NARCISSA

VOICI l’histoire que racontent les pêcheurs, le soir, lorsqu’ils raccommodent leurs filets, assis en rond sur la grève.

Narcissa la blonde était la plus belle des jeunes filles du pays; pas une seule sur toute la côte, depuis Catane jusqu’à Syracuse, qui pût se vanter d’avoir l’œil aussi doux, la taille aussi souple, le pied aussi fin.

Méfiez-vous de Narcissa la blonde!

Il y en a qui sont belles et qui ne le savent pas; ce sont celles-là qu’il faut aimer.

Il y en a qui sont belles et qui le savent; ce sont celles-là qu’il faut fuir.

Narcissa la blonde savait qu’elle était belle, et Luigi l’aimait.

Ceux qui ont connu Luigi, fils du vieux Luigi Naldi le soldat, disent que c’était un brave compagnon, hardi à la mer, bon à ses camarades, craignant Dieu et honorant les saints; mais il aimait Narcissa la blonde.

Partout il la suivait, toujours il pensait à elle. Qui n’a pas vu Luigi pleurer en pressant sur son cœur une fleur tombée du sein de Narcissa, ne sait pas ce que l’amour peut faire d’un homme.

Oui, Luigi pleurait comme un enfant.

Lui, l’intrépide matelot dont la voix dominait la tempête, tremblait devant un mot de Narcissa.

Il avait une maison bâtie en pierre, une barque solide, des filets neufs; il offrit tout à Narcissa, qui ne possédait rien qu’un rouet et un miroir.

Un rouet toujours immobile, un miroir dans lequel elle se regardait sans cesse.

Il faut vous dire que Narcissa ne rêvait que plaisirs, robes éclatantes; pourtant elle ne dit pas non à Luigi.

L’amour du beau Luigi, de Luigi le brave, flattait l’amour-propre de Narcissa, mais elle ne l’aimait pas.

Ce qu’elle aimait, c’était son jeune et beau visage, sa taille flexible, sa bouche souriante, ses yeux doux; c’était elle et non pas les autres.

Quand elle allait à la ville, elle disait à Luigi à son retour: J’ai vu les filles des bourgeois; elles sont moins belles que moi, et pourtant elles ont des casaques en velours et de beaux rubans à leur tête, et une croix d’or à leur cou.

Alors Luigi lui achetait une casaque en velours, de beaux rubans, et une croix d’or pour pendre à son cou.

—Es-tu heureuse, lui disait-il, maintenant que tu es belle?

Elle lui répondait:—Je suis heureuse parce que je suis belle.

—Quand m’épouseras-tu?

—Laisse passer la saison des vendanges: je veux danser encore une fois en liberté avec mes compagnes.

La saison des vendanges est, comme vous le savez bien, le temps des fêtes et des jeux, le temps des doux propos: la gaieté semble couler avec la liqueur nouvelle.

Puis venaient d’autres prétextes: l’hiver, la pêche du thon; l’été, la moisson; bref, l’époque du mariage se trouvait sans cesse reculée.

Cependant Luigi, pour payer les robes, les rubans, les bijoux de Narcissa, avait vendu la maison de son père, sa barque, ses filets. Il ne lui restait plus rien.

Si au moins l’amour de Narcissa l’avait dédommagé! Mais elle passait son temps, devant son miroir, à peigner sa longue chevelure et à sourire à sa beauté. C’est à peine si son amant pouvait obtenir un mot ou un regard.

Luigi voyait bien que Narcissa la blonde ne l’aimait pas, mais il était ensorcelé.

Il y a des femmes douées d’un charme fatal.

Leurs yeux, au lieu de cicatriser les blessures qu’ils font, semblent les envenimer davantage. Le démon vous pousse à les aimer; c’est lui qui vous attire! Quel autre que le démon pourrait habiter le cœur de Narcissa?

Luigi lui dit encore une fois:—Quand m’épouseras-tu?

