Le 13 et le 14 Janvier.

Je m'étais couché le 7 plein d'espérance, mon grand-père me paraissait mieux que de coutume; mais, avant que je fusse endormi, je l'entendis gémir et me levai en sursaut. Sans attendre qu'il me dît de venir à son aide, je m'habillai, j'allumai le lumignon, qui était tout prêt, et je demandai au malade ce qu'il éprouvait.

—Une défaillance, me dit-il; ce sera comme l'autre jour, ou peut-être.....

Ici il s'arrêta.

—Voulez-vous prendre une cuillerée de vin, mon cher grand-papa?

—Non, mon enfant, humecte-moi seulement les tempes et frotte-moi les mains avec du vinaigre.... et.... prends l'Imitation de Jésus-Christ. Lis, mon enfant, cet endroit que tu sais.... où j'ai placé un signet par précaution.

J'obéis, et, quand j'eus frotté ses mains et ses tempes avec le vinaigre, j'allumai la lampe, pour y mieux voir; je me mis à genoux, et je lus en tremblant la page indiquée.

C'était au livre IV, le commencement du chapitre IX: "Seigneur, tout ce que le ciel et la terre renferment vous appartient. Je veux m'offrir à vous en oblation volontaire et demeurer éternellement avec vous." Jusqu'à ces mots: "Je vous offre aussi tout le bien qui est en moi, quoiqu'il soit bien faible et bien imparfait, afin qu'il vous plaise de le réformer et de le sanctifier, de l'avoir pour agréable et de le perfectionner de plus en plus, et de me conduire à une bonne et heureuse fin, quoique je sois paresseux, inutile et le moindre des hommes."

Quand je fus arrivé à cet endroit, il m'interrompit, me fit approcher, prit mes mains dans les siennes, et fit une prière dont je vais recueillir fidèlement tout ce que j'ai pu retenir.

"Seigneur, au moment où je vais comparaître devant vous, je ne devrais être occupé que de mon salut, et trembler dans l'attente de vos jugements: pardonnez-moi de ne pouvoir écarter de ma pensée un autre sujet d'inquiétude! Vous me rappelez à vous, et je vais laisser dans la solitude ce cher enfant! Après l'avoir séparé de son père, je vais moi-même l'abandonner!

"Je tremble à l'idée de ce qu'il va souffrir; je crains surtout que sa foi ne faiblisse, et qu'il ne manque de confiance en vous. Vous m'entendez, Seigneur: exaucez-moi! Qu'en ce point mon exemple lui profite, et que, me voyant mourir en paix, il apprenne à vivre comme je vais mourir!

"Hélas! j'avais souhaité de redescendre avec lui de la montagne, et de revoir nos forêts et nos vergers; vous ne l'avez pas permis; mais vous permettrez que mon petit-fils les revoie. Inspirez-lui pour cela la fermeté et la prudence nécessaires! Qu'il soit après ma mort ce qu'il fut pendant ma vie, attentif, persévérant, courageux! Que son père, que nos amis, n'aient pas à me reprocher de l'avoir perdu, en l'amenant ici!

"S'il doit leur être rendu, je bénis mon sort; car, je le sens, l'épreuve à laquelle vous l'avez exposé par mon entremise lui sera salutaire; il n'oubliera jamais les impressions qu'il a reçues dans cette demeure.

"Pardonnez-moi, Seigneur, de m'occuper si longtemps de lui; c'est votre gloire encore que je cherche au milieu de ces tribulations, et je suis plus inquiet du salut éternel de mon cher Louis que des dangers qui pourront menacer sa vie."

Telles furent à peu près ses paroles. Il les prononça lentement, d'une voix faible, et à des intervalles assez longs; puis il me fit réciter les prières que je savais par cœur; il retrouvait lui-même par moments, dans sa mémoire, des passages de la Bible et des paroles du Sauveur, et les répétait avec une ferveur et une résignation qui me faisaient fondre en larmes.

J'ajouterai une circonstance bien peu importante, mais qui augmenta encore mon attendrissement: Blanchette, surprise peut-être de voir briller la lumière à une heure inaccoutumée, se mit à bêler opiniâtrément.

—Pauvre Blanchette! dit le mourant; il faut que je la caresse encore une fois. Va la délier, mon enfant, et amène-la auprès du lit.

Je fis ce qu'il désirait, et Blanchette, suivant ses habitudes familières, posa sur le bord ses deux pieds de devant, cherchant s'il n'y avait rien à gruger. C'est que nous l'avions accoutumée à recevoir ainsi de notre main quelques grains de sel. Je crus faire une chose agréable au malade d'en mettre un peu dans sa main: Blanchette ne manqua pas d'y courir et de la lécher longtemps.

