V
Fantin occupa, pendant les vingt dernières années de sa vie, une position très spéciale, respecté par les deux camps extrêmes dont il se tenait à distance, comme à mi-côte, en plein succès. Pourquoi les critiques les plus avancés le classèrent-ils parmi les impressionnistes et les révolutionnaires? Respecté de tous, isolé, entre l’Institut et les Indépendants, il fut défendu par les petites revues et les journaux, par tous ceux qui jugent et écrivent, comme s’il était attaqué—ce qu’il n’eût pas été séant de faire. N’exerçant aucune influence,—car son difficile métier est de ceux qu’on ne s’essaye pas à imiter,—refusant de faire partie d’aucun jury, seul, toujours seul, si j’omets quelques amis, il inspirait le respect à ceux-là même qui n’avaient pour lui qu’un goût médiocre. Il fut à la mode et toujours cité à côté des novateurs. Pourquoi? nous nous le sommes souvent demandé.
Il inspirait de la sympathie à toute une classe de Français par la modestie, sinon par la pauvreté de sa mise en scène. En le défendant, on protestait très justement contre les portraitistes mondains. Pour beaucoup d’amateurs un peu naïfs, le seul fait de représenter une élégante en ses atours et de peindre une mondaine, constitue une sorte d’infériorité morale, qui ne va pas sans entraîner les défauts du peintre à gros succès, aimable et superficiel. Les critiques d’avant-garde devaient se servir de Fantin comme d’un drapeau. La manie de la politique et de la sociologie, l’amour des humbles—réaction dont il faut sourire, comme de tous les snobismes de la mode—exaltait la simplicité, même la laideur, au détriment du «joli». Cela était inévitable, après les excès d’adresse et de coquetterie, dont l’école française se rendit coupable au lendemain de 1870, à l’heure de ses succès scandaleux. M. Valloton jouit aujourd’hui du même privilège.
Pour un publiciste candide, l’autorité de Fantin, le «dépouillé» de ses toiles froidement nues, sa sécheresse même, devaient signifier grandeur, profondeur, solidité. Plus ses fonds étaient tristes, ses personnages guindés et modelés menu (portraits de M. Adolphe Jullien, de M. Léon Maître, de la nièce de l’artiste), plus on admirait sa manière «discrète» et son goût. C’est à des raisons morales, à l’attitude, pour tout dire, d’un certain public, que Fantin dut des faveurs exceptionnelles. Ses incomparables natures mortes, ses fleurs, n’étaient pas encore connues à Paris; ses fantaisies mythologiques plaisaient peu, avant que la spéculation ne les lançât sur le marché, comme une «bonne affaire».
Nous savons les milieux où sa réputation se forma et quelles personnes souhaitèrent d’être peintes par lui. C’est à un public limité que ses qualités modestes, puritaines et bourgeoises agréèrent, d’abord. S’il eût accepté des commandes, nous imaginons sans peine la file de modèles qui se fussent pressés à sa porte, les redingotes noires, les binocles tenus dans la main droite, les ennuyeux chapeaux, les dames point belles et vêtues d’un costume tailleur ou d’une robe à demi décolletée en carré, que son pinceau aurait eus à fixer, sur un fond de terne boiserie grise;—vêtements sans attraits pour le coloriste, mais tant de solide intelligence, de sérieux et de vertu dans ces visages graves!—Fantin eût fait avec certains Parisiens de la fin du XIXe siècle une galerie aussi typique que celle des Allemands de Lembach. Mais la fantaisie, le pittoresque, l’abandon en eussent été exclus. Rappelez-vous le portrait de M. Adolphe Jullien, qui est caractéristique: soigneusement dessiné, modelé jusqu’à la fatigue, dans une lumière argentée, un monsieur est assis comme il le serait chez Pierre Petit, une main appuyée sur une table, dont le tapis d’Orient est d’ailleurs exquis, et l’autre, sur sa cuisse. Professeur? commerçant retiré? médecin de quartier? on ne peut dire ce qu’il est; mais c’est un homme sérieux, qui déteste endosser le frac, le soir venu, pour qui «se soigner» est un supplice, une entrave aux habitudes de son cabinet, une lâche concession aux caprices du «monde». C’est un laïque, qui réprouve, comme ferait un bon prêtre, les grâces, les jolies inutilités, le faste de la vie.
Et les épouses de ces hommes sans fantaisie? Excellentes mères de famille, instruites et hautement respectables, nous les vénérons, même dans leurs erreurs généreuses et leurs petits ridicules, mais leur mépris des futilités de la parure offre un mince régal au coloriste. Parvenus aux honneurs officiels, ils seraient tenus, hommes et femmes, de passer par l’atelier de M. Bonnat; mais, simples particuliers, ils voudront que Fantin soit leur peintre.
Fantin redouta peut-être des conversations dont son esprit paradoxal se fût irrité, que son ironie et sa causticité eussent interrompues. Il eût tôt pris le contre-pied d’opinions émises par sa clientèle d’admirateurs. Ce solitaire dédaigneux les eût bien vite déconcertés par de subites boutades et un tour d’esprit le plus original. Fantin était un bourgeois, mais point de ceux-là!
Il vivait deux vies mentales, à la fois; la peinture maintenait en équilibre les deux sphères, d’apparence si étrangères l’une à l’autre, dans lesquelles sa pensée se plaisait. Les philosophes, les poètes, les musiciens enrichissaient de leur incessant commerce son cerveau, aussi actif que son corps était lent. Dans son fauteuil d’acajou, assis comme un notaire de province, près de l’abat-jour vert d’une lampe Carcel, il poursuivait un rêve somptueux que ses compositions, d’inspiration poétique ou musicale, font deviner, mais ne traduisent qu’imparfaitement. Jamais il ne donna une forme digne de lui—par le pinceau ou le crayon lithographique—aux visions qui l’assaillaient pendant les lectures à haute voix, des soirées de tête-à-tête, où son imagination s’exaltait, s’enflammait comme à l’audition d’un opéra ou d’une symphonie. Mais la pensée vagabonde revenait toujours aux formes et aux objets familiers: poète, il était avant tout un peintre réaliste. Tous les éléments combinés dans ses tableaux de fantaisie, il serait aisé de les trouver à portée de sa main, autour de lui. Ses paysages modérés, les colonnades de ses temples, ses draperies, tout cela n’est-il pas tiré de ces innombrables cartons d’estampes, chaque jour feuilletées, étudiées amoureusement, copiées même? Son type féminin, beauté un peu corrégienne, blonde, grasse, au visage d’un ovale plein, il l’a vu, vivant auprès de lui; ce sourire, cette bouche, nous les retrouvons dans tels de ses groupes de famille, chez certaine dame à pèlerine, qui boutonne son gant de chevreau glacé (portrait de la Famille D...). Ce type est celui de ces chastes beautés que Fantin, sensuel et réservé, fit courir au clair de lune dans les fourrés mythologiques. Il n’osait regarder que ses proches, parmi les vivants, et, s’il rêvait de parcs et de bois, c’était de ceux qu’il préférait: les fonds des tableaux de maîtres...
Admirable et un peu dangereuse claustration volontaire d’un artiste qui se détourne de l’activité moderne et, par entêtement, par crainte aussi, se circonscrit, décide qu’il vivra jusqu’à sa mort, là où il naquit.
Ce n’est pas du renoncement, mais une retraite de sage qui veut, de sa cabine, regarder, juger sans courir les risques de la mêlée.