—Je n’épouserai, répondit-elle, que celui qui me donnera de beaux pendants d’oreilles, des chemises en fine toile, des boucles en diamants pour mes souliers et de belles bagues pour mettre à mes doigts.

Luigi prit sa carabine, la carabine qui avait servi à son père, le vieux soldat, et il partit pour la montagne.

Narcissa la blonde eut de beaux pendants d’oreilles, des chemises en fine toile, des boucles en diamants, de belles bagues et bien d’autres choses encore.

Toujours belle, toujours parée, toujours heureuse, elle courait les bals et les fêtes, sans songer au pauvre malheureux qui hasardait sa vie et le salut de son âme pour satisfaire les vains désirs de son cœur.

Cependant les exploits du brigand Luigi ont retenti jusqu’à Palerme: le vice-roi envoie des soldats pour s’emparer de lui. Narcissa, la belle Narcissa, se met à la fenêtre pour les voir passer; elle sourit au jeune brigadier qui la salue avec son sabre.

Le brigadier va combattre son amant.

Hourra! hourra! Les soldats reviennent vainqueurs, Luigi est tombé percé de trois balles dans la montagne.

Qui court la première au-devant des cavaliers? C’est Narcissa la blonde, plus belle et mieux parée que jamais.

Le brigadier a vaillamment conduit sa troupe; aussi, en attendant qu’il soit fait officier, revient-il chargé d’un riche butin.

Narcissa le regarde de ses yeux les plus doux, de ses yeux que le démon a armés d’une puissance invincible.

Mais le loyal soldat ne se sent pas troublé.

—Qui es-tu, la belle? lui demande-t-il, et que veux-tu?

—Je suis Narcissa la blonde, et je veux t’épouser.

—Arrière! femme sans cœur; le dernier mot que le bandit a prononcé est le nom de Narcissa la blonde, et c’est moi qui ai tué Luigi.

Depuis ce temps-là, ni jeunes gens, ni vieillards, ni femmes, ni filles, ne voulurent parler à Narcissa.

Elle fut obligée de quitter le village et d’aller se cacher dans la grotte du monte Negro, à côté de laquelle coule une source profonde qu’un saint ermite fit autrefois jaillir du roc par la puissance de ses prières.

Au lieu de pleurer ses erreurs et de faire pénitence, elle passait les longues heures de la journée à regarder son image que lui renvoyait le miroir de l’onde.

Un jour, un moine, renommé par sa piété et ses bonnes œuvres, gravit la pente du monte Negro pour exorciser Narcissa: pour agir ainsi qu’elle le faisait, ne fallait-il pas qu’elle fût possédée?

Le saint homme trouva la grotte vide.

Un enfant, qui gardait les chèvres près de là, raconta que la veille il avait vu Narcissa, après être longtemps restée sur le bord, se lever et se précipiter dans le gouffre.

Le moine descendit et célébra une messe pour le repos de l’âme de Narcissa.

On laissa dire qu’elle s’était noyée pour se soustraire à ses remords; mais chacun sait que l’ondine avait pris son visage pour l’attirer dans l’abîme et la livrer à Satan.

Ainsi périssent toutes les femmes sans cœur.

Voilà l’histoire que racontent les pêcheurs, le soir, lorsqu’ils raccommodent leurs filets, assis en rond sur la grève[2].

AUBADE

LA PREMIÈRE FLEUR

LE matin est venu: levez-vous, jeunes filles; allez cueillir la fleur de mai, la première fleur.

Cachez-la dans votre sein, et conservez-la précieusement: elle porte bonheur pour le reste de l’année.

Celle que je cueillerai, Madeleine, je te la donnerai, et tu la mettras dans tes cheveux.

La première fleur, ce n’est ni la primevère, ni la pervenche, ni l’hyacinthe, ni la violette, ni le muguet.

Ce n’est pas celle qui fleurit la première, selon l’ordre des saisons; c’est celle qui s’offre la première à votre vue, celle que vous présente le hasard.

L’année passée, ce fut la violette qui m’annonça le retour du printemps; cette année, c’est la rose. Qui me dira quelle fleur me signalera le printemps prochain?

