I

Le P. Ventura a publié les sermons qu'il a prononcés devant Sa Majesté l'Empereur, à la chapelle des Tuileries, en 1857, et l'illustre théatin, dont la pensée—comme l'on sait—est toujours une pensée d'ensemble et d'unité profonde, les a publiés sous un titre collectif qui dit bien, en un seul mot, le sens particulier de ces discours.

Ils ont, en effet, un sens particulier. Ils sont bien, comme tous les sermons des prêtres chrétiens, depuis saint Paul jusqu'à saint Ambroise et depuis saint Ambroise jusqu'à Bourdaloue et Bossuet, la vérité de Jésus-Christ dans toutes ses portées pour le cœur et pour l'esprit, la vérité avec son caractère absolu et universel; mais ils ont cependant quelque chose de différent aussi, et qui n'est pas seulement une question de talent, d'originalité et de forme. En si haute matière, il s'agit vraiment bien de cela! L'enseignement du P. Ventura a, pour la première fois, une direction qu'aucun prédicateur, en s'adressant à une de ces puissances qui ne gardent devant Dieu que la majesté du respect, n'a donné au sien, et même parmi les plus imposants et les plus hardis. Jusqu'ici, tous les sermonnaires qui prêchaient aux souverains les devoirs que leur grandeur leur impose, tout en se plaçant le plus près possible du cœur qui les écoutait, par un autre côté se maintenaient à distance. Ils ne descendaient pas la marche qui sépare la religion de la politique. Ils restaient sur le haut du degré. Le P. Ventura n'a pas craint de le descendre. Il savait à qui il parlait.

Il n'a pas craint de se placer aussi près de l'esprit que du cœur, aussi près des choses contemporaines que de celles de l'éternité, en parlant à celui que nous pouvons appeler l'Homme du Temps. Il a mis sa main, sa main libre de prêtre, sur les questions du moment, et il a été tout à la fois sarcerdotal et politique. Le livre qui a recueilli ses discours s'appelle maintenant le Pouvoir chrétien[54].

Du reste, une telle nouveauté était justifiée. Les événements qui se sont accomplis dans le monde moderne ont été si puissants et si terribles, les esprits et les âmes ont été remués à de telles profondeurs, que le prêtre lui-même, le prêtre, qui vit dans un écart sublime et dans l'impassible lumière du sanctuaire, en a ressenti le contre-coup. Ne croyez plus à la chronologie! Entre 1857 et 1757 il y a certainement plus d'un siècle. Entre 1857 et 1657 il y en a certainement plus de deux. Il y a plus que du temps, il y a de l'événement,—il y a la révolution française et les Napoléon, deux fois sauveurs. Si Bourdaloue et Bossuet avaient vu de telles choses, ils ne prêcheraient point, croyez-le bien! comme ils prêchaient devant un roi tranquille, qui vivait et s'endormait dans la mort avec cette pensée que sa race était immortelle. Ils n'auraient pas maintenant exactement le genre de prédication qu'ils avaient lorsque les pouvoirs humains n'avaient pas reçu les épouvantables atteintes qui les ont brisés et dont, hélas! ils saignent toujours. Quelque chose de si incomparable à tout s'est produit parmi nous que même la situation du prêtre, de cet homme qui n'est qu'une voix,—vox clamantis!—en est modifiée.

Bourdaloue et Bossuet, ressuscités parmi nous, seraient donc tenus de jeter sur le temps—sur le détail des questions du temps—ce regard pénétrant qui n'a jamais manqué au prêtre, si surnaturellement pratique. Ils n'enseigneraient plus seulement une royauté entre toutes: l'individu royal, pour ainsi dire; mais ils referaient les notions défaites, et leurs sermons, comme ceux du père Ventura, s'appelleraient le pouvoir chrétien. Le pouvoir, voilà l'Ucalégon qui brûle; le pouvoir chrétien, c'est le pouvoir étreint et sauvé! Bourdaloue et Bossuet, au XIXe siècle, auraient compris, ces grands hommes, quelle initiative est maintenant de rigueur pour ceux-là qui tiennent l'anneau de Salomon dans leur main. Ils auraient compris, enfin, que si le chrétien manque de précision dans ses initiatives, Proudhon est dans son droit et qu'il déborde comme un flot. L'individualisme qui veut se sauver, du moins jusqu'à la mort, intervient avec ses fantômes, et, resté muet s'il peut l'être, le chrétien prend à sa charge une partie des malheurs du temps et il en répond devant Dieu!