Le 8 Février.
J'avouerai ma faiblesse; j'ai versé des larmes aujourd'hui, en essayant inutilement une dernière fois de traire Blanchette, et de lui demander le tribut qu'elle m'a payé si longtemps. Quand elle a vu que je m'arrêtais, elle m'a regardé avec défiance, comme se tenant sur ses gardes contre une nouvelle tentative. Alors j'ai jeté mon baquet; je me suis assis auprès de la pauvre bête; je l'ai embrassée et j'ai pleuré amèrement.
Elle n'en continuait pas moins son repas, qu'elle mêlait de bêlements entrecoupés et de regards caressants. On dit bien qu'une chèvre ne distingue personne, et qu'elle n'a pas l'amitié jalouse et dévouée d'un chien; mais enfin Blanchette est aimable pour son compagnon; elle se fie à lui; elle attend de moi la nourriture et les soins auxquels je l'ai accoutumée; et il faudra que je lui plante le couteau dans la gorge! Je la ferai souffrir sans doute, étant sans expérience; je la verrai se débattre sous mes coups!
Dieu a donné à l'homme les bêtes pour sa nourriture, je le sais; mais ce n'est pas l'offenser de nous attacher à celles qui furent nos bienfaitrices, et qu'il a douées d'une attrayante douceur: je reculerai donc le plus possible le moment de ce cruel sacrifice. Il me reste encore des aliments pour quelques jours, et je les ménagerai de mon mieux.