IV
Il ne s'abandonnait pas. Il avait donné sa démission d'officier en 1791, avant la pétition; il la reprend en 1792; il est nommé chef de brigade, adjoint à Luckner, le général en chef contre l'Allemagne. Il rentre à Paris en 1793. Arrêté avec Egalité, il est incarcéré à La Force. C'est de là qu'il écrit aux comités du gouvernement pour leur soumettre des plans de réforme et des projets d'expériences sur une nouvelle espèce de projectiles. Relâché, il fait ses essais à Meudon et à La Fère, avec quelques succès, paraît-il. Peu après, il est nommé gouverneur des établissements du Cap! Pourquoi n'y va-t-il pas? On ne sait. Mais voici que ce gouverneur, ce maréchal de camp, tout à coup voit entrer chez lui la force armée. Seconde arrestation, septembre 1793; il est emprisonné à Picpus.
Le désordre du temps, de toutes ces administrations qui se croisent et qui, chacune dans sa sphère, agissent, rédigent, enquêtent avec minutie, éclate à la lecture des procès-verbaux transcrits consciencieusement par des illettrés, qui disposent de la liberté, de la vie des premiers hommes de la nation. Là nous apprenons, et de Laclos lui-même et de ses geôliers, divers détails de famille et de fortune: qu'il est marié, qu'il a deux enfants, l'un de 9 ou 10 ans, l'autre de 5 à 6; qu'avant la Révolution son revenu se composait de 1800 l. de rentes de la succession de son père, plus de 4 à 6000 l. du chef de sa femme, plus ses appointements d'officier.
En 1789, en plus 6000 fr. d'appointements du duc d'Orléans réduits en 1790 à 4000, puis à 3000, et supprimés le 1er octobre 1792. Au 1er juin 1791, il a obtenu une pension de retraite de 1200 à 1400 livres de rentes, son revenu actuel est de 1000 à 1200 l., ayant vendu le reste dans le dessein d'acquérir un fonds d'industrie qui le mette à même de faire vivre sa famille.
Est-ce un faiseur? Nullement. Comme presque tous les hommes de ce temps, il tient les métiers pour égaux, il ne se fie pas uniquement au budget.
La captivité dure près de neuf à dix mois; il sort de prison, comme tant d'autres, au lendemain de Thermidor. Thermidor ne fut pas, du moins au début, une réaction; ce fut une reprise du pouvoir et des places par tout ce qui n'était pas Robespierriste. A ce moment il n'y a plus rien contre Laclos. Il est du monde révolutionnaire, du personnel des cinq grandes années. Pour vivre, vraisemblablement, il dut continuer l'ouvrage du juré Vilate: «Les causes secrètes de la Révolution du 9 Thermidor.»—On ne sait guère de lui d'autre écrit contre-révolutionnaire.
Quelque temps après, il est nommé par le Directoire secrétaire général de l'administration des hypothèques. Ce n'était pas là un emploi pour ses facultés, et la même année il est envoyé comme général de brigade à l'armée du Rhin. C'est la sévère armée de Moreau (en parfait contraste avec les bandits de l'armée d'Italie), qui a fait les campagnes de l'an IV racontées par l'Archiduc Charles.
Sous le Consulat, sans date exacte, il est inspecteur général de l'armée du sud de l'Italie, non plus l'armée de Macdonald, dispersée en 1799 par les Russes à la Trébie, mais une autre qui opère concurremment avec l'armée consulaire de Marengo. Le 5 novembre 1803 il meurt à Tarente. Sentant venir sa fin, il écrit au Premier Consul une lettre touchante, où il recommande sa femme et ses enfants.
Le portrait de Laclos est à Versailles[6] (salles de la Révolution) en costume de général. L'«homme noir» est rouge d'habit et de figure. Dans son uniforme, il n'a pas l'air militaire, très rare alors. Son port de tête déjeté, renversé, méditatif, n'est pas d'un personnage officiel, c'est celui d'un lutteur, d'un homme de volonté. Sous le flegme du visage, une ardeur concentrée. Les traits inharmoniques, point d'aménité, mais rien non plus de l'air rogue ou de la morgue des gens en place. Aucune élégance, une personnalité irrécusable. Les yeux translucides dardant une flamme étrange, la même qu'on rencontre aux portraits de Schopenhauer.
Les deux intelligences pénétrantes: le grand philosophe de l'humanité en général, et l'observateur aigu d'une société spéciale et compliquée ont le même regard attentif.
The proper study of mankind is man.
(Pope.)
II
LES LIAISONS DANGEREUSES
... les mœurs qui règnent aussi
impérieusement que les lois.
(Montesquieu).
