VII

Vers le mois de juin, les émotions du Salon dissipées, une voiture à galerie venait prendre dans la rue des Beaux-Arts les malles et les menus bagages de la famille Fantin. C’était le départ pour la campagne, pour ce village bas-normand où l’artiste possédait une maisonnette dans un jardinet aux fleurs classiques, sujets de ses plus parfaits chefs-d’œuvre. Imaginons les bonnes journées de travail fertile et aisé, dans quelque chambre dont la fenêtre ouverte laisse entrer les bruits distincts et isolés, mais non importuns, de la route ou du bourg:—gamin chantant au sortir de l’école, heurts d’une charrette lourdement ferrée, gloussements du poulailler, mugissement de quelque vache—échos que répercute le haut mur de silex hérissé de ravenelles et de scolopendres.—Le Maître, sous un vieux chapeau de paille, le cou enveloppé d’un foulard d’été, chaussé de pantoufles, dès après son petit déjeuner, va cueillir dans les plates-bandes ce que la nuit a fait éclore de plus coloré, de plus odorant. Il pose sur le coin d’un meuble de chêne, devant un carton gris qui servira de fond, un de ces récipients de verre simples et commodes que Mrs. Edwin Edwards lui envoie de Londres et qui sont établis sur les plans ingénieux de certaine monomane de jardinage et différents selon la tige et le feuillage; avec mille soins, après de graves conciliabules en ménage, on fait un choix dans la récolte florale. Les délices d’une bonne séance vont être savourées, en dépit des mouches importunes, de la chaleur et de cette sonnerie, là-haut, dans le clocher de l’église, qui divise l’heure en quatre et fait couler la journée plus vite. La palette a été préparée et elle est déjà, à elle seule, un bouquet aux tons composés,—aux bleus tendres, aux lilas exquis, aux jaunes roses ou beurre frais, s’entourant de bruns fauves, de tous les rouges et de noirs:—une mosaïque d’Orient en pâte huileuse dont il suffira de déranger la symétrie et de l’ordonner autrement sur la toile, pour faire un miracle de justesse et d’éclat.

Fantin est très méticuleux et la préparation de sa palette est longue. C’est un moucheté de petits tas de couleurs: la palette de Delacroix, mais enrichie de beaucoup d’éléments nouveaux.

Parfois, jadis, et toujours dans les dernières années de sa vie, il enduisait sa toile, à l’avance, d’un ton gris, mince, transparent, qui servait de fond, invariablement. C’est ainsi que certains bouquets, si ce n’était l’air qui circule autour d’eux, on les dirait exécutés comme ces ornements en pyrogravure sur une table, ou une boîte, dont le bois reste apparent. J’en connais même parmi les moins bons, qui ont, un peu trop, l’aspect plaqué des modèles d’aquarelle pour jeunes pensionnaires, en dépit de leur savante anatomie. D’autres fois, il gratte le fond avec son canif, comme pour suggérer le treillis, le tremblé, la buée mouvante de l’atmosphère; et cela allège la matière sans rien enlever à la précision du contour qu’amollirait le contact de deux pâtes humides se pénétrant l’une dans l’autre. Donc, sans estompage ni «bavochures», c’est une épaisseur de pâte plus ou moins grande, selon que la chair de la fleur est veloutée, soyeuse, pelucheuse ou lisse, métallique ou fine comme de la baudruche.

Chaque fleur a sa carnation, sa peau, son grain, son métal ou son tissu. Les lis, secs, cassants et glacés comme l’hostie, avec des pistils en safran, comportent un autre rendu que les cheveux de Vénus, les pavots et les roses trémières, minces et plissées comme certain papier à abat-jour; le dahlia, qui est un pompon, le phlox neigeux ou pourpre, la capucine taillée dans le plus somptueux velours, comme le géranium, la gueule-de-loup ou la pensée, ne sauraient être modelés de même que le coupant glaïeul, le bégonia ou l’aster. Les fleurs sont tour à tour des papillons, des étoiles de mer, des lèvres ou des joues de femmes, de la neige, de la poussière ou des bonbons, des bijoux émaillés, du verre translucide ou de la soie floche.

