BARBE DIDIOT.

Le moindre désordre dans la société peut donner lieu aux plus graves accidens, entraîner la ruine de plusieurs familles, les vouer à la honte et au mépris public, et faire quelquefois monter des innocens à l'échafaud. C'est ainsi que le plus petit dérangement dans les ressorts d'une machine ne tarde pas à y porter la turbation, et à en paralyser toutes les fonctions. Quand le moraliste remonte à la source des plus grands crimes ou des accusations les plus capitales, il est presque toujours sûr de trouver qu'ils sont les effets de causes presque indifférentes au premier coup d'œil.

Ainsi une fille, après être devenue mère, essuie des reproches de ses parens, et disparaît tout-à-coup de son village. On ignore quelle route elle a prise, dans quelle ville elle s'est retirée. A la fontaine, au moulin, à la veillée, partout, les commères du canton s'interrogent, s'interrompent, et se répondent diversement sur le sort de la fugitive. «Elle est, dit l'une, aux Loges auprès de Grand-Pré.—Non, reprennent les autres, on l'a vue à Paris; on lui a parlé près de telle église.—Point du tout, dit une troisième; elle était enceinte des œuvres du sieur un tel; il l'a empoisonnée avec un gobelet de vin, et l'a enterrée tout habillée dans un trou vers le soupirail de la cave.—Cela n'est pas vrai, réplique une commère qui survient, on l'a trouvée dans la maison de son assassin, ayant des coups de couteau à la gorge, et liée avec quatre liens dans une botte de paille.»

Ces affreux propos passent de bouche en bouche; le magistrat prend des caquets pour la clameur publique, et sans autre dénonciation, sans aucun corps de délit, sans savoir si cette fille égorgée, empoisonnée, enterrée même, est morte, ou si elle vit, il rend plainte contre l'homme désigné par tous ces bavardages, le fait décréter de prise de corps, ordonne qu'il soit jeté dans les prisons, envoie dans sa maison des ouvriers qui la fouillent et refouillent en tous sens pendant douze jours; enfin, fait planer sur sa tête innocente cinq ou six accusations toutes capitales. Que de calamités causées par le premier égarement d'une jeune fille!

Nicolas Sillet, âgé de près de soixante ans, exerçant avec honneur les fonctions de notaire royal à Montfaucon en Champagne, est, dans cette histoire, le personnage innocent aux prises avec la calomnie. Il faisait valoir, par les mains de Didiot, laboureur, et de Catherine Melinet, sa femme, quelques héritages dépendans de son patrimoine. Didiot était un excellent cultivateur, mais pauvre; le sieur Sillet lui fit plusieurs avances, soit pour acheter des bestiaux, soit pour subvenir à ses besoins personnels. En 1771, Gérard Mazagot vendit à Didiot un cheval, moyennant la somme de deux cent cinquante livres. Le 1er juillet, on fit un billet payable en trois paiemens. Didiot, sa femme et leur fille majeure, s'obligèrent solidairement envers le vendeur. Ce marché fut à peine conclu, que les acheteurs recoururent au sieur Sillet, le priant de les acquitter envers Mazagot, et de se subroger à ses droits. Il y consentit, et paya Mazagot, qui lui donna quittance, avec subrogation à ses droits. Ainsi le sieur Sillet devint créancier de Jean Didiot, de sa femme et de sa fille, d'une somme de deux cent cinquante livres, sans parler de plusieurs autres dettes antérieures.

Barbe Didiot, fille du débiteur du sieur Sillet, faisait paître les bestiaux de son père, et l'aidait dans les travaux du labourage. Malheureusement cette fille n'avait point cette simplicité de goûts et de mœurs nécessaire pour apprécier le bonheur de la vie des champs. Recherchée dans ses ajustemens, elle voulait aimer et plaire. Elle avait déjà porté les fruits de sa coquetterie; le 2 juillet 1766, elle avait fait sa déclaration qu'elle était enceinte d'environ sept mois, des œuvres de Jean Sillet, frère du notaire; et peu de temps après elle avait donné le jour à une fille.