Qu’importe!

Qui que tu sois, première fleur, tout le monde t’aime et t’accueille avec joie. Qui a jamais pu te regarder sans sentir ses yeux humides de larmes?

Il semble, en te voyant, que la jeunesse de notre cœur va recommencer avec la jeunesse de l’année, que notre âme va s’épanouir comme la corolle des fleurs, que nos sentiments vont reverdir comme leurs feuilles!

Première fleur que l’on trouve sur la route un jour de mai, tu es l’espérance, tu es l’illusion, tu nous fais croire à la possibilité de revenir sur le passé.

Quand on rencontre, à certains jours, à certaines heures, l’objet d’un culte ancien, le cœur retourne en arrière, franchit en un moment d’immenses intervalles, et s’imagine avoir renoué la chaîne des temps. On croit recommencer une nouvelle carrière; mais bientôt le cœur, épuisé de fatigue, revient à son point de départ et reste immobile.

Ainsi, la vue de la première fleur ressuscite en nous un monde de pensées ensevelies. Elles s’éveillent, elles secouent leurs blanches ailes, elles s’envolent joyeuses: on dirait qu’elles vont nous entraîner loin, bien loin, vers le pays de notre jeunesse.

Hélas! la première fleur du printemps s’est à peine flétrie, que déjà nos illusions ralentissent leur vol: elles retombent sur la terre; leurs ailes fragiles se sont brisées.

Sois bénie cependant, première fleur, sois bénie pour cette heure d’enivrement fugitif que tu nous donnes. Croire une minute qu’on a vingt ans, qu’on aime, qu’on est heureux, n’est-ce pas vivre des années?

Le matin est venu: levez-vous, jeunes filles; allez cueillir la fleur de mai, la première fleur.

Cachez-la dans votre sein, et conservez-la précieusement: elle porte bonheur pour le reste de l’année.

Voici celle que j’ai cueillie, Madeleine; respire son parfum, et mets-la dans tes cheveux.

GRAVE CONFLIT
A PROPOS DE LA VIOLETTE
ENTRE LA FÉE AUX FLEURS
ET
UNE ACADÉMIE QUI DÉSIRE GARDER L’ANONYME

I

UNE LECTURE DANS LES BOIS

LA Fée aux Fleurs avait établi son domicile sur la terre, autant pour fuir un lieu qui lui rappelait des souvenirs désagréables, que pour être plus à portée de surveiller de près les actions de mesdames les Fleurs.

Chaque jour lui apportait un nouveau chagrin, un nouveau sujet de mécontentement.

La Rose était son enfant de prédilection, sa fille chérie. La vie qu’elle lui avait vu mener remplissait l’âme de la Fée d’une amère douleur!

Elle n’avait pas, non plus, à se féliciter du sort du Lis, de la Tulipe, du Bleuet, du Coquelicot, de la Pensée, et d’une foule d’autres fleurs dont on trouvera les aventures dans le courant de cet ouvrage.

Si sa vengeance paraissait certaine, son cœur de mère était déchiré.

Parmi les fleurs, les unes étaient malheureuses parce qu’elles restaient fidèles à leur caractère; les autres, au contraire, parce qu’elles voulaient en changer.

C’est ainsi que la Violette courait à sa perte. Le jour même, la Fée l’avait rencontrée dans un somptueux équipage, étincelante d’or, de soie et de pierreries.

La Violette avait renoncé à l’obscurité.

Pour secouer la tristesse que cette vue lui avait causée, la Fée aux Fleurs sortit de la ville et prit le chemin de la campagne, vêtue à la façon d’une femme de conseiller, et menant après elle un petit domestique joufflu qui portait son parasol et son coqueluchon.

A l’entrée d’un petit bois, elle congédia son domestique, et pénétra sous les arbres, pour y goûter en paix la fraîcheur et le plaisir d’une lecture solitaire.

Le livre qu’elle tenait à la main était une histoire complète des fleurs.

