II

Je me rappelle le jeune peintre, déjà connu, que j’allai voir des premiers, entre ceux qui excitaient ma curiosité d’étudiant, il y a vingt-cinq ans, dans son atelier du faubourg Saint-Honoré, où des gens de sport, des «cercleux» et des jeunes femmes légères posaient tour à tour pour des compositions dont le décor était le pesage des courses, le pourtour des Folies-Bergère ou le foyer de la Danse. L’élégance de cette époque était rendue par lui d’un pinceau un peu sec, mais vue d’un œil perçant. Manet venait de mourir; M. Degas n’était connu que de quelques privilégiés; MM. Béraud, Duez, Gervex peignaient avec succès pour le public du Salon (il n’y en avait qu’un, alors!) les aspects du boulevard et du Bois, que le kodak n’avait pas encore vulgarisés. Forain était déjà apprécié comme croquiste et célèbre par son esprit. Il attirait surtout et retenait des modèles de bonne volonté, par sa conversation pétillante de mots à l’emporte-pièce, du genre que l’on nommait rosse. C’était un garçon mince, au visage souriant, anguleux, à l’œil incandescent; la barbe, qu’il portait encore, dissimulait ce pli amer de la bouche qui lui donne aujourd’hui un si singulier caractère, presque douloureux dans une face glabre d’Américain. Il n’avait pas l’apparence d’un peintre et soignait sa mise. La gaîté de son atelier du faubourg Saint-Honoré n’avait d’égale que celle de tous ses visiteurs. De charmantes études à l’huile ou au pastel étaient sur les chevalets, entourées de feuilles de croquis au crayon dont il se servait pour les bâtir, car il ne peignait jamais d’après nature et ne faisait poser que pour ses dessins. On se serait cru plutôt que chez un professionnel, chez un de ces nombreux amateurs qui commençaient alors à louer un atelier en guise de garçonnière et achetaient une boîte de couleurs comme des boîtes de cigarettes, de l’essence et de l’huile comme des liqueurs pour leurs hôtes.

Je vois encore l’Impasse, avec sa double rangée, à droite et à gauche, d’ateliers dont les portes, dès avril, s’ouvraient pour les bavardages des voisins, les allées et venues de tout un petit peuple d’oisifs. Un jour, c’était le commissionnaire, son crochet à terre, qui attendait dans la cour, en écoutant la vague musique d’Olivier Métra, moulue par un orgue de barbarie. M. Forain n’était pas prêt et retouchait son envoi au Salon qu’il fallait porter avant le coucher du soleil, au Palais de l’Industrie, dans un encombrement de tapissières et de brancards chargés d’œuvres d’art encore mouillées, interminable file interrompant la circulation aux Champs-Elysées: c’était l’annonce du Printemps, des déjeuners chez Ledoyen et des samedis du Cirque d’Été, charmant émoi!

Je me rappelle si bien «le Buffet» que Forain allait signer quand j’entrai chez lui vers cinq heures. Il était entouré de voisins et de curieux, qui avaient engagé des paris sur l’achèvement problématique d’une toile pour laquelle on espérait une place sur la cimaise, une récompense peut-être—une mention honorable tout au moins. Ce «Buffet» dressé dans une salle à manger moderne est assiégé par des danseuses en tulle rose et blanc à épaulettes remontées, comme des sacs à bonbons, d’où sortent des bras décharnés et des clavicules plates; des mamans apoplectiques, sous les piquets de plumes de leur coiffure, surveillent les cavaliers en «sifflet» noir, le chapeau «claque» à la main; et jaunis par la flamme des candélabres, les maîtres d’hôtel, espèces de croque-morts solennels, servent des tasses de thé et des sandwichs.

Voici un autre tableau de la même période, le Veuf. Un homme tout en noir, émacié, désolé, fouille dans les dentelles et les menus objets de la femme dont il porte le deuil, encore inaccoutumé au vide de la chambre où il a aimé. Je n’ai pas revu depuis lors cette toile, qui m’avait tant frappé. Il me semble que de beaux noirs mats appuyaient toute une symphonie de roses et de bleus tendres. Forain, alors, déchiquetait de petites touches allongées, dans une pâte semblable à celle que Berthe Morisot et Eva Gonzalès tenaient de leur maître Manet, mais plus grêles.

