III

Certes! je n'ai jamais, pour mon compte, estimé beaucoup la philosophie, mais je ne l'ai jamais méprisée autant que le philosophe français Jules Simon. Dans sa Religion naturelle il l'a mise bien bas, cette vieille mère qui avait son orgueil et voulait régner comme Agrippine. Il l'a ravalée jusqu'au niveau des intelligences égalitaires les plus égales entre elles; il l'a enfin démocratisée. Et voilà la cause d'un succès sonné sur le trombone de Taine, ce musicien polonais de dentiste que le succès a donné à Jules Simon! La notion de la religion naturelle, anti-philosophique et anti-théologique, comme l'entend le sens très commun de Jules Simon, doit trouver, à coup sûr, plus de deux cent mille lecteurs.

Mais je ne méprise pas assez la philosophie, et je respecte trop toute religion, et en particulier la mienne, pour vouloir seulement discuter cette notion de religion naturelle que Simon oppose, d'un côté à toute religion positive, et de l'autre à toute philosophie. Il doit suffire à la Critique de la signaler. Si cette idée était nouvelle, peut-être faudrait-il l'exposer dans ses menus détails, car toute nouveauté, pour les esprits faibles, est un charme; mais elle est décrépite, et Jules Simon ne l'a pas rajeunie. Dieu trouvé au fond du cœur,—quand on l'y trouve; Dieu inné, étoile inconnue du monde invisible, aimable et brillante,—pas trop brillante, cependant, si elle est aimable; Dieu qui promet, par la souffrance et le spectacle de l'injustice, une immortalité... probable, et n'ayant pour tout culte qu'une prière qui ne demande rien, par respect pour les lois générales du monde, mais qui remercie, on ne sait trop pourquoi! telle est cette religion naturelle, mêlée d'un stoïcisme incertain qui voudrait bien qu'on lui payât les appointements de sa vertu, mais qui n'est pas sûr de les toucher. Telle est cette religion que Jules Simon a rajustée et retapée, comme Henri Martin l'Histoire de France, pour l'éducation de la bourgeoisie du XIXe siècle.

Évidemment, la notion d'une religion pareille n'est pas trop dure pour la foi, ce ressort rouillé et détraqué qui ne va plus. Elle ne brise pas non plus, sous une difficulté épaisse et accablante, l'esprit qui aime la clarté dans un petit espace. Enfin, elle n'enchaîne pas de trop court cette follette chevrette de liberté, la petite bête la plus aimée de cette vieille fille que nous appelons «notre époque» avec tant d'orgueil! Elle a donc, il faut en convenir, toutes les conditions d'une popularité immense, car il est des temps pour niaiser, a dit Pascal,—Pascal qui ne se doutait guères, quand il criait sa torture de sceptique, des citateurs qui devaient lui venir, et qui s'en serait allé à la Trappe, pour ne plus rien dire, s'il avait pu les deviner!

Mais ce n'est pas l'idée d'une religion naturelle, inventée pour envoyer se promener toutes les autres religions positives, au nom d'une philosophie qui y va avec elles, ce n'est pas cette idée que je blâme le plus dans ce livre. Les notions sont ce qu'elles peuvent être dans les têtes humaines. La loi géométrique nous dit que le contenu ne peut pas être plus grand que le contenant. Le déisme, l'idée la plus faible qu'il y ait en philosophie religieuse, est proportionnel au cerveau de Jules Simon. Mais ce que je blâme plus que ce déisme, peut-être involontaire, c'est de l'avoir capitonné, pour lui faire faire illusion, avec des idées qu'on n'aurait jamais eues sans la religion positive qu'on repousse.

Jules Simon n'est pas, comme on pourrait le croire, un ignorant en christianisme; et, malgré la simplicité, chère aux esprits vulgaires, de sa religion naturelle, dont il nous donne les preuves humaines, psychologiques, individuelles, et par conséquent peu obligatoires, ce qu'il y a d'illusionnant et de dangereux dans cette religion, à portée de toutes les faiblesses, c'est encore ce que le christianisme, dont l'action nous pénètre comme la lumière, y a versé d'influence secrète et démentie. Là est le mal, un mal profond, que celui qui le fait n'ignore pas.

