LA BAGUE D’ANNIBAL

A Roger de Beauvoir
EN LUI ENVOYANT la Bague d’Annibal.

Poète de cape et d’épée[B]

A qui n’a jamais résisté

Ni la Muse ni la Beauté,

Ni la Grâce désoccupée,

Thaumaturge d’amour, qui peux d’une poupée

Faire un démon de volupté!

Tu redemandes cette histoire

Qu’aux temps si fous de mon passé

J’écrivis, un soir, de mémoire,

Avec de l’encre rose et noire,

Et la gaieté d’un cœur blessé.

Revois ce portrait d’une femme

Dont le sourire était mortel,

Argile inaccessible aux chaleurs de la flamme,

Corps charmant, mais vide d’une âme...

C’est de la vengeance... au pastel.

Une vengeance... faible chose!

Qui ne rachète rien des maux qu’on a soufferts!

Elle s’énerve dans ma prose...

Mais, comme un fort poison dans des parfums de rose,

Elle enivrerait dans tes vers!

J. B. d’A.

[B] C’est le nom d’un volume de poésies de Roger de Beauvoir.

Il y a quelques années, les premières strophes de cette nouvelle parurent; mais la publication ne fut pas continuée, par la raison qui fait tourner un portrait par trop ressemblant contre le mur. Aujourd’hui que le temps a influé ou sur le portrait ou sur le modèle, et peut-être sur tous les deux, les raisons qui firent interrompre la publication de ce conte ne subsistent plus, et nous le publions avec de nombreux changements et comme il doit rester,—s’il reste.

The chariest maid is prodigal enough

If she unmasks her beauty to the moon.

Shakespeare

Une fille prudente est déjà assez coquette, si elle permet à la lune de considérer sa beauté.

A mon ami G.-S. Trebutien

Conservateur-adjoint de la Bibliothèque de Caen

L’amour donne une bague: pourquoi l’amitié n’en donnerait-elle pas une aussi? Voici la mienne, mon cher Trebutien. Je vous l’offre comme un souvenir d’amitié et des jours qui ne sont plus;—des jours où cette bagatelle fut écrite à la clarté de votre sourire bienveillant et à la douce chaleur de votre approbation.

Je regrette qu’il n’y ait pas du génie là-dedans, pour que ce soit plus digne de vous; mais les amis sont comme les plus belles filles du monde, qui ne peuvent donner que ce qu’elles ont. Ce que j’ai surtout et ce que je vous donne, c’est une affection vraiment fraternelle, que je puis bien attester ici, mais exprimer comme je la sens, jamais!

A vous,

Jules-A. Barbey d’Aurevilly

LA BAGUE D’ANNIBAL