I
LACLOS MORALISTE
Habent sua fata libelli, a dit Terentianus Maurus. Voici un roman moral qui a longtemps passé pour le plus immoral des romans, un ouvrage où il n'y a pas l'ombre d'indécence, qui figure encore dans la littérature érotique du XVIIIe siècle, entre le Sopha de Crébillon le fils et les Amours du chevalier de Faublas. L'auteur a suivi le sort de son livre. Jamais il n'a été tenu pour ce qu'il est en réalité, c'est-à-dire pour un moraliste. Il n'est ni un grand écrivain ni un penseur profond, mais il a fait une œuvre d'observation, d'enseignement, de moralité.
«C'est rendre service aux mœurs, dit-il dans sa préface, que de dévoiler les moyens qu'emploient ceux qui en ont de mauvaises pour corrompre ceux qui en ont de bonnes.» Remarquons ce mot de moyens; le vice, en effet, a une méthode. Laclos a voulu prouver: 1o que «toute femme qui consent à recevoir dans sa société un homme sans mœurs finit par en devenir la victime; 2o qu'une mère est au moins imprudente, qui souffre qu'une autre ait la confiance de sa fille; 3o que l'amitié que les personnes de mauvaises mœurs paraissent accorder si facilement aux jeunes gens de l'un et de l'autre sexe, n'est jamais qu'un piège dangereux». Le fond c'est qu'il ne faut pas faire de mauvaises connaissances.
Il prévoit l'indignation que soulèvera son livre:
«Les hommes et les femmes dépravés auront intérêt à décrier un ouvrage qui peut leur nuire, et comme ils ne manquent pas d'adresse, peut-être auront-ils celle de mettre dans leur parti les rigoristes alarmés par le tableau des mauvaises mœurs qu'on n'a pas craint de présenter.»
C'est d'ailleurs ainsi qu'on a toujours condamné non seulement les ouvrages libres, mais encore toutes les œuvres hardies, qu'elles attaquent un travers, un préjugé, un vice ou une institution. L'auteur est toujours accusé de calomnier ses contemporains ou de spéculer sur le scandale. «Toute vérité n'est pas bonne à dire.» Ou plutôt: Aucune vérité n'est bonne à dire; ou: le mensonge seul est moral.
Pour inspirer l'horreur du vice, il faut le dépeindre, moyen trop sûr de le faire aimer, et d'être soupçonné de le mettre en pratique. Les biographes de la Restauration qui parlèrent de Laclos (ils sont d'ailleurs peu nombreux) ne manquèrent pas de le confondre avec ses personnages encore qu'il ait eu, semble-t-il, des mœurs plutôt sévères.
Les générations nouvelles connaissent peu M. Nisard, illustre critique en son temps. Il est resté de lui la théorie des deux morales, acte de courtisanerie envers le Second Empire. Dans son livre, d'ailleurs spirituel et même érudit, des «Poètes latins de la décadence», il attaqua Juvénal lui-même. Il imputa au grand satirique une secrète complaisance pour les vices qu'il flagelle.
Les Liaisons dangereuses, imprimées en mars 1782, eurent dès le mois suivant une célébrité européenne. Grimm en Laclos vit tout de suite un maître. L'article de la Correspondance (tome XI, p. 81, Paris, Furne, 1830) n'est pas de Diderot, qui à ce moment n'écrivait plus. Il est de Grimm, de sa froide sagesse. Le critique ne s'étonne point de «l'empressement avec lequel on a reçu cet ouvrage, qui montre avec tant de naturel le désordre des principes et des mœurs. Il faut s'étonner encore moins de tout le mal que les femmes se croient obligées d'en dire... Comment un homme qui les connaît si bien et qui garde si mal leur secret ne passerait-il pas pour un monstre? L'auteur n'a pas osé se dispenser de faire justice de ses personnages, mais peut-on présumer que ce soit assez de morale pour détruire le poison répandu dans quatre volumes de séduction»?
Les dénouements sont des accidents tant qu'ils ne découlent pas, de toute nécessité, du caractère des personnages et de leurs actes; c'est là un reproche qu'on ne peut pas faire à Laclos. Sa Némésis n'est point amenée du dehors. Le séducteur est tué en duel, et les femmes reçoivent le juste châtiment de leurs méfaits.
Voilà donc une morale exemplaire. Eh bien! ce n'est point assez, ou plutôt c'est à côté; et on détache très bien la moralité de la fable. Tous les lecteurs voudront vivre la vie intense de ces passions, et se flatteront d'échapper à leurs sinistres conséquences.
La punition des coupables ne fait que venger la règle des mœurs; elle n'en assure pas l'observance. La vertu elle-même n'est pas rendue éclatante par la laideur des vices, si bien peints, trop bien peints. C'est donc un mauvais livre.
Justement, c'était l'époque des mauvais livres. Après les Liaisons dangereuses, en juillet de la même année, les Confessions de Rousseau; en juin 1783, la répétition du Mariage de Figaro, à Versailles, arrêtée d'ailleurs par ordre de Louis XVI; sans parler d'un recueil obscène de Mirabeau, qui n'est pas de la littérature.
