HENRIETTE CORNIER.

Le nom de cette malheureuse femme rappelle un de ces crimes étranges, commis sans intérêt, sans passion, sans esprit de vengeance, qui demeurent des énigmes pour la raison comme pour la science de l'homme.

Henriette Cornier était entrée comme domestique chez le sieur Fournier, à Paris. Le 4 novembre 1825, elle vit et caressa chez un fruitier du voisinage l'enfant de la femme Belon. Cette petite fille, nommée Fanny, n'était âgée que de dix-neuf mois. La fille Cornier la fit monter dans sa chambre en la comblant de caresses; puis, elle l'étendit sur son lit, lui coupa la tête et la jeta dans la rue, où elle alla rouler aux pieds du père de cette innocente créature!

Cette action horrible, à laquelle on supposa d'abord des motifs que l'on ne connaissait point encore, mais qui devaient exister, répandit en un instant la douleur et l'effroi dans tout Paris. Celle qui s'en était rendue coupable fut arrêtée et interrogée par les magistrats.

Traduite devant la Cour d'assises de la Seine, à raison du forfait qu'elle avait commis, elle dut d'abord comparaître devant ce tribunal le 27 février 1826; mais on sursit aux débats pour donner aux hommes de l'art le temps d'apprécier l'état moral de l'accusée. Après deux mois d'examen, les trois médecins, chargés de cette importante mission, déclarèrent n'avoir aperçu en elle aucune trace matérielle de démence; cependant ils ajoutèrent que cette opinion pourrait être modifiée par les circonstances existantes ou éventuelles du procès.

En conséquence, Henriette Cornier fut ramenée devant la Cour d'assises le 24 juin suivant, comme accusée du crime de meurtre, commis avec préméditation. Elle déclara se nommer Henriette Cornier, née à la Charité, et être âgée de vingt-sept ans. Sa figure pâle portait l'empreinte de la douceur. Elle répondit d'une voix éteinte aux questions qu'on lui adressa; un tremblement convulsif l'agitait continuellement et semblait redoubler encore quand elle ouvrit la bouche pour faire entendre quelques accens entrecoupés.

Il résultait en substance de l'acte d'accusation qu'Henriette Cornier, qui avait eu, pendant toute sa jeunesse, un caractère gai, léger et même folâtre, avait tout-à-coup changé depuis dix-huit mois, et semblait, depuis cette époque, dominée par une sombre mélancolie qui l'avait conduite un jour à se précipiter dans la Seine. Ce fut quelque temps après qu'elle exécuta l'horrible meurtre qui l'avait mise sous la main de la justice.

C'est surtout dans une cause de ce genre qu'il est important de reproduire textuellement l'interrogatoire de la personne accusée. Celui d'Henriette Cornier, s'il n'apprend rien de nouveau, quant au triste fait accompli, servira du moins à faire apprécier la situation mentale de cette fille, au moment de son épouvantable attentat.

M. le Président. Femme Cornier, a quelle époque êtes-vous entrée chez Fournier? n'est-ce pas à la fin d'octobre?

R. Oui, monsieur.

D. Comment vous trouviez-vous dans cette condition? vous y trouviez-vous bien?

R. Oui, monsieur.

D. Le 4 novembre, vous avez vu et caressé chez le fruitier l'enfant de la femme Belon?

R. Oui, monsieur.

D. Vous êtes montée avec elle dans votre chambre, et l'avez embrassée?

R. Oui, monsieur.

D. Vous avez pris un couteau; quelle était votre pensée?

R. Je ne voulais pas le faire.

D. En prenant ce couteau, vous aviez donc l'intention de la tuer?

R. Je n'y ai pas pensé.

D. Vous l'avez placée sur votre lit et lui avez donné la mort?

R. Oui, monsieur.

D. Quand la mère est venue vous demander son enfant, vous lui avez répondu qu'elle était morte?

R. Oui, monsieur.

D. Quel était votre dessein en jetant la tête de cette enfant par la fenêtre?

R. La voix de l'accusée ne se fait plus entendre.

Un juré. On n'entend pas.

M. le Président. Faites venir l'accusée près la Cour, (à l'accusée) Quel était votre dessein en jetant la tête de cette enfant?

R. Pour prouver que j'étais seule.

D. Vous vouliez faire connaître que vous étiez l'auteur du crime?

R. Je n'en sais rien. Ça s'est passé comme un éclair.

D. Vous n'avez donc pas été arrêtée par la crainte de Dieu?

R. J'ai abandonné Dieu ce jour-là.

D. Quand vous avez tué l'enfant, aviez-vous la crainte d'être punie?

R. Je ne pensais à rien dans cet instant là.

D. Aviez-vous éprouvé des malheurs avant cette époque?

R. Non, Monsieur.

D. Cependant on vous a vue pleurer antérieurement?

R. J'étais triste; je ne sais pas pourquoi.

D. Comment la crainte de Dieu ne vous a-t-elle pas arrêtée?

R. J'étais triste ce jour-là.

D. Qui vous a arrêtée au moment de vous jeter à la rivière?

R. La crainte de Dieu.

D. Vous aviez dit que c'étaient les passans qui vous en avaient détournée.

Un juré: A cette époque, l'accusée avait-elle déjà la pensée de tuer un enfant?

L'accusée: Non, jamais.

D. Vous aviez pourtant cette idée en prenant un couteau dans la cuisine?

R. Non, monsieur.

D. Mais vous l'aviez quand vous avez emporté l'enfant dans votre chambre?

R. Non, monsieur.

Après cet interrogatoire, on appela comme témoins le père et la mère de l'enfant, qui déposèrent des faits tels qu'on les connaît déjà, sans rien ajouter qui pût donner au crime de la fille Cornier d'autre motif que la domination tyrannique d'une affreuse idée.

Quelques témoins à décharge déposèrent qu'ils avaient connu la fille Cornier fort gaie, mais que son caractère avait totalement changé depuis dix-huit mois.

Les trois médecins chargés d'observer l'état mental d'Henriette Cornier, (MM. Esquirol, Adelon et Léveillé), répétèrent ce qu'ils avaient dit dans leur premier rapport: que cette femme, livrée à une mélancolie profonde, n'était pas dans un état de folie proprement dite. Mais M. Esquirol y ajouta ces mots: «Notre jugement cesserait d'être absolu, s'il était prouvé, comme on l'a énoncé dans l'acte d'accusation, que cette femme, plusieurs mois avant l'événement, était devenue sombre et rêveuse, et si elle avait commis, quelque temps auparavant, des tentatives de suicide.»

Tout l'intérêt de la question se réduisait, comme on le voit, à savoir si le crime de la fille Cornier pouvait être regardé comme un acte de démence; c'est ce que ses défenseurs s'efforcèrent d'établir, mais ce que le ministère public repoussa avec la plus grande énergie, comme un système désorganisateur, à l'aide duquel les plus grands criminels échapperaient au châtiment.

En définitive, sur la seule question posée, celle d'homicide volontaire, le jury fit une réponse affirmative, mais en écartant la circonstance de la préméditation.

En conséquence, Henriette Cornier fut condamnée aux travaux forcés à perpétuité et à la marque des lettres T. P. Elle entendit son arrêt sans manifester la moindre émotion.

HORRIBLE ASSASSINAT
ET
SUICIDE.

M. Bruant, conseiller de préfecture à Besançon, avait épousé une femme d'une grande beauté. Il en eut trois enfans: une fille, qui épousa un colonel au service de Russie, et deux fils. La jalousie s'empara de son cœur, les soupçons la suivirent. Il s'imagina que les deux fils étaient les fruits d'amours adultères. Dès ce moment, il ne put plus les souffrir; il maltraitait sa femme; les enfans prenaient la défense de leur mère, ce qui augmenta encore la haine qu'il avait conçue contre eux. Il forma l'affreux projet de s'en défaire, et le malheureux Charles, son fils aîné, fut sa première victime.

