Le 27 Novembre.

Toujours la neige! Il est rare, dans cette saison, d'en voir tomber une si grande quantité, même sur les montagnes. Malgré cela, je ne cessais pas d'être étonné que mon père ne fût pas venu à notre secours, et je continuais d'en exprimer ma surprise. Jusqu'ici mon grand-père n'avait pu se résoudre à me laisser voir son inquiétude; notre conversation d'aujourd'hui m'a fait connaître qu'il n'est pas moins alarmé que moi.

—En effet, lui disais-je, cette neige n'est pas survenue tout d'un coup; le premier, le second et même le troisième jour de notre captivité, on aurait pu, à ce qu'il me semble, ouvrir un chemin jusqu'à nous.

—Je suis bien sûr, a dit mon grand-père, que François aura fait tout ce qu'il a pu; mais peut-être n'a-t-il pas réussi à faire partager ses craintes à nos amis et à nos voisins, et il ne pouvait pas nous délivrer tout seul.

—Vous croyez que, pouvant nous tirer d'ici, on nous y aurait laissés, au risque de nous trouver morts au printemps? Est-ce que nos voisins auraient moins d'humanité que ces gens dont on parle quelquefois dans le journal, et qui entreprennent les plus rudes travaux, même au péril de leur vie, pour sauver des malheureux enfouis dans une mine, dans un puits ou sous les décombres d'un souterrain?

—Je conviens que notre position est triste, mon cher Louis; mais enfin on sait que nous avons un abri et quelques provisions.

—Mais on sait aussi que cela peut nous manquer; que vous êtes âgé et infirme, et que je n'ai pas encore les forces d'un homme: on doit avoir pitié de nous.

—On aura fait quelques tentatives, et l'on aura trouvé l'exécution trop difficile.

—Cependant, lorsqu'il faut ouvrir la grande route, encombrée par la neige, et faire dans toute sa longueur un large chemin aux voitures, on en vient à bout, et cela se voit presque tous les hivers.

—Mais c'est le gouvernement qui ordonne ces travaux pour le service public, et cela coûte beaucoup d'argent.

—Quoi donc? Ce qu'on fait pour la commodité des voyageurs, on ne le ferait pas pour sauver deux malheureux en danger de la vie? Je trouverais cela bien cruel.

—Le gouvernement ignore sans doute que nous sommes ici.

—Mon père n'aura pas manqué de faire du bruit, et d'appeler tout le monde à notre secours.

Voilà ce que nous disions l'un et l'autre, et grand-papa ayant fait silence, j'ai ajouté, en lui prenant les mains:

—Ne me cachez rien, je vous en prie. N'est-il pas vrai que vous êtes inquiet comme moi? Parlez-moi franchement. Depuis que je sais me résigner à la volonté de Dieu, je ne suis plus indigne de votre confiance: faites-moi part de vos suppositions, et ne me laissez pas plus longtemps livré aux miennes. J'aime mieux entrevoir plus clairement mon malheur, et savoir là-dessus tout ce que vous pensez.

—Eh bien! mon pauvre Louis, je te l'avoue, je crains qu'un accident n'ait surpris ton père. Il faut bien te le dire; d'ailleurs, tu m'as pénétré. Je n'en reste pas moins dans le plus grand embarras; car, à son défaut, d'autres personnes ont dû penser à nous.

Alors je me suis mis à pleurer et à sangloter. Grand-papa m'a laissé quelque temps livré à ma douleur. Nous étions devant le feu qui s'éteignait. Nous sommes ainsi restés assez tard dans les ténèbres; mon grand-père tenait une de mes mains dans les siennes, et la pressait de temps en temps.

—Je t'ai dit mes craintes, a-t-il enfin ajouté. Ne veux-tu pas que je te dise aussi mes espérances? Nous ne saurions tout imaginer. Le pouvoir de l'Éternel surpasse toute intelligence. Ne te laisse pas abattre, et conserve-toi pour ton père ou pour ton aïeul.