Le scandale a duré. En dehors de Nodier, qui prétend que «l'ennui devrait depuis longtemps avoir fait justice de ce Satyricon de Garnison», et de Janin, qui l'appelle «un pâle et licencieux reflet de la Nouvelle Héloïse», la critique s'est tue, effrayée.
Il y a quelques mois seulement, on a publié des notes inédites de Baudelaire. Il n'était pas homme à se scandaliser. Le premier il osa déclarer que c'est là «un livre de moraliste aussi haut que les plus élevés». Mais il s'est attaché surtout aux mœurs et aux caractères. Sur la morale il dit trop ou trop peu: «Tous les livres sont immoraux.»
II
LE MONDE
«Le monde! Je n'en pense pas de
bien, je n'en dirai pas de mal; je
ne pense pas que c'est tout, mais je
ne dirai pas que ce n'est rien; c'est
l'écume argentée au bord de l'océan
humain.»
(Anatole France.)
«Les personnages des Liaisons dangereuses forment, dit Grimm, ce qu'on appelle la bonne compagnie et qu'on ne peut se dispenser d'appeler ainsi.»
En effet ces gens sont polis et policés; ils vivent dans le luxe, ils font partie des classes qui gouvernent, et ils savent par éducation ce qui doit se faire; ils violent la loi morale, mais ils ne l'ignorent pas. Il faut aimer ce mot de monde dans le sens d'élite. Il ne s'écarte guère de son étymologie mundus, cosmos, ce qui est propre, le contraire d'immonde, et aussi la planète Terre et les astres du même Système. Cette société ne se prend-elle pas pour l'Univers, et ne voit-elle pas en elle la quintessence de l'Humanité? Ils sont gens du monde, mais en même temps ils sont les figures de leur époque très circonscrite; et la pièce dont ils sont les acteurs ne saurait se passer dans un autre pays ni dans un autre temps.
Un poème est logiquement conçu, si la fable justifie la thèse, si l'exemple est bien adapté à la morale. Les vieux rapsodes n'y manquaient pas. Leur objet c'était la société héroïque, leur sujet, la Guerre de Troie ou les Sièges de Thèbes.
Les deux éléments des Liaisons dangereuses sont: 1o la Vie Mondaine; 2o la Décadence de l'aristocratie à la fin du XVIIIe siècle.
Les vices décrits par l'auteur éclosent dans un milieu spécial. Ce n'est pas la Cour, où ces vices fleurissent aussi mais subordonnés à d'autres préoccupations, l'art de gouverner par exemple, une vie de représentation pompeuse, symbole où s'étale la souveraineté traditionnelle. Ce n'est point la Bourgeoisie; elle a des mœurs plus graves, elle exerce des professions, attache moins de prix à l'élégance, et y a du reste moins d'aptitude. Il ne peut être question du peuple, dont la seule apparition quelques années plus tard fera évanouir ces passions et leurs grâces, dans leur décor de féeries mensongères.
C'est la Noblesse oisive. Ce n'est guère plus une caste, mais c'est encore une classe, qui, par définition, vit pour le plaisir et pour la vanité. On ne voit pas trace d'autres passions. Là personne n'est mû par l'ambition ni par la curiosité d'esprit; la religion, qui est l'ambiance héréditaire de toute la société, n'y fait sentir sa présence que lorsque les fautes de conduite y sont imminentes ou accomplies. Plaisir et vanité, ce sont bien les mobiles essentiels des oisifs. Un symptôme irrécusable les annonce: la Frivolité, le signe certain de décomposition sociale, la tare indélébile des existences sans but.
Ce tableau de mœurs précise d'autant mieux l'époque qu'il y manque, en ce siècle de l'esprit, la littérature. La lacune s'explique. Les années qui roulent autour des Liaisons dangereuses ont éclairé un entr'acte de la vie pensante. Les grands philosophes sont morts ou mourants; les futurs Idéologues sont encore obscurs. Ce n'est pas qu'on ne soit étourdi du bruit que font les académiciens, les poètes, les pamphlétaires, les diseurs de bons mots. Mais Laclos n'entendait pas faire un roman cyclique comme Gil-Blas, il ne peignait pas toute la société. Ses personnages ne sont occupés que de leurs passions, ils ne représentent que des formes de sentiment. Son roman est donc bien un roman de mœurs, mais non au sens de recueil de travers ou de modes du moment, c'est un roman de mœurs permanent.
