II
Plus dangereux aussi. On ne possède pas la sincérité comme un bien à quoi l’on n’ait besoin de penser que parfois. Si je manque un instant à la surveiller, elle se tourne contre moi ; elle fait sentir dans toute l’âme sa claire et pernicieuse influence. C’est pourquoi elle me séduit si fortement : j’aime les vertus actives, tendues, celles qu’on ne peut laisser un instant à elles-mêmes sans qu’aussitôt elles bronchent ; celles qui sont toujours prêtes à se changer aux vices qu’elles côtoient ; celles qui exercent le plus intelligent de mon courage ; non pas celles qui me conservent, mais celles qui me dépensent.
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De la sincérité d’abord je dois craindre qu’elle ne m’ôte toute foi à mes sentiments. Elle entre en moi comme une lumière habile à tourner tous les obstacles ; elle débrouille si bien toutes mes ombres que je vois trop parfaitement mes pensées. Sous chacune il y a une lueur ; déjà quelqu’un en moi sait d’où elle vient et ce qu’elle veut, et la regarde, averti : ce double mystérieux, plus instruit de moi que moi-même, on ne le trompe pas ; si profond que je sente, il m’a déjà prévenu ; il n’ignore pas où je veux en venir ; il m’épie toujours d’un peu plus loin qu’où je puis atteindre. Il ne me faut plus espérer de ces émotions lourdes qui montaient de moi-même, inconnues, et toutes chargées d’étonnements, et bonnes à découvrir ; plus de ces sentiments bien aveugles, bien bas dans l’âme, bien confondus avec elle, bien proches de ses assises. Il ne m’est plus possible de souffrir à mon aise, obscurément et seul. Car j’ai appris à m’aviser de tout. Contre l’ignorance on peut combattre ; mais comment s’empêcher de savoir ? La conscience est quelque chose qui revient toujours. — Elle se loge aux endroits les plus inattendus ; elle se perche parfois si bizarrement qu’on ne pense pas à l’apercevoir et que tout à coup on la croit disparue : enfin je vais être vraiment déchiré ! Mais comment n’ai-je pas encore remarqué ce grain de connaissance, cette imperceptible raillerie étouffée dans un coin de mon esprit ? Elle ne dit rien ; il lui suffit de se taire, elle a raison de moi sans bouger.
A ce premier danger de la sincérité je peux échapper par la violence. Il ne faut pas que je tienne compte de ce savoir secret. Parce que j’y assiste, le spectacle en est-il moins réel ? L’homme sincère est toujours un peu plus vrai qu’il ne pense. Il se voit, mais il est ce qu’il se voit être. O division intérieure, ô scrupules interminables ! Tout de même je n’invente rien, tout de même me voici bien coupable et triste, et ce visage brûlant de honte, comment serait-il composé ?
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Mais si j’évite ce premier danger, un autre me guette dont je me débarrasserai moins facilement. Je l’appellerai le danger de l’intégrité de soi.
La moralité consiste à ne pas tenir compte de certains sentiments, à ne pas les apercevoir : elle passe, elle laisse de côté, elle sait ce qu’il faut craindre ; elle est une perspicace ignorance ; elle pressent, avant que la conscience ne les atteigne, nos mauvaises pensées et nous en détourne. L’honnête homme est celui qui ne voit pas le mal dont il est capable ; à son insu et spontanément il gouverne de façon à ne jamais le rencontrer en soi ; il préfère même à s’avouer un désir défendu quelque vilaine action vite enterrée. Être honnête, c’est n’avoir que des pensées avouables ; mais être sincère, c’est avoir toutes les pensées.