Depuis cette époque, Barbe était fréquemment en querelle avec ses parens. Il lui fallait subir, en outre, les brocards de tous ceux qu'elle rencontrait, et qui ne l'épargnaient guère sur l'article de sa maternité précoce. Ces circonstances lui rendaient fort désagréable le séjour de son pays natal. D'un autre côté, vaine, légère, coquette par caractère, Barbe se déplaisait dans la médiocrité de son état; tous les jours elle parlait de quitter sa famille, d'aller à Paris, et de n'en revenir que quand elle serait sur le bon ton.

Enfin, déterminée à exécuter son projet dans le mois de juillet 1774, étant alors âgée de trente-deux ans, elle pria quelques-unes de ses connaissances de vouloir bien lui garder plusieurs de ses effets qu'elle ne pouvait emporter; mais personne ne voulut se charger de ce dépôt. Le sieur Sillet possédait à Montfaucon, loin de son domicile, une masure composée d'une grange et d'une écurie. On en déposait la clef dans un trou du mur, et Barbe Didiot ne l'ignorait pas, puisqu'elle la prenait tous les jours pour aller soigner les bestiaux. Elle fit donc différens ballots de ses effets, les porta dans cette masure, la nuit du 21 au 22 juillet 1774, et les cacha dans différens endroits d'un tas de foin.

Le 22, cette fille vint chez le sieur Sillet; elle lui fit part de sa résolution, sous l'inviolabilité du secret. Elle lui déclara qu'elle avait déposé dans sa masure une partie de ses hardes, et qu'elle y avait passé la nuit. Le sieur Sillet lui fit alors toutes les observations possibles pour l'engager à rester avec ses parens: ce fut en vain. «Au moins, lui dit-il en insistant, vous auriez dû laisser vos effets chez votre père.—Non, répliqua-t-elle; ils seront plus en sûreté chez vous que chez mon père: je les ai achetés de mon argent, ils m'appartiennent. D'ailleurs je vous dois ainsi que mon père et ma mère; ne leur faites point de frais; mes effets vous serviront de nantissement.»

Barbe Didiot partit donc, et ses effets restèrent où elle les avait placés, sans que le sieur Sillet s'en occupât le moins du monde. Souvent ils furent vus par les gens qui prenaient ou serraient du foin dans la grange. Lorsqu'on venait en parler au sieur Sillet, fidèle au secret qu'on lui avait demandé, il se contentait de répondre qu'il fallait les laisser et les ranger de manière qu'ils ne gênassent point.

Dans le temps de la disparition de Barbe Didiot, l'on vit passer à Lizy près Vouziers, sur la route de Paris, une fille proprement mise. Quelqu'un l'ayant abordée, lui fit diverses questions; elle répondit qu'elle était de Montfaucon, et qu'elle allait travailler en France ou chercher condition à Paris. On lui témoigna de la surprise de ce qu'une fille si bien habillée cherchât condition; elle répliqua qu'elle s'éloignait de son pays parce qu'elle n'avait pas lieu d'être satisfaite de ses parens.

En 1775, la masure dont on vient de parler tomba presque entièrement en ruine: la voûte de la cave se fendit de toutes parts. Le sieur Sillet ayant acheté, près de cette masure, une partie de maison, voulut les faire réparer l'une et l'autre en même temps. Il traita donc avec deux ouvriers qui se chargèrent de l'entreprise. Lors de la réception de l'ouvrage, il les régala comme c'est assez l'usage en province; il paraît même que le vin ne leur fut pas épargné; ils retournèrent à grand'peine à leur logis.

Alors la chronique scandaleuse débita qu'il les avait fait boire avec excès pour les engager à taire qu'ils avaient trouvé, dans la cave, le cadavre de Barbe Didiot, comme si l'ivresse avait jamais été la garantie de la discrétion. Avant qu'on tînt ces propos, on avait parlé de la fille Didiot devant le sieur Sillet; et on lui avait demandé s'il savait ce qu'elle était devenue. Tantôt il avait répondu: Je n'en sais rien; tantôt: Elle est peut-être fort à son aise. Quelquefois faisant allusion aux brillantes espérances que Barbe avait conçues, il avait ajouté par plaisanterie: Sans doute vous la verrez revenir tôt ou tard, et sur le bon ton.

