaine, par Stella;

4o L'Entrée triomphante de Jésus-Christ dans Jérusalem; par Laurent de La Hire;

5o Jésus-Christ chez Simon le Pharisien, par Le Brun;

6o Le Miracle des cinq pains, par Stella.

À droite, également à partir de l'autel, 1o l'Adoration des Bergers;

2o La Descente du Saint-Esprit sur les Apôtres;

3o L'Assomption de la Vierge;

4o L'Adoration des Mages;

5o La Présentation au temple;

6o La Résurrection du Lazare.

Le second, le troisième et le sixième de ces tableaux étoient de Philippe de Champagne, les trois autres avoient été exécutés dans l'école de ce peintre.

Dans la chapelle de la Magdeleine, un tableau représentant cette célèbre pécheresse, par Le Brun[358].

Sur les panneaux de cette même chapelle, plusieurs tableaux de l'école de ce peintre.

Dans la chapelle de Sainte-Thérèse, le songe de saint Joseph; par Philippe de Champagne.

Sur les lambris, la vie entière de ce saint, par Jean-Baptiste de Champagne, son neveu.

Sur l'autel, une sainte Thérèse, sans nom d'auteur.

Dans la troisième chapelle, sainte Geneviève, par Le Brun.

Sur les lambris, plusieurs traits de la vie de cette sainte, par Verdier.

En face du chœur des religieuses, l'Annonciation, par Le Guide.

Les voûtes étoient enrichies d'une grande quantité de peintures à fresque, par Philippe de Champagne. On y remarquoit, entre autres, un Christ placé entre la Vierge et saint Jean, qui paroissoit être sur un plan perpendiculaire, quoiqu'il fût horizontal. Le trait de ce morceau avoit été donné, dit-on, à Champagne par un mathématicien très-habile, nommé Desargues.

Sur une petite porte en dehors de l'église, on voyoit une Annonciation peinte en grisaille, et attribuée au même peintre.

SCULPTURES.

Sur l'attique du maître-autel, magnifiquement décoré de colonnes de marbre avec chapiteaux et modillons de bronze doré[359], un grand bas-relief aussi de bronze doré, représentant l'Annonciation, par Anselme Plamen.

Sur le même autel, deux anges en bronze, par Perlan.

Sur le tabernacle, exécuté en orfèvrerie, et auquel on avoit donné la forme de l'arche d'alliance, un bas-relief représentant l'Annonciation[360].

Sur la grille qui séparoit la nef du sanctuaire, un Christ de bronze doré, regardé comme un des plus beaux ouvrages de Jacques Sarrasin.

Sur l'entablement d'une tribune placée au-dessus de la porte d'entrée, saint Michel foudroyant le démon, sculpture exécutée d'après les dessins du peintre Stella.

Dans la chapelle de la Magdeleine, la statue en marbre du cardinal de Bérulle, par Jacques Sarrasin[361]. Le piédestal étoit orné de deux bas-reliefs, par l'Estocart[362].

SÉPULTURES.

Dans cette église avoient été inhumés:

Marguerite Tricot, femme de Louis Lavocat, dame d'atours de la princesse de Condé, morte en 1651.

François Vautier, premier médecin du roi, mort en 1652.

Pierre de Bullion, abbé de Saint-Faron, mort en 1659.

Julie d'Angennes, duchesse de Montausier, morte en 1671.

Trois filles de Henri-Charles de Lorraine et de Marie de Brancas-Villars, nées jumelles, et mortes presqu'en naissant en 1671.

Le duc de Montausier, mort en 1690.

Édouard le Camus, prêtre, l'un des bienfaiteurs de cette maison, mort en 1674.

Antoine de Varillas, historiographe de France, mort en 1696.

Philippe Hecquet, docteur en médecine de la faculté de Paris, mort en 1737[363].

Le cœur du maréchal de Turenne, le cœur d'Anne-Marie Martinozzi, princesse de Conti.

