AVERTISSEMENT
Les essais que nous rassemblons ici ont, pour la plus grande partie, paru au cours de ces deux dernières années dans la Gazette de France. Des documents nouveaux, de récents ouvrages d’histoire, des polémiques ouvertes, la commémoration de grands événements, forment tour à tour le sujet de ces études détachées. Elles ont un lien cependant.
Après le tiers d’un siècle écoulé, nous sentons plus que jamais que notre pays a perdu toute sécurité depuis 1870. Sa situation et son avenir sont en perpétuel danger dans une Europe bouleversée par la formation de l’Italie et de l’Allemagne. Notre régime politique, qui ne mérite pas la confiance des patriotes, aggrave encore nos périls. Mais d’où viennent nos défaites ? Qui a créé les puissances dont nous sommes entourés et menacés ? Ce n’est pas, à notre avis, une occupation vaine que de rechercher les responsabilités et les origines de ces événements solidaires. Nous voudrions écrire un jour un ouvrage d’ensemble sur les causes de ces révolutions européennes qui ont anéanti un ordre de choses tout à l’avantage de la France, et dont la disparition a été pour elle une catastrophe. Cette catastrophe a une filiation certaine et des ouvriers connus. On voit aujourd’hui comment il eût été possible de l’empêcher, par quelle succession d’erreurs et de fautes elle s’est produite. Qu’on veuille bien trouver ici quelques études préparatoires à un plus grand travail sur le rôle respectif des institutions, des idées et des hommes dans la formation de ces deux grands États nouveaux, dont la naissance a détruit l’équilibre européen et modifié du tout au tout, non seulement les conditions d’existence de notre pays, mais celles aussi de l’ancien monde tout entier.
Le prince de Bülow, chancelier de l’Empire allemand, disait le 14 novembre 1906 à la tribune du Reichstag :
« La France était un royaume solidement constitué lorsque l’Allemagne et l’Italie ne constituaient encore que de simples expressions géographiques ; c’était un solide bloc de marbre entre des plaques de mosaïque disjointes.
« C’était par conséquent une sorte de nécessité absolue, dans chaque ou presque chaque rencontre avec l’un de ces deux pays voisins, si ce dernier n’était pas soutenu par un tiers, que la France fût la plus forte… Je n’ai pas besoin de montrer davantage comment la politique française, des siècles durant, prêta la main aux querelles intestines allemandes en prenant parti pour les courants, pour les éléments centrifuges. 1870 vint mettre un terme à cette longue période de coopération française en Allemagne. Alors l’Allemagne ne reconquit pas seulement les territoires frontières qui lui avaient été arrachés au temps de sa désunion, partant de son impuissance, mais en même temps l’unité au dedans et l’unité au dehors. »
Le prince de Bülow résume très exactement ici, de son point de vue allemand, l’histoire de trois siècles. Il ne manque à ce tableau que de montrer la cause d’où procèdent de si grands changements. Mais le chancelier fut formé à trop bonne école pour l’ignorer. Cette cause, Bismarck la savait, comme la savait Cavour. Tous les esprits vraiment politiques s’accordent depuis longtemps à reconnaître que si la situation de la France en face de l’Allemagne s’est renversée, c’est par les conséquences directes et par le contre-coup inévitable de la Révolution. Les événements de 1870 sont inexplicables si l’on ne tient pas compte des circonstances et des courants nouveaux qui sont sortis des idées de 1789.
L’œuvre glorieuse de notre monarchie ne fut pas seulement de faire la France, de la constituer morceau à morceau. Ce que nos rois avaient créé, ils l’entourèrent d’un admirable système de défenses et de protection, dont le chef-d’œuvre fut de maintenir dans leur état de « mosaïque disjointe » les deux pays que la France avait devancés par son unité : l’Allemagne et l’Italie.
Pourquoi l’unité italienne et l’unité allemande, si longtemps entravées, ont-elles fini par être réalisées ? Pourquoi les peuples d’outre-monts et les peuples d’outre-Rhin eurent-ils au XIXe siècle le bonheur inespéré de sortir de leur anarchie ? Pourquoi la France abandonna-t-elle sa politique naturelle, sa politique tutélaire, et renonça-t-elle de gaîté de cœur à ce privilège, qui faisait sa sécurité, de n’avoir, sur ses frontières de l’est, au lieu de puissants Empires, que des voisins divisés ? Comment cette faute, dont le discours du chancelier de Berlin, à défaut de l’expérience de quarante années, fait mesurer l’étendue, a-t-elle pu être commise ? Ici, l’histoire toute seule répond. Dès que la France a été privée de ses chefs, de ses conducteurs et gardiens naturels, de ses Capétiens nationaux, on a vu, par une fortune inattendue, les maisons rivales sortir de leur médiocrité, les Hohenzollern et les Carignan-Savoie ceindre de nouvelles couronnes. Édifiant contraste : à tout affaiblissement de la monarchie en France, a correspondu l’accroissement des monarchies rivales et ennemies.
Certes, la France privée de la dynastie à qui elle doit l’existence n’a pas été sans connaître des jours de gloire, et même des jours de prospérité. Mais il se trouve qu’elle a constamment payé les plus brillants de ces « interrègnes » par des catastrophes, quelquefois à longue échéance, toujours à long retentissement. Triste histoire de vies, de forces, de ressources et de chances dilapidées que celle de la France depuis 1789 ! Les idées révolutionnaires, dont Napoléon fut le soldat, mettent la France au pillage, l’Europe en feu, préparent contre nous-mêmes la naissance des nations. La monarchie revient pour réparer ces ruines. Les traités de 1815, restaurant l’œuvre des traités de Westphalie, nous garantissent pour plus de trente ans la sécurité et la paix. Mais ils avaient rendu, en expiation de Waterloo, la France plus petite que Louis XVI ne l’avait laissée. Au moment où il vient de conquérir Alger et où il va restituer à la patrie son honneur avec ses frontières du nord-est, Charles X est criminellement renversé. La monarchie de juillet tombe à son tour. Et les temps révolutionnaires recommencent. Des idées et des principes funestes à la patrie prévalent. Un autre Bonaparte se fait leur champion aux applaudissements des jacobins, des libéraux, et même des conservateurs bornés. Le second Empire finit sur une catastrophe sans précédent. Il y aura désormais une Italie, une Allemagne. Les rêves napoléoniens et révolutionnaires sont accomplis. Le « droit des peuples » est proclamé, mais au profit de deux monarques. Et la France amoindrie reste sous le coup d’une perpétuelle menace. Cette fois, il n’y avait pas eu de Bourbon pour sauver ce qui pouvait encore échapper de ce grand naufrage. Une autre succession de fautes, qui sont des trahisons, car elles eurent la complicité de l’étranger, avait empêché la restauration de Henri V. Ainsi les idées révolutionnaires triomphaient : elles avaient établi l’anarchie en France, un roi à Rome, un empereur à Berlin.
Il apparaît aujourd’hui, par la suite de ces coûteuses expériences, que les idées de 1789, après avoir dissocié la France, dénaturé l’État, détruit les familles, les corps de métier, les provinces, ont, en outre, à l’extérieur, nui au prestige et à la grandeur de notre pays, ont même préparé ses défaites. Par un inexorable mouvement de balance, tandis que la France, privée de ses rois et trahie par les principes du libéralisme et par la religion des Droits de l’Homme, était abaissée et mutilée, les peuples voisins, appuyés sur des dynasties ambitieuses, réalisaient des espérances, autrement vouées à un échec nécessaire. Ces dynasties ont brillamment profité du concours que leur apportaient la Révolution et l’Empire, toujours alliés pour l’erreur et pour le mal.
Dans la proportion même où elle a servi les idées de 89, la France a compromis et sacrifié ses intérêts les plus évidents. L’histoire du principe des nationalités nous en donne un frappant exemple. Directement issu des dogmes révolutionnaires, propagé par les armées de la Révolution, proclamé par Napoléon Ier, repris par Napoléon III dans le testament de Sainte-Hélène, article de foi de toutes les gauches depuis 1815 jusqu’à 1870, le principe des nationalités, qui a fait et qui fera couler encore plus de sang que tous les conquérants réunis, a directement causé nos désastres. C’est lui seul qui a provoqué les grandes guerres modernes, dévoratrices de vies humaines. Ce sont ses effets qui suspendent aujourd’hui sur les peuples la menace d’effroyables conflits. C’est lui qui, en créant deux monarchies militaires et en jetant dans leurs bras, malgré ses répugnances, l’Autriche effrayée des incendies que ce principe allume entre ses frontières et jusqu’en Orient, est responsable de cette Triplice qui pèse sur le monde européen tout entier. C’est par une de ses dernières conséquences, enfin, que le système de la paix armée opprime les populations, les accable d’impôts, aggrave la misère et arrête la civilisation. Or, quel principe plus que celui des nationalités mérite d’être appelé un principe de gauche ? La démocratie et le libéralisme l’ont considéré et le considèrent même encore comme un article essentiel de leur programme. Et lorsque Thiers ou Proudhon, libres intelligences politiques, le critiquaient et dénonçaient ses périls, toute la gauche les accusait de défection, et, leur infligeant sa suprême injure, les traitait de réactionnaires.
C’est, en effet, la réaction qui nous eût sauvés des événements de 1870 et de leurs conséquences. Nous savons aujourd’hui que, dans l’histoire de la France contemporaine, ce sont toujours les idées de contre-révolution qui ont ou qui auraient le mieux servi la patrie. Plus extrême elle est vers la droite, plus une idée a de chances d’être conforme à l’intérêt français. Nous avons entendu un jour M. Camille Pelletan expliquer, devant un auditoire populaire, qu’il ne fallait jamais craindre de voter pour le candidat avancé parce que plus un député est rouge, plus on doit être sûr qu’il servira bien la République. Aujourd’hui surtout que le divorce entre la République et la patrie est consommé, que la République poursuit ouvertement toute sorte de fins étrangères à l’intérêt national, il n’est pas moins vrai de dire que plus un homme est « blanc », plus une idée est de droite, plus on peut être assuré que la France se trouvera bien de l’homme et de l’idée. Les meilleurs Français du dix-neuvième siècle, et il faut dire les meilleurs parce qu’ils furent non seulement parmi les plus courageux mais parmi les plus clairvoyants, parce que, avec le patriotisme, la vérité politique habitait sous leur tunique, ce sont les zouaves pontificaux. Cette légion de catholiques et de royalistes, qui a fait l’admiration de Renan et mérité la haine de Bismarck, a défendu deux fois la France : sous les murs de Rome contre l’unité italienne, dans la plaine de Patay contre l’unité allemande. Et les braves qui sont tombés sur les champs de bataille romains ou sur les champs de bataille de l’Ouest, devant Garibaldi, fourrier de Victor-Emmanuel, ou devant les régiments de Guillaume Ier, payaient de leur sang les idées révolutionnaires, les principes de gauche, favorables à l’étranger seul, et donnaient l’exemple vivant de ce qu’il eût fallu faire avec résolution et avec esprit de suite pour le salut et l’intérêt de la nation française. Leur hymne, où le nom de Rome est joint au nom de la France, rappelle avec raison qu’en sauvant la Ville catholique on eût en même temps sauvé notre pays.
Tandis que les politiques et les diplomates vacillaient, Charette et ses soldats, fermes dans leurs traditions et guidés par elles, allaient à l’action dans le sens français. C’est pourquoi Proudhon, penseur intrépide, philosophe sans parti, lorsqu’il brave l’opinion de son temps pour s’opposer au mouvement insensé qui emportait les Français vers la cause de l’Italie-une, Proudhon reconnaît et atteste que c’est à l’extrême droite que se trouvent la sagesse, la prévoyance et la vérité nationale. Cet accord de Charette et de Proudhon, du soldat et du critique, c’est un des plus beaux exemples de l’entente naturelle et spontanée qui, en vingt circonstances, s’est faite au dix-neuvième siècle entre les plus traditionnels et les plus libres esprits. Et cette entente se renoue sous nos yeux, plus étroite et plus active que jamais, depuis que l’imminence du danger a révélé aux Français que de funestes erreurs les conduisent aux abîmes.
Dès qu’on se place au point de vue de l’intérêt national, on est obligé de constater que les idées révolutionnaires coïncident avec le désastre et la ruine, les idées de contre-révolution avec le bien public. Le Play, à la recherche de la meilleure organisation des sociétés, considérait la prospérité des peuples comme le seul signe certain de l’excellence de leurs coutumes. La prospérité, la réussite, le succès, il ne doit pas y avoir d’autre criterium, en effet, pour nous autres hommes qui vivons la dure vie de ce monde. Or, comment jugera-t-on une philosophie politique qui, après une expérience de cent vingt années, ce qui est une expérience assez complète, n’a réussi qu’à gâcher les ressources naturelles de notre pays, à perdre ses plus beaux avantages, à compromettre sa situation et ses chances, à le laisser enfin abaissé et menacé, mais au profit de l’étranger ? Le patriote, surtout s’il a conscience que le nationalisme français trouve une justification supérieure dans les siècles de civilisation et de culture qu’il représente, le patriote se voit désormais contraint de renoncer à la démocratie, au libéralisme, à l’idéal républicain. Comme le disait Ernest Renan au moment où la France illusionnée célébrait le centenaire de 1789 : « En guerre, un capitaine toujours battu ne saurait être un grand capitaine ; en politique, un principe, qui, dans l’espace de cent ans, épuise une nation, ne saurait être le véritable. »
Le principe de 1789, c’est le mauvais capitaine qui conduit aux désastres. Nous voyons aujourd’hui qu’il est responsable de toutes les défaites et de tous les deuils français. La nation qui accueillit jadis avec un enthousiasme insensé ces idées de mort et de ruine en a souffert trop de maux pour pouvoir les aimer encore et les regretter jamais.
Bismarck et la France
D’APRÈS
LES MÉMOIRES DU PRINCE DE HOHENLOHE
I
LES SUITES D’UNE MÉDIATISATION DE 1806.
La publication des Mémoires du prince Clovis de Hohenlohe-Schillingsfürst[1] fera date dans l’histoire de l’Allemagne contemporaine, moins peut-être encore par les choses que ce livre a dévoilées que par le mouvement d’opinion dont il aura été l’origine. Les souvenirs d’outre-tombe du prince de Hohenlohe ont donné un mauvais exemple à une aristocratie que ses maîtres ont pourtant disciplinée, dans les bureaux comme aux armées, aussi sévèrement que Louis XIV avait dressé la sienne au service de la cour. Derrière les indiscrétions de l’ancien chancelier, qui n’épargnent ni les souverains ni les héros de l’Empire, qui ne ménagent pas même les secrets d’État, un vent de fronde s’est levé à Berlin. Un esprit d’impatience et de sédition, qui n’a rien de commun avec la mauvaise humeur des libéraux et des démocrates, a soufflé sur le monde des plus grands et des moindres seigneurs de l’Allemagne nouvelle. On se rappelle les incidents divers qui ont suivi la publication de ces Mémoires : l’émotion à Saint-Pétersbourg et à Vienne, la colère impériale, la disgrâce du prince Alexandre de Hohenlohe, préfet de Colmar, fils du prince Clovis, et l’agitation de la faction bismarckienne, encore vivante et qui n’a pas désarmé. Toutes ces circonstances, tous ces mouvements, toutes ces intrigues de chancelleries et de cours, sont significatifs comme les indiscrétions de l’ancien ministre elles-mêmes : elles accusent le malaise allemand, les difficultés auxquelles doit presque quotidiennement faire face un pouvoir cependant fort, mais dont les origines sont trop récentes pour qu’il ne se trouve pas de temps en temps aux prises avec les complications du passé. Les Mémoires du prince de Hohenlohe ont un caractère d’indépendance et de vengeance posthume. C’est un souvenir de la vieille anarchie allemande, du particularisme et de la féodalité. Et rien n’est aussi propre à éveiller l’inquiétude des nouveaux empereurs d’Allemagne que ces souvenirs-là.
[1] Denkwürdigkeiten des Prinzen Chlodwig zu Hohenlohe-Schillingsfürst, im Auftrage des Prinzen Alexander zu Hohenlohe-Schillingsfürst herausgegeben von Friedrich Curtius ; Deutsche Verlags-Anstalt, Stuttgart, 1907.
On définirait d’un mot le prince Clovis de Hohenlohe-Schillingsfürst en disant qu’il fut toujours un mécontent. Ce grand dignitaire, ce haut chancelier de l’Empire, ce favori de Bismarck n’était pas satisfait de son sort, en dépit des honneurs et de la fortune, en dépit d’une ambition satisfaite, d’une carrière heureuse et courue avec la conscience du but à atteindre et des moyens à employer. Le prince de Hohenlohe, du commencement à la fin de sa vie politique, rendit d’importants services à la Prusse. Ce fut un des plus actifs, un des plus habiles, un des moins scrupuleux ouvriers du nouvel ordre de choses allemand. Mais nous savons aujourd’hui que la sincérité n’y était pas. Le prince prêtait à la Prusse et à l’Empire son activité et ses talents. Il avait reconnu de bonne heure que c’était le plus utile emploi qu’il en pût faire. Cependant il réservait quelque chose de lui-même, il ne consentait pas à se donner tout entier. Ses Mémoires prouvent qu’il faisait nettement le départ entre ses fonctions et sa personne, qu’il conservait son quant à soi. Associé à une œuvre commune, à de ces grandes affaires d’État qui arrachent l’homme à lui-même et par leur intérêt supérieur absorbent l’individu, on le voit pourtant juger toutes choses d’un point de vue strictement Hohenlohe. Également détesté de tous les partis, il n’en était pas auquel il fût attaché par une sympathie véritable. Haut fonctionnaire de Bavière et de Prusse, il n’était pas de à plus que d’ailleurs, Il eût trouvé très naturel et très bon qu’on érigeât pour lui et les siens le gouvernement d’Alsace-Lorraine en charge héréditaire, ou tout autre gouvernement à défaut de celui-là. En somme, le prince de Hohenlohe cherchait ses commodités dans l’Allemagne nouvelle et unifiée et ne trouvait jamais qu’il fût avantagé selon ses ambitions et selon ses mérites. Il demandait à l’Empire de le possessionner le mieux possible. Libre d’humeur et d’esprit quant au reste, Hohenlohe demeurait, au fond, comme ses ancêtres, prince immédiat du corps germanique.
Suivant la remarque d’Auguste Himly, l’éminent géographe-historien qui vient de mourir, c’est toujours à la Révolution française qu’il faut remonter pour comprendre l’Allemagne contemporaine. Si les Hohenlohe n’avaient été médiatisés en 1806, avec tant d’autres princes, par la volonté de Napoléon, imprudent niveleur du chaos germanique[2], quelle eût été leur histoire au dix-neuvième siècle ? Souverains de cent mille sujets, ils se fussent occupés de défendre leur indépendance et leurs privilèges, cherchant secours tantôt en Autriche contre la Prusse, tantôt en Prusse contre l’Autriche, tantôt ligués avec la Bavière, tantôt visant à s’arrondir à ses dépens, au besoin subventionnés par la France vers laquelle des princes catholiques, cultivés et chez qui le goût des choses françaises était naturel se sentaient attirés[3]. Si les bouleversements de la Révolution et de l’Empire n’avaient métamorphosé l’Europe centrale, si l’histoire du dix-neuvième siècle eût été ce qu’elle devait être, la France aurait trouvé en Franconie, dans la personne de ces petits princes autonomes, sinon des alliés sûrs, du moins des protégés utilisables moyennant argent. La médiatisation de 1806 transforma Clovis de Hohenlohe-Schillingsfürst en partisan de l’unité allemande. Et c’est le contrecoup des victoires napoléoniennes qui fit de lui un ambassadeur de Prusse à Paris, un statthalter d’Alsace-Lorraine et un chancelier de l’empire allemand.
[2] En même temps que les Hohenlohe, l’acte constitutif de la confédération du Rhin du 12 juillet 1806 priva de leur indépendance et de leurs droits de souveraineté, avec les trois villes libres d’Augsbourg, de Nuremberg et de Francfort, les illustres familles de Tour et Taxis, de Furstenberg, de Schwarzenberg, d’Auersperg, de Solms, de Ligne, etc. Cet acte de 1806 aggravait encore le recez de 1803 et le traité de Presbourg qui, par toutes sortes d’échanges de territoires et d’« apurements de frontières », aidaient l’Allemagne à sortir de son chaos, groupaient sa poussière d’États, avançaient d’une étape l’unité future et détruisaient l’œuvre des traités de Westphalie, sécurité de la France. (Sur le recez de 1803 et l’acte de 1806, voir Himly, Histoire de la formation territoriale des États de l’Europe centrale, I, p. 326 et ss.)
[3] Il y a même eu un Hohenlohe au service de la France et qui devint complètement français. Louis-Aloys de Hohenlohe-Waldenburg-Bartenstein, après avoir commandé un régiment de l’armée de Condé et occupé divers postes en Hollande et en Autriche, servit la France à partir de 1814. Naturalisé sous la Restauration, il mourut en 1829, maréchal et pair.
Ni ses goûts, ni sa religion, ni son origine, rien n’appelait Hohenlohe du côté de la Prusse, si ce n’est son ambition. Sa nationalité, depuis la médiatisation, était bavaroise. Les tendances de sa famille, autrichiennes. Le prince François-Joseph, son père, avait été élevé à Parme et à Vienne. Un de ses frères, le prince Constantin, sera grand-maître de la cour d’Autriche. Au contraire, et de fort bonne heure, le prince Clovis regarda vers la Prusse. C’est que, doué très jeune de vastes convoitises pour les honneurs et le pouvoir, il avait pressenti que l’avenir était là. Sa clairvoyance, ses capacités politiques, et surtout sa volonté de parvenir, expliquent toute sa carrière « allemande ».
Grand seigneur médiatisé, réduit à son domaine utile et à un siège héréditaire à la chambre haute de Bavière, en quoi Clovis de Hohenlohe se fût-il senti Bavarois ? Et en quoi se fût-il senti Allemand ? Entre le Rhin et la Vistule, l’idée de patrie n’existait pas au dix-neuvième siècle pour les gens de qualité. La « patrie allemande », das deutsche Vaterland, on laissait cela aux étudiants et aux braillards de brasserie. Plus encore que le patriotisme, Hohenlohe ignorait le loyalisme. Quel lien personnel eût rattaché aux Habsbourg, aux Hohenzollern, aux Wittelsbach, aux Zæhringen ou aux Guelfes un féodal qui, au fond, se tenait, malgré la médiatisation, pour légal des chefs de ces dynasties ? S’estimant libre de toute obligation, aussi intelligent qu’ambitieux, Clovis de Hohenlohe ne fut jamais embarrassé pour changer de gouvernement au mieux de sa carrière. Il servit deux rois, se déclara, — non sans la réserve et l’ironie qui appartiennent à l’héritier de princes régnants, — très humble sujet de tous les deux. Mais il ne se crut pas plus engagé envers l’un qu’envers l’autre, et traita avec eux comme avec ses pairs.
Deux exemples montrent bien quelle était l’inconsistance des opinions, des idées et des nationalités dans l’Allemagne de ce temps-là. Ces exemples sont fournis par Hohenlohe et par Beust. Tous deux, ministres de monarchies moyennes mais indépendantes, passèrent le plus naturellement du monde au service de plus grandes maisons. Le comte de Beust, après 1866 et l’échec de ses plans, se désintéressa subitement des destinées de la Saxe et devint ministre de l’empereur d’Autriche ; le prince de Hohenlohe, ministre des affaires étrangères et président du conseil en Bavière avant 1870, abandonna sans esprit de retour Munich pour Berlin quand les affaires furent devenues sans intérêt auprès de son ancien maître, et recueillit aussitôt après la fondation de l’empire la récompense de sa perspicacité et des services rendus à la Prusse au détriment de la dynastie de Wittelsbach. De telles mœurs n’étaient possibles qu’en Allemagne et dans l’Allemagne d’alors. Imagine-t-on un ancien ministre du roi des Belges occupant tout à coup le quai d’Orsay ? Tel serait pourtant chez nous l’équivalent du cas de Hohenlohe et de Beust. Rien ne prouve mieux que l’Allemagne n’existait pas il y a quarante ans encore, sinon dans l’idée de quelques ambitieux et de quelques rêveurs, et qu’il s’en est fallu de peu qu’elle dût se contenter à jamais de cette existence idéale.
