II

Fantin, a-t-on dit, est le peintre de la bourgeoisie sérieuse et intellectuelle. En effet, c’est à cette saine et forte classe, honneur du XIXe siècle, qu’il se rattache par bien des liens. Certains traits significatifs de son caractère, de sa pensée, sont d’un petit bourgeois élevé dans les idées voltairiennes, «libéral», admirateur de Michelet, encore un peu romantique et berliozien, aux goûts simples, point voyageur, infatigable liseur, passionné et timide, ennemi des gouvernements quoique partisan de l’ordre. Certains de ses amis, de même origine, se transformèrent au cours de leur existence, ou du moins les contacts extérieurs modifièrent leurs habitudes et les succès, leur situation. Un Manet, fils de magistrats sévères et gourmés, quoiqu’il n’ait pas quitté le cercle étroit de sa famille, devient tout à coup un brillant boulevardier et fréquente Tortoni. M. Degas lui-même a des phases d’élégance sportive. Mais Fantin, d’ailleurs fils d’un peintre très modeste, fut immuable dans ses goûts: le musée du Louvre, où il fit ses classes en même temps que l’école buissonnière, est l’unique église dont le culte l’ait fixé, le seul Eldorado qu’il ait rêvé.

On peut le suivre depuis son extrême jeunesse jusqu’à sa mort, faisant les mêmes gestes, aux mêmes heures, dans les deux arrondissements de Paris qui furent tout son univers. Non qu’il eût des œillères, car il fut mieux que personne au courant de la littérature et de l’art en France et ailleurs; mais si sa pensée vagabondait, son corps semblait enchaîné aux rives de la Seine, entre le pont des Saint-Pères et l’Institut, pour lequel il avait un secret penchant, mais dont il ne se décida pourtant jamais à franchir le seuil par fierté, indécision et peur du ridicule. Après tout, Chardin et les autres peintres du Roi n’eurent guère plus que lui l’humeur d’un touriste. Entre les quatre murs de l’atelier, une journée de travail que suspendent des repas frugaux; de bonnes lectures, le soir venu, sous la lampe; des cartons remplis de reproductions de tableaux célèbres (Fantin en décalquait «pour se mettre de bonnes formes dans la mémoire»),—que peut souhaiter de plus un sage, s’il conçoit l’importance de sa tâche, ne tient pas à conserver une taille mince et des mouvements alertes au delà de la quarantaine?

Fantin, lourd de corps, avait l’esprit vif. A l’horreur de l’exercice et du mouvement il joignait une sorte de terreur de tout ce qui est l’action. La guerre de 70 lui avait laissé un tel souvenir, qu’il se fût jeté parmi l’encombrement de la chaussée plutôt que de coudoyer un militaire sur le trottoir. Violent à l’excès en tête à tête, chez lui, il eût, en public, fait un long détour afin d’éviter une personne hostile. Aux vernissages de l’ancien Salon, emporté par sa passion pour ou contre ses confrères, il se faufilait par les galeries, sous la protection d’une petite phalange de dévots, qui recueillaient ses sentences. De ce pardessus très boutonné, de ce foulard, sortaient des jugements durs, amers, inexorables et parfois disproportionnés avec leur objet. Pas un nouveau venu qu’il n’ait découvert, surtout parmi les étrangers. Il était pour ceux-ci d’une indulgence incompréhensible: s’il s’agissait d’un «jeune» Scandinave ou d’un Berlinois, il en suivait les progrès ou les défaillances avec partialité.

Le «Salon» était pour Fantin le point culminant de l’année. S’y préparant plusieurs mois d’avance, il y envoyait autant d’œuvres que possible: il refusait de faire partie du jury, mais approuvait en principe les récompenses et les décorations.

Par égard pour la hiérarchie, il défendait les académiciens, et redoutait les impressionnistes comme ennemis de l’ordre; toujours irritée, et, somme toute, difficile à suivre, pleine de contradictions—sa critique avait une belle violence de sectaire.

Deux tableaux à l’huile, deux pastels, des lithographies, telle était sa contribution annuelle,—«son Salon», comme on disait alors.—Et, le jour du vernissage venu, c’était une partie familiale et un acte rituel que de dépasser le pont de Solférino, de s’engager dans les Champs-Elysées et de déjeuner à midi sous l’horloge du Palais de l’Industrie, à «la sculpture»,—évitant «Ledoyen» à cause des courants d’air et des lazzi des Béraud, des Duez, amusants, mais qu’il préférait qu’on lui rapportât dans l’après-midi.

Une journée de lumière et de fête dans toute une année de claustration voulue! Après le repas, on montait dans les salles, puis redescendait aux allées bordées de bustes de marbre, où les élégantes promenaient leurs robes et leurs chapeaux de printemps parmi les groupes de plâtre et les rhododendrons.

Six heures ayant sonné, la foule chassée par les gardiens s’écoulait au cri de «on ferme! on ferme!», et Fantin rentrait avec une migraine, dans son cher appartement, pour reprendre aussitôt ses habitudes de chat domestique.