Cette lecture plaisait beaucoup à la Fée, qui y trouvait ample matière à moquerie touchant les bourdes que les hommes débitaient gravement, à propos des fleurs et de leur origine.

Elle en était, pour le moment, à l’histoire de la Violette.

La Violette, disait l’auteur du livre en question, est fille d’Atlas. Cette jeune nymphe, poursuivie par Apollon, allait devenir la proie de ce don Juan, lorsque les dieux, touchés de son sort, la métamorphosèrent en violette.

C’est le moyen ordinaire employé par les dieux pour déjouer les projets galants d’Apollon. L’imagination féconde de Jupiter devrait bien, de temps en temps, inventer un nouveau procédé.

La Fée laissa tomber le livre et s’assit sur le gazon pour rire plus à son aise. Le fait est que, debout, elle était obligée de se tenir les côtes.

Ces auteurs, dit-elle, sont vraiment des gens cocasses. Où diable ont-ils pris que la Violette est fille d’Atlas et nymphe de son métier? tandis que son père s’appelait tout simplement Jérôme, et qu’elle exerçait la profession de couturière au bourg, sous le nom de Marcelle.

Je ne puis décemment pas laisser s’accréditer plus longtemps de semblables erreurs, continua la Fée; il est temps de rétablir les faits, et elle rentra dans sa maison pour travailler au mémoire suivant qu’elle adressa à l’Académie.

II

MÉMOIRE TOUCHANT L’ORIGINE DE LA VIOLETTE

Messieurs les Académiciens,

S’il est une science qui mérite de fixer l’attention des hommes et des savants, c’est, à coup sûr, celle qui se rattache à l’origine des fleurs.

Cette science est aujourd’hui obscurcie par les ténèbres de l’ignorance; une foule de notions fausses sont répandues: si on ne s’empressait de prendre ces précautions, le mal serait bientôt sans remède.

Il est du devoir d’un corps aussi respectable, aussi illustre, aussi éclairé que celui auquel j’ai l’honneur de m’adresser, de populariser, de répandre, de sanctionner les grandes vérités historiques, politiques, philosophiques et autres. C’est donc avec confiance que je m’adresse à l’Académie, persuadée d’avance qu’elle accordera à mes rectifications toute l’attention dont elles sont dignes à tous les égards.

Qu’il me soit permis, avant d’entrer en matière, de soumettre à la docte assemblée quelques réflexions générales qui me paraissent indispensables pour...

III

INTERRUPTION

Nous croyons devoir prendre la liberté de supprimer ces réflexions générales; comme la forme adoptée par la Fée pourrait produire à la longue une impression fort peu récréative sur le lecteur, nous remplaçons la partie du mémoire qui donne l’historique exact de la Violette par un récit simple et animé. Notre intention avait d’abord été d’employer à cet effet le langage des dieux, autrement dit la poésie, mais n’ayant pas notre dictionnaire de rimes sous la main, nous nous contenterons d’une honnête prose.

IV

MARCELLE

C’était jour de fête. Toutes les jeunes filles du bourg sortaient de leur demeure en beaux déshabillés.

Les unes allaient se promener dans la campagne, les autres accouraient aux sons du tambourin, donnant le gai signal de la danse.

Toutes songeaient à rire, à folâtrer, à s’amuser et à paraître belles.

Une seule restait enfermée chez elle: c’était Marcelle, la jolie fille à Jérôme le jardinier.

—Viens avec nous, Marcelle, lui criaient ses compagnes en passant: l’air est embaumé de la douce senteur de l’arbre aux prunelles, le ciel est bleu; viens avec nous à la danse de mai.

Marcelle secouait la tête doucement, et si quelque jeune garçon voulait lui jeter un bouquet, elle fermait ses volets et se mettait à travailler de plus belle.

Comme tout est propre et reluisant dans la chambre de Marcelle! on dirait qu’elle a communiqué sa grâce virginale à tous les objets qui l’entourent. Voilà son lit avec sa courte-pointe à franges blanches, l’armoire de noyer, la chaise de paille, le rouet de sa mère, l’étroit miroir fixé contre le mur, le bénitier, et l’image de la Vierge qui veille sur elle quand elle s’endort.