Le jour du crime, étant à déjeûner avec sa femme et ses enfans, sous prétexte de réclamer une somme de soixante-dix francs qu'on lui avait envoyée, et que Charles avait remise à sa mère, il fit une scène violente à ses fils, en disant que c'était à lui, qui était chef de la famille, qu'on devait remettre l'argent qui entrait dans la maison. La scène prit un tel caractère, que la mère, effrayée, se retira dans sa chambre, accompagnée de son plus jeune fils. Charles, craignant que sa mère ne se trouvât indisposée, se leva pour la suivre. Le père le rappelle et lui dit qu'il veut lui parler. Charles obéit, revient près de son père qui aussitôt tire un poignard de sa poche et le lui plonge dans le cœur. Charles, se sentant frappé, crie au secours. La mère, en entendant les cris de son fils, ouvre la porte de sa chambre donnant dans la salle à manger, et voit Charles couvert de sang. Le mari, tranquille, lui montre son enfant, et lui dit avec un horrible sang-froid: «Tenez, madame, voici votre bon sujet de Charles qui vient de se suicider.» Alors le malheureux jeune homme, recueillant le peu de forces qui lui restaient, put dire d'une voix presque éteinte: «Monsieur, n'ajoutez pas le mensonge au crime; ma mère, prenez garde à vous!» et il expira. La mère se sauva dans son appartement où elle s'évanouit.

Pendant que madame Bruant, en proie au plus affreux désespoir, était renfermée avec son fils cadet, le coupable s'occupait des moyens de faire disparaître les traces de son crime. Il porte le cadavre de sa victime sur un lit et le couvre d'un drap. Il envoie chercher un ecclésiastique, prend, à son arrivée, un air patelin et hypocrite, lui dit que son fils vient d'avoir un coup de sang; qu'il craint qu'il ne soit trop tard pour lui administrer les derniers sacremens. Le prêtre l'engage à ne point se désespérer, et l'assure que, pour peu qu'il y ait encore le moindre souffle de vie, il pourra remplir son ministère. Il s'approche du lit pour poser sa main sur le cœur du jeune homme, et recule d'horreur. Il se retire en disant que son ministère n'est plus nécessaire.

Cependant, l'assassin voulant se débarrasser du cadavre accusateur, envoie chercher un médecin, et lui demande un certificat constatant que le corps de son fils est en putréfaction, et qu'il faut l'enterrer sans retard. Le médecin s'y refuse en disant que la mort est trop récente; que ce serait une lâche complaisance de sa part, et il se retire. Au refus du médecin, il envoie chercher un pharmacien auquel il fait la même demande; même refus.

Pendant ce temps, le bruit de la mort de Charles s'était déjà répandu dans Besançon. Craignant alors que son crime ne fût découvert, M. Bruant se décide à inhumer son fils de ses propres mains. Il fait venir six planches, fabrique lui-même une bière, enveloppe le corps dans une mauvaise toile à emballage; dans la crainte que les coups de marteau ne le trahissent, il renonce à clouer la bière; il a l'horrible patience de la fermer avec des clous à vis. Il porte le corps dans la campagne, et l'enterre dans un cimetière.

Le lendemain matin, il voulait se rendre au conseil pour remplir ses fonctions; mais le crime était connu de toute la ville; quelques personnes le désignaient comme le coupable: il reçut l'avis de ne pas se montrer en public.

Cependant la multitude se portait autour de sa maison; une clameur générale l'accusait; des poursuites commencèrent. On découvrit le cimetière où le malheureux Charles avait été enterré; l'exhumation eut lieu, et l'attentat fut constaté.

D'après le procès-verbal des médecins, le coup de poignard avait été porté avec une telle violence, que la blessure avait six pouces de profondeur. Un mandat d'arrêt fut lancé contre M. Bruant.

Averti qu'il ne pouvait plus cacher son crime, ni soustraire sa tête à l'échafaud, ce père dénaturé se décida à mettre fin à ses jours. Il se barricada dans sa chambre, s'étendit sur un matelas et se brûla la cervelle avec un pistolet. Il avait placé dans sa chambre du charbon allumé pour s'asphyxier, dans le cas où il se serait manqué avec le pistolet.

La haine de ce monstre (car on ne saurait lui donner un autre nom), la haine de ce monstre pour ses enfans n'avait point été assouvie par la mort de Charles. Avant de se tuer, il avait fait un testament par lequel il déshéritait son second fils. Par une autre disposition testamentaire, il laissait à la ville de Besançon son cabinet d'antiquités; mais la ville rejeta le legs avec horreur.

La malheureuse mère ne survécut que quelques semaines à cet affreux événement, qui effraya Besançon au commencement de 1826.

DERNIERS MOMENS
D'UN SCÉLÉRAT CONDAMNÉ A MORT.

Il est, chez la plupart des êtres qui se lancent dans la carrière du crime, un degré de dépravation qui exclut toute idée de repentir, qui enlève tout espoir de guérison. Ce sont des membres gangrenés qu'il est urgent de retrancher pour le salut et la sécurité du corps social. Tant qu'il existera des scélérats comme celui dont nous allons parler, la nécessité de la peine de mort se fera sentir, sinon comme moyen d'améliorer les mœurs, mais comme mesure de sûreté. Ce n'est pas que nous ne fassions, à l'instar d'une foule de généreux philanthropes, des vœux sincères pour l'abolition de cette peine de sang, qui n'est pas toujours d'un salutaire exemple. Mais nous pensons que, dans l'état actuel des choses, un acte législatif de cette nature serait peut-être funestement prématuré. Ce grand œuvre ne pourra être consommé, aux applaudissemens de toutes les classes de la société, que lorsqu'on aura donné à cette société des garanties sûres et suffisantes; et ces garanties ne peuvent se trouver que dans la propagation des bonnes mœurs et surtout dans leur heureuse implantation dans les rangs inférieurs. Alors, mais seulement alors, les vœux que forment tant d'âmes généreuses, vœux que nous aimons à partager, pourront être réalisés sans danger.

Les détails succincts que nous allons donner sur les derniers instans de Guillaume, forçat libéré, exécuté à Meaux, le 16 février 1826, peuvent servir de corollaire à ces réflexions.

Ce Guillaume, convaincu d'avoir tué six personnes, avait été condamné à mort. Après sa condamnation, il n'avait pas été mis au cachot; il fut gardé à vue, nuit et jour, dans une chambre où il y avait du feu. Ses gardes, autant pour le distraire que pour se distraire eux-mêmes, jouèrent au piquet avec lui. Guillaume, à plusieurs reprises, leur disait: «Allons, 10,000 francs; allons, cette fois, 100,000 francs, à payer dimanche matin.» Il leur raconta, tout en jouant, diverses anecdotes de sa vie, et notamment celle-ci, qu'il citait comme sa plus belle action: «A l'époque de la terreur, disait-il, l'argenterie et les bijoux de M. l'abbé de Flay, mon parrain, furent confisqués. Ayant découvert le lieu où ils étaient déposés, je parvins à les voler; je les vendis à un juif, et en remis fidèlement le prix à mon parrain.»

L'aumônier des prisons, qui avait fait auprès de lui plusieurs tentatives infructueuses pour le ramener à des sentimens religieux, le visita le matin du jour de l'exécution. Il lui demanda comment il allait?—Mal, répondit Guillaume; je sens les angoisses de la mort; je suis à l'agonie.—Mais vous vouliez mourir avec tant de courage! lui dit le respectable ecclésiastique.—Oh! je le retrouverai, répliqua Guillaume. Puis il remercia l'aumônier de l'offre qu'il lui faisait de l'accompagner à l'échafaud.

La veille de l'exécution, il avait écrit au procureur du roi qu'il désirait avoir pour son déjeûner un poulet et trois bouteilles de vin, afin de finir sa vie comme il l'avait passée.

Quelques heures avant l'instant fatal, il but un litre de vin chaud avec du sucre, et au moment de monter sur la charrette, il envoya chercher pour huit sous d'absinthe, qu'il avala tout d'un trait. Pendant le trajet, on lui entendit dire plusieurs fois, en jetant les yeux sur la foule immense des spectateurs: «Les imbécilles de Français, de venir voir un tel spectacle!... Ne courez pas si vite... On ne fera rien sans moi.» Du plus loin qu'il aperçut l'échafaud, il s'écria: Ah! la voilà, cette fois-ci; je ne l'échapperai pas! Au moment de descendre de la voiture, il prononça ces mots d'une voix assurée: Adieu, mes amis, je suis innocent; j'ai toujours le même courage pour mourir.