Il y a toutes les pensées dans une âme. Qui oserait à n’importe quel instant confesser à l’être le plus cher, le plus proche, son âme entière ? Deux personnes vivront jusqu’à leur mort dans une union étroite, impitoyable ; cependant, certain jour, à l’une d’elles une idée viendra qu’elle ne pourra confier à l’autre. — Car rien n’est impossible en moi ; il n’est rien à quoi je n’aie songé au moins une fois. Un homme me disait de sa femme qu’il aimait passionnément : « J’ai souhaité sa mort plus d’une fois, par grand espoir de retrouver cette liberté qu’elle m’a prise, et de tout ignorer à nouveau de l’avenir. » Et encore : « Mon désir le plus bas n’a pas épargné ce qu’au monde je respecte le plus. J’ai mêlé parfois des pensées brûlantes et la volupté la plus affreuse à l’image d’une femme que la parenté eût dû me rendre sacrée. J’ai tenu son corps contre le mien, j’ai baisé son visage avec des lèvres tremblantes, avec cet abattement mortel du plaisir. Je n’ai peut-être pas connu une femme belle à qui j’eusse pu dire sans honte tous mes sentiments. Cependant je ne suis pas un misérable. » Et j’ajoute : en moi non seulement des amours, mais aussi des haines que personne ne songe à soupçonner : haine de celui qui me fait du bien ; elle jaillit, brusque, au moment même où je le remercie ; rancune secrète d’une parole trop sincère qui m’a sauvé ; besoin trop ravissant de laisser se perdre celui que j’aime, quand un signe suffirait à l’avertir ; désir de troubler sa paix simplement parce que je le sens auprès de moi ne pas souffrir, violents assauts d’égoïsme comme de grandes inspirations cruelles qui tout à coup me font seul au monde, plein d’insulte et de joie ; longue méditation de petites perfidies dont il serait si amusant d’essayer la pointe ; remords de n’avoir pas profité de telle occasion de faire le mal ; calculs si bas qu’il semble que ce soit un autre qui les fasse. Et dans mon âme il y a encore toute la famille des idées ridicules ; elles apparaissent de côté comme des marionnettes ; elles se fichent en travers des grandes pensées, comme dans le regard qui contemple un vaste spectacle s’installe irrémédiablement le chapeau bossué d’un monsieur qui ne s’aperçoit de rien ; petits souvenirs biscornus d’un à-propos stupide, dont on ne peut s’empêcher d’être ravi ; intentions burlesques que l’on retient désespérément au bord de l’acte ; irrésistible envie de donner une chiquenaude derrière l’oreille à quelque inconnu trop sérieux. L’âme est pleine de parodies et de maléfices ; comme les eaux profondes, elle a ses monstres et ses bouffons. La sincérité les ramène dans son filet avec les autres proies.
Je prétends qu’il est meilleur de les connaître que de les ignorer. Une âme vraiment grande n’acceptera pas d’être honnête à la façon dont on est aveugle. Je tiens pour le plus honteux des vices cette dissimulation intérieure, cet art de s’éluder soi-même qu’on voudrait me donner pour la première des vertus. Je hais cette peur de soi. Je ne commencerai à valoir quelque chose qu’à partir de moi-même, que si je prends comme matière de mon effort tout ce que je suis. Si donc la sincérité déconcerte nos précautions morales, je ne songerai pas à lui en faire un grief.
Mais elle peut être la source d’un désordre plus subtil et plus grave. Toutes ces basses pensées de mon âme, tous ces mauvais génies, menus, sournois, pareils à des remords qui se moqueraient de moi, en les remarquant elle grossit leur importance. Elle les considère en eux-mêmes et, par là, leur communique une sorte de consécration. Abandonnés à leur propre mouvement, sans doute ils auraient tôt disparu ; ils s’évanouiraient tout de suite en d’autres sentiments plus profonds et plus vastes ; car leur sens naturel les mène à périr. Mais la sincérité les protège contre leur fugitivité ; elle prend chacun d’eux, lui reconnaît une place, se fait une religion de l’accueillir et presque de le respecter ; elle l’empêche d’être étouffé par d’autres qui le dominent, ainsi change-t-elle son essence qui était de passer en un clin d’œil. L’âme qu’à force d’équité elle finit par former est toute égale et immobile ; le cours en est arrêté ; à chaque instant elle présente tout son détail. L’homme sincère n’ose plus toucher à ses sentiments ; il aurait honte de les réformer, de plier le moindre d’entre eux ; il pense justifier ses actes raides, aigus, à la fois gauches et cruels, en disant : « Je suis ainsi. » Il en vient à ne plus pouvoir même souhaiter d’être différent. Il abdique tout empire sur ce que lui propose son âme ; il obéit à tout lui-même, sans songer que peut-être le vrai lui-même serait celui qui se maîtriserait et brusquerait ses inspirations trop complexes. Ainsi s’écarte-t-il insensiblement de sa nature pour n’en avoir voulu négliger aucun élément.