Fantin aima surtout celles des vieux jardins de curé, les touchantes petites créatures qui poussent sans trop de soins dans les parterres entourés de buis. Je ne crois pas qu’il ait portraituré les pivoines ou les nouveaux chrysanthèmes de verre filé, qui ne savent où arrêter les prétentions de leurs encombrants falbalas. Il s’intéressa autant aux petites clochettes qu’à l’élégant œillet. Dans sa jeunesse, il avait parfois amoncelé et serré dans un vaste pot blanc, sur un fond de sombre muraille, des bottes de fleurs, comme on grouperait des écheveaux de laine pour la joie des yeux; mais la plupart de ses études sont d’un seul genre de fleurs à la fois, afin, sans doute, d’en fouiller mieux le corps et l’âme, pour en donner une image plus individuelle. Et l’on se prend à supposer, en voyant ses tableaux de fleurs ou de fruits, ce qu’il aurait fait avec nos visages, si le modèle humain n’était pas si pressé, si incommodant aussi dans l’atelier qu’il envahit en conquérant.

Fantin a dû créer ses petits chefs-d’œuvre dans la joie tranquille des journées saines et unies, telles que l’été en offre de si savoureuses dans la campagne. Se mettre au travail de bon matin, sans crainte d’être dérangé par un visiteur indiscret ou d’avoir à lui donner quelque raison de le congédier, c’est la moitié du succès assuré, dans un genre d’ouvrage impossible à interrompre à cause des modèles changeants et éphémères que sont les fleurs. Laissons Fantin penché sur sa toile et analysant avec ardeur leurs moindres traits, dont l’expression change avec les heures du jour et qu’il convient de saisir au bon moment. Chaque sonnerie du clocher lui fait battre le cœur, de crainte qu’un pétale ne tombe, que des trous ne se creusent dans l’édifice chancelant qu’est un bouquet. Mais la pensée de Fantin se dédouble et, malgré son application à peindre, vagabonde: il se promène dans des musées lointains, chantonne du Schumann et se redit à lui-même certaines phrases de ses auteurs chéris.

L’expérience vous apprend à quel moment il sied de couper les fleurs, afin qu’elles restent plus longtemps sans se faner et il est plusieurs manières d’en prolonger la courte existence. Vous pouvez disposer un bouquet, en prenant garde de ménager des vides, où, une fois peintes les premières fleurs, vous en glisserez d’autres qui les encadreront. C’est tout un art, qui exige beaucoup d’habitude, d’adresse et de soins. Fantin, qui fit tant de tableaux de fleurs, devait avoir pour elles les mille attentions et la tendresse d’une demoiselle maniaque et sentimentale. Quel enivrement, à la dernière séance, quand la fin du jour approche, de retoucher l’œuvre entière et d’y mettre les vigueurs, les éclats décisifs, juste avant la minute où toutes ces belles chairs, hier encore palpitantes, ne vont plus former, flétries, qu’un charnier! C’est dans les roses que Fantin fut sans égal. La rose, si difficile de dessin, de modelé, de couleur, dans ses rouleaux, ses volutes, tour à tour tuyautée comme l’ornement d’un chapeau de modiste, ronde et lisse, encore bouton, ou telle qu’un sein de femme, personne ne la connut mieux que Fantin. Il lui confère une sorte de noblesse, à elle que tant de mauvaises aquarellistes ont banalisée et rendue insignifiante par des coloriages sur le vélin des écrins et des éventails. Il la baigne de lumière et d’air, retrouvant, à la pointe de son grattoir, la toile «absorbante», sous les épaisseurs de la couleur et ces vides qui sont les interstices par où la peinture respire.—Métier tout opposé à celui d’un Courbet, dont le couteau à palette pétrit la pâte, l’enfonce de force et lui donne la surface magnifique, polie et glacée de l’onyx et du marbre.