Il avait enfin consenti à laisser monter avec lui, sur la charrette, le curé de Notre-Dame, ancien aumônier de la maison de justice. Mais, pendant les exhortations de ce vénérable ecclésiastique, il tournait la tête de tous côtés et ne paraissait y faire aucune attention. Jusqu'au dernier moment, il ne quitta pas son ton de plaisanterie. En arrivant sur l'échafaud, il frappa le plancher avec son pied en disant à l'exécuteur: Est-ce solide ici?—Oui, ne craignez rien, répondit le bourreau. Quelques secondes après, Guillaume avait cessé d'exister.

ASSELINEAU,
OU
LES SUITES FUNESTES DE LA PASSION DU JEU.

Qui pourrait compter les victimes de la passion du jeu? Que de familles affligées, ruinées, déshonorées par cette lèpre de notre société! Poètes, moralistes, auteurs dramatiques, une foule d'écrivains en tous genres ont déploré les excès de cette malheureuse passion, et se sont efforcés d'y apporter remède. Le mal a triomphé de leurs généreux efforts. En vain madame Deshoulières a dit:

/* Le désir de gagner qui nuit et jour occupe, Est un dangereux aiguillon. Souvent, quoique l'esprit, quoique le cœur soit bon, On commence par être dupe, On finit par être fripon. */ En vain les tragiques fureurs de Béverley ont fait frissonner au théâtre des milliers de spectateurs; en vain Trente ans de la vie d'un Joueur ont excité, de nos jours, les plus lugubres et les plus déchirantes émotions; on n'en continue pas moins à jouer, à jouer avec fureur, et il n'est pas de jour où le jeu ne fasse quelques nouvelles victimes, tant cette passion est commune! tant elle semble fortement enracinée dans le cœur de l'homme! On s'est beaucoup récrié, et non sans raison, contre les maisons publiques ouvertes aux joueurs. Cette tolérance est un grand malheur sans doute; mais ce qui en est un bien plus grand, c'est qu'il y ait par le monde tant de maisons particulières, qui, sous ce rapport, sont de véritables maisons publiques. Ah! il faut bien le dire, les seules leçons à donner à cet égard, si les leçons sur ce point peuvent être bonnes à quelque chose, ce sont les tristes récits des effrayantes catastrophes qui terminent quelquefois les désordres des joueurs passionnés.

Voici un extrait de l'acte d'accusation d'Asselineau, prévenu d'assassinat sur la personne de Brouet, garçon marchand de vin, qui est de nature à provoquer au moins quelques réflexions salutaires.

Asselineau, arrivé de son village à l'âge de quatorze ans, mérita d'abord la confiance des marchands de vin qui l'employèrent en qualité de garçon. Chacun vantait son intelligence et sa probité. Mais bientôt on s'aperçut qu'il se dérangeait; sa conduite devint suspecte, et le sieur Haro, chez qui il servait alors, crut devoir le congédier. Il est probable qu'à cette époque, vers la fin de 1825, Asselineau avait déjà fréquenté les maisons de jeu, et peut-être faut-il attribuer à cette funeste source une somme de 2,000 francs dont il était possesseur, et qu'il avait déposée chez un sieur Barthélemy.

Une faute en entraîne bientôt une autre. Le sieur Barthélemy, en recevant d'Asselineau cette somme de 2,000 francs, lui en avait souscrit la reconnaissance. Asselineau, qui ne pouvait suffire avec son travail seul à sa dévorante passion, fabriqua de faux billets, et y apposa la signature Barthélemy qu'il avait appris à contrefaire. Les billets faux se succédèrent rapidement; plus de dix furent produits à la justice, et plusieurs étaient des effets de commerce. C'est par ce moyen qu'Asselineau parvint à se soutenir depuis la fin de 1825 jusqu'au commencement de 1827. Sa famille paya quelques-uns de ces effets; les plaintes de ceux qui avaient été trompés furent étouffées, mais le moment était venu où le crime ne pouvait plus échapper à la rigueur des lois.

Asselineau le pressentait bien. Plusieurs de ses faux billets étaient échus; d'autres touchaient à leur échéance; il était le débiteur des derniers maîtres qui l'avaient employé, à raison des déficits assez considérables trouvés dans ses comptes. En un mot, au commencement de février 1827, il restait totalement privé de ressources et chargé de 7 à 8,000 fr. de dettes. Une nouvelle escroquerie lui procura, pour quelques jours encore, les moyens d'exister. Il se présenta dans la soirée du 2 février, chez un sieur Lefèvre, marchand de bijoux, rue du Ponceau, auquel il avait fait précédemment divers achats, et ne trouvant au comptoir que la mère du sieur Lefèvre, il demanda à emporter plusieurs cachets en or, montés en topazes et en améthystes, qu'un de ses amis, disait-il, l'avait chargé d'acheter. Asselineau promit de rapporter très-prochainement ou les cachets ou leur valeur. On eut trop de confiance en ses paroles. Il mit la main sur les cachets et les porta au Mont-de-Piété, où il en reçut quatre-vingt-quinze francs. A quelques pas de là, Asselineau vendit la reconnaissance moyennant quinze francs. Mais cette escroquerie n'était qu'un danger de plus ajouté à tant d'autres. Le sieur Lefèvre porta plainte dans les vingt-quatre heures, et les agens de police se mirent à la recherche d'Asselineau.

Ici commence le dernier acte de ce drame terrible. Une irrésistible fatalité, ou plutôt une passion sans frein entraînait Asselineau de crime en crime, et déjà les plus atroces ne l'effrayaient plus. Il connaissait d'ancienne date un sieur Moreau, arquebusier, rue Joquelet. Au mois d'août précédent, il lui avait acheté des pistolets et des balles. Il vint lui acheter une nouvelle paire de pistolets et désormais ne sortit plus qu'armé. Il prétendit depuis que c'était pour se donner la mort. Mais comment accueillir cette assertion? Le 19 février, Asselineau se livrait encore à une folle gaîté; on le vit danser et sauter sur les tables d'un cabaret.

Asselineau était lié avec un sieur Brouet, garçon marchand de vin comme lui, mais dont la conduite contrastait singulièrement avec celle de son ami. Brouet était doux, honnête et d'une vie irréprochable. Il tenait une cave, rue Saint-Honoré, no 346, pour le compte du sieur Raimbault. Le mercredi, 22 février, à neuf heures du matin, les voisins s'aperçoivent que la boutique de Brouet est encore fermée; ils s'en inquiètent; bientôt le commissaire de police arrive, accompagné de l'un des substituts du procureur du roi. Il fallut briser un carreau et pénétrer dans la boutique par la fenêtre du premier étage. Spectacle horrible! Brouet était étendu baigné dans son sang, la tête vers le comptoir, et les pieds du côté du fourneau. Il était couvert de ses vêtemens; près de lui, on voyait les débris d'une bouteille. Mais ce n'était pas à des coups de bouteille qu'il avait succombé. Un coup de pistolet, tiré dans l'oreille gauche à bout portant, lui avait seul ôté la vie. Brouet n'était pas coupable d'un suicide; car il n'était pas gaucher, et c'était à gauche qu'il avait été frappé. Une balle avait traversé la tête; une autre fut trouvée dans la bouche, où elle avait fracturé plusieurs dents, et ouvert une artère par où le sang s'était épanché. Le coup avait été entendu vers onze heures par des vidangeurs qui travaillaient dans le voisinage, et qui avaient cru que l'on frappait à une porte avec violence. L'assassin avait pris la fuite en fermant la porte sur lui et en emportant la clef.

On avait volé la victime. Une montre d'or avec des breloques de même métal, des boucles d'argent, une somme de cent dix francs, une inscription de rente de cinquante francs, un billet à ordre de neuf cent cinquante fr., signé Forquignon, d'autres billets et des registres renfermés dans une cassette, enfin du linge et des vêtemens, tout avait disparu, mais on ne connaissait pas encore le coupable.

