II

Et il n'y a point ici de confusion. La morale qu'adore Martin et dont il entreprend l'histoire est bien la morale telle qu'on l'entend en Chine, cette morale athée qui charma, quand il la découvrit, tout le XVIIIe siècle, qui se connaissait à cette morale-là. C'est cette morale, enfin, que certains esprits du XIXe siècle professent encore aujourd'hui, en prenant la peine de la détacher adroitement de toute philosophie comme elle était déjà détachée de toute religion. Or c'est précisément ce détachement, cet isolement de tout système de philosophie, qui fait le danger de cette morale, écrite seulement dans nos cœurs, et peu importe par quelle main!

L'homme n'est pipé que par les idées les plus simples. Tout système de philosophie a des complications qui n'entrent pas facilement dans d'esprit de l'homme, ou des parties tellement ridicules (voyez comme exemple seulement les monades du grand et sage Leibnitz!) que, décemment, il ne peut les admettre sans être lui-même un philosophe, apte à avaler tout en fait d'énormités. Mais ce moralisme faux qui ne se réclame pas d'une théodicée,—une théodicée, c'est de la théologie philosophique,—ce moralisme facile à comprendre, lavé et brossé de tout mysticisme, brillant et transparent comme le vide, qui prétend n'être rien de plus que la constatation d'un pur fait de conscience, et comment ne pas admettre un fait? ce moralisme positif et bon garçon est la plus dangereuse erreur qu'il y ait pour le commun des hommes, parce qu'elle est de niveau avec eux et qu'elle entre, sans avoir même à lever le pied, dans la majorité des esprits. Eh bien, c'est ce moralisme que professe aujourd'hui Martin, comme Jules Simon et tant d'autres! Et encore je crois que Martin, avec son air posé et doux (je ne dirai pas son air de colombe, mais de bon gros pigeon pattu et pas trop rengorgé dans son jabot dormant), est plus résolu et tranche plus net que Jules Simon, lequel me fait l'effet d'être bien empâté encore de déisme et de traîner après lui quelque chose de ce pot au noir de fumée.

Martin, lui, est parfaitement et tranquillement et sereinement athée, comme un mandarin à quarante boutons. Dans l'avant-propos de son livre il a défini, comme il le devait, du reste, cette morale dont il a résolu d'écrire l'histoire. Il nous a donné un petit système qui marche sur les trois roulettes que voici: les devoirs de l'homme envers lui-même d'abord (à tout seigneur tout honneur!), d'où la sagesse,—les devoirs de l'homme envers la société, d'où l'amour,—et les devoirs de la société envers chacun de ses membres, d'où le droit. Est-ce net? Est-ce peu compliqué? Est-ce roulant?... Une si jolie petite mécanique enfile l'esprit comme une petite voiture enfile une allée de jardin!

De Dieu, pas un mot. Des devoirs envers Dieu, pas l'ombre. Allons donc! pour qui nous prenez-vous?... Le nom même de Dieu, ce diable de vieux mot qui embarbouille l'esprit et nuit à sa clarté suprême, Louis-Auguste Martin ne l'a pas même écrit par distraction une seule fois. Louis-Auguste Martin n'est pas un distrait. Il est à son affaire, et son affaire, c'est l'homme, la sagesse de l'homme, l'amour de l'homme, le droit de l'homme! J'ai vu souvent de l'individualisme. Je n'en ai jamais vu d'aussi naïf et d'aussi gros dans sa naïveté. En vertu de toutes les raisons qu'il vient d'exposer, Martin demande pour l'homme une plus grande liberté, moins de pénalité, et, comme tous ces messieurs les philanthropes humanitaires, un petit paradis sur la terre. Nous connaissons cette ancienne guitare. On nous la râcle depuis assez longtemps!

Tel est le système de Louis-Auguste Martin, l'auteur de plusieurs ouvrages que je n'ai pas lus, que je n'ai pas besoin de lire, celui-ci me suffisant pour juger l'homme, qui doit être, j'en suis sûr, de la plus profonde unité. Tel est le système à la lueur duquel l'historien va jeter ses regards sur la Chine. Moraliste, il est vrai, dont la morale a cela de supérieur, selon lui,—et d'inférieur, selon nous,—à la morale chinoise, qu'il n'aime point le bambou, et que la Chine a toujours joué de ce gracieux bâton à nœuds avec l'alacrité, la vigueur et la prestesse d'un bâtonniste. Même le suave Confucius ou Khoung-Tseu, si cher à Pauthier, dont Martin emprunte la traduction, se servait du bâton avec avantage, car, un jour, trouvant son meilleur ami d'enfance vieux et assis à l'orientale sur ses talons au bord d'un chemin: «Qui, vieux, ne sait pas mourir, ne vaut rien,» dit l'aimable sage, et il frappa en perfection le trop vivant bonhomme, tant la Chine, jusque par la main de ses sages, a l'habitude de badiner avec le bambou!

Il y a dans ce badinage, il est vrai, aux yeux du très sérieux Louis-Auguste Martin, quelque chose de très offensant pour le droit humain, et c'est là le grand reproche qu'il ait à faire à la Chine; mais, enfin, il n'en dit pas moins, fier pour elle comme s'il était lui-même un Chinois: «Ce qui caractérise la civilisation en Chine, c'est la morale. C'est ce qui la distingue des autres civilisations... Chez aucun autre peuple on ne trouve aussi complètement formulées les éternelles lois du beau, du vrai et du juste, inscrites dans la conscience de l'homme. On les retrouve à chaque page de son histoire, invoquées par ses empereurs, ses ministres, ses philosophes et ses lettrés...»