On tira des inductions horribles de ces réponses si naturelles. Chacun émit son opinion, chacun apporta sa conjecture. Insensiblement les présomptions bien ou mal fondées devinrent des certitudes; et quoiqu'il n'existât aucun corps de délit, la populace, dans ses rumeurs indiscrètes, n'en désignait pas moins un coupable.

Barbe Didiot avait disparu le 22 juillet 1774; ce ne fut que le 28 novembre 1775 que le procureur-fiscal de la prévôté de Montfaucon rendit une première plainte entièrement fondée sur les propos que nous venons de rapporter. En conséquence, Nicolas Sillet, ses complices, fauteurs et adhérens, devinrent l'objet d'une information qui fut ordonnée par le prévôt. Cette première information fut composée de trente-six personnes. En 1776, on décerna trois décrets d'ajournement personnels, l'un contre Sillet, accusé d'avoir favorisé l'évasion de Barbe Didiot, d'être l'auteur de sa grossesse lors de son évasion; d'avoir en même temps recélé chez lui les effets qu'elle avait enlevés de chez ses parens; de celer l'endroit où il l'avait placée, et d'empêcher qu'elle ne revînt chez eux, malgré les pressantes sollicitations qui lui avaient été faites. Les deux autres décrets étaient lancés contre Claudette Sillette, femme Mazagot, pour avoir porté, depuis l'évasion de Barbe Didiot, une coiffure de cette dernière; et contre Gérard Mazagot, marchand, pour avoir souffert que sa femme eût porté cette coiffure.

Le 7 février 1776, ces trois personnes décrétées furent interrogées. Au mois d'octobre 1780, le sieur Sillet fit encore travailler à sa maison. Les ouvriers y trouvèrent, sous le foin, les effets de Barbe Didiot qu'on n'avait pas déplacés; aussitôt ils accoururent avec mystère vers Sillet, et lui firent part de leur découverte. «Nous sommes, ajoutèrent-ils, obligés d'en avertir les seigneurs et leurs officiers de justice; mais dites-nous une bonne parole, il n'en sera jamais question.—La bonne parole que je puis vous donner, répliqua Sillet, c'est de faire mon ouvrage. Quant à ces ballots, mettez-les de côté s'ils vous gênent; vous avez assez de place.»

Aussitôt les ouvriers publièrent partout qu'ils avaient découvert les effets de Barbe Didiot; et sur-le-champ le procureur-fiscal requit le transport du juge dans la maison du sieur Sillet, pour s'assurer de l'existence des effets dont il était question et en dresser inventaire. La reconnaissance et l'inventaire ayant eu lieu, le 30 octobre, jugement fut rendu à l'effet de chercher s'il n'y aurait pas quelque cadavre dans la maison du sieur Sillet. Celui-ci consentit volontiers à l'exécution de ce jugement. Pendant douze journées, quatre experts investigateurs firent creuser et fouiller la maison dans tous les sens, et déclarèrent n'avoir rien trouvé.

Cela n'empêcha pas le procureur-fiscal de rendre une nouvelle plainte le 18 novembre. Cependant depuis près d'un mois, Sillet, décrété de prise de corps, avait été jeté dans les prisons de Montfaucon. Après diverses informations successives, et l'instruction étant achevée, l'accusé fut transféré dans les prisons du bailliage de Reims; et sur son appel, un arrêt fut rendu qui ordonnait l'apport des charges au greffe du parlement de Paris. Recélé, séduction, assassinat, empoisonnement, subornation de témoins: telle était la réunion des forfaits dont on accusait Sillet.

Et pourtant, avec cet appareil effrayant d'accusations, il n'existait pas de corps de délit. Comme le disait son avocat: «Déjà l'on agite la question de savoir..... s'il faut l'étendre sur la croix ou le jeter dans le bûcher; et cependant on n'a nulle preuve qu'il y ait eu ni empoisonnement, ni assassinat. On poursuit un meurtrier, et l'on ne trouve aucun meurtre; on s'écrie: Voilà le coupable! et l'on doute s'il y a eu un coupable.» D'ailleurs Barbe Didiot n'avait été ni empoisonnée, ni assassinée par le sieur Sillet, puisque des témoins l'avaient rencontrée et vue à Paris. Jeanne le Fèvre, femme du nommé Honosse, cordonnier, appelée comme témoin, avait déclaré que dans le courant d'août 1775, étant à Paris dans un endroit appelé Saint-Denis-de-la-Châtre, elle avait rencontré Barbe Didiot, et que lui ayant demandé quelles affaires avaient pu l'amener à Paris, Barbe lui avait répondu qu'elle n'en avait aucune; qu'elle était venue à Paris pour y demeurer; que jamais son pays ne la reverrait, et que chacun avait ses peines. «Je la quittai sans pouvoir en savoir davantage,» ajoutait le témoin.