Quoique les Carmélites eussent été établies et fixées à Notre-Dame-des-Champs, on ne leur en donna cependant pas les revenus. Le titre de prieuré subsista jusqu'en 1671, qu'il fut réuni, avec les biens qui en dépendoient, au séminaire d'Orléans.

C'est dans ce monastère que Louise-Françoise de La Baume Le Blanc, duchesse de La Vallière, se retira, lorsque l'heureuse inconstance de Louis XIV, qu'elle avoit si tendrement aimé, lui eut rendu le séjour de la cour insupportable; et c'est là que, sous le nom de sœur Louise de la Miséricorde, elle se livra, pendant trente-six ans, à toutes les austérités de la règle et de la pénitence. Elle y mourut en 1710.

L'ABBAYE ROYALE DU VAL-DE-GRÂCE.

C'étoit un monastère de filles de la réforme de Saint-Benoît, originairement situé dans une vallée près de Bièvre-le-Châtel, ce qui lui avoit fait donner le nom de Vauparfond et Valprofond. Les monuments qui font mention de cette abbaye ne passent pas le commencement du douzième siècle; mais on a quelque raison de croire qu'elle existoit dès le milieu du précédent[364]. Des lettres-patentes de Charles VIII, de l'année 1487, nous apprennent que le Valprofond étoit de fondation royale, et que la reine Anne de Bretagne, l'ayant pris sous sa protection, voulut qu'il s'appelât à l'avenir Notre-Dame-du-Val-de-la-Crèche. Ce fut cette même princesse qui en sollicita la réforme, laquelle y fut introduite en 1514 par Étienne Poncher, évêque de Paris. On y voit les abbesses déclarées triennales, devenir perpétuelles en 1576, et se soumettre de nouveau à la triennalité en 1618. Ce fut vers cette époque qu'une foule de considérations extrêmement pressantes, telles que la situation désagréable de l'abbaye du Val, la vétusté de ses bâtiments, et les dangers imminents dont ils étoient menacés par de fréquentes inondations, firent naître le projet d'en transférer les religieuses à Paris. En 1621 on avoit déjà acheté à cet effet une grande place dans le faubourg Saint-Jacques, avec une maison appelée le fief de Valois ou le Petit-Bourbon, lorsque la reine Anne d'Autriche se déclara fondatrice du nouveau monastère, fit rembourser la somme de 36,000 liv., prix de l'acquisition, et ordonna la disposition des lieux, de manière que les religieuses du Val-de-Grâce purent y entrer le 20 septembre de la même année. La reine y fit ajouter depuis quelques bâtiments et un nouveau cloître, dont elle posa la première pierre le 3 juillet 1624.

Toutefois, malgré l'affection particulière que Anne d'Autriche avoit conçue pour cette maison, elle ne put, dans ces premiers temps, lui en donner que de foibles témoignages. Le cardinal de Richelieu vivoit encore; et l'on sait que tant que vécut ce ministre, elle n'eut ni le pouvoir d'accorder des grâces, ni même le crédit d'en faire obtenir. La mort de Louis XIII, qui ne survécut que cinq mois au cardinal, l'ayant mise à la tête de l'administration du royaume, une de ses premières pensées fut d'accomplir le vœu qu'elle avoit fait, dans des temps moins heureux, de bâtir à Dieu un temple magnifique, s'il faisoit cesser une stérilité de vingt-deux ans. Ce vœu avoit été exaucé, et l'obligation où elle étoit de le remplir lui devint d'autant plus agréable, qu'elle y trouvoit en même temps une occasion de donner au monastère du Val-de-Grâce une marque éclatante de cette affection qu'elle lui portoit. Il fut donc résolu que l'église et le monastère seroient rebâtis avec la plus grande magnificence: les fondements du nouvel édifice furent ouverts le 21 février 1645, et le 1er avril, le jeune roi Louis XIV y posa la première pierre dans le plus grand appareil[365]. Les troubles qui agitèrent la minorité de ce prince suspendirent bientôt les travaux commencés; mais ils furent repris en 1655. Monsieur, frère unique du roi, mit la première pierre au couvent; et ces bâtiments, si solides et si étendus, furent continués avec tant d'activité, qu'ils étoient achevés au commencement de 1662, et que l'église put être bénie en 1665.

