LES PARFUMS

Les parfums sont bien déchus de leur ancienne importance depuis la mort des trente-deux mille divinités ou sous-divinités du monde païen.

Les parfums ont perdu leur caractère religieux. Les temples, les autels ne fument plus; c’est à peine si on brûle quelques grains d’encens dans les églises.

La chambre nuptiale et la salle des festins ne sont plus parfumées; les fontaines d’eau odorante ne coulent plus dans les fêtes publiques.

L’extrême civilisation et la barbarie, le paganisme et le moyen âge se touchaient par un point: l’amour des parfums.

Le fashionable grec ou romain se serait cru déshonoré s’il se fût montré dans le monde sans que ses cheveux, sa barbe, ses vêtements fussent parfumés; le baron féodal aurait trahi les lois de l’hospitalité si l’hôte, en se mettant à table ou en entrant dans son lit, n’eût respiré l’odeur fortifiante de quelque parfum.

Il est vrai qu’à cette époque, où la chimie avait fait peu de progrès, une jonchée de roses, ou l’odorante ramée du bois voisin, suffisait aux besoins de l’odorat, et formait tout l’art de la parfumerie.

Notre siècle n’a point hérité de ce goût. Le parfum n’existe qu’à l’état de tolérance; on s’en sert, mais on ne l’avoue pas.

Par quel enchaînement bizarre de faits et d’idées est-on venu à cette hypocrisie du parfum?

Cette étude nous entraînerait trop loin; d’ailleurs, elle n’est pas de notre sujet. Bornons-nous à constater un fait accompli.

Aujourd’hui, un homme n’ose pas avouer qu’il met de la pommade à ses cheveux. Voilà un monsieur qui met de la pommade; cette phrase est caractéristique. Si on la prononce sur votre compte, vous êtes classé, étiqueté, jugé.

Il suffit d’humecter son mouchoir de quelques gouttes d’eau de senteur, pour se donner le vernis de petit-maître et d’homme efféminé. On tolère, par exemple, l’usage du savon parfumé pour se laver les mains et se faire la barbe.

Voilà pour les hommes.

Autrefois une femme portait sur elle des parfums sans croire commettre une faute. On sentait la rose, le jasmin ou la vanille, selon la mode; tout le dix-huitième siècle s’est poudré sans vergogne à l’iris. Dire à une femme qu’elle porte des odeurs, avoir l’air de s’en apercevoir, c’est se perdre sans retour auprès d’elle.

Mais cependant, me direz-vous, les flacons, les cassolettes parlent d’elles-mêmes.—Laissez-les parler, mais faites semblant de ne pas les entendre. Ma jeunesse, ma beauté, ma fraîcheur, voilà mes parfums, pensent les femmes; qu’avez-vous besoin, malotru que vous êtes, de vous apercevoir que je sens la violette ou la bergamote?

La femme, malgré tout cela, ne peut se passer de parfums; il lui en faut, elle les aime. Aussi jamais l’art du parfumeur n’a été plus florissant; mais toute son habileté consiste à dissimuler, à voiler, à déguiser le parfum. Aujourd’hui le parfumeur ne distille plus que des paradoxes.

Vous connaissez l’histoire de la culotte du ci-devant jeune homme? On peut l’appliquer à la parfumerie. Faites-moi des parfums, mais s’ils sentent quelque chose, je n’en veux pas.

La tradition des parfums s’est maintenue pourtant chez quelques honnêtes familles de la province et du Marais. On a des recettes pour fabriquer la marmelade aux abricots et l’essence de rose, les cerises à l’eau-de-vie et la pommade au jasmin. C’est de la parfumerie de ménage.

Les mères croient encore à la pommade. Elles n’ont point renoncé au charme de pommader la chevelure de leurs enfants. C’est un soin qu’à l’exemple du Jasmin devenu femme, elles prennent toujours avec plaisir.

Le sachet persiste aussi, malgré la défaveur générale qui s’attache aux parfums. Il est éternel comme les pantoufles, les bretelles brodées et le bonnet grec. Méfiez-vous du sachet!