Frappé des contradictions des témoins, et surtout de l'absence de preuves et de corps de délit, le parlement de Paris, par arrêt du 18 octobre 1783, ordonna la continuation de la procédure par les juges de Reims, à la charge de le faire dans le délai de trois mois. Cependant Sillet fut provisoirement élargi, avec injonction de se représenter en état d'ajournement personnel. Peu de temps après, les juges de Reims prononcèrent son acquittement.

Outre les motifs qui militaient en sa faveur et que nous avons indiqués, il y en avait un bien puissant, c'est que les père et mère de Barbe ne figurèrent au procès que comme témoins seulement et point comme parties; nulle poursuite, nulle réclamation n'eut lieu de leur part contre lui; et cependant ils étaient ses débiteurs, et auraient bien pu profiter de l'occasion pour tâcher de perdre leur créancier.

Quant à Barbe, il est à présumer qu'elle avait subi la malheureuse destinée qui attend les pauvres filles de province que les suites de leur libertinage amènent à Paris. Il paraît qu'elle était venue faire ses couches à l'Hôtel-Dieu de cette capitale. Du reste il n'est pas étonnant que les informations prises dans cet hôpital n'eussent produit aucun renseignement. On sait que les filles telles que Barbe Didiot changent de nom dès qu'elles sont à Paris; et lorsqu'on ignore leur nom d'emprunt, ce n'est que par un hasard très-rare que l'on peut parvenir à les trouver dans cette ville immense. De plus, plusieurs parens de Barbe Didiot avaient été repris de justice; de sorte que l'opprobre dont son nom était flétri contribuait peut-être autant que le libertinage à l'éloigner de son pays et à lui faire prendre un autre nom que le sien.


LACQUEMANT,
PARRICIDE.

Qu'un homme, né avec des inclinations perverses, et familiarisé dès l'enfance avec toutes les actions criminelles, en vienne jusqu'à tremper ses mains dans le sang même de son père, nous frémirons; mais ce qui agitera notre âme sera plutôt de l'effroi que de l'étonnement; cet homme portait sur le front le sceau de la réprobation; il n'a fait qu'accomplir sa destinée. Qu'un homme d'un caractère violent et irascible, aveuglé d'ailleurs par une passion délirante, ose, dans un accès de fureur, porter une main sacrilége sur l'auteur de ses jours; on le condamnera, mais non sans le plaindre; il sera bien coupable sans doute, mais plus malheureux encore peut-être. Ce forfait qu'il aura commis, jamais il n'en avait conçu l'horrible pensée; chez lui aucune préméditation; son cœur n'était pas complice de son bras meurtrier. Mais qu'un fils de mœurs douces, renommé pour ses vertus domestiques, reconnu pour un honnête citoyen, pur encore de toute espèce de délits, franchisse en un instant tous les degrés du crime, et se prépare avec réflexion à débuter par le parricide: voilà un phénomène moral qui déconcerte toutes les données de la sagesse humaine, et qui réunit, à lui seul, tous les genres d'horreur.

Jean-Baptiste Lacquemant demeurait à Beuvry, dépendance de la ville de Marchiennes. Au rapport de tous les habitans du canton, il était l'exemple de son village. Ennemi de toute espèce de dissipation, et surtout de ces plaisirs du cabaret auxquels le peuple ne se livre que trop souvent sans mesure, il ne s'occupait que de travaux rustiques, de ses devoirs de religion et du bonheur d'élever sa petite famille.