Le célèbre architecte François Mansard fournit les dessins de ce grand édifice, et fut chargé de son exécution, qu'il conduisit jusqu'à neuf pieds au-dessus du sol. Il perdit alors la faveur de la reine, parce que, dit-on, il ne voulut rien changer à son plan, dont l'achèvement eût coûté des sommes considérables[366], et beaucoup au-dessus de la dépense qu'on vouloit faire pour ce monument. Jacques Le Mercier remplaça Mansard, et conduisit ces constructions jusqu'à la corniche du premier ordre, tant intérieur qu'extérieur; c'est à cette époque que les travaux furent interrompus. Ils furent repris en 1654, sous la direction de Pierre Le Muet, architecte alors en réputation, auquel on associa depuis Gabriel Le Duc, qui arrivoit d'Italie, où il avoit fait, dit-on, de longues études sur l'architecture des temples. Il étoit impossible que chacun de ces architectes n'eût pas la prétention d'y mettre un peu du sien; et dès-lors on ne doit pas être surpris de trouver dans le style et dans les ornements des diverses parties quelques discordances, suites inévitables de ce changement successif de direction. Il faut plutôt s'étonner qu'il n'ait pas produit des effets plus fâcheux: car le monument en général est exécuté avec beaucoup de soin et de précision; la sculpture intérieure, faite par les frères Anguier, est très-délicate et très-achevée; partout on a déployé une magnificence dont notre description ne pourra pas sans doute embrasser tous les détails, ni donner une idée complète et satisfaisante.

Les édifices qui composent l'abbaye du Val-de-Grâce consistent principalement en plusieurs grands corps de logis et une belle église, surmontée d'un dôme très-riche et très-élevé. La cour qui sert d'entrée présente une ligne de constructions de vingt-cinq toises de largeur. Aux deux côtés sont deux ailes de bâtiments flanqués de deux pavillons carrés qui donnent sur la rue, de laquelle le monastère est séparé par une grille de fer régnant de l'un à l'autre pavillon. Au fond de la cour et au centre de ces constructions s'élève sur un perron de quinze marches le portail de la grande église, orné d'un portique que soutiennent huit colonnes corinthiennes. Au-dessus de ce premier ordre s'en élève un second, formé de colonnes composites, et raccordé avec le premier par de grands enroulements placés aux deux côtés. Dans le tympan du fronton étoient les armes de France écartelées d'Autriche avec une couronne fermée[367].

Les colonnes du premier portique sont accompagnées de deux niches contenant les statues de saint Benoît et de sainte Scholastique, toutes les deux en marbre. Sur la frise on lisoit cette inscription:

Jesu nascenti Virginique matri.

Les deux niches se trouvent répétées dans le second ordre, mais sans statues.

Le dôme, d'une belle proportion, est, à l'extérieur, couvert de lames de plomb avec des plates-bandes dorées. Un campanille le surmonte: il est entouré d'une balustrade de fer, et porte un globe de métal, sur lequel s'élève une croix, qui fait le couronnement de tout l'ouvrage.

L'intérieur de ce monument, lequel présente une longueur de vingt-cinq toises dans œuvre, non compris la chapelle du Saint-Sacrement[368], sur treize toises de largeur dans la croisée du dôme, est orné de pilastres corinthiens à cannelures; ces pilastres, qui séparent les arcades de la nef, se prolongent dans l'intérieur du dôme, où ils semblent servir d'appui à quatre grands arcs-doubleaux, au-dessus desquels régne un entablement continu que surmonte un ordre de pilastres corinthiens accouplés. Le dôme qui s'élève au-dessus a dix toises et demie de largeur sur vingt toises quatre pieds de hauteur sous clef[369].

