INTRODUCTION
Organisation générale du parti protestant. Les assemblées politiques. Les assemblées ecclésiastiques. Celles-ci maintiennent l’unité du parti. Importance du consistoire.
Plan de ce mémoire.
Sources.
On a déjà étudié la situation sociale des protestants avant et après l’édit de Nantes. M. Paul de Felice publie un ouvrage dans lequel il nous renseigne sur leur culte, la vie de leurs pasteurs, le fonctionnement de leurs assemblées et leur pédagogie[1]. Mais l’inconvénient de ce livre est de s’étendre sur un plan trop vaste. L’évolution du parti protestant n’y est pas nettement marquée, faute de précision, et le mot «autrefois» remplace trop souvent la date exacte que l’on souhaiterait.
En outre, comment se comportait le gouvernement communal dans les villes huguenotes? Quels étaient les rapports des réformés avec les catholiques? Est-il juste de dire que les protestants formaient un État dans l’État? On pourra élucider ces questions lorsqu’un certain nombre de monographies auront fait bien connaître l’organisation du parti réformé dans les différentes provinces de France. C’est dans l’espoir de contribuer à ce résultat que l’on s’est proposé d’étudier ici la situation sociale et religieuse des calvinistes dans le colloque de Nîmes.
Organisation générale du parti.—En 1594, les protestants, réunis à Sainte-Foy, réorganisaient leur parti comme il l’était avant l’avènement de Henri IV. Le règlement politique qu’ils adoptèrent les mettait peut-être à part du reste des Français, mais on n’avait pas alors ce patriotisme dont la dernière forme apparut sous la Révolution, et le reste des Français voulait massacrer, brûler ou pour le moins convertir les protestants. En outre, depuis l’avènement de Henri IV, cinq années s’étaient écoulées sans que les huguenots pussent rien obtenir de leur ancien chef que des promesses, d’ailleurs vagues[2]. Ils commençaient à se détromper sur son compte: tant qu’il fut roi de Navarre et héritier présomptif, il réclama avec eux la liberté du culte[3]; mais, devenu roi de France, il lui parut que les idées conservatrices étaient les bonnes et les protestants des rebelles; il voulait «vivre en réalité, jouir enfin, et se reposer[4]». Aussi ne se soucia-t-il plus de brouiller ses affaires avec le pape et de s’aliéner la majorité catholique de ses sujets. Les huguenots s’en aperçurent et crurent bon de se réorganiser: c’est alors qu’ils adoptèrent le fameux règlement de Sainte-Foy qui fut revisé à Saumur (1595) et à Loudun (1596).
Ils se divisaient en neuf provinces dont chacune avait: 1o un conseil provincial permanent de cinq ou sept membres; 2o une assemblée composée de trois députés par colloque qui se tenait une fois l’an. En outre une assemblée générale, composée de deux députés pour chaque province, plus un pour La Rochelle, devait s’occuper des affaires générales du parti[5].
A côté de ces assemblées politiques, ils conservaient leur ancien système d’assemblées ecclésiastiques. La France était divisée en Provinces qui se composaient d’un certain nombre d’églises dressées[6], gouvernées chacune par une assemblée élue nommée Consistoire et desservie par un ou plusieurs pasteurs. Dans chaque province, les églises se groupaient en Colloques; et, dans chacun de ces colloques, une assemblée, composée des députés de toutes les églises et nommée pareillement Colloque, jugeait en premier appel les causes déjà examinées par les consistoires et réglait les différends des églises entre elles. On pouvait appeler des décisions du colloque au Synode provincial formé des députés de tous les consistoires de la province. Et enfin, en dernier ressort, on recourait au Synode national composé par les députés des synodes provinciaux de France.
Toutes ces assemblées ecclésiastiques devaient faire appliquer la Discipline, et les assemblées politiques avaient à diriger la conduite politique du parti. Il semble au premier abord que celles-ci soient plus intéressantes que les premières. Mais, au point de vue un peu spécial de cette étude, cela n’est pas exact.
Je souhaiterais, en effet, de montrer l’état intime du parti. Comment vivaient les huguenots d’une ville comme Nîmes, par exemple? Quels étaient leurs rapports avec les autorités, à une époque où la loi ne fixait pas nettement leurs droits ni leurs devoirs? Comment se comportaient-ils à l’égard des catholiques?
Nous verrons que les protestants s’étaient organisés en république: dans chaque petite localité il y avait un consistoire qui gouvernait les habitants et, par suite, la ville quand les huguenots y étaient en majorité et pouvaient y élire des consuls de leur religion. Le laboureur de Saint-Gilles[7] ou de Calvisson[8] entendait peut-être parler des grandes négociations engagées par l’assemblée générale avec le roi en vue d’obtenir un édit qui réglerait sa situation, mais il s’intéressait davantage à l’élection de son consistoire, à la maladie de son pasteur, ou au moyen de ne pas payer sa «quotisation pour l’entretenement de l’église[9]».
Et il faudrait précisément savoir si le laboureur respecte le consistoire et paye sa taxe. Car s’il n’est pas attaché à ce consistoire, s’il ne craint pas son autorité, toutes les autres assemblées qui reposent sur celle-là vont se trouver «en l’air», séparées de la nation, impopulaires, et s’il ne paye pas, le parti va se trouver privé d’argent et de vie.
C’est le consistoire, avec les assemblées ecclésiastiques placées au-dessus de lui, qui forme, si je peux dire, le cadre du parti. La décadence ou l’accroissement de son influence sera le signe de la puissance ou de la faiblesse des protestants. Si le «fidèle» respecte la Discipline rigoureuse, qui soumet ses moindres actes au contrôle du consistoire, les assemblées politiques pourront alors faire leurs conditions au roi, certaines d’avoir derrière elles un peuple enrégimenté et tout prêt à les soutenir. Elles simplifient l’existence du parti en obtenant pour lui des conditions meilleures, mais les consistoires assurent sa vie.
Remarquons maintenant que leur pouvoir sur les fidèles pourrait donner aux consistoires une importance funeste à l’unité du parti, si les colloques et les synodes n’étaient pas là pour leur rappeler qu’ils ne sont que des membres du grand corps protestant, et les mettre en communication les uns avec les autres. Leur initiative, en effet, n’est pas nulle, mais toujours soumise au contrôle des assemblées supérieures, et aucune de leurs décisions n’a de valeur absolue, puisqu’on peut toujours en faire appel au colloque, puis au synode.
Cette parfaite subordination des assemblées les unes aux autres donne aux protestants une cohésion, une unité qui font la force de leur parti, à condition que le contact de la minorité dirigeante des assemblées avec la foule des fidèles soit maintenu, c’est-à-dire que l’autorité du consistoire sur le peuple soit absolue.
Plan.—Les deux premiers chapitres seront consacrés à étudier les ministres et le fonctionnement du consistoire. M. Paul de Felice a déjà traité cette question, d’une manière générale, dans ses deux volumes sur les Pasteurs et les Assemblées ecclésiastiques, aussi me contenterai-je de rapporter des détails nouveaux et propres à faire connaître l’état intérieur du parti à Nîmes.
Pour exister, pasteurs et assemblées ont besoin d’argent. Il faut en obtenir des fidèles: le consistoire lève des impôts (Chapitre III). S’il devient impopulaire, s’il n’est pas respecté, si son influence sur les fidèles diminue, ceux-ci commenceront par ne pas payer leurs taxes, et les assemblées ne pourront plus avoir lieu, les pasteurs ne pourront plus vivre: ce sera la fin du parti[10].
Mais au contraire, le consistoire possède une autorité dont nous n’avons pas idée (Chapitre IV). Il fait respecter et applique rigoureusement la Discipline, recueil de décisions des synodes qui lui donne le droit de contrôler tous les actes de la vie de ses administrés. Un homme, par exemple, rapporte-t-il que M. X. a juré dans sa boutique, le consistoire informe aussitôt[11]. On voit quelle puissance peut lui donner une telle inquisition.
Cette autorité ne le met cependant pas en lutte avec les pouvoirs politiques. Les consuls et les magistrats protestants qui gouvernent la ville de Nîmes subissent son influence directe, et même prennent ses ordres. Ainsi le consistoire possède une autorité politique effective à côté de son autorité morale (Chapitre V).
Voici donc les protestants parfaitement organisés et disciplinés. Au-dessus des fidèles et les gouvernant, le consistoire, dont l’autorité et l’influence familières sont considérables, et qui se trouve rigoureusement subordonné au colloque et au synode. Maintenant quels sont les rapports de cette petite société protestante, ainsi constituée, avec les catholiques? Elle les opprime, car elle est la plus forte, de même que les catholiques le sont presque partout ailleurs. L’exercice du culte romain est autant que possible empêché; les papistes eux-mêmes sont écartés des emplois publics et soumis à toute une série de mesures vexatoires que prend contre eux la municipalité de Nîmes (Chapitre VI). Mais ils ne renoncent pas à la lutte et, entre prêtres et pasteurs, se livre une guerre de sermons, de pamphlets, d’influences, dont le but est de provoquer des conversions (Chapitre VII).
Il ressort de tout cela que les huguenots de Nîmes, à qui leur nombre assurait la prépondérance, vivaient tranquillement en république, sous leurs consuls et leurs magistrats dirigés eux-mêmes par le consistoire. Ils ne souhaitaient nullement qu’un nouvel édit vînt changer quelque chose à leur état. Aussi, lorsqu’il fut question de l’édit de Nantes, bien loin de seconder les négociations de l’assemblée générale, ils montrèrent une mauvaise volonté que celle-ci, plus tard, leur reprocha. Leurs intérêts, en effet, se trouvaient opposés à ceux des réformés de presque tout le reste de la France: à Nîmes et dans son colloque, c’étaient les catholiques qui souhaitaient l’édit de Nantes pour replacer leur religion au premier rang, tandis que les protestants s’efforçaient d’en empêcher les effets, comme l’exigeait l’intérêt particulier de leur petit État.
Sources.—J’ai tiré la plus grande partie de ce mémoire des registres de délibérations du consistoire de Nîmes, conservés aux archives de ce consistoire[12], où j’ai pu travailler en 1899 et 1900 grâce à l’obligeance de M. le pasteur Fabre. Ces registres renferment tous les renseignements sur la vie privée des protestants.
Les actes des synodes provinciaux de 1596 à 1609 se trouvent aussi dans ces mêmes archives[13]: il en existe une copie faite par M. le pasteur Auzière à la Bibliothèque de la Société de l’histoire du protestantisme français. Cette copie est préparée pour l’impression et il est dommage qu’elle ne soit pas publiée. J’en ai collationné sur le registre original une certaine partie dont on trouvera des extraits dans les pièces justificatives. Je n’y ai point relevé d’erreurs, ce qui n’a rien d’étonnant puisque M. Auzière, pour en avoir copié plusieurs registres in-folio, possédait mieux que personne cette difficile écriture.
Enfin, le consistoire de Nîmes renfermait une pleine armoire de documents non classés, que j’ai dépouillés, et où j’ai vu beaucoup de pièces concernant le duc de Rohan, mais fort peu intéressant mon sujet.
Aux archives départementales du Gard, j’ai trouvé plusieurs cahiers de remontrances des catholiques ou des protestants sur l’application de l’édit de Nantes; j’ai parcouru aussi un certain nombre de registres de notaires[14] qui m’ont fourni de bons renseignements sur l’état des personnes.
Les archives communales de Nîmes renferment un registre des délibérations consulaires qui va de 1599 à 1604. Le précédent est malheureusement perdu.
Celles d’Aigues-Mortes se trouvaient en 1899 dans de fort belles armoires, mais dans un grand désordre.
Dans la série TT des Archives nationales, j’ai eu sous les yeux tout ce qui intéressait le colloque de Nîmes, et les actes des États de Languedoc (H1 74810 1109).
A la Bibliothèque nationale, j’ai dépouillé notamment les lettres du duc de Ventadour (franç. 3225, 3337, 3550, 3562, 3575, 3586, 3589) et du connétable Henri de Montmorency (franç. 3549, 3550, 3559, 3561, 3570, 16061), les actes des assemblées (Brienne 208, 209, 219, 221; franç. 15814, 15815, 15816), et un certain nombre d’autres manuscrits, notamment, les franç. 20870, Dupuy 62, 63, etc.
Enfin, la Bibliothèque de la Société de l’histoire du protestantisme m’a fourni la copie Auzière dont j’ai parlé; des inventaires manuscrits d’archives protestantes, communales ou particulières, de Bas-Languedoc, faits par M. Teissier; et des analyses des dires par écrit avec pièces et notes à l’appui de Peiremales, l’un des commissaires députés par Louis XIV pour exécuter l’édit de Nantes, qui ont pour auteur le même M. Teissier. L’original s’en trouve aux archives de la Cour d’appel de Nîmes (9e division, no 50): je n’en ai tiré que peu de choses[15].
LES PROTESTANTS A NÎMES
I
LES PASTEURS
Leurs fonctions.
Leur entretien: Contrats d’engagement. Gages en espèces. Gages en nature. Avantages matériels. Pauvreté. Pension de retraite. «Assistance» des veuves et des orphelins.
Petit nombre des pasteurs. Difficulté d’acquérir un pasteur «perpétuel». Dissensions entre les églises à ce sujet.
Les «proposants». Contrats d’engagement. Leurs études. Leurs prérogatives. Leur entretien. Exemples: Jean Terond, Mardochée Suffren.
Conclusion: De l’influence des pasteurs.
Chaque église du colloque de Nîmes[16] avait à sa tête un consistoire et un ou plusieurs pasteurs. Il est nécessaire de bien connaître les pouvoirs et les droits de cette assemblée et de ces ministres pour se rendre compte de l’influence qu’ils pouvaient exercer sur le peuple.
Étudions en premier lieu les pasteurs.
Tout d’abord, qu’avaient-ils à faire? Je ne m’étendrai pas longtemps sur ce point, car les obligations du ministère sont réglées par la Discipline[17] et, étant officielles, elles se trouvent les mêmes dans le colloque de Nîmes qu’ailleurs. En outre, M. P. de Felice les a étudiées[18].
Les ministres avaient comme fonction principale la prédication. Ils devaient exposer un livre entier de la Bible, et non, comme aujourd’hui, en développer un passage[19].
Encore fallait-il qu’ils fussent fort circonspects et qu’ils se gardassent d’alléguer des passages d’Origène «et autre faulx docteurs», car ils prêchaient devant un public averti, et les fidèles ne manquaient pas de se plaindre au consistoire si le pasteur avait à leur avis erré sur des points de doctrine[20]. C’est ainsi qu’un marchand, le sieur Péladan, reprochait au ministre Venturin d’avoir dit en chaire «que le feu d’enfer estoyt ung feu qui consume tout, ung feu consumant[21]». Ce fait témoigne de la forte instruction théologique que le peuple avait alors; il nous aide à comprendre comment les controverses scolastiques, insupportables pour nous, auxquelles se livraient en public pasteurs et prêtres, pouvaient déterminer des conversions[22].
A Nîmes il y avait un service religieux complet tous les jours[23], c’est-à-dire prêche et prières publiques. Le dimanche, en 1600, on prêchait à 5 heures et à 8 heures du matin; puis les «après-dynées», on faisait encore deux prêches: l’un au petit-temple et l’autre à l’audience présidiale[24], ce qui scandalisait fort les catholiques[25]. Et trois pasteurs seulement se partageaient tous ces sermons[26].
Outre ces prédications, les ministres devaient faire le catéchisme aux enfants et aux grandes personnes[27], et ne pas négliger les visites aux pauvres. En 1601, on les voit se partager la ville de Nîmes «pour la vizitation des mallades et autres charges[28]»; ils devaient inspecter aussi, en compagnie d’anciens, les pauvres de l’hôpital et des prisons[29].
Telles sont en quelques mots les obligations des ministres de Nîmes. Si l’on songe qu’ils pouvaient avoir, en dehors de leurs prêches, leurs catéchismes, leurs visites, à répondre aux pamphlets et aux défis des controversistes catholiques[30], on trouvera comme nous qu’ils gagnaient bien la pension que l’église leur allouait.
Leurs occupations ne leur permettaient pas d’exercer des fonctions profanes. La Discipline leur interdit même la médecine et la jurisprudence[31]. Leur entretien était donc à la charge de leur «troupeau».
Le synode provincial de Sauve en 1597 engage les églises à donner aux pasteurs une somme suffisant à leur entretien et à celui de leur famille et propre à leur assurer «la liberté et le repos d’esprit» qui leur sont nécessaires pour vaquer à leur charge[32]. Ces gages fixes étaient de beaucoup la partie la plus importante de leur revenu. Il n’y avait pas en effet de casuel: «Les actes pastoraux sont tous gratuits[33]». D’autre part, on ne peut pas compter parmi les revenus des pasteurs les sommes que le roi leur avait promises en 1592 et 1594, car, depuis 1596 au moins, ils n’en touchaient plus rien. Henri IV renouvela ces promesses au moment de l’édit de Nantes, mais les ministres n’en virent guère davantage l’exécution: c’est ce que je montrerai plus loin[34].
Ils ne pouvaient donc compter que sur ce que leur église leur promettait. Or, aucune règle n’existait pour forcer celle-ci à leur donner une somme d’argent fixée.
Les traitements étaient, en effet, proportionnés non à la place, mais à la personne, et l’on payait le pasteur suivant son importance et sa célébrité. En conséquence, on faisait marché avec lui avant de le prendre: en 1600, par exemple, l’église de Nîmes offre à Gigord 400 écus pour les deux charges de pasteur et de lecteur en théologie à son académie[35]. Les synodes reconnaissaient la valeur de ces sortes de traités[36], mais ils ne les encourageaient pas et souhaitaient qu’ils se réduisissent à de simples promesses enregistrées dans le livre du consistoire[37].
Ces contrats pouvaient présenter des clauses assez variables. Ainsi, le ministre Ricaud ne reçoit par an que 324 ou 347 l. environ de Saint-Jean de Gardonnenc[38], mais Jérémie Ferrier en touche 690 à Alais[39].—L’église d’Anduze donne 500 l. à chacun de ses deux ministres, Alphonse et Baille, qui ne se trouvent pas assez payés[40]; le colloque et le synode sont de leur avis et condamnent Anduze à donner 600 l. à Baille, qui en a besoin «à cause de la grandeur de sa famille[41]».—Gasques touche 600 l. du Vigan, plus 50 l. d’Avèze[42].—Plus tard, en 1610, cette même ville du Vigan n’offrira à Daniel Venturin que 450 l. par an, payables par quartiers, plus 60 l. des habitants de Molières et 30 de ceux d’Avèze; elle lui abandonnera en plus sa part des deniers du roi, et, s’il ne croit pas Molières et Avèze solvables, elle prendra les 90 l. à sa charge en se faisant annexer ces deux églises, quitte à exiger d’elles son remboursement. En revanche, Venturin fera les voyages aux synodes et colloques à ses frais, et il devra donner quatre cènes par an à ceux de Molières[43]. Ces conditions lui parurent suffisantes, car il les accepta[44].—M. Fillon fait quittance, les 20 et 21 février 1597, aux habitants d’Aimargues de 700 l. qu’ils lui ont avancées sur ses gages de 1596 et 1597[45]. Or, en février ils ne lui ont sans doute payé que le premier quartier de ses gages de l’année, il est donc probable qu’il a au moins 525 l. par an.—Brunier, d’Uzès, touche 200 écus, soit 600 l. chaque année[46].—Falguerolles reçoit à Nîmes 600 l. de traitement[47], et cette église fait offrir 1200 l. à Gigord, qu’elle lui payera «à quartiers avancés», et dont il aura 600 comme ministre et 600 comme lecteur en théologie[48].
Il ne faudrait pourtant pas croire que les ministres qui enseignaient la théologie dans l’académie de Nîmes[49] fussent bien payés. Ainsi, Moynier et Falguerolles (ou plutôt ses hoirs[50]) recevaient, en 1600, 150 l. chacun à titre de gratification, pour avoir, «au grand avancement des escoliers», professé «despuis huict ans ou environ[51]». Puis l’année suivante, Moynier touche encore 200 l.[52]. Et c’est là tout son salaire. Aussi conçoit-on qu’il se plaigne au synode[53].
Quelquefois, on payait une partie des gages en nature. Voici, par exemple, une pièce que sire Cappon, en bon «receveur des deniers du ministère[54]», joignit à ses comptes. C’est une quittance de Moynier datée du 15 mars 1595, où il reconnaît avoir reçu six «saumées» de blé valant 54 l., plus des marchandises pour 17 l. 8 sols et 8 deniers que led. Cappon lui a «forni de sa boutique», le tout en déduction de son «assistance[55]». Ainsi le pasteur et le receveur trouvaient là leur compte.
On ne pouvait naturellement, sauf conventions spéciales dont je n’ai pas relevé d’exemple, forcer les pasteurs à accepter leurs gages en nature. Ils touchaient de 5 à 600 l. par an, en moyenne, ce qui correspond approximativement à un traitement de 3.000 à 3.600 fr. d’aujourd’hui[56]. En outre, leurs églises leur accordaient certains avantages. Par exemple, à Nîmes, ils sont logés, ou du moins ils touchent pour ce de l’argent: en 1578, Claude de Falguerolles n’a que 30 l.[57]; cette somme est loin de suffire à son fils Jean[58], qui déclare en juin 1597 «qu’il n’a moyen de se loger à cinquante livres». Le consistoire projette en conséquence de louer la maison de M. Chabaut où l’on pourra mettre ensemble deux ministres[59].