Si Marcelle travaille un jour de fête, ce n’est pas par avarice, au moins, ni par coquetterie: son aiguille se meut pour le pauvre. Aussi, comme elle va et vient avec rapidité, comme elle est agile et vive! Demain la vieille Jacqueline aura un casaquin bien ample, bien chaud, pour préserver ses membres usés et affaiblis des atteintes de la bise.

En faisant aller son aiguille, Marcelle chante sa chanson favorite:

Je voudrais être petite fleur.
Si j’étais petite fleur, je choisirais un endroit écarté dans la mousse,
Un endroit écarté au bord de l’eau,
Et cachée dans l’herbe, je passerais ma vie à regarder le ciel.

Cette chanson a encore bien d’autres couplets, mais c’étaient ceux-là que préférait Marcelle.

Vers le soir, elle descendit dans son jardin, un jardin plein de beaux arbres, de belles fleurs, d’eaux murmurantes et de hautes touffes d’herbe.

C’était le père Jérôme, le vieux jardinier du château, qui cultivait ce jardin, sa seule distraction et celle de sa fille; aussi fallait-il voir comme les fleurs se mariaient harmonieusement aux arbustes, quelles gracieuses formes prenaient les rameaux, et comme le gazon se courbait mollement sous les pas!

La Fée aux Fleurs aimait beaucoup le père Jérôme; elle venait souvent dans son jardin et elle le regardait travailler, bêcher la terre, tailler ses arbres, émonder ses fleurs; prenant plaisir à essuyer de temps en temps, du bout de son aile, la sueur tombant du front du vieillard.

Ce jour-là, elle était venue visiter le jardin du père Jérôme. Lorsque sa fille descendit dans le jardin, la Fée avait l’œil fixé sur le calice d’une reine-marguerite.

Il lui prit fantaisie de regarder au fond du cœur de Marcelle: calice pour calice, le cœur de la jeune fille était aussi pur.

L’écho apportait cependant au milieu de la solitude le son du tambourin, les cris joyeux des jeunes filles, toutes les harmonies, tous les parfums, tous les désirs d’une belle fin de journée de printemps.

Marcelle s’était assise sur l’herbe, et elle ne songeait qu’au bonheur qu’éprouverait, le lendemain, la vieille Jacqueline.

En voyant tant d’innocence et de candeur, la Fée aux Fleurs se sentit attendrie.

Pauvre fille du peuple! dit-elle; pure comme la neige des glaciers, bonne comme la nature, ta seule institutrice; belle comme l’innocence, parfumée de chasteté et de modestie, qui te préservera des tentatives des riches et des méchants? qui te sauvera des piéges où sont tombées tant de tes compagnes?

Sans se douter du monologue dont elle était le sujet, Marcelle, les yeux fixés au ciel, murmurait son refrain habituel:

Je voudrais être petite fleur.
Si j’étais petite fleur, je choisirais un endroit écarté dans la mousse,
Un endroit écarté au bord de l’eau,
Et cachée dans l’herbe, je passerais ma vie à regarder le ciel.

La Fée aux Fleurs voulut exaucer cette prière: elle étendit sa baguette sur Marcelle.

Aussitôt elle disparut sous un voile de feuilles, et, à la place où elle était, apparut une fleur dont les feuilles étaient couvertes des perles de la rosée; on eût dit des larmes dans un œil bleu.

C’était Marcelle qui disait adieu à son père.

La Violette, c’est la fille du peuple, c’est avec son dévouement, sa candeur, sa pureté, sa modestie, que la Fée aux Fleurs a composé le parfum de la violette.

V

RÉPONSE DE L’ACADÉMIE AU MÉMOIRE SUSMENTIONNÉ

— EXTRAIT DU REGISTRE DES DÉLIBÉRATIONS —

Ce... du mois de... année... l’Académie de... réunie dans le local ordinaire de ses séances, a écouté les conclusions du rapport de l’illustre poète Jacobus au sujet de l’origine de la Violette.