Dans l'arc du fond opposé à la nef se présente le grand autel, exécuté sur les dessins de Gabriel Le Duc. Il est décoré de six grandes colonnes torses en marbre, revêtues de bronze, et fait à l'imitation de celui de Saint-Pierre de Rome, ce qui fut ensuite répété dans toutes les églises où l'on voulut déployer une grande richesse de décoration. Au-dessus se dessine un entablement couronné d'un baldaquin, et sur chaque colonne sont des anges portant des encensoirs; d'autres anges plus petits semblent se jouer dans les festons qui lient ensemble toutes les parties de ce couronnement. Ils tiennent des cartels où sont écrits quelques versets du Gloria in excelsis. Les anges, le baldaquin et tous les autres ornements sont dorés au mat ou d'or bruni.

Dans l'enfilade de la croisée du dôme, sur la droite, se trouve la chapelle Sainte-Anne, dans laquelle étoient déposés les cœurs des princes et princesses de la famille royale[370]; à gauche étoit placé le chœur des religieuses, séparé du dôme par une grille de fer.

La grande voûte de la nef, l'intérieur des arcs-doubleaux qui soutiennent le dôme, sont enrichis d'une foule de sculptures, ornements d'architecture, médaillons, bas-reliefs, que la main des frères Anguier a su rendre dignes de la majesté du lieu[371]; les marbres les plus précieux ont été employés au pavement de l'église, et disposés en compartiments qui répondent à ceux de la voûte; enfin la fresque qui couvre le plafond du dôme met le comble à la magnificence de ce beau monument. Ce morceau de peinture, l'un des plus grands de ce genre qui existe en Europe, représente la gloire des élus dans le ciel[372], et contient plus de deux cents figures de proportion colossale. C'est du reste un ouvrage d'un très-rare mérite; et ce qui le rend plus admirable encore, c'est que Pierre Mignard, qui en est l'auteur, le conçut et l'exécuta dans l'espace de treize mois. Il passe pour son chef-d'œuvre, et Molière l'a célébré dans un poëme que le peintre dut sans doute regarder comme la récompense la plus glorieuse de ses travaux. Toutes les inscriptions qu'on y lit encore furent placées sous la direction de Quenel, alors intendant de tous les édifices royaux. Depuis, pour ces sortes de compositions, on a consulté l'Académie des inscriptions et belles-lettres.

Telle est l'église du Val-de-Grâce, dont le portique, avec ses deux ordres, son double fronton, ses enroulements, son dôme entouré de consoles et de pilastres, n'obtiendroit pas sans doute aujourd'hui les éloges qu'on lui prodigua dans un temps où l'architecture des temples étoit toute en décorations postiches et théâtrales; mais qui, malgré tous ses défauts, n'en est pas moins un monument dont l'aspect frappe, éblouit, par l'adresse avec laquelle tant de parties incohérentes sont combinées, tant au dehors qu'au dedans, pour former un ensemble harmonieux, et par ce luxe d'ornements qui y répand la magnificence sans rien ôter à la majesté[373].

CURIOSITÉS DE L'ÉGLISE DU VAL-DE-GRÂCE.

TABLEAUX.

Au-dessus de la porte de l'église, une descente de croix; par Lucas de Leyde.

Dans la chapelle du Saint-Sacrement, plusieurs tableaux dont les sujets ne sont pas indiqués; par Philippe et Jean-Baptiste de Champagne.

SCULPTURES.

Dans les niches du portail, les statues en marbre de saint Benoît et de sainte Scholastique; par François Anguier.

Sous le baldaquin du grand autel, une crèche en marbre, composée des trois figures, l'Enfant-Jésus, la sainte Vierge et saint Joseph, grandes comme nature. Ce groupe, exécuté par le même sculpteur, passe pour un de ses meilleurs ouvrages.

Derrière cette figure, un tabernacle en forme de niche, soutenu par douze petites colonnes, et orné d'un bas-relief représentant une descente de croix; par le même.

