CHAPITRE XIX
Un convoi de chats angoras.—Les promesses d'un tcharvadar.—La célèbre mosquée d'Éclid.—Les sources.—Chasses de Baharam.—Femmes de la tribu des Bakhtyaris.—Sourmek.—Village de Dehbid.—Un enterrement en caravane.
25 septembre.—Nous serons désormais suivis de notre musique particulière, tout comme les souverains en activité de service.
Les professions les plus diverses sont représentées dans la caravane. Entre autres voyageurs il y a un marchand de chats et un matelassier mélomane qui exécute des variations musicales sur son appareil à carder le coton. Autrefois bons amis, ils ont loué un mulet de compte à demi, à condition d'y monter chacun à leur tour; mais, contre leur attente, ils n'ont pas tardé à se quereller et à se brouiller à la suite d'un échange de paroles désobligeantes. L'un prétendait que les miaulements des chats mettaient en fuite toutes ses inspirations musicales; l'autre, que ses pauvres matous s'énervaient et maigrissaient à entendre les insupportables mélodies exécutées soir et matin par le matelassier.
A la suite de ces démêlés le protégé de Mercure, plus favorisé de la fortune que le fils d'Apollon, a traîtreusement soudoyé le tcharvadar bachy et s'est fait attribuer la propriété exclusive du mulet. Le malheureux musicien, privé de moyens de transport et craignant d'être abandonné dans le caravansérail, est venu humblement nous prier de le prendre à notre service. Il assaisonnera de ses mélodies chacun de nos repas, et en retour il sera autorisé à placer son instrument et sa personne sur l'un de nos mulets de charge.
L'outil à deux fins de notre barde est taillé en forme d'arc et muni d'une unique corde, sur laquelle il frappe de la main droite avec un maillet de bois, tandis que de la main gauche, cachée sous une épaisse frange de laine, il soutient l'instrument. Ce bracelet n'est pas une vaine parure, car l'artiste briserait ses os sans ce matelas protecteur quand, animé du souffle divin, il tape à tort et à travers sur la corde tendue et fait rendre à l'instrument à carder des sons aussi mélodieux que ceux d'un tambour de basque.
L'ennemi de notre musicien, le propriétaire des chats, est un habitant de Yezd en Kirmanie, qui transporte de Tauris à Bombay une vingtaine de beaux angoras. Depuis plusieurs années il voyage sans trêve ni répit entre la Perse et les Indes et tire profit, paraît-il, de son étrange marchandise.
Si les chats orientaux n'apprécient pas mieux la musique classique que leurs frères européens, on ne saurait leur en vouloir; ils me paraissent même dans leur droit en se montrant nerveux et irritables pendant la durée du pénible voyage auquel on les condamne. Quelle dure épreuve à imposer à un matou d'humeur peu vagabonde que soixante jours de gaféla et treize jours de mer! Dans le fait, on ne réussirait pas à transporter à dos de mulet des animaux d'un caractère aussi indépendant et aussi difficile à discipliner que celui des chats, si leur maître ne les soumettait à un règlement sévère et ne leur en faisait exécuter tous les articles avec autant de rigueur que le permet la marche de la caravane.
A l'arrivée au caravansérail, le Yezdien choisit une pièce isolée, ou tout au moins fort éloignée du campement du musicien; il plante deux crampons de fer dans le sol, attache une longe à l'extrémité de chacun d'eux et fixe à cette corde une ficelle cousue au collier des chats. Chaque animal, placé par rang de taille, le plus gros en tête, assis ou couché sur le sac de toile dans lequel il voyage la nuit, est séparé de son voisin par un intervalle de cinquante centimètres. Les enfants à la mamelle sont enfermés avec leur mère dans des boîtes à claire-voie assez large pour leur permettre de passer à travers.
La troupe féline demeure tout le jour dans une sorte de léthargie et se réveille, en menant grand vacarme, aux heures des repas, exclusivement composés de viande de mouton. Alors ce sont des bonds désordonnés, des cabrioles, des cris, des miaulements désespérés, semblables aux hurlements des bêtes fauves. Cette animation extraordinaire se calme dès que la nourriture est distribuée: chaque animal dévore gloutonnement sa ration et retombe dans sa torpeur résignée. Les tout petits chats paraissent mieux supporter la fatigue que les gros; ils jouent entre eux sans songer à s'échapper, tandis que leurs camarades plus âgés s'efforcent sans jamais se rebuter de déchirer avec leurs griffes et leurs dents les solides cordelles de poil de chèvre qui les retiennent prisonniers. Au départ, chacun des matous est enfermé dans sa maison de toile; les sacs sont attachés deux par deux et placés sur un cheval, bien surpris de porter une marchandise très disposée à témoigner toutes les nuits son mécontentement par un concert de miaulements discordants.
Les chats expédiés aux Indes dans ces conditions sont des angoras blancs; arrivés à destination, ils vaudront de cinquante à soixante francs chacun.
26 septembre.—Pendant la durée des deux dernières étapes il nous a semblé, réduits, faute de lune, aux pâles clartés des planètes, que le pays était désert, et la montagne dépourvue de toute végétation. Nous voici à Abadeh. La ville paraît importante et, bonheur suprême, est dotée d'une station télégraphique et d'un gouverneur.
L'intervention de ce dernier nous est fort utile: le tcharvadar bachy se refuse à tenir la promesse qu'il nous a faite de s'arrêter un jour à Abadeh pendant que, doublant les étapes, nous irons à l'oasis d'Éclid visiter une mosquée des plus remarquables dont on nous a parlé à Téhéran, et nous informer ensuite si la tribu des Bakhtyaris, cette souveraine maîtresse des défilés du Loristan, laisse circuler les étrangers entre le Fars et la Susiane.
LE MUSICIEN DE LA CARAVANE.
Marcel regretterait beaucoup de renoncer à cette partie de notre voyage: nous saisissons donc avec empressement l'occasion de faire comparaître le tcharvadar bachy devant le gouverneur. Le hakem, après nous avoir donné un témoignage public de sa haute considération en nous envoyant un pichkiach dès notre arrivée, ne peut admettre que l'on ose nous résister. «Comment, misérable ver de terre, dit-il au tcharvadar tout tremblant, tu as promis, par acte écrit, de stationner à Abadeh, de laisser aux çahebs le temps d'aller visiter Éclid, et tu refuses de tenir ta promesse! Sache que, s'il plaisait à Leurs Excellences de faire arrêter ta caravane pendant dix jours, avec ou sans contrat, je saurais bien te contraindre à obéir.
—Hakem, je ne puis demeurer plus longtemps. Mes bêtes sont vigoureuses et peuvent sans dommage continuer leur route; quatre cents mulets mangent de la paille et de l'orge pendant une journée; si j'ai promis de m'arrêter, j'ai eu tort, mais je suis obligé de partir demain.
—Sais-tu nager?» s'écrie le gouverneur en faisant signe aux ferachs de son escorte.
A peine a-t-il dit ces paroles que, sans laisser au tcharvadar bachy le temps de répondre, quatre hommes le saisissent par les bras et les jambes et le balancent dans la direction d'une pièce d'eau creusée au centre de la cour. Je trouve heureusement l'occasion d'arrêter le mouvement et de demander la grâce du malheureux, à la grande déconvenue de l'assistance, déjà toute réjouie à l'idée de voir le patient barboter au milieu du bassin et sortir de l'eau avec des vêtements mouillés et déchirés.
«Ah! Khanoum, me dit le muletier en se remettant sur ses jambes, vous me sauvez la vie: j'ai soixante ans d'âge, je suis tout en sueur tant j'ai été ému par les paroles du hakem: que serais-je devenu sans votre intervention? Ma caravane marchera comme vous l'ordonnerez, mais séjournez le moins possible aux environs d'Éclid; si j'ai eu le tort de vouloir manquer à ma parole, je ne vous ai pas trompé en vous disant que le pays était dangereux à parcourir.
—Te tairas-tu, fils de chien! s'écrie le gouverneur. Veux-tu que je te fasse appliquer deux cents coups de bâton? Qui ose parler de brigands dans une province soumise à ma juridiction? Allah soit loué! mon fils lui-même accompagnera ces illustres étrangers jusqu'à Éclid et veillera à leur sécurité. Va-t'en. Demain les chevaux des çahebs et ceux de leurs serviteurs devront être ici à l'aurore: je l'ordonne.»
Cette affaire réglée, nous allons nous promener au bazar, seul endroit où les voyageurs en Orient puissent se faire une idée du commerce et des industries locales. La caractéristique de celui d'Abadeh est la sculpture sur bois de poirier: les ouvriers travaillent avec beaucoup de goût de charmantes cuillers utilisées comme verre dans le service de table, des cadres de miroir, des encriers et enfin des boîtes à bijoux sur lesquelles sont enlevés en creux ou en relief le soleil et le lion des armes persanes.
Éclid, 27 septembre.—Malgré les ordres du hakem, nous sommes partis assez tard d'Abadeh. A l'aurore, nos mafrechs allaient être chargées, quand plusieurs paysans ont demandé à nous entretenir. Privés d'armes, et surtout de poudre, ils ne peuvent parvenir à détruire le gibier qui pullule, et venaient nous supplier de tirer sur les perdreaux, fléaux de leurs jardins. Nous avons suivi leurs pas et, au bout de deux heures, Marcel et moi avions abattu tant d'oiseaux, qu'on s'est lassé de les compter et surtout de les ramasser, les paysans ne goûtant pas volontiers au gibier tué par des chrétiens.
A sept heures nous avons pris la direction d'Éclid, accompagnés du fils du gouverneur, jeune homme de seize ans environ, fort ennuyé sans doute de quitter l'andéroun dont son père l'a gratifié depuis trois mois, pour aller courir la montagne en notre compagnie. Il fait néanmoins contre mauvaise fortune bon cœur et se montre très désireux de nous complaire. Après six heures de marche dans des vallonnements incultes et desséchés, nous apercevons une brèche naturelle au milieu de laquelle se perd le prolongement du chemin.
«Le pays d'Éclid commence derrière cette porte, me dit notre guide; mais à quels ennemis en veulent donc les gens que j'aperçois sur les sommets voisins du col?»
A peine a-t-il achevé ces mots, que de multiples détonations se font entendre et que des balles tombent dans notre direction.
«Allons-nous être attaqués et devons-nous répondre à ces coups de fusil? ai-je demandé.
—Tirez en l'air pour montrer à ces fils de chiens que vous êtes armés; je vais m'informer de la cause de cette agression. Allah nous protège! Ne vous exposez pas à blesser aucun de ces bandits; le premier sang versé serait le signal de votre massacre et je périrais à vos côtés sans réussir à vous sauver. Nous serons peut-être dévalisés, mais, si vous êtes prudents, il ne nous sera fait aucun mal.»
Puis il enlève son cheval au galop de charge, agite les bras en l'air et nous laisse arrêtés sur le chemin, tandis que le cuisinier fait faire une volte à son mulet et prend à bride abattue la direction d'Abadeh.
Les gens postés en haut de la colline aperçoivent bientôt les signaux du fils du gouverneur; ils descendent dans la vallée et viennent, au nombre de huit ou dix, entourer le cheval du jeune homme; lui-même nous invite du geste à venir le rejoindre, et nous ne tardons pas à nous trouver au milieu de quelques habitants d'Éclid munis de fusils à pierre et coupables d'avoir dirigé sur des inconnus le canon de leurs armes, afin de les inviter à venir montrer patte blanche.
Éclid n'est point un village, comme je l'avais supposé, mais une vaste oasis qui s'étend sur une longueur de près de trente kilomètres au pied des contreforts inférieurs des montagnes du Loristan. Des sources abondantes jaillissent de la montagne et communiquent à tout le plateau une merveilleuse fertilité.
L'altitude élevée de l'oasis favorise la culture des arbres fruitiers des pays froids, tels que les noyers et les pommiers, mais la principale récolte est celle des céréales. Cette graminée pousse avec une telle vigueur que jamais les habitants de ces plateaux fortunés n'ont connu les horreurs de la famine, rendue si fréquente en Perse par la difficulté d'établir des communications entre les pays riches ou pauvres. Aussi bien, en temps de disette, Éclid ne peut-il faire profiter les contrées environnantes de ses excédents de récolte: la crainte des voleurs arrête les transports, et le fléau s'aggrave de ses propres conséquences.