Les frais de voyage aux colloques et aux synodes leur sont remboursés[60], à moins de conventions spéciales[61] que les synodes désapprouvent[62]. De même, quand on les envoie en mission, on paye leur déplacement, leurs dépenses[63], et s’ils vont assister une église qui manque momentanément de pasteur, ils sont nourris, logés, défrayés de tout[64]. Très souvent, on stipule dans les conditions d’engagement que l’église payera non seulement le voyage de son nouveau ministre et de sa famille, mais encore le déménagement de ses meubles et de ses livres. Ainsi, le «changement de la famille et mesnage» de M. Ferrier coûte 58 l. 15 sols aux Nîmois[65], ce qui est cher, puisque pour faire venir de Genève le mobilier de M. Fillon, leur nouveau pasteur, ceux d’Aimargues n’ont que 60 l. à débourser[66].
On reconnaît encore aux ministres certains droits plus ou moins considérables. Voici, par exemple, M. Moynier qui requiert son consistoire de lui délivrer le «carteyron [de] pleumes» et la rame de papier qu’il est d’usage de donner chaque année à chacun des pasteurs, qui ont à faire «une infinité de dépêches[67]». C’est une économie de 2 l. 5 sols[68]. De plus, ce même Moynier loge en pension, au prix de 9 l. par mois[69], des écoliers qui, il est vrai, battent sa bonne[70], vont tous les soirs à la danse et dérobent à M. Blisson des poules qu’ils mangent ensuite chez Jean Pons[71].
Ainsi les gages des pasteurs n’étaient pas considérables. Pourtant ils leur auraient permis de vivre en conservant cette «liberté et repos d’esprit» que le synode provincial de Sauve[72] leur croit nécessaires, s’ils les avaient régulièrement touchés. Mais, comme nous le verrons dans le chapitre IV, les églises étaient souvent «ingrates» et il est bien rare qu’elles aient payé leurs ministres sans retard et intégralement. Aussi, ceux qui, comme M. Baille, d’Anduze, se trouvaient à la tête d’une nombreuse famille[73] et qui ne possédaient pas de fortune personnelle, devaient avoir de la peine à vivre. C’est le cas de M. Brunier; il est chargé de trois enfants de son premier lit dont l’aîné a treize ans, et d’un enfant du premier lit de sa seconde femme, encore enceinte, et il touche 300 l. de gages[74]. En 1599, on voit le consistoire de Nîmes faire l’aumône de 5 l. à la fille du pasteur Tempeste[75].
D’ailleurs les synodes recommandent sans cesse aux églises d’assister les ministres malades ou très âgés[76], leurs veuves et leurs orphelins[77]. Il était d’usage de payer aux veuves et aux hoirs la valeur d’une année de gages ou à peu près: c’est ce qu’on appelait l’«année de viduité[78]»; et si l’église paraissait s’y refuser, le colloque et le synode l’ordonnaient au besoin[79]. Enfin, on dressait à la fin du synode provincial un «despartement» pour les veuves de la province, c’est-à-dire qu’on taxait chaque colloque suivant sa richesse et ses moyens. Chaque femme assistée obtenait alors la somme minime de 20 ou 25 l. environ[80].
On voit que la profession de pasteur n’était point lucrative: elle comportait beaucoup de travail et peu d’argent. Je montrerai[81] que les consistoires avaient grand mal à obtenir de leurs administrés qu’ils déliassent les cordons de leurs bourses et que les ministres se trouvaient le plus souvent privés de la pension qu’ils auraient dû toucher. Ceci nous explique pourquoi l’on prenait soin de n’en créer qu’un nombre restreint et de s’assurer auparavant, «par tous les colloques», s’il n’y avait «aucun pasteur à pourvoir ayant les qualités requises», et si nul ministre «capable de sa charge» n’en pouvait «recevoir dommage[82]».
Ce petit nombre des pasteurs était la cause de bien des débats entre les églises de la province. Il pouvait arriver, en effet, que l’une d’elles se trouvât dépourvue de ses ministres pour cause de maladie, de mort, d’envoi en mission etc. Dans ce cas, quand l’absence du pasteur était momentanée, l’église priait ses voisines de l’«assister», c’est-à-dire de lui prêter les leurs à tour de rôle pendant un temps plus ou moins long. Toutes les dépenses de ceux-ci étaient alors à sa charge. Elle payait leur voyage: Jérémie Ferrier, venu d’Alais prêcher à Nîmes, est remboursé de 30 sols que lui avait coûtés la location d’un cheval et d’«ung homme pour l’accompagner[83]». Elle les nourrissait: pour cinq repas de M. Massouverain, l’église de Nîmes paye 40 sous[84], et 15 écus à sire Audiffret «pour les alimens qu’il a fournys à M. Gigord» pendant les trois mois que celui-ci a prêché à Nîmes[85]. Enfin elle les logeait gratis; ainsi le pasteur Moynier réclame au consistoire de cette même ville qu’on lui rembourse «la despense faicte par M. Janny, menistre de Vauvert..... en sa maison[86]».
Si l’absence de son ministre se prolongeait, l’église s’adressait au colloque[87] ou au synode[88], qui lui prêtait pour un temps déterminé un des ministres «en distribution», c’est-à-dire libres d’engagement immédiat envers une autre église.
Mais les difficultés commençaient quand l’absence du pasteur devenait définitive et qu’il fallait au consistoire en trouver un nouveau. C’était une tâche difficile. On s’adressait au synode qui n’avait pas toujours sous la main un ministre «en liberté», et propre à être «distribué». Si la localité dépourvue était importante, ou encore exposée à l’influence des catholiques, le synode lui attribuait parfois le pasteur d’une autre église. De là des réclamations sans fin. Tantôt c’est Massillargues qui requiert le synode de lui donner définitivement M. Maurice qu’on lui avait naguère prêté; mais les églises associées de Nages, Solorgues, Boissière, Saint-Denis et Langlade le réclament comme «estant leur pasteur naturel et perpétuel», et l’obtiennent[89]. Tantôt c’est l’église de Brenoux qui veut que Terond lui soit accordé alors que le colloque de Nîmes le demande[90]. Les actes des synodes de Bas-Languedoc sont remplis de pareilles contestations.
D’ailleurs, encore fallait-il que le pasteur plût à son troupeau. Les fidèles, par amour-propre, souhaitaient que ce fût un homme notoire qui leur fît le prêche et le catéchisme. Aussi le consistoire négociait-il de préférence avec les ministres d’un talent connu. On le voit écrire même à l’étranger à ceux qu’il désire acquérir[91]. En tout cas, il est défendu «de se pourvoir d’aucun pasteur, ny dedans, ny dehors la province ou royaulme» sans avoir pris «avis» du colloque et, autant que possible, du synode[92].
Ces négociations avec des étrangers étaient lentes: on y recourait cependant. Mais l’église préférait s’adresser à des pasteurs de sa province. Aussi les plus célèbres se voyaient-ils disputés avec acharnement. Souvent les contestations tournaient à l’aigre; des rivalités se créaient d’une ville à l’autre et se prolongeaient de colloque en synode jusqu’à durer pendant des années.
Aucune, je pense, ne fut plus longue et plus ardente que celle qui divisa les deux villes de Nîmes et d’Alais. La première prétendait conserver le pasteur Jérémie Ferrier, qui lui avait été prêté pour quelques jours, en remplacement d’un de ses ministres. Ce Ferrier était, à ce qu’il semble, d’une grande éloquence, et les Nîmois s’étaient véritablement enthousiasmés de lui. Pour le garder, ils alléguaient surtout que leur église était «beaucoup plus importante» que celle d’Alais. Bien entendu cette raison exaspérait les habitants d’Alais. Le pauvre Ferrier leur paraissait coupable de tout; ils l’injuriaient, le calomniaient et souhaitaient «que le diable lui rompît les jambes», mais ils s’obstinaient à ne pas le céder. Ce ne fut qu’au prix des plus grandes peines que le synode sépara en 1601 le pasteur Ferrier d’un «troupeau» si attaché[93].
Afin de s’éviter de tels ennuis, le consistoire de Nîmes prenait soin, parfois, de retenir de longue main ses futurs ministres: il pensionnait pendant ses études un écolier en théologie, aspirant au ministère, un «proposant» comme on disait[94], moyennant que celui-ci promît, en retour, de servir l’église lorsqu’il serait consacré.
Les mœurs de ces étudiants en théologie étaient soumises à une surveillance sévère[95]. Ils travaillaient soit à l’académie de Nîmes[96], soit à l’étranger, à Genève ou Heidelberg par exemple[97], ou encore près d’un pasteur du colloque[98], ce qui était moins dispendieux. Ils avaient une position quasi officielle dans la hiérarchie réformée et jouissaient d’une certaine considération. Ainsi, en 1596, le consistoire de Nîmes déclare qu’il «sera advisé» si les proposants «capables, suffisans et approchans du ministère.. s’asserront au consistoire... comme ils requièrent[99]». Deux ans plus tard, on le voit décider que deux d’entre eux, choisis par leurs confrères et le pasteur Moynier, assisteront aux séances, mais «sans pouvoir opiner[100]». Et une semaine après, c’est Jehan Blachière et Jehan Ginac qui sont admis à cet honneur, après avoir juré, «la main levée à Dieu», de tenir secret ce qu’ils entendront[101]. Au temple, les proposants ont un banc spécial, immédiatement derrière celui des pasteurs[102], qui n’a pas coûté moins de 5 l.[103]. Enfin, ils ont le droit de lire en chaire chacun à son tour[104], et c’est une punition que d’en priver l’un d’eux[105].
Pendant qu’ils étudient pour être admis au «ministère de la parole de Dieu», les écoliers en théologie ne gagnent pas d’argent. Or, le plus souvent fils de pasteurs, ils ne sont pas riches, car, ainsi que le remarque M. de Felice, il n’y a eu, au XVIe siècle, que quelques ministres aisés et appartenant à de hautes familles, alors qu’il s’en trouve bien plus au XVIIe siècle[106]. Aussi voit-on le synode national de Montpellier (1598) se préoccuper de l’entretien des proposants: il ordonne que les diacres devront apporter au colloque ou au synode un compte des deniers des pauvres, afin qu’on puisse vérifier si la cinquième partie de la recette a été réservée pour les écoliers, et faciliter ainsi l’exécution du chapitre IV, article 4, de la Discipline[107]. Cette ordonnance fut soumise l’année suivante au synode provincial de Saint-Germain de Calberte qui la fit exécuter et décida que les proposants ainsi entretenus demeureraient dorénavant à la disposition du synode[108]. Mais cette levée du cinquième ne fournissait pas une grosse somme, et le colloque de Nîmes qui pensionne, en 1601, deux écoliers, emploie à cela «beaucoup plus que dud. quint[109]». Ce ne fut pas non plus, après l’édit de Nantes, la promesse que fit le roi de 45.000 écus, dont les églises ne touchèrent jamais rien[110], qui fournit des fonds suffisants à cet usage. Grâce à des impositions volontaires, et à l’aide apportée par la municipalité nîmoise, qui levait sur tous les habitants une certaine somme destinée spécialement aux proposants[111], le colloque ou même le consistoire parvenaient tant bien que mal à entretenir aux études des écoliers qui s’engageaient souvent, en retour, à les servir comme pasteurs.
C’est ce que fit Jean Terond, par exemple. Au mois de décembre 1592, en consistoire extraordinaire, le pasteur Jean de Falguerolles représenta qu’il était opportun de «recouvrer» un quatrième ministre à cause de la vieillesse de Chambrun: il avait, disait-il, cherché lui-même parmi les proposants, et aucun ne lui avait paru mieux «conditionné des mœurs et probités requises à son eage et profession» que le fils du pasteur Terond, de Meirueys, qui avait accepté en principe de se vouer à servir plus tard l’église; il proposait en conséquence de l’envoyer à Genève aux frais du consistoire. Mais celui-ci ne voulut pas s’engager à la légère et décida qu’on ferait d’abord «proposer» son pasteur futur devant «une douzaine d’hommes doctes et estudieux[112]». Cette épreuve fut subie par le jeune homme avec succès, car en mars 1593 on décida en principe le chiffre de sa pension[113], et enfin, le 12 mai, on lui fit signer un traité d’engagement. Il promettait de se consacrer au service de l’église quand il en serait digne. A cette condition, il toucherait 60 l. tournois pour son voyage, et 200 l. tournois chaque année[114].
Le contrat signé, Jean Terond ne s’empressa pas de partir[115]. C’est qu’il ne pouvait obtenir sa pension: en janvier 1595, il n’avait pu toucher que la moitié de ce qui lui était dû[116]. Sans doute, il ne se souciait guère de s’en aller au loin mourir de faim. Cependant il dut se décider: le consistoire l’avait menacé de lui couper les vivres s’il ne partait pas[117]. Il arriva à Genève avant le 8 mars[118], puis de là il s’en fut à Heidelberg[119] où, sans doute, il se plut, puisqu’au bout de quatre ans il fallut lui écrire de revenir[120] pour se faire consacrer[121]. A peine de retour, il fut distribué, «sans préjudice des droicts» que l’église de Nîmes avait sur lui[122] aux églises de Boubaux, Brenoux, La Melouze et Laval[123].
Tous les écoliers proposants n’étaient pas entièrement entretenus par une église et en vertu d’un contrat comme Jean Terond. Voici, par exemple, Mardochée, fils du pasteur Barnabé Suffren[124], à qui son père n’avait pas dû laisser un héritage bien considérable puisque le consistoire devait lui donner 25 l. pour qu’il pût se faire faire des habits[125]. Il eut la chance d’être distingué par Mme d’Aubais qui s’engagea à lui servir une pension de 30 écus par an[126]. Cela, joint à quelque argent qu’il eut encore de l’église, lui permit de partir pour Genève[127]. Le consistoire, qui avait pris soin de faire constater au colloque les droits qu’il s’acquérait sur Mardochée en l’entretenant[128], ne l’abandonna pas tout-à-fait une fois qu’il fut arrivé là-bas. Mardochée mourait seulement à peu près de faim[129]. Cependant, comme il écrivait lettres sur lettres, on lui envoyait de temps en temps quelque argent: par exemple, «33 l. et 10 escus en or», en une fois, par un marchand gènevois du nom d’Arnaud Jolly[130]. D’ailleurs, en juillet, Mardochée dut revenir sur l’ordre de l’église[131]. Ce ne fut pas sans chagrin. Les leçons que lui donnait un certain M. Tufan par ordre du colloque lui laissaient regretter celles qu’il avait pu avoir à Genève; si bien qu’ayant réuni toutes ses ressources, il repartit pour la Suisse, malgré le consistoire, afin d’y étudier à ses frais[132]. Quelques mois plus tard, il implorait 10 écus du colloque «pour employer en habitz», et si le consistoire décidait d’«intercéder» pour lui, c’était à cause «de la bonne espérance» qu’on avait de ses études[133] et de la nécessité où se trouvaient sa mère et ses sœurs[134].
Nous avons vu par le cas de Jean Terond qu’il ne suffisait pas toujours à une église d’avoir entretenu un proposant, grâce à des sacrifices pécuniaires relativement assez considérables[135], pour être assurée de l’avoir plus tard comme pasteur. Le synode allait en effet au plus pressé et fournissait d’abord de ministres les églises tout à fait dépourvues. Ainsi, en 1600, malgré les Nîmois qui réclamaient Terond, celui-ci fut encore prêté pour un an à l’église de Saint-Martin de Boubaux[136]. Néanmoins, sans approuver les contrats d’engagement dans le genre de celui que Terond avait signé[137], les synodes admettaient généralement qu’une église s’acquérait des droits sur un pasteur lorsqu’elle l’avait autrefois «entretenu aux études[138]». Ce qui était bien interdit aux consistoires, c’était de donner des gages moins élevés à ceux de leurs ministres qu’ils avaient pensionnés comme écoliers[139].
Si je me suis arrêté à étudier en détail les salaires qui pouvaient être alloués à un pasteur et à un proposant dans le colloque de Nîmes, c’est qu’ils nous fournissent un indice sûr de la popularité des ministres et par conséquent de leur influence.
Or, en ce qui concerne les proposants, le consistoire avait la plus grande peine à les entretenir et n’arrivait pas à leur donner ce qu’il leur avait promis. Il en était de même pour les pasteurs. Les gages qui leur étaient dus ne leur étaient pas versés. Nous verrons que le consistoire ne pouvait obtenir des fidèles les sommes auxquelles il les taxait pour l’entretien du ministère. Un Nîmois déclara qu’«il yroit plus tost baptizer son enfant à la messe que bailher rien à MM. les ministres[140]».
Pourtant, il ne faudrait pas croire que l’élément pastoral était en général dédaigné et n’avait pas d’influence. Seulement cette influence n’avait pas de caractère spécial. Le ministre n’a que l’autorité d’un membre du consistoire, peut-être plus respecté que les autres. La pureté de sa vie et son savoir lui valent une grande influence sur les fidèles, mais c’est la même que pourrait avoir un ancien placé dans les mêmes conditions.
Ce n’est plus l’influence du prêtre. Le principe du libre examen, en effet, donne à chacun le droit de se former son opinion sur le pasteur, de le récuser même. On peut venir en consistoire le reprendre sur sa doctrine[141]. Certains se livrent à des «enquêtes secrètes» sur «la doctrine et mœurs des pasteurs[142]». Il se forme en dehors du consistoire des «scindicatz pour diffamer les pasteurs, diminuer leur salaire, les chasser ou en requérir d’aultres» qui envoient des députations aux colloques et aux synodes[143]. Les conseils de villes ont le droit de nommer des députés pour se plaindre des ministres, et de les «envoyer aux assemblées ecclésiastiques, sans les consistoires[144]». Enfin, le consistoire peut censurer lui-même son ministre, ainsi que le fit celui de Gignac à M. Rossel qui ne voulait pas lui obéir, et ordonner «l’abaissement des cheveux de sa femme[145]», s’il ne préfère le faire juger par le colloque[146]. Chacun dans le troupeau se donne donc le droit de juger et d’apprécier les actes du pasteur de même que ceux d’un simple laïc.
Il résulte de cela que les ministres ne peuvent avoir sur les fidèles une influence d’un caractère spécial. La leur ne se distingue pas de celle du consistoire. Ils ont plus d’autorité qu’un ancien, mais une autorité du même genre. Et c’est pourquoi leur action sur le peuple ne peut être étudiée séparément de celle du consistoire avec laquelle elle se confond.
II
COMPOSITION ET FONCTIONNEMENT DU CONSISTOIRE
Composition: Fonctions du «diacre» et de l’«ancien». Nombre des membres du consistoire. Leur élection. Leur classe sociale. Oppositions. Entrée en charge. Division du travail. Employés.
Fonctionnement: Séances ordinaires. Leurs dates. Leur présidence. «Quorum» obligatoire. Séances de censure. «Consistoires extraordinaires». Ce qu’on entend par «actes consistoriaux».
Un consistoire se compose de diacres et d’anciens. Ces noms différents impliquaient à l’origine des fonctions distinctes. M. P. de Felice a montré que les diacres furent caractérisés tout d’abord par des devoirs pastoraux[147]. D’après un document attribué au réformateur Viret[148], leur charge «consiste à la réception, distribution et administration des biens dediez aux povres et autres destituez à l’usage de l’église, comme à la nourriture des ministres et autres affaires ordinaires ou survenants[149]». Leur office est bien distinct de celui des anciens qui ont à «veiller sur les vices et scandales universellement de ceux qui sont du corps de l’église[150]». La Discipline précise d’une façon analogue les fonctions diaconales. «L’office des diacres (dit-elle) est de recueillir et distribuer par l’avis du consistoire les deniers des pauvres, des prisonniers et des malades, les visiter et en avoir soin[151].»
Cependant, à Nîmes, à la fin du XVIe siècle, je ne trouve aucune distinction entre les fonctions de diacre et d’ancien. Tout d’abord, les diacres n’ont pas la direction des finances de l’église: en effet, les receveurs des deniers des pauvres et des deniers de l’église sont, au contraire, choisis parmi les anciens[152]; de plus, un synode provincial déclare responsables de l’entretien du pasteur les diacres et les anciens indistinctement[153], et cette décision est acceptée théoriquement par l’église de Nîmes[154]. Les diacres n’ont pas davantage le devoir particulier de s’occuper des pauvres, car le 16 janvier 1602, le consistoire charge chaque «ancien» d’apporter le rôle de ses pauvres[155], et l’hôpital est visité par «ung ministre accompagné d’aulcungz du concistoyre[156]», non pas spécialement de diacres.—Quant aux fonctions pastorales dont nous parle Viret, elles semblent passer aux proposants: la lecture en chaire est faite par des écoliers[157].—En outre, je ne trouve dans le registre aucune mention des diacres-catéchistes dont parle M. de Felice[158] (et à propos desquels il signale d’ailleurs que leurs fonctions tendent à passer aux proposants[159]), ni aucune trace de charges spéciales données aux diacres pendant la Cène[160].—Enfin, ceux-ci sont députés aux colloques et synodes au même titre que les anciens[161].