Une quantité innombrable de reliquaires d'or et d'argent, et de riches ornements donnés à ce monastère par la reine Anne d'Autriche, parmi lesquels on distinguoit un soleil d'or émaillé et enrichi de pierreries, d'un prix très-considérable.

SÉPULTURES.

Outre les cœurs des princes de la famille royale déposés dans cette église, et dont le nombre s'élevoit, en 1780, à plus de quarante, elle contenoit les restes de plusieurs autres personnages considérables, savoir:

Dans les murailles de la vieille église, les entrailles d'Honorat de Beauvilliers, comte de Saint-Agnan, mort en 1662.

Dans le cloître, du côté du chapitre:

Les entrailles de Marie de Luxembourg, duchesse de Mercœur, morte en 1623.

Le corps de Jeanne de l'Escouet, veuve de Charles de Beurges, seigneur de Seury, etc., morte en 1631.

Le cœur de Philippine de Beurges, leur fille, morte en 1636.

Le cœur de César du Cambout, marquis de Coislin, etc., tué au siége d'Aire en 1641.

Le corps de Bénédicte de Gonzague, abbesse d'Avenay, morte en 1637.

Le corps de Constance de Blé d'Uxelles, abbesse de Saint-Menou, morte en 1648.

Le corps de la princesse Bénédicte, duchesse de Brunswick, mère de la princesse Amélie Wilhelmine, femme de l'empereur Joseph Ier, morte en 1730.

Indépendamment de cette faveur particulière accordée au monastère du Val-de-Grâce, de recevoir en dépôt une partie des restes mortels de la famille royale, cette maison avoit obtenu de Louis XIV des armes écartelées de France et d'Autriche, surmontées d'une couronne fermée, avec permission de les faire sculpter ou peindre tant au dehors qu'au dedans de ses bâtiments, même de les faire graver pour servir de scel au monastère et à l'ordre entier. Les lettres-patentes expédiées à ce sujet sont de 1664. D'autres lettres-patentes de la même année accordèrent à ces religieuses le droit de franchise en faveur des artisans, qui occupoient des maisons qu'elles avoient fait construire sur un emplacement de quatre cent soixante-douze toises, qu'elles avoient nommé cour Saint-Benoît. Ces priviléges étoient les mêmes que ceux dont jouissoient les gens de métier établis dans le fief de Saint-Jean-de-Latran, auquel cet établissement étoit contigu.

La reine Anne d'Autriche, toujours occupée du bien-être de ses filles adoptives[374], avoit déjà augmenté le terrain de leur monastère par l'acquisition faite, en 1651, aux administrateurs de l'Hôtel-Dieu, de l'ancien hôpital de la Santé; elle fit aussi plusieurs fondations dans cette maison, et lui procura l'union et la mense de l'abbaye de Saint-Corneille de Compiègne[375].

LES FILLES SAINTE-AGATHE.

Cette communauté, qui avoit adopté la règle de Cîteaux, étoit aussi connue sous le nom de filles de la Trappe ou du Silence. Les religieuses qui la composoient s'établirent d'abord, vers 1697[376], dans la rue Neuve-Sainte-Geneviève, près la rue du Puits-qui-Parle. L'année suivante, la maison qu'elles occupoient ayant été vendue par décret, elles allèrent se loger au village de la Chapelle, où elles ne purent former un établissement. On les voit ensuite revenir à Paris, s'associer avec la demoiselle Guinard, qui occupoit alors, dans la rue de Lourcines, l'hôpital de Sainte-Valère, et s'en séparer peu de temps après pour aller habiter deux maisons contiguës qu'elles venoient d'acquérir dans la rue de l'Arbalète. Elles y demeurèrent depuis l'année 1700 jusqu'en 1753, que l'archevêque de Paris jugea à propos de supprimer cette communauté. Les filles de Sainte-Agathe s'occupoient principalement de l'éducation des jeunes demoiselles.