Ces conclusions portent:

1o Qu’on ne doit ajouter qu’une foi médiocre aux renseignements fournis à la science par des êtres dont l’existence est aussi peu prouvée que celle des fées;

2o Qu’on ne peut donner sur toutes choses que des détails apocryphes, quand on est apocryphe soi-même;

3o Que les témoignages des siècles s’accordent à démontrer que les fleurs ont toutes une origine essentiellement mythologique.

En conséquence,

L’Académie déclare que la Violette lui semble plus que jamais fille d’Atlas.

Elle affirme, en outre, sur son âme et sur sa conscience, devant Dieu et devant les hommes, que la fille d’Atlas était nymphe de naissance, et que les dieux, pour la soustraire aux poursuites d’Apollon, la changèrent en violette.

VI

APARTÉ

Il est certain que le poète Jacobus commet une grossière erreur, et que la version de la Fée aux Fleurs est la seule bonne, la seule véritable.

Ceci n’est qu’un monument de plus de l’ineptie des corps savants en général, et des académies en particulier.

VII

LA VIOLETTE DEVENUE FEMME

Pour nous et pour les esprits avancés, il reste donc bien constaté que la Fée aux Fleurs a seule raison.

Les personnes qui ont suivi, avec toute l’attention que comporte une besogne aussi grave et aussi importante, le fil de ce récit, n’ont point oublié qu’il a été question au commencement de l’apparition de la Violette dans un somptueux équipage, dans tout l’éclat de la toilette et du luxe.

Qu’a-t-elle fait de sa modestie première? Comment la fille du peuple est-elle devenue grande dame?

O Marcelle! devais-tu nous tromper ainsi en reparaissant sur la terre sous ton ancienne forme!

De tous les changements dont la Fée aux Fleurs a été le témoin, c’est le tien qui lui a été le plus sensible.

Ne nous hâtons pas cependant de condamner Marcelle.

Il lui est arrivé la même chose qu’à tant d’autres de ses compagnes qui manquent d’expérience.

On est jeune, on est belle, on est femme, on entend deux voix qui chantent dans votre cœur.

L’une vous dit: Reste dans le pré à côté de la touffe d’herbe, sur le bord du ruisseau où le ciel te fit naître: le bonheur est dans l’obscurité.

L’autre murmure à votre oreille: La beauté et la jeunesse sont deux présents du ciel; malheur à l’avare qui les enfouit. Le ruisseau ne retient aucune image, la touffe d’herbe ne garde aucun parfum, le bonheur est parmi les hommes.

Longtemps l’âme flotte indécise, elle écoute les deux concerts: bientôt l’une des deux voix s’efface, l’autre continue à se faire entendre: c’est celle qui vante le bruit, l’éclat, les plaisirs du monde; il faut bien finir par l’écouter.

Alors on se lance dans le tourbillon des fêtes, des spectacles; on est d’autant plus adulée, plus recherchée, que le fond du caractère forme un piquant contraste avec la vie que l’on mène.

Un moment on peut se croire heureuse.

Mais bientôt survient le désenchantement, et avec lui le dégoût, la fatigue, le dédain.

Au milieu de toutes les joies extérieures, on éprouve le regret de l’ancienne existence, et le remords de celle qui est devenue votre partage.

Ne vous est-il jamais arrivé de voir, dans l’entraînement du bal, s’étendre subitement sur un front jeune et brillant un voile de tristesse, et de beaux yeux se détourner dans l’ombre pour pleurer?

Voulez-vous savoir ce qui cause cette tristesse, ce qui fait couler ces larmes?

C’est le regret de l’innocence perdue, c’est le souvenir de la douce obscurité d’autrefois.

VIII

UNE LARME DE FÉE

Les lumières qui éclairaient le château qu’habite Marcelle se sont éteintes depuis longtemps; les étoiles vont bientôt pâlir, le rossignol du bord de l’eau se hâte d’achever sa mélodieuse cavatine: c’est l’heure où la Fée aux Fleurs s’apprête à fermer les yeux des Belles-de-Nuit.

