II
Jamais on n'a été tenté... et trahi par un plus beau sujet: l'Histoire de l'Intelligence. Quel titre pétillant d'ambition et d'orgueil! Ce que Bichat a fait pour la vie, et a mal fait, il faut bien le dire, malgré le respect qu'on a pour son génie, Doublet a voulu le faire pour l'intelligence, et le psychologue, qui n'était pas Bichat, a eu le même sort que le grand physiologiste. Ni la physiologie, ni la psychologie, interrogées isolément, ne peuvent, en effet, répondre à ces deux grandes questions: qu'est-ce que l'intelligence? qu'est-ce que la vie? Sur ce terrain, il n'y a jamais eu que deux hypothèses: l'hypothèse—qui est le fait dominateur—de la tradition et de l'histoire, ou l'hypothèse scientifique et... chimérique des philosophes. Pour le malheur de sa pensée, c'est celle-là que Doublet a choisie. Laissant la réalité humaine, la société et l'histoire, pour observer les premières évolutions de son esprit individuel, Doublet s'est imaginé que l'histoire de l'intelligence était écrite en nous, dans quelque repli de notre être, et il s'est dévoué à rendre visible ce palimpseste et à le déchiffrer. Il a donc remué toutes ces ombres et toutes ces poussières qu'on appelle les faits de conscience. Il a décrit avec d'ineffables minuties les voyages de Gulliver de sa pensée, et il a construit, comme Kant, et même contre Kant, une théorie. Cette théorie de «la perception,—de l'appréhension de l'idée,—de sa subsumption dans les concepts», cette théorie, très travaillée, très allemande, très subtile, mais dans le détail de laquelle nous ne pouvons entrer sans donner une congestion cérébrale au lecteur, se réduirait, si on la dépouillait de sa logomachie d'école, à une de ces inutilités logiques qu'un enfant de la Doctrine chrétienne mépriserait! Doublet lui-même n'est pas si convaincu de la solidité de cette théorie qu'il ne sente le besoin de l'appuyer sur autre chose... Et vous douteriez-vous jamais sur quoi il l'appuie? sur l'idée d'une vie antérieure, c'est-à-dire que le voilà du coup en pleine métempsycose comme Pythagore et Jean Reynaud le pythagoricien! Honteux d'être obligé de rétrograder jusque-là, car il a un bon sens qui se révolte probablement contre les conclusions de sa philosophie, l'historien de l'Intelligence essaie de s'abriter sous l'opinion (d'ailleurs rétractée) de saint Augustin, dont le génie, comme on le sait, élevé dans les écoles, oscilla plus d'une fois aux souffles de son temps avant de devenir la ferme lumière qui a brillé dans le monde catholique, phare immobile à travers les siècles! Mais quel que soit, du reste, le grand nom dont on abuse en s'en couvrant, et n'importe à qui elle appartienne, l'idée d'une vie antérieure pour expliquer l'intelligence actuelle de l'homme peut être un système, mais n'est pas, certes! une solution. Doubler la question n'est pas la résoudre, et la Critique garde le droit de dire au philosophe: «Vous reculez toujours, mais quand sauterez-vous?» Doublet ne sautera pas. Nous le prédisons.
Telle est, en quelques mots, cette Histoire de l'Intelligence. Tel est le fond de ce livre, dans lequel un esprit fait pour mieux que cela se remue puissamment dans le vide et finit par mourir, faute d'air, comme un robuste oiseau pris sous la machine pneumatique. Selon nous, il n'y avait qu'un moyen d'arriver à une solution dans cette question de l'intelligence; mais ce moyen, dont un philosophe ne se serait jamais avisé, aurait été de relever intrépidement le lieu commun en face de la philosophie. En place de l'homme individuel, qui n'arriverait jamais à l'intelligence s'il était seul, il fallait saisir toute la personne sociale. Au lieu de rechercher microscopiquement dans la conscience ou dans la mémoire le fait primitif fondamental, et qui constitue l'intelligence humaine, il fallait en prendre le germe mystérieux et complexe et montrer que, sans la couvée du père et de la mère, il serait non avenu, puisqu'il ne se développerait pas!