Pendant la durée de la dernière famine, survenue il y a trois ans, les paysans d'Éclid tentèrent de porter du blé à Abadeh, mais ils durent y renoncer, bien que les deux villages ne fussent guère distants de plus de quarante kilomètres et que le khalvar (trois cents kilos) de blé valût quinze francs à Éclid et soixante à Abadeh. Les villageois venaient attendre les convois à leur sortie de l'oasis, les pillaient et tuaient les marchands qui essayaient de les défendre. Au retour des temps plus prospères, les voleurs conservèrent l'habitude d'exploiter la route d'Éclid, continuèrent à dérober des moutons aux bergers et à dévaliser les petites caravanes. Les habitants portèrent aux pieds du roi leurs doléances; peine perdue: Nasr ed-din n'avait pas plus souffert de la famine que du brigandage. Alors les paysans de l'oasis résolurent de former et d'entretenir une milice locale chargée de surveiller du haut des pics la plaine d'Abadeh et d'arrêter à coups de fusil tout cavalier inconnu qui paraîtrait se diriger vers Éclid.
«Est-ce que votre milice garde l'oasis de tous côtés? ai-je demandé au toufangtchi (garde armé de fusil) qui a pris la parole.
—Non, les postes sont établis sur les sommets qui commandent les routes d'Ispahan et de Chiraz; les Bakhtyaris occupent la montagne située de l'autre côté d'Éclid et ne laissent pénétrer chez eux aucun étranger. En hiver ils descendent dans les vallées basses, mais en cette saison ils sont campés sur les hauteurs.
—Qu'est-ce donc que ces Bakhtyaris?
—Les Bakhtyaris appartiennent à une tribu très puissante qui habite les montagnes du Loristan. Leur chef, l'Il Khany, est digne de rivaliser en force et en courage avec le chah lui-même.
—N'y a-t-il aucun moyen d'entrer en communication avec lui, de traverser le Loristan et de gagner la Susiane?
LE FILS DU GOUVERNEUR D'ABADEH.
—Pas en ce moment. L'Il Khany est dans le nord, et sans une autorisation signée de sa main il est inutile de songer à s'engager dans le pays; le moindre ennui qui pourrait arriver aux voyageurs assez audacieux pour tenter pareille aventure serait d'être invités à rebrousser chemin au plus vite, si l'on ne commençait d'abord par tirer sur eux.
—Vous avez pris des leçons de politesse chez les Bakhtyaris?
—Oh! Çaheb, nos fusils n'atteignent pas aux deux tiers de la distance à laquelle nous avons fait feu sur Vos Excellences.
—Qu'auriez-vous dit si j'avais répondu à votre salut malveillant par une réplique de ma façon, moi qui possède un fusil portant à un farsakh? ai-je repris avec une exagération tout orientale, mais bien de circonstance.
—Nous obéissons à une consigne rigoureuse; d'ailleurs, puisque le fils du hakem d'Abadeh répond de vous, soyez les bienvenus.
—Tout cela est bel et bon, mais vos coups de fusil ont effarouché notre cuisinier, et le prudent Yousef s'enfuit comme un chacal; nous nous passerions bien de ses services, s'il n'emportait avec lui provisions, lits et marmites; prenez nos chevaux, lancez-vous à sa poursuite et ramenez-le. Vous êtes autorisés à lui faire grand'peur, mais pas le moindre mal. Je donnerai deux krans de bakchich au vainqueur de la course», dis-je à deux jeunes gens doués de toutes les qualités désirables pour mener à bien cette chasse à l'homme.
Voilà nos cavaliers partis; ils descendent à fond de train dans la vallée, poussent avec une énergie incroyable nos yabous fatigués et se rapprochent bientôt du cuisinier. Celui-ci ne tarde pas à entendre le bruit d'un galop rapide, il se retourne et aperçoit les nouveaux venus montés sur nos chevaux.
Ne doutant plus que ses maîtres ne soient morts ou prisonniers, il fouette son mulet à tour de bras, et précipite l'allure de la pauvre bête, peu faite cependant à courir en steeple-chase. Nos émissaires tirent deux coups de fusil en l'air; Yousef, au comble de l'effroi, juge prudent de simplifier les formalités, en se laissant choir sur le sol comme un homme mort, tandis que le mulet, éreinté par ce train de pur sang, s'arrête à quelques pas de son cavalier. Les gardiens d'Éclid descendent de cheval, saisissent notre féal serviteur, l'attachent sur la charge après l'avoir réconforté d'une bourrade de coups de poing, et nous le ramènent en triomphe. Si le pilau est brûlé ce soir, Yousef, sans mentir, pourra prétexter de sa vive émotion.
Nous nous remettons en selle et entrons enfin dans Éclid.
L'oasis, très étendue, me paraît cependant moins belle et surtout moins pittoresque que celle de Korout. Elle est coupée de sentiers ménagés entre des jardins magnifiques, traversée de multitudes de ruisseaux, mais le sol est si plat qu'il est difficile de se faire une idée de l'étendue des terres cultivées, tandis que Korout, s'étalant en amphithéâtre, se montre au premier coup d'œil dans toute sa splendeur. A peine avons-nous mis nos armes et nos bagages en sûreté chez un riche propriétaire, absent d'Éclid en ce moment, que nous demandons à visiter la mosquée. Les toufangtchis nous guident à travers un grand village en partie ruiné, se dirigent vers un énorme bouquet de noyers encore plus beaux que ceux des jardins, et nous introduisent, sans objecter ni notre impureté ni les défenses des prêtres, dans une petite mosquée bâtie en terre; la salle du mihrab, recouverte d'une horrible coupole construite avec les mêmes matériaux que les murs, est bossuée comme une vieille marmite. En revanche, l'édifice est proprement tenu, les murailles sont blanchies à la chaux et ornées de versets du Koran peints en vert pomme.
Ma stupéfaction n'a d'égale que ma colère. Comment! nous avons failli noyer notre tcharvadar, tuer de frayeur le cuisinier, et ajouté un trajet de soixante-dix kilomètres au chemin déjà si long d'Ispahan à Chiraz, dans le seul but de rendre visite à cette mosquée villageoise!
Encore si, en pieux musulmans, nous avions à faire ici quelques utiles dévotions? Allah, s'il était consciencieux, nous tiendrait compte en paradis de notre pénible pèlerinage; mais nous n'avons pas même cette consolation à nous offrir. Jurant, trop tard hélas! d'être à l'avenir plus circonspects, nous sortons au plus vite de la mosquée et nous dirigeons vers les célèbres sources d'Éclid. Elles sourdent du rocher par plusieurs bouches et alimentent des bassins profonds dans lesquels se sont noyées, paraît-il, toutes les personnes qui ont tenté de s'y baigner. En explorateurs scrupuleux, nous visitons encore les ruines de terre d'un petit palais sofi et rentrons enfin au logis, très fatigués et plus désappointés que nous ne sommes las.
La maison mise à notre disposition est charmante. On reconnaît du premier coup d'œil que le bois est abondant dans le pays: les salles sont couvertes de chevronnages relevés de minces filets de couleur; toutes les ouvertures sont fermées par des huisseries massives décorées de peintures à l'huile dont les sujets sont empruntés au célèbre Livre des Rois; l'une d'elles reproduit les exploits cynégétiques de Baharam.
La vie du roi chasseur est d'autant plus connue dans l'oasis, que c'est à Éclid, à en croire les paysans, que se déroula l'aventure extraordinaire retracée sur les panneaux des portes de notre chambre.
«Baharam, le Nemrod de la Perse, tirait de l'arc avec une merveilleuse habileté et se plaisait à donner à ses sujets des preuves de son adresse. Un jour qu'il se trouvait à la chasse avec une de ses femmes, il aperçut une gazelle endormie. Il l'ajuste et décoche le trait avec tant de précision que la flèche effleure l'oreille de l'animal. Subitement réveillée, la bête essaye avec son pied de derrière de chasser la guêpe qui la tourmente. A ce même moment, une seconde flèche lancée par le roi fixe cette patte dans le cou de la gazelle. Le prince, plein de fierté, se retourne alors du côté de sa favorite, espérant recueillir sur ses lèvres la juste récompense de son adresse; mais la belle, médiocrement enthousiasmée, se contente de jeter au chah ces paroles peu encourageantes: «L'habitude rend tout facile».
RENCONTRE DE BAHARAM
ET DE SON ANCIENNE FAVORITE.
«J'ai vécu trop longtemps avec cette hargneuse personne, s'écria le roi au comble de la colère. Conduisez-la dans la montagne et faites-la mourir.»
«En homme prudent, le ministre d'État s'empressa de désobéir à son maître et permit à la belle dédaigneuse de se retirer au fond d'un petit village situé sur une déclivité de la vallée d'Éclid. Du prix de ses bijoux elle fit construire une maison adossée au rocher et acheta une vache afin de se nourrir de son lait. Au bout de quelques mois la vache vêla, et tous les soirs la jeune femme, qui, faute de mieux, s'était attachée au petit veau, laissait la mère paître dans la montagne, prenait l'animal sur ses épaules et le portait chez elle.
«Pendant quatre années elle continua cette gymnastique salutaire, et vit croître ses forces en raison du poids de la bête.
«Baharam avait oublié depuis longtemps son ancienne favorite, quand, au cours d'une chasse à l'âne sauvage, il aperçut une femme portant un taureau sur ses épaules et gravissant malgré le poids de ce fardeau l'escalier d'une maison. Fort surpris, il envoya un de ses courtisans demander à la dame comment, sous une apparence aussi délicate, pouvait se cacher une si grande vigueur.
«C'est mon secret, répondit-elle, je le confierai à votre maître.» Le monarque, très intrigué, se rendit aussitôt à cette invitation, et, comme il prodiguait mille compliments à la jeune femme: «Ne louez pas ce qui ne mérite pas de l'être, lui dit-elle en levant son voile: «l'habitude rend tout facile.»
«Le monarque, touché du sentiment qui avait engagé sa maîtresse à consacrer plus de quatre années à l'espoir de reconquérir ses bonnes grâces, l'emmena avec lui après avoir donné l'ordre de construire un palais sur l'emplacement de la petite maison.»
La légende ne dit pas si le bœuf fut du voyage ou si, pour obtenir un pardon définitif, la dame dut pousser l'imitation de Milon de Crotone jusqu'à tuer d'un coup de poing le robuste animal et à dévorer sa chair en une seule journée; nous savons seulement que Baharam épousa son ancienne maîtresse, que les noces furent merveilleuses et que le roi et la reine eurent beaucoup d'enfants. Quant au bon vizir, il reçut comme prix de sa désobéissance un superbe khalat (robe d'honneur).
28 septembre.—Le climat d'Éclid doit être fort sain; un air pur, des eaux limpides et courantes, des arbres superbes font de ce pays un coin de terre privilégié. Aussi bien la santé des habitants serait-elle excellente, s'ils n'avaient pris la détestable habitude de se vêtir de cotonnades anglaises expédiées à Abadeh par les négociants d'Ispahan; cette imprudence, jointe à la nécessité de travailler les pieds dans l'eau au curage des ruisseaux d'irrigation, rend endémiques la phtisie pulmonaire et les rhumatismes.
Le jour ne s'était pas encore levé, quand nous avons entendu frapper à la porte de la cour. Bientôt le vestibule a été encombré de malades que leurs parents ont amenés des environs.