Asselineau avait été vu dans la boutique de Brouet, le 21 février, dès trois heures et demie. Il y avait passé toute la soirée; tantôt écartant sous un faux prétexte un témoin qui l'importunait, tantôt regardant fixement et avec affectation les pratiques de Brouet, ôtant et remettant ses habits, demeurant les bras nus, et quelquefois paraissant occupé à lire. A onze heures, Brouet fermait sa boutique; Asselineau seul y était encore. A onze heures et quelques minutes, Brouet avait cessé d'exister. Asselineau était donc l'assassin.

Le 19 février, Asselineau s'était occupé de l'achat d'une feuillette de vin pour un sieur Daudé, employé aux jeux du Palais-Royal, n. 9, lequel destinait cette feuillette à une dame Rose Massyr, femme de charge. Asselineau s'adressa à un marchand de vin, rue des Boucheries-Saint-Honoré; il paya un à-compte de 80 francs en or, parla d'une inscription de rente de 50 francs qu'il devait aller vendre à la Bourse, et le soir du même jour, revint pour payer la feuillette, muni d'un billet de 500 francs qu'on ne put lui changer. Ses démarches éveillèrent des soupçons; l'autorité fut avertie, et, le 24 février, Asselineau, revenant chez ce marchand de vin pour achever de payer la feuillette, fut arrêté par des agens de police placés en embuscade. Il voulait d'abord faire résistance et portait fréquemment les mains à ses poches. On le fouilla, et on trouva sur lui un pistolet. Les agens de police se firent prêter main-forte, et conduisirent Asselineau en lieu de sûreté.

Chose étrange! le 23 février même, Asselineau, se trouvant dans le cabaret du sieur Niquet, rue de la Sourdière, s'entretenait froidement de l'assassinat de Brouet, l'ami qu'il avait tué. «Eh bien! dit-il à Niquet, vous avez donc un de vos camarades qui a été assassiné?—C'est vrai, répondit Niquet.—Que dit-on là-dessus?—On dit que c'est un de ses amis qui l'a assassiné: c'était un bien brave homme, bien estimé que Baptiste!—Dit-on si on l'a volé?—C'est bien présumable.»

Asselineau, arrêté, ne pouvait nier son forfait: on avait saisi sur lui la montre et les boucles d'oreilles de Brouet. Il était encore vêtu d'un habit noir et d'un pantalon arrachés à sa victime. On retrouva dans son domicile les registres de Brouet. Asselineau, confondu par ces preuves accablantes, se confessa coupable et du vol et de l'assassinat. Il chercha seulement, dans les interrogatoires postérieurs, à écarter la préméditation, en soutenant que la pensée de son crime lui était venue en un instant.

«Dans la maison de jeu du Palais-Royal, n. 9, que fréquentait Asselineau, il y avait, suivant l'acte d'accusation, un étranger soi-disant commissionnaire en marchandises, nommé Georges Sunboef, qui prêtait de l'argent aux joueurs, sur nantissement de billets et d'effets publics; ou bien il escomptait les uns et achetait les autres. C'était cet homme qui avait acheté d'Asselineau l'inscription de rente de 50 francs; c'était lui qui lui avait escompté le billet de 950 francs signé Forquignon, et qui n'avait pas eu honte de lui donner de l'un et de l'autre une somme de 960 francs. Asselineau avait endossé le billet du nom de sa victime à la date du 25 janvier 1827; il avait signé du même nom une cession de la rente.» Ainsi, pour cette somme de 960 francs, il s'était rendu coupable d'un assassinat, d'un vol et de deux faux.

Asselineau fut traduit devant la Cour d'assises de la Seine, le 26 mars. Cinquante-sept témoins avaient été assignés pour déposer dans cette affaire. L'accusé paraissait calme et s'efforçait de se soustraire à la curiosité publique, en se tournant du côté de la Cour. Il était âgé de vingt-un ans, et natif du département de la Nièvre.

Dans l'interrogatoire qui eut lieu devant la Cour, Asselineau convint de l'assassinat et du vol, reconnut les faux billets qui lui furent représentés, avoua que c'était lui qui les avait fabriqués, et borna tout son système de défense à écarter la préméditation. On entendit plusieurs témoins dont les dépositions ne firent que confirmer les faits déjà connus et avoués par l'accusé lui-même. On attendit avec impatience la comparution de Sunboef, le commissionnaire du Palais-Royal que l'acte d'accusation avait gravement inculpé. Mais ce témoin expliqua sa conduite d'une manière qui parut satisfaire la Cour. Il n'avait fait, dit-il, qu'avancer à l'accusé le prix de la rente de 50 francs qui devait être vendue plus tard; et, quant au billet signé Forquignon, Asselineau ne l'avait point passé à son ordre; il le lui avait seulement confié pour l'escompter. Tous ces faits furent confirmés par le prévenu. «J'étais hardi au jeu, dit Asselineau, puisqu'en moins de dix mois, j'ai perdu plus de dix mille francs. On me prenait pour un gros marchand de vins, et j'inspirais de la confiance. C'est un de mes amis qui m'a perdu. Il vint me débaucher chez le sieur Haro, où je ne songeais qu'à travailler, et me conduisit dans les maisons de jeux que j'ai toujours fréquentées depuis.»

Il n'est peut-être pas inutile de faire remarquer qu'Asselineau commença par jouer au billard. Il y gagna même à la poule une queue d'honneur, et son malheureux père ne prévoyait que trop dès-lors les funestes conséquences d'une passion, qui alors pouvait paraître encore innocente. Disons néanmoins que tout sentiment d'honneur n'était pas éteint dans le cœur de l'accusé. Une lettre de lui atteste le désir qu'il avait de payer ses dettes, et de dédommager ceux qu'il avait trompés. «L'heure est sonnée, écrivait-il; c'en est fait! il faut vous avouer mes erreurs et mettre au jour toutes mes bassesses. Si, en mourant, je ne laissais pas de dupes, je serais content.»

Le ministère public soutint l'accusation avec force. «Sans doute, dit-il, il faudrait plaindre un malheureux jeune homme, qui, entraîné par un ami perfide dans ces maisons où l'on perd à la fois et sa fortune et l'honneur, demanderait grâce pour sa faiblesse et son inexpérience. Mais en est-il ainsi d'Asselineau? Non, sans doute; c'est dans un café qu'on l'a d'abord entraîné, et depuis il s'est livré successivement, et pendant deux années, à tous les excès du jeu!»

Me Gechter, défenseur de l'accusé, présenta le tableau hideux des maisons de jeu, de ces maisons où, suivant son expression, la démoralisation, l'usure et le vol sont affermés. Il appela l'indulgence des juges sur l'extrême jeunesse d'Asselineau, et tout en le regardant comme un grand coupable, il les excita vivement à prendre en pitié le sort de ce jeune homme qu'un entraînement funeste et irrésistible avait conduit à sa perte.

Asselineau prit lui-même la parole après son défenseur; il retraça avec précision et clarté l'histoire déplorable de sa vie et de sa passion. Arrivé à la catastrophe du 21 février, il ne put achever et retomba sur son banc.

La réponse du jury ayant été affirmative sur tous les chefs, excepté celui de la préméditation, aux termes de l'article 304 du Code pénal, la Cour condamna Asselineau à la peine de mort.

Le coupable entendit avec calme ce terrible arrêt. Quand il fut prononcé, il voulut parler. «J'ai dit la vérité, toute la vérité, répétait-il à voix basse.—Du courage! lui dit son avocat.—Du courage! s'écria Asselineau, j'en ai plus que vous. Vous trembliez en me défendant!»

Asselineau avait lui-même rédigé dans le plus grand détail un précis de sa vie entière. Cette relation curieuse fut publiée à l'époque de la procédure. En lisant la vie de cet infortuné, on ne peut se défendre des sentimens les plus pénibles, et des réflexions les plus douloureuses. On gémit sur la cause qui put, en quelques mois, d'un jeune homme honnête et laborieux faire un assassin.

Asselineau, dans sa prison, manifesta constamment un repentir sincère, sans faiblesse et sans abattement: il ne témoignait pas la plus légère inquiétude; la veille même de l'exécution, il joua très-gaîment aux barres et il étonnait les autres prisonniers par ses tours de force et d'adresse. C'était toujours avec beaucoup d'émotion qu'il parlait de son crime, et en le racontant, il maudissait le no 9 du Palais-Royal. Il affirmait qu'en entrant dans la chambre de Brouet, il n'avait pas eu l'idée de l'assassiner. «Je me rappelle bien, ajouta-t-il, que trois fois je tirai le pistolet de ma poche et trois fois je le remis.» Après le crime, tel était son trouble, qu'il chercha long-temps, pour ouvrir le tiroir, les clés qu'il tenait dans sa main.