On peut conclure de tout cela que la distinction primitive entre les deux charges de diacre et d’ancien est, à cette époque, complètement abolie dans l’église de Nîmes.
Le nombre des membres d’un consistoire change suivant les lieux et même suivant les époques. Ainsi, à Nîmes, en 1596, il y a quatorze anciens[162], mais les années suivantes, on en trouve quinze[163]; à Codognan, il n’y a que six anciens[164], de même à Junas[165]; à La Salle, leur nombre oscille entre onze et quatorze, suivant les années[166]. La proportion des diacres et des anciens est variable également dans le consistoire. A Codognan, ils ne sont pas distingués et les membres sont tous compris sous la dénomination d’«anciens[167]». A Junas, il se trouve un seul diacre pour cinq «surveillans[168]». A Nîmes, il y a régulièrement un diacre pour deux anciens[169].
Les élections se font à divers moments de l’année. A Codognan, les membres nouveaux entrent en charge en juillet, en août, en octobre, en novembre ou en décembre indifféremment, et ceci dans un intervalle de treize ans[170]. A Montdardier, comme à Nîmes, c’est à la fin et au commencement de l’année que se fait l’élection[171]. Le 5 janvier 1601, le consistoire de Nîmes décide qu’il est temps de changer les anciens «suyvant la coustume»; on commence par exhorter «tous ceulx du concistoire estans présens de demeurer pour l’année prochaine»; ceux qui refusent donnent leurs raisons, et on les remplace à la majorité des voix; les autres sont «continués» dans leur charge[172]. Il est donc non seulement licite, mais encore recommandé aux anciens de rester en charge pendant plusieurs sessions. Et pourtant, l’on en voit assez rarement qui persistent plus de deux ou trois ans dans leur emploi. Voici, il est vrai, à Codognan, «le sieur Valete» qui reste au consistoire pendant quatorze années consécutives[173]. Mais de pareils cas sont rares et il est à croire que les fidèles ne tenaient pas, en général, à conserver une charge qui ne laissait pas de nuire à leurs occupations.—A chaque nouvelle session, quelques-uns des anciens «vieux» étaient «continués[174]» dans le but de mettre les «nouveaux» au courant des affaires. C’est du moins cette raison qu’alléguait le consistoire de La Salle pour, deux fois l’an, se renouveler par moitié seulement[175].
A Nîmes, la durée du mandat était de douze mois[176]. C’était les membres sortants qui choisissaient les nouveaux à la majorité des voix[177]. A l’origine, le peuple avait élu les anciens par acclamations[178]. Puis, suivant une marche naturelle aux institutions, l’élection était tombée aux mains d’une oligarchie: le consistoire lui-même. Le très vague article du synode de Nîmes (1601), recommandant aux consistoires d’user «de prudence en la nomination des anciens, pour empescher l’ambition qui sourdroit en l’église», s’ils ne procédaient «avec la discrétion qui y est requise[179]», ne diminuait pas beaucoup leur liberté.
Les anciens étaient choisis dans toutes les classes de la société. Chacun pouvait être élu à la condition de jouir d’une honorabilité parfaite. J’ai recherché, d’après le livre de M. Puech, qui nous donne une étude de l’état des personnes à Nîmes à la fin du XVIe siècle[180], quelles étaient les professions des membres du consistoire pendant les années 1596 à 1602. Il en est un certain nombre dont je n’ai pu retrouver le rang social, c’est qu’ils ont passé dans l’histoire sans laisser de traces. Mais quelque imparfait qu’il soit, le tableau suivant peut servir à montrer que toutes les classes de la société nîmoise concouraient à former le consistoire[181].
Qualité des membres du consistoire de Nîmes de 1596 a 1602[182].
| 2 nobles |
| Daniel Arnaud, sgr. de la Cassagne(p. 60); Pierre de Vestric, sgr. de {Favier (p. 107). |
| 12 avocats |
| Le commis Jacques d’Agulhonet(p. 121); Claude Blisson (p. 122);Jacques Bonhomme (p. 125);Bosquier (p. 125); Guillaume deCalvière, sgr. de Saint-Cézaire deGauzignan (p. 125[183]); JacquesDeyron (p. 61); Anthoine Davinp. 127); Falcon (pp. 60, 128[184]);Pierre Lansard (pp. 60, 130);Maltrait (p. 130); Mazaudier(p. 131); Pierre Unal (p. 134). |
| 7 bourgeois |
| Guidon Cheyron (p. 147); PierreDumas (ib.); Antoine Duprix (ib.);Jean Gaissac (p. 148); Vidal Martin(ib.); Laurens Salveton (p. 60);Antoine du Vieulx (p. 147). |
| 6 marchands |
| Jean Bourges (p. 152); Jean ou PhilippeCappon (ib.[185]); sire Claude deCombes (ib.); Jacques ou Antoine[186]Crozet (pp. 147, 152); DanielManuel (p. 152); Jean Surian (ib.). |
| Aucun médecin | ||
| Aucun chirurgien | ||
| 1 apothicaire | David Guiraud (p. 167). | |
| 2 praticiens | Claude Pujol (p. 194); Vidal de Salhens (ib.). | |
| 2 greffiers | Jean Boschier (p. 194); Bauzile Fontfroide (ib.). | |
| 2 notaires | Dostaly (p. 194); Anthoine Sabatier (ib.). | |
| 3 «gens des arts et métiers» |
| Louis Baudouin (p. 282); Jehan André, dit Radel (p. 257);Veyras le vieux (p. 263). |
| 1 ancien capitaine de compagnies franches |
| Balthezart Fournier (p. 117). |
| 1 laboureur | Jean Gril (p. 305). | |
| 2 jardiniers |
| Jehan Bourguet (p. 315-316); Georges Grégoire (p. 316). |
| Aucun berger | ||
Si incomplet que soit le tableau précédent, il permet de constater que les membres du consistoire sont surtout pris dans la seconde échelle, parmi les avocats, les bourgeois et les marchands. Les nobles et les magistrats dédaignaient peut-être la charge d’ancien, bien qu’à Nîmes la noblesse fût presque entière de robe, peu nombreuse et assez récente. Quant aux gens de la troisième et de la quatrième échelle, on les élit rarement, mais du moins ils sont éligibles. Toutes les classes de la société, et surtout la classe moyenne et aisée, sont donc représentées.
La Discipline et M. P. de Felice nous apprennent qu’une fois nommés, nobles et bourgeois devaient encore accepter et jurer de remplir leur charge[187]. Puis, on soumettait leur nomination au peuple en publiant leurs noms trois, deux ou même un seul dimanche après le prêche[188], afin que les opposants pussent soumettre leurs raisons. Ceux-ci étaient d’ailleurs fort rares et très mal reçus[189].
Après ces formalités, les anciens n’avaient plus qu’à entrer en charge. A Nîmes, pour la première séance de l’année (qui avait lieu un jour quelconque de la semaine[190]), le consistoire «vieux» et le «nouveau» se réunissaient[191]. On lisait les «articles de l’ordre en l’église[192]», c’est-à-dire la Discipline: en 1596, le synode national de Saumur ordonne qu’on observe «mieux qu’il ne l’a été jusqu’à présent» l’article «qui recommande la lecture de la Discipline dans les consistoires[193]», ce qui laisse à supposer qu’on ne l’appliquait pas toujours[194]. On continuait ensuite par la lecture des «articles de l’ordre... du présent consistoire[195]», c’est-à-dire, peut-être, le règlement qui doit se trouver dans le registre de l’année 1566, transcrit de la main de Théodore de Bèze, comme le dit M. Borrel[196]. Les anciens «nouveaux» devaient déclarer s’y soumettre et alors ils étaient définitivement reçus[197]. On déléguait quelques membres des deux consistoires «pour clorre les comptes[198]». Souvent, on désignait les receveurs des deniers des pauvres et du ministère[199]. On expédiait les affaires courantes comme aux séances ordinaires[200]. Finalement, les membres sortants étaient «remerciez et mis en liberté[201]».
Je n’ai trouvé aucune mention de la réception publique et cérémonieuse dont M. de Felice dit qu’elle était nécessaire[202]. Les «interrogats» paraissent avoir été faits en consistoire et s’être réduits à une simple promesse d’observer la discipline de l’église. Quant à la lecture du règlement particulier du consistoire, il me semble que c’est là une coutume assez spéciale aux Nîmois.
La division du travail entre les anciens était bien définie. La cité avait été partagée, en 1566, en neuf surveillances ou quartiers, ne correspondant pas aux quartiers traditionnels. Plus tard, sans doute à cause de l’accroissement de la population, on en fit un de plus[203]. Or, chaque ancien était affecté spécialement à l’une de ces parties de la ville et chaque diacre avait à s’occuper de deux d’entre elles[204]. Ils étaient chargés de «surveiller» leurs quartiers et devaient rapporter au consistoire tous les faits graves qui s’y passaient. De même, les pasteurs se partageaient «la vizitation des mallades et autres charges[205]».
Outre ces fonctions tenant essentiellement à leur qualité, les anciens et diacres pouvaient être chargés de missions spéciales. Tels étaient le receveur des deniers du ministère et le receveur des deniers des pauvres qui géraient les finances consistoriales[206].
Enfin, il y avait encore des employés généralement salariés, dont, suivant les églises, variaient le nombre et la qualité.
L’avertisseur était le Maître Jacques du consistoire: il remplissait les fonctions les plus diverses. Benoist nous dit qu’il avait «à donner avis au ministre que l’heure est sonnée, ou aux membres du consistoire du lieu et du jour de l’assemblée, ou de porter de divers côtés les ordres de la compagnie[207]». Ailleurs, on lit qu’il devait «appeler et adjourner au consistoire les délinquants», et encore «exercer autres mandements du consistoire[208]». C’étaient là, en effet, ses principales fonctions, celles dont il tirait son nom. A Nîmes, l’avertisseur, «Maistre Guilhaumes Guiraud[209]», est une sorte de personnage que l’on paye assez cher. Il convoque les pasteurs et les anciens[210] et prévient les fidèles qu’ils aient à comparaître en consistoire pour y répondre de leurs fautes contre la Discipline, quand toutefois on ne délègue pas spécialement à cet effet un ou plusieurs anciens[211]. Il inscrit sur un long registre les noms des coupables avec, en regard, la faute dont on les accuse; et ce registre passe d’avertisseur en avertisseur[212]. Il remplit des missions de confiance: on le charge, par exemple, de vendre les meubles jadis prêtés à une pauvre folle, nommée Jeanne la Simple, qui vient de mourir[213], ou de recouvrer certaines sommes dues par l’église de Milhaud[214]. Enfin, il fait la police du temple[215]. Dans de plus petites villes, où l’avertisseur est moins occupé, il cumule encore d’autres métiers. Ainsi, au Vigan, il est à la fois «advertisseur du consistoire, sonneur de cloches pour le presche et les prières publiques, et tient le temple net[216]».
Pour ses gages, Maître Guillaume Guiraud reçoit 72 l. par an[217]. De plus, le consistoire s’est engagé à lui laisser prélever des droits sur divers de ses revenus. Il touche, par exemple, une certaine somme sur les «legatz pies» faits à l’église[218], et un écu pour son «droit de leveure de l’argent deub par la ville pour l’entretenement des escolliers proposans[219]». Enfin, il est à croire qu’il sait se créer par ailleurs d’autres sources de revenu, car on voit le consistoire lui défendre de louer plus d’un sol le drap mortuaire pour les enterrements[220], et lui enjoindre de le bailler gratis aux pauvres[221].
Pour rédiger les délibérations de l’assemblée, il y a un greffier. A Nîmes, c’est un des notaires de la ville, et il change tous les ans[222]. A Montdardier[223], c’est le maître d’école[224]. A La Salle[225], un des anciens remplit les fonctions de secrétaire[226]. Il est en tout cas défendu aux greffiers de prendre aucun argent pour les extraits d’actes du consistoire que des particuliers peuvent leur demander; s’ils sont pauvres, l’église doit avoir soin «de pourvoir à iceux[227]».
Le maître d’école dépend du consistoire et il faut qu’il ait été approuvé par lui[228], qu’il serve ou non de greffier. Le «magister» du Vigan touche 100 l. que lui paye la ville[229].
Quant au chantre, il reçoit à Nîmes 2 écus[230]. Il doit entonner et diriger le chant des psaumes, car il n’y a pas d’orgue[231]; et ce n’est peut-être pas une sinécure.
Le règlement de 1566, dont j’ai parlé, porte qu’à Nîmes les séances consistoriales devaient se tenir chaque mercredi à midi[232]. Parfois, néanmoins, il se passait un assez long intervalle sans qu’il y en eût[233]. Inversement, on se réunissait en cas de besoin, plusieurs fois dans la semaine, le mercredi et le vendredi ou un autre jour[234]. L’assemblée avait lieu dans le temple[235], «à l’yssue du presche[236]».
Qui présidait? La Discipline veut que ce soit un pasteur, et, dans les églises où il s’en trouve plusieurs, pour ne pas créer de compétitions et de jalousies, elle ordonne sagement qu’ils présideront tour à tour[237]. Ce dernier point n’était pas observé rigoureusement: à Nîmes, tantôt chaque séance a comme «modérateur» un ministre différent, mais sans que le tour de chacun revienne à des intervalles réguliers, tantôt le même ministre préside sans interruption un certain nombre de fois[238]. Je n’ai d’ailleurs relevé aucune contestation à ce sujet.
Pour que les décisions prises soient valables, il faut que les deux tiers des membres soient présents à l’assemblée[239]. On doit y arriver «à midy précézément», à temps «pour mettre le genoul en terre et fere la prière», sous peine d’une amende de 5 sols[240]. Le pasteur présidant prononce la prière[241]. Puis, on règle les affaires courantes: censures, «réceptions à la paix de l’église», abjurations, finances du consistoire, et «charges» diverses données aux anciens.
Outre ces séances ordinaires, le règlement adopté par l’église en 1566 porte que, la veille de Noël, de Pâques et de la Pentecôte, le consistoire se réunit pour censurer impartialement, s’il y a lieu, la conduite de tous ses membres, y compris les pasteurs et les employés, et pour désigner les anciens qui donneront la coupe, les diacres qui tiendront les bassins aux portes, et celui qui recevra les «méreaux[242]». Ces séances «de censure» ont lieu en 1560 et 1561: on en trouve des traces dans le registre[243]. Mais à l’époque qui nous occupe on n’en rencontre plus aucune mention. Il est difficile de dire si c’est qu’elles ont disparu ou qu’on néglige simplement de les inscrire: M. de Felice constate d’ailleurs que, d’une façon générale, il est très rare qu’elles soient relatées dans les livres des consistoires[244].
Le règlement de 1566 porte encore que, pour procéder à l’élection des pasteurs, on doit envoyer une députation aux magistrats et aux consuls, afin de les réunir en «assemblée mixte des trois corps» avec les deux consistoires «vieux» et «nouveau[245]». Au temps de l’édit de Nantes, on convoque aussi ces assemblées, ou «consistoires extraordinaires[246]», pour décider l’imposition des deniers du ministère[247]. Le consistoire ne trouve sans doute pas inutile de s’adjoindre les notables de la ville pour sanctionner une décision aussi désagréable aux habitants que celle-là[248]. D’ailleurs, il réunit des assemblées mixtes au sujet du «logement des pouvres[249]», du collège et «rectorat d’icelluy[250]», et de tous les événements importants.
D’autres personnes que les consuls, les magistrats et les anciens vieux et nouveaux y prennent part: des «docteurs et advocatz[251]» généralement, mais aussi des «bourgeois et marchans[252]». Le nombre des assistants varie beaucoup. L’assemblée la plus nombreuse que j’aie trouvé comprend le juge criminel Daniel de Calvière, quatre conseillers, le lieutenant particulier de viguier, le lieutenant de juge ordinaire, les quatre consuls, deux ministres, huit avocats, dont quelques-uns membres du consistoire, un noble, et six bourgeois, anciens ou non[253]. Elle se tient au temple, comme presque tous les consistoires extraordinaires[254]; j’en note un, cependant, qui a lieu «en la maison de M. le Juge Criminel[255]». C’est ce magistrat qui préside toujours quand il est présent[256]; en son absence, c’est l’un des pasteurs[257].
Les délibérations des assemblées mixtes ne devaient pas être inscrites dans le livre du consistoire, ou tout au moins n’avaient pas la valeur officielle d’«actes consistoriaux». C’est ce que montre un intéressant jugement du synode provincial de Nîmes par députés, en 1599, rendu au sujet d’un incident grave survenu entre le célèbre jurisconsulte Julius Pacius de Beriga et un professeur de logique du collège de Nîmes, Robert de Vismes[258]. Pacius avait fait extraire du registre du consistoire, avec le consentement des anciens, puis imprimer et publier, le procès-verbal d’une assemblée mixte tenue en avril 1598. Cette affaire fut portée au synode qui censura «griefvement» le consistoire de Nîmes «d’avoir faict coucher» dans son livre «la conclusion d’une assemblée mixte[259]», et envoya même deux ministres inscrire en marge du procès-verbal en question la note suivante: «Déclairons ce présent acte... estre d’une assemblée mixte et non consistoriale, et pourtant n’en pouvoir estre despêché aucun extraict portant tiltre des actes consistoriaulx[260]». Ainsi s’établit bien nettement la différence entre les assemblées régulières, faites suivant la Discipline, et ces assemblées mixtes qui sont parfaitement autorisées, mais non reconnues officiellement. A Nîmes, on continue d’ailleurs, après l’incident soulevé par Pacius, à inscrire dans le registre les procès-verbaux d’assemblées mixtes[261], comme on l’a toujours fait, mais, sans doute, on ne leur donne plus la valeur d’actes consistoriaux.
Le «Livre» du consistoire devait, selon la Discipline, conserver la mémoire des fautes qui, «étant conjointes avec rebellion, auroient esté censurées de la suspension de la Cène ou excommunication»; et les autres devaient théoriquement en être effacées[262]. En outre, on y inscrivait les «décharges» des receveurs des deniers lorsque leurs comptes avaient été arrêtés[263], les «accords» faits par l’église avec les pasteurs[264], etc. C’était donc un témoin officiel pour l’église, comme les registres de baptêmes et de décès. On pouvait en certains cas délivrer copie d’actes consistoriaux[265] pour servir de témoignages, d’attestations. Ceci explique pourquoi le synode prov. de Nîmes tenait à maintenir bien nette la différence entre un acte consistorial, procès-verbal d’une séance tenue selon les prescriptions de la Discipline, et une simple relation authentique d’assemblée mixte.
Il était utile d’exposer en détail la composition et le fonctionnement du consistoire, car il faut bien connaître cette assemblée, pour saisir comment elle remplit les deux fonctions si importantes qui lui reviennent et qu’elle partagea à l’origine entre ses diacres et ses anciens: 1o obtenir des subsides, 2o diriger la vie «de ceux qui sont du corps de l’église[266]».
C’est par le consistoire, en effet, que le protestantisme officiel communique avec la foule des fidèles. Les Nîmois entendent bien parler du synode, mais cette assemblée est pour eux solennelle et lointaine, au lieu qu’ils voient, qu’ils connaissent leurs anciens. Or, la popularité des consistoires est nécessaire à la force du parti: si leur influence périclite, les assemblées supérieures vont se trouver «en l’air», si je puis dire. Je montrerai plus loin qu’à Nîmes, il n’en est rien, et que le pouvoir du consistoire sur les fidèles fait de ceux-ci des soldats disciplinés, et tout prêts à suivre les instructions que les chefs du parti leur donneront.
III
LES FINANCES DU CONSISTOIRE
Les comptes du «receveur des deniers de l’église» et du «receveur des deniers des pauvres».
Deniers des pauvres: Recettes. Qui on assiste. Secours en nature. Tableau des secours délivrés par le consistoire de Nîmes entre janvier et mars 1596. Visites de charité. Surveillance de l’hôpital des pauvres.
Deniers de l’église: Dépenses. Recettes: les imposés; la levée des rôles. Églises «ingrates». Pension payée à l’église par la ville.
Il reste maintenant à étudier les finances du consistoire de Nîmes et à montrer quels étaient ses revenus. Il lui en fallait d’importants pour subvenir aux dépenses qui lui étaient imposées: entretien des pasteurs et des proposants, gages de l’avertisseur et des autres fonctionnaires, aumônes, pensions aux nouveaux convertis, enfin dépenses des synodes et colloques, car chaque église doit solder les frais de ses députations aux assemblées ecclésiastiques. En matière de finances, comme en tout le reste, ce sont les consistoires qui forment la base de l’édifice protestant: sans leur argent, pas d’assemblées, et toute la hiérarchie du parti se trouve désagrégée.
A Nîmes, le budget de l’église se divise en deux parts distinctes: les «deniers de l’église» et les «deniers des pauvres».
Chacune a son «receveur», son banquier, choisi chaque année parmi les membres du consistoire, le plus souvent un ancien[267]. Une délibération du 31 janvier 1601 montre que le receveur des deniers du ministère touchait à cette époque des gages de 100 l.; mais c’est le seul renseignement que j’aie trouvé sur ce point[268].
Les receveurs ne devaient délivrer aucune somme que sur la présentation de «mandements», tirés sur eux par les anciens[269]. Et à l’expiration de leur charge, chaque année, il fallait qu’ils rendissent compte de leur gestion devant une commission nommée par le consistoire[270].