Au nombre de nos clientes se trouvent deux belles femmes bakhtyaris. L'une d'elles a appris notre arrivée par un de ses serviteurs, venu hier à Éclid. Elle est immédiatement partie, accompagnée de sa sœur, et a voyagé à cheval toute la nuit, transportant un pauvre enfant de cinq ans dont les os n'ont encore pris aucune consistance. Elles ont vraiment l'air fier ces deux femmes au visage dévoilé, drapées avec un art qui s'ignore dans de légères étoffes de laine gros bleu étroitement serrées autour de leur tête et retombant en larges plis sur la pyrahan (sorte de chemise courte) et sur de larges pantalons froncés autour de la cheville. Ce sont bien les descendantes de ces farouches montagnards du Loristan célèbres par leur valeur et leur indomptable énergie: Darius payait un tribut aux Bakhtyaris toutes les fois qu'il traversait leur pays pour se rendre de Suse à Persépolis; Alexandre lui-même ne put les soumettre; et, de nos jours encore, ils sont restés à peu près indépendants de l'autorité du chah de Perse.
La consultation touche à sa fin quand le fils du gouverneur d'Abadeh entre dans le talar.
«Les chevaux sont prêts, nous dit-il, et je viens de faire mettre des gardiens à la porte extérieure afin de contenir vos clients; si vous prêtez l'oreille à toutes les misères de ces gens-là, vous n'en finirez jamais. Venez donc, l'étape est longue, nous avons à peine le temps d'arriver à Sourmek avant la nuit et de rejoindre la caravane.»
Le conseil est bon, mais difficile à suivre: avant tout il s'agit d'enfourcher nos montures. Sur le pas de la porte nous sommes assaillis par une nuée de malades; tous ces malheureux parlent à la fois, nous montrent leurs yeux, leurs poitrines, leurs bras, se querellent et essayent de conquérir à la force du poignet le privilège de nous toucher et de se faire entendre; les gardiens les menacent du bâton, et enfin nous partons.
Tout à coup nos guides eux-mêmes prient instamment Marcel de s'arrêter et lui désignent un homme qui accourt au galop portant sur ses épaules un vieillard aveugle. Énée éloignant son père Anchise des ruines fumantes de Troie ne devait pas avoir un air plus noble que ce brave garçon.
Marcel examine le vieillard. Il est atteint de la cataracte. «Conduis ton père à Chiraz: le médecin de la station anglaise lui rendra peut-être la vue et enlèvera le voile qui arrête les rayons lumineux.
—Pourquoi ne veux-tu pas le guérir toi-même, puisque tu connais la nature du mal?
—Parce que je n'ai pas sur moi des instruments assez tranchants.»
A ces mots, le vieillard tire vivement de sa manche un couteau dont la gaine est fixée autour de son bras par un bracelet de cuir, le présente à Marcel et lui dit avec un calme stoïque: «Tiens, voilà une lame effilée: coupe et fabrique-moi des yeux nouveaux.
—C'est impossible, s'écrie Marcel: l'opération dont je t'ai parlé nécessite des précautions minutieuses. Viens à Chiraz, je m'engage à te faire soigner.
FEMMES BAKHTYARIS.
—Je t'en prie, répond l'aveugle si impassible tout à l'heure et dont les yeux éteints roulent de grosses larmes, aie pitié de mon malheur, au nom d'Allah! au nom de ton père et de ta mère!»
Le désespoir de ce vieillard est navrant; son fils est pâle d'une colère qu'il contient avec peine, et attribue l'attitude de mon mari à une mauvaise volonté, bien éloignée de sa pensée. Fuyons au plus vite cette vallée si belle, si séduisante, mais dont les ombrages cachent tant de misères.
Nous voici hors du village; la plaine est bien cultivée dans toute la partie irrigable; au delà de la zone fertilisée par les eaux on ne trouve plus qu'une lande où poussent de rares bruyères. Elles suffisent cependant à nourrir des troupeaux de moutons à grosse queue, que les bergers gardent du haut de petites éminences de terre élevées de main d'homme. Tous les pâtres filent de la laine, qu'ils tiennent pressée dans le creux de la main pendant que le fil s'enroule sur une baguette de bois en guise de fuseau.
Sourmek, que nous atteignons après six heures de marche, est une petite cité entourée de murs de terre; jadis elle dut avoir une certaine importance, car au milieu des jardins se voient encore les soubassements d'une forteresse sassanide dont les habitants attribuent la fondation à Baharam. Cette immense construction de terre crue est flanquée de douze tours de défense et atteint encore vingt mètres au-dessus du sol, bien que ses matériaux, utilisés comme ceux des maisons abandonnées d'Ispahan, fertilisent depuis de bien longues années les melonnières fort renommées de Sourmek. A quelque distance du village il existe d'autres forteresses, remontant aux premiers siècles de notre ère; mais celle-ci est la mieux conservée.
Dehbid, 29 septembre, à 2 400 mètres au-dessus du niveau de la mer.—Nous avons atteint le point le plus élevé de la route de Chiraz à Ispahan. Le village, très petit et très pauvre, se compose: d'une forteresse sassanide beaucoup plus ruinée que celle de Sourmek, dont elle reproduit au reste les dispositions essentielles, de quelques maisons de terre et d'une station du télégraphe anglais; tout cela est très misérable.
Il y a, paraît-il, dans les environs de Dehbid un plateau d'une grande fertilité; mais le village ne se ressent guère de la richesse des terres qui l'avoisinent.
Les deux dernières étapes ont été longues et pénibles: les chemins, couverts de cailloux roulés, étaient escarpés et, partant, difficiles à parcourir; les chevaux tombaient sous le faix, il fallait les décharger sans cesse pour leur permettre de se relever. De leur côté, les femmes arméniennes sont rendues de fatigue, les enfants pleurent tout le jour; le voyageur parti d'Ispahan malgré son état de maladie paraît à la veille de rendre son âme à Dieu. Nous-mêmes faisons assez triste figure. Ces étapes de nuit se succédant sans interruption sont tuantes; je n'ai jamais connu lassitude semblable à celle que j'éprouve depuis deux jours, et aspire au moment où, arrivée enfin à Persépolis, je ne serai plus condamnée à enfourcher mon yabou tous les soirs.
Le tcharvadar bachy aurait bien accordé une journée de repos à sa caravane avant d'entreprendre la traversée des montagnes et la terrible étape de dix farsakhs qui nous sépare de Maderè Soleïman, mais il n'a plus de paille à donner à ses chevaux: on ne peut éviter, par conséquent, de se remettre en route. Le départ est fixé à huit heures du soir; nous aurons bien de la chance si, dans l'état où sont les bêtes de somme, nous arrivons au gîte avant dix heures du matin.
PORTE DE SOURMEK.
Le même jour, minuit.—Toute la caravane vient de s'arrêter à la voix des tcharvadars; le malade que nous traînions à notre suite a expiré peu de temps après avoir quitté Dehbid. On s'est aperçu de sa mort en voyant la tête du cadavre heurter régulièrement le bois du kadjaveh. Il s'agit d'enterrer le corps avant le lever du soleil, et chacun témoigne de son mécontentement; ce n'est pas qu'un accident de ce genre soit de nature à émotionner les muletiers ou les voyageurs, mais, comme l'étape est très longue, il est désagréable de perdre une demi-heure à creuser une fosse. On allume des torches; les tcharvadars, armés de couteaux et de bâtons, commencent à faire un trou au milieu du chemin, puis ils apportent le cadavre, dépouillé de ses meilleurs habits, et, suivant les habitudes du pays, ils l'étendent encore chaud dans sa dernière demeure. La seule différence à signaler entre cet enfouissement et celui d'un chien, c'est qu'on a été chercher sur le mulet où il dormait à poings fermés un superbe derviche toujours couvert d'une peau de tigre en guise de manteau, pour le prier d'orienter le mort dans la direction de la Mecque, et de placer sous ses aisselles les béquilles sur lesquelles il se soulèvera à la voix de l'ange Azraël. On rejette ensuite la terre dans le trou en s'aidant des pieds et des mains, puis on recouvre la tombe de quelques cailloux: les funérailles sont terminées. Les rares curieux qui avaient mis pied à terre remontent sur les chevaux ou sur leurs ânes, et la gaféla reprend sa marche.
Je m'explique maintenant la présence de ces tas de pierres si nombreux sur la route des caravanes: ils signalent des sépultures.
LE DERVICHE A LA PEAU DE TIGRE.
GABRE MADERÈ SOLEÏMAN. (Voyez p. [376].)
CHAPITRE XX[5]
Les défilés de Maderè Soleïman.—Le village de Deh Nô.—Takhtè Maderè Soleïman.—Tombeau de Cambyse 1er.—Palais de Cyrus.—Portrait de Cyrus.—Itinéraire d'Alexandre.—Topographie de la plaine du Polvar.—Gabre Maderè Soleïman.—Description du tombeau de Cyrus laissée par Aristobule.—Les défilés du Polvar.—Les hypogées et le tombeau provisoire de Nakhchè Roustem.—Les sculptures sassanides.—Les atechgas de Nakhchè Roustem.
[5] Les gravures de ce chapitre sont dessinées d'après des héliogravures de l'Art antique de la Perse, publié par M. Dieulafoy (5 volumes petit in-folio, Librairie centrale d'Architecture, 1884).
30 septembre.—Au jour la caravane a atteint les bords d'une rivière connue sous le nom de Polvar Roud; elle l'a traversée, et, au lieu de suivre les sinuosités de son cours, elle s'est dirigée vers une montagne abrupte; sur ses flancs serpente un chemin tracé par les pieds des chevaux.
Le soleil était déjà haut lorsque nous avons terminé l'ascension du col; nous nous apprêtions à descendre vers Maderè Soleïman en suivant une gorge égayée par quelques buissons rabougris, quand les cris des tcharvadars ont retenti d'un bout à l'autre du convoi; les muletiers viennent de constater la disparition de deux bêtes de somme. Pendant qu'ils faisaient péniblement franchir le Polvar à la caravane, deux mulets se sont égarés, à moins qu'ils ne soient devenus la proie des brigands, très nombreux dans ces défilés. Montés sur des chevaux déchargés au plus vite, cinq ou six tcharvadars redescendent vers la plaine, tandis que hommes et bêtes restent stationnaires en attendant leur retour.
Pourquoi ne pas prendre les devants et, au lieu de dresser notre table sur l'arçon de nos selles, ne pas aller étendre notre couvert à l'abri d'un buisson? Je me mets en quête du cuisinier et nous descendons vers la vallée, arrêtés à chaque pas par des amoncellements de rochers glissants placés en travers du sentier. Après une heure de marche, notre petite troupe atteint un arbuste épineux qui nous garantira tant bien que mal des rayons du soleil.
«Prends ton fusil, nous allons être attaqués», me dit tout à coup mon mari.
Je me retourne vivement et j'aperçois, derrière une crête de rocher placé en contre-bas du chemin, de hautes coiffures de feutre, puis des canons de fusil et enfin quatre hommes à la mine patibulaire.
Allons-nous servir de cible comme à Éclid?
«Au large! s'écrie Marcel en saisissant ses armes et en dirigeant le canon de son fusil dans la direction des nouveaux venus, pendant que de mon côté j'exécute le même mouvement.
—Arrêtez! Machallah! (grand Dieu!) Vous risqueriez de tuer les toufangtchis (fusiliers) préposés à la garde du chemin. Ne seriez-vous pas ces gentilshommes faranguis si impatiemment attendus par le gouverneur de Chiraz? ajoute l'orateur de la troupe. Nous vous surveillons depuis quelques instants, mais à votre mine pitoyable nous vous aurions pris plutôt pour de pauvres derviches que pour de grands personnages.
—Nous sommes en effet recommandés à votre maître.
—En ce cas, nous avons ordre de vous escorter.
—C'est inutile: en plein jour je ne m'égarerai pas.
—Notre consigne est formelle. Depuis quelques années, de nombreux crimes ont été commis dans ces montagnes, des caravanes ont été dévalisées et vous-mêmes auriez couru le risque d'être maltraités si, à la nouvelle de votre prochaine venue, le hakem n'avait fait garder les défilés.»
Là-dessus ces singuliers gendarmes s'assoient à quelque distance de nous et considèrent avec la plus grande attention les préparatifs de notre repas; décidément cette escorte ne me dit rien qui vaille. Le repas terminé, j'engage Marcel à ne pas se commettre avec les soi-disant toufangtchis; je suis d'autant moins rassurée que nos gardes, après nous avoir pressés de partir, nous prient de leur prêter nos armes et de leur permettre de les examiner.