Le calme d'Asselineau ne venait point d'une stupide indifférence, mais d'une résignation réfléchie. Il avait pour compagnon d'infortune à Bicêtre, le nommé Buisson, condamné aussi, et tout nouvellement, à la peine de mort, pour avoir assassiné son ami. Asselineau ne cessait de le consoler, de l'encourager et de l'exhorter à avouer son crime, en faisant valoir auprès de lui des considérations morales et religieuses. «Tes dénégations te rendent plus criminel encore, lui disait-il, imite-moi; avoue-toi coupable; c'est la plus grande preuve de repentir.... Songe que nous devons paraître devant Dieu: cet aveu ne nous servira de rien auprès des hommes; mais Dieu nous en tiendra compte.» Cédant à ses conseils et à ses exhortations, Buisson fit en effet l'aveu de son crime, qu'il avait nié jusque-là avec force.

Enfin, Asselineau était parvenu à intéresser vivement à son sort toutes les personnes qui l'entouraient. Les gardiens faisaient des vœux pour qu'il obtînt sa grâce. Pendant les derniers jours de sa vie, il s'occupait beaucoup à écrire. Il avait composé un petit discours qu'il apprenait par cœur, et qu'il avait l'intention de prononcer sur l'échafaud. Mais de sages conseils le firent sans doute renoncer à ce dessein.

Quand, le 8 mai 1827, l'huissier chargé de l'extraire de Bicêtre, vint lui annoncer le rejet de son pourvoi, cette nouvelle ne lui causa pas la moindre émotion. Il fit, avec tranquillité, ses adieux aux vétérans de garde à la porte et remercia cordialement les gardiens de tous les soins qu'ils lui avaient prodigués.

La voiture était à peine arrivée dans la cour du palais de Justice qu'elle fut entourée par une multitude avidement curieuse. Pour se soustraire à tant de regards, Asselineau, malgré les liens qui le privaient de l'usage de ses deux mains, se précipita de la voiture avec une vigueur et une agilité qui surprirent et effrayèrent les personnes placées autour de lui. Le public put à peine l'apercevoir.

Dès-lors Asselineau passa la plus grande partie de ses instans avec son confesseur. On lui offrit quelque nourriture: «Non, je vous remercie, répondit-il; elle ne passerait pas.» Il s'empressa d'envoyer à l'exécuteur un billet ainsi conçu: «Je prie tous ces messieurs de vouloir bien remettre à M. Morel, tailleur, rue Montorgueil, no 31, mon habit et mon pantalon que je lui ai achetés quelques jours avant mon arrestation, et que je ne lui ai point payés. Je pense qu'il ne peut pas avoir les moyens de les perdre. En le faisant, vous obligerez un malheureux.

B. ASSELINEAU.»

A quatre heures moins un quart, le patient fut amené, suivant l'usage dans l'avant-greffe de la prison où l'on prépare la victime pour le supplice. C'est ce qu'on appelle la toilette des condamnés. Asselineau s'avança d'un pas ferme vers les exécuteurs qui l'attendaient. Sa figure était rayonnante de jeunesse et de santé; on n'apercevait aucune trace d'altération sur ses traits, aucune hésitation dans ses mouvemens. A peine délivré de la camisole de force, il ôta lui-même son habit, et s'assit sans proférer un seul mot sur une sellette de bois placée vis-à-vis le guichet, à travers lequel on entrevoyait la fatale charrette. L'un lui lie les mains derrière le dos; un autre attache une longue ficelle à ses deux jambes; un troisième coupe le col de sa chemise avec des ciseaux et taille ensuite le bas des cheveux pour disposer la place. Asselineau, en sentant l'acier glisser sur son cou, ne put se défendre d'un mouvement de frisson, et il pâlit pour la première fois. L'obscurité de la salle, le morne silence qui régnait autour de la victime, les rumeurs du dehors qui pénétraient sourdement jusqu'à elle, tout ajoutait à l'horreur de cette lugubre scène.

Enfin la porte s'ouvrit, et Asselineau s'avança à pas lents, entouré des exécuteurs, et précédé du vénérable aumônier des prisons.

On voulut l'aider à monter dans la charrette. «Laissez, dit-il, je monterai bien tout seul.» A peine fut-il assis, que le confesseur placé à ses côtés, lui présenta le crucifix, et il le baisa avec une pieuse résignation.

Arrivé à la place de Grève, Asselineau, sur l'invitation de l'aumônier, se mit à genoux et fit un acte de contrition; puis, il monta avec fermeté sur l'échafaud, et quelques secondes après, il n'existait plus.

Arrivé à l'échafaud, il s'était tourné vers le peuple, en disant: Que ceci vous serve d'exemple! Pendant qu'on le plaçait sur la planche fatale, il répéta à plusieurs reprises: Que Dieu aie pitié de moi!

La recommandation d'Asselineau fut fidèlement exécutée. Son habit bleu et son pantalon furent remis à M. Morel, tailleur. Dans la poche de cet habit, on avait trouvé une lettre du père d'Asselineau, écrite d'Antrain (Nièvre) le 7 avril, et adressée au directeur de Bicêtre. Elle était ainsi conçue:

«Mon fils,

«En réponse à ta lettre en date du 31 mars, que j'ai reçue le 6 avril, par laquelle tu nous fais tes adieux, et tu nous demandes des pardons...... Que Dieu te pardonne! A l'égard de nous, nous te pardonnons tous, père et mère, frère et sœur. Nous t'avons toujours élevé en la crainte de Dieu, et dit les dangers qu'il y avait de fréquenter les mauvaises compagnies.

«Tu n'as pas pu t'en défendre...... Que Dieu te pardonne, comme nous te pardonnons! Tu seras heureux, et nous, le restant de nos jours, nous serons malheureux...

«Tu attends sur la clémence du roi...... que Dieu soit béni!

«Nous te faisons tous nos adieux pour toujours: recommande-toi à Dieu.

«Ton père B. ASSELINEAU.»

Nous ne commenterons pas cette lettre: il faudrait revenir aux réflexions qu'on a lues au commencement de cet article. A travers le laconisme de cet homme illettré, à travers ses pieuses répétitions, on y reconnaît trop bien le cœur brisé d'un malheureux père.

FAMILLE DE PARRICIDES.

Nos lecteurs ont pu voir dans le second volume de cette collection l'épouvantable histoire d'un malheureux père assassiné par deux de ses fils, aidés de leur mère. Les fastes criminels de notre temps présentent un forfait du même genre et non moins horrible.

Le 16 mai 1826, à quatre heures du matin, le garde du moulin de Croûtes (Aisne) aperçut quelque chose qui passait sous la volée ou le tournant du moulin; c'était un cadavre qui s'accrocha à des saules. Un instant après, arrivèrent deux pêcheurs; Jaquin, l'un d'eux, courut avertir le maire et le juge-de-paix. Des magistrats se rendirent sur-le-champ au lieu où gisait le cadavre; on le retira de la rivière en leur présence: on reconnut que c'était celui de Dupré. Il avait autour du cou une petite corde un peu plus grosse que la ficelle ordinaire; à cette corde était un nœud coulant que l'on avait ensuite fixé et arrêté par un autre nœud.

Le cadavre était complètement vêtu; il avait des bas, des chaussons et des sabots couverts. On trouva dans une poche de son gilet une clef qui était celle du secrétaire ou de l'armoire qui contenait l'argent de Dupré. Le procès-verbal du médecin, appelé pour examiner le corps, portait qu'il y avait sur le cadavre un signe de pression occasionée par la corde, une ecchymose au pariétal droit, une autre plus légère à la pommette gauche. Il fut établi par l'accusation que les contusions et les ecchymoses n'avaient pu être produites par une submersion volontaire, ni même par le passage du corps sous la roue du moulin: elles étaient nécessairement le résultat des violences exercées sur Dupré avant la submersion. Ce qui en donnait une preuve irrécusable, c'était une plaie qui existait au bas du ventre, ayant quatre à cinq pouces de diamètre. Cette plaie semblait expliquer le propos de la veuve Dupré, qui avait dit: Je sais bien comment il faut le prendre pour le dompter; un coup de pied le rend blanc comme neige.