Le «receveur des deniers de l’église» à Nîmes présentait: 1o les pièces justificatives de ses comptes, comprenant, d’une part, les mandements tirés sur lui, et d’autre part, les quittances de ses payements, avec leur bordereau[271]; 2o le «livre des quitances des paiements de nos pasteurs.....», comprenant les quittances des pasteurs, proposants et autres salariés du consistoire, qui était en quelque sorte la mise au net des pièces précédentes, dont il ne comprenait pas le détail[272]; 3o un registre contenant les noms des imposés pour l’entretien des ministres, avec le chiffre de leurs taxes, et une liasse renfermant toutes les pièces relatives au recouvrement de ces impositions[273].
Le receveur des deniers des pauvres avait des comptes moins compliqués: il ne présentait que les mandements tirés sur lui et les quittances de ses paiements avec leur bordereau[274]. La commission déléguée par le consistoire vérifiait tous ces comptes et en donnait aux deux receveurs une «décharge» qu’elle inscrivait sur un autre registre spécial[275], et qu’on mentionnait souvent dans le livre du consistoire[276]. Puis les comptes étaient renfermés dans un coffre et formaient les archives de l’église[277].
J’ai dit que les deniers des pauvres étaient tout à fait distincts des deniers de l’église. Il arrive, en effet, qu’on fasse procès aux «povres de l’église[278]», dont les revenus provenaient soit de legs testamentaires, soit de quêtes faites par les diacres.
Les legs étaient assez fréquents et variaient beaucoup; je n’en ai pas trouvé, néanmoins, de considérables: en 1598, un conseiller au présidial, Antoine de Malmont, lègue 20 l., et le baile de Saint-Jean de Valeriscle 25 l. aux pauvres de Nîmes[279]. En revanche, il y en a un grand nombre de peu d’importance: voici, par exemple, à Congeniès, un laboureur qui laisse 30 sols[280]; l’hôte du logis des Arènes à Nîmes, Armand Gaubin, ne destine aux indigents que 10 sols[281], et, même, un certain Jacques Malafosse, de Congeniès, ne leur en donne pas plus de 5[282]. Ce ne sont pas d’ailleurs ces «légatz pies» qui forment la plus grosse part du revenu des pauvres, et heureusement, car ils ne doivent pas être fort exactement payés, s’il arrive fréquemment, comme en 1597, que les magistrats se permettent d’en disposer[283]. Au reste, une partie des legs est consacrée à l’entretien des pasteurs, et ainsi les pauvres n’ont pas le bénéfice de toute la charité des testateurs[284].
Les quêtes faites par les anciens et les diacres formaient leur principale ressource. Il n’y a que fort peu de renseignements sur ce point. On faisait la quête au temple dans un «bassin[285]». En outre, on plaçait des troncs «aux» boutiques des marchands, et on les visitait, ce semble, au commencement de chaque année[286]. Enfin, tous les ans, on réunissait les objets perdus dans le temple et non réclamés, on les vendait, et l’on en versait le produit au bassin: en 1596, on retire ainsi 2 l. 14 sols, et en 1601, 2 l. 16 sols[287].
Ces quêtes étaient les vraies ressources des pauvres. Elles devaient fournir parfois des sommes importantes. Le synode national de Montauban, en 1594, décide que, lorsqu’il se trouvera une somme notable des deniers des pauvres «que l’urgente nécessité n’obligera pas d’emploier pour leur subvention, les diacres, par l’avis du consistoire, pourront en faire quelque prêt à des gens solvables pour faire valoir cet argent à la plus grande utilité des pauvres...., à la charge qu’on le puisse retirer promptement en cas de nécessité[288]». C’était là une permission assez dangereuse, mais ces spéculations paraissaient si séduisantes que, le synode national de Saumur les ayant interdites en 1596[289], celui de Montpellier les autorisa de nouveau en 1598[290]. Il est peu probable que le consistoire de Nîmes ait pu user de la permission à l’époque qui nous occupe, car il avait grand mal à entretenir ses très nombreux indigents[291] et, l’«urgente nécessité» ne devait pas lui permettre d’amasser un capital pour le placer.
Il secourait non seulement les pauvres de la ville, mais encore ceux des autres provinces. Ainsi, en 1597, l’église de Grenoble ayant fait parvenir aux Nîmois une lettre réclamant secours, le consistoire décide que «tout ce qui sera levé au bassin» lui sera envoyé, et que l’on communiquera la lettre aux autres églises du colloque[292]. On faisait également l’aumône aux pauvres étrangers à la cité qui se présentaient avec des attestations de leur église d’origine. Cette coutume, nommée la «passade[293]», prêtait à de nombreux abus.
Des vagabonds exploitaient les églises en exhibant de fausses lettres de leurs prétendus consistoires. C’est en vain que, pour y remédier, le synode national de Montpellier (1598) décide que l’on ne devra accorder aucune attestation avant d’avoir examiné en consistoire si les raisons données par l’intéressé pour partir au loin sont plausibles; que ses «âge, poil, stature» devront être spécifiés; et que les ministres auxquels il s’adressera en chemin devront garder ou détruire l’attestation qu’il présentera et lui en donner une autre, s’il y a lieu, «pour la prochaine église[294]». L’abus subsiste, et le consistoire de Nîmes se voit forcé d’ordonner que, dorénavant, les pasteurs comme les anciens ne pourront délivrer à ceux qui «demandent la passade.... aucungz bilhetz de 5 solz.... qui n’aye esté délibéré au consistoire, ou à l’yssue du presche, et signé par quatre pour le moingz[295]».
Il ne leur enlevait point, ce semble, le droit de distribuer des «bilhetz» de moins de 5 sols, payables par le receveur des deniers des pauvres. Celui-ci, comme nous l’avons vu, conservait précieusement tous ces mandements comme pièces justificatives de ses dépenses. Ils pouvaient monter à des sommes variables. Par exemple, du 1er janvier au 27 mai 1601, sire Dalbiac, à Nîmes, a reçu des billets pour 52 l. 19 sols[296], ce qui donne environ une moyenne de 125 l. d’aumônes par an. Cela ne me paraît pas très considérable, si l’on songe que chaque pasteur reçoit 600 l. de traitement annuel[297].
D’ailleurs, ces sommes, pour minimes qu’elles soient, semblent distribuées avec équité. Marque d’une tolérance rare à cette époque, on fait la charité même à des catholiques, et sans leur demander la plus petite abjuration en retour. «Jane Varlède, papiste, sera assistée de 10 souls pour une fois, atandu sa pouvretté[298]», décide le consistoire. «La femme de Pierre Michel...., estant en extrême pouvreté..., bien que soit papiste, luy sera assisté de 10 sols sans conséquance[299].»
Les nouveaux convertis sont entretenus pendant un certain temps, quand ils sont incapables de gagner leur vie, comme il arrive aux défroqués. On paye leur apprentissage: Pierre, fustier, réclame au consistoire la dépense «que le novisse moyne a faict à sa maison à raison de 5 sols chascung jour[300]». Si l’église ne peut placer son converti, elle écrit à ses voisines et le leur adresse[301]. Le synode provincial et le colloque en prennent «soing» et cherchent «si quelque église le voudra entretenir[302]». D’ailleurs, ils se trouvent souvent mal de leur bonté. Le colloque de Nîmes, par exemple, se voit réclamer 400 l. par Mre Mathieu Guilien, apothicaire, «qu’un jadis moine, nommé François Hon», mis en apprentissage chez lui pour trois ans par le colloque, «auroit dérobé[303]». Ailleurs, c’est un ancien moine de Tournon, nommé Denys Enard, que le consistoire de Nîmes envoie comme apprenti chez Mre Noguier, chirurgien, au prix de 8 l. par mois: «lequel apprenti s’en seroit allé sans luy rien dire» au bout de onze jours, en emportant «deux couvre chefz de valleur de 24 solz tous deux»; il faut donc payer les 24 sols et 3 l. pour les onze jours d’apprentissage, plus 4 l. 10 sols pour deux chemises que le consistoire avait fait acheter «pour bailher au susd. Denys Enard[304]».
Car il remettait souvent les secours en nature. Je vois, en effet, qu’il fait délivrer pour 20 l. de «cadis à la vefve de Parant pour lui fere une robbe[305]»; qu’il assiste d’une «eymine de bled», valant 15 sols, Jean St-Huict, serrurier[306], etc. En tout cas, pour le principe, lorsqu’il donne une somme d’argent, il spécifie presque toujours l’emploi qu’en doit faire l’assisté: si Estienne Audiballe reçoit un écu, c’est «pour achepter une robbe à la fripperye[307]».
Certains pauvres étaient en quelque sorte abonnés et touchaient une certaine somme chaque semaine, tandis que d’autres étaient secourus une fois pour toutes. Parmi les premiers se trouvaient les malades, dont le consistoire prenait grand soin. Une pauvre femme, Claude Deleuse, étant tombée «malade à l’extrémité», il décide que l’ancien du quartier devra avertir ses parents tout d’abord, mais «en cas de nécessité luy adressera avec son diacre[308]». Souvent, il ordonne que certains pauvres recevront une somme remise à la discrétion «du diacre et surveillant de leur cartier[309]». Le tableau suivant renferme les noms des indigents assistés entre janvier et mars 1596, avec la mention de ce qu’on leur a donné[310].
Le consistoire avait donc, en l’espace de trois mois, fourni à 26 personnes différentes des secours variant entre 10 l. et 5 sols. Il est juste de constater que ce tableau ne comprend que les aumônes énumérées dans le livre du consistoire, et que les anciens et les pasteurs avaient le droit de distribuer des bons pour des sommes peu importantes.
Ce qu’il faut retenir, c’est le soin avec lequel l’église s’occupe des indigents. Il ne se passe pas une séance sans qu’un des anciens propose une infortune à soulager, et sans que le consistoire fasse la charité suivant ses moyens, assez faibles à la vérité. En janvier 1602, il décide de reprendre une ancienne coutume qui lui semble propre à ranimer le zèle des dames de la ville: elle consiste à faire visiter les pauvres chaque semaine, par des «damoiselles et autres honnorables personnes[311]». Il fait donc dresser un rôle des demoiselles «honnorables», et, tous les mercredis, il désigne deux d’entre elles à cet effet. Ce sont les plus hautes dames de la ville: Mme d’Aubais et Mme de Rochemore[312], Mlle la Criminelle et Mlle la lieutenante de Rozel[313], Mlles de la Rouvière[314], de la Croix[315], etc. Elles sont chargées, notamment, d’aller voir les pensionnaires de l’hôpital. Le consistoire semble avoir toujours exercé une surveillance efficace sur cet hôpital. En 1597, il rappelle sévèrement à l’avocat des pauvres que c’est son devoir de s’en occuper[316]. Il prie les consuls de veiller à ce que «les serviteurs et servantes de l’hospital traictent bien les povres[317]». Il leur recommande encore d’y recevoir une malheureuse «femme boiteuse[318]». Enfin, il s’assemble avec les consuls et les magistrats pour pourvoir au logement des indigents[319].
Voilà comment on employait les deniers des pauvres. Ce n’était pas une grosse somme, et l’on en retenait encore un cinquième pour l’entretien des proposants[320]. Mais tout au moins les aumônes étaient distribuées équitablement.
La part la plus importante des revenus du consistoire était comprise sous la dénomination: «deniers de l’église» ou encore «deniers du ministère», parce qu’elle était surtout destinée aux pasteurs.
Le «receveur des deniers de l’église» avait bien des dépenses à couvrir: d’abord, les frais qu’entraînaient les longues négociations auxquelles il fallait se livrer pour obtenir un pasteur «perpétuel», quand l’église s’en trouvait dépourvue; puis les gages des pasteurs en exercice; en leur absence l’entretien des ministres «prêtés», et après leur mort, la pension de leurs veuves[321]; enfin, il payait l’avertisseur, les employés du consistoire[322] et les députations aux colloques et aux synodes.
Celles-ci devaient être, autant que possible, nombreuses, «afin de resserrer l’union des églises». Un synode national recommande aux localités qui ont plusieurs pasteurs d’en envoyer «alternativement... le plus grand nombre qu’elles pourront[323]». Mais de telles délégations coûtaient cher, et d’autant plus cher qu’elles étaient composées d’un plus grand nombre de personnes. Certaines églises n’étaient pas assez riches pour les supporter; aussi elles s’entendaient pour choisir le même représentant au synode national et s’unissaient pour payer son entretien[324].
Lorsqu’il s’agissait seulement d’un synode provincial, les frais de voyage et de séjour des députés étaient moins élevés. C’est pourquoi Nîmes y envoyait assez souvent, outre ses représentants réguliers, des députations extraordinaires[325].
La note présentée par Isaac Roux, ancien d’Aimargues, délégué par son église au synode de Saint-Germain de Calberte, peut nous donner une idée de ce que devaient dépenser les députés de Nîmes: «Pour la disnée à Calvisson», on lui doit 1 l. 6 sols; «pour avoir refferré la cavale à Canes», 2 sols; «pour la souppée et couchée à Enduse», 1 l. 6 sols; «pour avoir fait raccoutrer la celle de la cavale,» 5 sols; pour la ferrure «du petit bidet,» 1 sol 6 deniers; «pour une guide de Saint-Étienne jusques à Saint-Jan», 1 sol; «item 1 sol en pain [sic] pour la cavalle[326]», etc. On rembourse aux députés le prix de la location de leurs chevaux, et, pour aller au colloque de Montpellier, un cheval loué par le pasteur, avec sa selle et sa bride, se paye 30 sols[327].
Généralement les délégations aux synodes coûtent plus cher que les délégations aux colloques, car le voyage qu’ont à faire les envoyés est plus long. Ainsi la députation de l’église de Nîmes au synode de Sauve (1597) lui revient à 39 l. 12 s. tournois[328]; au lieu que le consistoire ne débourse que 4 écus, soit 12 l., pour les frais du pasteur Chambrun et de l’ancien De Vieulx au colloque d’Aiguesmortes en novembre 1598[329], et un seul écu pour les dépenses de Falguerolles à celui de Vauvert, au mois d’août de la même année[330].—Jusqu’en 1599, la ville où se tenait le synode était très favorisée puisque ses députés n’avaient pas à se déplacer; mais à cette date on décida qu’elle aurait à «loger les pasteurs et anciens [des autres localités], avec les montures, en maison bourgeoise» et à ses dépens[331]. Malgré cette mesure, les frais de délégation paraissaient encore trop lourds aux petites églises réunies sous un seul pasteur: contrairement à la Discipline, elles n’envoyaient qu’un ancien avec leur ministre pour les représenter[332] et payaient chacune leur part des frais[333].
Outre les députations aux assemblées, on prenait encore sur les deniers du ministère l’achat des objets servant au culte, l’entretien du temple[334] et de la bibliothèque.
L’église de Nîmes n’avait pas attendu les encouragements des synodes nationaux de Saumur (1596), ou de Jargeau (1601) pour «dresser» une bibliothèque propre à servir à ses ministres et à ses proposants[335]. En janvier 1596, elle ne s’occupait plus déjà que de la «parachever» et achetait pour 7 écus les livres qu’un libraire avait apportés à Nîmes[336]; peu après, le pasteur Falguerolles et l’avocat Chalas découvraient dans «la bibliothèque de feu M. de Saint-Cézary... deux volumes de Concilles et la Response et examen du concile de Trante, faictz par Rennitus», et les achetaient 3 écus pour le consistoire[337]. Les livres étaient alors chez Chalas[338], et il y en avait un nombre suffisant pour que leur catalogue fût considéré comme un travail nécessaire et assez important[339]. D’ailleurs, on ne cessait d’en acheter de nouveaux. Ainsi, le 8 janvier 1597, on paye «3 l. 8 sols tournois pour huit livres de M. de Falguerolles[340]». Chalas partant en voyage, on le charge d’en rapporter quelques-uns[341]. On presse, en 1597, la rédaction de l’«inventaire et contrerollage» de la bibliothèque[342], que le nouveau consistoire de 1599 fait vérifier en entrant en charge[343]. En octobre de cette même année, le synode ayant arrêté que «les ministres seroyent tenuz tenir en leurs cheres une bible de la nouvelle version», le consistoire se décide à vendre celle qui lui sert actuellement. «Et au mesme instant, au consistoire, a este enchérie, et, après plusieurs enchères, délivrée à M. Rostang du Vieux pour le prix de 3 escus sol[344]». Puis, on achète une superbe bible «de la nouvelle version..., dorée, lavée, réglée», que l’on paye 4 écus et demi[345]. En 1601, la «Bibliotheca patrum par Marguarites de la Bigne, impression de Paris de l’an 1589, en 9 tomes» est acquise moyennant 18 écus, et sa reliure en «vert carton», plus le port, revient à 5 écus 30 sols[346]. Enfin, il faut ajouter à cela qu’en 1600 on avait fait faire un «cabinet» pour les livres[347].
Il est fort probable que les petites églises du colloque de Nîmes ne devaient pas avoir de bibliothèques faute d’argent, puisque une ville comme Montpellier, siège d’une académie, se voyait, en 1598, exhortée par le synode à se faire «une collection de livres en théologie[348]». Quoi qu’il en soit, ce ne fut pas, comme le dit M. de Felice[349], le synode nat. de La Rochelle, en 1607, qui encouragea le premier les églises à se créer des bibliothèques, et Nîmes en possédait une fort importante bien longtemps auparavant.
Les deniers du ministère devaient subvenir à toutes les dépenses que je viens d’énumérer; voyons d’où ils provenaient.
Le roi promit aux églises, en 1598, de leur donner 45 000 écus. Cette promesse ne fut pas tenue[350], si bien que le consistoire de Nîmes dut continuer à pourvoir à l’entretien des ministres par des impositions sur les habitants. A l’époque qui nous occupe, on décidait officiellement que ceux de la Religion seuls en auraient la charge[351]; mais, vu les difficultés de toutes sortes qu’on avait à recouvrer une subvention si nécessaire, on n’hésitait pas, en pratique, à taxer les catholiques, et ce après comme avant l’édit de Nantes[352].
Chaque année, le consistoire extraordinaire, avec le concours des magistrats et des consuls[353], décidait quelle somme on prélèverait: tantôt 500 écus comme en 1596[354], tantôt 800 comme en 1601[355]. Il déléguait ensuite quelques membres des consistoires vieux et nouveau, un des magistrats, un ou deux consuls, pour en faire la répartition sur les habitants[356]. Cette répartition, inscrite sur un livre long nommé «la tariffe[357]», était alors présentée au magistrat pour qu’il en autorisât l’exaction[358]. Une fois le «livre signé», on chargeait de lever l’imposition celui qui faisait «meilheure condition», après avoir pris l’avis des consuls: ainsi, en 1600, l’ancien Salveton ayant accepté «d’en fere l’exaction pour 100 l. tournois», on décide «que le bail de lever led. libvre sera passé aud. sire Salveton[359]». Mais on ne donnait pas toujours la levée à forfait et le consistoire la confiait souvent à des agents qu’il surveillait lui-même. Le 9 décembre 1598, en effet, nous le voyons décider que «les diacres et anciens... poursuyvront ceulx quy sont commis à la levée des rolles[360]»; et une autre fois, il ordonne qu’elle se fera «par survelliances et ysles... par les nommés à cest effect..., suivant les rolles[361]».
La levée a lieu d’ailleurs très malaisément et les petites églises comme les grandes ne mettent aucun enthousiasme à entretenir leurs pasteurs. A Nîmes, les uns se plaignent d’être trop imposés et ne veulent pas payer intégralement leur taxe; les autres «ne veullent payer rien du tout[362]» et il y réussissent: on décide de les «adjouster» aux rôles de l’année suivante[363], mais c’est toujours un an de gagné, et pourquoi céderaient-ils davantage plus tard? Un nommé Jehan de Vidalle déclare «qu’il yroit plus tost baptizer son enfant à la messe que bailher rien à MM. les ministres[364]», et il est probable que l’«exhortation pour l’entretenement des pasteurs» que Chambrun fait en chaire après le prêche ne doit pas être sur lui d’un effet puissant[365].
Aussi, la levée est-elle loin de rendre ce qu’elle devrait et les pasteurs ne peuvent-ils obtenir leurs gages. En mars 1598, il est dû à Falguerolles, «oultre les arreyrages de l’année passée... ung cartier de la présante[366]». En mai, le consistoire est forcé d’emprunter 300 l., remboursables dans trois mois et au taux de 12%, desquelles Chambrun prend 100 l., Falguerolles 200 et Moynier rien[367]. Cela ne remplit pas la bourse du ministère: en septembre, il ne s’y trouve encore «pas d’argent, mesmes pour les pasteurs servans[368]». On atteint ainsi l’époque[369] de la levée de l’imposition, que l’on décide le 21 octobre. Naturellement, elle ne se fait pas mieux que d’habitude; en décembre, on décide de «poursuyvre» ceux qui en sont chargés[370], car, sans doute, on la veut terminée pour la fin de l’année. Les pasteurs sont tellement pressés qu’à peine quelque argent se trouve-t-il entre les mains du receveur qu’ils demandent qu’on leur délivre à chacun 12 écus[371]. D’ailleurs, c’est la coutume de leur distribuer à mesure ce qui rentre[372], car il est impossible de réunir une somme suffisante pour les payer en une fois.