Voilà une demande bien grave: assurément nous avons affaire à de rusés bandits. Pour toute réponse nous serrons de plus près fusils et revolvers.
L'un des soldats se lève alors, se rapproche de moi et me tend son bras:
«Si vous ne voulez pas me laisser toucher à vos armes, guérissez-moi, au moins, d'un mal qui me tue. Je suis bien portant aujourd'hui, mais hier j'avais la fièvre, demain elle reviendra et me laissera plus faible qu'un chien.
—Ce mal est-il fréquent dans le pays?
—Tout le monde y est plus ou moins sujet.
—Quels remèdes vous ordonnent les médecins indigènes?
—Ils recommandent de couvrir le crâne des fiévreux d'une couche de feuilles de saule; mais un Farangui de passage dans le pays a donné, il y a quelques années, à plusieurs d'entre nous une poudre blanche qui rend la vie. En auriez-vous? Une caravane tout entière chargée de ce précieux médicament ne suffirait pas à guérir les malades de la province.
—Non, je n'en ai plus.»
Et la conversation s'interrompt de nouveau, car mes soupçons ne se sont pas encore dissipés et je suis plus occupée de suivre des yeux le moindre mouvement des toufangtchis que de répondre à leurs questions.
Allah soit loué! Jamais le bruit d'une caravane en marche ne m'a paru si mélodieux. Les tcharvadars, tous réjouis d'avoir retrouvé leurs deux mulets occupés à paître sur les bords du Polvar, nous rejoignent en chantant et font mille protestations d'amitié à nos compagnons, de très braves gens de Chiraz, affirment-ils.
«Vos amis les gendarmes ont la tournure de brigands fieffés, dis-je au tcharvadar bachy.
—La vue de leur uniforme ne vous a donc pas rassurée?
—Quel uniforme? bonnets de feutre, robes, koledjas sont de couleurs et de grandeurs différentes. Je n'aperçois rien dans leur costume rappelant une tenue militaire.
—N'avez-vous donc pas remarqué la plaque de métal du ceinturon, la poire à poudre et la trousse d'outils nécessaires à l'entretien du fusil?»
C'est juste, je passe condamnation. La description de cet uniforme constitué par une plaque de ceinturon et une poire à poudre mériterait tout un poème.
A midi passé, nous arrivons en vue du bourg de Mechhed Mourgab, où se fabriquent des tapis fond bleu à palmes cachemyres. Nous continuons notre route, et vers une heure nous atteignons un misérable village composé de maisons en terre groupées autour d'un large tas de fumier et d'ordures. Depuis dix-sept heures nous sommes en chemin.
Je cherche des yeux un caravansérail: il n'y en a point; mais les villageois de Deh Nô (Village Neuf), fort pauvres, et par conséquent obligés de s'imposer les plus désagréables sacrifices dans l'espoir de gagner quelques pièces de monnaie, veulent bien consentir à donner asile à des chrétiens. Pendant que je procède au choix d'un logis et que je songe avec volupté à étendre sur le sol mes membres endoloris, Marcel s'est réveillé de l'espèce de torpeur où la lassitude l'avait plongé et examine attentivement du haut de son bucéphale les collines dominant Deh Nô. En punition de mes péchés il aperçoit, sur la gauche du village, une construction blanche placée au sommet d'un coteau. Oubliant alors la fatigue, la longueur de l'étape, le soleil qui darde ses rayons de feu sur nos têtes, il ne descend même pas de cheval, saisit l'appareil photographique et part, malgré les protestations des tcharvadars, désolés de voir les yabous s'éloigner encore de la caravane.
Si l'amour-propre et la curiosité ne me rendaient quelque force, je renoncerais à suivre mon mari. Mes plus grands défauts viennent heureusement soutenir mon courage défaillant, et me voilà suivant Marcel, tout en maugréant et en regrettant au fond du cœur que les myopes armés d'un lorgnon aient souvent trop bonne vue.
Après une demi-heure de marche au pas—nos malheureuses montures seraient bien empêchées de prendre une allure plus vive—nous atteignons une colline surmontée d'un long soubassement construit en pierres calcaires. Nous mettons pied à terre ou, pour être plus véridiques, nous nous laissons rouler sur le sol, car, au premier moment, nos jambes, raidies par la fatigue, se refusent absolument à nous porter. Marcel finit enfin par se remettre d'aplomb; quant à moi, tous mes efforts sont vains, et je vais définitivement échouer sur une touffe d'herbes sèches. Cependant, après une grande heure de repos, je parviens à me lever et à monter sur la plate-forme. De ce point culminant j'embrasse des yeux toute la construction.
Le soubassement désigné par les habitants de Deh Nô sous le nom de Takhtè Maderè Soleïman (Trône de la Mère de Salomon) est une réminiscence des grandes terrasses sur lesquelles les souverains de la Babylonie construisaient leurs palais. Il est certain néanmoins que jamais édifice ne s'éleva sur ce sol artificiel, puisque le soubassement est lui-même inachevé. Cette observation ne résulte pas seulement de l'imperfection des parements extérieurs du takht,—les plus beaux monuments de la Grèce, les Propylées, le temple d'Éleusis, offrent de semblables anomalies,—mais de l'état des assises supérieures. A côté des pierres travaillées sur toutes leurs faces, on en rencontre d'autres dont les lits et les joints sont à peine ébauchés.
Mais quels sont donc ces signes gravés en creux sur les pierres inférieures du takht? Je ne reconnais ni les hiéroglyphes d'Égypte, ni les écritures cunéiformes des Babyloniens ou des Perses. Serais-je en présence de caractères jusqu'ici inconnus?
«Non, me dit Marcel, dont la belle ardeur s'est enfin calmée, ces figures n'appartiennent à aucun alphabet: ce sont des marques d'ouvriers, laissées sans doute à titre de témoins pour servir de base au règlement des travaux.
«Contemple, ajoute mon mari, le beau point de vue qui se présente du haut de cette terrasse et, si tu ne me gardes pas rancune de t'avoir entraînée hors du village après une si longue étape, tu conviendras que jamais emplacement mieux choisi ne domina un plus magnifique panorama.»
Je suis peu disposée à m'enthousiasmer en ce moment. A ces paroles je jette cependant les yeux dans la direction de la plaine du Polvar, et je ne puis m'empêcher d'admirer, sans en rien avouer, le grand cirque violacé qui nous entoure. A l'ouest la vallée est limitée par un massif de hautes montagnes se rattachant à la chaîne des Bakhtyaris; au sud une ramification de ce soulèvement ferme l'entrée du Fars; à l'est apparaît la partie la plus sauvage et la plus déserte de la Kirmanie; au nord, des plateaux conduisent à Sourmek et à Dehbid. Un cours d'eau serpente dans la plaine; sur ses rives j'aperçois des constructions blanches, derniers vestiges de monuments anciens, car les villages modernes sont tous bâtis en terre grise. A cette vue, une vengeance diabolique se présente à mon esprit: Marcel est presque aussi fourbu que moi; si je l'engageais très sérieusement à aller visiter une muraille située à trois cents mètres environ en contre-bas du takht?
«C'est impossible, me répond-il; je ne me tiens plus debout.»
Ouf! Avec quelle impatience j'attendais cet aveu. Il faut faire lever les chevaux à coups de gaule; nous choisissons les grosses pierres éboulées de façon à nous élever jusqu'à la hauteur des étriers, nous nous hissons péniblement sur nos montures et rentrons à Deh Nô. Pendant notre absence les serviteurs ont préparé une bonne chambre; le kébab et le pilau sont à point! hélas, ni l'un ni l'autre n'avons la force d'y toucher.
30 septembre.—Il serait peut-être vaniteux de comparer ma petite personne à celle d'Antée; néanmoins, tout comme le géant libyen, j'ai repris des forces en touchant la terre, notre mère commune. Après avoir voyagé à cheval pendant quatorze nuits, comme il est doux de passer la quinzième allongée sur un sol bien battu, dans une chambre bien close! Ce matin, découragement, fatigue, mauvaise humeur, se sont évanouis; je puis me remettre au travail avec ardeur et retourner aux ruines. Nous passons au bas du takht et arrivons bientôt devant la façade du petit édifice aux environs duquel je voulais méchamment, hier au soir, envoyer promener mon mari.
Ce monument affectait la forme d'une tour carrée. Les murailles étaient construites en pierres calcaires assemblées sans mortier, mais réunies par des goujons, comme celles du takht. Un escalier dont les arrachements sont encore visibles permettait de s'élever jusqu'à la porte percée au milieu de la façade. Des piliers saillants renforçaient les angles de la construction; un ornement denticulé formant corniche constituait le couronnement. Bien que la tour paraisse avoir été appareillée par des Grecs, elle ne présente, sauf l'ornement denticulé, aucune des formes architecturales de la Hellade, mais offre au contraire de surprenantes analogies avec certains tombeaux de la Lycie, copiés eux-mêmes sur d'antiques sépultures construites en bois.
A n'en pas douter, ce sont des ruines d'un monument funéraire destiné à renfermer la dépouille d'un roi ou d'un puissant personnage. Descendons dans la plaine: l'examen de pierres amoncelées que domine une colonne encore debout nous fournira peut-être des renseignements sur l'âge de ces constructions. Nous nous approchons; la colonne est en pierre calcaire, sa hauteur totale dépasse onze mètres, et son diamètre est d'un mètre cinq. Le fût, entièrement lisse, repose sur un mince tambour cylindrique de basalte noir; le chapiteau a disparu ou gît brisé en mille morceaux au pied de la colonne. Sur le même emplacement on rencontre encore quelques autres bases de basalte symétriquement placées; elles servent d'appui à des supports semblables à celui qui est encore debout.
TAKHTÈ MADERÈ SOLEÏMAN. (Voyez p. [367].)
Non loin des colonnes s'élèvent trois piliers bâtis également en pierre calcaire. Ils ont huit mètres de hauteur, se composent de trois pierres superposées évidées sur une de leurs faces en forme de niche, et portent à leur partie supérieure une inscription en caractères cunéiformes. Évidemment nous sommes en présence de ce fameux texte perse, médique et assyrien que les savants se sont accordés à traduire par ces mots: «Moi, Cyrus, roi achéménide».
FAÇADE DU TOMBEAU DE CAMBYSE Ier. (Voyez p. [368].)
Marcel retrouve le nom du fondateur de la monarchie perse et le titre de Khchâyathiya, équivalant au sar des nations sémitiques et au βασιλεύς des Grecs. C'est de ce premier titre que provient, par une abréviation propre à un grand nombre de langues, le nom de «chah» que porte encore de nos jours Sa Majesté Iranienne.
En continuant à parcourir les ruines, nous apercevons, brisées presque à fleur de terre, quatre plaques de basalte noir, ornées sur leurs faces intérieures de belles sculptures représentant les pieds d'un homme faisant vis-à-vis aux serres d'un oiseau gigantesque. Ces bas-reliefs devaient représenter la lutte victorieuse du fondateur du palais contre un animal fabuleux: sujet gravé fréquemment sur des cylindres babyloniens. A part ces débris et les massifs de fondations en partie cachés sous les décombres, il ne reste plus aucun vestige du monument. La colonne, les bases de basalte, les trois piliers et les crémaillères pratiquées au sommet de chacun d'eux suffisent cependant pour reconstituer une grande salle hypostyle couverte d'une toiture en bois, précédée d'un porche et flanquée à droite et à gauche de petites pièces symétriquement disposées, communiquant par de larges baies avec le portique.
PILIER DU PALAIS DE CYRUS.
«Sommes-nous sur les ruines d'un temple ou d'un tombeau? dis-je à Marcel après avoir passé une bonne partie de la journée à relever de mon mieux le plan de la construction.
—A quoi te sert d'encombrer tes poches des histoires d'Hérodote? me répond-il. Ne te souviens-tu pas que les Perses sacrifiaient au soleil, à la lune, au feu, à l'eau et aux vents sur la cime des monts et qu'ils n'avaient point de temples? Ces débris ne peuvent pas être non plus les derniers vestiges d'un tombeau, puisque nous ne retrouvons pas trace de la chambre sépulcrale caractéristique de ce genre de monuments. J'y verrais les ruines d'un palais de Cyrus.»