L'enquête, qui eut lieu, fit naître de véhémens soupçons contre quatre individus qui furent aussitôt arrêtés. C'étaient la veuve du malheureux Dupré, Rose-Victoire Dupré, sa fille légitime, Jean-Étienne Duchesne, dit Bancroche, fils naturel de cette dernière, et le nommé Vaillant, père de Pierre-François Vaillant, gendre de Dupré.

Ces quatre prévenus comparurent devant la Cour d'assises de Laon le 5 mars 1827. Tous les regards étaient fixés sur cette famille qui n'inspirait que l'horreur et le mépris. Vaillant avait dit à un témoin: Prends-garde à toi, si tu parles trop! On avait remarqué sur le bord de la rivière, où le corps de Dupré devait avoir été jeté, l'empreinte de traces faites avec des bas ou des chaussons, et le cadavre repêché le 16 avait des sabots couverts. On trouva dans la rivière une pierre de quatre-vingt-huit livres dans une fosse placée vis-à-vis l'empreinte des traces remarquées. N'était-il pas présumable et même certain que cette pierre avait été employée par les auteurs du crime, au moyen du nœud coulant de la ficelle, pour tenir le corps au fond de l'eau et y ensevelir le secret de la plus noire scélératesse?

Voici quelques circonstances antérieures à l'assassinat. La femme Dupré vivait très-mal avec son mari; chaque jour voyait éclater de nouvelles querelles. La fille se joignait à la mère pour maltraiter son père. Cette fille dénaturée était, au reste, connue pour avoir la conduite la plus déréglée. Elle avait eu deux enfans naturels, fruits honteux de sa débauche: l'un de ces enfans, Duchesne, dit Bancroche, se montrait en tout digne de sa mère. Il se vantait publiquement des mauvais traitemens exercés contre son grand-père Dupré, et n'était pas le dernier à y prendre part.

Au milieu des chagrins dont il était continuellement abreuvé, il était arrivé à Dupré de dire un jour à quelqu'un qu'il voudrait bien qu'on lui tirât un coup de fusil, pour le délivrer de sa pénible existence. Ses meurtriers profitèrent de ce propos pour lui supposer l'intention d'un suicide. De là le projet et l'exécution du crime sur lequel les accusés voulaient faire prendre le change, en prêtant à Dupré la volonté de se détruire et la résolution de se noyer.

Dupré gardait soigneusement la clé du meuble où était son argent. Six semaines avant sa mort, il avait répondu à une personne qui lui faisait une question relativement aux plaintes de ses enfans: «Pourquoi les doter? Ils boivent et mangent tout; ils se coalisent pour me ruiner.»

La mère et les enfans avaient répété souvent ce propos infâme: Si ce gueux, si ce cochon-là était mort, nous jouirions......

Ces faits et ces propos furent attestés par plusieurs témoins. Que fallait-il de plus pour donner de la vraisemblance à la consommation du crime?

Mais deux femmes et un jeune homme infirme ne suffisaient pas à l'entière exécution du projet. Il fallait quelqu'un d'assez fort pour les aider, et ce fut, suivant l'accusation, Vaillant père, que l'on choisit pour cet exécrable ministère. La réputation de cet homme était loin d'être intacte: il passait pour avoir des liaisons intimes avec sa belle-fille; ce fut lui, suivant quelques dépositions, que Rose Dupré alla chercher pendant la nuit, et qui aida à porter le cadavre à la rivière. On remarqua que Vaillant fils lui-même avait dit dans sa déposition: Ce n'est pas mon père qui a tué Dupré; il n'a fait que le porter à la rivière.

Après les plaidoieries, le président fit le résumé des débats avec la plus exacte impartialité, et posa aux jurés les cinq questions résultant de l'acte d'accusation.

Le jury répondit affirmativement sur les deux premières questions relatives à la veuve Dupré et à sa fille, en écartant seulement la préméditation; semblable réponse fut faite relativement à Duchesne dit Bancroche, mais à la majorité de sept voix contre cinq. Les deux questions relatives à Vaillant père furent résolues négativement. La Cour, sur la question qui concernait Bancroche, se réunit à la minorité du jury; en conséquence Duchesne dit Bancroche et Vaillant furent acquittés.

Sur les conclusions du ministère public, la veuve Dupré et Rose-Victoire Dupré, sa fille, furent condamnées à la peine des parricides.

COMPTE,
MEURTRIER DE SA FEMME ET DE SON
ENFANT.

Depuis plusieurs années, on a vu se multiplier d'une manière effrayante des crimes dont la justice ne s'explique que très-difficilement la cause. Les fureurs sanguinaires de Papavoine et de la fille Cornier n'ont eu que trop d'imitateurs. Les médecins, appelés au secours des magistrats, pour trouver l'explication de ces phénomènes criminels, ont invoqué une sorte de démence d'un genre particulier, à laquelle on a donné le nom de monomanie; et malgré cette assertion de la science, pour un grand nombre d'esprits prévenus ou incrédules, beaucoup de crimes sont demeurés presque inexplicables. De ce nombre est celui dont nous allons rapporter les principales circonstances.

Le nommé Compte, charron, s'était constamment fait remarquer par la douceur de son caractère et par son attachement pour sa femme et ses enfans. Cet homme, tout-à-coup, devint triste et rêveur; il recherchait les lieux solitaires; tantôt il prodiguait des marques de tendresse à son épouse, tantôt il repoussait ses caresses.

Le 15 mars 1827, Compte se trouvait seul à son atelier, lorsque sa femme vint l'y voir dans l'intention de lui tenir compagnie et de chercher à dissiper les idées sombres qui le tourmentaient. Soudain Compte l'interrompit en lui disant: Je voudrais bien mourir, et tu devrais mourir avec moi! Anne Constant, sa femme, pour calmer l'agitation de son mari, s'approcha de lui et l'embrassa; mais cette prévenance, loin de tranquilliser Compte, le met hors de lui-même; il agite un couteau qu'il tenait dans sa main, et bientôt il en porte un coup à la gorge de sa femme. Celle-ci s'échappe en jetant de grands cris; Compte la poursuit avec acharnement, il l'atteint dans la cour et lui porte à la gorge un second coup de couteau.

Les pères et mères des époux accourent; ils prennent dans leurs bras Anne Constant et l'arrachent à la fureur de son mari. Compte alors veut rentrer dans son atelier; mais, trouvant sur son passage son enfant âgé de deux ans, il s'en saisit, l'emporte sous un hangar, et là, lui enfonce dans la poitrine le couteau qui dégouttait encore du sang de sa malheureuse femme. L'enfant expire sous ses yeux, et ce malheureux, pour terminer cette horrible tragédie, retourne contre lui le fatal couteau; il s'en frappe à la tête et se blesse grièvement.

Les poursuites judiciaires étaient faciles à exécuter: c'était un mari qui avait voulu égorger sa femme; c'était un père qui avait donné la mort à son enfant. Compte fut arrêté, et traduit devant la Cour d'assises de la Charente, le 8 mai 1827.

Cette cour avait paru hésiter à mettre Compte en accusation. On lit en effet, dans l'arrêt de renvoi, le considérant suivant:

«Considérant qu'on serait tenté de croire à la démence du prévenu; que l'esprit est ramené souvent à cette idée par les détails que renferme la procédure, mais qu'on se trouve arrêté par certains aveux de Jean Compte, desquels il résulte que sa femme lui paraissait depuis quelque temps légère, coquette, et peu disposée à payer sa tendresse de retour;

«Qu'il est donc possible d'attribuer à un violent accès de jalousie le double attentat dont le prévenu s'est rendu coupable, et qu'il convient de laisser aux débats de l'audience le soin de faire connaître la véritable situation mentale du prévenu, lorsqu'il enfonça le couteau dans la gorge de sa femme et dans le sein de son fils.»