III
L'ART
Les Liaisons dangereuses sont une œuvre forte, pleine, l'œuvre de la quarantième année, celle qu'on a longtemps mûrie, et qu'on écrit en toute sécurité de méthode et de style. C'est un roman par lettres, forme d'expression psychologique, qui permet d'expliquer bien des nuances, mais se prête peu à l'exposition des événements, n'en montre que la répercussion. Son appareil factice est visible. Quand une lettre commence par une situation fixe, elle finit par un fait catastrophique, et réciproquement. Ce genre tient du théâtre, car il dialogue et nécessite des ressorts imprévus, mais c'est un théâtre lointain, où les personnages se présentent successivement et ne parlent qu'indirectement.
Les moralistes doués du génie sermonnaire affectionnent le roman par lettres: Richardson, Rousseau, Sénancour, Mme Sand, Cherbuliez. Laclos y excelle. Il y a pourtant de la répétition dans la correspondance de Valmont et de Mme de Tourvel, la situation traîne, les décisions ne sont pas franches. Ces lettres—mérite bien rare—, n'ont pas le style épistolaire; jamais de protocole, de descriptions, de digressions. C'est un style d'action, in medias res. Comme c'était un roman par lettres on a voulu que ce fût la langue de la Nouvelle-Héloïse. Loin d'être la langue de Rousseau, ce serait plutôt celle de Voltaire, abstraite et sans onction, précise sans purisme, et allant à son but comme une flèche. A une époque d'emphase et de déclamation, cette forme surprend par sa vive sobriété. Pas d'exclamations, nulle apostrophe; parfois des traits plus fermes, un ton plus grave font penser à Montesquieu. La lettre LXXXI, la fameuse lettre où Mme de Merteuil expose sa vie, l'affranchissement de tout préjugé, la doctrine de domination qu'elle s'est formée, est écrite presque dans le style du dialogue de Sylla et d'Eucrate.
«Mais moi, qu'ai-je de commun avec ces femmes inconsidérées? Quand m'avez-vous vue m'écarter des règles que je me suis prescrites, et manquer à mes principes? Je dis mes principes, et je le dis à dessein, car ils ne sont pas comme ceux des autres femmes, donnés au hasard, reçus sans examen et suivis par habitude. Ils sont le fruit de mes profondes réflexions, et je puis dire que je suis mon propre ouvrage.»
C'était un avantage pour les écrivains de la fin du XVIIIe siècle, de n'avoir lu que des auteurs consacrés, d'une période étroite: très peu de vers avant Malherbe, très peu de prose avant Pascal. Dégagés de la recherche des formes et des curiosités du vocabulaire, ils portaient plus d'attention sur l'ordonnance, sur la relation des idées entre elles. La composition de Laclos est d'un tacticien, sa discussion d'un dialecticien. A chaque lettre de nouveaux sentiments apparaissent, amenant logiquement la succession des faits.
Laclos se flatte, dans sa préface, d'avoir fait parler à chaque personnage le langage de son caractère et de son état. Témoignage mérité. Les gens du monde qui sont en majorité dans le roman parlent une langue pure, classique, sans accent.—Le magistrat qui, après la catastrophe, annonce qu'il va tout apaiser, si les intéressés veulent être discrets, a juste l'autorité et la sagesse désabusée qui conviennent. La lettre où le fidèle Bertrand fait le récit du duel et de la mort de Valmont est respectueuse, mais digne et empreinte du sentiment qu'il occupe une place honorable dans la famille. Le chasseur Azolan (ce nom est pris d'un conte de Voltaire) écrit à Valmont en un style aisé de faquin, portant avec fierté les vices qui le rendent si précieux à un petit-maître[7]. Les phrases d'écolière de la petite Volange, ses expressions courtes et naïves, sa syntaxe plate sont bien de la pensionnaire, qui ne demande qu'à être séduite. La Présidente dévote a les élans voluptueux et mystiques du style prêtre. Valmont agit à la fois par la persuasion enveloppante, le persiflage et la netteté cynique. La tante indulgente et vertueuse écrit avec de l'azur, un peu pâli. A propos de Mme de Merteuil, de sa précision impérieuse, de son implacable moquerie, nous n'avons pas craint de nommer Montesquieu.
Tout peintre de mœurs participe à l'art de son temps. On a rapproché de Laclos divers artistes, notamment Fragonard et Moreau le jeune; il est bien plus près de Greuze. C'était l'avis des Goncourt qui réhabilitèrent l'Art du XVIIIe siècle. Greuze moraliste et disciple de Diderot voulut être le peintre de la vertu; «mais la vertu qui revient sans cesse sous ses pinceaux, disent les Goncourt, semble sortir des contes de Marmontel, avec une pointe de libertinage. L'ingénuité qu'il personnifie est l'ingénuité même de Cécile Volange».