Non loin de ce premier édifice j'aperçois, vers l'est, une grande pierre blanche posée sur champ; je m'en rapproche. Elle faisait également partie d'une habitation royale. Sur l'une de ses faces, au-dessous d'une inscription trilingue identique à celle que nous avons déjà relevée, je remarque une belle figure rongée par des mousses. Le personnage qu'elle représente accuse un type aryen: il a le sommet de la tête rasé; les cheveux qui couvrent les tempes et le derrière du crâne sont rassemblés en nattes, arrivant à peine au-dessus de la nuque; la barbe est courte et frisée. Il est vêtu de cette longue pelisse, fourrée à l'intérieur et boutonnée sur le côté, que les Persans portent encore en hiver et que les Grecs adoptèrent après les guerres médiques, si l'on en croit Aristophane. La coiffure se compose d'une couronne ornée d'uræus, semblable aux tiares de certaines divinités égyptiennes; sur les épaules sont fixées les grandes ailes éployées des génies assyriens et des khéroubins bibliques.
De l'avis de Marcel cette figure portant les attributs des divinités adorées par les peuples voisins de l'Iran ne représente pas le génie tutélaire de Cyrus, mais le portrait du roi lui-même.
Cyrus, devenu maître d'un vaste empire s'étendant de l'Égypte aux rives de la Caspienne, aurait senti la nécessité de perpétuer à son profit la fiction grecque ou égyptienne qui faisait remonter jusqu'aux dieux l'origine des races royales, et se serait paré, dans l'espoir d'augmenter son autorité, d'attributs empruntés au panthéon de toutes les nations soumises aux Perses.
Ce bas-relief est un des documents les plus intéressants de la Perse antique, car il fournit des renseignements précieux sur l'origine de la sculpture dans l'Iran, et donne en outre une idée des vues politiques et religieuses de Cyrus, en prouvant l'éclectisme de ce souverain qui ne faisait aucune distinction entre les dieux nationaux et ceux des nations annexées à la Perse.
PORTRAIT DE CYRUS.
Il répugnait à Xénophon de faire du héros de son roman politique un prince et un parent rebelle, aussi imagina-t-il, le premier, de le représenter comme l'héritier d'Astyage. Cette version doit être écartée: Cyrus, on ne saurait en douter, conquit la Médie les armes à la main.
D'après Hérodote, ce fut même à la cruauté d'Astyage que le jeune prince fut redevable de ses premiers succès. Le roi, apprenant que son petit-fils Cyrus vivait encore, malgré les ordres qu'il avait donnés autrefois à Harpages de le faire mourir, fit venir ce dernier, et, dissimulant son ressentiment, il lui ordonna d'envoyer son propre fils au palais pour en faire le compagnon de Cyrus et l'invita en même temps à venir souper avec lui. «A ces paroles, Harpages se prosterna et retourna en sa demeure, se glorifiant au fond de l'âme de ce que sa faute avait tourné à bien et de ce que, par un bonheur inappréciable, le roi l'invitait à souper. Il rentra chez lui bien empressé. Il avait un fils unique âgé de treize ans au plus. Il le fait appeler et lui prescrit d'aller au palais d'Astyage et de se conformer en tout aux ordres du roi.
«Cependant il raconte tout joyeux à sa femme les événements de la journée. De son côté l'enfant arrive chez Astyage, mais soudain le roi l'égorge, le dépèce membre à membre, rôtit une part de ses chairs, met bouillir le reste et tient prêt le tout, bien dressé. A l'heure du souper les autres convives et Harpages se réunissent. Devant les premiers et devant Astyage étaient placées des tables couvertes de chair de mouton; sur celle d'Harpages on avait servi le corps entier de son enfant, hormis la tête et les doigts des pieds et des mains, que contenait à part une corbeille couverte. Dès qu'il parut à Astyage qu'Harpages devait être rassasié: «Ne trouves-tu pas à ce mets, lui dit-il, une saveur particulière?» Harpages assura qu'il l'avait trouvé excellent. Alors des serviteurs, selon leurs instructions, lui présentèrent la tête et les doigts de son fils, que cachait un linge, et l'invitèrent à les découvrir pour prendre ce qui lui conviendrait. Il obéit et leva le voile de la corbeille. Il vit les membres de son enfant. Mais à cet aspect ses sens ne furent point troublés; il sut se contenir, et, quand Astyage lui demanda s'il reconnaissait de quelle bête il avait mangé, il répondit qu'il le reconnaissait et que tout ce que faisait le roi lui était agréable. Après cette réponse il recueillit le reste des chairs et s'en alla à sa maison, où il avait le dessein d'ensevelir les lambeaux qu'il avait rapportés. Telle fut la punition qu'Astyage infligea à Harpages.»
Sur le conseil des mages, le roi renvoya Cyrus en Perse auprès de son père Cambyse, tandis qu'Harpages, brûlant de se venger, s'attacha le jeune prince par des présents et persuada aux Mèdes de déposer leur roi. «Quand Cyrus fut en âge de régner, Harpages l'engagea à se révolter. «O fils de Cambyse, lui écrivit-il, venge-toi d'Astyage ton meurtrier, car selon sa volonté tu as péri; grâce aux dieux et à moi, tu as survécu. Entraîne les Perses à la révolte, conduis-les contre les Mèdes. Si Astyage choisit pour commander moi ou l'un des premiers du peuple, c'est tout ce que tu peux désirer. Nous sommes tous conjurés contre Astyage. Nous l'abandonnerons pour embrasser ton parti et nous tenterons de le déposer. Tout est prêt ici, agis donc et agis promptement.»
Cyrus profite des conseils d'Harpages, rassemble les tribus perses soumises à ses ordres; Astyage, apprenant ces menées, lui envoie l'ordre de revenir à Ecbatane. Cyrus refuse d'obéir aux injonctions de son grand-père et lui fait même répondre qu'il arrivera dans la capitale de la Médie plus tôt que le roi ne le désire. Alors Astyage, frappé d'aveuglement, confie le commandement de ses troupes à Harpages: Quos vult perdere Jupiter, dementat prius.
Au premier engagement quelques Mèdes qui ne sont pas du complot combattent, d'autres passent à l'ennemi, le plus grand nombre manque de cœur et prend la fuite. «A la nouvelle de la honteuse dispersion de son armée, Astyage, menaçant son petit-fils, s'écrie: «Cyrus n'aura pas longtemps sujet de se réjouir». Il dit; puis d'abord il fait empaler les mages interprètes des songes qui lui ont conseillé de congédier Cyrus; et en second lieu il arme les Mèdes jeunes et vieux et se dirige vers la Perse.
Quand on a vécu en Asie et que l'on est familiarisé avec les mœurs et l'histoire des despotes turcs ou persans, on est vivement frappé par la narration d'Hérodote. La vengeance cruelle que le roi tire d'Harpages, la composition du repas où il n'entre que du mouton, alors que les Grecs dans leurs grands festins servaient généralement de la viande de bœuf, la précaution de faire empaler les mages dont Astyage avait eu à se plaindre, la nature de leur supplice, si ordinairement appliqué en Assyrie, donnent à l'histoire de la révolte de Cyrus un caractère de vérité surprenante. La version d'Hérodote doit nous inspirer d'autant plus de confiance que cet historien est le seul qui nous ait laissé une généalogie de Cyrus confirmée par la lecture du grand texte de Bisoutoun.
A peine peut-on lui reprocher de faire de Cyrus le fils d'un Perse de condition inférieure à celle des grandes familles mèdes. Eût-il pu dans ce cas, lorsqu'il échappe à la surveillance de son grand-père, convoquer les tribus nobles de la Perse avant de leur avoir fait connaître le motif de leur réunion, et Hérodote ne dit-il pas lui-même que son jeune héros descendait d'Achémènes, l'illustre aïeul des rois du Fars, et qu'il faisait partie de la tribu des Pasargade, «la plus noble entre les tribus nobles de la Perse»? Il est probable seulement que la condition de Cambyse, roi à demi barbare d'un petit État fort éloigné de la Médie, parut des plus humbles aux courtisans efféminés d'Astyage.
Que l'on compare la situation du roi de Navarre quand il arriva à Paris à celle du petit prince du Fars, et l'on aura, il me semble, une faible idée de la position effacée de Cambyse à la cour de son suzerain.
Enfin l'image de Cyrus, si je l'interroge et lui demande de trancher le différend de Xénophon et d'Hérodote, ne me répond-elle pas par l'inscription gravée au-dessus de sa tête: «Moi, Cyrus, roi achéménide»?
Cyrus était donc Perse de sang royal et descendait d'Achémènes au même titre que Darius.
Dès notre retour au village le tcharvadar bachy demande à nous parler. «Je pars ce soir avec la caravane, nous dit-il; je vous laisse deux hommes pour soigner les chevaux de selle et les mulets chargés de votre bagage journalier. Bien qu'il me soit très pénible de me séparer de mes animaux, je suis sans inquiétude sur leur sort, grâce à la présence des toufangtchis préposés à votre garde par le gouverneur de Chiraz. Je vous recommande néanmoins de ne pas abandonner les soldats pendant la traversée des défilés du Polvar, de mettre pied à terre dans les détestables chemins que vous suivrez, de veiller à ne point fatiguer les bêtes, et enfin, à l'arrivée de l'étape, de les faire couvrir de leur bât après leur avoir enlevé vos selles à la farangui.
—Vos animaux seront soignés comme nous-mêmes, je vous le promets solennellement, ai-je répondu. Pouvez-vous en demander davantage?
—N'y a-t-il point de passage permettant de franchir la montagne sans traverser les défilés de Maderè Soleïman? demande Marcel à son tour.
—Non, Çaheb; croyez-vous donc que, si les tcharvadars pouvaient éviter ce chemin, même en faisant un long détour, ils iraient de gaieté de cœur perdre tous les ans des charges et des mulets en parcourant ces passages maudits? Quand les eaux sont basses, les caravanes suivent les rives du Polvar et franchissent le défilé sans accident; mais l'hiver il faut se lancer sur un chemin à pic, taillé dans le roc à une époque si reculée que personne ne connaît le nom des dives qui l'ont tracé.
—Si vous vouliez vous diriger vers l'est et marcher vers Kirman, seriez-vous encore dans la nécessité de traverser les passes? Ne pourriez-vous brusquement vous jeter sur la gauche?
—Non, certes. Le désert à l'est de Mechhed Mourgab est le plus sec et le plus désolé de l'Iran tout entier, bien riche cependant en mauvaises terres. Aucune caravane n'oserait s'y aventurer.
—Ainsi vous en êtes bien sûr: on ne peut aller de Kirman à Maderè Soleïman sans passer par Darab et le Takhtè Djemchid?
—J'en suis certain, Çaheb. D'ailleurs interrogez les tcharvadars. Il n'est pas nécessaire d'avoir traîné ses guivehs durant soixante années sur les routes de caravane pour être renseigné à ce sujet.
—Dans quel but t'informes-tu avec cette insistance des chemins qui conduisent à l'est? dis-je à Marcel. Nous n'avons jamais eu l'intention de visiter la Kirmanie.
—Parce que nous sommes dans le voisinage de l'itinéraire suivi par Alexandre à son retour des Indes, et qu'il est du plus haut intérêt de constater que le roi macédonien n'a pu venir à Persépolis en traversant le désert de Kirman, Maderè Soleïman et les gorges du Polvar, mais qu'il a été forcé de suivre les routes de caravane et de rentrer en Perse par Darab et les passes de Sarvistan.»
1er octobre.—Au milieu de la nuit j'ai été réveillée par un bruit infernal: après deux jours de repos la caravane reprend sa marche. Tandis que je me prélasse mollement allongée sur une paillasse fraîchement garnie, je me prends à répéter avec un bonheur égoïste les vers du poète:
Suave, mari magno, turbantibus æquora ventis,
E terra magnum alterius spectare laborem;
Non quia vexari quemquam est jucunda voluptas,
Sed, quibus ipse malis careas, quia cernere suave est[6].