Après les débats, qui furent de peu de durée, le président de la Cour posa deux questions aux jurés sur la culpabilité du prévenu. Sur la première question, les jurés répondirent: Non, Compte n'est pas coupable d'avoir volontairement donné la mort à son fils; sur la seconde: Oui, à la majorité de sept voix contre cinq, l'accusé est coupable d'une tentative d'homicide, manifestée par des actes extérieurs, suivie d'un commencement d'exécution, et qui n'aurait manqué son effet que par des circonstances indépendantes de sa volonté.

La Cour s'étant réunie à la majorité du jury, Compte fut en conséquence condamné aux travaux forcés à perpétuité.

CASTANIER,
OU LES RÉSULTATS CRIMINELS DE
L'EXALTATION RELIGIEUSE.

L'exaltation religieuse, comme l'exaltation politique, peut tourner au crime les individus les plus inoffensifs de leur nature et leur faire regarder comme des actes vraiment méritoires les forfaits les plus atroces. Sans doute, si leurs attentats procèdent d'une faiblesse, d'une affection ou d'une lésion des organes du cerveau; s'il est prouvé qu'ils soient les résultats de cette sombre monomanie qui se plaît à verser le sang, et parfois celui des êtres les plus innocens et les plus chéris de celui même qui les égorge, il faut plaindre le sort de ces criminels d'une classe particulière; on doit des égards à la position de malheureux qui, dans des accès de folie, sont capables d'immoler ceux qu'ils aiment le plus au monde. Mais si la loi doit épargner des coupables involontaires, chez qui l'intention n'a pas été complice du bras, l'intérêt de la société exige impérieusement qu'on la mette à l'abri des atteintes meurtrières de ces furieux; il veut aussi qu'on n'accorde pas une créance trop aveugle à un système de défense dont il serait facile d'abuser et derrière lequel les plus grands scélérats, assurés de l'impunité, finiraient par venir se retrancher comme dans un asile inviolable.

Le nommé Castanier dont le procès nous a suggéré les réflexions que l'on vient de lire, avait subitement passé d'une vie désordonnée à une vie bigotte. Pendant sa jeunesse à Camaret Vaucluse, il était libertin, joueur, débauché; il passait presque tout son temps au cabaret. Étant venu demeurer à Orange, il fut entouré de personnes pieuses qui entreprirent sa conversion; dès-lors, son train de vie fut tout-à-fait changé: il restait des journées entières à l'église; bientôt il eût passé pour un saint homme. Depuis, cet homme s'était fixé à Carpentras.

Le 16 janvier 1827, la petite fille de Castanier, charmante enfant, aimée de tout le voisinage, chérie de son père et de sa mère, disparut tout-à-coup. On crut d'abord qu'elle s'était égarée dans la ville. La veuve Bouche avait vu, à midi, Castanier et sa fille qui allait après lui en pleurant. Elle avait dit au père: «Attendez donc votre enfant!» sur quoi il avait pris sa petite par la main. Dans la soirée, la veuve Bouche retourna chez Castanier pour demander si l'enfant était retrouvée. Le mari était d'un côté du poêle; sa femme, désolée, de l'autre côté; le témoin s'assit entr'eux deux. La femme dit à son mari: «A midi, tu as rencontré ton enfant sur le Pont-Neuf?—Oui.—Tu l'as pris par la main?—Oui.—Tu l'as amenée à la maison?—Oui.—Tu lui as donné du pain?—Oui.—Et puis, qu'est-elle devenue?» A cette question, Castanier resta sans voix! «Va la chercher: lui dit la femme.—Et où veux-tu que j'aille? répondit-il.»

Cependant on trouva le cadavre de la jeune Castanier dans le puits du Cirque, avec une pierre au cou, et percé de deux coups de couteau.

Aussitôt la justice instruisit. Le commissaire de police se transporta chez Castanier avec le juge d'instruction. Castanier était couché tout habillé sur son lit, et en se levant, il s'écria: Je n'ai plus d'enfant! Et pourtant, il ignorait encore que l'on eût retrouvé le cadavre dans le puits. Un couteau avait été enfoncé jusqu'au manche dans les côtes de la victime; la femme Castanier reconnut ce couteau pour être celui de son mari; elle reconnut aussi la pierre trouvée au cou de l'enfant pour avoir été enlevée du bas de l'escalier de sa chambre. Cette pierre fut présentée à la place qu'elle devait occuper; elle s'y adaptait parfaitement: on ne pouvait s'y tromper, cette place vide ayant gardé l'empreinte des rugosités de la pierre.

Ces indices, joints aux témoignages de plusieurs personnes, déterminèrent l'arrestation de Castanier; et il fut traduit le 8 mai devant la Cour d'assises de Vaucluse. Quand il comparut devant le tribunal, tous les regards cherchèrent sur la figure de Castanier les signes de cette démence à laquelle, en l'absence de tout autre motif, on attribuait généralement son attentat. On vit un homme maigre et d'un teint cuivré. Ses cheveux étaient noirs et plats, ses lèvres enflées et blafardes; ses yeux, d'une forme ronde, étaient caves et brillans; il semblait étranger à tout ce qui se passait autour de lui. Au mouvement de ses lèvres, on aurait pu croire qu'il récitait des prières.

Nous allons donner un extrait de son interrogatoire, qui pourra faire connaître aux lecteurs la situation mentale de l'accusé. Assez long-temps avant le meurtre de sa fille, Castanier était toujours entouré chez lui de livres de dévotion; il ne travaillait plus, et quand sa femme lui représentait le besoin qu'ils avaient du travail, il lui répondait par des exclamations religieuses. Il avait fréquemment des rêves d'enfer et de démon, et se levait la nuit pour prier Dieu. On va voir quelles étranges réponses il fit à la plupart des questions qui lui furent adressées.

Le Président: Comment vous appelez-vous?

L'accusé, regarde sans répondre, comme s'il n'avait pas entendu. Un gendarme le pousse; et interrogé une seconde fois, il déclare se nommer Castanier.

D. Où demeurez-vous?

R. Ici.

D. Comment ici! vous ne demeurez pas à Orange?

R. Oui, à Orange.

D. Quel âge avez-vous?

R. Je ne m'en souviens pas.

Alors Me Bourdon, nommé d'office pour assister Castanier, exposa à la Cour que la seule chose explicite qu'il eût pu obtenir du prévenu, c'était qu'il ne voulait pas de défenseur; que Dieu saurait bien le défendre.

Non! s'écria Castanier avec force, je ne veux point de défenseur; je n'en ai pas besoin.

D. Castanier, voulez-vous être jugé?

R. A la volonté de Dieu.

D. On dit que vous êtes fou?

R. Je n'en sais rien.

D. Avez-vous tué votre enfant?

R. Je n'ai jamais fait de mal à mon sang.

Pendant les dépositions des témoins, l'accusé s'était endormi; tout-à-coup il se réveilla en riant à la manière d'un hébété.

D. Que fîtes-vous le 16 janvier, de dix heures à deux heures?

R. Je fus à l'église; je ne puis pas vous le dire.

D. Aimiez-vous votre fille?

R. Pauvre petite!

D. Est-ce vous qui l'avez tuée?

R. Castanier sanglote en détournant la tête, et finit par dire: C'est un grand malheur!

Un juré. Avez-vous tué votre fille?

R. Tu n'as point de sens.

D. Ne craignez pas de l'avouer: peut-être n'avez-vous pas cru mal faire. L'avez-vous tuée?

R. Si vous me le dites encore, je m'en vais.

Le procureur du roi. N'avez-vous pas de regret d'avoir tué votre enfant?

R. Je ne veux pas vous écouter: (après quelques momens de silence, et en mettant sa tête dans ses mains), c'est depuis la mort de mon enfant que la tête me fait mal; avant aussi, elle me faisait mal.

François Bouche, assigné comme témoin, commençait sa déposition; Castanier l'interrompit, et lui dit, comme en se réveillant: «Ah! bonjour, Bouche!»

Un témoin ayant dit que le prévenu restait habituellement des heures entières prosterné à l'église sans remuer, Castanier s'écria: «J'y suis resté une fois neuf heures; j'ai bien du plaisir à y être; je voudrais bien y aller.»