IV
LES CARACTÈRES
Ces mondains passionnés ne manquent pas de sens critique et chacun définit très bien les autres. Voici le portrait de Cécile Volange, par Mme de Merteuil: «Sans esprit et sans finesse, elle a pourtant une certaine fausseté naturelle qui quelquefois m'étonne moi-même et qui réussira d'autant mieux que sa figure offre l'image de la candeur.» Et plus loin: «Je me désintéresse entièrement sur son compte. J'aurais eu quelque envie d'en faire une intrigante subalterne, et de la prendre pour jouer les seconds rôles, sous moi; mais je vois qu'il n'y a pas d'étoffe; elle a une sotte ingénuité... et c'est, selon moi, la maladie la plus grave qu'une femme puisse avoir. Elle dénote surtout une faiblesse de caractère incurable et qui s'oppose à tout; de sorte que, tandis que nous nous occuperions à former cette petite fille pour l'intrigue, nous n'en ferions qu'une femme facile, et je ne connais rien de plus plat que cette facilité de bêtise qui se rend sans savoir ni comment ni pourquoi, uniquement parce qu'on l'attaque et qu'elle ne sait pas résister.»
Valmont est bien dessiné par Mme de Volange, qui ne se doute pas qu'il séduira sa fille. «Il sait calculer tout ce qu'un homme peut se permettre sans se compromettre; et pour être cruel et méchant sans danger, il a choisi les femmes pour victimes.»
Il faut qu'il y ait quelque chose de vrai dans cette observation fondée sur la faiblesse des femmes.
Leur insolence pourtant, leurs railleries, les faux respects dont elles sont entourées, tout cela devrait leur servir de sauvegarde, et reste sans force devant leur curiosité, leur sensualité, et cette présomption qui les porte à s'exposer, en se croyant capables de se ressaisir.
Les trois premiers personnages sont: Valmont, Mme de Merteuil et Mme de Tourvel.
Valmont est le Don Juan de l'époque, si l'on peut remonter à ce héros presque mythique de la Séduction et du Blasphème. Ses modèles les plus rapprochés sont Lovelace dans les imaginaires, et parmi les individus réels, vraisemblablement le maréchal de Richelieu, son fils Fronsac, Lauzun-Biron. Lovelace est le produit d'une race plus forte, plus hardie, de l'athlétisme anglo-saxon. Par là il dépasse Valmont, qui est surtout homme de salon, et dont les goûts, les sentiments, l'esprit sont plus étriqués, mais avec plus de souplesse, et plus de grâce. Tous deux d'ailleurs dans l'amour ne cherchent que le charme de longs combats, et les détails d'une pénible défaite.
Les ressorts de Valmont sont le besoin du plaisir, la vanité, l'impudence, l'égoïsme féroce. Il commet des noirceurs inutiles; il se complaît à des intrigues basses. La lecture subreptice des lettres de la Présidente, la comédie de charité organisée pour frapper son imagination à travers son cœur; et surtout le viol à demi consenti de la jeune Volange, voilà des actes de pure dépravation.
Il a d'ailleurs le goût de l'observation, son tableau des gaucheries du jeune chevalier de Malte est joliment tracé: «Puisque vous commencez à faire des éducations apprenez à vos élèves à ne pas rougir et se démonter à la moindre plaisanterie, à ne pas nier si vivement pour une seule femme, ce dont ils se défendent avec tant de mollesse pour toutes les autres. Apprenez-leur encore à savoir entendre l'éloge de leur maîtresse, sans se croire obligés d'en faire les honneurs, et si vous leur permettez de vous regarder dans le cercle, qu'ils sachent au moins auparavant déguiser ce regard de possession, si facile à reconnaître, et qu'ils confondent si maladroitement avec celui de l'amour.»
L'acte culminant de sa vie, c'est la séduction de la femme vertueuse. C'est de la vertu plutôt que de la résistance féminine qu'il veut triompher. «Quel délice d'être tour à tour l'objet et le vainqueur de ses remords! Loin de moi l'idée de détruire les préjugés qui l'assiègent; ils ajouteront à mon bonheur et à ma gloire. Qu'elle croie à la vertu, mais qu'elle me la sacrifie! Que ses fautes l'épouvantent sans pouvoir l'arrêter; et que, agitée de mille terreurs, elle ne puisse les oublier, les vaincre que dans mes bras.»
Le caractère principal, le portrait auquel l'artiste a donné une beauté effrayante, c'est celui de Mme de Merteuil.
Les femmes meneuses d'hommes ne manquaient pas en ce siècle. Il s'était ouvert par Mme de Maintenon, «le génie de la direction,» dit Michelet, allant au pouvoir par les voies cachées en déclinant les apparences.
Mme de Tencin avait suivi. La femme qui devina Montesquieu, qui groupa les premiers philosophes dans son cercle de Mère de l'Eglise; qui, dès 1743, prédit la Révolution en annonçant «la culbute de l'Etat», était un étonnant mélange d'ouverture d'esprit et d'immoralité, de sécheresse d'âme et d'hypocrite douceur. On sait le mot de l'abbé Trublet raconté par Chamfort: «Si elle eût eu intérêt à vous empoisonner, elle eût choisi le poison le plus doux.» C'est elle qui disait que «les gens d'esprit faisaient beaucoup de fautes de conduite, parce qu'ils ne croyaient jamais le monde assez bête, aussi bête qu'il l'est».
