II

Malheureusement, cette mesure, dont nous sommes impatients, ne peut être prise immédiatement. Nous ne pouvons que l'annoncer. Vera, qui nous donnera un jour le Hegel complet, ne nous donne encore qu'une partie des œuvres, et la partie la plus difficile à comprendre, la plus aride, et, pour ainsi parler, la moins traduisible: cette affreuse Logique[16] dont Hegel tire tout, en forçant tout. C'est parce que Vera est un philosophe qu'il a commencé sa publication par cette traduction de la Logique. Mais, s'il avait plus songé à l'éducation à faire de l'intelligence du public, qu'il doit, avec ses convictions, vouloir rendre hegelien, qu'à l'éducation toute faite des philosophes comme lui, il eût commencé par les autres œuvres de Hegel, moins cruellement abstraites (par exemple, les idées sur la religion, sur l'état, sur l'art, etc.), et il serait remonté de là vers les principes philosophiques d'où dépend toute la philosophie de son maître, et il eût placé ainsi le lecteur, familiarisé avec les idées et le langage hegelien, à la source même du système.

Il est vrai que, dans l'ordre de ses travaux, Vera a débuté par une Introduction générale à la philosophie de Hegel[17], cette philosophie composée de trois parties: la logique, la nature et l'esprit, «termes différents—comme il dit—du syllogisme absolu de la connaissance des êtres», et que cette Introduction, dans laquelle Vera a fait filtrer autant de clarté qu'il en peut passer à travers cette forêt germanique d'abstractions, de généralités et de formules, est beaucoup plus intelligible que ces deux volumes de Logique écrits par Hegel lui-même. Mais c'est aussi la partie de cette introduction qu'on voudrait la plus longue qui est justement la plus courte, c'est-à-dire la partie de la nature et de l'esprit. Faute énorme, mortelle à la propagation des idées qu'un critique plus hegelien que je ne le suis ne pardonnerait point à Vera, moins habile qu'il n'est philosophe, et qui, en l'ennuyant par trop, doit rater son public.

Il n'y a, en effet, que des philosophes à vocation déterminée, ou, pour mieux dire, à fringale furieuse, qui puissent avaler cette pierre, digne de Saturne, que Vera leur offre ainsi en deux morceaux, c'est-à-dire en deux volumes. Vera, qui l'a pesée, a pourtant fait tout ce qu'il a pu pour en diminuer la densité et le poids. Il a traduit, avec une expression française qui est à l'allemand ce que l'opale est à du grès, cette Logique, qui n'est plus la logique des autres philosophies, et à laquelle Hegel s'est vanté de donner une existence substantielle. Et ce n'est pas tout! Non content de cette traduction sueur de sang, Vera, dans des notes d'une transparence profonde, et, selon moi, bien supérieures au texte de sa traduction, s'est efforcé à nouveau de dégager cette chétive lueur, si c'en est une, qui a tant de peine à sortir de la langue obscure et rétractée d'Hegel. Eh bien, ces héroïques efforts ne seront comptés que par ceux-là pour qui on n'avait pas besoin de les faire! Les philosophes aborderont seuls cette dure «logique substance», avec leurs fronts construits, disait Joubert, pour écraser des œufs d'autruche.

Les philosophes seuls auront le courage de s'enfoncer dans les tautologies et les logomachies de ce bouddhiste de la logique, qui a créé la science absolue, c'est-à-dire la science qui se connaît par l'idée et dans l'idée, «cette idée qui enveloppe tout l'esprit, qui absorbe l'être et la pensée, l'expérience et la raison, l'histoire et la science, et qui est la raison des choses, leur fin et leur principe; cette idée qui unit l'âme et le corps, dont l'évolution a trois moments (ce qui est exquis): être en soi, être contre soi et être pour soi (sans doute le moment le plus agréable!); l'idée qui a pour rythme la thèse, l'antithèse et la synthèse (on nous a déjà bercés sur cette escarpolette); enfin, les idées unes dans l'idée!» Arrêtons-nous! Certes! nous pourrions continuer longtemps des citations de cette espèce; mais quel lecteur français continuerait de lire un chapitre de cet allemand-là?

Seulement, disons-le en passant, cette théorie incroyable de l'idée, qui dépasse par sa finesse de fils d'araignée les subtilités les plus ténues de la scholastique, cette théorie qui, selon les hegeliens, est la seule doctrine qui ait le droit de s'appeler «l'idéalisme», n'a qu'un malheur, c'est d'arriver promptement aux mêmes conséquences par en haut que le matérialisme par en bas. L'idéalisme ou le matérialisme! Quand ils ne sont que cela, l'un et l'autre, ils n'ont pas le droit de se mépriser. L'un va au nihilisme, l'autre au néant. Sous des noms différents, destinée commune. En philosophie, les hommes eux-mêmes, si contraires qu'ils soient par la doctrine et par tout le reste, ont l'identité de la chimère. Diderot, qui était presque un Allemand du XIXe siècle parmi les Français du XVIIIe, écrivait, avec le même aplomb que Hegel:

«On ne sait pas plus ce que les animaux étaient autrefois qu'on ne sait ce qu'ils deviendront... L'homme est un clavecin, doué de sensibilité et de mémoire. Que ce clavecin animé et sensible soit doué aussi de la faculté de se nourrir et de se reproduire, et il produira de petits clavecins.» Il disait: «Même substance, différemment organisée: la serinette est de bois, l'homme de chair.» Et encore: «Nos organes ne sont que des animaux distincts que la loi de continuité tient dans une identité générale.» Et il concluait, comme s'il l'avait vu: «Quand on a vu la matière inerte passer à l'état sensible, rien ne doit plus étonner!» Il se trompait. Il y avait encore à s'étonner des philosophes. Mais, au fond, dans toutes ces stupides et éloquentes matérialités de Diderot, il n'y avait pas plus d'audace et de niaiserie que dans la théorie idéaliste de Hegel, cette théorie qui croit aller du néant au devenir, de l'être à la notion, du sujet à l'objet, du fini à l'infini, de la connaissance à la volonté, bref, de l'idée à la nature, et qui n'y va pas!