Le prince de Hohenlohe, s’il ne l’a dit, a certainement pensé en même temps que le comte de Beust le mot célèbre, et d’ailleurs juste, du ministre de Saxe : « Décidément, M. de Bismarck est toujours favorisé par la chance. » Beust le disait par dépit et comme un homme battu par un rival heureux. Hohenlohe le pensa pour régler sa conduite et organiser sa vie d’après cette certitude qu’il n’y avait plus rien d’intéressant ni d’avantageux à faire, pour un homme comme lui, dans l’Allemagne de son temps, qu’avec la Prusse et à la suite de Bismarck.
Le premier volume des Mémoires de Hohenlohe raconte en effet comment le prince se fit le meilleur agent de la Prusse dans l’Allemagne du Sud, et particulièrement en Bavière, avant d’être récompensé par les plus hauts postes que put lui offrir le régime nouveau. Cette partie du Journal n’intéresse pas la France aussi directement que les chapitres qui suivent. Mais elle donne l’image de l’Allemagne dans les derniers jours de son émiettement, et apporte un surcroît de lumière sur les événements qui précipitèrent, avec nos défaites, la formation de son unité.
II
AU SERVICE DE LA PRUSSE.
Dès 1864, dès le commencement du règne du jeune roi Louis II, le prince de Hohenlohe intriguait pour devenir ministre. Il était déjà deviné et redouté par tous les patriotes bavarois, les particularistes, les catholiques, les ennemis de Berlin. La cour, principalement, le détestait. Et il le savait bien. Il se savait aussi soutenu par tout ce que le pays comptait de libéraux, d’anticléricaux et d’antiautrichiens, qui étaient en même temps les partisans de la Prusse. Au parlement comme dans l’opinion, les libéraux étaient assez puissants en ce temps-là en Bavière et le jeune roi, fort indifférent à la politique, occupé d’art et de wagnérisme, ne demandait, pour être tranquille, qu’à gouverner constitutionnellement. Hohenlohe croyait donc son heure venue. Mais Louis II l’écarta de prime abord pour une raison que nous apprend Hohenlohe lui-même. « Malgré l’opinion publique, « je ne suis pas devenu ministre », écrit le prince le 23 novembre 1864. « La maison de Bavière « ne veut pas d’un médiatisé pour ministre ». Ce « doit être une politique dynastique », ajoute-t-il ironiquement. Le roi de Bavière avait raison de se méfier des médiatisés. Nous avons vu qu’il pouvait à bon droit redouter leur esprit d’indépendance et de ressentiment.
Un curieux document nous apprend quelles étaient les idées politiques de Hohenlohe, aspirant au gouvernement bavarois, vers le temps de la guerre des Duchés. Ce sont deux rapports sur l’état et l’avenir des pays allemands adressés à la reine d’Angleterre selon le désir de celle-ci. Ces rapports font d’ailleurs honneur au sens critique de Hohenlohe, qui avait admirablement compris la politique bismarckienne et prévoyait ce qui allait sortir de la querelle des Duchés : la guerre avec l’Autriche, cette puissance exclue des affaires allemandes, finalement l’unité au profit des Hohenzollern. Hohenlohe devine ces événements avec une netteté où sa complicité transparaît. Il annonce l’échec de Beust et de l’Autriche ; il ne peut s’empêcher de railler les efforts des inventeurs de la Triade, et ceux des monarques du Sud qui croient pouvoir échapper au grand coup de filet bismarckien. L’absence absolue d’une foi, d’un intérêt quelconque aux destinées de la Bavière se montre clairement dans ce prophétique rapport. On sent que les vœux du prince vont ailleurs qu’à son pays légal, et qu’il n’aspire qu’à se joindre à la force et au succès.
Le même persiflage qui, appliqué aux affaires de l’Empire, a exaspéré Guillaume II, Hohenlohe s’en servait dans son Journal aux dépens de la Bavière, de ses princes et de ses ministres. Pendant toute la guerre de 1866, il ne ménage aucune de ses ironies à l’armée bavaroise. Ses sympathies sont ouvertement prussiennes. Le jour de la rupture des relations diplomatiques, il a, en public, dédaignant le scandale et les reproches des patriotes bavarois, conduit à la gare son beau-frère, le prince de Sayn-Wittgenstein, attaché à l’ambassade de Prusse. La seule préoccupation du prince pendant toute la guerre (car le succès des Prussiens ne paraît pas avoir fait doute à ses yeux), c’est de savoir si la France interviendra ou non. Son soulagement se lit entre les lignes lorsque tout est fini sans que Napoléon III ait bougé. « Je considère la catastrophe présente avec un grand calme », écrit-il le 13 juillet 1866. Et il ajoute : « Cette catastrophe est salutaire, car elle déblaye en Allemagne tout un état de choses usé et vieilli, et surtout parce qu’elle démontre ad hominem aux petits et moyens États leur misère et leur néant. J’accorde que c’est un désastre pour les dynasties. Mais c’est un grand bonheur pour les peuples. » C’est en apparence le « patriote allemand » qui parle ici. Mais le médiatisé fait peut-être entendre aussi son cri de rancune et de vengeance. A preuve cette plaisanterie amère sur les princes dépossédés de 1866 :
Le prince de Nassau est ici. Il porte des lunettes bleues, ce qui ne lui donne pas un air banal. Il est en uniforme et je ne sais diable pas pourquoi. Les Prussiens lui ont peut-être enlevé ses habits civils ! Je comprends très bien, j’excuse même, du point de vue humain, que ces princes chassés, ou, comme on dit aujourd’hui, dépossédés, demandent l’appui des puissances étrangères contre la spoliation prussienne. Mais rien, du point de vue allemand, ne légitime leurs efforts, et il faut souhaiter, dans l’intérêt de l’Allemagne, que leurs intrigues échouent.
Le point de vue allemand, l’intérêt de l’Allemagne, ce n’était, pour le prince de Hohenlohe, qu’un prétexte. Il s’en servit pour faire en Bavière le jeu de Bismarck et préparer une belle carrière allemande à l’héritier des souverains « dépossédés » de Hohenlohe, ex-électeurs du Saint-Empire.
Vers le moment où Hohenlohe se voyait écarté du ministère bavarois, sa belle-sœur, la princesse Constantin de Hohenlohe (celle dont le mari était grand-maître de la cour d’Autriche), portait sur lui ce jugement : « Dans mon beau-frère Clovis, écrivait-elle, j’ai toujours vu un caractère de transition. Par ses origines il tenait profondément aux idées féodales des princes immédiats de l’Empire. En même temps, il avait l’intelligence vive et comme intuitive des aspirations libérales de notre temps. Il appartenait à sa souriante philosophie d’aplanir les difficultés et de concilier les contraires. » Le prince immédiat, nous l’avons vu, était toujours vivant chez le fils de ce dernier souverain régnant de Hohenlohe qui, ayant gagné à la bataille d’Austerlitz et à la paix de Presbourg d’être dépouillé de ses droits, s’enferma dès lors dans sa résidence et bouda également Napoléon, la Bavière, la Prusse, l’Autriche et son siècle. La médiatisation explique tout Clovis de Hohenlohe, et même les idées libérales que lui attribuait sa belle-sœur.
Le libéralisme, au cours des années qui précédèrent 1870 et la fondation de l’Empire, fut, dans l’Allemagne du Sud, l’agent de l’unité et de la prussification. L’ambition de Hohenlohe lui indiquait que, pour parvenir, il fallait aller du côté prussien. Et c’est en se faisant libéral qu’il devenait possible, pour un Bavarois, de passer à la Prusse. L’adhésion du prince de Hohenlohe aux idées libérales n’alla pas plus loin. Dans son attitude anticléricale, dans sa lutte contre les jésuites, dans sa manifestation contre l’Infaillibilité, il ne faut voir que l’expression d’une nécessité de politique pratique et appliquée. Les Mémoires ne contiennent pas un atome de philosophie libérale. Les personnes, les cas, les situations et les relations comptaient seuls pour ce diplomate. Le mouvement d’opposition à l’Infaillibilité, qui prit un instant un caractère si grave en Allemagne, et auquel il collabora avec activité, ne fut pour lui qu’une occasion de diviser le parti catholique et particulariste de Bavière. Il se souciait bien des principes et des doctrines ! Quand l’unité sera faite et le particularisme réduit à l’impuissance, il ne songera plus à la théologie et abandonnera d’un cœur léger Dœllinger et le Vieux Catholicisme, comme Bismarck, après s’être servi d’eux, les abandonna lui-même.
Le libéralisme fut, pour l’ambitieux et perspicace Hohenlohe, le prétexte de sa conversion aux idées de Bismarck et le moyen d’engager la Bavière dans la voie de l’unité allemande. Le ministère libéral qu’il dirigea pendant trois ans ne fut que l’instrument de la politique bismarckienne.
Le 22 août 1866, avait été conclu entre la Prusse et la Bavière le traité d’alliance qui fut à peu près la seule exigence du vainqueur, et qui était destiné avant tout à exclure l’union de la Bavière, de l’Autriche et de la France contre la Prusse. Napoléon avait laissé échapper l’occasion. Sadowa, Kissingen, Langensalza, les trois victoires prussiennes, développaient leurs conséquences. La Bavière avait été, contre toute raison, contre toute attente, abandonnée par la France. Le journal de Hohenlohe confirme que le baron Perglas, venu à Paris dès le début des hostilités, ne fut même pas reçu par Napoléon III. Vaincue, la Bavière dut accepter la protection prussienne, renoncer à sa politique traditionnelle, et reporter de Vienne à Berlin son centre de gravité. D’ailleurs la fameuse circulaire La Valette venait d’être rendue publique. L’empereur des Français y affirmait une fois de plus les idées de la politique napoléonienne, et déclarait qu’au nom du principe des nationalités la France était toute prête à reconnaître l’unité allemande, et se ferait scrupule de s’y opposer. Il est frappant de retrouver dans le Journal de Hohenlohe les termes de ce document célèbre et qui mérite de rester comme l’acte d’accusation de l’Empire et des Bonaparte. « Le peuple français, écrivait donc Hohenlohe, a de trop grands sentiments, trop de noblesse, et trop conscience de lui-même, pour redouter la constitution d’une Allemagne unifiée. » Il faut lire cela repensé et transposé en allemand, avec les propres mots[4] dont s’était servi Napoléon III, le véritable auteur de ce message historique, pour en saisir toute la portée et comprendre à quel point la politique napoléonienne, comme le constatait hier encore le prince de Bülow à la tribune du Reichstag, a favorisé les grandes transformations européennes qui, toutes, se sont faites contre la France.
[4] « La Prusse agrandie, libre désormais de toute solidarité, assure l’indépendance de l’Allemagne. La France n’en doit prendre aucun ombrage. Fière de son admirable unité, de sa nationalité indestructible, elle ne saurait combattre ou regretter l’œuvre d’assimilation qui vient de s’accomplir et subordonner à des sentiments jaloux ces principes de nationalité qu’elle représente et professe à l’égard des peuples. Le sentiment national de l’Allemagne satisfait, ses inquiétudes se dissipent, ses inimitiés s’éteignent. En imitant la France, elle fait un pas qui la rapproche et non qui l’éloigne de nous. » (Circulaire de M. de la Valette, ministre des affaires étrangères par intérim, aux agents diplomatiques du gouvernement français, en date du 16 septembre 1866.)
Le cours nouveau pris par les événements à la suite de la catastrophe de 1866, la disparition de l’influence autrichienne dans l’Allemagne du Sud, la consternation des cours et l’abattement du particularisme, l’ascendant d’un vainqueur qui offrait son amitié l’épée à la main, ces circonstances seules rendirent possible l’avènement d’un ministère Hohenlohe. Le jeune roi Louis II, médiocrement affecté par la mauvaise issue de la guerre et plus sensible au trouble de sa tranquillité privée qu’au danger prussien, se décida, malgré l’opposition des princes de sa famille, qui lui représentaient Hohenlohe comme un traître, à signer sa nomination le 31 décembre 1866. Il ne marqua d’ailleurs pas plus d’attachement à ce ministre-là qu’aux autres, n’eut guère de rapports avec lui que par l’intermédiaire de son chef de cabinet, et ne lui montra, comme à la presque totalité de ses contemporains, qu’une dédaigneuse indifférence. Hohenlohe la supporta aussi aisément que la haine des princes de la famille royale. Il note avec le ton ironique qui lui est ordinaire que le jour du mariage de la duchesse Sophie et de Monseigneur le duc d’Alençon, le prince Charles ne l’a salué que de loin, « avec la figure que l’on fait lorsqu’on rencontre un scorpion ».
Parvenu au ministère, Hohenlohe mit toute son activité au service de l’unité et de la Prusse. Son programme était celui du patriotisme allemand, avec d’adroites réserves en faveur de l’autonomie de la Bavière et des prérogatives de la dynastie de Wittelsbach. Dès ses premières déclarations, Bismarck, enchanté, le faisait féliciter par l’ambassadeur de Prusse à Munich, le prince de Reuss. Ce ne fut pas une des moindres chances du plus constamment heureux des politiques que de trouver un complice dans cet Allemand du Sud, ambitieux et sans scrupules, si habile à paraître défendre l’intérêt d’un pays (dont il était à peine) et d’un souverain (dont il contestait à part lui l’autorité), alors qu’il travaillait uniquement à préparer une médiatisation dont l’éclat effacerait et vengerait l’humiliation de celle des Hohenlohe.
Comme si la fortune eût voulu donner un dernier et inutile avertissement à la France, et lui indiquer la politique qui aurait pu et qui aurait dû être faite, les élections bavaroises amenèrent au Landtag, à la fin de l’année 1869, une majorité catholique et particulariste. L’idée allemande, forte dans les villes et parmi les classes moyennes, était identifiée par la masse de la population au plus haïssable des régimes : le caporalisme prussien. La caserne, la bureaucratie et le protestantisme, cette trinité symbolisait l’unité aux yeux des vieux Bavarois. Il aurait fallu se servir de cette répulsion populaire, combinée avec l’inquiétude des petites cours, pour maintenir l’Allemagne dans sa division et arrêter les plans déjà trop avancés de Bismarck. A ce moment encore, Napoléon III ne tenta rien que de maladroites invites diplomatiques. Le marquis de Cadore, notre représentant à Munich, fit des ouvertures à Hohenlohe lui-même. Il prenait bien son temps ! Il est vrai qu’engagé par le système et désarmé par les erreurs du règne, le gouvernement de Napoléon III ne pouvait plus rien faire que de commettre les fautes extrêmes.
Un vote de la nouvelle assemblée bavaroise, blâmant la politique du prince de Hohenlohe et exprimant la défiance du pays à son égard, l’obligea de se retirer au commencement de l’année 1870. C’était fini de sa carrière bavaroise. Mais son œuvre était accomplie. Il avait resserré les liens politiques et diplomatiques entre les États du Sud et la Confédération du Nord ; il avait mis l’armée bavaroise en état de participer effectivement à toute guerre entreprise sous la direction de la Prusse. Il avait même, autant qu’on peut juger, à peu près convaincu Louis II que la seule manière de conserver son trône était de se montrer fidèle à la Prusse et déférent envers son roi. Tous ces services, que ne lui pardonnaient pas les patriotes de Bavière, valurent à Hohenlohe la reconnaissance de la cour prussienne. Le 10 mai, peu de temps après sa démission, le roi Guillaume lui adressait ce témoignage de satisfaction : « Cher prince, en témoignage de ma haute considération et de ma confiance, je vous envoie la grand’croix de mon ordre de l’Aigle rouge qui renseignera le monde sur l’état de nos relations. » C’était pour Hohenlohe, en cas de succès de l’œuvre bismarckienne, la promesse des grandeurs auxquelles il avait aspiré toute sa vie.
Quand il y réfléchit plus tard, Hohenlohe s’aperçut que sa chute de 1870 avait été le plus grand bonheur de sa carrière. Absent des affaires au moment de la guerre avec la France, il ne fut exposé à aucune des responsabilités qu’eût entraînées une défaite, et il garda le mérite d’avoir engagé une décision qu’il n’eut pas le risque de prendre. Envers Bismarck, son vrai maître, il avait rempli tout son devoir. Il n’éprouva donc que de médiocres inquiétudes quand le moment fut venu où la Bavière dut se résoudre à remplir les conventions du pacte fédéral et à marcher avec la Prusse. Louis II se décida après des hésitations et sans doute à contre-cœur. Les soldats bavarois se firent bravement tuer. Et c’était Clovis de Hohenlohe qui, ayant préparé tous ces sacrifices, devait en recueillir le fruit.
Les Mémoires du prince nous obligent à poser une fois de plus l’irritante question. Était-il possible, même à cette extrémité des choses, d’empêcher la catastrophe de 1870 et cette catastrophe des catastrophes : la formation d’un Empire allemand ? N’y avait-il pas moyen, même à ces derniers degrés de la pente, de retenir encore l’Allemagne dans un état en faveur duquel conspiraient tant d’intérêts et tant d’habitudes ? Les notes prises par le prince au cours de la guerre montrent une fois de plus que l’unité ne se fit ni si aisément ni si naturellement que nos professeurs l’enseignent. Ses partisans et ses auteurs furent souvent inquiets du tour que prenait l’affaire et des difficultés qui renaissaient sans cesse de tous côtés. Qu’on n’estime pas superflue notre insistance à revenir sur ces détails historiques. Ce passé est d’hier. Il nous talonne encore. Ce n’est pas par un vain goût de l’hypothèse ou de l’histoire imaginaire qu’on se représente toutes les possibilités qui, dans des circonstances décisives pour l’avenir de la nation française, furent gâchées et négligées en conformité des funestes principes posés par la Révolution et appliqués par la politique napoléonienne. La véritable politique française, celle des traités de Westphalie, celle de Richelieu, de Vergennes et de Talleyrand, éprouvée par une expérience de deux siècles, était si naturelle, répondait si bien à la nature des choses, que jusqu’au moment où l’œuvre de nos hommes d’État fut irrémédiablement détruite, des occasions apparurent qui eussent permis de la continuer. Ce sont au moins des indications sur le cours différent que les événements du XIXe siècle auraient pris à l’avantage de la France, si la France avait, à ces dates critiques, possédé les institutions qui sont garantes du bien public.
Il paraît aujourd’hui certain qu’en 1870, après tant d’erreurs et de fautes commises, quelques chances de salut s’offraient encore à nous. Nous parlerons plus loin de la question des alliances avant la guerre et des difficultés que rencontra Bismarck jusqu’à la dernière époque de l’unification allemande. Les Mémoires que nous examinons contiennent sur ce sujet des notes intéressantes. Le prince de Hohenlohe rapporte, à la date du 20 août 1870, ce mot du comte Bray (ministre de Bavière) au comte Stadion : « Vous avez été bien sots, en Autriche, de ne pas nous déclarer la guerre dès que nous avons marché avec la Prusse », ce qui indique au moins un médiocre enthousiasme à « marcher ». Le 29 août : « Le roi Louis II n’est pas encore mûr pour des résolutions allemandes. » Le 28 novembre, au moment des négociations de Bismarck avec les princes à Versailles, Hohenlohe s’inquiète de leur résistance et de leurs exigences : « Le prince héritier de Saxe est plus antiprussien que jamais. Weimar est sous son influence et, au commencement, s’est montré très hostile à l’idée impériale… » Le 2 décembre, c’est sur l’état de l’opinion en Bavière que les doutes le prennent : « L’accord de Versailles est trouvé mauvais par le parti progressiste, et les ultramontains travaillent aussi contre lui… S’il échoue, les ultramontains sont assez forts pour obtenir l’isolement et le rendre acceptable au pays. La clique autrichienne-française-ultramontaine fera tout son possible pour nous mettre dans les mains de l’Autriche. » Et c’est en songeant à ces incertitudes des journées de Versailles que Bismarck, respirant enfin, disait quelque temps après à Hohenlohe lui-même : « Je n’ai eu qu’une fois de grandes craintes, et c’est là-bas. Si la Bavière n’avait pas accepté, nous en aurions eu pour des siècles d’être en hostilité avec le Sud. » D’ailleurs le sceptique, l’ironiste détaché des choses qui logeait dans le cœur de Hohenlohe, ne peut s’empêcher de sourire au spectacle des intérêts et des ambitions déchaînés en Allemagne par la victoire. « Le Wurtemberg », note-t-il le 14 décembre, « a voulu, à Versailles, obtenir la principauté de Hohenzollern ; Darmstadt demandait la Hesse septentrionale et une partie du Palatinat, mais tous deux ont été résolument écartés par Bismarck. Les Prussiens parlent alors de marchandages d’âmes et de trafic de royaumes. Mais quand on leur objecte l’Alsace-Lorraine, ils répondent : C’est une autre affaire. On la forcera. » La victoire de 1870 promettait une curée dont se réjouissaient les principicules. Mais le roi de Prusse, Bismarck, et Hohenlohe après eux, furent seuls à profiter de nos dépouilles.
Député au Reichstag dans l’Allemagne enfin constituée, le prince de Hohenlohe saisit avec empressement cette occasion de se rapprocher du soleil. Ce fut le moment de récolter après avoir si bien semé. L’empereur Guillaume, le Kronprinz, Bismarck et, chose plus rare, les princesses elles-mêmes l’avaient pris en affection, ceux-ci pour les services rendus, celles-là pour la finesse de son esprit et l’agrément de ses manières. C’est ainsi que le prince de Hohenlohe s’éleva aux honneurs et aux plus hauts postes du nouvel Empire. En mai 1874, il était nommé ambassadeur d’Allemagne à Paris et remplaçait le comte d’Arnim, mis en disgrâce pour avoir désobéi au chancelier et refusé de prêter son appui, comme il en avait l’ordre, au parti républicain français.
III
LA MISSION D’UN AMBASSADEUR D’ALLEMAGNE A PARIS SOUS LA TROISIÈME RÉPUBLIQUE.
Les recommandations que fit Bismarck à Hohenlohe avant que celui-ci quittât Berlin comportent un haut enseignement politique. On connaît ces « instructions aux ambassadeurs » des ministres de notre monarchie, qui forment un corps d’admirables leçons diplomatiques où l’expérience de plusieurs siècles se trouve résumée. Depuis Charnacé jusqu’au comte d’Esterno, tous les ambassadeurs du roi aux pays d’outre-Rhin recevaient la mission d’entretenir en Allemagne la division et l’impuissance. C’est la même politique que Bismarck, à la tête de l’Empire allemand, se proposait d’appliquer à la France vaincue. La République, le gouvernement des partis, devait jeter notre pays, au lendemain de ses défaites, dans le même état d’anarchie où la multiplication des souverainetés avait plongé les peuples germaniques épuisés par la guerre de Trente ans. Bismarck savait que le plus grand bénéfice de la victoire ne consiste pas à arracher au vaincu des provinces et de l’argent, mais à prendre sur lui un tel ascendant qu’il ne puisse plus agir avec liberté, même dans ses affaires intérieures. Ce que Richelieu et Mazarin avaient fait en Allemagne au moyen des traités de Westphalie et de la Ligue du Rhin, Bismarck le recommença pour nous en aidant par l’intrigue et par la menace à la fondation de la République. La constitution de 1875 peut être considérée comme l’acte additionnel du traité de Francfort. Ce n’est pas celui auquel Bismarck tenait le moins.
La République étant, en France, le régime le plus favorable à l’Allemagne, c’était celui que devait appuyer l’ambassadeur allemand pendant tout le temps où la forme du gouvernement serait en question chez nous. Les instructions de Bismarck étaient formelles. Tout patriote français devrait en connaître l’esprit et en graver dans sa mémoire la vigoureuse expression :
Sur la France, note Hohenlohe le 2 mai 1874, au sortir d’une entrevue avec le chancelier, Bismarck me dit qu’avant tout nous avions intérêt à ce qu’elle ne devînt pas assez forte à l’intérieur ni assez considérée à l’extérieur pour arriver à se faire des alliés. Une République et des discordes civiles seraient une garantie de la paix. Le prince convenait qu’une République forte serait sans doute un mauvais exemple pour l’Europe monarchique. Cependant, si je l’ai bien compris, la République lui paraît moins dangereuse que la Monarchie qui favoriserait à l’étranger toute espèce de désordre… De tous les monarques de France, les Bonaparte sont pour nous les meilleurs. Mais le mieux serait encore que la situation présente pût durer.