Une autre femme d'intrigue et d'ambition a pu également servir de modèle au peintre: Mme de Grammont, la chanoinesse, qui avait inauguré le règne des Choiseul, et qui pensait pour toute la famille.
L'âge de Mme de Merteuil n'est pas indiqué, ni celui de Valmont; mais ils ne sont plus de la première jeunesse, puisqu'elle lui écrit (lettre X), en parlant de la Présidente: «Cette femme, qui vous a rendu les illusions de la jeunesse, vous en rendra bientôt aussi les ridicules préjugés.» Quel que soit son âge, la supériorité de son intelligence, la marque pour les premiers rôles, grands rôles mondains, de vie privée. Son but c'est la domination, son moyen, l'intrigue. Elle veut en tenir école, mais école secrète. Il faut qu'elle soit bien artificieuse, pour qu'en ce temps d'universel décri réciproque sa réputation reste intacte, jusqu'à la catastrophe. La considération lui est nécessaire pour dominer, et dominer, c'est aussi jouir sans trouble, car elle est à la fois perverse et sensuelle.
Le trait le plus original de son caractère, après tous ceux-là qui sont communs à tant d'autres femmes, c'est le mépris de la faiblesse, le culte de la volonté. L'orgueil et le ressentiment mènent à sa perte cette âme altière. Elle n'a jamais pardonné à Valmont (qui ne s'en doute pas) de l'avoir quittée. Pour le même crime, la vengeance qu'elle veut tirer de Gercourt dépasse toute mesure. Et dans sa conduite envers Prévan l'art n'égale-t-il pas la perfidie? «Quant à Prévan, écrit-elle à Valmont, je veux l'avoir et je l'aurai, il veut le dire, et il ne le dira pas; en deux mots voilà notre roman»... et elle tient parole.
Elle est jalouse de la beauté de la Présidente, qu'elle n'a vue qu'une fois; il ne lui suffit pas de l'emporter par l'esprit.
Quand la guerre est déclarée, sa constance ne se dément pas; jamais de plaintes ni de prières. Elle fait tête à l'orage, et fuit sans rien dire, après la défaite, vers de nouvelles destinées. Ruinée, éborgnée, défigurée, elle abordera la Hollande, le pays des libelles, des intrigues et des conspirations.
Mais le personnage le plus instructif, le plus contrasté de révélations inattendues, c'est la prude, tendre et dévote Présidente de Tourvel. Elle est Présidente, parce que, au noble d'épée qu'est Valmont, il fallait une victime de robe, une vertu bourgeoise appuyée sur les principes de la morale et les pratiques de la religion. Alors, a lieu ce duel fondé sur l'attrait de la dévote et du roué; les deux types se complètent. Valmont est l'homme à bonnes fortunes, sa réputation le précède, et devrait avertir Mme de Tourvel, mais la curiosité la tient attachée à ce problème de corruption. Ravie en adoration du principe masculin brillant et dangereux, elle se joue à elle-même la comédie de convertir le débauché. Dans sa moralité incertaine, elle voudrait les agréments du vice et les avantages de la vertu. Aussi, voir son aigreur contre l'amie qui l'a éclairée, et dont elle suit pour un temps, et bien à contre-cœur, les conseils de prudence. Elle lui en veut de ne pas reconnaître une vertu si rare. Elle a l'esprit tellement faussé par la dévotion qu'elle en vient à se persuader que l'homme qui la séduit ne peut être qu'un saint. Il n'y a, dans cette sensualité qui s'ignore, pas l'ombre de l'intellectualité de Mme de Merteuil.
Quelle fausseté dans son manège! Elle ne se lasse pas d'écrire à Valmont qu'elle ne lui écrira plus, et cela, dans un flot de reproches à peine justifiés, presque insolents; et, à chaque lettre, son ardeur renaissante ouvre au séducteur une porte de rentrée. La femme qui implore est toute prête à céder. Mme de Tourvel supplie en phrases touchantes et d'une mélopée d'héroïde:
«Voyez votre amie, celle que vous aimez, confuse et suppliante, vous demander le repos de l'innocence. Ah, Dieu! sans vous, eût-elle été jamais réduite à cette humiliante demande? Je ne vous reproche rien; je sens trop par moi-même combien il est difficile de résister à un sentiment impérieux. Une plainte n'est pas un murmure. Faites par générosité ce que je fais par devoir, et à tous les sentiments que vous m'avez inspirés je joindrai celui d'une éternelle reconnaissance. Adieu, Monsieur.»