[6] «Il est doux, quand la vaste mer est bouleversée par les vents, d'assister du rivage aux dures épreuves subies par un autre que nous; non pas qu'on trouve une jouissance dans les souffrances d'autrui, mais c'est une douceur de voir les maux dont on est exempt.» (Lucrèce, trad. de Crousté.)
(Note de l'éditeur.)
Je me repose et mes compagnons de route grimpent mélancoliquement sur leurs montures ou s'effondrent dans les kadjavehs en se rappelant peut-être, de leur côté, le célèbre passage d'Hafiz: «Lorsque nous fendons dans une nuit obscure des vagues terribles et des gouffres effrayants, combien de ceux qui habitent en sûreté le rivage peuvent comprendre notre situation?»
A l'aurore nous nous mettons en selle, et, laissant sur notre gauche les ruines du takht et des palais, nous nous dirigeons vers un village d'aspect misérable, placé non loin de la brèche au fond de laquelle s'écoule le Polvar. Les maisons bâties en terre s'appuient sur d'antiques soubassements de pierres blanches. Marcel voudrait les examiner, mais ce serait s'exposer à troubler la paix des ménages: il faut y renoncer. Au delà de ces constructions s'élève un petit monument dont la couleur dorée me rappelle la teinte si chaude des beaux marbres pentéliques. Il est isolé du village et d'un accès facile. Les chevaux traversent un cimetière et s'arrêtent au pied même de l'édicule désigné par les Anglais sous le nom de Tombeau de Cyrus, et par les Persans sous celui de Gabre Maderè Soleïman (Tombeau de la Mère de Salomon).
De toutes les constructions de la plaine du Polvar c'est incontestablement la plus intéressante et la mieux conservée. Le caractère archaïque de l'architecture grecque du naos et le fronton qui le couronne, le seul que l'on puisse signaler dans toute la Perse, attirent tout d'abord notre attention. Le tombeau est porté sur six gradins de dimensions décroissantes, reposant eux-mêmes sur un socle débordant largement au-dessous de la dernière marche; un escalier, en partie détruit, servait à gravir les degrés. Tout cet ensemble est bâti en pierres calcaires colossales, assemblées avec la plus grande précision; la couverture est massive et exécutée en pierre, comme tout le reste du monument. Le gabre était entouré d'un portique: je retrouve des bases et même des fûts de colonnes sur trois côtés, mais sur le quatrième je recherche en vain des traces de construction. On pénétrait dans la cour centrale par trois portes basses et étroites, dont les montants sont encore debout; mais je suis surprise de constater que les deux baies se faisant vis-à-vis ne sont point placées dans le prolongement de l'axe du naos et que l'édicule n'occupe pas le centre de l'espace limité par la colonnade.
GABRE MADERÈ SOLEÏMAN. (RESTITUTION DE M. DIEULAFOY.)
Je gravis les degrés du gabre, je pousse une porte de bois et j'entre dans une pièce fort petite. Une des faces est ornée d'un mihrab sculpté à une époque relativement récente; les autres parois sont unies et laissent apprécier la grosseur des matériaux. Des cordes accrochées à des chevilles de bois enfoncées dans les joints des blocs soutiennent des lampes de métal et des chiffons de toutes les couleurs déposés là en guise d'ex-voto.
2 octobre.—Me suffirait-il d'atteindre ces monuments, vers lesquels nous nous dirigeons avec tant de peine depuis neuf mois, pour tomber malade? Hier j'ai d'abord aidé Marcel à prendre toutes les dimensions du gabre, puis j'ai écrit quelques notes et monté mon appareil photographique; mais à ce moment j'ai été saisie par des frissons si violents, malgré les rayons brûlants du soleil, que j'ai dû recommencer quatre épreuves avant de parvenir à découvrir l'objectif sans le déplacer. Marcel est venu à mon secours, et, tant bien que mal, l'opération s'est terminée. Alors je me suis étendue sur les dalles fraîches de la chambre sépulcrale et j'ai été prise d'un violent accès de fièvre. Des femmes, il m'en souvient cependant, ont essayé de m'expulser, sous prétexte que les hommes ne doivent pas entrer dans le Tombeau de la Mère de Salomon. Elles auraient bien pu me prendre par la tête et les pieds et me jeter dehors, j'aurais été dans l'impossibilité d'opposer la moindre résistance; tout à coup, mais sans qu'il m'eût été possible de saisir le motif de leur retraite, elles se sont éloignées en criant comme des oies effarouchées. Vers la nuit, quand je me suis trouvée mieux, on m'a remise à cheval et nous sommes rentrés à Deh Nô.
L'accès d'hier a été long et douloureux, mais il me laisse au moins l'esprit tranquille. L'extrême fatigue qui m'accable depuis quelques jours, les hallucinations nocturnes auxquelles je suis sujette m'inquiétaient au point de me faire craindre de rester en chemin. Maintenant je suis rassurée: j'ai la fièvre intermittente avec son cortège de douleurs articulaires, de frissons, de délire; je connais l'ennemi, il n'y a plus qu'à tâcher de se défendre.
Il me faudra prendre part au festin de quinine que Marcel s'offre toutes les semaines depuis sa maladie de Téhéran, régal auquel il est sans doute redevable de traverser impunément la plaine du Polvar.
Aujourd'hui je n'aurai pas d'accès: il s'agit de profiter de ce répit pour terminer le lever du gabre et nous lancer dans les fameux défilés que nous devions visiter hier.
«Que penses-tu de ce tombeau? dis-je à Marcel quand nous repassons devant le gabre et que je puis suivre avec intérêt toutes ses démonstrations.
—Ce petit édicule n'a jamais abrité la dépouille mortelle de Cyrus, j'en ai la conviction.
«Il n'y a aucune analogie entre ce monument et le tombeau de Cyrus, dont Arrien et Strabon ont emprunté la description à Aristobule, qui le visita et le fit réparer sur l'ordre d'Alexandre.
«Le tombeau du fondateur de la monarchie perse s'élevait au milieu des jardins du roi; il était entouré d'arbres, d'eaux vives et d'épais gazons. C'était une tour carrée, assez peu haute pour rester cachée sous les ombrages qui l'environnaient. A la partie supérieure se trouvait la chambre sépulcrale, couverte d'une toiture en pierre. On y pénétrait par une porte fort étroite. Aristobule y vit un lit d'or, une table avec des coupes à libations, une auge dorée propre à se laver ou à se baigner, et une quantité de vêtements et de bijoux. Au moyen d'un escalier intérieur on communiquait avec la chambre où se tenaient les prêtres préposés à la garde du monument funéraire.
«Sur la façade du tombeau était gravé en langue et caractères perses: «O homme, je suis Cyrus, fils de Cambyse. J'ai fondé l'empire des Perses et commandé à l'Asie. Ne m'envie pas cette sépulture.»
«Un Grec, ajoute mon mari, n'eût jamais comparé le Gabre Maderè Soleïman à une tour carrée, pas plus qu'il ne se fût contenté, pour décrire le soubassement de six gradins, d'énoncer simplement que le bas de la tour était solide. D'ailleurs il eût été matériellement impossible d'enfermer dans une chambre mesurant à peine six mètres carrés les sarcophages, le lit d'or, la table avec coupe à libations, l'auge dorée propre à se baigner et la grande quantité de vêtements et de bijoux qu'Aristobule vit dans le tombeau. Où serait enfin l'inscription que les Grecs firent traduire dans leur langue?
«Selon moi, le Gabre Maderè Soleïman était un tombeau de femme. Cette hypothèse étant admise, la distribution de tout l'édifice devient claire et logique: la porte extérieure faisait partie d'une haute enceinte enveloppant tout l'ensemble des constructions; l'espace laissé libre entre la première clôture et le mur du portique était réservé aux serviteurs chargés de la garde du monument, serviteurs qui ne devaient pas pénétrer dans la cour intérieure et ne pouvaient pas même apercevoir l'édifice quand s'entr'ouvraient les portes de communication. Si on voulait entrer dans le naos, les difficultés redoublaient. La baie, tu l'as vu, était fermée par une double huisserie: il fallait donc tout d'abord rabattre à l'intérieur la porte extérieure, puis entrer dans la chambre laissée entre les deux vantaux, fermer le premier, qui aurait fait obstacle à la manœuvre du second, et tirer alors à soi la deuxième porte.
«J'ai beaucoup pensé à la disposition topographique de la plaine de Mechhed Mourgab, aux montagnes placées autour d'elle comme une barrière infranchissable, à l'impossibilité d'entrer dans le Fars en d'autres points que celui-ci, et je suis arrivé à cette conclusion, que les ruines de Maderè Soleïman sont les débris de la ville construite par Cyrus sur les confins de la Perse et de la Médie, quand, à la suite de sa victoire sur son grand-père Astyage, ce prince devint roi des Perses et des Mèdes.
«La plaine de Mechhed Mourgab, située en avant des gorges étroites et tortueuses qui commandent l'entrée du Fars et que l'on est obligé de franchir avant de pénétrer dans cette région en venant d'Ecbatane, était pour les Perses un champ de bataille très favorable et un point stratégique d'une telle importance, que les troupes de Cyrus durent, au prix des plus grands efforts, en disputer la possession aux armées mèdes envoyées à leur rencontre.»
Arrivés à l'entrée des gorges, nous prenons le chemin d'hiver taillé à pic dans le rocher et nous atteignons avec beaucoup de mal un premier plateau dominé par un sommet élevé. Marcel prend quelques mesures avec son théodolite afin de vérifier la carte anglaise; levés modernes et auteurs anciens en main, il est impossible de ne pas reconnaître, en jetant les yeux sur la plaine de Mechhed Mourgab et les gorges du Polvar, les champs de bataille où les Perses enlevèrent aux Mèdes l'hégémonie de l'Iran. Hérodote nous a laissé un long récit des faits qui précèdent la révolte de Cyrus; je décris d'après Nicolas de Damas les péripéties du combat.
«Cyrus, ayant levé l'étendard de la révolte, fut mandé à la cour d'Ecbatane. Il battit le parti de cavaliers chargés de le capturer et, à la nouvelle de l'arrivée des Mèdes, organisa son armée avec l'aide de son père et d'un certain Ebare, «homme sage et prudent, dans lequel il avait mis toute sa confiance». Après avoir incendié et détruit toutes les villes placées sur le trajet que devaient parcourir les envahisseurs, il ramena en arrière la population, s'enferma dans le camp retranché et fit également fortifier et occuper les défilés des montagnes par lesquelles les Mèdes pouvaient pénétrer en Perse et les sommets qui commandaient l'entrée des passes. Au premier choc les Mèdes sont repoussés. Astyage assis sur un trône élevé domine le champ de bataille. «Se peut-il, s'écrie-t-il, que ces mangeurs de pistaches se conduisent avec tant de courage! Malheur à mes généraux s'ils ne triomphent pas des révoltés.»
Cependant, accablés par le nombre, les Perses sont obligés de battre en retraite et de s'enfermer dans le camp retranché devant lequel ils combattent. Cyrus pénètre avec les derniers de ses compagnons d'armes dans l'enceinte fortifiée, rassemble aussitôt ses soldats et leur adresse la parole:
«O Perses! voici votre sort: si vous êtes vaincus, vous serez tous massacrés; si vous êtes victorieux, vous cesserez d'être les esclaves des Mèdes et vous conquerrez le bonheur et la liberté.»
Il leur représente également, afin de raffermir leur courage, qu'ils ont fait un grand carnage des Mèdes et leur recommande d'envoyer pendant la nuit les femmes et les enfants sur la plus haute montagne du pays, nommée Pasargade.
Au lendemain, le jeune général sort des retranchements, dont il confie la garde à son père et aux soldats les moins jeunes et, suivi d'Ebare, se précipite au combat. Le sort de cette deuxième journée devait être funeste aux Perses. Un parti mède qui a abordé l'aile droite des révoltés marche sur le camp retranché, l'enlève de haute lutte, fait prisonnier le père de Cyrus et l'amène percé de coups au roi d'Ecbatane.
«Ne me tourmente pas, lui dit le captif, mon âme va s'échapper de mon corps.»