C’étaient les mêmes instructions qu’avait reçues mais que n’avait pas suivies le comte d’Arnim auquel Bismarck écrivait : « Nous n’avons certainement pas pour devoir de rendre la France plus forte en consolidant sa situation intérieure et en y établissant une monarchie en règle. » Et ce n’était pas une vue particulière à Bismarck, c’était aussi l’idée de l’empereur Guillaume. Seulement le vieux souverain, toujours moins hardi et plus conservateur que son ministre, ayant en outre gardé sur Gambetta et le gouvernement de la Défense nationale des illusions que n’avait plus Bismarck, se méfiait un peu de la République. Déjà la conversation qu’il eut avec Hohenlohe à l’audience qui précéda le départ du prince pour Paris, indiquait chez Guillaume Ier des tendances qui devaient se développer sous une influence que nous verrons. Les préférences de Guillaume Ier allaient évidemment au régime napoléonien. Il savait gré à Napoléon III d’avoir fait les affaires de la couronne prussienne et en même temps d’avoir déguisé le caractère démocratique et révolutionnaire de son pouvoir, caractère odieux à la pensée d’un souverain traditionnel. Aussi était-ce une approbation nuancée d’une réserve que l’empereur d’Allemagne donnait, devant Hohenlohe, au programme français de Bismarck :
7 mai 1874. — Aujourd’hui, audience de congé chez l’empereur. Il m’a reçu dans son cabinet, m’a fait asseoir en face de lui et a été très cordial. Il m’a dit que Bismarck, que j’ai vu aujourd’hui, lui avait fait part des instructions qu’il m’avait données. L’empereur souhaite de maintenir avec la France des relations aussi bonnes que possible. Bismarck attache une importance particulière à ce que la France ne devienne ni trop forte ni capable d’avoir des alliances. Cela est fort bon. Pourtant il ne serait ni possible ni convenable que nous travaillions nous-mêmes à mettre la France en révolution. Ensuite l’empereur parla des bonapartistes. Le tsar Alexandre et Gortschakoff lui auraient affirmé que ceux-ci gagnaient du terrain… « Pour nous », ajouta textuellement l’empereur, « ce ne pourrait être qu’une bonne affaire si les bonapartistes reprenaient le gouvernement, seulement je ne sais pas comment le jeune homme de dix-huit ans (le prince impérial) gouvernerait un pays comme la France… » — L’empereur en vint alors à me raconter une conversation qu’il avait eue autrefois avec Nigra. Il dit à Nigra, pour que ses paroles fussent répétées à Napoléon III : « Je ne verrai pas l’unité allemande. Mon fils ne la verra peut-être pas non plus. Pourtant elle viendra. Et si Napoléon cherche à l’empêcher, ce sera sa perte. » Cela fut redit à Napoléon, qui fit cette réponse : « Le roi de Prusse se trompe. Je ne commettrai pas cette faute. » — « Et pourtant, conclut l’empereur Guillaume, c’est bien ce qui est arrivé, quoique Napoléon n’ait pas commis sa faute. »
Il y avait beaucoup de philosophie historique et politique dans la bonhomie du vieil empereur.
Le journal de la mission du prince à Paris, de 1874 à 1885, est la partie la plus développée de ses Mémoires. Elle en est aussi la plus importante. On y trouve des preuves nouvelles de l’appui que prêta Bismarck à l’établissement de la troisième République. On y voit par quelle complicité inconsciente, naturelle et spontanée avec l’ennemi, les chefs républicains, Thiers, le libérateur du territoire, Gambetta, l’organisateur de la résistance, sacrifièrent la France à leur parti : l’intérêt de la République ayant exactement et sur tous les points coïncidé avec l’intérêt de la Prusse. Et, si tout cela était connu déjà, connu de toute certitude, par la correspondance du chancelier et les souvenirs de Gontaut-Biron, les Mémoires du prince de Hohenlohe apportent une confirmation de plus à la thèse qui est tout entière exprimée dans ce titre que ratifiera peut-être l’histoire : « La République de Bismarck[5]. »
[5] On trouvera dans la brochure que M. de Roux a publiée avec nous en 1905 aux éditions de la Gazette de France, outre une démonstration de cette thèse, les documents authentiques et révélateurs de la correspondance de Bismarck. C’est à cette brochure que nous renverrons pour les lettres de Gambetta et de Bismarck qui sont citées au cours de ce chapitre.
Mais surtout, par des indiscrétions dont Bismarck paraît bien s’être gardé, même posthume, nous lisons maintenant, grâce à Hohenlohe, jusqu’au fond de la politique bismarckienne. Les derniers doutes, les dernières ambiguïtés se lèvent sur la participation de Bismarck aux affaires françaises après la guerre. Nous connaissons pleinement aujourd’hui ses intentions et son point de vue. Avec cette absence de retenue, avec ce scepticisme et ce dilettantisme qui trouvent leur explication dans sa qualité de prince médiatisé, Hohenlohe a dit l’essentiel en révélant les instructions qu’il avait reçues de son gouvernement. Sans égard aux conséquences que ses indiscrétions pourraient entraîner dans la suite pour la politique allemande (qui n’a plus varié depuis que Bismarck a fait école et que le succès a imposé sa doctrine), le prince de Hohenlohe apprend aux patriotes français le rôle que joue dans la République un ambassadeur d’Allemagne[6].
[6] Rappelons ici, à titre d’exemple, que dans l’été de 1905, le prince Radolin, ambassadeur d’Allemagne, vint présenter à M. Jaurès les excuses de son gouvernement qui avait interdit à l’orateur socialiste français de prendre la parole dans une réunion de Berlin. En novembre 1906, au Reichstag, le prince de Bülow saluait en ce même M. Jaurès « l’hirondelle » qui à elle seule ne fait malheureusement pas le printemps. Ainsi M. Jaurès est choyé aujourd’hui par l’auswærtige Amt et l’ambassade de la rue de Lille (dont il a épousé la thèse marocaine) comme Thiers et Gambetta le furent avant lui par Bismarck et Hohenlohe. C’est ce qui a fait prononcer au révolutionnaire Kautsky ce mot dont la juste ironie restera : « Les idées qui, dans la bouche d’un Français, trouvent l’approbation du plus haut fonctionnaire de l’Empire, conduiraient tout droit et de façon durable le sans-patrie allemand aux travaux forcés. » (Vorwærts du 8 juillet 1905.)
Bismarck avait dû sévir rigoureusement contre d’Arnim, infidèle exécuteur de ses ordres. C’est que les circonstances étaient devenues graves et menaçantes pour son système. Voici, en effet, à quel point en étaient les choses lorsqu’il obtint de Guillaume Ier la permission de destituer Arnim et d’envoyer en France l’ancien ministre du roi de Bavière.
M. Gabriel Hanotaux a écrit, en termes très justes, dans son Histoire de la France contemporaine, qu’après 1871 « les circonstances pouvaient devenir favorables à une politique blanche que le prince de Bismarck considérait comme devant lui être contraire et redoutable ». En effet, Bismarck, parvenu à constituer l’unité allemande par des procédés révolutionnaires et attentatoires aux principes posés par les traités de Vienne, vit soudainement l’Europe se ressaisir et toutes les forces conservatrices se rassembler contre lui. L’élément de désordre, de trouble et de division qu’apportait dans le concert européen une France démocratique et napoléonienne avait disparu, depuis qu’une Assemblée monarchiste semblait promettre à notre pays un retour à sa politique traditionnelle et normale. Les craintes et les méfiances qu’avait au début inspirées à l’Europe l’Empire de Napoléon III se retournaient contre l’Empire de Bismarck. Le chancelier, qui connaissait notre histoire, nos erreurs et nos passions, essaya d’abord de parer le danger en agissant sur l’opinion démocratique française par le fantôme de la Sainte-Alliance. Il profita de l’entrevue des trois empereurs à Berlin (septembre 1872) pour donner au patriotisme français l’illusion que l’étranger menaçait la République. La vérité est qu’il n’en croyait rien lui-même, qu’il n’était nullement rassuré sur les desseins de l’Autriche, qu’il redoutait et le tsar et la reine Victoria, et qu’il sentait bien que si la Sainte-Alliance se reformait, ce serait contre lui, Bismarck, violateur de l’ordre européen au même titre que Napoléon.
L’ordre européen, conception à laquelle la France avait porté les premières atteintes, aurait peut-être, en 1870, sauvé notre pays, si notre pays se fût trouvé en état d’y faire dignement appel. Quoique travaillant pour le compte d’une monarchie légitime, Bismarck avait fait une politique révolutionnaire. C’était là, il le savait, la partie faible et vulnérable de l’unité allemande. Mais l’Europe écouterait-elle Thiers, Gambetta ou Jules Favre se plaignant des révolutions ? Était-ce pour la démocratie française que les puissances répareraient les fautes de Napoléon III ? Nous payâmes, dans ces grandes circonstances, pour nos institutions républicaines. Mais l’Europe paya avec nous. Elle le comprit trop tard, lorsque l’hégémonie allemande et le système de la paix armée commencèrent à peser sur elle. Ainsi la République ne compromet pas seulement notre avenir national. Regardée de ce point de vue, elle apparaît comme un malheur européen.
Une neutralité universelle avait favorisé les victoires prussiennes et les succès de Bismarck. Mais, après la guerre, il craignait de voir se former contre son œuvre une autre Sainte-Alliance. L’unité allemande était pour les puissances une menace qui pouvait les unir contre le nouvel édifice à peine constitué. La chute du pouvoir temporel, en relation directe avec les victoires prussiennes, n’était pas seulement une autre atteinte au statut de l’Europe. C’était une offense et une diminution pour le catholicisme tout entier. Bismarck, appui de la maison de Savoie, était rendu solidairement responsable de la spoliation du Saint-Siège. Il eut dès lors toute la catholicité pour ennemie. Qu’un pouvoir traditionnel fût établi en France, et la France, redevenue fille aînée de l’Église, se trouvait en état de former contre lui une formidable coalition. La monarchie de Henri V n’eût pas seulement « rendu la France plus forte », selon les propres expressions du chancelier, elle eût encore été capable de conclure les alliances les plus solides et les plus décisives.
Le danger auquel une coalition conservatrice et catholique exposait le prince de Bismarck ne lui venait pas que de l’extérieur. En Allemagne même, la « politique blanche » s’opposait à sa politique révolutionnaire. Il rencontrait les mêmes adversaires conservateurs et ultramontains au dedans qu’au dehors[7]. L’affaire Arnim fut une des manifestations de l’opposition redoutable qui, pendant six ou sept années, menaça son œuvre. Remarquons tout de suite qu’il n’en vint à bout qu’après le 16 mai et l’établissement définitif de la République en France.
[7] Le duc de Broglie cite dans son livre sur la Mission de M. de Gontaut-Biron à Berlin ce curieux fragment d’un discours de Bismarck au Reichstag en 1875 : « On m’a reproché d’avoir employé en 1866 les déserteurs hongrois contre l’Autriche : c’est le droit de la guerre, et si nous nous trouvons un jour en guerre avec la France, dont le chef pourrait être alors Henri comte de Chambord, nous n’aurions rien à dire s’il formait une légion pontificale avec les Allemands de l’Allemagne du Sud poussés à la désertion par les évêques qui prêchent la désobéissance aux lois. » (La Mission de M. de Gontaut-Biron, p. 166.)
Pendant les six premières années de l’unité allemande, Bismarck put se demander si la chance, qui l’avait servi jusque-là dans toutes les circonstances diplomatiques et militaires, n’allait pas l’abandonner maintenant qu’il s’agissait de gouverner l’Empire. Une lutte d’un nouveau genre commença, dans laquelle il eut à craindre plus d’une fois d’être désavoué par le souverain qui lui avait fait confiance. La question du pouvoir temporel, dans laquelle il avait refusé d’écouter les catholiques allemands, fit du centre un parti d’opposition à l’Empire. En outre, par position géographique autant que par tradition historique, les députés catholiques se trouvèrent être les adversaires de l’unité : les Bavarois particularistes formaient le gros du parti ultramontain avec les Polonais rebelles à la germanisation. Les Danois, les Hanovriens, restés fidèles à la dynastie guelfe, étaient encore autant d’ennemis irréductibles. Et Bismarck venait d’ajouter une Pologne de l’Ouest à la Pologne de l’Est par l’annexion de l’Alsace-Lorraine, dont les députés, d’abord farouchement protestataires, ne tardèrent pas à prêter leur appui à l’opposition du centre. Bismarck répondit par la guerre religieuse : proscription des jésuites et des congrégations, lois de mai, Kulturkampf. Lutte pleine d’embûches et de périls : au plus fort, la défection des conservateurs protestants qui ne pardonnaient pas à Bismarck de se compromettre avec le parti de la Révolution et les libéraux, mit le chancelier dans une position critique. C’est alors qu’il montra toute sa décision et toute son énergie, et que, pour le salut de son œuvre allemande, il cessa même d’être Prussien. Car la Prusse, c’est encore du particularisme. Si, à la Diète prussienne, les conservateurs s’allient aux Polonais, aux ultramontains et aux ennemis de l’Empire, le hobereau poméranien se retournera contre sa caste, au besoin contre son pays d’origine, et combattra ce qu’il appelle à présent des préjugés de province. A la fin de 1872, il abandonne le ministère prussien, y installe Roon à sa place, et agit de toute son autorité et de toute son influence sur le conseil fédéral pour ruiner définitivement les dernières résistances de l’ancienne Allemagne et balayer jusqu’en Prusse « le luxe de végétation inutile du particularisme allemand[8] ».
[8] Cité par M. Émile Bourgeois dans son Manuel historique de politique étrangère, III, p. 766. Bismarck a plusieurs fois exprimé cette idée, et, avec une force plus particulière, dans ce passage de ses Mémoires : « Pour moi, l’idée nationale allemande est toujours la première, partout où elle entre en lutte avec le particularisme. Car le particularisme, même prussien, est en insurrection contre la chose publique, contre l’Empire et l’empereur, et trouve son appui dans les influences ultramontaines, françaises et généralement romanes (welches), toutes également ennemies de la chose commune allemande et dangereuses pour elles. » (Gedanken und Erinnerungen, I, XIII, p. 291.) « J’ai eu à soutenir contre le particularisme prussien des combats peut-être plus durs que contre le reste des États et des dynasties d’Allemagne. » (Ibidem, p. 295.) Bismarck ajoute d’ailleurs que s’il a triomphé du particularisme prussien, c’est grâce aux institutions monarchiques de la Prusse, grâce aux Hohenzollern et à l’intelligence qu’ils ont eue de leur avenir dynastique en Allemagne. Voir tout le chapitre « Dynasties et maisons » de ses Pensées et Souvenirs, où Bismarck expose que ni le Parlement, ni la presse, ni l’opinion, n’étaient des forces capables de créer l’unité allemande, et que, pour cette grande œuvre, il fallait une dynastie bien assise comme celle des Hohenzollern.
Ce fut peut-être le passage le plus dangereux de toute sa carrière. Il n’était que le chancelier. Il oubliait parfois qu’il avait un souverain et un maître. Roi légitime, roi prussien, Guillaume Ier, attaché à ses traditions, n’admettait pas toujours sans hésitations ou sans scrupules les méthodes révolutionnaires de son ministre. A la cour même, Bismarck trouvait des résistances à sa politique. L’empereur plus d’une fois lui échappa. Des intrigues se nouaient contre le chancelier, dont l’impératrice était l’âme, et, derrière l’impératrice, le vicomte de Gontaut-Biron, ambassadeur de France, dont le rôle, à la lumière des documents nouveaux, apparaît encore plus considérable qu’on n’avait cru. Les souvenirs de M. de Gontaut-Biron, publiés cette année même, s’arrêtent à la fin de 1873 et sont d’ailleurs fort discrets sur l’activité occulte de notre représentant. Mais ce que révèlent les Mémoires du prince de Hohenlohe justifie la haine dont Bismarck poursuivit M. de Gontaut-Biron, l’acharnement qu’il mit à exiger du gouvernement français son rappel, et le soupir de soulagement qu’il poussa lorsqu’il l’eut obtenu de Gambetta au pouvoir : « Le changement de l’ambassadeur de France à Berlin m’a causé une satisfaction extraordinaire », écrira-t-il le 28 décembre 1877 au comte Henckel de Donnersmarck, Or cette année 1877 se termina sur la double victoire des républicains en France et de Bismarck en Allemagne, sur l’apaisement du Kulturkampf et sur le commencement des hostilités contre les catholiques français.
Après cet exposé, qui était nécessaire, il devient facile de comprendre le sens et surtout d’apprécier la portée des instructions que Bismarck avait données au prince de Hohenlohe en le chargeant de l’ambassade d’Allemagne à Paris. Ces instructions se résumaient en ceci : faire le contraire de ce qu’avait fait le comte d’Arnim. C’est-à-dire, avant tout, soumission absolue aux ordres du chancelier : pas d’intrigues avec personne en Allemagne, pas d’égard aux volontés de la cour ni même à celles de l’empereur. Hohenlohe ne devra servir que l’intérêt de l’Empire allemand. Cet intérêt, tel que Bismarck le conçoit, veut que la France reste dans l’état de division et de faiblesse que garantit la République. Il veut même que cette République soit « la plus rouge possible » et que les anticléricaux en deviennent les maîtres. Car la France monarchique serait, non seulement forte, mais bündnisfæhig, capable de conclure des alliances et principalement cette coalition blanche qui ébranlerait l’Empire en réunissant contre lui tous ses ennemis de l’extérieur et de l’intérieur. Se lier avec les républicains, battre en brèche toute influence ultramontaine, effacer les impressions laissées par le comte d’Arnim, nuire par tous les moyens au gouvernement conservateur, faire obstacle par intimidation à l’établissement de la Monarchie, et enfin exiger le rappel de Gontaut-Biron : tel était le programme immédiat que le nouvel ambassadeur emportait de Berlin.
Nous allons voir que le prince de Hohenlohe s’acquitta de ses devoirs à la satisfaction de Bismarck. Le chancelier avait distingué que cet aristocrate sans préjugé et sans racines, aussi indifférent à la religion catholique qu’aux principes libéraux, à l’« ordre européen » qu’au patriotisme de terroir, surtout ambitieux de hautes charges et de grands emplois, était bien l’homme qu’il fallait dans ce moment de crise et de transition allemande.
Arrivé à Paris le 18 mai 1874, le prince de Hohenlohe s’empressa de se lier d’amitié avec l’homme dont la chute (comme en témoigne M. de Gontaut-Biron) avait consterné les cercles politiques de Berlin : Adolphe Thiers[9]. Le 16 juillet, Hohenlohe note sur ses carnets :
[9] Hohenlohe note de Berlin, à la date du 19 février 1874, ce résumé d’une conversation qu’il vient d’avoir avec Bismarck : « Le grand reproche que Bismarck fait à Arnim, c’est d’avoir renversé Thiers, ou du moins de ne pas l’avoir soutenu comme il aurait dû. Par une consolidation intérieure, la France serait rendue plus capable de conclure des alliances, ce qui, avec Thiers, était beaucoup moins possible. C’est pourquoi il était utile pour nous que celui-ci restât au pouvoir. » (Denkwürdigkeiten, II, p. 107.)
Ce matin, visite chez Thiers. Il commença par me dire qu’il avait eu l’idée de me rendre visite pour m’exprimer la part qu’il prenait à l’attentat (de Kulmann sur Bismarck). Il y avait longtemps qu’il était lié avec le prince de Bismarck, et les négociations de paix avaient encore accru chez lui ce sentiment d’amitié. Le prince lui avait beaucoup facilité les choses et modéré autant que possible les conditions.
« Je ne dis pas cela à mes compatriotes qui trouvent que l’on a été beaucoup trop dur », ajouta-t-il. Mais telle était son opinion. Et de là sa gratitude pour Bismarck.
Cette gratitude de Thiers, c’est au moins quelque chose d’inattendu. Mais les Mémoires du prince de Hohenlohe nous en apprennent bien d’autres. On y voit que des relations cordiales s’établirent dès ce moment entre Thiers et l’ambassadeur d’Allemagne. Bientôt après, cette intimité était même rendue publique par la présence, « au grand étonnement de tous », note le prince, de M. et de Mme Thiers à une réception de l’ambassade. Hohenlohe, de ces premières conversations, ne rapporte que peu de choses. Du moins avait-il réussi à établir un contact avec le représentant de la « République conservatrice ». Il put en témoigner à son premier voyage à Berlin.
Une surprise y attendait Hohenlohe. Il trouva l’empereur en désaccord avec Bismarck. Déjà, à son audience de congé, Guillaume Ier lui avait indiqué qu’il pensait bien, comme son chancelier, que la République en France était une chose favorable à l’Allemagne. Mais il avait ajouté qu’il n’estimait « ni possible ni convenable » que son ambassadeur se fît, même chez l’ennemi, le complice de la Révolution. Ces dispositions paraissaient avoir gagné en force chez l’empereur, car Hohenlohe l’entendit se plaindre autant des idées avancées de Bismarck, « qui voulait le conduire on ne sait où », que de son mauvais caractère, des menaces de rupture et des offres de démission qu’il opposait à toute réserve ou à toute désapprobation de son maître. L’empereur craignait que Bismarck ne voulût encore la guerre, à quoi il était résolument opposé. Il priait même Hohenlohe de lui servir de porte-parole, comme s’il eût craint de faire lui-même des reproches à son terrible ministre. Celui-ci, d’ailleurs, en restait toujours à son point de vue. Il me réitéra, écrit Hohenlohe, « que nous avions le plus grand intérêt à maintenir en France le statu quo : la République, même la plus rouge, nous est favorable. La Monarchie rendrait la France capable de conclure des alliances et est dangereuse pour nous. »
Ainsi le contraste entre la politique de Bismarck et les idées de l’empereur grandissait. L’empereur revenait à la politique de l’ordre européen, à l’idée de la solidarité de tous les pouvoirs. Il estimait que Bismarck, en favorisant les éléments démocratiques de France, suivait une politique imprudente et, en même temps, déshonorait et compromettait son souverain. Qui avait pu déterminer ce renversement d’idées chez le vieux monarque ? Bismarck ne se l’était pas demandé longtemps : c’était l’ambassadeur de France à Berlin, c’était M. de Gontaut-Biron.
L’heure était grave pour Bismarck : les particularistes devenaient de plus en plus entreprenants en Bavière[10]. L’Espagne était agitée par le carlisme. Un puissant mouvement catholique et conservateur se formait en Europe qui trouvait accès partout et jusqu’auprès de l’empereur d’Allemagne. Bismarck courut au plus pressé, qui était d’obtenir le rappel de Gontaut-Biron, dont l’action et l’influence prouvaient déjà à elles seules et par leurs promptes conséquences à quel point eût été dédommageable à la politique bismarckienne la monarchie légitime et catholique restaurée en France[11].
[10] Les Mémoires reproduisent un rapport de Hohenlohe, daté du 10 février 1875, sur le succès des ultramontains en Bavière, son retentissement à l’extérieur, et son importance pour la politique de l’Empire. Ce passage-ci est particulièrement significatif : « Considérant la durée incertaine de la paix européenne, Votre Excellence estimera que l’éventualité d’un ministère ultramontain en Bavière doit être un sujet de préoccupation. Il n’est pas douteux qu’un gouvernement hostile à l’Empire s’appliquera à coaliser tous les éléments particularistes qui existent actuellement à l’état dispersé en Bavière et hors de Bavière, pour les utiliser, à une heure grave, comme une force organisée, capable de soutenir les ennemis de l’Empire à l’extérieur ou tout au moins de paralyser le mouvement patriotique allemand. Il est dans la nature des choses que la diplomatie des États moyens s’efforce de reprendre le rang de facteur politique international. » (Denkwürdigkeiten, II, p. 146.) A rapprocher l’incident soulevé par Perglas, représentant de la Bavière à Berlin, le 24 avril 1873, et que rapporte Hohenlohe : « Il y a eu à la cour plénière un incident très vif… Bismarck a saisi l’occasion de faire une scène à Perglas. Celui-ci a eu la maladresse de se placer non pas parmi les membres du conseil fédéral, mais dans les rangs du corps diplomatique, Bismarck lui en fit reproche et tout d’un coup, parlant français, lui dit : « Puisque vous êtes membre du corps diplomatique, je dois parler avec vous la langue diplomatique. » Il paraît que Perglas pâlit affreusement. Il me semble que la situation est devenue intenable pour lui ici. » (Denkwürdigkeiten, II, p. 98.)