Cependant, en 1599, le consistoire semble vouloir se libérer à l’égard des ministres. Il charge le sieur de Saint-Cézary de prévenir le conseil de ville de la difficulté que présentent la levée des rôles et l’entretien du ministère; il ordonne de poursuivre rigoureusement «ceulx quy doibvent d’argent des bénéfices pour le payement» des pasteurs[373]; le receveur déposera le compte de ce que les ministres ont reçu sur leur assistance[374]; enfin, ceux qui refuseront de payer seront traînés devant le juge criminel[375]. Malgré tout, en juillet, il reste dû encore tellement d’argent aux pasteurs que l’un d’eux, Falguerolles, prévient le consistoire qu’il s’en plaindra au colloque[376]. Quelques mois plus tard, il mourait[377] sans avoir jamais pu toucher les 200 écus qui lui étaient dus[378].
Ainsi la ville de Nîmes ne pouvait arriver à fournir les sommes nécessaires à «l’entretien de l’église». S’il en était ainsi dans la plus riche et la plus puissante ville du colloque, on imagine ce qui se passait dans les autres. Les assemblées sont remplies par les querelles d’argent des pasteurs et des consistoires. D’ailleurs, que pouvait-on sur les fidèles? La Discipline autorisait les colloques et les synodes à procéder par des censures ecclésiastiques contre les églises coupables d’«ingratitude» envers leurs ministres et à aller même jusqu’à les priver du culte. Cette peine grave, la seule efficace, on peut le dire, pouvait bien être prononcée contre des églises de peu d’importance[379], mais comment l’appliquer à des villes comme Nîmes, exposée aux influences catholiques et où les fidèles se trouvaient livrés aux «séductions» des prêtres et des jésuites? Nous verrons que les pasteurs combattaient ces influences à grand’peine. Ceux d’Alais, réclamant au synode leur ministre Ferrier qui leur avait été emprunté pour quelque temps, se plaignent que «plusieurs de la Religion, se voyantz sans preche, seroient alez au sermon de Rhodes, jésuite[380]». On juge de ce qui se serait passé dans les mêmes conditions à Nîmes, où le consistoire se trouve forcé de sévir à chaque instant contre des fidèles et même contre des proposants[381], qui ont été «ouyr» le P. Coton.
Aussi ne songeait-on pas à appliquer de peines aussi radicales, ni même à appliquer aucune peine. En voici la preuve. Un synode de 1594 avait ordonné que les diacres et anciens ne pourraient quitter leurs charges avant d’avoir «satisffait à l’entretainement des ministres[382]». Conformément à cette décision, on voit, en janvier 1597, le consistoire de Nîmes s’engager à ne pas se séparer avant d’avoir soldé «ce que restera des gaiges deubz à MM. les pasteurs[383]». Cependant, le 9 décembre, il décide de procéder à la nomination des anciens pour l’année suivante. Les pasteurs en appellent «d’aultant qu’ilz ne sont payés de leurs gaiges[384]»; mais le consistoire nouveau n’en remplace pas moins tranquillement le «vieux», et le règlement reste inappliqué.
La municipalité payait une pension à l’église, destinée notamment à l’entretien des proposants. C’était, d’ailleurs, assez peu de chose et insuffisant à sortir le consistoire de peine: en 1598, la pension se monte à 86 l. 15 sols[385]. Elle était levée par un exacteur des tailles[386] et portait sur tous les habitants, même les catholiques[387]. De plus, le gouvernement communal aidait les anciens à poursuivre le payement des impositions faites pour le ministère[388]. Son intervention fut autorisée par l’édit de Nantes qui donna le droit aux consistoires de citer en justice les huguenots se refusant à payer leur taxe[389].
L’église de Nîmes se résolut à employer ce moyen en février 1599[390]. Il ne paraît pas qu’elle en ait obtenu des résultats excellents, si l’on on juge par les plaintes et les menaces de Falguerolles en juillet 1599[391] et de Moynier en mai 1600[392], qui contraignirent le consistoire à faire des emprunts onéreux pour fournir quelque argent à ses ministres[393]. C’était encore un moyen inefficace. Les pasteurs durent se résigner à n’être pas payés.
IV
L’AUTORITÉ DU CONSISTOIRE SUR LES FIDÈLES
Lutte du consistoire contre l’influence catholique. «Superstitions». La tradition catholique.
Les «vices» qu’il combat: La «paillardise». Adultère et divorce. Enquêtes de mœurs. La «coquetterie». Les censurés mécontents.
Son intervention dans les querelles de ménage. Les bancs du temple. Réconciliations.
Plaisirs permis. Spectacles et jeux défendus. Le repos du dimanche. Fêtes de corporations. La danse interdite. Les «charivaris».
Dénonciations. Police consistoriale.
Citations à comparaître; retards à s’y rendre. Enquêtes. Peines décrétées; leur application. Les nobles et les notables. Entente des consistoires pour la police.
Tout consistoire devait faire respecter par les fidèles la Discipline ecclésiastique. Il faut entendre par là l’ensemble des règles suivant lesquelles se gouvernait l’église réformée. Ce règlement, élaboré peu à peu par les synodes nationaux, n’a reçu sa forme définitive qu’au XVIIe siècle[394]. Il régit le fonctionnement des assemblées ecclésiastiques, les cérémonies du culte, et donne aux fidèles des règles précises de conduite. Or, le consistoire de Nîmes, chargé de faire appliquer la Discipline, a, par cela même, le devoir de surveiller étroitement la vie de ses subordonnés. Il cite à comparaître devant lui ceux qu’il estime avoir enfreint le règlement; il les juge, puis les condamne, s’il y a lieu. On voit quelle autorité peut lui donner cette juridiction sur la doctrine et les mœurs de chacun. Ses décisions sont sanctionnées par celles des colloques et des synodes qu’il contribue à former et qui agissent dans le même sens et dans le même esprit que lui. Ainsi se forme l’unité de la morale et de l’esprit protestants.
Les articles de la Discipline promulgués avant 1598 semblent avoir comme but principal de combattre l’influence catholique et d’empêcher que les fidèles retombent dans «l’idolâtrie». L’on craint que le peuple ne soit emporté par son amour des cérémonies et par l’habitude des fêtes traditionnelles de l’église romaine. Aussi la Discipline lutte-t-elle de toutes ses forces et non sans peine contre les «superstitions».
Au sujet des enterrements, par exemple, le consistoire et les synodes doivent intervenir continuellement. En 1597, on démontre en chaire qu’il faut se garder de «ses seremonies et superstitions quy commensent de glisser parmy nous comme en l’esglise romaine..., comme de fere marcher des hommes vestus de drap au-devant du corps et d’user de tant de fassons au convoy de l’enterrement[395]». Il est encore défendu de faire porter un «flambeau ardent[396]», ou, «au grand escandalle de plusieurs», d’employer des pleureuses[397], de faire «donner l’advertissement de la sépulture» par des veuves vêtues de noir[398], de faire «porter les corps des femmes et des filles décédées» par d’autres femmes «ayants chapeaux de fleurs, bouquets et autres choses[399]», et même de vêtir en aucune façon ceux qu’on mène au tombeau[400]. Enfin, il est absolument interdit d’enterrer personne dans les temples[401].
Alors que les pasteurs eux-mêmes ont tendance à prêcher les «jours chomables de la papauté» de préférence aux jours ordinaires[402], et que le recteur du collège de Nîmes, Pacius, donne congé aux écoliers «le jour de Caramantran[403]», comment s’étonner que l’on ait à censurer des bourgeois «quy font le Roy boit» et les «bolangers qui font des gasteaux avec la febve[404]»? Il est très difficile de forcer les fidèles à rompre avec les habitudes anciennes. L’évêque Valernod[405] fait-il son entrée à Nîmes? M. Bournet sort de la ville pour le voir, «Messieurs le lieutenant et trézorier Albenas» vont assister aux cérémonies[406], enfin, chose plus grave, il faut réprimander les consuls, car ils ont fait tirer des arquebusades en son honneur et ordonné à deux capitaines de l’escorter avec leurs soldats[407].
La tradition triomphe souvent de la réforme. L’on a parfois à censurer des parents qui aiment mieux envoyer leurs enfants aux Jésuites que les mettre au collège[408], ou les confier à «l’école du maître papiste» qu’à celle du protestant[409]. Les fidèles vont entendre les sermons du P. Coton[410]. Pour combattre ces tendances, le consistoire va presque jusqu’à leur interdire la fréquentation des catholiques. L’un des consuls est appelé pour avoir accompagné l’évêque et un prêtre qui allaient dire la messe à Beauvoisin[411]. Un maçon qui contribue à bâtir une église est mis au rang des «fauteurs de l’idolâtrie[412]». On doit empêcher les «pères faisans profession de la Religion» de poursuivre «les jeunes hommes papistes qui ont rendu leurs filles enceintes pour les leur faire espouser..., crainte d’un plus grand mal[413]». Enfin, on décide que «les enfants qui auront accompagné les funérailles de leurs pères en la papauté seront censurés selon la prudence des consistoires[414].» Ce féroce règlement donne une idée nette de la haine qui séparait les papistes et les huguenots.
La Discipline ne se contente pas d’éloigner les fidèles des «superstitions», elle s’efforce de les défendre contre les vices et le consistoire les maintient vigoureusement dans le droit chemin. Pour cela, il lui faut surveiller la vie la plus intime de ses administrés, et il s’en acquitte soigneusement.
Ainsi la «paillardise» est une faute grave, et dont la Discipline se méfie fort: elle interdit aux fiancés d’habiter ensemble[415] et de demeurer «longtemps à espouser», c’est-à-dire plus de six semaines[416]. La veuve de Chatillon, «ensaincte soubz promesse du cappitaine Blausac» qui «à présent ne la veult prendre», ne doit pas trouver qu’elle a tort[417].—L’adultère commis par la femme, quand il est «avéré, convaincu et puny par arrest de la cour», permet à l’époux de se remarier. C’est ce que répond un synode de 1603, à M. Jean Malessague en le renvoyant au roi qui, seul, pourra lui donner la dispense nécessaire, «d’aultant que les lois du royaulme prohibent telz mariages[418]».—Au reste, on ne se montre pas tendre pour les femmes suspectes d’inconduite. Le consistoire s’informe soigneusement de leurs mœurs[419], puis il les fait chasser de la ville ou mettre en prison par les consuls[420]. Une malheureuse, nommée Martine, ayant eu un enfant de Daniel Gansy, praticien, le consistoire décide qu’il la fera punir par la justice et expulser, et que le père sera «examyné... de prandre l’enfant[421]».
Il suffit que deux habitants soient dénoncés par les voisins comme «conversant» ensemble pour que le consistoire les appelle, s’empresse d’informer et leur interdise de se voir cependant[422]. Mais de telles enquêtes ne sont pas aisées. Le sieur de La Farelle, qu’on a trouvé «couché seul à seul avec une nommée Broquière, de nuit, à heure indue», déclare au consistoire que c’est «sans avoir abuzé d’elle»: on le censure à tout hasard[423]. Le capitaine Gras, surpris dans des conditions analogues, allègue pour sa défense que sa chandelle était encore allumée[424]. Et que répondre à Mme Martine qui, «accusée d’avoir couché avec Anthoine Martin, son serviteur», prétend qu’elle y fut contrainte pendant sept nuits «à cause de la malladie d’icelluy... mais [que] sa fille mesme, celle quy est promise avec led. Martin, estoit couchée au millieu d’eulx deux[425]». D’ailleurs, le plus souvent, les inculpés, pressés de questions, finissent par avouer ou par se trahir dans leurs réponses, comme le fit, par exemple, Marguerite Brueisse, servante à Antoine Bonnet[426].
Le consistoire ne peut supporter la coquetterie. Il ne faut pas que les femmes se parfument les cheveux, sous peine de privation de la cène[427]. Les «guignevalets» sont interdits par un synode national[428]. C’est risquer de se faire admonester devant tout le monde par le pasteur que de venir au prêche avec de la «poudre sur la teste», ou une robe à «cachebastards[429]». Les diacres et les anciens sont invités à noter «les plus excessives» quant à leurs vertugadins «pour après le leur remonstrer[430]». Celles qui sortent décolletées, on peut aller jusqu’à les suspendre de la cène, si elles ne veulent pas «fermer leurs poitrines[431]». Et que la femme d’un pasteur ne s’avise pas de porter les «poilz relevés et les cornes», ou l’on invitera sévèrement son mari à «fere son debvoir» pour empêcher un tel scandale[432].
D’ailleurs, ceux que le consistoire a censurés pour coquetterie ne se soumettent pas toujours paisiblement. Un écolier, André Guiran, se plaint de ce que le pasteur Falguerolles l’ait interpellé du haut de la chaire parce qu’il portait «de grandz poilz retroussés» et «escandalleux» pour les «vrays chrétiens»: le consistoire, pris comme arbitre, ordonne que le jeune homme sera sommé «de couper ses cheveulx[433]».—M. Rossel, ministre de Gignac, réclame au synode contre une ordonnance de son colloque, décrétant «l’abaissement des cheveux de sa femme»: cela ne lui réussit pas, car il reçoit une censure grave pour avoir poursuivi un tel appel[434].—Finalement, la Discipline fut vaincue par la mode, et le synode de Jargeau (1601) dut ordonner qu’on ôterait du texte de l’art. 26 les mots «poinçons, houppes et vertugadins[435]».
Puisqu’il règle les questions de vêtements, le consistoire peut bien s’occuper des querelles de ménage. Contre la volonté de son mari, Mlle Baboys persiste à garder chez elle une certaine nourrice; aussitôt, le consistoire intervient pour lui ordonner de la congédier et d’en prendre une autre avant une semaine[436].—Un autre jour, il défend fort sagement à sire Lhermite de se disputer avec sa belle-mère ou de battre sa femme[437].—Il censure encore la femme de Mre Antoine, boulanger, qui a dit à la nourrice de M. de Saint-Téodorite qu’elle «estoit de gros saings[438]».—Ou bien il cite à comparaître done Yssoire et la femme du cardeur Jean Combes qui se sont battues «en plaine rue publicque[439]».
Mais c’est au sujet des bancs du temple que naissent le plus de disputes et que le consistoire a le plus souvent à intervenir. Il faut savoir qu’on réservait des bancs aux pasteurs et aux anciens, mais aussi aux magistrats, aux consuls[440] aux proposants[441], aux régents du collège[442] et à certaines personnes notables[443]. Cette coutume ne se retrouve ailleurs qu’à Nîmes[444], mais ce qui paraît particulier à cette ville, c’est que tout le monde peut y acquérir le droit d’avoir un banc à soi au temple, moyennant une certaine somme[445]. Pourtant, on ne peut choisir le rang où l’on sera placé: c’est le consistoire qui fait ranger les sièges à son gré, sans que les magistrats aient rien à dire[446]. Les bancs sont mobiles et non fichés en terre[447], mais on y fait mettre des «escripteaux» composés par le greffier et portant le nom de ceux qui ont acquis le droit de s’y asseoir exclusivement[448].
Ces places réservées étaient l’occasion de querelles continuelles parce qu’elles faisaient naître des conflits de préséance. Voici, par exemple, deux bourgeoises et leurs filles qui se disputent parce que l’une, Mlle Saint-Estienne, a traîné son banc devant celui de Mlle d’Ariffon. Celle-ci, aidée de sa fille, l’injurie de son mieux, «appellant sond. mary faussaire et elle qu’elle estoit une simple». Mais Mlle d’Ariffon, confrontée avec son adversaire devant le consistoire, nie ces propos et déclare, au contraire, «elles ny leurs fillies ne l’avoir injuriée, les ayant lad. Saint-Estienne intéressé leur honneur, les ayant appellées querelleuses et que, sy elle parloit, feroit baisser la teste à sa fillie; requérant qu’elle aye à déclairer la cause pourquoi feroit baisser la teste à sad. fillie parce que cela desroge à son honneur et de sad. fillie...; d’ailleurs que luy a reproché qu’un bourreau avoit couppé la teste à son mary». Le consistoire fait vérifier la place du banc en question et conclut que «les deux fillies seront appellées tout présantement pour estre toutes ensamblement sensurées, afin de les mettre en paix, amitié et réconciliation[449]».—Un autre jour, c’est le précepteur des enfants de sire Barthélemy Syméon et la femme de M. Fontfroide qui brisent le banc de Mlle Passelar[450].—Ou encore, le ministre Falguerolles se permet de faire asseoir des femmes sur le banc des écoliers et dit à l’un d’eux, M. Rally, que les femmes méritent mieux d’être en cette place que lui, et que s’il ne lui ouvre la porte, «il la rompra[451]».
Le consistoire avait fort à faire pour apaiser toutes ces querelles. C’était, en effet, une de ses fonctions importantes que de «réconcilier» ceux qui s’étaient disputés. Tantôt il faisait comparaître les inculpés et leur ordonnait tout simplement de se raccommoder[452], tantôt il déléguait quelques-uns de ses membres pour apaiser le différend[453]. Quand les intéressés ne pouvaient ou ne voulaient se mettre d’accord, il les censurait tous deux «griefvement[454]». Ces réconciliations publiques étaient fort en usage. Le colloque et le synode s’en occupent comme le consistoire. C’est ainsi qu’un synode provincial de Nîmes contient la délibération suivante:
«Ouys M. Ferrier et M. de la Martinole [pasteur et ancien d’Alais] est ordonné qu’ils seront réconciliez: led. sieur de la Martinole déclairant tenir M. Ferrier pour fidèle ministre de l’église de Dieu et digne de sa charge, et led. M. Ferrier tenir led. sieur de la Martinole pour ancien de l’église digne de sa charge et homme d’honneur, oublians toutes paroles fâcheuses qu’ilz peuvent avoir heu. Ce qu’estant faict en présence de toute l’assemblée se sont donnez la main de réconciliation[455].»
Un autre devoir du consistoire était d’empêcher les fidèles de s’amuser à des jeux défendus. A la vérité, les plaisirs permis par la Discipline étaient surtout d’ordre moral. Le réformé pouvait lire la Bible à son aise, assister à tous les prêches et méditer sur les vices du papisme. Il pouvait aussi prendre des billets aux loteries organisées pour soulager les ministres, les créanciers et les marchands, mais non à celles qui n’avaient pour but que de donner une émotion frivole, comme les «roues de Fortune[456]». Il ne devait pas perdre son temps à regarder les bateleurs et les acrobates, les faiseurs de tours de passe-passe et de goblets, ou les montreurs de marionnettes[457]. Il ne pouvait jouer au billard, car ce jeu «apporte beaucoup de desbauches[458]», ni aux «quilles[459]», et encore moins aux cartes[460]. Peut-être la paume et le jeu de ballon sont-ils autorisés à Nîmes, mais en tout cas on recourt aux magistrats pour les empêcher le dimanche, qui est le jour où l’on doit se reposer[461].
Ce repos du dimanche, on le fait observer fort sévèrement. En 1611, un synode formulera les «légitimes usages» auxquels il faut l’employer: l’ouïe de la parole de Dieu, l’administration des sacrements et autres exercices de piété[462]». Cependant, les notaires «qui reçoyvent des contracts», ceux qui trafiquent et ceux qui voyagent le dimanche sont poursuivis suivant la Discipline, «et jusques à privation de la Cène»[463].—Un pauvre homme, nommé Pierre Tel, se fait censurer «griefvement» pour «avoir estandu une cadène de cadis led. jour, craignant que se gastast[464]».—L’hôtelier «du Sauvage» est appelé parce qu’il a servi «à boire et manger aux allans et venans» pendant le prêche du dimanche[465].—Enfin, le consistoire prie les consuls de faire fermer les boutiques[466]. Et sans doute ceux-ci s’en chargent volontiers puisqu’on les voit ordonner plus tard, de leur propre mouvement, qu’avant le prêche du dimanche matin on n’ouvrira qu’une des portes de la ville avec son guichet, et que, pendant la journée, les autres seront seulement entre-bâillées, afin qu’on ne puisse faire entrer aucun bétail et aucune charrette[467].
Le synode provincial de Montpellier (1596) autorise les fidèles à prendre part à toutes les fêtes des corporations, mais il faut qu’elles ne comprennent aucune danse, qu’elles ne se fassent à l’occasion d’aucune fête de saint et que «l’exercice de la religion ne soit intéressé[468]». Les Nîmois se passaient difficilement de danser et le consistoire avait fort à faire pour les en empêcher. Il faut dire que les danses étaient alors fort licencieuses, et notamment celle du bouquet[469]. Cependant, le synode avait beau ordonner que l’article de la Discipline les concernant serait lu en chaire[470], on n’arrivait pas à le faire rigoureusement observer. La fiancée du juge criminel aime tant la danse qu’elle se fait appeler au consistoire pour avoir «ballé» aux épousailles de Mre Bon[471]: qu’y a-t-il d’étonnant à ce qu’on danse et qu’on se masque à son propre mariage[472]?—Quant à Mme de Favier, elle a le même vice, et il faut l’appeler aussi, puisqu’elle «andure» qu’on danse en sa maison[473].