L'honnête femme en prières nous en impose. Elle est plus tentatrice que la courtisane. La vertu ainsi abaissée est l'excuse de Don Juan. Certes Mme de Tourvel est le plus immoral des personnages du roman. Les autres bravent la morale, celle-ci la dégrade.
Ces trois types, Valmont, Mme de Merteuil, Mme de Tourvel n'étaient pas rares. Ils signalaient la faillite d'une société par trois formes de déchéance: l'effémination de l'homme tombé à des fourberies indignes et dénué de toute élévation d'esprit, la déviation de la femme de tête organisant la domination en vue du plaisir, et l'avilissement de l'héroïne intéressante vertueuse et pleurarde.
C'était bien le temps anormal et malsain qui appelait le retour à la nature et nécessitait le remède de la loi.
V
L'HUMANITÉ
Laclos a une conception personnelle de l'espèce humaine. Il divise la société en deux classes: les honnêtes gens, niais, étourdis, dupés, se tirant des difficultés avec l'estime publique,—Mme de Tourvel, dans sa grande douleur, meurt entourée d'amis, plainte et respectée;—puis les autres, intelligents, astucieux, arrivant à leurs fins, embrouillés dans leurs fils, finissant mal.
Il indique très bien les âges. L'extrême jeunesse, naïve et confiante, fautive, mais se relevant par une crise de conscience,—le chevalier d'Anceny provoque Valmont, Cécile Volange s'enfuit au couvent.—La seconde jeunesse, très dangereuse, active, expérimentée (c'est l'âge indécis de Valmont et de Mme de Merteuil). L'âge mûr, voyant juste chez autrui, faux dans sa propre cause (Mme de Volange qui juge si bien Valmont et qui surveille si mal sa fille). La vieillesse prudente, tolérante qui apaise, éteint tout, c'est l'œuvre de Mme de Rosemonde du président sagace, de l'honnête Bertrand.
Mais nulle bonté vraie en tout ce monde; de la sagesse, des principes.
La bonté avait été comprise et professée par Diderot. Il la proclamait au milieu des éclairs, dans un ciel fumeux. Rousseau avait ramené de l'Antiquité classique la Vertu; et de sa vie errante, abandonnée, il avait tiré la Sensibilité.
La Bienfaisance,—un mot de l'abbé de Saint-Pierre mis par Voltaire en circulation,—s'illustrait par Helvétius, par D'Holbach. Elle était fastueuse, théâtrale; Valmont, pour intéresser Mme de Tourvel, fait mouvoir un ressort de ce genre.
Valmont n'est pas seulement un corrupteur, il est aussi un méchant. Au XVIIe siècle, le mot signifiait, mauvais, mal fait, «de méchants vers». Le XVIIIe siècle lui donne le sens qu'il a conservé: l'homme qui nuit par excès d'égoïsme, pour montrer son esprit, son absence de scrupules, ou même pour le seul plaisir de nuire.
«Leur bien premièrement, et puis le mal d'autrui,»
a dit La Fontaine. Le héros de Gresset est le méchant au second sens. C'était, disait-on, Stainville (Choiseul) à ses débuts, comprometteur de femmes, pas encore homme d'Etat.
Le misanthrope soupçonneux, insociable, envieux, c'est Rousseau, que les Encyclopédistes appellent «un méchant». Il leur renvoie l'injure, les taxe de persécution. Mais pour la première fois dans l'histoire de la morale humaine, la philosophie dégageait de la morale religieuse le phénomène de la méchanceté.
La Religion est dans le roman une pure sauvegarde de la morale. Le père Anselme, par qui Valmont trouve moyen d'arriver à Mme de Tourvel, est, dans sa duperie, fort digne et respectable. Mme de Merteuil, hypocrite de mœurs, ne l'est pas de religion; elle persuade à la jeune Volange que son confesseur a trahi son secret.—Laclos, dans une note, signale ce ton d'impiété.—Lui-même est bien en avant du Voltairianisme courant... Il ne s'agit plus d'affranchir l'esprit humain, mais de renouveler les lois et les mœurs. Tel était le fond de sa pensée, si l'on en juge par ses écrits ultérieurs, insignifiants au regard de son chef-d'œuvre. Ici, il se sent faible sur ce point délicat du remède à tant de maux. Il fait parler la vieille tante, Mme de Rosemonde, qui résume à la fin le μυθος δηλοι ὁτι [Grec: «mythos dêloi hoti»]. Il faut, dit la bonne dame, «s'en tenir aux Lois et à la Religion». Cela a l'air simple, mais pourquoi les Lois et la Religion ont-elles si peu d'empire? On les élude, on les brave; et d'ailleurs elles sont variables. Les codes et les catéchismes sont l'œuvre de magistrats et de prêtres de sang-froid. Quand ils quittent la robe ou la simarre, ils sont comme l'un de nous. En tenant pour vrais ces lois et ces dogmes, qui les rendra efficaces? Le Roi, aurait dit l'Ancien Régime, le Droit, répond la Révolution.