Il fallait prouver que la plus haute source de mémoire, d'intelligence, de bonne volonté, d'acquisition, c'est la famille, l'éducation et le langage. La voix de l'homme est un fait ultra-mondain étranger au cosmos et particulier à l'homme, venant, nous le voulons bien, d'une vie antérieure, mais à la condition que cette vie antérieure sera Dieu. La parole renferme le mystère générateur de la pensée... In principio erat verbum. C'est donc par une théorie de la parole, et non par l'analyse de faits de conscience imperceptibles, que Doublet devait commencer son histoire. Il ne l'a pas fait et nous ne savons pourquoi. Le catholicisme l'aurait enlevé à la philosophie, et, comme Hercule étouffait Antée en l'arrachant à la terre, la religion aurait étouffé le philosophe dans le ciel! Doublet n'en dit pas un mot. Il est curieux de voir l'historien de l'intelligence s'abstraire de l'histoire tout en critiquant l'abstraction, et, par suite, négliger le profond enseignement de la tradition, qui fait partie de l'homme cependant. Oui! cela est curieux, car nous n'imaginons pas que, pour un esprit comme celui de Doublet, s'abstraire de l'histoire ce soit la nier.
Seul, en effet, cet enseignement de la tradition, depuis qu'il existe des philosophies, a su tout comprendre et tout expliquer. Écoutez-le! Rien de plus simple et de plus beau. Éden est dans les racines de notre être. L'enfance en est une lueur charmante encore. Puis tout s'éclipse avec l'apparition de la liberté. L'homme tombe; il perd Dieu, la lumière, l'intelligence. Qui peut lui rendre ce Dieu perdu?... L'éducation, la pédagogie, c'est la nécessité d'apprendre à l'homme son malheur; c'est le redressement de l'homme par la peine. Malheur à ce titan foudroyé s'il n'a le fouet! Il faut le rompre à sa condition et lui enseigner sa chute, sinon la création armée l'écrasera, puis le ciel armé; car Adam, le pédagogue et le père, répond pour ses enfants. Voilà la magnifique donnée que Doublet n'a pas même aperçue dans son éternelle préoccupation du moi. Timide dans sa conception de la vie comme tous les philosophes, qu'il accuse justement de pusillanimité, il s'imagine,—idée vulgaire!—comme tous les philosophes, que nos puissances se surajoutent les unes aux autres, quand c'est le contraire qui est vrai. L'homme ne vit ici-bas qu'en s'écroulant. Nos puissances tombent en poussière à mesure que nous avançons dans la vie, et la vie elle-même n'est qu'un germe supérieur que nous décomposons jusqu'à la mort. Quant aux procédés de Doublet pour appréhender l'idée, comme il dit, par exemple l'idée de la ligne et de l'étendue, ils consistent dans des généralisations et des abstractions si multipliées, si difficiles et si incertaines, qu'avec un pareil système de recherche Mathusalem lui-même serait mort sur la moitié du ba, be, bi, bo, bu, et nous ne croyons pas qu'il l'eût apprise. Philosophie d'école buissonnière, bonne pour les paresseux superbes! Peu de gens ont le temps de se pencher ainsi sur eux-mêmes et d'observer les infiniment petits—les fils de la Vierge intellectuels—sur lesquels Doublet concentre apoplectiquement l'effort de son œil et de son cerveau. Dans cette vie, qui a un but sans doute, un but important et peut-être terrible, puisque c'est le tout de notre destinée, on a moins le temps d'apprendre comment se font les choses que le temps de les faire. Qu'on nous laisse passer avec notre ignorance! la besogne presse. Mais ce n'est point le compte des philosophes. L'un veut deviner comme l'œil voit, et il se crève un œil; l'autre, comment l'épi devient tel, et il ne sème pas. Au moins le formica-leo prend des insectes nécessaires à sa vie en creusant son trou dans le sable, mais les psychologues, comme Doublet, dans quoi creusent-ils, et que prennent-ils, que l'inanité?...