On chassait impitoyablement ceux qui facilitaient de telles «débauches». Le 26 mai 1599, le consistoire prie les consuls de faire sortir de la ville «celluy qui apprend à danser[474]». Plus tard, il est averti qu’un «baladin» a «enrollé plusieurs, mesme de la Religion, et attand les violons pour dresser le bal ordinaire». Il envoie immédiatement demander aux magistrats d’«empêcher telz escandalles et excèz qu’en peuvent arriver[475]». Le jeudi saint de l’année 1605, Mre Lansard, consul, trouve le ménétrier Jacques Foëton, «tenant l’archet encore estendu sur les cordes, et les doigts allongez de la gauche, pour les frapper à leurs touches et à leurs espaces mesurés», seul dans le «lieu de dissolution et de désordre» où il donnait à danser, «la honte et la crainte ayant faict esvanouïr les assistants». Aussitôt le consul, saisi d’indignation, lui arrache le violon et le met en pièces, ce qui lui vaut de passer en justice et de payer une amende de 18 l.[476]. Enfin, à Aimargues, on fait, en 1602, des remontrances à une demoiselle qui avait logé un «maistre danseur[477]».
Non seulement la danse, mais aussi la musique semble éminemment corruptrice. Le jour de leur «reveue et bravade», les basochiens veulent faire jouer des violons, des hautbois et autres instruments[478], mais le consistoire de Nîmes ne peut supporter l’idée d’une telle débauche et il supplie chaque année les magistrats de «fere cesser» les instruments[479].
Il a horreur aussi des «charivaris» qui sont fort en honneur à Nîmes. Sire Farel prend soin, au moment d’épouser Mlle Fazandier, de prier Jean Jaudin et le capitaine Billanges «d’adviser qu’on ne luy fist charbarie[480]». Mais pour cela il lui faut payer[481].—Bagard, lui, n’échappe pas à cet inconvénient: Rouvière jeune, Pansiet, Pierre de Montelz, Cottelier se font censurer et suspendre de la cène pour avoir pris part à son «charbary», et spécialement Rouvière qui «est un farceur et bouffonneur ordinaire»; un autre encore est censuré pour y avoir assisté, d’autant qu’il remplissait les respectables fonctions de sergent-major dans la garde communale; quant à Jehan Fornier, il prétend avoir été appelé par la femme de Bagard pour empêcher le vacarme, mais comme il trouve l’histoire si drôle qu’il ne peut s’empêcher de rire en la racontant, on le déclare «colpable», et il se fait suspendre de la prochaine cène comme les autres[482].
Toutes ces mesures sont sévères. Un pasteur a dit: «Calvin était parti du principe que l’homme ne peut rien donner au plaisir sans risquer d’oublier son créateur, et la conséquence immédiate de ce principe était l’obligation de déclarer incessamment la guerre à tous les instincts naturels du cœur humain[483]». C’est pourquoi «la Réforme n’a pas été vraiment populaire en France», comme l’écrit M. le pasteur Paul de Felice[484]. La nécessité de faire observer de tels règlements forçait le consistoire à s’ingérer dans la vie privée d’une façon que l’on serait loin de supporter aujourd’hui. Cela avait l’inconvénient de favoriser la naissance et le développement des petites calomnies et des «racontards». On était forcé de recourir aux serviteurs[485] et aux voisines[486] pour enquêter sur la vie et les mœurs des fidèles suspects, et l’on encourageait, en somme, la délation. Ainsi, Mre Symon Mariaige, chirurgien, vient rapporter au consistoire «que ce jourd’huy matin, il estoit en la boutique de Mre Noguier, y seroit venu Jehan Dumas, praticien, quy auroit renyé le nom de Dieu plusieurs foys[487]».
Mais, d’autre part, l’intervention des «surveillants» et des diacres dans la vie privée des habitants avait alors son avantage: elle remplaçait heureusement, en bien des cas, notre police. Par exemple, en 1599, le consistoire empêche des parents de maltraiter leur enfant martyr et de le faire, pendant l’hiver, «demeurer de nuict et de jour presque tout nud, et morent de faim», à ce point que les voisines apitoyées lui donnaient «souvent de pain et autres chozes[488]».
Il résulte de ce qui précède que les habitants se trouvaient étroitement soumis à la surveillance de leur consistoire: leurs fréquentations, leurs mœurs, leurs querelles, leurs plaisirs, il examinait tout. Mais reste à montrer quels étaient ses moyens de sanction et à prouver que les fidèles lui obéissaient.
Ceux qui se trouvent accusés de fautes graves, c’est-à-dire ayant causé du «scandale», sont cités à comparaître par l’avertisseur ou les anciens[489]. A la vérité, ils ne se pressent pas toujours de se rendre à la convocation. Mlle la lieutenante de Favier, appelée en consistoire parce qu’elle a envoyé ses enfants faire leurs études chez les Jésuites, en Avignon, répond qu’elle aimerait mieux aller cent fois à la messe qu’une seule au consistoire[490]. Quelques jours plus tard, elle promet pourtant au pasteur Ferrier de retirer ses enfants[491]. Mais elle n’en fait rien, et le 3 mai, on la rappelle de nouveau[492]: elle ne vient pas[493]. On recommence le 16 mai, le 23 mai[494], le 30 mai[495], le 6 juin[496], le 22 août[497], le 29 août[498], et l’on ne se résigne que le 31 août à la priver de la cène[499]. On continue à la citer le 5 septembre[500], le 19 septembre[501], le 26 septembre[502], le 18 octobre[503], en mentionnant à chaque séance qu’on la convoque pour la dernière fois. Enfin, le 24 octobre 1601, on se résout à la suspendre publiquement des sacrements[504]. Elle se décide alors à faire dire au consistoire que, si elle n’est pas venue, c’est qu’elle était indisposée; et aussitôt l’on surseoit de huit jours à la publication[505]. Trois jours après, on envoie savoir pourquoi elle n’a pas comparu: elle répond qu’elle est à nouveau souffrante[506]. Le 7 novembre, elle n’est pas encore venue au consistoire[507], et c’est seulement le 14 qu’elle consent à s’y rendre[508]. Elle a donc résisté pendant sept mois, sans que l’on se décide à l’excommunier.
Les fidèles étaient rarement aussi obstinés, mais souvent plus violents que Mlle de Favier. Les nobles n’aimaient pas à comparaître devant une assemblée de marchands[509]. M. de la Farelle, averti qu’il allait être suspendu publiquement de la cène s’il ne voulait se rendre au consistoire, renvoie brusquement les anciens chargés de l’en prévenir «avec parolles facheuses», et leur déclare «qu’il estimoit autant leurd. procédure comme ung brain d’asne[510]»; un autre jour il se met fort en colère et fait dire aux membres du consistoire qu’il ne les «crainct ny vifz ni mortz[511]». D’aucuns se contentaient de refuser purement et simplement de répondre à la convocation[512]. Bref, soit peur, soit dédain, quelques personnes refusaient de comparaître.
Le consistoire se montrait pourtant assez accommodant sur le jour à fixer pour la citation. Ainsi un prévenu, appelé un vendredi pour le mercredi suivant, avertit qu’«il s’en va la prochaine sepmaine hors la ville», et les anciens consentent à s’assembler dès le lendemain pour l’entendre[513].
Très souvent, les accusés avouaient la faute qui leur était reprochée; mais il fallait quelquefois faire enquête, les presser de questions et se livrer, en somme, à de vraies «instructions» judiciaires pour connaître la vérité[514]. Si l’on établissait la culpabilité de l’accusé, on le condamnait à la censure ordinaire, à la censure «griefve», à la suspension temporaire de la cène, ou à l’excommunication, suivant la gravité de sa faute. Les censures s’infligeaient dans le consistoire ou, publiquement, au temple. Enfin, on exigeait du coupable l’aveu public de son péché, soit devant les anciens réunis, soit au prêche devant tout le monde, et ces «restitutions» étaient fort redoutées[515].
Mais, en somme, les fidèles refusaient très rarement de se soumettre à leur condamnation. Dans ce cas, on allait jusqu’à les «retrancher» de la Religion en les excommuniant; ou, s’ils avaient commis un crime qui pût passer pour un délit selon le droit, on les poursuivait en justice[516]. On préférait d’ailleurs se soustraire par la ruse à son châtiment: nous voyons que, très souvent, ceux qui ont été privés de la cène réussissent à communier malgré la surveillance des anciens, en se procurant le «méreau[517]» par surprise[518]. Mais, à moins d’être bien décidé à apostasier, comme Guillaume de Reboul[519], on finissait toujours par se soumettre.
Il est certain, d’ailleurs, que le consistoire hésitait plus à frapper les grands et les notables que les petits. L’extrême patience qu’on le voit montrer à l’égard de Mlle la lieutenante de Favier[520] en est la preuve. Après avoir refusé pendant sept mois de venir au consistoire, elle comparaît enfin: on se contente de la censurer «vivement»[521]. Elle n’obéit pas davantage: alors, on prie son beau-fils, conseiller à la cour de Castres, d’agir près d’elle[522], on décide d’essayer de faire venir ses enfants à son insu[523]; on lui donne à elle-même encore un mois de délai[524]; bref, on emploie tous les moyens pour n’avoir pas à la «retrancher» de l’église. On ne saurait reprocher au consistoire cette manière d’agir. La défection des personnages en vue faisait assez grand tort au parti pour qu’on renonçât à les excommunier, sauf en cas de force majeure[525]. Mais lorsque la faute avait été «scandaleuse» le consistoire ne gardait plus de ménagements: non seulement il citait et punissait ses propres membres, aussi bien dans des séances dites «de censures» que dans ses séances ordinaires[526], mais encore les consuls[527], les magistrats[528] et, comme je l’ai dit, les nobles.
Enfin, il faut ajouter que les églises s’entendaient entre elles pour organiser une police des mœurs. Celle de Nîmes écrit aux anciens de Montpellier et au pasteur de Vezenobre «pour s’informer du fait contre le sieur de Saint-Cézary» accusé de «converser avec sa chambrière[529]». Un autre jour, elle reçoit une lettre «mandée par M. Rudavel» lui signalant certaines personnes reconnues coupables par le consistoire de Saint-Ambroix; elle lui répond pour réclamer le détail des charges «contre iceux», et, cependant, décide qu’ils «sont suspandus des saintz sacrements et baptêmes, jusques estre purgés devant le consistoire de Saint-Ambroix de ce que leur est imposé sus à cause d’avoir palliardé[530]».
Tels sont les moyens que le consistoire de Nîmes avait à sa disposition pour appliquer un règlement intransigeant et tracassier, dont tout plaisir était hardiment banni. Il y réussissait, grâce au respect que l’on avait pour son autorité. Les réformés soumis à des devoirs précis, systématiques et presque inhumains, surveillés par la police des consistoires de la région jusque dans leur vie la plus intime[531], se trouvaient par là même disciplinés et unis.
Nous allons voir dans le chapitre suivant que les consuls et les magistrats, subordonnés comme les autres, en tant qu’hommes privés, à la Discipline, se trouvaient naturellement amenés à mettre toute leur autorité politique au service de leur consistoire.
V
INFLUENCE DES ASSEMBLÉES
SUR LE GOUVERNEMENT MUNICIPAL
1. Consuls. Les anciens au conseil de ville. Les consuls et conseillers aux consistoires extraordinaires. Influence réciproque. La police faite par le consistoire. Pension payée par la ville à l’église.
2. Magistrats. Moins soumis que les consuls. Leur ingérence dans les affaires ecclésiastiques. Mesures de résistance. Ils assistent aux consistoires extraordinaires. Ils exécutent des décisions consistoriales. Juridiction du consistoire. Protestation des magistrats (1562).
Conclusion. La théocratie nîmoise. Influence personnelle des pasteurs et anciens.
A priori, le consistoire de Nîmes semble devoir exercer une influence politique puisque la ville est gouvernée par des consuls et des magistrats protestants. Ceux-ci sont parmi ses administrés: ils ont donc à répondre de leurs actes devant sa juridiction. De plus, comme tout bon réformé doit travailler à la grandeur de son église, ils sont sujets à réprimandes lorsqu’ils gouvernent ou jugent d’une façon non profitable aux intérêts de la Religion.
Mais il faut montrer dans quelle mesure s’exercent ces influences ecclésiastiques.
Les consuls de Nîmes, élus chaque année, avaient dans leurs attributions d’ordonner la police de la ville, de régler ses finances et de préserver les intérêts communs. Ils étaient assistés par un conseil de ville renouvelé aussi tous les ans, et qui pouvait se renforcer «extraordinairement» de notables. Consuls et conseillers étaient toujours protestants, parce que les réformés étaient en très grande majorité dans la cité[532].
Or, il faut remarquer tout d’abord que le consistoire et le conseil de ville sont en communication constante. Des anciens et des pasteurs sont très souvent députés par l’assemblée ecclésiastique pour soumettre au conseil les difficultés qui peuvent survenir à propos des affaires de l’église (comme, par exemple, la levée des impositions, pour l’entretien des ministres[533]). D’autre part, les consuls assistent toujours aux consistoires extraordinaires[534]. On peut donc supposer qu’il y a entente entre les conseils ecclésiastique et politique de la ville.
Dans certaines localités moins importantes, cette entente est évidente. A Aimargues[535] et à La Salle[536], on trouve, en effet, que des habitants cumulent les fonctions de consul et d’ancien. Au Vigan, l’avertisseur, sonneur de cloches, homme de peine du consistoire, est en même temps «valet des consuls[537]».
Mais à Nîmes, nous avons seulement établi jusqu’à présent, qu’il était possible que le gouvernement communal fût influencé par le consistoire: les actes vont nous prouver que cette influence existe en réalité. Ils nous montrent le consistoire s’adressant aux consuls directement pour faire exécuter ses décisions, qui passent pour des mesures de police sévères, mais nécessaires. Le 10 juillet 1596, il «charge le cappitaine Privat de parler aux consuls de fere fermer les boutiques le jour de dimenche[538]».—Un autre jour, il leur recommande de chasser de la ville une femme nommée Martine parce qu’elle a eu un enfant illégitime[539];—ou encore «un nommé Savin et sa femme... ensemble un cotturier que le sire Duprix [ancien] indiquera, demurant chez done Molière et de Porreau[540]». On pourrait trouver des quantités d’exemples analogues. Les encouragements du consistoire sont d’ailleurs inutiles lorsqu’il s’agit de faire respecter le repos dominical, et le conseil de ville donne alors des ordres de son propre mouvement[541]. Il faut éviter le «scandale» que les catholiques provoqueraient en ne se reposant pas comme les huguenots. Cette intransigeance calviniste est aussi spontanée que l’intransigeance catholique qui dictait l’art. 20 de l’édit de Nantes[542].
Ces exemples et ceux que je vais encore citer montrent que le consistoire et le conseil collaborent tous deux à la police municipale. Le premier s’en occupe au nom de la morale, le second au nom de la sûreté de la ville, et tous deux de façon à sauvegarder les intérêts de la Religion. M. Bosquier ayant eu ses vitres cassées à coups de pierres «la nuit du dimanche de la reveue des cardeurs», s’adresse au consistoire, plutôt qu’au conseil de ville, pour en avoir réparation, et obtient qu’on députe deux anciens pour prier les consuls de «réprimer et velher sur les ribleurs de nuict[543]». D’ailleurs, les anciens, dont c’est le devoir de se renseigner sur la vie privée des habitants, sont fort utiles aux consuls pour la police de la ville. En 1597, le consul Duprix propose au consistoire que l’«on craint, à cause de la cherté des vivres, quelque nécessité en l’arrière-saison, à cause de quoy Messieurs les consuls désireroient... que les survellians s’employent à faire led. rolle» des habitants. On décide de leur donner «les surveillans pour les y aider» et que «lesd. survellians avec les députez de la maison de ville remarqueront les gens sans adveu pour les faire vuider de la ville[544]».
Les finances ne sont pas, comme la police, indivises entre le consistoire et le conseil. A la vérité, la ville aide l’église de son argent en lui servant une pension annuelle[545] et de son autorité en faisant établir elle-même les rôles d’impositions pour les ministres[546]; mais le consistoire règle seul et sans contrôle l’administration de ses propres finances[547]. C’est la ville qui supporte tous les frais causés par les députations aux assemblées politiques du parti réformé, si bien que le consistoire ne paye que les dépenses des délégués aux colloques et aux synodes. Ainsi, le conseil de ville décide de solder non seulement la dépense des trois députes de Nîmes à l’assemblée de Castres du «vingtiesme» janvier 1600, mais encore celle du pasteur Moynier, député par le colloque[548].
En somme, le consistoire et le conseil s’influencent réciproquement. Dans les petites villes comme Aimargues et La Salle où l’on voit certains habitants cumuler les fonctions de consul et d’ancien[549], cela ne fait pas de doute. A Nîmes, si l’on songe que le consistoire communique à chaque instant avec le conseil de ville, qu’il fait même exécuter ses décisions disciplinaires de morale par la force dont ce conseil dispose, qu’il l’aide de son côté à faire la police de la ville, qu’il reçoit de lui une aide pécuniaire, on est bien tenté de dire que le consistoire et le conseil gouvernent de concert, sinon officiellement, du moins dans la pratique.
Remarquons maintenant que les consuls sont soumis personnellement, ainsi que les autres fidèles, à l’action du consistoire et que leur vie n’est en rien soustraite à son examen[550]. Pour gouverner impartialement, il s’agirait donc pour eux de subir son influence en leur privé et de s’en dégager entièrement dans leur conduite politique. C’est là une mesure assez difficile à garder; aussi ne l’est-elle pas, et le consistoire n’hésite-t-il pas à contrôler l’administration des consuls afin de la maintenir sûrement dans les tendances protestantes: cette délibération, à la suite de laquelle un des pasteurs est chargé de faire des remontrances aux consuls » «sur la procédure qu’ilz firent le jour appellé La Feste-Dieu en faveur de ceux de la religion romaine», en est une preuve[551]. D’ailleurs, les consuls ne s’exposent pas souvent à de pareilles remontrances: inspirés par la Discipline, nous les voyons, avec leur conseil, se préoccuper d’eux-mêmes du zèle religieux et de la vie privée de leurs administrés[552].
Il ne serait peut-être pas exagéré de conclure de tout cela que le gouvernement de Nîmes est une pure théocratie. Assurément l’assemblée ecclésiastique n’a pas en théorie d’autorité politique. Pourtant il semble bien qu’elle influence si fortement le conseil qu’elle le soumette entièrement à son contrôle.
Cependant les consuls et leur conseil n’étaient pas seuls maîtres de la ville. Il y avait aussi le corps des magistrats, très important, d’esprit assez différent, et dont l’influence sur la politique communale était considérable. A la vérité, les magistrats réformés dépendaient également du consistoire, puisqu’ils faisaient partie du troupeau des fidèles. Mais en pratique, ils étaient moins soumis que les consuls et les conseillers.
Ils se trouvaient, en effet, plus près du roi dont ils étaient les agents directs et dont ils représentaient le gouvernement auprès des Nîmois, tandis que les consuls étaient les représentants de la ville par rapport au gouvernement central. En outre, ils avaient l’avantage d’être inamovibles et sans doute plus persistants dans leurs desseins que les consuls qui changeaient chaque année. Cette stabilité, qui leur permettait de former une caste supérieure, devait assurément leur donner un certain dédain pour les assemblées ecclésiastiques où la classe moyenne dominait[553].
Aussi, la haute idée qu’ils ont de leur dignité les pousse à entreprendre sur la liberté des assemblées. Ils cherchent à établir leur droit d’assister aux colloques et synodes malgré la décision du synode national de Saumur (1596) portant qu’ils n’y peuvent être présents que s’ils y sont convoqués spécialement[554]. Ainsi, au synode provincial tenu à Nîmes en 1601, on prie les magistrats de cette ville de quitter la salle pendant qu’on jugera le différend qui sépare Nîmes et Alais, «d’aultant que leur présence pourroit captiver les advis»; mais ils répondent que, s’ils sont là, c’est «non pour empêcher les voix, mais pour faire ce qu’est de l’exécution de leurs charges, ce qu’on ne pouvoit trouver mauvais; et, ayans esté priez par plusieurs fois, auroient insisté». On dut attendre leur sortie, qu’ils firent avant la fin de la séance, pour rendre le jugement[555]. Cette tendance à s’ingérer directement dans les affaires ecclésiastiques se manifeste de même à Nîmes lorsque le juge criminel et l’avocat du roi se permettent de disposer de «certains legatz pies» appartenant aux pauvres du consistoire[556].
Mais les synodes prennent des mesures contre l’influence des magistrats. Ainsi quand un homme condamné par la justice a nié constamment, il peut être réconcilié avec l’église «après qu’on aura déclaré au peuple en sa présence qu’on le remet au jugement de Dieu et à celui de sa conscience[557]».—Un synode provincial prend une décision pour ordonner à un juge d’abandonner l’instruction qu’il avait commencée contre un homme qui avait «pormené son mulet au cimetière à l’entour du temple», et de laisser au consistoire «la cognoissance de ce faict[558]».—Enfin, le consistoire de Nîmes a soin de «veriffier les jugemens fettes contre Bedon Berrier et Astruc du rapt fait par iceux d’une fillie au mas de Viollande[559]». Toutes ces mesures ont pour but de sauvegarder le droit de justice que les assemblées ecclésiastiques possèdent sur les fidèles, et de le maintenir nettement séparé des procédures faites par le magistrat, même réformé.