«C'est contre ton avis, je le sais, répond Astyage, que Cyrus s'est révolté; je ne saurais te reprocher les crimes de ton fils. Meurs en paix, je te ferai faire des funérailles dignes de ton rang.»
Pendant ce temps les envahisseurs, maîtres de la plaine, cherchent à gravir les sentiers qui conduisent au sommet du mont Pasargade.
Ebare a compris le danger que courent ses compatriotes. Traversant des gorges à lui seul connues, il se porte avec mille hommes au-devant des ennemis, tandis qu'Astyage, informé de la manœuvre exécutée par le général perse, donne l'ordre à vingt mille combattants de tourner la montagne; mais à peine essayent-ils de s'engager dans les défilés, qu'ils sont accueillis par une avalanche de pierres que les troupes préposées à la garde du plateau situé au-dessous du mont Pasargade font rouler sur les flancs escarpés des rochers. Après deux jours de repos les Mèdes, qui s'étaient précédemment emparés des points les plus bas de la montagne, tentent un suprême effort et s'élancent à l'assaut des positions ennemies. Les Perses, surpris, déploient une extrême bravoure, mais fléchissent sur tous les points. Refoulés lentement par les envahisseurs, ils remontent en combattant les pentes qui conduisent au sommet, quand accourent au-devant d'eux leurs femmes et leurs mères. Celles-ci, après les avoir apostrophés avec une crudité de langage que le latin lui-même se refuserait à rendre, les renvoient à l'ennemi.
Saisis de honte, enflammés d'un terrible courroux, les Perses reviennent au combat et font de leurs ennemis un terrible carnage. Après des revers suivis de retours de fortune, la lutte, longtemps indécise, se termine enfin par la déroute des armées d'Ecbatane.
Cyrus victorieux entre dans la tente du roi mède et s'assied sur le trône de son ancien suzerain. Les Mèdes étaient vaincus, mais quatre hommes surtout avaient rendu leur défaite irrémédiable. C'était d'abord Artasyras, satrape d'Hyrcanie, qui fit défection avec cinquante mille hommes et rendit hommage à Cyrus. A la suite du général hyrcanien se présentèrent les chefs des Parthes, des Socares et des Bactres.
Quant à Astyage, se voyant abandonné de tous les siens, il vint à son tour trouver Cyrus, qui l'accueillit avec honneur, tout en le retenant prisonnier.
«La ville dont les ruines sont à nos pieds serait donc la Pasagarde (la Place Forte) construite par Cyrus sur l'emplacement où il avait vaincu ses ennemis, ville qu'il faut se garder de confondre avec la vieille capitale des Achéménides nommée Pasargade et visitée par Alexandre à son retour des Indes avant d'atteindre Persépolis. Cette dernière cité, signalée par le tombeau de Cyrus, était voisine de Darab ou de Fæsa. Ce sont des similitudes de noms qui expliqueraient la confusion dans laquelle sont tombés à leur sujet les auteurs anciens en attribuant à Pasargade des faits relatifs à Pasagarde. En ce cas, la tour funéraire placée auprès du takht recouvrirait les cendres de Cambyse Ier, inhumées sur le lieu même où il trouva une mort glorieuse. Le Gabre Maderè Soleïman devrait être identifié avec la sépulture de la mère ou de la femme de Cyrus, mortes toutes deux sous le règne de ce prince. Toutefois j'inclinerais à penser que Cyrus, à la mort de sa mère, Mandane, lui fit élever un tombeau dans le voisinage de celui de son mari et fit, au contraire, transporter le corps de sa femme, Cassandane, «à la mort de laquelle il mena grand deuil», au dire d'Hérodote, dans l'antique Pasargade, où il devait lui-même être enseveli auprès de ses aïeux. Ainsi se vérifierait la désignation de Maderè Soleïman, donnée par les Persans à la plaine du Polvar. Le nom de Salomon, qui revient sans cesse dans le Koran, aurait été substitué à celui de Cyrus, aujourd'hui tout à fait inconnu du peuple.
«La tradition qui fait du gabre un tombeau de reine est si généralement adoptée dans le village, qu'hier, croyant avoir affaire à un jeune garçon, les paysannes t'auraient impitoyablement précipitée du haut en bas de l'édicule, sous le fallacieux prétexte que les hommes ne doivent pas entrer dans un tombeau de femme, si je ne les avais assaillies à coups de pierres et ne leur avais jeté, comme dernier argument, mes deux guivehs (chaussures de guenilles) à la tête.
—Quelle imprudence! Tu t'exposais à ameuter contre toi le clan des maris!
—Les maris! mais ils m'auraient aidé à rosser ces mégères si je les en avais priés. Pas un d'entre eux ne tolérerait qu'on regardât ces guenons ou qu'on fût simplement poli avec elles; mais tous vous sont reconnaissants de les assommer à coups de savate. C'est une fatigue journalière qu'on leur évite.»
En résumé, les ruines que nous avons trouvées dans la plaine du Polvar, le takht, la façade de la tour carrée, les palais et le gabre, sont les derniers vestiges des monuments élevés par le grand Cyrus au sixième siècle avant notre ère. Cet âge se lit sur leurs pierres, sur leurs ornements, sur les membres les plus essentiels comme sur les détails les plus intimes de leur architecture. On ne saurait hésiter non plus à reconnaître en eux des monuments apparentés de très près aux édifices ioniens ou gréco-lyciens. Sont-ils les prototypes des monuments élevés dans les colonies grecques de l'Asie Mineure? Je ne le pense pas. Antérieurement à la conquête de la Lydie, les habitants du Fars n'avaient jamais eu de relation directe avec les Grecs et menaient encore une existence sauvage au moment où Cyrus substituait chez les Aryens la suprématie des Perses à celle des Mèdes.
Peut-être même l'architecte qui les construisit fut-il choisi dans l'entourage de Crésus, devenu, après la prise de Sardes, l'ami et le conseiller de son vainqueur.
5 octobre.—Après deux étapes, me voici installée dans le tchaparkhanè de Kenarè, à quelques kilomètres de la célèbre Persépolis.
En quittant Maderè Soleïman, nous nous sommes engagés dans les défilés étroits du Polvar. Nous avons tout d'abord côtoyé les rives du fleuve, encombrées d'une superbe végétation de roseaux et de ginériums. Le tcharvadar bachy avait raison de vouer ce chemin aux dieux infernaux; mais, uniquement préoccupé de questions techniques, il avait oublié de nous parler de l'aspect pittoresque des gorges. Au sortir de la partie la plus sauvage de la montagne, nous avons passé au pied d'un bas-relief sassanide grossièrement sculpté sur les parois du rocher; puis, en arrivant sur les plateaux inférieurs, j'ai aperçu d'innombrables familles de sangliers qui venaient se désaltérer au bord du cours d'eau; plus bas, les toufangtchis m'ont montré les tentes en poil de chèvre sous lesquelles ont élu domicile leurs confrères chargés de la garde du défilé.
Quelles fières tournures de bandits ont ces braves gens! Comme les hommes de notre escorte, ils portent une tiare de feutre brun, le long fusil jeté en travers des épaules, et un pantalon si large qu'ils sont obligés de ramener un pan de chaque jambe dans leur ceinture pour pouvoir marcher. Leur brillant uniforme (la plaque de ceinturon) et le droit de répondre à coups de bâton à toute question indiscrète les autoriseraient à se montrer arrogants; il n'en est rien: les gendarmes bavardent tout le long du chemin et ne dédaignent pas de nous mettre au courant de leurs affaires privées.
«Alors tu es enchanté de ton sort? ai-je demandé à l'un d'eux qui soutient la tête de mon cheval quand il passe sur une roche glissante.
—Que pourrais-je demander à Allah? Je jouis d'une bonne santé et, grâce au ciel, mes pieds n'ont pas encore fait connaissance avec le bâton.
—Quelle est ta solde?
—Je gagne soixante-dix krans (soixante-dix francs) par an, me répond-il avec orgueil.
—Tu dois nager dans l'or?
—J'étais en effet bien à l'aise il y a quelques années, mais je me suis marié: mes femmes m'ont donné huit enfants, et depuis lors j'ai quelque peine à finir l'année. Si le gouverneur, sur votre demande, augmentait seulement mes appointements de dix krans, je serais le plus heureux des toufangtchis de Sa Majesté.
—Je m'occuperai de toi si tu me conduis à un manzel convenable.»
Les monuments de Persépolis sont divisés en deux groupes, désignés sous les noms de Nakhchè Roustem (Dessins de Roustem) et de Takhtè Djemchid (Trône de Djemchid). Ces deux groupes sont distants l'un de l'autre de huit à dix kilomètres. Une masure décorée du nom de tchaparkhanè est placée entre les deux: c'est l'horrible gîte choisi par notre escorte. Les voyageurs ne s'arrêtent pas à Persépolis, à cause de l'air malsain qu'on y respire; le service de la poste est peu actif dans le Fars: aussi les terrasses et le balakhanè de notre auberge sont-ils écroulés. L'unique pièce dans laquelle on peut s'abriter est embarrassée de vieux licous, de guivehs hors d'usage et des maigres provisions du tchapartchi (gardien du tchaparkhanè), dont la mine pitoyable ne fait pas honneur à la salubrité du pays. Sur nos instances, la chambre est nettoyée et mise à notre disposition.
Après le dîner, prenant pitié de nos serviteurs, je les engage à venir s'étendre dans la seule pièce habitable.
«Nous nous garderions bien de dormir sous un toit, me dit le cuisinier; dès que vous aurez éteint la lumière, vous serez dévorés par les moustiques; le seul moyen de ne pas être mangé tout vif est de passer la nuit au grand air.»
TOMBEAU PROVISOIRE DE NAKHCHÈ ROUSTEM.
Hélas! le cuisinier avait dit vrai: à peine avions-nous cessé de remuer, que nous nous sommes sentis transpercés par mille aiguillons. Les moustiques de Persépolis sont silencieux, mais ils rachètent leur mutisme par une voracité sans exemple. La nature, trop bienveillante à leur égard, les a fait minces et petits, et leur a permis ainsi de s'introduire à travers les plus étroites ouvertures des vêtements. Marcel crut déjouer les attaques de ces impitoyables ennemis en ficelant son pantalon autour des jambes, en couvrant ses pieds d'une épaisse chaussure de cuir, et en emmaillottant ses mains dans des serviettes. Vaines espérances! les bourreaux se sont dédommagés aux dépens de la figure, et des lèvres surtout, qu'il fallait bien laisser à découvert pour respirer. La crainte de la fièvre nous a néanmoins retenus dans la chambre; le soleil, trop long à venir, nous y a trouvés debout! L'astre du jour eût mieux fait de se cacher à jamais que d'éclairer nos masques grotesques aux yeux boursouflés, aux lèvres tuméfiées. Il ne s'agit pas de pleurer sur cette pitoyable transformation, mais de se diriger vers un grand rocher taillé à pic, que la caravane a laissé cette nuit sur sa droite, en entrant dans la plaine de la Merdach. En me rapprochant de cette montagne abrupte, mes yeux se portent d'abord sur la façade de quatre hypogées, puis sur un petit monument quadrangulaire placé vis-à-vis des parois du rocher; il nous est déjà connu: chaque face reproduit, à s'y tromper, l'élévation de l'édifice ruiné que nous avons rencontré dans la plaine du Polvar, et que Marcel suppose avoir été le tombeau de Cambyse Ier, père de Cyrus. A Maderè Soleïman une seule façade est encore debout; ici le tombeau est complet, il n'y manque pas une pierre. La forme générale de l'édifice est celle d'une tour carrée pleine à la base. Sa partie supérieure est occupée par une salle très simple d'aspect; le plafond est formé de belles dalles juxtaposées; les murs sont nus, les coins arrondis. Une porte, de dimensions restreintes, met cette pièce en communication avec l'extérieur; un escalier, dont les fondations et les arrachements sont encore visibles, permettait de s'élever jusqu'à la chambre; deux glissières parallèles, creusées dans l'axe de la porte, servaient à faciliter l'entrée ou la sortie du sarcophage. La construction est couronnée, comme celle de Mechhed Mourgab, par un ornement denticulé; enfin, de grandes plaques de basalte noir, placées sur les trois faces opposées à la porte, simulent des fenêtres, bien qu'en réalité l'édicule n'ait qu'une seule ouverture. La présence exceptionnelle d'une glissière dans ce monument fait supposer à mon mari que cet édifice doit être assimilé aux dakhmas ou tours funéraires des Guèbres, et que ce tombeau est en réalité le pourrissoir où les cadavres des rois subissaient, avant d'être transportés dans les hypogées, la décomposition exigée par le culte mazdéïque. Quoi qu'il en soit, les deux tours carrées des plaines du Polvar et de la Merdach offrent, à n'en pas douter, les modèles des sépultures princières importées par Cyrus à son retour de l'Ionie; tandis que les hypogées, creusés à la mode d'Égypte dans la montagne de Nakhchè Roustem, furent les tombes des premiers princes de la deuxième dynastie achéménide.
