II
Ainsi, double biographie:—la biographie intérieure et la biographie extérieure de Buffon, les faits de sa vie et ceux de son intelligence, tels sont les deux volumes de Flourens et qui se complètent et s'appellent. Publiée à dix ans d'intervalle de l'Histoire des travaux et des idées de Buffon[37], l'Histoire des manuscrits[38] n'est qu'un dernier mot que Flourens, après tout ce qu'il avait dit déjà, pouvait ne pas dire sans faire préjudice à l'homme de son culte, mais qu'il a dit parce que l'amour infini a soif de lumière infinie. Buffon, on le savait, avait des collaborateurs, et ce n'était là ni une infirmité ni une pauvreté de son génie, mais, au contraire, une puissance de plus. Ce furent l'abbé Bexon, Guéneau de Montbéliard, Daubenton, ses lieutenants en histoire naturelle auxquels il découpait le monde pour leur en donner à chacun une province à lui décrire et à lui rapporter. Eh bien, ces collaborateurs ont un peu troublé les scrupules religieux de Flourens! Il ne s'est pas assez rappelé le sort de ces collaborateurs de Mirabeau, qu'on reprocha aussi à son génie... qui les a parfaitement dévorés. L'Histoire des manuscrits a été commise en vue d'apaiser cette pieuse et même superstitieuse terreur. Flourens a voulu montrer, par ces manuscrits dont il nous cite beaucoup de passages, à quel point l'esprit attentif de Buffon s'imprimait encore, en corrections, sur les pages qu'il n'avait pas tracées; mais réellement, pour nous, peu importe!
Outre qu'en bonne justice ces corrections sont insignifiantes, elles ne le seraient pas qu'elles n'ajouraient rien au respect qu'on doit à Buffon, qui, après avoir pris la part du lion dans cette histoire naturelle dont il a eu la grande pensée, créa, avec l'histoire, des naturalistes pour l'écrire à côté de lui. Et ne sera-t-il pas, d'ailleurs, toujours plus beau d'inspirer les hommes comme la Muse que de les corriger ou de leur dicter comme un professeur? Seulement, dans ce volume sur les Manuscrits, que je regarde comme l'épi vidé de l'autre beau volume si plein sur les Idées et les travaux de Buffon, il y a cette biographie extérieure que Flourens n'avait encore jusqu'ici qu'ébauchée et dont on peut se passer d'autant moins, quand il s'agit de cet homme d'une si magnifique ordonnance, que son talent explique sa vie comme sa vie explique son talent, et que les triples pentes de l'esprit, du caractère et de la destinée se confondent et forment son identité.
Et il l'a bien compris, le fin biographe! Il s'est bien gardé de remâcher l'idée, vieillotte de vulgarité, de ce superficiel Voltaire, qui disait: «L'existence des hommes des lettres est dans leurs écrits et non ailleurs», et il nous a donné, avec le détail le plus pointilleux et la charmante petite monnaie des anecdotes, dont on n'a jamais trop à dépenser, la biographie de cet imposant homme de science et de lettres dont la vie refléta sans cesse la pensée, mais qui est une vie sous sa pensée, comme il y a de l'eau sous le bleu du ciel que reflètent les eaux! Flourens nous l'a écrite ainsi qu'un homme d'action qui n'abstrait pas l'action humaine de l'existence du plus grand des contemplateurs.
Flourens, il est vrai, n'est pas un savant de livres ou d'idées pures, c'est un naturaliste, un expérimentateur, c'est-à-dire un esprit incessamment à l'affût du caractère interne ou externe des choses, et, pour cette raison, il ne pouvait guères oublier les caractères de l'homme dans le contemplateur du belvédère de Montbard. Dès les premières pages de cette biographie, où le savant que nous allons retrouver dans les Travaux et idées de Buffon se sent et pèse si peu, je vois, avant toute vocation scientifique, cette faculté de l'ordre que j'ai signalée et qui est la maîtresse faculté et la faculté maîtresse dans Buffon. Très jeune, à l'âge où les autres jeunes gens se dissipent, à l'âge des coups d'épée (il en donna un), il se fait rendre compte judiciairement par son père de la gestion de sa fortune, en proie aux plus affreuses dilapidations, rachète la terre de Buffon que ce bourreau d'argent avait vendue, et le garde tendrement chez lui, ce bourreau qui se remarie et dont il garde également et élève les enfants. C'est, jeune, absolument le même homme qui, vieux, envoyant son fils à l'impératrice de Russie et lui constituant presque une maison, lui dit, au milieu de ses largesses et de ses tendresses: «Et surtout payez vos gens toutes les semaines, monsieur!»