Il n’était pas encore sûr de son métier de peintre; son impressionnisme hésitait à prendre un parti; l’agrément de sa vie à Paris le ramenait vers des gens faciles, qui le poussaient à la production négligente et amusée du faiseur de croquis.

D’ailleurs, la peinture n’était encore pour Forain qu’un exercice assez exceptionnel auquel il semblait préférer le pastel et l’aquarelle.

On aimerait à retrouver parmi ses rares portraits peints celui de notre ami Paul Hervieu, effarante image lunaire, tourmentée, du jeune diplomate d’alors, forgeant à sa table d’écrivain les belles phrases coupantes de Diogène le chien.

Il me semble qu’il y avait dans ce portrait un peu de cette férocité caricaturale et de cette exagération malveillante que je retrouve dans une silhouette de moi-même ou de quelqu’un qui, m’assure-t-on, fut moi, vêtu comme un entraîneur, les jambes écartées, énormément gras et antipathique, cravaté de rose, sur un fond vert de laitue.

Ses pastels féminins voulaient être plus amènes. De Mme Bob Walter, il fit un grand portrait dans un costume Pompadour, robe de taffetas gris tourterelle, d’un joli mouvement désinvolte et affecté, mièvre sur la draperie flottante, qui cache un coin de ciel mauve. Cependant l’ossature carrée du visage et les minces lèvres pincées attestaient le satiriste. Forain n’était rien moins qu’un courtisan. S’il avait déjà une certaine curiosité des personnes titrées, des élégants et des fêtards, dont il était recherché, son âme ardente et sèche, son œil implacable, son esprit de gamin, né au cœur d’un quartier populeux, réservaient à ses compagnons de plaisir, à ses amphitryons un remerciement redoutable—sinon haineux—un jugement implacable.

Un des traits significatifs de Forain, dans la première partie de son œuvre, c’est l’allongement des pauvres corps efflanqués, d’un type tout particulier de dégénérés. Ses «gommeux», ses misérables filles d’opéra montrent des anatomies grêles, comme rentrées, des mines de rachitiques. Les hommes ont de longs nez minces, comme des becs d’oiseau de proie, le dos voûté, des bras de pantins, la moustache tombante en stalactites. Ses petites femmes sont construites comme les poupées-Jeannette. Leur chair, fardée et séchée par la poudre et le rouge, est bien du temps où les disciples de Médan s’exaltaient en décrivant les maisons Tellier et les Lucie Pellegrin. J.-K. Huysmans demandait à Forain des pointes sèches pour illustrer Marthe et Croquis parisiens; des Esseintes rêvait des sévices subis dans l’atmosphère factice d’une perversité macabre et artiste par de phtisiques «pierreuses». On tenait Félicien Rops pour un homme de génie, le morbide et le satanique étaient à la mode. L’art de Forain, déjà fin et original, s’il nous intéressait, n’était point ce qu’il est devenu longtemps après.