[11] Il est curieux de constater que le prince de Hohenlohe ne parle pas des observations, si semblables à un ultimatum, qu’il porta le 5 mai 1875 au duc Decazes au sujet des « armements » de la France. Il est vrai qu’il ne joua pas dans cette circonstance le beau rôle. Le duc de Broglie note que Hohenlohe montra un « certain embarras » durant son entretien avec le duc Decazes. (La Mission de M. de Gontaut-Biron, p. 224.)
Le mot d’ordre du prince de Hohenlohe fut dès lors de demander au duc Decazes, sans répit et comme une sorte de delenda Carthago, le déplacement de M. de Gontaut-Biron. Il faut rendre cette justice aux parlementaires conservateurs de ce temps-là qu’ils refusèrent constamment de satisfaire aux exigences de Bismarck. Le duc Decazes connaissait les services que M. de Gontaut-Biron nous rendait à Berlin et il savait sans doute aussi que la faveur de Guillaume Ier balançait utilement la disgrâce auprès de son ministre. Sur les refus modérés mais fermes de Decazes, Bismarck chargea Hohenlohe de redoubler d’insistance. Il se plaignait en ces termes de l’ambassadeur « ultramontain et légitimiste » qui représentait la France :
Gontaut s’est créé une situation à la cour qui le rend impropre à continuer les affaires diplomatiques. Il se peut que cela ait été possible au temps de Catherine II, mais de notre temps je ne puis supporter cela, pas plus qu’un ministre anglais ne souffrirait une intimité hostile au ministère entre la reine et des diplomates étrangers.
L’allusion aux femmes est transparente. Bismarck avait toujours détesté l’impératrice et sa belle-fille, qu’il appelait « la jument anglaise », d’après un mot de son répertoire de gentilhomme fermier. Une autre fois il répétera à Hohenlohe : « Gontaut s’est mis bien avec l’impératrice. C’est pourquoi il n’est plus digne de confiance. » Et une autre fois encore, en mars 1877, le prince de Hohenlohe fera ce récit, qui donne la mesure de l’influence exercée par Gontaut :
Allé chez Bismarck, où j’ai appris toutes sortes de choses inattendues. La raison pour laquelle on ne veut pas que je peigne les choses sous un jour trop pacifique, est que l’empereur, sous l’influence de l’impératrice et de Gontaut, se refuse à renforcer l’armée sur la frontière française en sorte que nous devenions égaux aux Français. Il y a tant de cavalerie et d’artillerie à la frontière que Metz est menacé. Les Français pourraient envahir à tout instant et nous mettre dans la situation la plus fâcheuse. Mais il n’y a pas moyen de déterminer l’empereur à envoyer des régiments de cavalerie à la frontière, simplement par crainte d’effrayer les Français. L’influence de l’impératrice augmente toujours, et Gontaut est derrière elle.
Quelques mois après, le prince de Hohenlohe étant venu à Gastein consulter le chancelier, celui-ci se plaignit plus fort que jamais de Gontaut-Biron :
Il est inconcevable, me dit le prince, qu’on puisse laisser à Berlin un homme qui passe son temps à conspirer contre le gouvernement impérial avec les Polonais, les ultramontains et autres ennemis de l’Empire[12].
[12] Ce sont, au témoignage du duc de Broglie, les termes mêmes des plaintes que Hohenlohe apportait au quai d’Orsay contre M. de Gontaut. En outre, on sait que le véritable texte des célèbres menaces de Bismarck en 1875 est celui-ci : « Si la France soutient les catholiques en Allemagne, je n’attendrai pas qu’elle soit prête. Elle le sera dans deux ans : je saisirai auparavant l’occasion favorable. » On oublie d’ordinaire le premier membre de phrase, et l’on fait dire à Bismarck : « Je n’attendrai pas que la France soit prête, etc… »
… L’empereur rend difficile la conduite de la politique avec la France. Sous l’influence de Gontaut, il s’en tient toujours à la soi-disant solidarité des intérêts conservateurs, la vieille politique d’Arnim, au lieu de voir que la France reste incapable d’alliance et divisée… Le chancelier dit encore que ce serait une prétention un peu trop forte que de vouloir lui faire croire que l’impératrice ne s’occupe pas de politique et n’intrigue pas contre lui. Depuis quinze ans, il trouve partout l’impératrice en adversaire. Elle se fait adresser des correspondances qu’elle lit à l’empereur au déjeuner, et c’est toujours après le déjeuner que le chancelier reçoit de l’empereur des billets désagréables. L’Empereur approuve en principe sa politique religieuse, mais il fait des difficultés sur le détail, et l’ingérence de l’impératrice en est la cause. Schleinitz, Goltz, Nesselrode et d’autres travaillent contre Bismarck avec l’Impératrice… Tout ce qui est ennemi du gouvernement impérial est soutenu par elle. Et tant que Gontaut-Biron sera à Berlin, il y aura une sorte de contre-ministère avec lequel le chancelier aura à combattre.
Derechef, le prince de Hohenlohe fut chargé du rôle d’intermédiaire entre Bismarck et l’empereur Guillaume. Cette fois, il devait expliquer et défendre devant le souverain la politique bismarckienne :
Aujourd’hui, audience chez l’Empereur. Je parlai aussitôt des affaires françaises et je remarquai que l’empereur se trouve sous une influence étrangère, qu’il est conduit dans ses jugements par des influences étranges et étrangères. Il me vanta l’esprit de suite et l’énergie de Mac-Mahon et loua ses efforts pour arrêter le radicalisme. Il affirma tout particulièrement son antipathie pour Gambetta, qui, s’il devenait jamais président, ferait la guerre à l’Allemagne. Bref, l’empereur entra dans des considérations que l’on n’a l’habitude de lire que dans les organes de l’Élysée et du duc de Broglie. Il se plaignit des excès de la presse allemande, même de la presse officieuse, contre le gouvernement français, et exprima la crainte que de continuels coups d’épingle ne lassassent à la fin la patience des Français et ne leur donnassent le motif d’une guerre où tous les torts seraient de notre côté. Je me permis de parler dans un tout autre sens. Entre autres choses, je fis remarquer à l’empereur que je ne pouvais croire que la République de Gambetta entreprendrait la guerre contre l’Allemagne. Pour faire la guerre, il faut des alliances au dehors et, au dedans, un gouvernement indiscuté et l’union du pays. Or Gambetta serait obligé d’entamer la lutte avec le parti clérical, et ce serait le signal d’un conflit qui aurait bien plus d’envergure encore que notre Kulturkampf. Il aurait ainsi beaucoup trop à faire à l’intérieur pour avoir le temps de penser à une guerre avec nous. D’ailleurs, il serait bien difficile à Gambetta de conclure une alliance contre nous avec une puissance étrangère, etc… L’empereur écouta attentivement mes déductions, mais il ne me parut pas convaincu.
M. de Gontaut-Biron avait donc merveilleusement travaillé pour la France. Il avait réussi à ébranler la situation de Bismarck. Il avait profité de l’animosité qui régnait depuis longtemps entre l’impératrice et le chancelier. Il avait habilement exploité les sentiments conservateurs de la cour et des milieux politiques allemands. Guillaume Ier qui trouvait déjà révolutionnaire le titre d’empereur allemand que Bismarck ne lui avait pas fait accepter sans peine à Versailles, Guillaume Ier, qui, au moment de la nomination du prince de Hohenlohe à Paris, ne partageait qu’avec une certaine modération, nous l’avons vu, les idées de Bismarck sur l’utilité d’une République en France, avait fini par trouver dangereux cet appui prêté par son gouvernement aux démocrates français. Nous ne saurons jamais si l’empereur s’arrêta à cette opinion par faiblesse, par timidité et par incompréhension de la politique hardiment utilitaire de Bismarck, ou si plutôt, à cette politique-là, il ne préférait celle de Metternich qui ne sacrifiait pas à un intérêt particulier et immédiat les intérêts supérieurs de la civilisation, de l’ordre et du progrès universels.
Enfin Guillaume Ier céda devant ce ministre autoritaire qui imposait au souverain la loi du bien public. Le système de Bismarck l’emporta et ses conséquences se déroulèrent telles qu’il les avait prévues. Le prince de Hohenlohe continua d’entretenir avec Thiers, le plus convenable des républicains, des relations étrangement cordiales. Au point que le duc Decazes lui en fit un jour la remarque : « On dit que vous ne sortez pas de chez M. Thiers », et à cette observation de notre ministre des affaires étrangères, le prince de Hohenlohe ne rapporte pas qu’il ait rien trouvé à répondre. Thiers allait en effet, au témoignage de ces Mémoires, converser très souvent avec l’ambassadeur d’Allemagne. Il était d’accord avec lui que la République était une bonne chose, les cléricaux des gens qu’il fallait battre, le maréchal un pauvre homme, les princes des personnes gênantes, et Gontaut-Biron (choisi jadis par lui-même pour le poste de Berlin) un envoyé dangereux et impossible. La note suivante, datée du 7 février 1876, montre en quels termes vraiment excellents vivaient l’illustre vieillard et l’agent du prince de Bismarck :
La princesse Troubetzkoï m’a dit hier soir que Thiers était très affecté que je ne l’eusse pas encouragé à accepter la présidence du Sénat. Si cela arrivait, le maréchal ne resterait pas un instant et se démettrait. Et Thiers mérite bien cette satisfaction.
Le passage est à la vérité un peu brumeux, mais il projette pourtant quelque chose comme l’« obscure clarté » de Corneille. Ces mots ne signifient rien, ou ils veulent dire que Thiers tenait à n’aller de l’avant qu’avec l’assentiment de l’ambassadeur d’Allemagne. Il savait que tout ce qui était républicain était de nature à faire plaisir à Bismarck[13]. Après les élections du 20 février, Thiers se présente chez Hohenlohe et lui dit avec un mauvais rire : « Eh bien ! nous voilà en pleine révolution. » La mort le guettait, mais il songeait toujours à reprendre le pouvoir et, dans cette vue, il travaillait à s’assurer la sympathie de Bismarck.
[13] Les Mémoires de Hohenlohe confirment singulièrement ce que les hommes d’État conservateurs avaient compris sans oser toutefois, par des scrupules qui nous paraissent inexplicables, le dire assez haut. Le duc de Broglie écrivait à M. de Gontaut-Biron dès le 25 octobre 1873 : « Je pense beaucoup à vous, à votre situation à Berlin… Je ne puis douter que la malveillance n’y soit au comble contre toute combinaison monarchique. M. de Bismarck la poursuit évidemment avec cette haine instinctive qu’il porte à tout ce qui relève la France… Malheureusement je crains bien que les républicains de France, même les plus illustres et les plus récents, ne consentent à accepter cet appui qui fait peu d’honneur à leur cause. » C’est le duc de Broglie qui soulignait les mots même les plus illustres et les plus récents, où Thiers est clairement désigné. (La Mission de M. de Gontaut-Biron, p. 144.)
Chose à remarquer, bien que Hohenlohe enregistre le fait sans lui consacrer de grands commentaires, c’est Thiers qui lui a présenté son propre ennemi de la veille, Gambetta. Thiers préludait ainsi d’une façon singulière aux négociations de Gambetta et de Bismarck où Henckel de Donnersmarck devait lui succéder comme intermédiaire. Mais il faut citer d’après Hohenlohe cette présentation historique, en remarquant la date, qui suit de près le 16 mai :
Paris, 3 juillet 1877. — Hier, M. Thiers vint me trouver et me dit : « Voulez-vous venir avec moi aujourd’hui pour causer avec Gambetta ? Il viendra à onze heures et demie. Naturellement, j’acceptai et nous allâmes. Gambetta était déjà là lorsque j’entrai dans le beau cabinet de M. Thiers. Nous nous saluâmes et prîmes place, Thiers d’un côté, moi de l’autre, Gambetta en face de nous deux. Nous parlâmes de toutes sortes de choses, de la guerre de Turquie, de l’Angleterre, etc… Puis Thiers raconta ses vieilles histoires sur Metternich, Talleyrand et Louis-Philippe. Gambetta et moi nous l’écoutions respectueusement. Je n’ai jamais vu le passé et le présent incarnés comme en ces deux hommes. Gambetta, que les vieilles histoires ont dû médiocrement intéresser, écoutait avec l’attention d’un fils et montrait le plus vif intérêt. Je profitai d’un silence pour l’interroger sur les perspectives des élections. Il affirma que depuis 1789 il n’y avait pas eu d’élections aussi graves, que la France était résolue à abattre les ennemis de la République et y réussirait… Il dit des cléricaux qu’ils n’auraient pas d’appui en France si la haute bourgeoisie n’était responsable de leurs progrès. Il est d’avis qu’il faut détruire les congrégations et expulser les jésuites. Gambetta produit une bonne impression. Il est poli et aimable et en même temps on reconnaît chez lui l’homme d’État énergique et résolu.
« Une politique commune de la France et de l’Allemagne contre Rome », ce sera quelques mois plus tard un des articles de l’entente secrète de Gambetta et de Bismarck[14]. Nous avons montré que le chancelier avait un intérêt majeur à ce que la France ne prît pas la tête des pays catholiques. La responsabilité de Gambetta et de Thiers est donc ici éclatante : leur complicité avec l’ennemi, inconsciente, répétons-le, mais d’autant plus instructive, n’est pas niable. L’anticléricalisme a servi l’étranger[15]. Telle est la vérité. Et Hohenlohe nous apprend lui-même, à la date du 16 avril 1876 de son Journal, que Thiers, précurseur ici encore de Gambetta, est venu lui exposer « que la communauté des intérêts dans la lutte contre l’ultramontanisme serait une garantie pour la continuation des bonnes relations entre l’Allemagne et la France ».
[14] Lettre du comte Henckel de Donnersmarck au prince de Bismarck en date du 23 décembre 1877. Voir la Correspondance du chancelier (II, aus Bismarcks Briefwechsel) et notre brochure la République de Bismarck.
[15] Rapprochons l’histoire d’aujourd’hui de l’histoire d’hier. M. Henri Vaugeois déclarait le 14 février 1906, au nom de la Ligue d’Action française dont il est président : « L’anticléricalisme, qui se dit français, usurpe ce nom. Il est antifrançais comme il est anarchiste. Le gouvernement de la France gouverne contre la nation… Une feuille gouvernementale a mis ces preuves en images sensibles aux regards du public le plus aveuglé. Le Matin d’hier, 13 février, a donné en première page un instantané photographique représentant les délégués allemands à Algésiras, MM. de Radowitz et de Tattenbach « lisant le récit des tumultueux incidents de Sainte-Clotilde » dans le Matin du 2 février. Il faut voir rayonner le visage des deux ministres allemands. Le profil de M. de Radowitz témoigne d’une intense et profonde satisfaction, goûtée avec lenteur, savourée avec force, comme à la nouvelle d’une grande victoire calculée et prévue, mais enfin qu’on avait attendue jusque-là ! Quant à M. de Tattenbach, sa béatitude intérieure s’épanouit très franchement en un large sourire. Les Français se divisent ! La France se déchire ! Les meilleurs Français, catholiques, conservateurs, en sont réduits par la volonté de leur loi intérieure, par l’arbitraire d’une loi extérieure, à lutter contre cette autre élite française, la milice de l’ordre, la servante de la patrie, l’armée française, leur armée ! Oui, la joie a dû être grande en Allemagne et dans tous les cœurs allemands. Tout comme au congrès de Berlin, la République de Bismarck tient ses promesses à la conférence d’Algésiras. La Ligue d’Action française constate une fois de plus cette stricte fidélité du régime à ses origines et à ses doctrines symbolisées dans le magnifique instantané du Matin. » (Sixième Déclaration de la Ligue d’Action française.)
Hohenlohe, quant à lui, savait bien que Bismarck n’attendait qu’une chose pour aller à Canossa et faire sa paix avec les catholiques allemands : c’est que l’anticléricalisme eût allumé la guerre civile en France et l’eût affranchi des menaces de la politique blanche. Le prince de Hohenlohe a même tenu à rappeler qu’il avait prédit ce changement de front dès le 2 juin 1875 dans une conversation avec Blowitz.
Les élections du 16 octobre furent le triomphe de la mission du prince de Hohenlohe à Paris. La part qu’y avait prise Bismarck n’est pas douteuse. De Gastein, le 6 septembre, Hohenlohe écrit que le chancelier s’est entretenu avec lui des élections françaises et a même affirmé en termes exprès « qu’il serait nécessaire, pendant la période électorale, de paraître un peu menaçant. Mais il ne faudrait pas faire cela de Paris. On mettrait les choses en scène à Berlin. »
Il va sans dire que le résultat des élections satisfit profondément Bismarck. Le 1er janvier 1878, il adressait à Hohenlohe, en réponse à ses souhaits, des félicitations sur les événements de l’année qui venait de finir et il le louait de « son habileté et de sa loyauté à représenter les intérêts allemands ». La République dûment établie en France, c’était le succès définitif de sa politique, la fin des menaces du dehors et des intrigues du dedans. Une seule pensée attristait le triomphe du prince de Bismarck : Thiers n’était plus là pour en prendre sa part, Thiers était mort le 3 septembre 1877, et Hohenlohe, qui se trouvait à Gastein lorsque parvint cette nouvelle, raconte que « Bismarck regretta sa fin et nous invita à boire en silence à sa mémoire ». Les Allemands boivent un stilles Glas, un « verre silencieux », comme on dit une messe basse. Telle fut l’oraison funèbre du libérateur du territoire à Gastein.
D’ailleurs, le chagrin de Bismarck fut court. Il savait que Gambetta remplacerait Thiers avec bénéfice. Il avait souvent répété à Hohenlohe qu’il ne fallait pas redouter Gambetta, qu’il ne fallait pas l’empêcher d’arriver au pouvoir. Et, en effet, trois mois plus tard, Henckel de Donnersmarck allait mettre en rapports le tribun et le chancelier.
IV
LA FIN D’UNE CARRIÈRE
Les élections républicaines de 1877 furent à la fois la victoire de Gambetta et celle de Bismarck. Avec elles finirent les inquiétudes du chancelier. Le Journal du prince de Hohenlohe en témoigne : à partir du 24 octobre, on le voit s’absenter plus souvent de Paris, suivre de moins près les choses françaises. Tantôt il siège au congrès de Berlin, tantôt il fait un intérim au ministère des affaires étrangères. Et l’attitude de l’ambassadeur d’Allemagne reflétait exactement celle de son chef. La France dotée de la République cessait d’être un danger pour la politique de Bismarck. Notre ennemi n’avait plus à craindre ni la revanche militaire ni la revanche diplomatique. Il n’avait plus à redouter que la France prît la direction d’un mouvement infiniment dangereux pour lui. Avec le triomphe de la démocratie en France, tombait l’espoir des réparations attendues par l’Europe conservatrice et catholique. On peut dire, et l’événement le prouve, que les élections de 1877 achevèrent en France et hors de France ce que Sadowa et Sedan avaient commencé.
Bismarck avait désormais les mains libres sur le continent. La France était pour longtemps occupée ailleurs que sur ses frontières et à autre chose qu’à ses intérêts. Elle était divisée par la guerre religieuse qui commença chez nous, exactement comme Hohenlohe, nous l’avons vu, l’avait prédit, au moment où Bismarck la terminait dans son pays et faisait la pacification avec autant de profit qu’il avait fait le Kulturkampf, puisque les catholiques allemands, privés de tout appui extérieur, ne pouvaient plus trouver de garantie et de sécurité que dans leur loyalisme à l’Empire. Et les Mémoires du prince de Hohenlohe nous montrent ce diptyque édifiant : l’ambassadeur d’Allemagne approuve et encourage l’anticléricalisme à Paris, tandis qu’en secret il négocie avec le nonce, Mgr Czacki, au sujet des affaires allemandes, et emploie à la réconciliation son frère le cardinal, qui déploie autant d’activité à préparer Canossa qu’il en avait mis quelques années plus tôt à fomenter le mouvement d’opposition à l’Infaillibilité et la division de la catholicité germanique au profit de la Prusse. D’ailleurs, pendant quelques années, tout va de nouveau réussir à Bismarck. La question d’Orient partage les puissances, et l’Allemagne sera l’arbitre du congrès de Berlin. Bismarck va faire peser sur la Russie les effets de son machiavélisme. Il put se vanter non seulement d’avoir paré le danger slave en le détournant de son voisinage, mais encore d’avoir joué, en même temps que le tsar, l’Europe entière. Car les causes de conflits et de divisions s’engendrant les unes par les autres allaient sortir de ce congrès. La France l’éprouva quand elle fut aux prises avec l’Angleterre en Égypte (laissée en dehors du remaniement de l’Empire turc), puis avec l’Italie au sujet de la Tunisie que Bismarck, bon prince, accordait à la France pour reconnaître les services rendus et récompenser son adhésion aux décisions du congrès[16].
[16] L’opinion de Bismarck sur la Tunisie et sur le rôle de diversion qu’elle devait jouer était faite depuis longtemps. Le prince de Hohenlohe note, le 2 mai 1874 : « Au sujet de la politique française, le chancelier me parla des tendances de la France à s’annexer Tunis. Il serait bon pour nous que la France pût s’engager là-bas. Sans doute le commerce allemand en Tunisie en souffrirait, mais Bismarck me parut placer l’intérêt politique bien au-dessus de cet intérêt mercantile. » (Denkwürdigkeiten, II, p. 118.)
On s’explique donc la sollicitude avec laquelle, dans cette période nouvelle de son ambassade, le prince de Hohenlohe veilla sur les premiers pas de la République vraiment républicaine, de la République de Gambetta, des opportunistes et des radicaux. Il accomplit à la lettre le mot de Bismarck révélé par sa correspondance avec Henckel : « Le pouvoir de Gambetta m’est trop utile pour que je fasse rien qui puisse l’ébranler. » Hohenlohe a pour ce gouvernement des inquiétudes, des tendresses maternelles. Lorsque Grévy et Gambetta entrent en conflit, il se montre très préoccupé (11 mars 1881). Quand les socialistes s’agitent, quand les anarchistes effrayent la population, il craint toujours que la République n’en souffre, et il accuse la compagnie de Jésus de soulever le spectre rouge au profit de la réaction. En août 1881, il est très inquiet de l’élection de Gambetta et montre de la mauvaise humeur à l’égard des intransigeants de Belleville. Un seul gouvernement serait capable de plaire à Hohenlohe autant que le républicain : c’est le bonapartiste. Bismarck lui a encore redit à Berlin le 25 mai 1879 : « Cela m’amuserait beaucoup que le prince Napoléon prît le pouvoir. Si j’étais Français, je n’en voudrais à aucun prix[17]. Mais, en tant que voisin, il me conviendrait tout à fait. » Peu de temps après, Gambetta ayant affirmé à Hohenlohe que la cause des bonapartistes était irrémédiablement perdue, Hohenlohe ajoute : « C’est une opinion que je ne partage pas. » Le point de vue allemand était donc resté invariable depuis 1870 : Empire, République, font également les affaires de la Prusse. Quant à la troisième solution, la solution monarchique, elle continue d’exciter la même défiance. En juillet 1883, lorsque se répand le bruit que le comte de Chambord est gravement malade, Blowitz, ce singulier journaliste qui durant trente ans se mêla avec une scandaleuse effronterie des affaires de France, vient prendre sur l’événement l’avis de l’ambassadeur d’Allemagne. Voici comment Hohenlohe rapporte l’entretien :
[17] On verra, à l’[appendice I] de ce livre, que Bismarck savait aisément se placer au point de vue français.
Blowitz est venu me voir pour me parler de la nouvelle de la maladie du comte de Chambord. Il veut écrire un article et, semble-t-il, faire de la propagande pour la famille d’Orléans. Il m’a demandé si nous voyions un plus grand danger pour la paix avec les Orléans qu’avec la République. Je répondis nettement par l’affirmative. Cela a été désagréable à Blowitz, qui a envie de faire une campagne pour les Orléans. Mais il s’est résigné et m’a dit que, du point de vue allemand, nous pourrions bien avoir raison.