Un sordide intérêt vint détruire sa félicité et causer en lui la révolution la plus étrange et la plus odieuse. Son père était veuf; las de son isolement, il conçut le projet de se remarier, et jeta ses vues sur une veuve du canton. A cette nouvelle, Lacquemant, jusques là si doux, si modéré, devint furieux. Le projet de son père venait traverser tous ses petits plans d'agrandissement. Il résolut, à quelque prix que ce fût, de mettre obstacle au mariage projeté. Travesti et armé d'un bâton, il allait, la nuit, chercher et attendre son père, à dessein de le détourner, par des terreurs, du dessein qu'il avait conçu. Soit que ce moyen eût réussi, soit par tout autre motif, le père promit de ne plus aller voir la veuve.

La veille de l'Épiphanie, les gens de la campagne se réunissent ordinairement en famille pour célébrer la fête des rois. Lacquemant, qui croyait avoir amené son père à renoncer à tout penchant pour le mariage, l'invita à souper le 5 janvier 1784. Dans la gaîté du repas, le bon vieillard laissa échapper quelques propos qui prouvaient qu'il n'avait pas oublié la veuve. Ils retentirent à l'oreille de Lacquemant comme un horrible signal. Déjà sa pensée couvait un forfait.

L'heure de la séparation arrive: le vieillard quitte ses enfans, heureux d'avoir passé sa soirée au milieu d'eux. Lacquemant, inquiet, ne peut se résoudre à se coucher; il veut auparavant s'assurer si son père est rentré dans sa maison; il se rend chez lui, et ne le trouvant pas, il soupçonne qu'il est allé chez la veuve. Aussitôt toutes les furies de l'enfer s'emparent de son cœur. Il court à sa maison, se déguise, s'arme d'un gros bâton de cerisier, et va s'embusquer sur le passage de son père. Dès qu'il l'aperçoit, il s'élance sur lui, lui porte avec violence plusieurs coups de bâton sur les jambes. Le malheureux vieillard chancelle, tombe; puis réunissant toutes ses forces, il se relève sur les genoux, reconnaît son fils, et frémit d'horreur..... Il implore la pitié de ce monstre dénaturé; mais ses prières sont impuissantes: ni ses gémissemens, ni la terreur peinte sur son front, ni ses cheveux blancs hérissés, ni ses bras tremblans tendus vers le parricide ne peuvent désarmer ce fils sans entrailles. Le monstre lui assène sur la tête le coup de la mort!.....

Le lendemain, 6 janvier, le cadavre de cet infortuné vieillard fut trouvé dans l'endroit où il avait été assassiné. Jamais les soupçons n'eussent atteint Lacquemant, si lui-même n'avait été au devant par ses inquiétudes et par ses remords. Bientôt il fut décrété de prise de corps et arrêté; les hommes du fief de la cour féodale de Marchiennes instruisirent la procédure; Lacquemant fit l'aveu de son crime, et, par sentence du 23 janvier, il fut condamné à faire amende honorable, à avoir le poing droit coupé, à être rompu vif, brûlé ensuite et ses cendres jetées au vent.

Les mêmes juges crurent trouver, sinon une sorte de complicité, du moins des instigations de la part de la femme Lacquemant, tendantes à exciter son mari à effrayer et même à battre son père; et pour cette cause, elle fut condamnée à être présente à l'exécution de son mari, à être battue et fustigée de verges par les carrefours et lieux accoutumés de la ville, à être flétrie d'un fer chaud sur l'épaule droite, et bannie pour vingt ans du territoire de Marchiennes.

La procédure portée au parlement de Flandre, la cour, par arrêt du 29 janvier, confirma la sentence de Lacquemant et sursit à celle de sa femme jusqu'après l'exécution de l'arrêt du mari.

Le 31 janvier, celui-ci subit son supplice dans toute sa rigueur, mais avec une résignation que la religion seule peut inspirer. Ce malheureux, en montant à l'échafaud, dit aux religieux qui l'assistaient, que les transes qui le bouleversaient n'avaient point pour cause l'approche du supplice, mais la crainte que ce supplice ne suffît pas pour expier son forfait devant Dieu; qu'une autre alarme, non moins déchirante pour lui, était son incertitude sur les dispositions de l'âme de son père lorsqu'il expira.

Le procès-verbal d'exécution ne contenant aucunes charges contre la femme, elle fut seulement bannie pendant cinq ans par un second arrêt du 5 février 1784.