Le consistoire de Nîmes, tout en résistant de son mieux à l’influence des magistrats, cherche cependant à se les concilier et ne manque pas de leur demander leur avis afin d’obtenir leur appui. Il les convoque avec les consuls à ses séances extraordinaires qui ont lieu, nous l’avons vu[560], à propos de tous les événements importants de l’église.
En retour, il exerce sur eux une influence directe. Il les occupe, comme les consuls, à exécuter ses décisions au sujet de la police de la ville: il fait dire par le pasteur Chambrun aux consuls et à l’avocat du Roy de «pourvoir aux désordres et riblerye de nuit quy se commettent ordinairement par les jeunes hommes[561]»;—il prie «aulcungs des principaulx magistratz» de chasser de la ville une fille publique qui débauche un nommé Dugras[562], et d’expulser les «auboys et viollons» retenus par les basochiens pour leur «reveue et bravade[563]»;—enfin, il requiert le juge criminel et les consuls d’empêcher qu’on joue au ballon[564]. Il a ainsi sa propre justice que sanctionne la justice du roi, grâce aux magistrats.
Son devoir est de surveiller la vie des fidèles et de les punir au besoin, c’est-à-dire d’exercer sur eux une juridiction. Si sa sentence n’est pas observée, on peut recourir aux magistrats: «En cas que led. Noguier et ses parentz et aliez ne tiennent lad. réconciliation, est permis aud. sieur de la Faye poursuivre... par devant la justice», dit un synode[565].
Cette juridiction de fait qu’exerçait le consistoire[566] est si peu niable que les magistrats trouvèrent, à un certain moment, qu’elle empiétait singulièrement sur leurs prérogatives. Dès l’année 1562, alors pourtant que le calvinisme n’était encore, à Nîmes, qu’à ses débuts, et que le consistoire se trouvait par conséquent moins puissant, les magistrats se virent forcés de faire solennellement à celui-ci «prohibitions et inhibitions» de «prendre court, juridiction, cognoissance, autorité ou puissance aulcune sur les subjetz du Roy, pour raison des différentz, controverses et procez criminelz que soyent que lesd. subjectz ayent ou puyssent avoir ensemble... et soyt soubz prétexte de réconcilier hayne que pourroit estre entre eulx[567]». Vers 1596, la Réforme étant devenue souveraine à Nîmes, on est fondé à croire, ce semble, que la juridiction consistoriale n’avait pu que s’étendre. En tout cas, la surveillance des anciens s’exerçait sur la justice du roi, et il n’y a qu’à s’en féliciter si c’était toujours pour protéger les pauvres[568] et les malheureux, comme ce Mazel que le juge criminel avait peut-être oublié en prison et qui y mourait certainement de faim[569].
Il me paraît résulter de ce chapitre qu’il faut considérer les consuls, les magistrats et le consistoire comme les trois branches du gouvernement communal des villes protestantes. Ils s’influencent réciproquement; pourtant, le consistoire domine les consuls et les magistrats. La raison en est claire: c’est qu’il représente essentiellement la Discipline à laquelle se soumettent tous ceux qui sont de la Religion. Or, les magistrats et les consuls sont avant tout des fidèles. La différence entre leurs devoirs d’hommes privés et de fonctionnaires est trop subtile pour avoir été maintenue au XVIe siècle. Réformés, ils travaillèrent selon leurs pouvoirs à la grandeur de la Réforme: c’est-à-dire qu’ils firent observer ses règlements. Voilà pourquoi le consistoire, dont c’était proprement la fonction, les dirigea.
J’ai, je crois, prouvé son influence visible sur le gouvernement communal qui lui prête la force armée pour faire respecter ses règles de morale. Il faut tenir compte aussi de l’action occulte, non officielle, qu’il exerce forcément, par suite de la considération que l’on a pour ses membres. Un synode recommande aux pasteurs «d’estre grandement circonspects à la recommandation qu’ils fairont... des parties plaidantes[570]». Et il n’a pas tort, si l’on en juge par cette délibération du consistoire de Nîmes: «Sont chargés M. de Chambrun et M. de Castelnou pour parler à M. le Cremynel pour raison de certain procès intenté par Jonny, greffier catholicque, pour certaines disputes, ayant obtenu prinse de corps contre le cappitaine Ferriol», et lui «remonstrer... fere justice aud. Ferriol[571]». Ceci laisse à penser que les catholiques nîmois ne devaient pas gagner souvent leurs procès contre des réformés devant les magistrats protestants. D’ailleurs, ils le leur rendaient bien: la nécessité où l’on fut de créer des chambres mi-partie en est la preuve.
Il n’en est pas moins certain que la ville huguenote de Nîmes possédait, par ses consuls et ses magistrats soumis à l’influence du consistoire et des assemblées supérieures, un gouvernement qui aurait obéi aux ordres du parti, plutôt qu’à ceux du roi. Elle se trouvait presque détachée du pouvoir royal: c’était une sorte de petite république théocratique à l’image de Genève.
Constatons, d’ailleurs, qu’au milieu de l’anarchie générale du royaume, mainte ville catholique se trouvait dans une indépendance égale: ainsi Mende, où commandait Fosseuse[572]. Pourtant, ce qui rendait moins grave le cas de Mende, par exemple, que celui de Nîmes, c’était son isolement: à cette époque la Ligue agonisait. Nîmes, au contraire, formait avec les autres centres huguenots une association, une alliance, absolument nécessaire pour sauvegarder sa religion dont on voulait injustement la priver, mais dangereuse pour l’État. Et cette association était très forte parce qu’elle était homogène, disciplinée, et soumise en toutes ses parties à un seul et même règlement, qui plaçait les opinions et toutes les actions de chaque réformé sous le contrôle du synode national, par le moyen des assemblées intermédiaires.
VI
RAPPORTS AVEC LES CATHOLIQUES
Méfiance réciproque des papistes et des huguenots.
Un «parti» catholique dans le colloque. Son impopularité. Relâchement des mœurs du clergé.
Le calvinisme religion d’État. Entraves à l’exercice du culte romain. Les catholiques exclus du gouvernement. Mesures vexatoires prises contre eux. Les rentiers des bénéfices dépouillés ou taxés pour l’entretien des pasteurs. Arrêts du Parlement et de la cour des Aides contre cet état de choses.
Il faut d’abord bien marquer que les profondes divisions qui avaient séparé les protestants et les catholiques ne s’étaient pas effacées avec la paix. Nous allons voir que l’édit de Follembray, s’il avait mis fin aux guerres civiles, n’avait pas rapproché les deux partis. L’édit de Nantes ne le fit pas davantage. En 1602, les protestants sortaient en armes de Nîmes et brûlaient les moissons des catholiques[573]. En 1614, ils maltraitaient un curé qui avait été porter les sacrements à une mourante[574]. Les exemples pourraient ainsi se multiplier. A plus forte raison, avant la publication de l’édit de Nantes, les deux partis restaient sur le qui vive. Au mois de mai 1600, le bruit court à Nîmes que les catholiques préparent une conspiration. Aussitôt, le consistoire délibère[575], et porte le fait à la connaissance du conseil de ville, qui ordonne des patrouilles de jour et de nuit, prend toutes les mesures nécessaires et fait avertir chacun des habitants réformés d’avoir l’œil et l’oreille au guet[576]. C’est beaucoup d’effroi pour rien. Peu après, le consistoire de Saint-Gilles prévient en grand secret celui de Nîmes que «despuys quelques jours en ça, les chanoines de Saint-Gilles tiennent la porte de leur église fermée à clef, [et] ont faict bastir plusieurs portes en forme de forteresse». Et les pasteurs d’avertir aussitôt les consuls, les magistrats et le colloque de ce grave événement[577]. Naturellement, c’était une fausse alerte.
Ces faits prouvent que la méfiance la plus absolue règne entre huguenots et papistes. Pour un rien, ils prendraient les armes. Il faut bien remarquer que les villes du colloque de Nîmes sont nettement divisées en deux partis, l’un fort, l’autre faible. Les protestants disposent du gouvernement et exercent le pouvoir à leur gré, tandis que les catholiques ont leurs intérêts spéciaux qui les opposent à eux. Il est nécessaire à ces derniers, moins nombreux, de s’organiser pour résister aux huguenots, fortement centralisés grâce à leurs assemblées qui ont action sur les consciences par l’intermédiaire des consistoires et sur les personnes par les consuls et les magistrats. Les catholiques se trouvent à Nîmes dans une situation correspondante à celle que les réformés occupent dans le reste de la France. La majorité qui les entoure de toutes parts augmente leur cohésion et les amène à former une petite ville dans la grande, de même que les protestants forment un État dans l’État.
Il existe donc un parti catholique de même qu’un parti protestant. Dans une délibération du conseil de ville de Nîmes, on rapporta que les papistes s’étaient réunis, avaient nommé un chef et que ceux du clergé avaient levé de l’argent «soubs le prétexte de l’employer à l’entretenement des ministres que se révolteront[578]». Ceci prouve au moins qu’il y avait entente entre les catholiques de la ville et qu’il leur était possible de conspirer. L’édit de Nantes dut favoriser leur accord et leur permettre de s’associer ouvertement. En effet comme, lors de son exécution, les protestants avaient nommé à Nîmes une commission spécialement chargée de faire les demandes aux commissaires et de rédiger les cahiers de remontrances[579], il est à croire que les catholiques, qui élisaient aussi des députations[580] et présentaient des cahiers[581], devaient avoir agi pareillement.
Ainsi, après l’édit de Follembray, les deux partis restent en présence; seulement, ils ne combattent plus les armes à la main: c’est une lutte d’influences politiques et morales qu’ils se livrent. Les catholiques sont impopulaires. Pour conserver leurs droits, ils sont forcés de recourir au parlement de Toulouse, et ne se maintiennent que par son autorité: c’est le cas du chapitre de Saint-Gilles, par exemple, qui est en procès contre les habitants de son village[582].
D’ailleurs, un grand relâchement s’était introduit dans les mœurs du clergé pendant les guerres civiles. Des prieurs et des curés délaissaient le service divin sans se donner «aulcune peyne que de jouir de leurs bénéfices, sans faire aulcune résidance», et, lorsque l’évêque voulait les contraindre à remplir leur devoir, ils en appelaient au parlement[583]. Les «chanoynes, prieurs, curés et chappelains» se refusaient à aider l’évêque de leurs revenus, lorsqu’il se décidait à faire reconstruire les églises ruinées[584]. Il était nécessaire de rappeler aux chanoines de Saint-Gilles qu’ils ne devaient «conférer aucunement de jour ny de nuit avec femme de mauvaise renommée», ou aller au cabaret et y jouer «à jeux deshonnestes et deffendus»; il fallait les exhorter à psalmodier «distinctement» à l’église, à «sçavoir chanter tout ce qu’il est besoin sçavoir», à ne parler avec leurs voisins pendant les services que «bien rarement», et à ne pas sortir de l’église avant la fin du service; enfin, à se procurer des bonnets carrés, à se faire couper les cheveux et tondre leur «corone» au moins six fois l’an. Ce règlement comprend encore des recommandations touchant la manière dont il convient de suivre la messe qui prouvent la singulière ignorance des religieux auxquels il s’adressait[585]. Il se produisit, après l’édit de Nantes, une véritable renaissance catholique lorsque le chapitre et l’évêque de Nîmes eurent le moyen de réagir contre ce relâchement des mœurs du clergé. Mais les chanoines de Saint-Gilles, qu’il fallait rappeler eux-mêmes à l’observance des coutumes catholiques, n’auraient guère pu avoir d’influence sur les habitants protestants de leur ville.
La religion réformée avait gagné en développement tout ce que perdait la catholique; à Nîmes, elle était passée au rang de religion d’État, ce qui revient à dire qu’elle opprimait «la romaine». Ne le lui reprochons pas, c’était dans les mœurs du temps et les catholiques rendaient bien aux réformés ce qu’ils avaient à en souffrir dans quelques villes. Quoi qu’il en soit, au colloque de Nîmes les huguenots empêchaient à peu près le culte romain. Ainsi, le service divin était complètement interdit à Calvisson, Galargues et Sommières[586]. A Nîmes, les églises se trouvaient détruites ou entre les mains des protestants[587], qui s’en servaient comme de citadelles[588]; il était défendu de célébrer la messe publiquement, de faire des processions, de dresser des autels et de tapisser les maisons les jours des fêtes de l’Église[589]; les enterrements à la mode romaine étaient généralement interrompus à coups de pierres et d’immondices, et les prêtres portant dehors le Saint-Sacrement s’exposaient à en recevoir autant[590]. Enfin, les jours de fêtes chômées, les consuls avaient coutume de faire clore les portes de la ville afin d’empêcher les habitants des environs de venir entendre la messe[591].
Outre qu’on les empêchait de célébrer leur culte librement, les catholiques se trouvaient, à Nîmes, privés de leurs droits politiques. Ils étaient absolument exclus de la garde bourgeoise ainsi que leurs serviteurs, et cependant on levait sur eux des impositions pour son entretien[592]. De même, ils ne pouvaient être admis au consulat, au conseil de ville, ni aux autres charges publiques. Cette question des consulats créa des difficultés sans nombre lors de l’exécution de l’édit de Nantes: catholiques et réformés envoyèrent députation sur députation aux commissaires, au connétable, au roi, aux assemblées, aux seigneurs influents de la cour. Les premiers eurent d’abord gain de cause, puis ce furent les huguenots qui l’emportèrent, quoi qu’on en ait dit[593].
Ce n’était pas seulement par point d’honneur que les catholiques voulaient être admis au consulat et au conseil de ville: en effet, les consuls et le conseil, composés exclusivement de réformés, prenaient à chaque instant contre eux des mesures vexatoires. Ainsi, ils avaient grand soin de choisir les maisons des ecclésiastiques pour le logement des gens de guerre, malgré les ordonnances du roi[594]. Pour entrer à Nîmes, il fallait déclarer aux gardiens des portes quelle religion on professait, et les catholiques étrangers se voyaient souvent repoussés[595]. En outre, les consuls avaient l’administration des finances dont, comme nous l’avons vu[596], une certaine partie était consacrée au paiement des assemblées, à l’entretien des proposants et des ministres, ou encore à faire venir «M. Pacius..... mandé quérir de Genève» et à racheter «l’estat de viguier affin de fere tumber les estatz entre [les] mains de ceulx de lad. Religion[597]». C’est pour empêcher les protestants de consacrer les revenus de la ville aux intérêts de la Religion que les catholiques exigèrent d’être admis aux consulats. Il ne leur était point agréable de payer les frais d’un culte qu’ils détestaient.
Les rentiers des bénéfices étaient particulièrement molestés: on trouva, en effet, mille manières ingénieuses de les faire contribuer aux charges publiques ou à l’accroissement des revenus seigneuriaux[598]. La plus radicale fut de leur enlever leurs bénéfices. Voici un des moyens employés: «les consulz, collecteurs de tailles» et même de simples particuliers faisaient, «soubz colleur du payement des taille, décretter» les bénéfices dont les titulaires avaient été forcés de s’enfuir, par suite de la démolition de leurs «eiglizes et maisons presbytéralles», et jouissaient ainsi du revenu, «n’estant ce qu’il reste.... suffizant» pour permettre aux titulaires de résider sur les lieux[599]. D’autres fois, des «gentilshommes, cappitaines et autres particuliers» avaient «impétrez» par des hommes de paille les bénéfices dont un petit nombre seulement étaient, «par la malice du siècle...., demeurés en leur entier»; ils se les étaient appropriés et les avaient joints à leurs propres biens[600]. Certaines personnes faisaient «trafic de vendre et achepter bénéfices, conséquemment le don du Saint-Esprit, jusques à les bailler en dot..... à leurs filles», et forçaient «aulcuns pouvres ecclésiastiques les leur bailer[601]». Tous ces usurpateurs des bénéfices n’étaient naturellement pas disposés à rendre ce qu’ils se trouvaient bien d’avoir pris. Retirés dans leurs maisons plus ou moins fortifiées, ils recevaient si mal et à tel renfort de bâtons les sergents qui venaient leur signifier les actes de justice, qu’il n’y avait plus aucun huissier pour s’y risquer et que même, en certains lieux, on ne trouvait plus personne pour se charger de la recette des décimes auxquels les bénéfices étaient taxés.
Quant aux «pouvres bénéficiers» restés en possession de leurs biens, il y avait aussi différents moyens d’en tirer de l’argent. Des gentilshommes et même des «juges et officiers» royaux, partisans des réformés, les empêchaient «de pouvoir jouir de leurs dixmes ..... et de les pouvoir bailler par arrentement aux laboureurs et paroissiens du lieu»: en effet, ils menaçaient et intimidaient les «serviteurs desd. ecclésiastiques, les laboureurs et merchans» qui les voulaient prendre, souvent même ils les rossaient, ou les faisaient «manger et ruyner par des gendarmes», si bien que les pauvres gens étaient «constraintz de composer avec eulx et leur bailler telle quantité de bled» qu’il leur plaisait. «Conséquemment», ajoute l’auteur du cahier de plaintes dont je tire ces renseignements, lesd. seigneurs «constraignent le pouvre peuple de payer les dixmes deux ou trois foys pour une..... sans que le pouvre peuple s’en oze plaindre, et, par ce moyen, l’ecclésiastique est privé de pouvoir vivre, faire le service divin et de payer les décymes et charges[602]».
Comme je l’ai dit[603], les consuls de Nîmes ne s’étaient pas privés d’imposer les rentiers des bénéfices au même titre que les autres habitants pour l’entretien des ministres et «autres usages». Cette coutume était d’ailleurs adoptée généralement, si l’on en croit le syndic du clergé Berthier, en Languedoc, Guyenne et Dauphiné, c’est-à-dire dans les pays où les huguenots étaient maîtres[604]. Ceux-ci n’avaient pas pu obtenir que les ministres fussent exemptés des tailles, puisqu’ils le demandent encore en 1611[605]. D’autre part, ils n’avaient jamais reçu la subvention de 45.000 écus que le roi leur avait promise pour l’entretien de leurs pasteurs[606]. C’est pourquoi ils n’hésitèrent pas à taxer les bénéficiers suivant leurs besoins. A Nîmes, ils faisaient des emprunts forcés sur les rentiers des bénéfices. D’après un document catholique, ceux qui résistaient se voyaient empêchés, par force au besoin, de toucher leurs dîmes, on leur fermait les portes de la ville lors de la levée des blés, leurs aires étaient fossoyées, leurs gerbes brûlées la nuit, leurs serviteurs battus, blessés, tués[607]. Ces persécutions sont, sans aucun doute, exagérées par le papiste qui les raconte, mais il faut qu’elles aient un fonds de vérité, puisqu’elles sont rapportées aux commissaires de l’édit de Nantes qui pouvaient les faire vérifier.
Le Parlement de Toulouse et la cour des Aides rendirent quelques arrêts pour interdire aux huguenots d’imposer les ecclésiastiques. Il y en a de 1596[608], de 1598[609], de 1601[610], de 1602[611]. En outre, des comptes présentés à la cour de Montpellier prouvent que les religionnaires d’Aigues-Mortes jouissaient encore en 1622 des revenus du chapitre de cette ville[612], ce qui montre que l’édit de Nantes ne put empêcher dans le colloque de Nîmes la coutume illégale de taxer et dépouiller les ecclésiastiques.
En résumé, on peut dire que les catholiques et les protestants se trouvaient aussi nettement séparés qu’au temps des guerres civiles. Les huguenots, plus forts, opprimaient à Nîmes les papistes en les empêchant d’exercer librement leur culte et en les forçant à payer des impositions dont une bonne part servait à solder les frais de la Religion. Les catholiques, d’autre part, étaient dans l’impossibilité de se défendre, puisque, se trouvant en minorité, ils ne pouvaient pénétrer dans le conseil de ville. C’était le contraire exactement de ce qui se passait dans le reste de la France. Aussi, à Nîmes, l’édit de Nantes ne pouvait qu’être favorable aux catholiques et défavorable aux réformés. C’est pourquoi ceux-ci l’accueillirent fort mal[613].
VII
RAPPORTS AVEC LES CATHOLIQUES
(Suite)
Les deux partis luttent d’influence morale.
Propagande par les écrits. Les synodes la régularisent. Commission pour l’examen des ouvrages. Les imprimeurs responsables. Pasteurs désignés pour répondre aux pamphlets. Pasteurs poursuivis en justice.
Propagande par la parole. 1. Controverses. Permission du magistrat. Exemple: controverse entre Daniel Chamier et le P. Coton (1600). Influence des controverses sur la foi et les conversions. 2. Prédications. Succès du P. Coton. Influence des jésuites.
Conversions. Les moines ou prêtres convertis aidés pécuniairement. Règlement calviniste pour les conversions. Nouveaux catholiques persécutés.