Elle s’avance d’un pied léger, pour ne pas troubler le sommeil qui commence à les gagner. Tout à coup elle s’arrête.

Un bruit inaccoutumé se fait entendre: des plaintes, des sanglots, puis l’écho affaibli d’une chanson mélancolique.

La Fée prête l’oreille; elle se dirige vers l’endroit d’où part le bruit. Est-ce le vent qui gémit dans un massif de trembles, ou la source qui pleure en quittant les flancs protecteurs du rocher?

Aucun vent ne ride la cime des arbres, la mousse empêche d’entendre le bruit de la source.

C’est une femme qui pleure, la Fée l’a reconnue.

C’est Marcelle qui a quitté son lit de soie et de duvet pour descendre dans la plaine.

Le sommeil a fui ses paupières, ou ne lui fait voir que des songes pleins de tristesse; elle souffre, ses yeux sont inondés de larmes.

Elle songe au temps où elle était violette, où elle se réveillait toute frissonnante sous les frais baisers de la rosée.

Elle chante comme autrefois:

Je voudrais être petite fleur.

Il y a des voix qui touchent, des accents qui ne mentent pas.

En écoutant Marcelle, la Fée, qui volait au-dessus de sa tête, se sentit attendrie; en la voyant si belle et si malheureuse, elle pleura.

Une de ses larmes tomba sur le front brûlant de Marcelle.

Aussitôt sa métamorphose s’opéra.

La Fée avait exaucé une seconde fois la prière contenue dans sa chanson.

Le lendemain, on fit chercher Marcelle de tous les côtés; personne ne put donner de ses nouvelles.

Seulement, à la place où elle avait coutume de s’asseoir chaque nuit, on trouva une magnifique violette cachée sous le gazon.

Sa beauté ne sautait point aux yeux, mais elle se trahissait par son parfum.

Pour rendre à Marcelle sa forme première, il avait suffi d’une chose:

Le repentir.

CANZONE

LA FLEUR D’OUBLI

IL faut fuir la fleur d’oubli, il ne faut pas se laisser prendre à son parfum décevant.

Elle est belle et souriante, elle vous regarde avec des yeux doux; elle semble vous appeler et vous dire: «Viens, je suis ton ami, je te consolerai.»

Connaissez-vous Ulric le chasseur? Il a cueilli la fleur d’oubli.

D’abord, un calme profond a succédé à ses tourments; il a pu regarder sans trouble celle qui le faisait tant souffrir.

Ulric s’est lassé de son indifférence, et il a voulu aimer encore; mais il avait cueilli la fleur d’oubli.

On n’aime plus jamais quand on a oublié une fois.

Ulric erre dans les bois; il se promène dans la plaine, il gravit la montagne, il demande à l’oiseau du bocage, à la fleur du sillon, à la source de la montagne, pourquoi lui seul ne peut plus aimer. L’oiseau, la fleur, la source lui répondent: «Tu as cueilli la fleur d’oubli.»

Le chasseur regrette le temps où il était malheureux: du moins, alors, il sentait battre son cœur.

—Ah! s’écrie-t-il, il est donc des maux dont on ne guérit que pour souffrir davantage!

Il faut fuir la fleur d’oubli; il ne faut pas se laisser prendre à son parfum décevant.

—Dis-moi, mon doux ami, dis-moi son nom, afin que je puisse la reconnaître.

On lui a donné le nom de lunaire; mais les hommes ne savent pas son nom véritable, elle n’en a pas pour eux, elle s’appelle la fleur d’oubli.

—Où donc croît-elle? Dans les blés jaunis par l’été, dans les fentes de la vieille tourelle, au milieu des grands prés, sous les tonnelles, ou bien tout là-bas, là-bas, au mystérieux pays des Génies?

—Non pas, non pas, ô jeune belle! Au fond du cœur se cache le germe qui contient la fleur éternelle, la fleur d’oubli.