Le 26 Décembre.

Ce matin mon grand-père s'est trouvé incommodé pour avoir bu son lait pur: heureusement il a été plus promptement remis que je n'osais l'espérer. Sans doute sa grande patience contribue à lui rendre les maux plus légers. Il m'a dit avec sérénité:

—Je suis sans inquiétude, mon cher enfant. Il me paraît tout à fait probable que ma vie se prolongera pour le moins jusqu'au moment de notre délivrance. C'est tout ce que je désire. Si j'avais le bonheur, avant de mourir, de te voir dans les bras de ton père, ce départ me semblerait plus doux que je ne peux te le dire. Mais je suppose que Dieu voulût me retirer à lui pendant que nous sommes seuls dans ce chalet, j'ai assez bonne opinion de toi pour être assuré que cela ne te causerait ni frayeur ni désespoir. Que suis-je pour toi maintenant? Une charge, un embarras, que la piété filiale t'empêche seule de sentir. C'est toi qui fais tout ici. Depuis que je t'ai communiqué l'expérience dont tu manquais encore, il me semble que ma tâche est remplie. Ose donc, comme moi, envisager sans trouble l'idée d'une séparation un peu plus prompte que nous ne l'eussions souhaitée; soyons prêts à tout événement. Mais, je le répète, nous pouvons avoir bonne espérance: les soins que tu prends de moi, un peu plus de prudence dans la mesure de mes aliments, soutiendront ma vie jusqu'au printemps, et je verrai encore un feuillage.

Je n'ai pu répondre que par mes larmes à ces touchantes paroles. Nous avons gardé un long silence, et il m'a fallu bien du temps pour me remettre à l'ouvrage au milieu des ténèbres.

Ce soir grand-papa n'a pas voulu prendre de lait, et, voyant qu'une partie resterait sans emploi, il m'a donné l'idée d'en faire un fromage; il m'a dirigé dans ce petit travail.

—Il paraît, m'a-t-il dit en souriant, que je te suis encore bon à quelque chose.

A défaut de présure, nous avons fait cailler le lait avec un peu de vinaigre. J'ai passé ensuite le laitage dans un moule de terre cuite. Jusqu'à présent les choses sont allées à souhait: nous verrons demain le résultat.

De mon côté, j'ai fourni à grand-papa une idée qu'il a jugée heureuse, c'est de se faire une rôtie au pain et au vin, comme j'avais vu faire quelquefois pour lui à mes tantes, lorsqu'il se sentait faible ou incommodé. L'exécution a suivi de près; mais que n'aurais-je pas donné pour avoir un peu de sucre à répandre sur les tranches de pain chaudes et fumantes! Heureusement le vin que nous avons retrouvé s'est beaucoup adouci en vieillissant; c'est un vin blanc récolté dans une bonne année, "un vin que l'on servirait, dit mon grand-père, sur la table d'un prince."

—Je ne lui demande, a-t-il ajouté, que de prolonger ma vie jusqu'aux premiers bourgeons de la vigne.