La parfumerie moderne a poussé si loin le paradoxe, qu’elle est parvenue à proscrire le parfum des fleurs. Le règne minéral, le règne animal, sont mis à contribution pour satisfaire les caprices des femmes à la mode; mais on dédaigne le règne végétal. Il faut arriver en droite ligne des colonies ou de Carpentras, pour ne pas tomber en des spasmes terribles rien qu’en respirant l’odeur de l’œillet ou de la tubéreuse.

Aussi, le moment est venu de nous écrier: Les parfums s’en vont!

Ce départ a coïncidé avec l’invention des nerfs. En créant la névralgie, la médecine a porté le dernier coup au parfum. On ne l’accepte plus que comme moyen de suicide: au lieu d’allumer un réchaud de charbon, on se contentera de déposer un bouquet de roses sur sa cheminée. Il y a des romanciers qui ont fait mourir leur héroïne en l’enfermant dans une serre. Je connais un bas-bleu qui garde précieusement chez elle un petit flacon d’essence de rose; quand la coupe du désenchantement sera pleine, elle respirera le flacon et tout sera dit.

Les parfums sont morts, vivent les sels!

Mais non, nous ne pousserons pas ce cri antinational. Le sel est un produit de l’invasion étrangère, le sel est anglais. Jamais en France le sel ne régnera!

Le sel est frère du gingembre, du poivre rouge et du vin de Porto.—Il convient à des narines dépravées, à des nez spleenétiques; il est fils des climats sombres et brumeux. Le sel fait éternuer: c’est un tabac minéralogique.

Les Françaises reviendront aux parfums des fleurs. L’abus des nerfs commence à se faire sentir; on éprouve assez généralement le besoin d’en venir aux vapeurs. Sous l’ancien régime, les parfums les dissipaient.

Et remarquez bien que ces nerfs si délicats, ces nerfs si susceptibles, consentent à ce qu’on brûle devant eux des petits bâtons jaunes d’une composition douteuse, d’un arome suspect, qui donneraient la migraine à un charbonnier. Il est vrai que ces petits bâtons arrivent de Chine et sont fabriqués à Pantin.

Bientôt, il faut l’espérer, nous reverrons ces temps heureux où les poètes parlaient de la démarche embaumée des femmes, et de leur présence qui se trahissait par des parfums. Que de choses nous aurions à ajouter à ce que disaient les poètes! Le choix du parfum n’était-il pas une occasion de plus de montrer son esprit? Il y avait le parfum du matin, le parfum du jour, le parfum du soir, le parfum de l’intimité et le parfum du monde; le parfum du boudoir et celui de la rue; le parfum heureux, le parfum mélancolique, le parfum du rendez-vous, couleur de muraille; enfin, le parfum de tous les sentiments, de toutes les situations, même le parfum de la constance, toujours le même parfum.

Les femmes ont perdu plus qu’elles ne le pensent à la suppression des parfums. Sans eux point de toilette vraiment complète. Ils sont la partie vivante et animée de l’élégance, ils créent à la femme comme une atmosphère de déesse qui semble la séparer de la terre. Les sens ont leurs souvenirs comme le cœur; pourquoi le nez, qu’on me pardonne d’écrire ce mot, presque toujours ridicule, n’aurait-il pas sa poésie? Vous qui vous rappelez l’étoffe de sa robe, le son de sa voix, la couleur de ses gants, la nuance de ses yeux, la forme de son chapeau, avez-vous oublié son parfum, si elle en portait, et n’avez-vous pas regretté qu’elle n’en portât pas? Ce serait un moyen de plus de se souvenir d’elle.

Il n’y a de parfum véritable que le parfum des fleurs; tous les autres rentrent plus ou moins dans la pharmacie. Que les Françaises laissent les sels aux pâles sectatrices du soda-water; elles ont banni les fleurs, mais les fleurs ne leur tiendront pas rancune: roses, lis, jasmins, violettes, tubéreuses, toutes les fleurs sont encore prêtes à verser le plus précieux de leur sang pour la beauté repentante.

FABLE