Ainsi le courtier juif entrait avec aisance et rapidité dans la pensée maîtresse de Bismarck. Comme M. de Gontaut-Biron, de son observatoire de Berlin, l’avait fait déjà remarquer à Thiers, le point de vue de Bismarck devait suffire à engager les Français à se tenir au point de vue contraire. C’est ce que Blowitz, en habitué de la contre-partie, avait immédiatement compris. Cet entretien témoigne d’ailleurs d’un fait encore. Blowitz retardait quand il croyait que le comte de Paris était « autre chose » que le comte de Chambord. La réponse du prince de Hohenlohe paraît l’avoir illuminé.
Nous ne terminerons pas cette analyse des notices écrites par le prince durant les dernières années de son séjour à Paris sans en consigner ici quelques-unes qui ne sont plus tout à fait révélatrices, mais qui apportent un surcroît de confirmation à des choses que l’on savait déjà. On connaît, depuis 1901, l’histoire des relations de Gambetta et de Bismarck par l’entremise de Henckel de Donnersmarck, telle que la racontent les pièces authentiques des publications posthumes du chancelier. On se souvient des lettres échangées et dont les termes sont accablants pour Gambetta et pour la politique républicaine. On se souvient aussi de l’entrevue qui avait été concertée et de l’hésitation de la dernière heure qui empêcha Gambetta de s’y rendre. Ce n’est pas le patriotisme, d’ailleurs, mais la peur de se compromettre qui expliquait cette hésitation. Or c’est bien ce que font comprendre les Mémoires de Hohenlohe qui, se trouvant à Varzin en octobre 1881, recueillit ces propos de la bouche de Bismarck :
Le soir, après le thé, on a parlé de diverses choses d’autrefois, de Darmstadt, de Francfort, etc… Tout à coup, le chancelier s’est écrié : « Ah çà ! où Gambetta est-il donc resté ? Je l’attends toujours. » Il nous dit alors qu’il l’aurait vu très volontiers, et que c’est son devoir de recevoir des hommes d’État étrangers. Gambetta était sans aucun doute appelé à jouer un grand rôle dans son pays ; Bismarck aurait tenu à s’entretenir avec lui. Le bruit que l’entretien avait eu lieu a d’ailleurs été répandu[18], et le chancelier expliqua qu’il n’était pas possible de donner au démenti une forme qui ne blessât pas Gambetta. Ensuite il raconta les différentes tentatives qui ont été faites pour le rapprocher de Gambetta.
[18] On sait, en effet, que Gambetta avait fait un voyage en Allemagne en septembre et octobre 1881. C’est alors que la presse parla de sa rencontre avec le chancelier. Mais l’opinion, qui se trompait sur ce point, était loin de soupçonner la correspondance de 1877-78 et l’accord dont elle témoigne entre Bismarck et Gambetta.
Le 1er novembre, Hohenlohe revient sur la même question :
Vu Blowitz aujourd’hui. Après quelques mots d’entrée en matière, il a abordé le sujet qui l’avait conduit chez moi. Il m’a dit : « Gambetta n’est pas allé à Varzin ? » en prenant un air fin comme s’il voulait dire : Je sais qu’il y est allé. Je répondis : « Non, il n’y est pas allé. » Et comme Blowitz me regardait avec surprise, j’ajoutai : « Le prince aurait reçu Gambetta avec plaisir s’il était venu à Varzin. Mais il n’y est pas venu. » Là-dessus Blowitz : « Mais alors son voyage était une sottise ! Comment, il s’expose à être insulté en Allemagne, etc… » Blowitz donne deux ans à Gambetta. Après quoi il sera usé.
Tel n’était pas l’avis de Bismarck qui, à Varzin, avait recommandé à Hohenlohe de faire bonne figure à Gambetta et de ne pas aller s’imaginer, comme quelques naïfs de Berlin, que le nom du tribun était synonyme de revanche. Aussi, lorsque fut formé le « grand ministère » et que M. de Saint-Vallier (le successeur à Berlin du vicomte de Gontaut-Biron) vint, un peu inquiet, demander à Hohenlohe ce qu’en pensait le chancelier, l’ambassadeur d’Allemagne lui répondit que « le gouvernement allemand continuerait les bonnes relations existantes avec le ministère Gambetta, qui apparaissait comme une inéluctable nécessité pour la France ». M. de Saint-Vallier, qui ne semblait pas rassuré sur les intentions de Bismarck à l’égard de Gambetta, paraît avoir été moins clairvoyant que son prédécesseur qui avait si bien lu dans le jeu du chancelier et si bien su entraver sa politique. Cette naïveté fut d’ailleurs une bonne note pour M. de Saint-Vallier et servit à accroître encore la faveur dont il jouissait à Berlin. Aussi quand, peu de temps après, il donna sa démission, Bismarck essaya-t-il de le garder. Et certes la nouvelle couche des hommes d’État français n’était pas redoutable pour l’Allemagne. Elle se distinguait surtout par son ignorance des points faibles de l’adversaire. Le 4 décembre 1881, Hohenlohe rapporte cet entretien qu’il a eu avec Gambetta après un dîner officiel au quai d’Orsay, où on lui a présenté le nouveau ministre de l’intérieur, « un jeune homme de bonne mine et d’agréable conversation » qui n’était autre que Waldeck-Rousseau. « Gambetta, écrit l’ambassadeur d’Allemagne, me dit qu’il ne comprenait pas l’opposition que l’on faisait à Bismarck dans sa politique financière, qui doit pourtant consolider l’unité de l’empire. Je lui dis que l’opposition, celle des progressistes comme celle du Centre, était composée d’ennemis de l’unité, de fédéralistes. Cela était nouveau pour lui. » Hohenlohe pouvait d’ailleurs sans danger enseigner son métier au nouveau ministre des affaires étrangères. Moins par incapacité que par situation, celui-ci n’était pas en état de tirer parti des notions nouvelles qu’il recevait sur les difficultés qu’avait rencontrées Bismarck, au cœur même de l’Allemagne, dans son œuvre unitaire.
D’ailleurs l’opinion de Bismarck à ce moment était faite. Sa sécurité en face de la France républicaine était absolue. Il l’avait affirmé six semaines plus tôt devant Hohenlohe en cinq phrases d’une concision frappante et qui, on va le voir, sont encore d’actualité :
Le chancelier m’exposa, comme il l’avait déjà fait en plusieurs circonstances, que nous devions souhaiter que la France réussît en Afrique. Nous devions nous réjouir que la France trouvât satisfaction ailleurs que sur le Rhin. Nos relations avec la France pourraient rester pacifiques et même amicales : tant que la France n’aurait pas d’alliés, elle ne serait pas dangereuse. Et si ces alliés étaient les Anglais, nous la battrions quand même.
Sur ces instructions et ces observations, la fin de l’ambassade du prince de Hohenlohe à Paris s’écoula dans le calme. A peine fut-elle troublée par les élections de 1885 et le vigoureux mouvement conservateur que détermina l’activité du comte de Paris. Hohenlohe n’en attendit d’ailleurs pas l’issue. En juillet 1885, il était nommé statthalter d’Alsace-Lorraine. C’en était fini, à partir de ce jour-là, de ses relations avec les démocrates et le monde républicain français. Le prince se réveillait en lui. Il raillait déjà à Paris avec beaucoup de dureté le petit peuple qui célèbre le 14 juillet, la prise de la Bastille et les immortels principes. Il ne fréquentait les Gambetta, les Grévy, que pour les besoins de la cause. En Espagne, représentant de l’empereur aux obsèques d’Alphonse XII, il ne verra pas le républicain Castelar, car « il va de soi » qu’on ne se commet pas avec ces gens-là. Le prince de Hohenlohe apparut donc avec une physionomie nouvelle d’autocrate et d’aristocrate dans son gouvernement d’Alsace-Lorraine. C’était un poste magnifique, un des plus enviés de l’Empire. Hohenlohe, dans son Journal, en énumère avec complaisance les avantages : deux cent quinze mille marcs de traitement, une vaste résidence « éclairée et chauffée », avec un jardinier et un portier aux frais du Trésor. Il ne manquait que « de l’argenterie, du linge et de la vaisselle » pour que sa satisfaction fût sans mélange. Ce n’en était pas moins une compensation agréable et bien due à un prince médiatisé. Le gouvernement de Strasbourg fut accepté comme un pur dédommagement par le descendant des princes souverains et immédiats de Hohenlohe-Schillingsfürst. L’Alsace-Lorraine paya pour la dépossession de 1806 et pour les suites d’Austerlitz. Hohenlohe, à peu près rétabli dans sa dignité, se plut dès lors à jouer au souverain. Il notait le soir sur ses tablettes avec un scepticisme élégant que « le métier de roi est un fichu métier ». Et il écrivait cela en français, à la façon de Frédéric II. On n’est pas plus ancien régime.
Il fut potentat et même despote. Il fit regretter Manteuffel aux Alsaciens-Lorrains. Ce « libéral » de Bavière fut, sur la Terre d’Empire, l’auteur de toutes les mesures de répression et de tyrannie. Nos compatriotes annexés continuaient de payer ainsi, comme les Bavarois l’avaient déjà fait, pour la médiatisation, jamais oubliée, des princes de Hohenlohe. Mais, après les Bavarois et les Alsaciens-Lorrains, Bismarck, le roi de Prusse et l’Empire même devaient payer leur tribut à cette vengeance. Chancelier de l’Empire, le prince de Hohenlohe allait remplir correctement sa tâche. C’était, par ambition et par goût des grandes charges, un fonctionnaire modèle. Mais, après sa mort, il a repris son indépendance. Et ses indiscrétions ont brouillé les cours et les chancelleries. Elles ont été le point de départ d’une agitation antimonarchique, d’une renaissance du particularisme, d’un réveil de l’esprit féodal, qui tourmentent en ce moment Guillaume II. Le prince de Hohenlohe fut de l’espèce des serviteurs trop intelligents pour n’être pas dangereux. Et c’est le roi de Bavière qui avait raison quand il refusait, il y a quarante ans, de le prendre pour ministre, par la raison qu’il est toujours prudent de se méfier d’un médiatisé. Seul Bismarck, qui construisait un ordre nouveau avec des hommes d’ancien régime et des idées de révolution, avait été assez fort pour utiliser ce grand seigneur rebelle, en qui reparaissait toute l’anarchie dont était mort le Saint-Empire.
LES SOUVENIRS
DE
M. de Gontaut-Biron
ET SA MISSION A BERLIN
Par une singulière rencontre, au moment même où la République fait une faillite universelle aux principes d’ordre et d’intérêt national, de toutes parts des documents voient le jour qui attestent l’impureté de ses origines et accusent la complicité dont la favorisa l’étranger. Quelques mois après la Correspondance de Bismarck et avant les Mémoires du prince de Hohenlohe, les Souvenirs de M. de Gontaut-Biron sont venus à la connaissance du public[19], comme si un intelligent hasard eût tenu à appuyer les uns par les autres l’authenticité de ces témoignages concordants. Toutes ces confidences posthumes forment aujourd’hui un concert qui prononce l’indignité et proclame la trahison du régime républicain.
[19] Mon ambassade en Allemagne, 1872-1873, par le vicomte de Gontaut-Biron, avec un avant-propos et des notes par André Dreux. (Librairie Plon-Nourrit.)
Le vicomte de Gontaut-Biron fut notre premier ambassadeur en Prusse après la guerre et le resta jusqu’en 1877. On connaît l’importance et les difficultés de la mission de M. de Gontaut. On sait que le duc de Broglie l’avait déjà racontée dans un livre écrit avec cette froideur et ce soin qui caractérisent toute son œuvre, mais dont la justesse et l’exactitude peuvent être mesurées à présent. Le duc de Broglie avait eu entre les mains, pour composer son étude, les notes laissées par M. de Gontaut-Biron. Connut-il toutes celles que voilà publiées aujourd’hui ? On en peut douter lorsqu’on le voit se contenter de poser en thèse générale, par exemple à propos de M. Thiers, des choses qui sont énergiquement affirmées dans les papiers de M. de Gontaut. Mais il y avait chez le duc de Broglie un pli de l’esprit qui l’empêchait de tirer tout le parti que comportent des révélations de cette gravité. Qu’est-ce que l’histoire, sinon une grande école et un répertoire d’expériences ? Elle était malheureusement autre chose pour le duc de Broglie. Ce grand seigneur la traitait avec des timidités de professeur. Il se croyait tenu, même pour les événements auxquels il avait pris part, à une doctorale impassibilité. Plaider, récriminer, prouver, lui eussent paru également indignes de l’historien. Il semble que cet homme, qui eut de grandes parties, ait été, comme écrivain, aussi paralysé par les préjugés universitaires, qu’il le fut, comme politique, par les préjugés libéraux. Et puis, lorsqu’il écrivait cet ouvrage, il s’était retiré du monde ; il se complaisait dans la pensée que son nom était synonyme d’un grand échec ; il ne lui agréait pas d’imaginer que l’on pût reprendre après lui l’œuvre où il ne lui avait pas été donné de réussir. « Maintenant que les passions sont éteintes… » : c’était une tournure de phrase familière à M. de Broglie dans les derniers temps de sa vie. Hélas ! il n’y avait que les siennes qui le fussent.
Il a paru convenable au duc de Broglie de couvrir d’un pardon magnifique les injures que ses adversaires avaient faites non seulement à lui-même, mais encore à sa cause et à son pays. C’est pourquoi son récit de la mission de M. de Gontaut-Biron ne contient guère que d’académiques allusions à l’entente naturelle qui régnait entre Bismarck et les chefs républicains. Une fois, une seule, le duc de Broglie s’échauffe. L’homme et le Français triomphent de l’historien. C’est à l’endroit où il rappelle que Bismarck en personne prétendit s’opposer à l’accession de Henri V au trône. « Je ne me sentis jamais si royaliste que le jour où je vis clairement qu’un Allemand voulait m’empêcher de l’être », écrit-il. Telle doit être la leçon qui se dégage de ces événements et que confirment encore les souvenirs laissés par M. de Gontaut. Mais elle ne servirait à rien si elle ne devait être que la justification et l’apologie de M. de Broglie. Il faudrait qu’elle contribuât à l’éducation politique de tous les Français. Si l’histoire, et surtout l’histoire des temps modernes, n’est rendue bonne à cela, elle n’est que distraction et curiosité vaine. La sérénité d’un duc de Broglie finirait par ne pas se distinguer beaucoup du dilettantisme que ce doctrinaire a tant détesté. C’est pourquoi il ne nous paraît pas possible d’examiner comme du haut d’une chaire les souvenirs de M. de Gontaut[20] : ils sont d’un intérêt trop vital et trop puissant.
[20] Ces souvenirs s’arrêtent malheureusement à l’année 1873. M. de Gontaut-Biron est mort sans avoir poussé plus loin la rédaction de ses notes. M. Émile Bourgeois rendait récemment cet hommage à son exactitude et à sa véracité dans un article de polémique où il essayait de mettre le duc de Broglie en contradiction avec M. de Gontaut : « J’ai eu l’occasion, par exemple pour l’entrevue des trois empereurs, de comparer ces notes (celles de M. de Gontaut) aux récits contenus dans les dépêches qu’il adressait au quai d’Orsay. L’analogie est si frappante qu’elle inspire confiance. » (Revue historique, novembre-décembre 1906. A propos de cet article, voir l’[appendice II].)
La mission du premier ambassadeur que nous ayons eu à Berlin après le traité de Francfort compta autant pour l’Allemagne que pour nous. On se rappelle le soupir de soulagement que poussa Bismarck lorsque la République se priva des services de cet excellent Français : « Le rappel de Gontaut-Biron m’a causé une satisfaction extraordinaire », ne manqua-t-il pas de faire savoir à Gambetta. Et, en effet, ayant accepté la plus ingrate et la plus pénible des ambassades par dévouement au bien public, M. de Gontaut-Biron avait, à tous les points de vue, dignement et utilement représenté la France à Berlin. Grâce à lui, l’évacuation du territoire par les troupes allemandes s’était faite plus rapidement. Grâce à lui et à la manière dont il sut se faire entendre à la cour de Prusse, le parti militaire, qui représentait comme « armements » et préparations à la revanche toute reconstitution de nos armées, de nos arsenaux, de nos finances même, fut tenu en respect. M. de Gontaut-Biron avait gagné l’estime et la confiance de l’empereur Guillaume et de l’impératrice. Les services qu’il put rendre au pays sont considérables. Ses souvenirs, rédigés d’ailleurs sans aucune forfanterie, en donnent une juste idée.
Mais la partie la plus intéressante de ces mémoires est assurément celle où le vicomte de Gontaut-Biron montre comment et dans quel esprit la politique intérieure de la France était suivie à Berlin. Il entra en relations d’affaires avec Bismarck au temps où se décidait l’avenir de la France, où République et Monarchie étaient deux possibilités égales. En dépit de son habileté et de ses ruses diplomatiques, Bismarck ne réussit pas à dissimuler à notre ambassadeur de quel côté allaient ses préférences. Il ne put même, précisément peut-être à cause de l’affirmation trop répétée de sa neutralité et de son indifférence, lui cacher son véritable jeu. Tout ce qui nous a été révélé depuis par les témoignages authentiques et écrits de Bismarck lui-même, M. de Gontaut-Biron l’avait déjà compris et distingué. Ses mémoires apportent ainsi un supplément de preuves à l’histoire des origines allemandes de la troisième République.
M. de Gontaut-Biron était légitimiste. Et c’est un peu pour cette raison que M. Thiers l’avait choisi. Il fallait à la cour de Berlin un grand seigneur. Il fallait que ce grand seigneur n’eût pas la moindre tare révolutionnaire pour être bien accueilli de Guillaume Ier. Thiers avait compris cela. Et c’est pourquoi il avait chargé de ce poste difficile M. de Gontaut-Biron.
Celui-ci ne tarda guère à se rendre compte de la complexité des avis, des opinions et des tendances qu’on montrait au sujet de nos affaires dans le gouvernement de Berlin. Comme état d’esprit, rien n’est plus instructif ni plus curieux.
D’une part Guillaume Ier était profondément conservateur. Son nouveau titre d’empereur avait même à ses yeux quelque chose de révolutionnaire qui lui déplaisait. Par goût et par habitude, plutôt peut-être que par principe, c’était un souverain de la Sainte-Alliance, partisan de la légitimité universelle. Mais ce point de vue restait pour lui à la fois sentimental et théorique. Il se contentait de regarder les révolutionnaires et les républicains comme des hommes avec lesquels il ne concevait pas qu’aucune espèce de fréquentation fût possible. Et c’est pourquoi Thiers avait bien vu qu’il fallait lui dépêcher un Gontaut-Biron. Quant au reste, le vieux roi de Prusse avait au cœur cette haine, cette crainte, cette jalousie des Bourbons, qui sont traditionnelles dans la maison de Brandebourg. Haine, crainte et jalousie bien fondées, car la maison de France était seule capable d’arrêter les ambitions et les progrès de la maison rivale. Guillaume n’était pas le premier roi de Prusse qui fût partagé entre ce sentiment de basse envie et l’idée de la solidarité des trônes. N’est-ce pas déjà la même hésitation entre deux systèmes qui avait déterminé la retraite de Brunswick si tôt après l’invasion ? N’est-ce pas de ce même partage que venaient les frottements de Frédéric-Guillaume II, formant des vœux pour le succès de la Révolution après avoir envoyé une armée contre elle ? Et la jalousie des Hohenzollern ne s’atteste-t-elle pas dans l’imitation constante que fit leur politique de la politique des Capétiens ? Ainsi l’on peut être assuré qu’en dépit de ses répugnances à l’égard du régime républicain comme en dépit de ses traditions légitimistes, l’empereur Guillaume n’eût rien fait pour la restauration monarchique en France, quand même la volonté de son chancelier n’eût pas été vigilante et formelle sur ce point.
D’ailleurs, l’état d’esprit de Bismarck n’était peut-être pas moins compliqué que celui de son maître, mais il avait l’avantage d’être singulièrement conscient. Éclairé par l’idée de l’intérêt national, Bismarck avait peu de chances de se tromper.
Lui non plus n’était pas ami des révolutionnaires. Lui non plus n’était pas sans méfiance au sujet de nos républicains. C’est qu’il avait plusieurs raisons d’être prudent. D’abord il se souvenait du mouvement de 1848 et de la traînée de poudre partie de Paris pour soulever l’Europe. Il était encore incertain, à cette date, que l’exemple d’une République en France dût être mauvais en entraînant l’opinion et en exposant les États à la contagion rouge, ou qu’il dût être salutaire en servant d’épouvantail et de monstre capable de dégoûter pour longtemps les peuples du régime républicain. Bismarck, occupé à la construction d’une Allemagne nouvelle, redoutait tout élément d’agitation et de trouble. Le socialisme naissant, la puissante organisation de l’Internationale trouvant un point d’appui et des moyens de propagande dans une France démocratique, c’était, pour l’Empire à peine constitué, un danger dont l’éventualité valait d’être prise en considération. Le fait est que Bismarck réfléchit plusieurs mois avant d’adopter une attitude, dont il ne devait plus varier par la suite, au sujet de la question constitutionnelle en France.
D’ailleurs, il ne faut pas oublier qu’au lendemain de la guerre nous étions les débiteurs de l’Allemagne. Les cinq milliards n’étaient pas payés. Bismarck ne tenait pas à voir gaspiller et compromettre son gage. Il était, dans une certaine mesure, intéressé à une bonne gestion du patrimoine français. Si l’on joint à cette circonstance que les radicaux, les amis de Gambetta, gardaient encore leur réputation de parti de la guerre à outrance, et même jouaient de l’idée de revanche, — cette « guitare », — et ne reculaient pas devant une surenchère de patriotisme pour gagner les masses électorales, on comprendra la sage méfiance que garda longtemps Bismarck à l’endroit de nos républicains avancés.
Le système auquel, avec une simplicité élégante et une éloquente sagesse, il donna finalement sa préférence, le système qui mettait d’accord ses intérêts, ses désirs et ses craintes, c’était, par une rencontre merveilleuse, le système qui florissait alors en France : celui de la République conservatrice. Bismarck cachait mal à M. de Gontaut-Biron qu’il s’accordait particulièrement bien de ce régime, et que la République des honnêtes gens faisait surtout ses affaires de la Prusse. En effet, une administration sérieuse et probe assurait temporairement la prospérité de la France, et par conséquent garantissait à la Prusse le paiement des milliards de l’indemnité. Quant à l’avenir, Bismarck n’était pas moins tranquille. De la République conservatrice, il n’avait pas à redouter ce qu’il craignait d’une « monarchie en règle », à savoir, selon son expression, « qu’elle rendît la France plus forte ». En politique expérimenté, il jugeait que cette combinaison ne durerait pas, que la République conservatrice, selon un mot célèbre, était une sottise, que la destinée de la République était de tomber aux mains des républicains avancés, qui sont les vrais, les seuls républicains, et que les conservateurs resteraient au pouvoir tout juste le temps de régler les affaires ingrates. Le suffrage de Bismarck allait à la République dissolvante. Bismarck était pour M. Thiers. Il s’intéressait avec vivacité aux succès de M. Thiers. Tout ce qui atteignait M. Thiers atteignait Bismarck lui-même. Le vicomte de Gontaut-Biron rapporte qu’il vit des figures longues, contrariées et irritées à Berlin, le jour où parvint la nouvelle de la démission du 24 mai, après l’offensive des monarchistes à l’Assemblée nationale. Son Journal analyse en ces termes la manière dont Bismarck envisagea cet événement :
Le procès du comte d’Arnim, écrit M. de Gontaut, n’a laissé aucun doute sur les intentions et la politique du prince de Bismarck. Elles ont été développées tout au long dans ses dépêches à l’ambassadeur. Il morigénait brutalement celui-ci de ses tendances monarchiques par rapport à la France, et sa volonté était de tout faire pour maintenir dans le pays le régime républicain comme étant propre à entretenir les divisions dans son sein et à l’empêcher de se relever. Or, M. Thiers était l’homme qui lui convenait pour accomplir ses desseins. Si le prince de Bismarck désirait, en effet, le maintien de la République, il lui aurait déplu, quoi qu’il en ait dit, de la voir tomber dans le radicalisme ; les entreprises et les agitations révolutionnaires lui eussent créé des embarras et eussent réveillé dans son pays même certaines sympathies de nature à entraver son œuvre, peut-être même à encourager certains mouvements de la part des socialistes déjà fort nombreux en Allemagne. Il préférait donc de beaucoup la République conservatrice, c’est-à-dire un état de choses d’apparence fort convenable, mais dissolvant de sa nature, conduisant, selon lui, au résultat cherché, qui était d’affaiblir la France immanquablement, quoique insensiblement, sans crise violente et sans ces effervescences qui traversent la frontière…
Le prince de Bismarck, bien qu’il ne pût concevoir aucune inquiétude sur le maintien de la paix ou sur la fidélité à nos engagements, fut donc très irrité de voir passer le pouvoir en France des mains de M. Thiers dans celles des conservateurs, et nous ne tardâmes pas à en recueillir des preuves nombreuses. Mes amis n’avaient pas l’intuition exacte des conséquences de leur victoire sous ce rapport. Pour dire toute la vérité, moi-même je ne les prévoyais pas au degré où elles se manifestèrent[21].