Les guerres civiles étaient enfin terminées. Nicolas Froumenteau, dans un livre ambitieusement intitulé: Le secret des finances de la France descouvert et réparti en trois livres (Paris, 1581, in-8), nous a laissé un triste dénombrement des maisons abattues, des villages incendiés, des habitants tués. «Pour le seul diocèse de Nîmes, on ne compte pas moins de 1.300 maisons brûlées, 11.782 victimes des discordes civiles», dit Ménard[614]. Cela explique la réaction qui se produisit ensuite. J’ai montré qu’à l’époque qui nous occupe, les esprits n’étaient pas calmés: à la moindre alerte on s’armait[615]. Mais on ne se battait pas. Les bourgeois étaient dégoûtés de l’héroïsme; ils retournaient à leur commerce, à leur famille. La lutte était devenue pacifique: pasteurs et jésuites se combattaient par des pamphlets; ou bien ils se défiaient à de grandes controverses théologiques qui avaient lieu en public, devant des juges, à la manière scolastique, et à la suite desquelles chacun des deux champions proclamait invariablement sa victoire; ou bien encore ils rivalisaient d’éloquence, le prêtre en son sermon, le pasteur en son prêche; enfin ils se disputaient les enfants, pour les élever selon ce que l’un et l’autre parti croyait les idées saines, et les jésuites obtenaient assez souvent que les parents huguenots leur confiassent l’éducation de leurs fils. Bref, le but que poursuivait chaque parti dans cette guerre pacifique était de provoquer des conversions à sa propre religion, et c’est, en somme, une lutte d’influences morales que je vais avoir à exposer.
Les pamphlets correspondaient à notre journalisme actuel, aussi passionnants pour les lecteurs de ce temps-là que peuvent le paraître nos feuilles politiques.
Les synodes de Bas-Languedoc organisèrent de bonne heure la propagande par les écrits; ils tâchèrent de donner une unité à cet amas de pamphlets par lequel les huguenots répondaient à l’amas des pamphlets jésuites, en forçant les ministres à soumettre leurs ouvrages à une commission nommée par eux. En 1601, on décide que, suivant la Discipline, aucun livre ne sera imprimé avant que MM. les pasteurs Gigord, de Montpellier, Moynier, de Nîmes, Gasques, du Vigan, Baille, d’Anduze, et La Faye, de Saint-Germain, «n’ayent jugé de la nécessité d’iceluy, et quand et quand, veu led. livre despuis l’épistre liminaire jusqu’à la fin, et donné leur approbation au pied d’un exemplaire à la main signé par eux[616]». C’était régulariser un usage que l’on observait déjà depuis longtemps[617]. Le synode national de Montpellier aurait voulu même que les libraires protestants n’éditassent aucun livre sans l’avoir auparavant communiqué aux ministres de leurs églises[618]. Je ne crois pas que cette prescription ait été jamais exécutée. Mais il est certain que les éditeurs étaient considérés comme responsables des ouvrages contraires à la religion qu’ils publiaient[619].
C’était donc pour les pasteurs une fonction régulière que de répondre aux Jésuites. Le synode chargeait nominalement un et, souvent, plusieurs d’entre eux de répliquer à tel ou tel pamphlet catholique[620]. Dans ce cas, il les faisait indemniser des frais de l’impression, tantôt par le colloque[621], tantôt par le consistoire. Par exemple, la réponse du pasteur Jean de Falguerolles à la Salmonée de Reboul, tirée à 600 exemplaires, coûtera «4 l. la feuille» à l’église de Nîmes[622].
Les catholiques s’efforçaient d’empêcher autant que possible la publication des ouvrages protestants. En 1601, en effet, on voit les réformés demander au roi de faire défense à tous ses officiers et magistrats d’informer «à occasion des livres par eulx composés, imprimés ou vendus en faict de relligion, et discipline, ou police ecclésiastique[623]». D’ailleurs, les synodes s’efforcent toujours de protéger ceux de leurs membres qui sont poursuivis «pour avoir respondu aux Jésuites». Ils payent les frais de leur procès[624]. Cette solidarité des protestants leur fera reconnaître hautement et imprudemment, en 1602, les fameuses thèses de Ferrier où il soutenait que le pape est l’Antechrist[625]; on lui remboursera ses frais d’impression[626] et on enverra un député en cour spécialement pour solliciter sa grâce auprès du roi[627].
Quelquefois les pasteurs étaient provoqués par les jésuites à de grandes discussions à la manière scolastique que l’on faisait en public et devant des juges, qui d’ailleurs ne s’accordaient jamais sur le résultat.
Comme ces controverses, lorsqu’elles avaient lieu solennellement, à la suite de défis, risquaient de «passionner» les auditeurs[628] et de provoquer des émeutes, il fallait généralement demander à la justice la permission pour les deux adversaires de «disputer». C’est ce que fit le consistoire de Nîmes en mai 1599. Le pasteur Ferrier, d’Alais, avait été provoqué par le P. Coton, si l’on en croit les documents protestants[629]; ou Coton l’avait été par Ferrier d’après le P. Prat[630]. En 1601 seulement, un synode détermina les conditions auxquelles les pasteurs pourraient relever de semblables défis et rendit, par conséquent, les controverses plus rares[631]. Mais l’église de Nîmes ne fit que se conformer à un usage fréquent lorsqu’elle répondit, en 1599, au défi du P. Coton.
Elle fit venir Ferrier à ses frais[632], et adressa au sénéchal une requête demandant l’autorisation nécessaire pour que la conférence projetée pût avoir lieu. La cour refusa la permission. Mais le consistoire qui, sans doute, désirait vivement une défaite du P. Coton, afin de combattre l’engouement dont les fidèles commençaient à se prendre pour ses prédications[633], tenait fort à ce que la rencontre eût lieu. Il décida[634] d’envoyer au sénéchal une seconde requête aux fins d’obtenir la permission nécessaire. En faveur de leur demande (où ils disaient que Ferrier avait été provoqué), les réformés alléguaient que l’autorisation avait été refusée par un conseil composé uniquement de catholiques: or, les édits ordonnaient que de pareils jugements ne pourraient être rendus que par des juges catholiques et des juges protestants en nombre égal. «Il y avait dans ces allégations deux erreurs volontaires», dit à ce propos le P. Prat[635], «d’abord la provocation était venue non de la part du P. Coton, mais du côté des ministres, ils le savaient bien; ensuite, la défense portait, entre autres signatures, celle de Calvière, juge criminel, et dévoué, comme sa famille, aux idées nouvelles; elle n’avait donc pas été faite par les seuls magistrats catholiques. D’ailleurs, c’était le consistoire lui-même qui, par les avocats Cheyron et Charles[636], ses députés, s’était adressé avec les représentants du P. Coton à la cour du sénéchal pour en obtenir l’autorisation. Il en avait donc reconnu l’autorité; pourquoi la récusait-il ensuite?» Comme on voit, le P. Prat n’a pas lu la requête présentée par les huguenots; d’ailleurs, il se base uniquement sur l’Apologétique du P. Coton: son récit s’en ressent. Mais ne confondons pas son livre de propagande avec un ouvrage historique. Pour en revenir à Ferrier et à Coton, leur dispute ne fut pas autorisée[637]. Les Nîmois se vantèrent que «l’audace de Coton, jésuite, [avait été] réprimée»[638], et nul doute que les catholiques n’aient agi pareillement de leur côté.
Toutes les controverses n’étaient pas interdites par les autorités comme le fut celle-là. Certaines, au contraire, se passaient en présence de magistrats chargés d’en proclamer les résultats: il en fut ainsi de la grande dispute de l’infatigable P. Coton et de Daniel Chamier, ministre de Montélimar, en septembre et octobre 1600. Elle est assez bien connue aujourd’hui, grâce aux Actes publiés en 1601 par chacun des deux adversaires, que M. Read et le P. Prat ont analysés[639], et dont pourtant M. le pasteur Arnaud ignore une partie[640]. Ces Actes donnent chacun une version un peu différente. On peut les compléter par deux copies conformes prises à la mairie de Nîmes et conservées au consistoire sous la cote B, 1. La première est ainsi intitulée: «15 décembre 1600. Actes faits par M. Annibal d’Aymin, chanoine de Nismes, au nom du P. Coton, jésuite, au sieur Chalas, comme procureur fondé du ministre Chamier, avec les réponses dud. Chalas pour led. Chamier, touchant l’exhibition des actes originaux de la conférence publique entre lesd. P. Coton et ministre Chamier, et collationnement des copies desd. actes.» La seconde commence par ces mots: «22 janvier 1601. Acte de réquisitions fait par Maistre Annibal d’Aymin, chanoine de Nismes, au nom du P. Coton, Jésuite, pour faire recevoir par ceux du consistoire de Nismes la réponse par écrit dud. P. Coton aux objections du ministre Chamier, proposées tant verbalement que par écrit dans une conférence publique.»
Une étude approfondie de la conférence de septembre et octobre 1600 ne saurait rentrer dans le cadre de ce chapitre. J’en rapporterai seulement ce qui peut avoir un intérêt général et montrer comment se passaient ordinairement les controverses de ce genre.
Chamier arriva à Nîmes exprès pour la conférence. Elle eut lieu «au logis du Roy, nommé la Thrésorerie», nous dit Chamier[641]. Ses «modérateurs» furent le cardinal de Sourdis «en habit violet, comme archevêque, hormis qu’il avoit le bonnet rouge», l’évêque de Nîmes Valernod, Daniel de Calvière, juge criminel, de Rozel, lieutenant principal. Comme simples assistants étaient deux conseillers au Parlement de Toulouse, les magistrats des deux religions, les principaux et plus anciens avocats et «un grand nombre d’autres notables et bons habitants[642]». Les deux adversaires ayant nommé leurs secrétaires, Chamier demanda à l’assemblée la permission de faire sa prière selon la coutume réformée, tandis que Coton ferait la sienne suivant le rite romain. Mais les catholiques se récrièrent et il fut décidé que chacun ferait son oraison à part soi. Puis la dispute commença. Les secrétaires, au commencement, résumaient ce que l’un et l’autre champion disait; mais comme beaucoup de choses risquaient ainsi de leur échapper, car ceux qui écrivent «ne peuvent de leurs mains suivre la langue d’un qui discourt», Coton proposa à Chamier de dicter ce qu’ils voulaient chacun «ou proposer ou respondre». Ce qui fut accepté[643]. Cependant, le jésuite était trop éloquent pour renoncer à discourir, aussi les deux adversaires développaient-ils de vive voix leurs arguments avant d’en dicter la substance à leurs secrétaires[644]. La conférence durait ainsi depuis six jours sans résultat, lorsqu’arriva à Nîmes le président de la chambre mi-partie de Castres, Fresne-Canaye. Le mardi 3 octobre, Coton et Chamier furent étonnés de ne trouver personne à la Trésorerie en arrivant. Bientôt, on vint leur dire que M. de Fresne-Canaye les mandait chez lui. Ils s’y rendirent et, aussitôt, le président leur fit une allocution où il leur disait que le roi n’aimait pas les disputes; que, pourtant, s’ils s’étaient «contenus dans les termes de la matière pour laquelle» ils s’étaient assemblés[645], on aurait pu les souffrir, mais qu’ils s’étaient «jetés en des lieux communs de la doctrine desbattue dès si longtemps», si bien que «les assistans se passionnoient»; bref, la conférence était interrompue[646]. On décida d’en publier les actes. Mais les exemplaires des deux secrétaires ne purent être collationnés, car Chamier refusait de céder son original, craignant, disait-il, qu’on le falsifiât[647]. Chacun imprima donc les actes de son côté. Coton commença: son ouvrage parut sous le nom de Demezat avant celui de Chamier; il n’y déclarait pas moins que sa publication venait en réponse «à M. Chamier, ayant esté si osé que de publier lesd. Actes pleins d’absurdités, dépravations, faussetés». Je laisse à penser si le pasteur releva la mauvaise foi de son adversaire[648].
Telle est en résumé l’histoire de cette célèbre controverse. Elle avait fait grand bruit. Mais toutes n’en causaient pas autant. On n’a pas conservé la relation de la «dispute» qui eut lieu entre Moynier, de Nîmes, et le P. Coton en 1600. On sait seulement que le lieutenant principal de Rozel y avait présidé et qu’il avait ordonné qu’on n’en publierait aucune relation; il eut du mal, au reste, à faire observer sa décision: le consistoire voulut bien ne rien imprimer, mais ce fut à la condition que le P. Coton se soumettrait à la même loi[649]. Moynier avait, dès le 5 avril, composé la relation «des disputtes qu’il auroict heu contre Couton[650]».
Les controverses étaient assez fréquentes dans tout le colloque de Nîmes. Nous voyons, par exemple, en 1596, que «le moyne qui est en lad. ville [d’Aimargues] demanda de conférer» avec M. Nissolle, pasteur, «et, estans assemblés, M. Nicolas [de Nîmes, beau-frère du pamphlétaire Reboul] soustint tousjours led. moyne, et après l’alla accompagner et fist bruit par tout led. lieu que led. sieur Nissolle avoit perdu sa cause[651]». Un autre jour, on décide à Nîmes d’organiser une conférence entre M. Maurice, ministre de Nages, et le jésuite Poursan, ce «que plusieurs de ceste ville requièrent grandement[652]».
Car il semble, en effet, que ces controverses aient vraiment été de quelque poids dans la conscience des fidèles. A cette époque, les huguenots étaient très instruits dans la théologie, le peuple se passionnait pour des points de dogme, et le souci que l’on voit aux autorités de mettre une limite au nombre de ces conférences en est la preuve.
Les controverses durent même déterminer des conversions à l’une ou l’autre religion. La femme de M. le receveur Bon, «révoltée», prie le consistoire d’organiser une conférence entre le pasteur Moynier et le P. Coton «aux fins de voir sy la femne dud. Bon est en erreur». Mais le consistoire ne croit pas devoir lui accorder ce qu’elle demande: Moynier, avec un diacre et un ancien, se contentera de se rendre chez elle pour la «forthiffier..... sur les poins dont elle est en doute, et suyvant les réquisitions de lad. damoyselle[653]».
On a remarqué que c’était presque toujours contre les jésuites que les pasteurs avaient à lutter et spécialement contre le P. Coton. Ce Père, confesseur futur de Henri IV, devait avoir une éloquence remarquable: la peine que le consistoire avait à empêcher les fidèles de se rendre à ses sermons en témoigne[654], et ses adversaires eux-mêmes la reconnaissent[655]. L’extrême douceur de ses manières et la politesse de son esprit lui valurent de grands succès partout où il alla. Il fut le «premier de sa profession, dit-on, qui eût tant honoré Calvin que de l’appeler Monsieur»; jusqu’alors on ne le nommait jamais autrement que le Démon incarné[656]. Coton ne se fixa pas «à Nîmes dès 1596 comme controversiste» ainsi que le dit M. Germain[657]: il habitait Avignon et le quittait souvent, il est vrai, mais toujours momentanément, pour soutenir de sa parole et de sa science le parti catholique[658]. Aussi était-il fort connu et déjà, en 1600, très influent. A cette époque, il s’offre au chapitre de Saint-Gilles pour demander au roi, avec l’évêque Valernod, la réunion de ses bénéfices et la réédification de son église[659]. Le chapitre cathédral de Nîmes décide que, pour l’engager à venir prêcher, son syndic «lui fera fere un beau manteau de bon drap[660]».
C’est que ses sermons avaient grand succès. Le consistoire de Nîmes ne parvient pas à empêcher les fidèles d’aller les entendre. A chaque séance, il lui faut appeler ceux qui «vont ouyr Couton[661]». Les écoliers en théologie eux-mêmes, bien que se destinant au ministère, s’y laissaient entraîner[662]. Beaucoup de personnes font comme eux. Las de réprimander tout le monde pour le même motif, le consistoire fait publier en chaire que ceux qui vont au sermon seront suspendus des sacrements[663]. Quelques jours plus tard, le succès de Coton est tel qu’on décide d’en saisir le synode provincial[664], lequel fait un article spécial contre ceux qui «vont ouïr les prescheurs de la papauté[665]»; et cet article est publié en chaire «les deux sènes du jour de Pasques[666]».
On voit que les pasteurs avaient fort à faire pour combattre les jésuites et le P. Coton. Et ils n’avaient pas seulement à défendre les parents, mais encore les enfants. Il arrivait, en effet, que certains réformés envoyaient leur fille aux «nonnains»[667] et leur fils aux Jésuites. J’ai parlé de l’obstination que la femme du lieutenant Favier mit à ne pas retirer ses enfants aux Jésuites d’Avignon. Menaces du consistoire, prières, rien n’y fit[668]. Elle exposa un jour pourquoi elle ne voulait pas y consentir. La délibération est intéressante; on lui demande pourquoi elle ne rappelle pas ses enfants: «A respondu que c’est à cause que le collège de ceste ville [de Nîmes] n’est si bien réglé qu’il seroit requis, et elle a desir de les advancer comme elle en est obligée. Et, par l’expérience, despuis que ses enfantz sont en Avignon, ilz sont plus retenus, avec plus d’instruction qu’ilz n’avoient lhors qu’ilz estoient en ceste ville. Et c’est pourquoy elle est résolue de les fere estudier. Et si on a tant de désir qu’elle les tire de là, a requis de luy indiquer quelque lieu hors de ceste ville pour les y fere estudier.—Luy a esté indiqué les collèges de Genève, Montpelier et Montauban.—A respondu qu’elle n’a poinct ouy parler du collège de Montauban et qu’elle s’en informera, et, si elle est asseurée que ses enfantz y facent profit, elle y advisera.» On la censure et on la menace de la suspendre publiquement des sacrements, ce à quoi elle répond: «qu’elle n’est poinct de deux cens et que c’est le pis qu’on luy a peu faire, et de la publier qu’on ne peult parce qu’on n’a pas publié personne de plusieurs que ont norri leurs enfantz aux Jésuites[669]». Ainsi, un certain nombre de fidèles confiaient leurs enfants à la Compagnie de Jésus, qui en devait préparer singulièrement les conversions.
On comprend que les raides huguenots aient détesté leurs adversaires dont la propagande souple et obstinée leur faisait tant de mal. Ils auraient bien voulu que l’ordonnance du Parlement concernant l’expulsion de la Compagnie fût exécuté[670]. Mais le Parlement de Toulouse était favorable aux Jésuites: pour répondre à l’arrêt du 18 août 1598, défendant aux Français d’envoyer leurs enfants aux collèges des Jésuites, même à l’étranger, il en rendit un autre, le 23 septembre de la même année, qui interdisait, dans toute l’étendue de sa juridiction, d’inquiéter les prêtres et les écoliers de la Compagnie de Jésus[671]. Ceux-ci conservèrent donc leurs collèges[672], et j’ai montré que leur instruction était appréciée de certains huguenots même. On trouve partout la preuve de leur influence. Les précautions disciplinaires que prennent les assemblées contre l’introduction des «superstitions» catholiques en témoignent[673]. Le chapitre de Saint-Gilles envoie exprès son syndic à Avignon chercher un prédicateur jésuite[674]. Ceux de l’église de Nîmes réclament au synode un pasteur dont ils ont grand besoin «pour estres assaliz des Jésuites les plus doctes et disertz que les papistes puissent recouvrer[675]». Les protestants de la province demandent continuellement que la Compagnie de Jésus soit expulsée tout au moins des villes qui leur appartiennent. Ainsi lorsque le lieutenant-général Anne de Ventadour[676] vient à Montpellier, «le consistoire de Montpellier est chargé de faire représenter à M. de Ventadour le danger qu’il y a» à introduire les Jésuites «en ceste province[677]». En 1600, en 1601, les réformés prient le roi de leur défendre l’entrée des villes de sûreté et d’interdire leurs collèges «nouvellement établis[678]». C’est montrer une véritable terreur de l’influence jésuitique.
Mais les huguenots avaient aussi leur propagande bien organisée. J’ai dit ailleurs[679] qu’ils s’occupaient des convertis, les soutenaient de leurs deniers, leur faisaient apprendre un métier: cela permettait aux prêtres et aux moines d’adopter la confession de foi des églises réformées sans risquer de mourir de faim. Certains devenaient pasteurs, comme cet ancien cordelier, nommé Tolosani, qui, le 15 décembre 1596, «proposa à Castres, et alla être ministre à Vabres[680]».
Le synode nat. de Saumur (1596) décide qu’on enregistrera le nom des convertis et qu’on leur fera, si possible, signer leur acte de conversion[681]; on doit spécifier en termes exprès le renoncement à la messe dans leur réception[682]. Ce règlement paraît avoir été observé dans le colloque de Nîmes: je trouve, par exemple, dans le registre du consistoire d’Aimargues, la mention suivante: «Le 12e d’aoust 1601, Jean Nivolat, d’Aymargues, s’est présenté au consistoire pour estre receu en l’église, et, après avoir renié la messe et toute idolâtrie pour vivre au pur service de Dieu, a esté exhorté de se présenter le Dimanche suyvant pour estre receu devant toute l’église[683]». C’est sous cette forme généralement que sont enregistrés les actes de conversion.
Ceux qui abandonnaient la religion réformée pour le papisme devaient être fort mal vus et peut-être même persécutés par les huguenots, comme les convertis à la Réforme l’étaient par les catholiques. L’édit de Nantes ne changea rien à cela: ainsi, en 1602, Honorat Majol, maître écrivain de Nîmes, fut séparé de certains prêtres et chanoines qu’il accompagnait et empêché de rentrer dans la ville par le capitaine Volpellière, commandant la garde d’une des portes, parce qu’il avait abjuré le calvinisme depuis une semaine[684]. On peut dire qu’aucun des deux partis n’aimait les «apostats», surtout quand leur conversion s’était faite avec éclat, comme celle du moine Burdeus à la Réforme[685] ou celle de Guillaume de Reboul au papisme[686].