—Sois toujours bonne nourrice! dit-il, en lui passant avec effort la main sur le cou; puis il détourna la tête: je ramenai Blanchette à sa crèche et à son lien.

Depuis, le mourant ne prononça guère de paroles suivies; seulement il me fit entendre qu'il désirait que je restasse auprès de lui, ma main dans la sienne; je sentais par intervalles une légère étreinte, et comme ses regards me parlaient en même temps, je compris qu'il recueillait ses dernières forces pour m'exprimer sa tendresse, et qu'il ne cesserait de penser à moi qu'en cessant de vivre.

Je lui adressai quelques mots affectueux; alors ses regards se ranimèrent, et je vis que je lui ferais plaisir de continuer. Je me penchai donc vers lui, et je lui dis avec toute la fermeté dont je fus capable:

—Adieu, adieu! au revoir, dans le ciel! Je vais m'efforcer d'être fidèle à vos leçons, pour obtenir une si belle récompense. Je crois en Dieu notre père; je crois aux compassions et aux mérites du Sauveur; ne vous alarmez pas à mon sujet: vous m'avez si bien préparé, que Dieu seul m'est nécessaire aujourd'hui.

Ici mon pauvre grand-papa me pressa la main plus vivement; et, faisant un effort inutile pour me répondre, il ne put exprimer sa joie que par un soupir.

—Je me souviendrai, lui dis-je encore, de tous vos conseils pour ma conservation. Pour l'amour de vous, je ne négligerai rien de ce qui pourra prolonger ma vie et me tirer de ce chalet. Adieu, mon cher grand-père! Hélas! vous trouverez dans le ciel ma mère et peut-être mon père: dites-leur que je m'efforcerai de suivre toujours leur exemple et le vôtre. Adieu! adieu!

Je sentis encore une étreinte, bien faible: ce fut la dernière. Sa main, qui s'était refroidie peu à peu, laissa échapper la mienne; il s'éteignit sans effort, sans convulsion, sans faire entendre un soupir.

Mes plus affreux moments, depuis lors, n'ont pas été les premiers. C'est quand j'ai fait lentement un retour sur moi-même, et que je me suis vu seul dans cette triste demeure auprès.... d'un cadavre; c'est alors que j'ai senti un frémissement involontaire, surtout quand la nuit fut revenue.

Le matin, j'avais eu assez de présence d'esprit pour monter l'horloge et pour traire Blanchette; le froid me contraignit d'allumer du feu: cela m'occupa; mais ensuite je tombai dans un morne engourdissement. Malheureusement, il s'éleva le soir un vent assez violent pour me faire entendre ces gémissements lugubres auxquels je n'étais plus accoutumé.

J'étais au coin du feu; je veillais à la triste clarté du lumignon, tournant le dos au lit: peu à peu je sentis un frisson me gagner; je n'étais plus le maître de mes idées; mon trouble serait allé en augmentant, et il aurait pu me devenir funeste, si je ne m'étais pas avisé, pour le faire cesser, d'un moyen que l'on aurait jugé propre à l'augmenter. Je m'approchai du corps, d'abord avec contrainte, puis avec plus de résolution: je le regardai; j'osai le toucher. Ce fut un moment pénible; cependant je persistai, je répétai mon action plusieurs fois, et je m'aperçus que mon saisissement diminuait par degrés.

Dès lors je ne cessai pas, à de courts intervalles, de revenir auprès de cette cendre; j'en pris les soins que les personnes accoutumées à ces offices prennent avec tant de sang-froid. L'expression de la figure était si calme et si douce qu'elle m'arrachait des larmes.

—Non, disais-je en sanglotant, la dépouille de mon vieil ami ne me fait point de peur.

Cependant mes angoisses recommencèrent, quand je sentis l'approche du sommeil: à mon âge, on n'y résiste pas. Irais-je me coucher à côté du cadavre? Ma résolution ne me porta pas jusque-là, et je cherchai, il faut l'avouer, un bien misérable secours contre la frayeur superstitieuse que je sentais renaître: c'est auprès de Blanchette que j'allai me réfugier. La chaleur et le mouvement de la vie, que je trouvai auprès de ce pauvre animal; le petit bruit qu'elle faisait en ruminant, me rendirent quelque assurance.