[21] Mon ambassade en Allemagne, p. 337.
Il n’est que juste d’ajouter que M. de Gontaut-Biron n’avait pas manqué, avant le 24 mai, d’avertir loyalement M. Thiers et M. de Rémusat qu’il désapprouvait leur violation du pacte de Bordeaux, leur politique d’évolution vers la gauche, et que la raison principale de sa désapprobation était — à part même ses convictions monarchiques — la faveur avec laquelle cette politique était considérée à Berlin. Une pareille considération, disait-il, devrait être « un motif déterminant de substituer un autre régime à la République, même conservatrice ». Soyons heureux de pouvoir nous mettre ici sous le patronage de M. de Gontaut-Biron. Beaucoup de personnes pourraient être choquées de voir l’illustre Thiers traité en complice de Bismarck. Il ne s’agit pas de nier le patriotisme de Thiers, pas plus que nous n’avons nié le patriotisme de Gambetta. Thiers reste et restera le « libérateur du territoire » et surtout la Cassandre de l’Empire, le prophète clairvoyant de nos désastres. Mais c’est justement la pire des condamnations pour sa politique de 1872 que Bismarck l’ait regardée comme complémentaire de la sienne, et qu’il ait considéré que la République de Thiers favorisait la sécurité, les intérêts et les ambitions de la Prusse. Nulle intention, nul bon sentiment ne prévalent contre cela.
En prenant possession à la fois de la présidence du conseil et du ministère des affaires étrangères, le duc de Broglie savait bien qu’il allait se heurter à l’hostilité de Bismarck. Dès le 27 mai, il écrivait à M. de Gontaut-Biron :
Au vrai, de quel œil voit-on (à Berlin) une réaction conservatrice en France ? Lequel l’emporte de ces deux sentiments : celui de la solidarité de tous les gouvernements également menacés par l’esprit révolutionnaire, ou bien la crainte que cet heureux événement, en arrachant la France à une anarchie prochaine et certaine, ne lui rende trop de chances de se relever ? Dans la bienveillance qu’on témoignait à M. Thiers, ne se mêlait-il pas quelque calcul machiavélique ? Ne pensait-on pas, sans le dire, peut-être sans se l’avouer à soi-même, que le pouvoir d’un vieillard dominé par de mauvais conseillers ne donnait à la France qu’un repos matériel de quelques jours, nécessaire pour le paiement de notre dette, mais qui serait suivi de nouveaux désastres dont on se réservait de profiter ? En un mot, verra-t-on sans déplaisir la France arrachée à la certitude de sa ruine ?
A ces questions de M. de Broglie, M. de Gontaut-Biron répondit avec une sûreté de jugement que tous les événements ont confirmée et que ne pourra manquer d’admirer l’histoire : « On a vu avec plaisir en Allemagne, écrivait-il au ministre, l’arrêt mis aux progrès du radicalisme par l’avènement du nouveau gouvernement ; mais on veut que la convalescence de la France se prolonge bien longtemps ; on ne désire pas son rétablissement. C’est le sentiment en particulier du prince de Bismarck et son esprit hardi en même temps qu’ingénieux ne négligera pas les occasions de nous empêcher de nous relever[22]. »
[22] Mon ambassade en Allemagne, p. 381.
Il va sans dire que M. de Gontaut-Biron était la dernière personne à qui Bismarck eût songé à s’ouvrir de ses opinions sur les affaires de France. Mis en éveil par son patriotisme autant que par les avis de M. de Broglie, bien placé grâce à la faveur qu’il avait acquise à la cour, pour voir, pour entendre et pour comprendre, notre ambassadeur réussit à percer les intentions du chancelier. Celui-ci fut profondément irrité de se sentir deviné. Il fallait désormais qu’il dissimulât non seulement sa politique et ses manœuvres, mais même ses goûts et ses préférences. M. de Gontaut, qui lui avait toujours été importun, lui devint dès lors insupportable. Le ressentiment de Bismarck s’accrut encore, un peu plus tard, lorsqu’il s’aperçut de l’influence que M. de Gontaut prenait sur les souverains allemands, influence dont les Mémoires de Hohenlohe révèlent toute l’étendue. Ainsi l’on comprend que le chancelier ait poussé ce soupir de soulagement historique que nous rappelions tout à l’heure lorsque, grâce à Gambetta, M. de Saint-Vallier remplaça M. de Gontaut-Biron. C’est la gloire du premier ambassadeur de France à Berlin après la guerre d’avoir mérité la haine de Bismarck.
Quelque temps après les événements de 1873, rassuré du côté du comte de Chambord, le chancelier s’abandonna à faire une demi-confidence, que M. de Gontaut-Biron accueillit d’ailleurs avec la méfiance qu’elle méritait, et qu’il interpréta avec lucidité. Ses Souvenirs rapportent l’incident en des termes que leur modération voulue rend encore plus convaincants :
Deux mois après l’échec de la Monarchie, le prince de Bismarck m’avouait franchement qu’il ne le regrettait pas — « Si nous n’étions pas très sympathiques à l’avènement de M. le comte de Chambord, me dit-il, c’est que nous redoutions l’empire que prendrait sur lui le parti clérical. » Et il se crut obligé d’ajouter : « Et cependant il serait impossible de nous reprocher d’avoir fait la moindre chose contre lui. » Parole qui devait me rendre rêveur. Je ne sais pas si, dans cette circonstance, le prince de Bismarck a essayé de faire quelque chose contre le retour de M. le comte de Chambord ; ce qui ne fait pas l’ombre d’un doute, c’est la persistance de son hostilité contre la Monarchie en France, et ce qui en fait très peu, c’est sa participation aux intrigues de l’opposition contre le gouvernement conservateur à l’époque du 16 mai 1877[23].
[23] Mon ambassade en Allemagne, p. 408, note.
En face de l’hostilité déclarée de Bismarck à l’égard du comte de Chambord, son évidente sympathie pour Thiers forme un contraste frappant. Et M. de Gontaut-Biron réussit là encore à découvrir le jeu de notre grand ennemi.
L’inquiétude du duc de Broglie, en occupant le pouvoir après le 24 mai, était de savoir comment on prendrait à Berlin la victoire des conservateurs, universellement regardée comme le premier pas vers l’établissement de la Monarchie. La vérité, l’inoubliable vérité est qu’elle y fut on ne peut plus mal accueillie. Bismarck et l’empereur Guillaume regrettèrent M. Thiers. C’est pour le système, la méthode et la personne de M. Thiers qu’on s’était prononcé à Berlin. M. Thiers, en effet, répondait de l’ordre. Il n’était pas la Commune et ses convulsions. Il n’était pas Gambetta, ses agitations et son esprit de surenchère guerrière. M. Thiers était le garant que les milliards seraient payés avec exactitude sans que les troupes allemandes eussent à intervenir, — comme on put le craindre après le 18 mars 1871, — pour rétablir l’ordre et comprimer la révolution. La France était considérée comme le gage des cinq milliards ; M. Thiers comme le digne curateur de ce gage. Mais, en même temps, on savait bien que la méthode de Thiers n’était pas celle des Scharnhorst, des Hardenberg et des Stein, celle qui prépara le relèvement et les revanches de la Prusse au dix-neuvième siècle. On avait confiance à Berlin dans la République conservatrice, dans les combinaisons parlementaires de M. Thiers, pour procurer à la France une tranquillité provisoire, mais en même temps pour limiter son essor et arrêter la restauration de sa puissance. Bismarck ne désirait pas que la France fût si vite livrée aux véritables républicains, aux destructeurs et aux pillards. Tel n’était pas son intérêt immédiat. Mais il savait qu’il était dans la nature du régime conforme à ses vœux que les révolutionnaires en prissent la direction juste au moment où les milliards seraient payés, où l’unité allemande serait achevée, où lui-même n’aurait plus à craindre pour l’Allemagne renouvelée la « contagion rouge », au moment enfin où, dotée d’un gouvernement sérieux et fort, la France, avec ses ressources incomparables, eût pu aspirer à reprendre son rang et peut-être son bien.
Non seulement les vœux du chancelier étaient pour M. Thiers, mais encore il mettait à son service, il jetait dans le plateau de la balance l’autorité que lui donnait le corps d’occupation de l’Est et toutes les menaces et moyens de coercition dont dispose un créancier inquiet. M. de Gontaut-Biron saisissait cela, non point brutalement exprimé, mais indiqué clairement, pour qui savait lire et entendre, dans les communications officielles et dans les conversations privées. Le 14 décembre 1872, après un dîner de la cour, notre ambassadeur s’entretint avec Guillaume Ier. Celui-ci le pria « avec un mélange d’intérêt et d’inquiétude » de lui rendre compte des affaires de France. M. de Gontaut-Biron comprit et s’efforça de rassurer le souverain qui, à la fin de l’entretien, content des explications reçues, déclara : « Pour notre part, ici, nous sommes satisfaits de M. Thiers. Impossible d’exécuter ses engagements avec plus de loyauté et d’exactitude ; nous avons donc intérêt à ce qu’il reste au pouvoir. » M. de Gontaut-Biron, pendant ces mois si pénibles, fut dans l’obligation constante de fournir à la cour de Prusse des explications de cette nature. — Que signifie ceci ? lui demandait-on à chaque vote de l’Assemblée, à chaque élection un peu retentissante. Notre ambassadeur écrivait à ce sujet à Thiers lui-même : « Je ne vous dirai pas combien il est dur d’avoir à traiter si souvent de toutes les expiations de cette malheureuse guerre, à rassurer sur notre situation intérieure, à donner des espérances d’ordre et de calme à des ennemis peu généreux mais puissants et très ombrageux. » Et il put entendre Guillaume Ier qui accordait, dans son discours du trône de 1873, satisfecit à l’administration française : « L’espoir que j’exprimais ici l’année dernière de voir se développer la situation intérieure de la France dans le sens de l’apaisement et du progrès économique, n’a pas été déçu. Je fonde là-dessus l’espérance que le moment n’est plus très éloigné, où le règlement complet des questions financières permettra de procéder à l’évacuation complète du territoire français. »
M. de Gontaut-Biron ne fut pas long à comprendre le calcul qui inspirait cette politique à Berlin. Et ce qui est singulièrement à son honneur, c’est qu’il n’hésita pas à informer de sa découverte le chef du gouvernement dont il tenait sa mission et le ministre même dont il dépendait. M. de Gontaut-Biron correspondait fréquemment avec M. de Rémusat et avec M. Thiers. Avec des ménagements et des formules de politesse qui n’excluaient pas la fermeté, il leur indiquait la situation et leur traduisait l’état d’esprit que nous venons d’essayer d’exposer. Ses avertissements témoignent à la fois de sa franchise et de son intelligence. Il se reprocha même à un certain moment de n’avoir pas été assez énergique dans ses conseils. Ses Souvenirs sont plus affirmatifs : « J’avais souvent hésité à dire à M. Thiers et à M. de Rémusat les sentiments que j’apercevais dans les hommes de gouvernement à Berlin. C’est que j’avais peur d’être soupçonné de partialité. Et pourtant je le voyais aujourd’hui. Si j’avais un reproche à me faire, c’était de ne l’avoir pas assez dit. La vérité était, — je l’ai mandé — qu’on redoutait avant tout la révolution, une entente du gouvernement avec la gauche, qu’on se méfiait de la République. Je l’ai déjà constaté ailleurs, ces sentiments-là on les éprouvait alors à Berlin, et on ne s’en cachait pas, car l’indemnité n’était pas acquittée tout entière. Plus tard, on changera de langage et de politique. » Plus tard, en effet, comme on sait, Bismarck n’hésita pas à reconnaître dans ce Gambetta, si longtemps redouté, un allié involontaire, tel que Thiers l’avait été. La politique de Gambetta favorisera en 1877 ses intérêts et ses vues comme celle de Thiers les avait servis en 1872-1873. M. de Gontaut-Biron a très bien compris cela. Il serait trop long d’entrer dans le détail des négociations qu’il conduisit pour la « libération du territoire » et dans lesquelles il remarqua que toute la bonne volonté montrée par le cabinet de Berlin tendait à rendre plus forte la situation de M. Thiers en France et dans l’opinion. Il y a là, sans doute, un chapitre d’histoire trop peu connu. M. de Gontaut-Biron, d’un trait qui pour être léger n’en est pas moins cruel, indique la vanité avec laquelle M. Thiers s’attribua tout le mérite d’une affaire où son habileté eut la moindre part. M. de Gontaut, en toute indépendance, éclaira ici son gouvernement sur le fond des choses. Avec une rude franchise, il communiquait à M. de Rémusat ces observations qui sont capitales : « Je dois ajouter que notre situation intérieure donne plus de confiance à l’Allemagne. Le désir de consolider la situation personnelle de M. Thiers a beaucoup contribué au succès de la négociation pour la libération du territoire. »
D’ailleurs, M. de Gontaut-Biron jugeait M. Thiers en psychologue. Il en fait le portrait suivant, qui ne manque ni de justesse ni d’esprit :
Puisant probablement dans son âge déjà avancé une ardeur très vive de fonder la République avant le temps marqué par le pacte de Bordeaux, penchant vers la gauche dans la crainte de ne pas trouver de la part des conservateurs la complaisance exigée par ses vues personnelles et ambitieuses, ne tenant aucun compte des déclarations pacifiques et conciliantes de M. Dufaure, son ministre, ni de l’adhésion que ce discours avait obtenue dans les rangs de la droite, pour toutes ces causes M. Thiers a rebuté les conservateurs, et ceux-là s’éloignant de lui, il n’a plus trouvé que l’appui de la gauche, c’est-à-dire à un petit nombre d’exceptions près, des républicains de vieille roche, dirigés au fond par Gambetta et pour la forme seulement par lui. Tant qu’il était resté le chef du pouvoir exécutif, il avait appuyé la barre du gouvernail de leur côté ; une fois descendu du pouvoir, il ne gardera plus aucune retenue ; il cessera même ses relations privées avec ses anciens anis conservateurs et se livrera tout à fait aux républicains, à qui il confiera le soin de sa vengeance contre ceux qui l’ont dépossédé de la direction de l’État.
Je l’ai déjà dit : absent de l’Assemblée, à peu près étranger à ses discussions, encore plus étranger à ce qui se passait dans ses coulisses où l’on apprend bien plus la vérité sur les choses et sur les hommes que dans la salle des délibérations, insuffisamment renseigné par mes amis qui, ne voulant voir en moi, par patriotisme, que le diplomate, et non pas le député, se gardaient de distraire mon attention de la situation extérieure, influencé peut-être à Berlin plus que je ne le soupçonnais par la valeur politique qu’on y donnait à M. Thiers et par le désir très vif de voir la direction des affaires entre ses mains, je discernais beaucoup moins bien et les fautes en général et l’attitude du président que je ne l’ai fait plus tard. Cependant, dès ma première entrevue avec lui, quand il m’offrit l’ambassade de Berlin, et pendant tout le temps que j’ai collaboré avec lui et ses amis, non seulement je n’ai pas dissimulé, mais j’ai tenu à constater la différence d’opinions qui nous séparait. MM. Thiers et de Rémusat m’ont accepté ainsi. Je me suis cru le droit d’écrire plusieurs fois à tous les deux… pour leur signaler nos dissentiments, et j’ai fait beaucoup d’efforts pour les ramener vers les conservateurs[24].
[24] Mon ambassade en Allemagne, pp. 231-233.
Vieillard infatué et entêté, Thiers ne convenait pas qu’il pût jamais avoir tort. Il prétendait que sa méthode était la meilleure et qu’il avait toujours agi pour le bien du pays. Il affirmait que sa politique était la seule qui fût vraiment conservatrice et capable de barrer la route aux partis avancés. C’est ainsi que, répondant aux observations et aux avertissements de M. de Gontaut-Biron, il lui écrivait sur ce ton d’assurance, de persiflage et de contentement de soi-même : « Il y a à Paris de vieilles femmes bien connues qui écrivent à Berlin des indignités dont elles ignorent la portée et qu’on a la faiblesse de croire. Soyez convaincu (et vous savez que je vous ai toujours dit les choses telles qu’elles étaient) que M. Gambetta n’est pas plus vraisemblable que M. Ledru-Rollin, à qui personne ne pense plus : il n’y a aucune chance en ce moment que je sois remplacé par lui, fussé-je mort, ce que je ne suis pas ; qu’en tous cas, les prétendus rouges ne veulent plus se servir de leurs fusils qu’on leur a ôtés et qu’ils aiment mieux recourir à leur carte d’électeur, et par ce moyen même ils ne triompheraient pas. Ils auront une minorité plus ou moins forte, et ce sont les légitimistes qui feront cette minorité un peu plus forte si elle le devient. La tranquillité est et restera profonde. »
Prophéties qui devaient être tristement démenties. Ainsi le même homme qui, quelques années plus tôt, indiquait avec tant de vigueur les conséquences nécessaires des fautes de l’Empire, trouvait pour couvrir ses propres fautes les mêmes affirmations et le même « cœur léger » que les ministres de Napoléon III. La triste réplique que fait une pareille lettre à ses admirables discours du Corps législatif !
Le jugement que M. de Gontaut-Biron portait sur M. Thiers a cette sérénité que donnent l’éloignement et le contact de l’étranger, équivalent du recul des années. De Berlin, soustrait à l’esprit de polémique et de parti, uniquement occupé des intérêts français, M. de Gontaut-Biron, mis en éveil et en réaction par l’opinion de Bismarck et de Guillaume Ier, jugea M. Thiers et son système comme les jugera l’histoire, et comme la suite des événements doit les faire juger. La République conservatrice lui apparut comme une erreur, comme la « dernière faute à commettre ». De cette faute les Souvenirs de M. de Gontaut-Biron précisent, pour tous les patriotes réfléchis, l’origine, la nature et l’étendue.
Il y a, dans l’histoire moderne, une situation comparable à celle où se trouva la France après la conclusion du traité de Francfort. La Prusse, au cours des années qui suivirent Iéna, offre l’exemple d’un État passé sous le protectorat du vainqueur. La Prusse battue avait de lourdes contributions de guerre à payer. Elle supportait une occupation militaire écrasante en garantie de sa dette. Mais cela même ne suffisait pas à Napoléon. Il prétendait surveiller la politique de la Prusse, lui choisir ses ministres et ses alliés, empêcher la reconstitution de son armée et de ses forces. Napoléon favorisait les Haugwitz et les Lombard, dont la pusillanimité lui assurait la soumission et dont l’opposition aux réformes militaires servait exactement ses vues. Au contraire, il poursuivait de sa haine les patriotes réformateurs. Il exigeait de Frédéric-Guillaume III le renvoi de Stein et même proscrivait de Prusse le ministre de la résistance. Autant que son œuvre, cette persécution a désigné Stein, précurseur du soulèvement national de 1813, à la reconnaissance des Allemands, tandis que la préférence que leur accorda l’ennemi de leur patrie a couvert de honte Haugwitz et Lombard. Les historiens de l’Allemagne contemporaine ne parlent d’eux qu’avec mépris. Car l’approbation de l’étranger reste comme une tache ineffaçable sur la mémoire des hommes d’État. Elle atteste invariablement qu’ils ont mal servi leur pays. Or, cette significative faveur du conquérant, les chefs républicains l’ont trouvée en France après la guerre. Placée par la défaite dans les conditions où Napoléon avait mis la Prusse, la France revécut la même histoire. Au jugement des plus modérés, il apparaît aujourd’hui que Thiers et Gambetta y ont joué le rôle des Lombard et des Haugwitz prussiens. Mais, par contre, quelle investiture, quel crédit reçoit la Monarchie française de la haine réfléchie et tenace de notre plus grand adversaire !
Ce n’est ni par plaisir de nuire, ni par une rancune impossible contre les hommes d’une génération disparue, ni pour flatter je ne sais quelles passions des partis défunts, que nous avons fait ressortir de tant de documents et de témoignages le déshonneur qu’ils jettent sur les fondateurs de la République. Nous n’avons pas mis de système dans ces pages. Les faits y parlent tout seuls. Le peuple français a cru longtemps devoir de la reconnaissance à des hommes que leurs idées et leur politique, et non leur volonté, exposèrent à servir mieux l’étranger que leur propre patrie. Les peuples se trompent souvent sur leurs destinées et sur leur intérêt véritable. C’est une de ces erreurs-là que la France a commise en saluant dans le régime républicain un régime national. Nous savons aujourd’hui que la République est un legs du protectorat bismarckien. Nous le savons de science certaine. A le dire, à le démontrer, on n’injurie pas les hommes : on tire de l’histoire une leçon[25].
[25] On trouvera à l’[appendice III] quelques pages de ses Mémoires où Bismarck apprécie l’activité diplomatique de M. de Gontaut-Biron à Berlin.
LES
Idées napoléoniennes
ET L’UNITÉ ALLEMANDE
Empereur et révolutionnaire, c’est trop d’un !
Proudhon.
I
NAPOLÉON III ET LE DROIT DES PEUPLES.
La morne figure de Napoléon III n’est pas de celles qui font naître la sympathie, moins encore l’enthousiasme. Les catastrophes mêmes où il a entraîné tout un peuple, et dont les effets pèsent toujours sur nous et sur l’Europe, n’ont pu créer la légende de ce morose César. Seules, ses années de jeunesse, ses aventures de prétendant, ont quelque chose de hardi et de volontaire qui ne déplaît pas à l’imagination. Entre les biographes de l’empereur, M. André Lebey aura choisi la meilleure part en se faisant l’historien des « trois coups d’État de Louis-Napoléon Bonaparte ». De Strasbourg à Boulogne, à travers les conspirations et les intrigues, une ambition se dessine, tout un système prend corps, l’idéologie épouse le roman. Il arrive qu’en lisant le récit de ces tentatives folles et prématurées on oublie le fléau napoléonien. Mais il ne tarde jamais à se rappeler au souvenir. Dans l’histoire de ce jeune prétendant qui risqua deux grosses parties et réussit brillamment la troisième, on voit l’origine des erreurs et des fautes dont le futur souverain fera porter le poids à la patrie. Entre un soulèvement militaire et une tentative de débarquement, il se grise des funestes doctrines qu’il appliquera avec entêtement lorsqu’il sera sur le trône. Ce prétendant tenait avec la même énergie aux deux lots qu’il avait trouvés dans l’héritage de son oncle : la couronne impériale et les idées napoléoniennes, c’est-à-dire révolutionnaires. Deux calamités à la fois pour la France : comme disait Proudhon, c’est trop d’une !
L’idée capitale du règne de Napoléon III, celle qui le caractérise, celle qui a amené tous les désastres dont les conséquences accablent aujourd’hui la France, ont changé ses destinées et assombrissent son avenir, c’est le principe des nationalités. Qu’un rêveur, d’ailleurs à demi étranger, que l’héritier du testament de Sainte-Hélène, qu’un jeune homme, formé en Allemagne et en Suisse et frotté de carbonarisme, ait pu consacrer son influence et ses forces à ce principe, rien que de naturel. Or tel fut, toute la courbe de son histoire le montre, l’éternel, l’unique moteur de la vie et de la politique de Napoléon III. Après Sadowa, après Sedan même, après l’unité italienne et l’unité allemande faites contre nous, après l’effondrement de son trône, il s’acharnera encore à défendre et à glorifier ce principe. Mais que tout un peuple ait adopté cette idée de suicide et de ruine, c’est ce que l’on comprendrait peut-être mal sans l’opiniâtreté que mit Napoléon III à la défendre durant la mauvaise fortune avant de l’appliquer, une fois monté au pouvoir, et sans le soin qu’il prit, dès sa jeunesse, de marquer les points de contact et de ressemblance qu’il y avait entre sa doctrine et la doctrine démocratique et révolutionnaire.