On doit tout au christianisme, même les idées qui masquent le mieux la fausse théorie qu'on dresse contre lui, et tout est bon à l'ingratitude. C'est pour mieux lui prendre ses plumes qu'on veut tuer le divin oiseau. Oui! on égorge, ou du moins on essaie d'égorger le christianisme, selon cette grande loi de précaution que le plus sûr est toujours d'égorger celui que l'on pille, et la doctrine assassine se revêt de la morale de la doctrine assassinée et nous soutient que c'est à elle, cette morale volée dont elle ne peut pas même se servir.

Car la punition des sophistes qui vivent sur les idées chrétiennes, c'est de ne pouvoir longtemps en vivre. Ils sont trop faibles pour les manier. Il faut une sanction à la morale chrétienne, que seul le christianisme a trouvée, et qu'une doctrine humaine, philosophique ou naturelle, ne peut remplacer!

Mais qu'importe, du reste? l'effet est produit, et il s'agit peut-être plus pour Jules Simon de tactique que de théorie. Sa tactique, c'est la substitution d'un théophilanthropisme nominalement religieux aux religions qui furent jusqu'ici l'honneur et la force morale du monde, et c'est cette substitution qu'il est bon de réaliser sans coup férir et sans danger, sans éveiller les justes susceptibilités de ces religions, puissantes encore, et en leur témoignant tous les respects. Platon mettait les poètes à la porte de sa république avec des couronnes; le Platon de la maison Hachette veut mettre toutes les religions à la porte de tous les cœurs, en se prosternant devant tous les sanctuaires. Depuis La Réveillère-Lepeaux, d'inepte et fade mémoire, rien de pareil ne s'était vu. Jules Simon est un La Réveillère-Lepeaux sans les fleurs. Il est, dans l'ordre laïque et philosophique, dans un ordre étendu et profond, ce que fut l'abbé Châtel dans l'ordre ecclésiastique et circonscrit. Non seulement il se fait prêtre contre les prêtres et trace lui-même l'Évangile de son théophilanthropisme, mais il va le prêcher. Il fait des tournées. La Belgique, cette terre spongieuse de toute sottise d'incrédulité, appelle souvent ce singulier missionnaire et boit avidement ses prédications albumineuses, car l'éloquence de Jules Simon ressemble à son style, c'est du vicaire savoyard; mais baveux où l'autre est coulant. Dans ces tournées pour l'entretien de ce culte aisé et réduit qu'il prêche, Jules Simon place des Devoirs, des Libertés, des Religions naturelles, comme les missionnaires protestants placent des Bibles; mais avec cette différence qu'il ne les donne pas...

Vous voyez bien qu'il n'y a plus là ni philosophie, ni religion, ni même littérature, ni rien qui puisse appartenir à un examen désintéressé d'idées ou de langage. La Bibliographie peut enregistrer une curiosité de plus, mais la Critique littéraire doit se taire et faire place à une autre critique,—la Critique des mœurs. On a parlé beaucoup de signes du temps en ces dernières années. Eh bien, en voilà un, et qui n'est pas un météore! C'est Simon. Ah! nous sommes bien loin maintenant de Saisset. Quand nous nous retournons vers lui de Jules Simon, nous le trouvons bien brave et bien franc, et presque bien grand philosophe, ce pauvre Saisset, qui du moins, lui, ne baise point les pieds du christianisme pour le tirer par là, comme on tire à soi un cadavre dont on veut nettoyer le sol! Je sais bien que le talent n'est pas dans Jules Simon et que l'ennui, un immense ennui, s'échappe de ses œuvres; mais raison de plus pour tout craindre. L'ennui n'est pas une garantie, et n'avoir pas de talent du tout en voulant qu'il n'y ait plus du tout de religion est un moyen d'agir sur la reconnaissance des hommes, et c'est la seule chose d'esprit peut-être dont on puisse, dans son système, louer Jules Simon.

[VERA][14]