Mais pourquoi, le lumignon une fois éteint, ai-je commencé à trembler de tous mes membres? Pauvre enfant que je suis! Quelle sûreté est-ce que je trouvais dans cette faible lumière? Mon souffle l'éteint, ma main la rallume, sa vie dépend de ma volonté, et j'attachais ma tranquillité à cette flamme!

Enfin le Tout-Puissant, que j'invoquai avec ferveur, eut pitié de moi; il me rendit plus calme, et je m'endormis profondément.

Le lendemain, dès mon réveil, je recommençai mes combats de la veille; je m'occupai le plus possible de la chèvre et de mon ménage, et surtout je m'approchai fréquemment du corps; je tins même assez longtemps dans mes mains cette tête vénérable et chère. Plus mon effroi passait, plus je sentais ma tristesse augmenter, et je me sus bon gré d'un changement si raisonnable et si naturel.

Mes pensées se portèrent alors vers les soins de la sépulture, et je me rappelai ce que mon grand-père m'avait dit. Il se présentait à moi des difficultés, qui me donnaient une inconcevable appréhension. Au reste, je repoussai pour le moment toutes ces idées. Mon grand-père m'avait parlé, et, je le crois, avec une intention secrète, du danger des inhumations précipitées; je résolus donc d'attendre que la nature me forçât d'accomplir ce dernier devoir. La vive affection que j'avais pour mon aïeul m'empêcha de céder au lâche désir d'éloigner de moi le plus tôt possible un spectacle repoussant.

Le moment de retourner au sommeil fut presque aussi pénible que la veille. Je m'avisai, pour me rendre un peu de fermeté, de boire quelques gouttes de ce vin trop ménagé par le défunt.

Quand j'eus versé dans son verre la quantité qui me parut suffisante, je fus pris, avant de le porter à mes lèvres, d'un pénible serrement de cœur:—Secours inutile! me suis-je dit; et je me rappelais avec quel plaisir j'avais vu mon cher grand-père l'essayer pour la première fois. Le manque d'habitude, et l'extrême besoin que j'avais de me fortifier après tant d'épreuves, firent agir le vin efficacement, et j'eus encore une bonne nuit.

Le 10 janvier, j'ai essayé d'écrire mon journal: il m'a été impossible de poursuivre; cependant, ce jour-là, dès le matin, j'étais dans une situation d'esprit bien plus satisfaisante. La prière me rendait du courage; mon imagination se calmait peu à peu, et, comme mon grand-père me l'avait prédit, la frayeur faisait place aux regrets.

Que j'ai versé de larmes sur votre corps, mon vénérable ami! Je voyais pourtant la mort y laisser des traces livides. Mes sens se seraient révoltés, si mon cœur avait été moins occupé. Vainement j'étais averti qu'il devenait pressant de vaquer à la sépulture: je ne pensais qu'aux moyens de conserver plus longtemps ces restes chéris. Enfin, je me rappelai la volonté divine si vivement exprimée dans l'Écriture, et toujours d'accord avec la raison et la nature: Le corps retourne à la terre, d'où il a été tiré.

Je pris mes outils, et j'ouvris la porte de la laiterie.

—Ainsi, me disais-je, tu passes par tous les emplois! Après avoir été garde-malade et médecin, te voilà fossoyeur! Tu vas faire toi-même les choses que les parents évitent de voir!

Les premiers coups me rebutèrent; je fus obligé de m'interrompre. Ce n'étaient pas les bras qui refusaient d'agir; c'était mon esprit qui se troublait, et qui m'ôtait l'énergie nécessaire. Chaque fois que je frappais le terrain, un écho retentissant répondait de la voûte, construite en pierres. Il fallut m'accoutumer à ce bruit, et je consacrai la journée tout entière à un travail qui n'aurait pas dû me prendre plus de deux heures.

En effet le sol se trouva sablonneux et léger, et, à la fin, je pouvais l'enlever avec la pelle, sans qu'il fût nécessaire de la bêcher auparavant. Je profitai de cette facilité pour creuser une fosse profonde; car, me disais-je, si le chalet doit être abandonné quelque temps, soit que j'en sorte, soit que je meure à mon tour, je dois faire mon possible pour que le corps soit à l'abri des animaux carnassiers. D'ailleurs le soin de la salubrité exigeait que la sépulture fût assez profonde, pour qu'il ne s'exhalât aucune odeur du lieu où elle était faite. Je poursuivis donc mon lugubre travail, jusqu'à ce que je fusse caché dans la fosse de toute ma hauteur.