M. André Lebey insiste avec raison sur la « préparation » des coups d’État de Louis-Napoléon. Il analyse la propagande à laquelle le prétendant lui-même, de sa propre plume, se livra de tout temps en faveur de ses idées. Il montre enfin le secours qu’apportèrent à cette propagande pendant la monarchie de Juillet la littérature et les arts, et comment Louis-Napoléon sut employer ces puissants auxiliaires.
Préparer l’esprit public à ses coups d’État, faire la philosophie de l’Empire, ce fut la besogne la plus importante que le prétendant crut devoir accomplir en attendant de faire l’Empire lui-même. Acquitté après l’échauffourée de Strasbourg, il recommence par ses écrits et ses manifestes à « préparer » l’affaire de Boulogne. Emprisonné après cette affaire, il n’en continue pas moins d’écrire des brochures et des livres qui feront connaître ses idées. C’est lui qui baptisait son temps de prison « mes années de l’Université de Ham ». Conquérir le pouvoir étant le but de sa vie, il ne faisait pas de différence entre l’action directe et la propagande des idées. Sa doctrine, son ambition, son activité, ne se séparaient pas.
Sa méthode fut excellente. M. André Lebey dit avec raison qu’elle peut être appelée le modèle des méthodes. Secondé par Persigny, Louis-Napoléon avait adopté le vrai moyen de parvenir. Le malheur est qu’il le mit au service des idées les plus contraires à l’intérêt national. Mais telle est la force d’une propagande pareille à celle qu’il avait conçue et qu’il mit à exécution, que ces idées mêmes aidèrent l’Empire à trouver son chemin dans l’opinion et ouvrirent l’accès du pouvoir à l’héritier de Bonaparte.
Le numéro unique de cette fameuse Revue de l’Occident où Persigny, — qui n’était encore que Fialin et méditait de devenir « le Loyola de l’Empire », — voulait fixer la doctrine napoléonienne, portait déjà pour épigraphe le mot du premier empereur : « J’ai dessouillé la Révolution, ennobli les peuples et raffermi les rois. » Et Fialin commentait ainsi cette parole célèbre : « A nous l’idée napoléonienne ! En cette impériale idée résidait la tradition tant cherchée du dix-huitième siècle, la vraie loi du monde moderne et tout le symbole des nationalités occidentales… Le temps est venu d’annoncer par toute la terre européenne cet évangile impérial qui n’a point encore d’apostolat. Le temps est venu de relever le vieux drapeau de l’empereur… »
Ainsi Louis-Napoléon et son confident avaient recueilli comme un précieux héritage l’esprit révolutionnaire du testament de Sainte-Hélène. L’un et l’autre acceptaient et comprenaient l’idéal cosmopolite qui avait inspiré l’œuvre de Napoléon Ier comme celle de la Révolution. Cet idéal, les proclamations que Louis-Napoléon avait préparées pour l’affaire de Strasbourg l’expriment nettement déjà. Elles annoncent tout le programme du second Empire. Louis-Napoléon disait dans sa première « proclamation au peuple français », en imitant, non sans feu ni sans adresse, le style des bulletins de la Grande Armée :
« Français, que le souvenir du grand homme qui fit tant pour la gloire et la prospérité de la patrie vous ranime ! Confiant dans la sainteté de ma cause, je me présente à vous le testament de l’empereur Napoléon d’une main, l’épée d’Austerlitz de l’autre. Lorsqu’à Rome le peuple vit les dépouilles ensanglantées de César, il renversa ses hypocrites oppresseurs. Français, Napoléon fut plus grand que César : il est l’emblème de la civilisation au dix-neuvième siècle.
« Fidèle aux maximes de l’empereur, je ne connais d’intérêts que les vôtres, d’autre gloire que celle d’être utile à la France et à l’humanité…
« J’ai voué mon existence à l’accomplissement d’une grande mission. Du rocher de Sainte-Hélène un regard du soleil mourant a passé sur mon âme ; je saurai garder ce feu sacré ; je saurai vaincre ou mourir pour la cause des peuples. »
Et dans sa proclamation à l’armée, il répétait encore : « Soldats français, quels que soient vos antécédents, venez tous vous ranger sous le drapeau tricolore régénéré : il est l’emblème de nos intérêts et de notre gloire. La patrie divisée, la liberté trahie, l’humanité souffrante, la gloire en deuil, comptent sur vous. Vous serez à la hauteur des destinées qui vous attendent. »
Après l’échec de Strasbourg et son acquittement, Louis-Napoléon, en attendant de reprendre l’épée, reprend la plume. C’est alors qu’étant à Londres, il écrit les Idées napoléoniennes. On y trouve déjà l’unité italienne annoncée : « Le nom si beau d’Italie, mort depuis tant de siècles, rendu (par Napoléon Ier) à des provinces détachées, renferme en lui seul tout un avenir d’indépendance. » Le prétendant explique le vrai sens de l’œuvre napoléonienne détruite par les traités de 1815, et qui était de ressusciter les nationalités européennes par les idées révolutionnaires. Sans Waterloo, l’humanité eût été satisfaite, car la Providence n’a pu vouloir qu’une nation ne fût heureuse qu’aux dépens des autres et qu’il n’y eût en Europe que des vainqueurs et des vaincus et non les membres réconciliés d’une même et grande famille ». Singulière persistance de la chimère ! Trente ans plus tard, Napoléon III tiendra le même langage dans cette circulaire où, après Sadowa, il affirmait que ce serait une politique mesquine que de s’opposer par crainte ou par jalousie à ce que l’Allemagne réalisât son unité, comme la France, avant elle, avait fait la sienne. Et la conclusion des Idées napoléoniennes était celle-ci : « Que les mânes de l’empereur reposent en paix ! Sa mémoire grandit tous les jours. Chaque vague qui se brise sur le rocher de Sainte-Hélène apporte, avec un souffle d’Europe, un hommage à sa mémoire, un regret à ses cendres, et l’écho de Longwood répète sur son cercueil : Les peuples libres travaillent à refaire ton ouvrage. »
C’est ainsi que Louis-Napoléon préludait au débarquement de Boulogne. Un précieux chapitre du livre de M. Lebey montre que ces écrits, où se précisaient déjà les théories du futur règne, n’étaient pas mal vus par l’étranger ; les chancelleries surveillaient le neveu de l’empereur. Elles trouvèrent à un certain moment qu’il pourrait assez bien servir leurs desseins. Il est très probable, quoique les documents ne soient pas des plus explicites, que l’affaire de Boulogne trouva au moins des encouragements en Russie et en Angleterre. C’était le temps où l’Angleterre défiait la France, où presque toute l’Europe nous était hostile. M. Lebey cite ce passage d’Elias Regnault dans son Histoire de huit ans : « Ce n’est pas assurément que le ministre anglais ou l’ambassadeur moscovite crussent sérieusement à une restauration napoléonienne ; mais une descente improvisée pouvait distraire les esprits de la grave question d’Orient, détourner les colères de Louis-Philippe et affaiblir son gouvernement par de nouvelles inquiétudes. Louis Bonaparte, sans s’en douter, servait d’instrument à des roueries diplomatiques, et les hommes d’État dont il croyait avoir l’appui ne l’attiraient à eux que pour le pousser en avant, comme la sentinelle perdue de la coalition. » A cette citation d’un contemporain, M. André Lebey ajoute cet excellent et vigoureux commentaire, qui ne laisse pas de surprendre d’ailleurs, et de faire plaisir, partant d’un écrivain bonapartiste : « Dans ce cas, Louis-Napoléon aurait préludé au rôle que devaient lui faire jouer en Europe Cavour et Bismarck : la théorie des nationalités unissait les trois hommes, mais Cavour et Bismarck ne la comprenaient que pour leur propre pays, et avec d’autant plus de force et de netteté. » Chacun s’étonnera qu’on puisse être encore bonapartiste quand on voit aussi clairement, quand on dit aussi bien que l’Empire, au détriment de la France, n’a profité qu’à l’étranger. Ce devait être la destinée du troisième Napoléon de « servir d’instrument à des roueries diplomatiques ». Singulière prophétie : après Boulogne, le prisonnier de Ham avait écrit au charbon sur les murs de sa chambre : « La cause napoléonienne est la cause des intérêts du peuple ; elle est européenne ; tôt ou tard elle triomphera. » Elle a triomphé, en effet, pour l’avantage de quelques peuples européens.
La fin du livre de M. Lebey montre comment le réveil des souvenirs napoléoniens, — entretenus par les livres de Thiers, par les poèmes de Victor Hugo, par les chansons de Béranger, par les lithographies de Raffet et de Charlet, par l’initiative même du gouvernement de Louis-Philippe, soucieux d’opérer la réconciliation nationale et ramenant aux Invalides les cendres du héros, — favorisa la propagande des idées de Louis Bonaparte. Un homme avait été clairvoyant. Chose extraordinaire, cet homme était Lamartine. Quand il s’était agi de voter un crédit pour élever le tombeau de Napoléon Ier, il avait averti la Chambre. Prenez garde, disait-il. Ne croyez pas que « cet ébranlement des imaginations du peuple, que ces spectacles prolongés et attendrissants, ces récits, ces publications populaires, n’ont aucun danger pour l’avenir de la monarchie. — J’ai peur que cette énigme n’ait un jour son mot. Je ne suis pas sans inquiétude sur cette divinisation d’un homme… Sur sa tombe, il faudrait graver ces trois mots : A Napoléon seul, afin qu’ils indiquent à la France et à l’Europe que si cette généreuse nation sait honorer ses grands hommes, elle sait les séparer même de leur race et de ceux qui les menaceraient en leur nom, et qu’en élevant ce monument, elle ne veut susciter de cette cendre ni la guerre, ni des prétendants, ni même des imitateurs. »
Lamartine voyait juste. Les écrivains romantiques, les orateurs, les publicistes libéraux, servirent, contre la France, la cause de Napoléon III, qui était la cause de la Révolution. Même quand ces libéraux se seront faits ses ennemis par haine de l’Empire autoritaire, ils ne pourront s’empêcher d’applaudir le « serviteur de la cause des peuples », l’artisan de l’unité italienne et de l’unité allemande.
Il reste, — et c’est la moralité machiavélique du livre de M. André Lebey, — que Louis-Napoléon a su utiliser ces éléments-là pour son succès. Et sa méthode fut en effet la bonne. Louis-Napoléon et ses amis de la première heure comprirent que le commencement de leur tâche était de propager leurs idées et de préparer les esprits. « Napoléon III, écrit M. Lebey, a réussi en se montrant avec intelligence, en appuyant ses pas en avant d’actes et d’écrits, en se servant des uns et des autres avec une obstination où bien peu eussent persévéré, car il a été l’explorateur de sa route, tantôt son ingénieur, tantôt son ouvrier, puis son conquérant. » Cela est fort bien dit. Telle est la vraie méthode par laquelle réussissent des entreprises de cette nature. Mais il faudra éternellement regretter que celle qui a mis Napoléon III sur le trône ait causé à la France d’irréparables dommages. L’avènement de ce prétendant devait être le triomphe de la cause des peuples, l’occasion des succès italiens et germaniques, l’origine des diminutions françaises. Ainsi l’intelligence, l’activité, l’enthousiasme, la volonté de réussir entrèrent au service de toutes les puissances de l’erreur et du mal. Il fallut pour le malheur de la patrie que, de nouveau, l’ambition d’un Bonaparte conspirât avec les circonstances et avec les illusions de son siècle. Je ne crois pas qu’on puisse toucher à une seule page de l’histoire du second Empire — même à ses préludes et dans la formation de ses principes politiques — sans avoir le droit d’exprimer, au nom de la France, cette exécration.
II
L’EMPIRE LIBÉRAL ET LE PRINCIPE DES NATIONALITÉS.
Avant que son idéologie lui coûtât le trône, les services qu’elle rendit à Napoléon III furent considérables. Les principes de l’Empire constituèrent sa garantie contre une opposition vraiment dangereuse. Ce serait une histoire à écrire que celle des ralliements qui se firent depuis le lendemain du coup d’État jusqu’à la veille même de la catastrophe. Elle montrerait que les idées y eurent plus de part que l’intérêt. C’est qu’à droite comme à gauche, le système impérial offrait des satisfactions. Pour les conservateurs sans doctrine, l’Empire représentait les principes d’ordre et d’autorité ; quant aux libéraux et aux démocrates, ils devaient, bon gré mal gré, lui donner leur approbation lorsqu’ils le voyaient appliquer les parties communes du programme napoléonien et du programme révolutionnaire. L’opposition de gauche sous la Restauration et sous la Monarchie de juillet avait surtout vécu d’un prétendu nationalisme. La haine des traités de 1815 était son alpha et son oméga. Que devint-elle lorsque le prince-président, en prenant le pouvoir, annula le principal article de ces traités, où avait signé l’Europe entière, et qui proclamait pour Napoléon et ses descendants l’exclusion éternelle du trône de France ? Et que demeura-t-il de cette opposition le jour où Napoléon III lui-même déclara que les traités de 1815 n’existaient plus ? C’est ainsi qu’Émile de Girardin fut amené à servir l’Empire. C’est ainsi que les Havin et les Guéroult, qui soutenaient la cause de l’unité italienne, durent s’incliner devant Napoléon, qui était un partisan bien plus sérieux qu’eux-mêmes de l’Italie une, puisqu’il faisait la guerre pour la réaliser. Ainsi, pour la politique intérieure, l’Empire se reposait sur la confiance de ces éléments de droite qui sont contents au prix de l’ordre matériel. Par sa politique extérieure, il comblait les vœux des éléments de gauche. Il eût pu se maintenir longtemps par ce jeu de bascule, si le propre des idées de gauche n’était justement d’entraîner à leur perte les gouvernements qui s’y abandonnent. C’est l’idée révolutionnaire du droit des peuples, c’est le principe des nationalités qui ont tué l’Empire et ont, avec lui, entraîné la France dans son désastre. Or il ne faut jamais oublier que Napoléon III fut approuvé dans son œuvre européenne, dont le moins qu’on puisse dire est qu’elle toucha à l’absurde, par la presque totalité de l’opinion démocratique.
M. Émile Ollivier reste le témoin de cet accord des républicains et des Bonaparte contre les intérêts les plus évidents de la nation française. Aujourd’hui qu’il écrit l’histoire qu’il a faite, M. Émile Ollivier accuse plus haut que jamais cette identité de vues et ne craint pas, malgré les dures leçons de l’expérience, de justifier par la communauté des aspirations un ralliement qui lui a coûté si cher. Un homme actif et ambitieux ne court dans l’opposition qu’une carrière monotone et stérile, s’il n’est soutenu par le culte de ses idées. M. Émile Ollivier se départit d’une intransigeance qui n’avait plus de raison d’être, le jour où la bonne foi l’obligea de reconnaître qu’en somme il voulait les mêmes choses que Napoléon III. Ce n’est donc pas à M. Émile Ollivier, c’est au régime impérial, que ce ralliement fameux fait reproche.
De ce ralliement, M. Ollivier a donné le vrai sens et montré la préparation dans les dix tomes de son grand plaidoyer pour l’Empire libéral. S’il a dans cette histoire démontré une chose, c’est que l’Empire réalisa la conjonction de toutes sortes d’hommes étrangers à l’idée de l’intérêt national. Quel est le titre du premier volume de cette histoire ? Le principe des nationalités. C’est ce principe, en effet, qui domina la vie politique et la pensée de M. Ollivier, comme il gouverna le règne de Napoléon III lui-même. C’est dans ce principe qu’il faut voir l’origine de l’Empire libéral. C’est par ce principe que l’Empire libéral encourt toutes les responsabilités de 1870 au même titre et au même degré que l’Empire autoritaire.
Inconcevable puissance d’une idée contre laquelle tout proteste : la raison et l’histoire autant que l’intérêt français. Après Sedan, Napoléon III ne s’y était pas encore soustrait, nous le verrons tout à l’heure. M. Émile Ollivier qui, dans sa patrie déchue, dans une Europe transformée et sans équilibre, assiste aux désastreux effets, — désastreux pour la France, pour l’ordre, pour la civilisation universelle, — de sa chimère préférée, n’est pas encore revenu du charme sous lequel fut tenue la jeunesse de son temps. Le dixième tome de son histoire apologétique en est la preuve. M. Ollivier y relate quelques-uns des faits qui furent décisifs pour l’avenir de la France : Mentana, le renversement de l’opinion allemande en faveur de la Prusse, enfin les discussions du Corps législatif sur la loi militaire et sur la politique extérieure de l’Empire. Il y avait, dans ce pénible mais instructif récit, bien des occasions pour M. Émile Ollivier de reconnaître ses erreurs, d’abjurer, instruit par l’expérience, un libéralisme funeste, et de donner l’exemple de l’indépendance d’esprit et du courage intellectuel en proclamant que les idées qu’il avait servies constituaient autant d’outrages à la vérité politique, autant d’atteintes à la chose française.
Il y a quelques traces de résipiscence, il faut le dire, dans le volume de M. Ollivier. En deux circonstances, il exprime brièvement le regret de s’être opposé aux projets du maréchal Niel sur la réforme militaire. Il écrit à un endroit : « Une certaine école professe un profond mépris pour la vieille culotte de peau. Moi-même, cédant à ce préjugé, j’ai dit autrefois que c’est une calamité. » Et, cinquante pages plus loin, après avoir reproduit en partie une de ses harangues : « Il y a des erreurs dans ce discours. Ainsi je me prononce contre les grands commandements, qu’il eût fallu seulement mieux constituer ; contre l’excellente constitution d’un corps d’élite, modèle et ressource suprême ; je méconnais la valeur des vieux soldats, ce nerf de l’armée ;… je manifeste de nouveau cette confiance, illusion de mon désir pacifique, qu’il dépendait de notre modération d’éviter la guerre avec l’Allemagne, et, par conséquent, au lieu de trouver qu’on ne s’arme pas assez, je crains qu’on ne s’arme trop. Du moins, je n’ai pas poussé l’aveuglement pacifique jusqu’à me prononcer contre les armées permanentes et à méconnaître les services qu’elles ont rendus à la société. »
Tel est le seul mea culpa auquel consente M. Émile Ollivier. Le reste de son livre affirme ses erreurs de jadis. Bien mieux, il n’en a même pas conscience ; il en tire vanité. Il expose la thèse des nationalités comme quelque chose qui fait honneur à une politique. On est confondu par la manière dont, en 1905 encore, un homme qui eut tant de part aux événements de 1870, parle de cette unité allemande qui s’éleva sur nos ruines. A la « légèreté » spécifique de M. Émile Ollivier se joint ici l’esprit d’aveuglement et d’irréalité qui caractérise les hommes d’État et la politique de gauche. Ainsi M. Émile Ollivier rapporte qu’en 1867, il fit en Allemagne un voyage au cours duquel il s’informa de l’état de l’opinion allemande. Il en revint avec « la conviction que l’Allemagne, malgré des dissentiments réels, se réunirait tout entière contre nous en armes, dès que nous ferions mine de nous mêler de ses affaires intérieures dans l’intérêt d’une solution quelconque[26] : au contraire, si nous renoncions à tout agrandissement, bien des années s’écouleraient encore avant que le roi Guillaume et Bismarck eussent franchi la ligne du Rhin. » Cet au contraire, rapproché des événements connus, des intentions avouées de la Prusse, de la politique, maintenant dévoilée, du prince de Bismarck, constitue une erreur historique de première grandeur après avoir été un diagnostic de dixième ordre. De même, M. Ollivier réédite une lettre écrite le 16 avril 1868 sur la situation politique de l’Europe : « Je vous admire, y disait-il à sa correspondante, de croire que dans la série essoufflée et mal enchaînée des expédients qui se déroulent devant nous, il y ait un plan et une conception quelconque. » Comment l’excuser d’avoir méconnu et de méconnaître encore qu’il y avait en Prusse, au moment où il écrivait ces lignes mieux faites pour l’oubli, un roi et un ministre qui savaient ce qu’ils voulaient et qui l’obtinrent grâce à M. Ollivier et à Napoléon III, à l’Empire et au principe des nationalités ?
[26] Cependant c’est M. Ollivier lui-même qui relate des déclarations que Dalwigk, ministre de Hesse-Cassel, faisait « en toute occasion » à notre représentant M. d’Astorg : « Plus la France attendra, plus elle trouvera organisée la force prussienne qui ne l’est pas encore du tout dans le Sud. Comme Allemand, je ne prononcerais pas ce mot de guerre. Mais si j’étais la France, je la ferais le plus tôt possible, car la Prusse considère chaque jour davantage la France en état d’infériorité sous le rapport militaire, et plus on attendra, moins la Prusse aura tort. La France consentira-t-elle à perdre tout le prestige de sa puissance, prestige dont elle a été si jalouse jusqu’ici et qui l’a placée à la tête des nations ? Une guerre entre la Prusse et elle est inévitable. Assurément, comme Allemand, je ne la souhaite pas ; comme Hessois, je suis prêt. Si la France est prête, et que, cherchant un prétexte pour rompre avec la cour de Berlin, elle considère que l’entrée de la Hesse entière dans la confédération du Nord est de nature à provoquer cette rupture, je suis disposé à servir ses desseins, et dès demain je proclame l’entrée du Grand-Duché. Sinon je résiste encore. Il est impossible que la France reste plus longtemps spectatrice muette du développement menaçant que la Prusse prend chaque jour ; les assurances de modération que Bismarck donne volontiers ne sont que des mensonges perfides ; la guerre seule peut mettre un terme à cet état de choses. Aujourd’hui elle peut se faire à d’heureuses conditions pour la France ; plus tard, je crains qu’il ne soit trop tard. » Telles étaient les bonnes volontés qui s’offraient à nous en Allemagne jusqu’après Sadowa. Mais M. Ollivier ajoute, avec sécheresse et satisfaction, que M. d’Astorg, représentant du gouvernement impérial, « ne répondit à ces excitations que par le silence ». (Empire libéral, tome X, p. 49.)
C’est ce qui apparaît lorsqu’on lit à la clarté des choses irréparables le chapitre de ce livre qui est intitulé : Thiers et Ollivier sur les nationalités. M. Ollivier n’a pas craint d’y insérer un discours dirigé contre Thiers qui — c’est son meilleur, peut-être son seul titre de gloire — vit constamment clair et juste, durant le second Empire, dans les événements du dehors, et qui en décrivait la suite fatale comme le fait accompli nous la montre à nous-mêmes. Il importe de reproduire cette page. C’est un monument. Le bon sens, d’accord avec le patriotisme, et représenté par Thiers, s’y oppose avec une netteté presque tragique à l’idéalisme exaspéré, à la conception chimérique du droit des peuples et de la fraternité universelle que défendait M. Émile Olivier :
Thiers m’interrompit au milieu de mes développements en criant : « Et l’intérêt de la France ! Montrez-nous donc l’intérêt de la France dans tout cela ! » Je repris : « M. Thiers me dit : Montrez-nous donc l’intérêt de la France ! (Voix nombreuses : Oui ! Oui !) Je vais lui répondre : le caractère particulier de notre nation, ce qui constitue sa supériorité, c’est qu’elle a toujours mis son ambition, non dans la satisfaction matérielle du territoire agrandi, mais dans la satisfaction morale des idées répandues. (A la gauche de l’orateur : Très bien ! Très bien !) — Thiers, se levant : Où la mettez-vous donc, l’histoire de France ? Il faut déchirer notre histoire entière. Nous sommes ici tantôt Italiens, tantôt Allemands ; nous ne sommes jamais Français. (Très bien ! très bien ! Applaudissements.) Soyons Français ! (Nouveaux applaudissements.) — Émile Ollivier : Je vais vous le dire. — Thiers : Laissez-moi ajouter un mot. Je vous demande pardon de mon émotion ; mais enfin si en Allemagne on était Français, si en Italie on était Français, je comprendrais que nous allassions prendre fait et cause pour les Allemands et les Italiens ; mais comme en Allemagne on est Allemand et qu’on est Italien en Italie, il faut en France être Français. (Applaudissements et bravos répétés.)