D. N'avez-vous pas cru, en tuant votre enfant, l'envoyer au ciel?

R. Je ne vous écoute pas.

Le procureur du roi, après avoir démontré la culpabilité de l'accusé, déclara qu'il ne pensait point que l'accusé eût agi avec discernement, et que son état moral lui semblait devoir faire écarter les circonstances de la préméditation.

De son côté, le défenseur s'attacha à faire ressortir la preuve de la démence, des circonstances de la cause et de la conduite de l'accusé dans tout le cours des débats.

Après une courte délibération, le jury déclara l'accusé coupable, mais sans préméditation; et par suite de cette déclaration, Castanier fut condamné aux travaux forcés à perpétuité.

ACCUSATION D'ASSASSINAT
RÉSULTANT D'UN SUICIDE.

Les sieur et dame Coutelas vivaient à Reuil, village situé sur la rive droite de la Marne. Ils jouissaient d'une certaine aisance. Le sieur Coutelas, ancien militaire, fils d'un honnête vigneron, avait épousé, en 1815, une personne dont la condition était au-dessus de la sienne. Les deux époux n'ayant pas d'enfans, avaient, en 1819, par deux testamens déposés chez un notaire, disposé mutuellement de l'usufruit de leurs biens en faveur du survivant.

Le sieur Coutelas, âgé de cinquante-un ans, était d'un caractère froid et apathique. La dame Coutelas, petite et replète, était, depuis quelques mois, affectée d'un commencement d'hypocondrie. Elle était tourmentée par des insomnies; le sang l'incommodait; son médecin lui avait conseillé une saignée qui avait été ajournée. Elle souffrait et se plaignait beaucoup.

Dans la journée du 30 mars 1826, ses plaintes redoublèrent et furent continuelles. Le matin, un neveu de son mari, informé de son état de maladie, était venu la voir. Elle avait annoncé l'intention de prendre l'émétique. Le mari et le neveu s'y opposèrent, en lui faisant observer qu'elle devait auparavant prendre l'avis du médecin; mais elle ne voulut point le consulter, et dit même qu'elle ne ferait rien de ce qu'il lui prescrirait.

Son neveu la quitta: elle lui avait pris plusieurs fois la main avec attendrissement. Son mari se rendit aux champs. La nommée Sophie Placial, sa domestique, alla travailler dans une vigne située près de la maison. Une voisine de la dame Coutelas, la femme Pierrot, passa l'après-midi avec elle, dans la cuisine, et remarqua qu'elle était très-agitée, qu'elle ne parlait pas comme à l'ordinaire.

Sophie rentra à deux heures pour savoir des nouvelles de sa maîtresse; à quatre heures, elle revint encore pour goûter. Cette dernière fois, la dame Coutelas lui prit la main en lui disant: Ma Sophie! ma pauvre Sophie! Elle ajouta même, suivant la déposition de cette fille: Je suis une femme perdue! Puis elle dit à la femme Pierrot qu'elle était lasse de la vie.

Vers le soir, Sophie quitta son travail et rentra à la maison. Trouvant ouverte la porte de la chambre à coucher de ses maîtres, elle regarda si sa maîtresse y était, et ne l'y voyant pas, ni dans une chambre voisine dont la porte était également ouverte, elle entra dans la cuisine où le sieur Coutelas était assis auprès du feu. Elle lui demanda où était sa maîtresse: il répondit qu'elle venait de passer dans sa chambre, et sur l'observation que lui fit la domestique qu'elle n'y était pas, il dit qu'elle était sans doute chez quelqu'une de ses voisines.

Sophie alla s'informer dans le voisinage, et n'y ayant pas trouvé la dame Coutelas, rentra fort inquiète à la maison. Son maître lui donna l'ordre de prendre une lanterne, et d'aller chercher sa femme du côté de la rivière, attendu que plusieurs fois elle avait dit que, pour rien, elle se jetterait à l'eau. Cette fille, éplorée, parcourut les bords de la Marne, en cherchant sa maîtresse.

De retour à la maison, après avoir fait des recherches infructueuses, la femme Pierrot et une autre voisine vinrent bientôt l'y rejoindre. Alors toutes les trois et le sieur Coutelas lui-même, qui commençait à s'émouvoir, s'entretinrent ensemble, dans la cour de la maison, des recherches qui restaient encore à faire. Sophie descendit seule dans la cave; sa maîtresse n'y était pas. Il y avait dans la maison une autre cave pour ainsi dire abandonnée, qui se composait de plusieurs berceaux qui se croisaient. Au fond et sur la gauche de l'un de ces berceaux qui se prolongeait au-delà des bâtimens, sous une vigne, était un petit caveau où le jour ne pénétrait jamais. La dame Coutelas n'était presque jamais entrée dans cette cave. Une des voisines proposa néanmoins de voir si elle n'y serait pas; Coutelas observa qu'elle n'aurait pas osé y aller seule: néanmoins on y descendit.

Sophie marchait la première; elle était suivie des deux autres femmes. Toutes les trois portaient des lanternes; Coutelas marchait le dernier. Tout-à-coup Sophie jette un cri d'effroi; elle a vu sa maîtresse étendue par terre: La voilà ici, s'écrie-t-elle, la chère dame Coutelas! et elle recule épouvantée. La femme Pierrot s'enfuit. L'autre femme, plus courageuse, s'approche avec Coutelas. Tous deux voient la malheureuse femme étendue sur le dos, la tête contre le mur, ayant du sang au cou. Ils aperçoivent un rasoir ouvert, placé sur le bras gauche. Coutelas s'écrie: Ah! pauvre femme! qu'as-tu fait?... Puis ayant reconnu son rasoir, il ajoute: La malheureuse s'est coupé le cou avec mon rasoir... Que vais-je faire?... Il faut prévenir les autorités. On remarqua qu'il n'y avait aucun dérangement ni dans les vêtemens ni dans la chevelure de la dame Coutelas.

Bientôt, on procéda à l'information judiciaire la plus scrupuleuse. Plusieurs médecins et chirurgiens de Reims et des environs jugèrent que la mort de la dame Coutelas était l'effet d'un suicide. Mais trois médecins de Paris, MM. Dubois, Boyer et Adelon déclarèrent, au contraire, qu'il leur paraissait extrêmement probable, que la dame Coutelas ne se fût pas fait elle-même les blessures qui lui avaient ôté la vie.

Cette déclaration, jointe à diverses circonstances commentées par la clameur publique, fit planer des soupçons d'assassinat sur le sieur Coutelas. On parla de sa froide indifférence pour sa femme, des paroles qui lui étaient échappées, à la vue de son rasoir, qui avait servi à commettre le crime; la malignité n'eut garde d'oublier la circonstance des deux testamens. Enfin, le sieur Coutelas fut arrêté, prévenu d'avoir assassiné sa femme, et traduit, en conséquence, le 9 mai 1827, devant la Cour d'assises de la Marne.

Les débats de cette affaire durèrent trois jours. Cinquante-quatre témoins furent entendus. Les docteurs Boyer et Dubois ne purent s'y trouver, l'état de leur santé ne leur ayant pas permis de faire le voyage de Reims. Le procureur du roi, M. Gasbon, dans une plaidoierie qui dura plus de deux heures, se livra au consciencieux examen de cette grande et difficile affaire. Ce magistrat, après avoir discuté la question médico-légale, déclara qu'il ne croyait pas qu'il y eût eu homicide; qu'aucune charge sérieuse ne résultait d'ailleurs des témoignages, et il termina en ces termes: «Non, Messieurs, l'accusé n'est pas coupable.»

Le défenseur du sieur Coutelas se borna dès-lors à rétablir des faits de moralité qui avaient été présentés dans l'instruction d'une manière défavorable à son client; et le jury, après une courte délibération, déclara à l'unanimité que l'accusé n'était pas coupable.

Cette déclaration fut accueillie avec une satisfaction générale. On entendit avec plaisir prononcer l'acquittement d'un homme accablé d'abord par une perte douloureuse, et atteint ensuite par un malheur plus grand encore, d'un homme dont l'innocence était reconnue et proclamée par la justice, et qui, pendant huit mois, avait été privé de sa liberté, et avait eu à gémir sous le poids du plus affreux soupçon.