L'horloge sonnait dix heures. La nuit était venue et ses noires pensées avec elle. Car, sans rien voir au-dehors, l'idée que les ténèbres y régnaient me faisait éprouver, jusque dans le chalet, les tristes impressions de la nuit. Je n'eus pas le courage d'achever l'ensevelissement, quoique la chose fût devenue pressante. Je m'avisai, pour déguiser l'odeur qui se répandait, de brûler du foin, et de faire des fumigations de vinaigre. Mais la chèvre en fut incommodée. Ses éternuments m'avertirent qu'en prenant des précautions pour moi, je la faisais souffrir, et je m'arrêtai.

L'exercice violent que j'avais fait m'aida bientôt à retrouver le sommeil. Il ne fut suspendu quelques moments que par les caresses de Blanchette, qui semble s'arranger très-bien de m'avoir si près d'elle, et qui ne refuse point de me servir d'oreiller.

Le 11 janvier, ma première pensée, à mon réveil, fut de terminer ma pénible tâche, et, quand j'eus allumé la lampe, je sentis encore mon courage diminuer. Il fallut avoir de nouveau recours à des moyens dont j'aurais dû savoir me passer: au lieu de déjeuner, comme toujours, de lait chaud et de pommes de terre, je pris un peu de pain et de vin. Cette nourriture me rendit quelque fermeté, dont je ne pouvais faire honneur à mon caractère, mais dont je profitai sans retard. J'avais réfléchi d'avance aux moyens d'exécution, et j'avais tout préparé la veille. Je plaçai sur deux escabeaux, à côté du lit, une planche assez large et assez longue, celle-là même dont la chute m'avait fait retrouver l'Imitation de Jésus-Christ. Ensuite je montai sur le lit, et, passant une corde sous la partie supérieure du corps, je réussis par mes efforts à faire glisser cette extrémité sur la planche. Je n'eus aucune peine à placer ensuite de la même manière la partie inférieure. Je liai le corps sur la planche, et, quand je le vis ainsi, les mains croisées sur la poitrine, se laissant traiter à ma volonté, et penchant tristement la tête de côté, je me mis à fondre en larmes et à pousser des cris.

—Mon grand-père!.... Vous m'abandonnez! Vous ne m'entendez plus! Vous ne voulez plus me répondre!

Sais-je toutes les paroles insensées que j'adressai à cette matière morte, dans les transports de mon égarement? Il aurait duré plus longtemps peut-être, si j'avais eu un consolateur auprès de moi; ce qu'on m'aurait dit eût irrité et entretenu ma douleur; mais, quand je vis cette froide cendre aussi insensible à mes plaintes qu'à mes actions, son immobilité me rendit bientôt le calme dont j'avais besoin.

J'avais préparé deux rouleaux de bois: je les plaçai convenablement, et, retirant avec précaution l'escabeau qui soutenait le bas du corps, je fis toucher à terre doucement l'extrémité de la planche. Malgré tous mes efforts, l'opération ne me réussit pas aussi bien de l'autre côté, et la chute du corps fut assez brusque pour me donner un battement de cœur, qui me força encore de m'arrêter.

Mon cher grand-père, quand vous m'appreniez, devant notre maison, à voiturer sur des rouleaux un corps pesant, nous ne pensions pas que je ferais usage de vos leçons dans une occasion si triste. Le souvenir de ce que vous m'aviez dit alors se présenta vivement à mon imagination; je croyais encore vous entendre; et, quand le mouvement que je donnai à ce funèbre fardeau agita la tête, comme si elle eût fait des signes d'approbation, je fus si saisi, que je détournai les yeux, ainsi que font, de peur du vertige, les personnes qui marchent au bord d'un précipice.

J'avais aplani le chemin: le corps fut bientôt près de la fosse. Il m'aurait été facile de l'y laisser choir: je ne pus me résoudre à le traiter avec si peu de ménagements. Deux petites planches, placées en travers, le soutinrent au-dessus de la fosse. Celle qui portait les pieds une fois enlevée, il se trouva placé dans une position oblique, après avoir fait encore une chute que je ne sus pas modérer; une corde que je passai sous les épaules, après avoir fixé solidement un des bouts à un pieu, me permit ensuite de laisser couler doucement le corps jusqu'au lieu de son repos.

Toutes les difficultés étaient surmontées; ce qui me restait à faire ne me donnait, quant à l'exécution, aucune inquiétude: je pus m'abandonner librement à ma douleur. Assis sur la terre amoncelée, je pleurai longtemps auprès de cette fosse ouverte. Je ne pouvais me résoudre à jeter les premières pelletées de terre.