Sans me laisser émouvoir par ces interruptions presque frénétiques, je repris tranquillement : « … Vous me demandez où est l’histoire de France ? L’Assemblée constituante a été la plus imposante des assemblées politiques ; dans son sein ont apparu des hommes de génie dont les paroles retentissent encore dans l’âme du pays. Quelle a été sa première affirmation ? Vous l’avez dit vous-même en parlant un jour des libertés nécessaires, cela a été non de déclarer les droits de la France, mais les droits de l’humanité ; non de vouloir l’affranchissement de la France, mais de vouloir l’affranchissement de tous les peuples. (Rumeurs diverses en face et à droite de l’orateur. — Vives approbations sur plusieurs bancs à gauche.) Cela a été de placer l’intérêt de la France non dans une grandeur égoïste, mais bien dans la grandeur de tous et dans la défense de la justice éternelle. (Mêmes mouvements dans les mêmes parties de la salle.) Il y a eu une seconde Assemblée constituante, et cette seconde Assemblée a retrouvé la pensée héroïque et désintéressée de la France, et elle a dit à l’unanimité : Pacte fraternel avec l’Allemagne, pacte fraternel avec l’Italie… De l’histoire qui date de la Révolution française doit venir notre inspiration, et nous devons retenir la volonté, la passion d’identifier les droits et la grandeur de la France avec les droits et la grandeur du genre humain. (Rumeurs.)… Pour moi la véritable tradition de la France, conforme à son véritable intérêt, consiste, à faciliter, à seconder les aspirations des peuples vers l’indépendance et l’unité, et non à les contrarier, à les arrêter dans ce mouvement, et si aujourd’hui en Italie et en Prusse il y a un sentiment de colère contre la France… (murmures et réclamations sur plusieurs bancs) c’est précisément parce que vous présentez à ces deux pays une France jalouse, mesquine, inquiète… (nouveaux murmures) et non une France confiante, généreuse et libérale. » (Approbations sur quelques bancs à gauche.)
On le voit, la gauche, toute la gauche approuvait M. Émile Ollivier. Que l’État français puisse et doive suivre une politique « héroïque », une politique « désintéressée », c’est en effet une idée de gauche, l’idée qu’exprimait Edgar Quinet dans une image fameuse quand il invoquait « la France, Christ des nations ». Et c’est aussi l’idée dont Napoléon III se fit le serviteur.
Guéroult, Jules Favre, la soutenaient avec les mêmes arguments et la même chaleur. A l’encontre des suggestions du bon sens apportées par Thiers, ils affirmaient que c’était une franche, une complète observation de la politique des nationalités qui sauverait la France. M. Ollivier cite encore avec éloges ces fragments d’un discours de Guéroult :
… L’Allemagne est un grand pays qui pourrait bien prendre au sérieux son unité et qu’il ne faut pas froisser. Mais dans le discours de la Couronne, et plus encore dans les commentaires de M. Thiers, il est bien entendu que l’on fait des réserves, que l’on est en disposition et en volonté de ne laisser l’Unité allemande aller que jusqu’où il nous conviendra. (Un membre : On a raison.) Eh bien, quant à moi, je n’aime pas ces paroles vagues qui n’engagent pas ceux qui les profèrent et qui blessent ceux qui les écoutent. (Thiers : Cela ne pourrait blesser que les Prussiens !) Croyez-vous qu’il soit agréable aux Allemands de s’entendre dire que l’Unité peut être une bonne chose, mais que la France verra jusqu’à quel point elle pourra leur permettre de la constituer ? Ou ceci est une menace, et c’est impolitique, ou c’est une fanfaronnade, et ce n’est pas digne de nous. Deux grandes nations se sont constituées à nos portes, deux groupes homogènes par la géographie, par la langue, par les traditions, par le génie. Quelle est pour nous la vraie politique, la seule politique raisonnable ? C’est de nous allier avec ces deux nations, de leur tendre la main, de ne pas voir avec jalousie, avec aigreur, avec méfiance, la grandeur des autres ; c’est de sentir que nous sommes assez grands nous-mêmes pour n’avoir rien à redouter de la puissance d’autrui.
« Guéroult, ajoute M. Émile Ollivier, eut le beau succès d’obliger Thiers à jeter le masque pacifique sous lequel il cachait ses arrière-pensées belliqueuses. » On va voir que la réponse de Thiers était la raison même :
J’ai toujours cru, ajouta Guéroult, qu’il est impossible de ne pas tenir compte, dans les transformations de l’Europe, des volontés des nations intéressées, et je ne crois pas que M. Thiers, eût-il été aux affaires, eût réussi à empêcher l’Unité italienne et l’Unité allemande. (Thiers : Si, Monsieur.) — Qu’il me permette de lui dire que cette prétention de se mettre en travers de la volonté de toute une nation est au-dessus des forces de sa politique (Thiers : Elle n’est pas au-dessus de l’armée française. — Mouvement.)
Quant à Jules Favre, il n’était pas moins net. Il déclarait le 4 juillet 1868 :
S’opposer aux desseins et aux destinées de l’Allemagne, ce serait une folie coupable, ce serait mettre contre nous toute la race germanique ; nous ne pouvons songer à une pareille politique. J’ai protesté énergiquement contre les procédés de M. de Bismarck, mais ce qu’il y a de certain, c’est que l’œuvre se constitue et se consolide (Émile Ollivier : C’est cela !) et qu’y toucher serait une ingérence tant qu’elle n’est pas menaçante pour notre nationalité et notre honneur. Au lieu de semer des divisions en Allemagne, nous devons partout y prêcher la pacification, non seulement en ce qui touche la Confédération du Nord, mais en ce qui touche la Confédération du Sud, car nous n’avons aucun intérêt à ce que les rivalités se continuent entre les deux parties de l’Allemagne. En conséquence, s’insurger contre les faits accomplis, y rencontrer des souvenirs de ressentiment, des prétextes de défiance et de haine, c’est une erreur capitale qui fait peser sur la nation un malaise funeste qu’il faut à tout prix dissiper. (Très bien, à gauche.)
Telles étaient les « profondes observations », comme les appelle M. Émile Ollivier, de Jules Favre et de Guéroult. Ainsi, à l’exception de Thiers, chez qui l’intelligence politique et le sens positif triomphaient des principes libéraux, toute la gauche continuait à plaider pour l’unité allemande comme elle avait plaidé pour l’unité italienne. Non seulement elle ne reprochait pas au gouvernement impérial sa criminelle neutralité dans la guerre de 1866, mais elle pesait sur Napoléon, elle en appelait à sa fidélité au principe des nationalités pour que la France recommençât au delà du Rhin ce qu’elle avait déjà imprudemment fait et laissé faire au delà des Alpes. Et quand Napoléon III, à l’instigation de l’impératrice, avertie par l’intérêt dynastique et inquiète pour le trône de son fils, essayait de réagir, tentait des retours timides et maladroits à la politique traditionnelle de notre pays, c’est alors que l’opposition criait à l’imprudence et à l’erreur. La seule excuse, la seule apparence d’excuse qu’on puisse invoquer eu faveur de Napoléon III, ce sont les hommes de gauche qui la fournissent. Leurs récriminations, leur grandiloquence, leurs appels aux principes, enfin leur esprit de chimère, tout cela était fraternel à Napoléon III, tout cela trouvait un écho dans son cœur. Il ne suivait les conseils des sages, des politiques, que la mort dans l’âme. C’est pourquoi il les suivit trop tard, avec mollesse et inutilement. Les rares choses raisonnables qu’il ait faites lui laissèrent des remords, car elles contrariaient les leçons du testament de Sainte-Hélène, elles séparaient l’empereur de la Révolution, elles le privaient de l’estime des libéraux, des démocrates et des agitateurs du monde entier. Et c’est à cette estime-là qu’il tenait par-dessus tout. On peut dire que l’homme qui se réjouit le plus de l’avènement de l’Empire libéral, avant même M. Ollivier, ce fut Napoléon III. Le césarisme libéral et révolutionnaire était au plus profond de ses vœux.
Napoléon III est certainement mort dans la persuasion où M. Ollivier reste toujours, que les désastres de 1870 sont venus de ce qu’il n’avait pas assez écouté Havin, Guéroult et Jules Favre. Nous avons essuyé des revers sans exemple, des milliers de Français sont tombés sur les champs de bataille, l’ennemi a ravagé notre territoire, nous avons perdu deux provinces et payé une indemnité sans précédent, un adversaire tout-puissant nous menace aujourd’hui : et tout cela est venu en châtiment d’erreurs éclatantes, dont on suit la trace dans l’histoire, dont les hommes clairvoyants annonçaient l’issue fatale. Aucune de ces leçons n’a prévalu contre cette illusion enracinée, contre cette sorte de foi religieuse et irrationnelle qu’inspirent les idées de la Révolution. Des hommes ont cru, d’autres croient encore, contre l’évidence, que tous nos désastres eussent été évités par une observation franche, loyale, intégrale du principe des nationalités. On croit et on enseigne qu’en donnant Rome à la maison de Savoie, en plus de Venise et des Deux-Siciles, qu’en invitant la Prusse à faire l’unité complète après l’avoir laissé battre l’Autriche et les États du Sud par une neutralité inexpiable, et dont les suites ont fait verser dix fois plus de sang français qu’une opportune intervention, on croit et on enseigne que par ces désintéressements sublimes nous échappions à la défaite et à la spoliation. Cela se trouve entre les lignes des papiers de Napoléon, en toutes lettres dans les historiens républicains[27], et M. Ollivier réconcilie sur ce point l’Empire et la République lorsqu’il écrit : « Si Moustier se fût levé, et nous eût répondu ces simples mots : — Nous entendons respecter dans l’avenir comme nous l’avons respectée dans le passé la liberté de l’Allemagne — c’eût été l’effet d’un coup de soleil sur la glace : tout eût fondu ; les équivoques se dissipaient ; la confiance renaissait ; il y avait partout un immense soupir de soulagement, et Bismarck eût-il persisté dans des desseins belliqueux, il eût suscité en Allemagne un mouvement d’opposition bien plus irrésistible que celui dont il avait eu tant de peine à triompher en 1866. »
[27] Voir les Appendices [II] et [III].
Autant de métaphores, autant d’atteintes à l’évidence même. Pourtant M. Ollivier termine son volume par ce conseil de sagesse : Et nunc erudimini. Mais l’idéalisme révolutionnaire est incorrigible. Rien, pas même l’infortune, ne l’enseigne jamais. A ce titre, la persistance des illusions de M. Émile Ollivier vaudra de rester comme un exemple historique.
III
LES ILLUSIONS DE NAPOLÉON III APRÈS SEDAN.
Un de ces documents confirmatifs, comme les derniers temps en ont tant produit, est venu entre les mains du directeur de la revue allemande Nord und Sud, qui l’a publié dans l’été de 1906. Ce sont des lettres adressées par Napoléon III, durant les quelques années qui séparèrent sa déchéance de sa mort, à une femme d’une grande intelligence et d’un dévouement éprouvé pour sa personne, la comtesse de Mercy-Argenteau. Les détails de fait apportés par cette correspondance, à d’autres égards singulière, ne sont pas nouveaux. On savait que l’empereur déchu n’avait pas perdu l’espoir de remonter sur le trône et que, malgré le désastre et la maladie, il avait retrouvé en exil cette humeur aventureuse et ce goût des entreprises risquées qui avaient poussé le prétendant sur le chemin de Strasbourg et de Boulogne. On a déjà donné plusieurs fois dans la presse des récits de ces plans qui se formaient à Chislehurst pour restaurer l’Empire. Cette correspondance nouvelle fait savoir que la comtesse de Mercy-Argenteau, Française de naissance (elle était la petite-fille de Mme Tallien) mais Autrichienne par son mariage, — son mari, il est vrai, se fit naturaliser plus tard, — avait mis ses relations et son activité au service de la cause bonapartiste et fut plusieurs fois chargée de missions importantes. C’est elle qui remit à l’empereur Guillaume une lettre que Napoléon III lui avait confiée en la priant « de porter, comme la colombe, un message de paix ».
Les tentatives faites par Napoléon III auprès de Guillaume Ier et de Bismarck n’aboutirent d’ailleurs pas. Ce qu’il est intéressant de retenir, c’est l’état d’esprit dont elles témoignent chez le souverain détrôné. Il s’était expliqué à son ambassadrice de ses idées sur les événements et du caractère de la mission dont il la chargeait. Une longue lettre, entre autres, datée du 4 février 1871, est significative. Elle montre à quel point le sens pratique, le jugement politique, manquaient à Napoléon III, avec quelle force, malgré la leçon des événements, subsistait en lui l’esprit de chimère.
Après avoir tout perdu, et la France avec lui, dans une défaite qui était le résultat d’une longue série d’erreurs et de fautes, ce « rêveur couronné », ainsi qu’on l’a si bien nommé, ne renonçait pourtant pas à ses rêveries. Le cosmopolitisme et l’humanitarisme, qui avaient inspiré toute sa politique des nationalités, l’aveuglaient encore après des coups si rudes. Il est peut-être le seul des Français dont l’idéal de fraternité européenne ait, à ce moment-là, résisté au démenti que lui infligea la politique prussienne. Plus entêté dans l’illusion que Jules Simon et Victor Hugo eux-mêmes, il se refusait à voir et à comprendre les intentions et la méthode de Bismarck.
Rothan, ce diplomate clairvoyant et ce juste historien, définit bien les mobiles de la funeste politique de Napoléon III quand il écrit : « Napoléon III poursuivait le rêve d’une fédération des peuples, croyant que l’Europe, satisfaite et subjuguée par sa modération et sa sagesse, ne contesterait plus sa suprématie. Il se berçait de l’illusion qu’en face de la solidarité croissante des intérêts économiques, les contestations internationales se régleraient par voie d’arbitrages et que, par de sages compromis conciliant les droits des souverains avec les légitimes aspirations des peuples, on arriverait à la pacification générale. »
Tel était, en effet, le rêve de Napoléon III. Et, pas plus que le coup de tonnerre de Sadowa, la foudre de Sedan ne l’en avait pu tirer. Battu, détrôné, prisonnier de ses ennemis, il continuait de nourrir dans son cœur la religion du droit des peuples. Il se persuadait que le rôle magnifique de protecteur de toutes les nationalités était destiné à passer, de ses mains à celles du nouvel empereur, celui d’Allemagne. Et cette perspective le consolait presque de ses malheurs. L’idée qu’un monarque fût fait pour travailler dans l’intérêt de son peuple était si loin de sa pensée qu’il se figurait naturellement que Guillaume Ier allait profiter de sa victoire pour inaugurer une politique généreuse et libérale, et non une politique d’intérêt. Voici d’ailleurs ce qu’il écrivait de Wilhelmshœhe à la comtesse de Mercy-Argenteau :
« L’état de la France est déplorable, et je ne vois pas d’où peut venir le salut si l’empereur d’Allemagne ne fait pas preuve de cet esprit chevaleresque que tout le monde lui reconnaît. Aujourd’hui que nous sommes complètement vaincus, les intérêts de l’Allemagne se confondent avec les nôtres. Rétablir l’ordre, comprimer l’esprit révolutionnaire, faire renaître la prospérité qui seule peut permettre de payer les frais de la guerre et assurer la paix, tels sont les résultats qu’on doit désirer dans les deux pays.
« Si j’étais à la place de l’empereur et que l’Assemblée eût accepté la paix, j’exigerais que le peuple fût consulté pour établir un gouvernement assez fort pour remplir les engagements contractés. Si, au contraire, l’Assemblée repoussait la paix, j’entrerais à Paris à la tête de mon armée ; j’en chasserais les démagogues qui ont usurpé le pouvoir ; je déclarerais ne traiter qu’avec le gouvernement légitime ; je proposerais à ce gouvernement une paix moins onéreuse que celle offerte à l’Assemblée et une alliance basée sur une appréciation équitable des intérêts des deux pays. Resterait à savoir quelles seraient les conditions de cette paix et de cette alliance. Elles ne sont pas faciles à deviner, mais si les deux parties étaient d’accord sur le but, on s’entendrait sans doute sur une solution favorable, car il y a des compensations à donner quand on est, comme le roi de Prusse, l’arbitre de l’Europe.
« Toutes ces idées ont été, à peu près, je crois, développées au comte de Bismarck, et son esprit élevé a dû les comprendre, mais les événements déjouent les projets et forcent même les grands hommes d’État à se courber sous le joug mesquin de la nécessité. Rien ne manque à la gloire de l’empereur et roi, si ce n’est de faire une grande paix, et j’entends par ces mots une paix qui, au lieu de laisser comme trace de son passage la ruine, le désespoir et l’anarchie, fasse reconnaître la grandeur de son caractère et la profondeur de ses vues politiques. »
Il va sans dire que ces considérations sentimentales n’eurent aucune prise sur Guillaume Ier et sur Bismarck et que la mission de Mme de Mercy-Argenteau échoua complètement. Loin d’être aux yeux de Bismarck « un joug mesquin », la nécessité servait de régulateur à sa politique. Mais Napoléon III était incapable d’entrer dans les conceptions bismarckiennes. Il continuait, après Sedan, d’être dupe autant qu’à Biarritz. Comme le prouve une autre lettre, adressée toujours à la même correspondante et datée du 2 mars 1871, il se refusait à croire que l’intention de l’Allemagne nouvelle, cette Allemagne dont il avait encouragé, favorisé l’unification, fût de voir « le travail de la France arrêté pour bien des années et trente-huit millions d’hommes livrés à l’anarchie ». Il ne comprenait pas que l’empereur et roi ne s’appliquât pas au bonheur de la France autant qu’à la prospérité de l’Allemagne ; qu’il voulût fonder la puissance de l’une sur l’abaissement de l’autre, et qu’il ne préférât pas obtenir par une « grande politique », c’est-à-dire par une politique désintéressée, « une gloire plus grande que celle qu’il acquerrait par la possession de Metz et de Strasbourg ».
Il existe à ces lettres qui achèvent si curieusement la physionomie de Napoléon III, un complément qui n’est pas moins éloquent qu’elles-mêmes. C’est une rarissime brochure, publiée à Bruxelles à la fin de 1870 sous ce titre : Des relations de la France avec l’Allemagne sous Napoléon III. Elle est signée par le marquis de Gricourt, sénateur de l’Empire, après avoir été un des premiers amis de Louis-Napoléon Bonaparte, un des complices de l’échauffourée de Strasbourg. Le fidèle Gricourt ne servit ici que de prête-nom, car il est établi que la brochure fut écrite par l’empereur lui-même. C’est une apologie et une défense de sa politique, et l’on y voit cette même persistance de l’illusion, ce même acharnement dans la chimère que nous venons de trouver dans les lettres à la comtesse de Mercy-Argenteau. Même naïveté, même inintelligence des faits, même surprise devant les événements, et même dépit de l’utopiste incorrigible devant la méchanceté des hommes, découverte pour la première fois.
Il y a, dans cette brochure, des aveux d’une simplicité prodigieuse, qui en font un acte d’accusation plutôt qu’un plaidoyer. C’est ainsi que Napoléon III explique sa neutralité dans cette guerre de Danemark par laquelle la Prusse annonça ses conquêtes et sa grandeur, et qui commença notre décadence en nous aliénant définitivement l’Angleterre, aux côtés de laquelle l’empereur avait refusé d’intervenir : « L’empereur, dit la brochure, après avoir proclamé très haut le principe des nationalités, pouvait-il tenir sur les bords de l’Elbe une autre conduite que celle qu’il avait suivie sur les bords de l’Adige ? Il était d’ailleurs bien loin de supposer que la guerre, dont le but avoué était de soustraire des Allemands à la domination danoise, devait avoir pour résultat de mettre des Danois sous la domination allemande. » Et de même, à sa non moins grande surprise, la fondation de l’unité allemande eut pour premier effet de courber des Français sous le joug prussien.
La faute de 1864, Napoléon III l’avait aggravée en 1866 en la recommençant. Il se vante, dans la brochure Gricourt, d’être resté neutre, cette fois encore, avec préméditation. Il cite cette lettre, lettre officielle et insérée au Moniteur, qu’il adressa à Drouin de Lhuys le 11 juin 1866, lorsque le conflit austro-allemand apparut inévitable, et où il indique clairement que pour lui la France passait après l’Italie : « En face de ces éventualités, quelle est l’attitude qui convient à la France ? Devons-nous manifester notre déplaisir parce que l’Allemagne trouve les traités de 1815 impuissants à satisfaire ses tendances nationales ?… Dans la lutte qui est sur le point d’éclater, nous n’avons que deux intérêts : la conservation de l’équilibre européen et le maintien de l’œuvre que nous avons contribué à édifier en Italie. » Il rappelle qu’après la défaite de l’Autriche et des États allemands du Sud, une partie de l’opinion française se retourna contre lui. « Afin de répondre à ces attaques », ajoute-t-il, « l’empereur entreprit de prouver que ce n’était pas par faiblesse, mais par conviction, qu’il avait facilité en Europe la reconstitution des grandes nations, et il mit ses idées et ses actes sous l’invocation du grand homme qui, du haut de son rocher, avait dicté pour ses successeurs de si magnifiques paroles. » Et en effet, le 14 février 1867, à l’ouverture de la session législative, il avait cité ces paroles du testament de Sainte-Hélène comme la maxime mère de toute sa politique : « Une de nos grandes pensées a été l’agglomération, la concentration des mêmes peuples géographiques qu’ont dissous, morcelés, la politique et les révolutions. »
Le vaincu de Sedan ne craignait même pas, dans cette brochure, de rappeler qu’après Sadowa encore il s’était réjoui de voir l’unité germanique en marche. Il rappelait qu’il avait observé dans la guerre de 1866 une neutralité qui reste inexplicable si l’on ne se souvient que Napoléon III était le champion du droit des peuples. Enfin il se faisait gloire d’avoir écrit la circulaire La Valette dont nous avons déjà parlé, et où il s’applaudissait des événements qui venaient, en quelques semaines, de transformer l’Allemagne, et de faire une redoutable puissance de ce qui était, la veille encore, division et anarchie.
« La politique, ajoutait Napoléon III, doit s’élever au-dessus des préjugés étroits et mesquins d’un autre âge. L’empereur ne croit pas que la grandeur d’un pays dépende de l’affaiblissement des peuples qui l’entourent et ne voit de véritable équilibre que dans les vœux satisfaits des nations de l’Europe[28]. En cela il obéit à des convictions anciennes et aux traditions de sa race. Napoléon Ier avait prévu les changements qui s’opèrent aujourd’hui sur le continent européen. Il avait déposé le germe des nationalités nouvelles dans la péninsule en créant le royaume d’Italie ; en Allemagne, en faisant disparaître deux cent cinquante-trois États indépendants. »
[28] A cette théorie, en apparence généreuse, Proudhon objectait avec raison : Qui peut se flatter de jamais satisfaire ces vœux ? En posant le principe, vous rendez les nationalités insatiables. Toutes élèveront tour à tour leurs prétentions. Il n’y aura plus de tranquillité pour l’Europe ni pour le monde. Et Proudhon prophétisait que le principe des nationalités, prétendu humanitaire, ferait couler des torrents de sang en Pologne et dans les Balkans. (Voir sa brochure Si les traités de 1815 ont cessé d’exister, réponse au discours impérial d’Auxerre.)
Ainsi le « droit des peuples », dont la conception hantait déjà le prétendant de Strasbourg et de Boulogne, après avoir été la grande pensée de son règne, survivait à toutes les catastrophes. Le testament de Wilhelmshœhe répète le testament de Sainte-Hélène. Les deux Napoléons, dans l’exil et dans la défaite, cherchaient leur excuse et leur gloire dans leur fidélité aux principes révolutionnaires. L’oncle et le neveu, Napoléon le grand et Napoléon le petit, après avoir laissé la France meurtrie, envahie, diminuée, vantaient pourtant leur œuvre qui n’avait consisté qu’à « ennoblir les peuples, à dessouiller la Révolution et à raffermir les rois », — les rois des puissances rivales. Programme qui s’est malheureusement réalisé à la lettre ! C’est ainsi que se révèle, des origines jusqu’à la chute, des coups d’État jusqu’à l’abdication, l’unité de caractère des plus mauvais chefs qu’ait jamais eus la France. Le système napoléonien souffre toutes les appellations. On peut le nommer libéral, révolutionnaire, cosmopolite, humanitaire, idéaliste. L’Europe, — la vraie Europe, celle de l’équilibre et de l’ordre, — proteste qu’il n’a jamais été européen. Ses principes et ses conséquences funestes montrent assez qu’il n’eut rien de français.