Si l’on reprend les anciens albums de Forain, on est étonné de voir le chemin parcouru depuis ses essais du début jusqu’au P’sst...! L’atmosphère de dissipation et de fête qu’ont tous, plus ou moins, respirée les peintres, vers 1880, explique dans une certaine mesure la légèreté, le hâtif, le tremblé d’un art purement parisien, qui devait éclore entre l’avenue de Villiers et la Cascade de Longchamps. Heureuse et facile époque pour celui qui tient une palette et se contente de copier, en se jouant, la société fringante qui s’agite sous ses yeux amusés, dans la rue, au théâtre, au bar. Les tableaux de chevalet sont demandés partout, la peinture se vend, pourvu que l’exécution soit propre et aisée. Heilbuth dresse de petites figures de femmes dans des jardins de villas, sur les terrasses de Saint-Germain. Duez fait courir des pêcheuses de moules, vêtues de rose, dans les roches noires de Trouville. Gustave Jacquet, joli exécutant, adapte le XVIIIe siècle à notre goût en des toiles qui vous étonneront plus tard, si jamais elles reviennent d’Amérique. On applaudit Gervex pour son portrait de Valtesse, le Rolla, le Retour du Bal, d’une soyeuse matière qu’admire Alfred Stevens, lui, l’égal des grands-petits maîtres hollandais et le connaisseur impeccable. James Tissot, encore réfugié à Londres, est en plein triomphe et reçoit dans sa maison de Saint-John’s Wood les jeunes gens, Helleu, Sargent et tant d’autres que surprend son invention. Partout, les peintres sont rois, ils gagnent de l’argent et construisent des hôtels prétentieux dans la plaine Monceau. Boldini, prestigieux dessinateur et coloriste exquis, accumule de menus panneaux où la vie de Montmartre, le mouvement de la place Pigalle, sont rendus dans un brio dont Degas et Manet ont été enthousiasmés. Le talent est apprécié, on voit rendre justice aux uns et aux autres, sans préoccupations théoriques et sociales. Forain, dans cette atmosphère capiteuse d’une sorte de régénérescence, dix ans après la guerre, est un spirituel et caustique spectateur, qui va partout projeter le rayon de sa lanterne sourde, familier avec les difficultés matérielles et les tristes horreurs de la capitale, admis dans un milieu de luxe et de plaisir où il n’apporte pas le snobisme subjugué d’un romancier en vogue, mais l’attention d’un chasseur aux aguets. Son travail est surtout fait d’observation, et s’il dépose de légers croquis sur le moindre bout de papier qui tombe sous sa main, il regarde les hommes, comme il a regardé, en flânant dans le Louvre, les Maîtres: avec perspicacité. Point de tendresse, point de commisération; il juge.

Jean-Louis est le cadet de tous les peintres renommés, entre lesquels il erre encore, les mains dans les poches, ricanant, plus apprécié pour les mots qu’il lance partout que pour ses œuvres mêmes.

Charpentier crée «la Vie Moderne», journal illustré auquel collaborent tous les écrivains dont il est l’éditeur et l’ami. Forain y croque de petits culs-de-lampe, d’une fantaisie un peu japonaise, à côté de Rochegrosse, alors enfant prodige. On trouve de ses dessins partout, ils traînent chez tous les marchands.

Classé, à cette heure-là, parmi les derniers venus de l’impressionnisme, il évite de préciser le trait, redoute l’habileté vertigineuse que le public réclame de ses fournisseurs attitrés. Il se range parmi les «avancés», mais avec nonchalance encore et espièglerie. Les soirs et les nuits sont plus longs que le jour. Entre un réveil las, un déjeuner où l’on s’attarde à bavarder au restaurant et la fin d’un après-midi qui vous ramène vers les Acacias en été, vers le café Américain en hiver, il n’a pas le temps de parfaire un ouvrage bien approfondi. Ses aquarelles, ses notations de mouvement et d’effets sont rapides et sommaires. Il n’appuie pas. Et les motifs reviennent, toujours ou à peu près les mêmes, pris entre la Bourse, l’Opéra et l’avenue du Bois. C’est alors le triomphe des ballets italiens à l’Eden et des Skating-rinks, dans un Paris déjà loin de nous, plus petite ville, où l’on entend moins parler de langues étrangères, où l’on se sent plus chez soi.

Si Forain s’en était tenu là, il serait resté au second plan dans une génération de peintres qu’adulait un public disposé à tout accepter, pourvu qu’il n’y eût pas d’effort de compréhension à faire, en face d’une œuvre d’Art. Comment expliquer que, sans rien changer à ses habitudes et de plus en plus répandu dans les sociétés qui souvent accaparent et détruisent un peintre, Jean-Louis ait sans cesse développé ses talents jusqu’à conquérir la maîtrise, par un exercice quotidien et ininterrompu de son crayon? Il n’est pas rare de voir un homme fort s’ignorer jusqu’à quarante ans, rester obscur et méconnu, puis enfin s’imposer sur le tard par l’autorité de son cerveau et de sa main,—mais ce n’était pas le cas de notre ami et personne, dans son entourage, ne prévoyait que le même Paris de toutes les frivolités, dont il est le favori et le produit—que Paris lui apprêtait des crises morales d’où surgissait un grand artiste.