—Avant d'accomplir ce triste devoir, me suis-je dit, remplissons de mon mieux celui du prêtre.

Je me suis agenouillé aussitôt, et j'ai cherché dans ma mémoire tout ce que je savais de prières et de passages propres à cette cérémonie. J'ai pris l'Imitation de Jésus-Christ, je la connaissais assez bien pour qu'il ne me fût pas difficile d'y trouver des endroits tels que le moment me les faisait désirer, et que mon grand-père les eût lui-même indiqués.

O mon bienheureux aïeul, c'était moi seul maintenant qui avais besoin de consolation, et c'est avec une joie qui approchait du ravissement que je lus, en présence de vos restes mortels, le chapitre de l'homme juste et pacifique et celui de la pureté du cœur et de la simplicité d'intention. Tant de traits pouvaient s'appliquer à vous, que l'auteur me paraissait avoir pris à tâche de vous peindre.

"Commencez, dit-il, par bien établir la paix en vous-même, et vous pourrez ensuite la procurer aux autres."

—C'est ce que vous avez fait, homme juste et bon, et votre paix est devenue la mienne.

"L'homme pacifique rend au prochain plus de services que l'homme savant," dit l'Imitation.

—Je ne peux imaginer, ô mon ami, ce qui manquait à votre savoir, quoique vous ayez cent fois parlé de votre ignorance; mais vous étiez si bienveillant et si doux, que vous me donniez un désir ardent de vous témoigner mon amour par ma docilité, et de faire paraître ma docilité par mes progrès.

"Si vous étiez bon et pur au-dedans de vous, ainsi s'exprime le livre, vous verriez sans nuage et vous comprendriez toutes choses. Un cœur pur pénètre le ciel et l'enfer. Chacun juge des choses du dehors selon les dispositions de son intérieur."

—Vous étiez bon et pur, mon grand-père, aussi lisiez-vous dans mon cœur plus facilement et plus nettement que moi-même. Vous avez dû me trouver souvent bien répréhensible, et pourtant votre indulgence surpassait encore votre pénétration; vous aviez beau me connaître, vous ne cessiez pas de m'aimer.

Voilà une partie des choses que je lui disais avec tendresse. Il me semblait qu'en parlant à haute voix je sortais de ma solitude. Le livre me répondait et entretenait mon émotion. Enfin l'épuisement m'arrêta; je rentrai en moi-même, et je ne différai plus ce qui me restait à faire. En un moment la fosse fut comblée. Je passai le reste du jour à graver avec la pointe de mon couteau l'inscription suivante sur une petite planche d'érable:

ici repose le corps de pierre-louis LOPRAZ,
mort dans la nuit du 7 au 8 janvier 18..,
dans les bras de son petit-fils louis lopraz,
qui l'a enseveli lui-meme.

Je clouai la planche à un pieu, que je plantai sur la tombe; après quoi je fermai la porte, et je rentrai dans cette cuisine, où je n'avais plus d'autre compagnie que Blanchette.

Cependant, bien que je me sentisse plus à mon aise depuis que le cadavre ne gisait plus sur le lit, je vis bien que je n'avais pas surmonté toute ma faiblesse. Je résolus de la combattre. Je m'étais empressé de fermer à clé la porte de la laiterie: j'allai l'ouvrir aussitôt, et ne la fermai qu'au loquet. Je pris aussi avec moi-même l'engagement de faire à la tombe des visites fréquentes, et toujours sans lumière. J'ai commencé depuis deux jours; c'est là que je vais prier soir et matin.

La journée d'avant-hier m'a semblé vide et fatigante. Les soins pressants qui m'avaient occupé jusque-là ne me demandaient plus les mêmes efforts, et c'est contre moi-même que j'ai dû combattre. Je cherchais dans le travail une distraction, que je ne pouvais trouver; je me suivais par la pensée dans tout ce que je voulais faire, et je ne pouvais sortir de moi. Le soir j'ai essayé d'écrire, et, cette fois encore, la chose m'a été impossible.

Hier, qui était le 13, l'idée m'est venue de relire ce journal, depuis la première page. On croira sans peine que cette lecture m'a vivement ému, mais je dois dire qu'elle m'a fait aussi du bien, en me rappelant, avec une force nouvelle, les leçons et les vertus de mon grand-père. Aussitôt que j'eus achevé, je sentis le besoin d'épancher ma douleur dans ce mémorial, entrepris par ses conseils. Enfin j'ai consacré la journée d'hier et celle d'aujourd'hui à rapporter le douloureux événement qui a changé si tristement mon sort.