Dans ses tableaux de fleurs, le dessin de Fantin est beau, large et incisif. La fleur qu’il copie, il en donne la physionomie, c’est elle-même et non pas une autre, de la même tige: il dissèque, analyse, reconstruit la fleur, et ne se contente pas d’en communiquer l’impression par des taches vives, habilement juxtaposées. La forme peut être si éloquente à elle seule que, dans une lithographie très rare, dont je possède une épreuve, Fantin est parvenu avec du blanc ou du noir à faire deviner, dans le cornet de verre d’où elles s’élancent, toutes les couleurs d’une gerbe de roses. Comme cet art analytique et raisonné, encore que si frais, est de chez nous! Comme ces toiles sont bien d’un petit-fils de Chardin! C’est par elles que le bon bourgeois français Fantin-Latour s’est le plus complètement exprimé. Ici, nulle trace d’austérité ou de lourdeur allemande, mais la logique, la belle clarté de la langue du XVIIIe siècle.

La Tate Gallery renferme une toile des plus importantes par sa grandeur et la perfection du bouquet riche et varié qui s’y déploie. C’est peut-être là que le maître atteignit le plus haut degré de son talent et une pareille œuvre assure à son auteur une place enviable dans l’histoire de l’art contemporain: don de Mrs. Edwin Edwards, l’infatigable amie de Fantin, qui l’imposa à l’admiration de ses compatriotes, alors que personne, en France, ne savait qu’il peignît des fleurs.

Chaque automne, de retour à Paris, Fantin rassemblait ses travaux de l’été, et, après avoir comparé une à une ses études avec celles qu’il gardait accrochées à sa muraille,—choix de pièces parfaitement réussies,—il les posait à plat dans une caisse, les châssis retirés, et il les expédiait à Londres. Là, Mrs. Edwards les faisait encadrer, et conviait un public d’amateurs fidèles à les venir admirer. Pendant vingt ans, elles furent inconnues en France, Fantin ne se révélant à nous que par de rares portraits et les fantaisies qu’on avait pris l’habitude respectueuse de louer. On se demande, d’ailleurs, si les critiques n’étaient pas sincères, maintenant que nous assistons à une si incohérente explosion d’opinions contradictoires, chez les plus réputés d’entre eux. On peut tout faire admettre par un homme dont le métier est de juger un art qu’il n’a pas pratiqué. Les littérateurs se plaisaient à suivre Fantin rêvant en compagnie de Berlioz, Wagner, Schumann, ou se promenant en pleine mythologie, sans quitter la rue des Beaux-Arts, et pensaient reconnaître la fumée de sa familiale bouilloire à thé dans les ciels argentés de ses théophanies. Oui, certes, ces tableautins étaient bien de Fantin-Latour, par l’exécution, parfois aussi par la couleur; c’étaient les visions d’un romantique attardé, troublant les nuits de ce Parisien ardent et réservé. Ses nymphes et ses déesses, au galbe corrégien, ce sont de grosses ménagères, désirables, mais chastes, qui se montrent et ne s’offrent pas: apparitions de figures académiques groupées en «tableaux vivants» d’amateurs. Je ne dis pas que cette partie de l’œuvre de Fantin soit à dédaigner. Il est même de charmants morceaux dans cette série, la plus nombreuse en tout cas, et sa favorite: hélas! ce n’était pas ses esquisses qu’il envoyait aux expositions, mais des sortes de pièces d’apparat, fabriquées méthodiquement en vue des Champs-Elysées, et que l’Etat ou la Municipalité lui achetaient pour les musées.

L’Ecole des Beaux-Arts nous offrira bientôt une ample collection des ouvrages de Fantin-Latour. Il sera intéressant de connaître le jugement porté, deux ans après sa mort, sur l’honnête et délicat artiste qui opposa une si exacte discipline et un si beau culte de la tradition aux progrès de la folie et de l’orgueil déréglé.

Avril 1906.