Nous aimons Stendhal pour son audacieuse patience à s’épuiser sans cesse complètement. Jamais il ne rencontre un de ses sentiments sans le connaître ; il entre en lui avec scrupule ; il le parcourt exactement dans toutes ses dimensions ; il en fait avec une minutie passionnée la découverte ; il consent à ses détails les plus comiques en même temps qu’à ses bassesses ; il subit tous ses calculs ; il se fait avec l’un mesquin et tatillon, comme avec un autre tout à l’heure il s’était fait magnanime. Jamais il n’esquive rien de lui-même. — Pourtant je ne puis l’aimer sans gêne, quelque chose en lui retient mon élan ; il m’apparaît déformé par l’exercice même de cette sincérité que j’admire en lui. Je le vois peu à peu saisi par l’isolement ; peu à peu il perd communication avec les événements ; il est si préoccupé de ne rien omettre de ce qu’ils lui font ressentir, qu’il omet d’y participer ; il ne prend d’eux que le psychologique ; ils deviennent pour lui des prétextes abstraits et indifférents ; il ne leur demande que de déclencher son âme. Il n’est pas embauché par eux, il ne travaille pas à leur besogne ; il ne connaît pas cette aise profonde de s’employer, cet oubli merveilleux que l’on goûte à être quelqu’un par quoi quelque chose de bien matériel et de bien bête est accompli. Vie stérile, et de plus en plus triste à mesure qu’elle s’avance ! Et quels événements après tout finit-il par mériter ? Conversations de salon, amitiés légères (il juge ses amis !), spectacles, intrigues d’un soir. De l’amour, où il excelle, il ignore la fidélité, qui est une chose dure, pesante, interminable, mais réelle comme le travail des champs. Quelles aventures dans ce monde où le voici réduit ? Il ne lui en arrive plus que dans ses romans. — Pauvre grande âme maladroite ! Elle est exclue de partout. On s’est passé d’elle. Plus rien ne lui est demandé. Elle est frappée du grand malheur d’être inutile. Elle était trop attentive, elle hésitait trop au moindre sacrifice ! — Stendhal s’est attaché comme un confident à sa propre personne ; il ne peut plus entrer nulle part avec celui-là qui le suit. Rien n’est plus terrible que sa mort brusque, sur un trottoir de Paris, au seuil de la vieillesse dont il s’était rendu incapable.
Mais, moi, je n’estime rien au-dessus de vivre, et ce dont d’abord je ne veux rien laisser échapper, c’est de vivre. Le véritable honnête homme est celui qui sait employer son âme comme il faut aux événements ; il n’ignore rien de ce qu’elle contient, mais il n’a pas perdu sur elle son autorité légitime, et il fait d’elle ce qu’il veut. — Il la connaît jusque dans ses plus secrètes malignités, il n’a pas de lui-même cette haute opinion si ridicule que l’on voit à tant de gens, il sent les poussées de l’esprit bas, il regarde hardiment sa méchanceté et sa laideur, il leur cède parfois et il en a remords. Mais il ne les admire pas ; il a d’autres soucis que de les protéger ; il passe outre. Il accueille les événements qui lui sont donnés et il travaille à les subir avec justesse. Comme un bon ouvrier met de l’ingéniosité à suivre le plan qu’on lui trace et, si l’usage de tel outil subtil et dangereux dont il eût bien aimé se servir n’est pas demandé, il y renonce et s’arrange pour montrer tout de même son intelligence et son invention, ainsi l’honnête homme rejette sans regret tous les sentiments que les circonstances ne font pas opportuns et trouve moyen d’engager dans l’affaire tout de même le meilleur de son âme. Il a soin de maintenir ses émotions secondaires à leur place et dans leur proportion ; il accepte que soient brisées quelques velléités étranges et fragiles, qu’il eût peut-être pu abriter en lui. Car il songe avant tout à former scrupuleusement sa souffrance à l’image de son malheur, et de telle façon qu’elle ne le déborde ni ne lui manque. Il préfère à garder son cœur intact et sans un vide, cet exquis mouvement plaintif qui déjà l’emporte et l’incline. Au lieu de s’amuser à son foisonnement, il cherche à le pencher exactement, à lui donner de la pertinence, une disposition bien sensible. Il veut répondre au coup qui le frappe par un cri pur, juste et surpris. Ses sentiments ne perdent pas leur tendance ; ils ne cessent pas de vouloir en venir à leurs fins ; ils méditent toujours des actes ; du moins ils se joignent pour faire un élan uni, un seul désir. Ainsi l’honnête homme demeure tout occupé à vivre, en échange perpétuel et dans une conversation liée avec les événements. On a besoin de lui, et il ne fera pas défaut.
Janvier 1912.