Riche par le fait de son énergie, il employa sa fortune à former des relations nécessaires à son ambition sans turbulence, et il avait dès lors, nous dit son biographe, «l'aplomb de la richesse et de la beauté», ces deux choses qui font d'ordinaire perdre leur équilibre aux hommes. Il s'occupait de mathématiques, traduisait les Fluxions de Newton, mais déjà il se mettait en mesure avec l'avenir par des mémoires sur les végétaux qui le firent passer, à l'Académie, de la classe de mécanique dans celle de botanique, et décidèrent plus tard de sa nomination à l'intendance du Jardin du Roi, qu'il visait depuis longtemps avec la tranquillité de regard de la prévoyance. Une fois nommé à cette fonction, l'homme d'ordre de l'intimité apparut dans la vie publique. Buffon administra le Jardin comme il avait administré sa fortune. C'est alors qu'il créa des naturalistes qui durent l'aider dans le gouvernement de ce Jardin, ouvert aux produits des quatre règnes de la nature, et qui vinrent de tous les coins du globe s'y accumuler! Comme les hommes qui savent choisir ceux qui les remplacent, il fut invisible et présent au Jardin du Roi. Excepté quatre mois de l'année, il restait à Montbard, perché comme un aigle dans cette aire de cristal qu'il s'y était bâtie pour mieux y méditer dans la lumière, et ce ne fut qu'au bout de dix ans qu'il en descendit, rapportant, imprégnés, trempés et saturés de cette lumière, les trois premiers volumes de son Histoire naturelle.
A dater de ce moment sa gloire commença, sa vraie gloire. Jusque-là, il n'avait été que célèbre. Mais cette gloire caressante, dont les baisers sonnent, ne l'empêcha pas de remonter les escaliers grillés du pavillon plein de silence où l'attendait l'étude pensive, «l'étude après laquelle—disait-il—vient la gloire, si elle peut et si elle veut, et elle vient toujours!» Je l'ai dit, et Flourens l'a prouvé, ce qui distingue Buffon des hommes de son temps, que la gloire rendit fous, comme Rousseau et Voltaire,—de vrais parvenus,—c'est que sa belle tête calme sut résister à cette sirène. Il l'aima, mais comme il aima tout: avec une raison bien autrement belle que l'ivresse. Il l'aima comme il aima sa femme, comme il aima son fils, comme il aima sa province, qu'il ne quitta jamais. La province où l'on est né, patrie concentrée, patrie dans la patrie, peut-être plus profonde et plus chère encore que l'autre patrie! Ah! ce n'est pas lui qui aurait quitté sa Bourgogne et Montbard pour venir se faire couronner à Paris par des cabotines et pour donner des bénédictions déclamatoires au marmot de Franklin. Flourens cite un mot de cette madame de Pompadour que Voltaire le familier avait bien raison d'appeler Pompadourette, qui rime à grisette, et qui dit bien le ton de fille de cette femme-là: «Vous êtes un joli garçon, monsieur de Buffon, on ne vous voit jamais!» Il était un joli garçon comme Corneille:
A mon gré, le Corneille est joli quelquefois!
Mais quelle plus honorable accusation de solitude! En effet, il ne venait à Paris que dans quelque occasion solennelle, par exemple pour prononcer un jour, à l'Académie française, le seul discours de réception que la postérité n'ait pas oublié... et il s'en retournait après reprendre l'immense travail auquel il avait consacré sa vie. Il l'interrompait, cependant, pour recevoir dignement ceux qui venaient visiter cette gloire, qui n'était pas sauvage, mais qui sentait qu'elle ne grandirait que dans le labeur et l'isolement des hommes toujours plus! Sachant le prix du temps, le prix de tout, planant sur les préoccupations de son âme et les distractions de la vie, ne permettant pas à ces distractions d'emporter jamais sa pensée hors de l'atmosphère où, sans effort, il la maintenait, Buffon, comme Rousseau, ne jouait pas au hibou de Minerve. Ses manières de poser étaient plus aimables.
Il avait beau être un homme de génie, c'était aussi un grand seigneur de sentiment, toujours prêt à l'hospitalité, vous tendant sa belle main du fond de ses manchettes, qui se levait de son bureau pour vous faire accueil, «mis plutôt comme un maréchal de France que comme un homme de lettres», disait Hume étonné; car il avait cette faiblesse d'aimer la parure qui fut la faiblesse de tant de grands hommes. C'est ainsi que vécut Buffon, c'est ainsi qu'entre la société et la nature, mais plus loin de l'une que de l'autre, il atteignit cette vieillesse qui devait être longue et qui lui alla mieux que la jeunesse, tant ce grand esprit d'ordre et de paix majestueuse paraissait plus grand, dans le rassoiement de sa puissance, par ces dernières années voisines de la mort, qu'au temps de la virilité!
De tous les sentiments qu'il permit à son âme, je crois que le plus touchant et le plus profond fut pour son fils, et c'est aussi la pensée de son biographe. Le sentiment paternel, si protégeant et si élevé, rentrait dans sa nature ordonnante et souveraine. Tous les autres devaient faire un peu grimacer son âme, comme les petits sujets faisaient grimacer son style. Il ne s'y adaptait pas. «Quand il met sa grande robe sur les petits objets, elle fait mille plis», disait gracieusement, pour la première fois de sa vie, en parlant de lui, ce goître de Suisse, madame Necker.