VI
LES «LIAISONS DANGEREUSES» ET LA RÉVOLUTION
Les notes informes de Baudelaire sur Laclos sont parsemées d'éclairs; ce sont des idées qui pourraient devenir des théories, susciter au moins des recherches. Il faut lui passer ses tirades sataniques, son péché originel, qu'il oppose au «bon cœur» dissolu des romans humanitaires de Mme Sand.
Il a en général bien marqué le trait distinctif des caractères du roman, sauf en ce qui concerne Mme de Tourvel, qu'il appelle «une Eve touchante, un type simple, grandiose, attendrissant». Mais on peut s'arrêter aux rapports qu'il signale entre l'érotisme du XVIIIe siècle et la Révolution. «La Révolution, dit-il, a été faite par des voluptueux.» Certes, il y en a, le duc d'Orléans, Saint-Just, Hérault-Séchelles et d'autres, mais il y a aussi des puritains.
«Les livres libertins, dit-il encore, commentent et expliquent la Révolution.» Formule obscure. Veut-il dire que la barbarie renaît de la corruption? ou bien que la société décrite par cette littérature allait à sa subversion totale?
La première proposition est vague et incomplète. Ce n'est pas parce qu'il y avait plus de luxe, plus d'amour du plaisir, plus de raffinement dans les arts et plus de livres libertins, que la Révolution a accéléré sa marche et a eu si tôt recours à des méthodes d'extermination. La cruauté juridique, la Terreur, un moment érigée en système par des politiques affolés, sortait tout naturellement de la pression des événements. Les mobiles de la Terreur sont complexes, et encore difficiles à démêler.
La seconde explication paraît plus près des faits. Oui, la société ainsi décrite s'imagina se régénérer par la violence. Ce mot régénérer, qu'on prend au figuré, se ramène ici facilement au sens propre. Car Baudelaire cite M. de Maistre: «Au moment où la Révolution éclata, la noblesse française était une race physiquement diminuée.»
Baudelaire ajoute: «La Révolution a pour cause principale la dégradation morale de la noblesse.» Il revient au physique par une citation de Bernardin de saint Pierre. «Si l'on compare la figure des nobles français à celle de leurs ancêtres, dont la peinture et la sculpture nous ont transmis les traits, on voit à l'évidence que les races ont dégénéré.» (Etudes de la Nature.)
Ici la race c'est l'époque, aucun mouvement de peuple ne s'étant opéré en France de 1715 à 1789. La dégénérescence, si elle est constatée, est bien la décomposition physique et morale d'un certain groupe de familles, sous l'influence des idées et des institutions, soit par l'abandon des traditions et des principes, soit par l'insuffisance des dogmes ou des garanties. On pourrait alléguer les mariages de la Noblesse avec les filles des financiers, mais on ne manquerait pas de répliquer que le sang plébéien rajeunissait la race.
La décadence physique n'étant attestée que par quelques bustes et quelques gravures, il y avait une dépression morale due à l'usure des Institutions. Les écrits qui peignaient cette société et lui montraient à nu ses vices lui faisaient horreur et dégoût.
On dit souvent que c'est le Mariage de Figaro qui annonça le prochain cataclysme: cette œuvre, connue dès 1783, ne fut jouée qu'en 1785, et les Liaisons dangereuses parurent en 1782. Regardons la série des dates, elles sont instructives:
1782. Les Liaisons dangereuses.—Les Confessions.
1783. Répétitions du Mariage de Figaro.
1784. Les Mémoires de Beaumarchais.
1785. Polémiques avec Mirabeau. Mariage de Figaro.
1786. Affaire du Collier.
A la suite des Encyclopédistes, une littérature toute politique et sociale abonde en projets de réformes. Il y a beaucoup de citoyens. Ils règlent les Finances, la Police et la Justice, l'Hygiène publique et privée. Ils légifèrent. Leurs brochures, leurs pamphlets, leurs mémoires, leurs «rêveries» s'échelonnent de 1783 «Mémoires sur la Bastille», de Linguet, à 1789, «Qu'est-ce que le Tiers-Etat», de Sieyès.
La Révolution est une leçon terrible qui n'a pas servi. Ceux qu'elle a frappés l'ont regardée comme une iniquité du ciel et des hommes, ceux qu'elle a privilégiés copient les vices qui l'ont rendue inévitable.
Les romans satiriques sont toujours de circonstance, comme peinture, mais non comme enseignement. Les révolutions développent l'esprit humain et adoucissent les lois, sans corriger la conduite. L'Art est indépendant de ses effets sociaux, il influe sur un événement et le précipite; l'événement passé, l'œuvre reste, objet d'exécration pour les contemporains, d'admiration pour la postérité.
Janvier 1904.