LES HYPOGÉES DE NAKHCHÈ ROUSTEM.
La façade des monuments funèbres de Darius et de ses successeurs reproduit en relief, sur la paroi verticale du rocher, un édifice à colonnes. L'entablement, en tous points analogue à l'entablement ionien primitif, ressemble à celui que supportent les arrhéphores du portique de l'Érechthéion. Les colonnes, lisses, sont surmontées à leur sommet d'un chapiteau formé de deux taureaux soudés entre eux par la moitié du corps. Un couronnement égyptien termine les portes, à multiples linteaux.
Au-dessus d'un trône apparaît le roi, adressant des prières au dieu Aouramazda, qui plane dans les airs.
Les plates-formes ménagées au devant des tombeaux sont trop élevées et la paroi du rocher trop raide pour qu'on puisse y accéder de la plaine. Quand on désire visiter les hypogées, on est réduit à se laisser passer autour du corps une longue corde et à se faire hisser par des hommes placés sur la crête du rocher. Marcel exécute le premier cette ascension, et ce n'est pas sans inquiétude que je le vois suspendu à un câble paraissant à peine gros comme un fil. La descente s'effectue sans accident, et je m'apprête à mon tour à effectuer ce voyage aérien.
«Que veux-tu aller faire là-haut? me dit mon mari; les parois des chambres sont grossièrement taillées dans le roc et ne portent trace ni de sculptures ni de peintures; les plafonds sont façonnés en forme de voûte, et les sarcophages creusés dans la pierre ressemblent en tout point à ceux des sépultures égyptiennes.
—Je veux voir de près la physionomie de Darius. J'imagine aussi que du haut des tombeaux je jouirai d'une magnifique vue sur toute la plaine de la Merdach.
—N'insiste pas, je ne te laisserai jamais faire cette folie. Tu n'as pas l'idée de l'impression désagréable que l'on éprouve à quinze mètres au-dessus du sol, quand on est suspendu à l'extrémité d'une corde. Rien ne me prouve d'ailleurs que tu prendrais pied sur la plate-forme. T'attacherais-tu solidement avant de redescendre? Tu n'iras pas au tombeau», ajoute-t-il en hélant les hommes placés au sommet de la montagne et en leur ordonnant de redescendre.
Ce veto me paraît très déplacé, mais j'ai beau supplier et me mettre fort en colère, je suis réduite, pour la première fois depuis que j'ai fait serment d'obéissance, à me plier aux volontés de mon seigneur et maître. Ce n'était pas la peine de venir chercher si loin une pareille humiliation.
En supposant que je fusse montée aux hypogées et qu'il me fût arrivé quelque accident, le monde en eût été moins ému que ne le fut la Perse, il y a quelque deux mille quatre cents ans, à la suite de l'ascension de la même plate-forme, tentée par les parents de Darius. Le roi, charmé d'offrir une agréable distraction à son père et à sa mère, les invita à visiter son tombeau, les fit asseoir dans une benne et confia aux mages le soin de hisser ses vieux parents jusqu'à la plate-forme placée au devant de la porte d'entrée. Quarante prêtres montèrent sur la crête du rocher, saisirent les cordes et élevèrent à eux le père et la mère de leur souverain. Mais, au moment où ces estimables vieillards se balançaient au gré des vents, un énorme serpent sortit des rochers et vint jeter la terreur et la déroute dans les rangs des mages. Les prêtres, éperdus, n'eurent rien de plus pressé que de lâcher les câbles et de laisser choir sur les rochers la benne et son précieux fardeau. Le désespoir de Darius fut profond, il ordonna de saisir les coupables et les fit tous empaler sous ses yeux.
Au-dessous des tombes achéménides se trouvent les célèbres sculptures sassanides auxquelles l'ensemble des monuments placés à l'entrée de la plaine de la Merdach doit le nom de Nakhchè Roustem (Dessins de Roustem).
L'un de ces bas-reliefs, long de onze mètres environ, représente le triomphe de Chapour sur Valérien. Le roi perse est à cheval; l'empereur romain, lauré, vêtu d'une tunique et du paludamentum, implore à genoux la pitié du vainqueur. L'humble attitude prise par le prisonnier ne l'empêcha pas de servir pendant six ans de marchepied au souverain sassanide, et d'être finalement empalé et promené en guise de trophée à la tête des armées victorieuses. Sur les fonds du bas-relief est gravée une inscription en langue pehlvi qui rappelle la victoire d'Édesse remportée par Chapour sur les Romains.
CHAPOUR TRIOMPHANT.
Le sujet traité sur le deuxième tableau est difficile à comprendre. Deux rois à cheval tiennent un symbole d'alliance, et contrastent par leur impassibilité avec la fougue de deux guerriers que l'on voit, dans une troisième composition, se précipiter l'un sur l'autre, la lance en arrêt, semblables aux preux du Moyen Age.
Le dernier de ces bas-reliefs, placé presque au niveau du sol, est malheureusement fort dégradé.
La sculpture monumentale des Sassanides semble plutôt procéder de l'art romain que de l'art grec. Les figures, soigneusement martelées depuis l'ère musulmane, sont dans un état qui ne permet pas d'apprécier le modelé et le fini des nus; mais les mains, souvent intactes, pèchent par la lourdeur de l'exécution; les draperies, tourmentées, manquent de vérité. En revanche, l'attitude des rois est simple et noble; les animaux sont traités avec une grande habileté de main par des artistes de talent, comprenant bien mieux la sculpture décorative que les auteurs des bas-reliefs officiels sculptés à la partie supérieure des quatre tombes achéménides.
Le dernier de tous les monuments du groupe de Nakhchè Roustem, et peut-être le plus intéressant d'entre eux, se trouve au sud des hypogées.
LES ATECHGAS (AUTELS DU FEU) DE NAKHCHÈ ROUSTEM.
Ce sont deux atechgas (autels du feu) jumeaux, taillés dans le roc en place. Ils se composent d'une table carrée supportée par quatre arceaux en plein cintre, reposant sur des colonnes engagées dans les angles des pyrées. Une ligne de merlons triangulaires couronne la partie supérieure de l'autel. Tous ces ornements sont barbares, grossièrement exécutés et procèdent d'un art beaucoup moins avancé que celui des monuments élevés sous le règne de Cyrus. Si l'on rapproche cette donnée du caractère franchement assyrien des merlons, des colonnes engagées et des arcs en plein cintre, on se convainc aisément que les atechgas de Nakhchè Roustem sont les plus anciens monuments des plaines du Polvar et de la Merdach, et remontent au delà du règne de Cyrus.
Les pieux souvenirs et les traditions qui se rapportaient à ces antiques autels du feu engagèrent probablement Darius à choisir comme nécropole royale les rochers avoisinant les pyrées. Les mêmes motifs sans doute amenèrent à leur tour les Sassanides à faire graver leurs exploits sur les parois de cette montagne célèbre. De tous temps les sectateurs de Zoroastre affluèrent auprès des atechgas de Nakhchè Roustem, et, de nos jours encore, bien que les Parsis aient à peu près perdu le souvenir de leur passé glorieux, ils viennent des Indes visiter en nombreux pèlerinages les autels du feu et le tombeau provisoire désigné dans le pays sous le nom de Kaaba des Guèbres.
ROIS SASSANIDES.
PERSÉPOLIS.—PALAIS DE DARIUS. (Voyez p. [399].)
CHAPITRE XXI[7]
Le village de Kenaré.—Les emplâtrés.—Takhtè Djemchid.—Les taureaux androcéphales.—L'apadâna de Xerxès.—Palais de Darius.—La sculpture persépolitaine.—Costumes des Mèdes et des Perses.—Ruines de l'apadâna à cent colonnes.—La rentrée des impôts.—Les tombes achéménides.—L'incendie de Persépolis.—La ruine d'Istakhar.—Une famille guèbre en pèlerinage à Nakhchè Roustem.—La religion des Perses au temps de Zoroastre.—Le Zend-Avesta.—Départ de Kenaré pour Chiraz.
[7] Les gravures de ce chapitre sont dessinées d'après des héliogravures de l'Art antique de la Perse, publié par M. Dieulafoy (Librairie centrale d'Architecture, 1884).
6 octobre.—La nécessité de renouveler nos approvisionnements épuisés, l'impossibilité de supporter pendant plusieurs nuits de suite les piqûres des moustiques, nous ont obligés à fuir pendant deux jours l'abominable tchaparkhanè voisin du Takhtè Djemchid et à venir chercher un refuge dans le petit village de Kenarè, situé à deux farsakhs des palais persépolitains. L'éloignement des ruines nous condamne matin et soir à une longue course à cheval; mais que ne ferait-on pas pour échapper aux moustiques et à l'insomnie, leur inséparable compagne?
Nous avons trouvé un gîte honnête dans un balakhanè élevé au-dessus de la maison d'un riche paysan. Murs et plafonds sont crépis en mortier de terre; une natte de paille étendue sur le sol et une amphore de cuivre constituent le mobilier de la pièce. Cette installation n'a rien de sardanapalesque, mais nous paraît cependant des plus confortables, car la hauteur de la pièce au-dessus du sol nous protège contre les émanations fétides des rues et nous permet de respirer à pleins poumons l'air pur des montagnes que nous apporte la brise de l'est. Les avantages de la position du balakhanè se payent au prix de quelques sacrifices: forcés de dîner sur la terrasse, de développer les clichés et de préparer les châssis au clair de lune, nous sommes ici, comme à Saveh, le point de mire des femmes de tout âge, qui se pressent en foule sur les toits du voisinage.
Depuis Maderè Soleïman la race paraît se modifier: en promenant les regards autour de moi, j'aperçois des jeunes filles à la taille élancée, aux yeux bleus, aux cheveux blonds et souples, les premiers que j'aie vus en Perse; notre tcharvadar lui-même, un enfant du pays, est possesseur d'une perruque rousse et de pupilles d'un vert glauque à faire envie aux bébés de porcelaine. Ce changement m'a surprise, et je suis allée aux informations. «Les cheveux jaunes et les yeux verts, m'a-t-on répondu, sont d'autant moins rares qu'on descend davantage vers le sud.» Somme toute, le type de la population s'embellit. En voyageur véridique, je dois ajouter cependant que les femmes âgées, à Kenaré comme dans tout l'Orient, sont décrépites, repoussantes, et joignent aux infirmités, fruits amers de la vieillesse, la malpropreté particulière aux habitants des villages du Fars. Les paysannes ne peignent presque jamais leurs cheveux, se lavent rarement, portent des vêtements sans les nettoyer ni les blanchir jusqu'à ce qu'ils soient en lambeaux.
Une jupe d'indienne attachée au-dessous du ventre et tombant à peine aux genoux, une chemise flottante, largement fendue sur la poitrine, mais s'arrêtant à la ceinture, suffisent à les voiler sans les couvrir.
Si le corps est soumis à toutes les variations de la température et des saisons, la tête est, au contraire, soigneusement garantie du soleil ou de la gelée, grâce à l'épaisse couche de voiles sales et de torchons graisseux entortillés autour du crâne. Les villageoises sont bonnes mères et n'accaparent pas tous les oripeaux de la famille: les pauvres bébés, qu'il serait malsain, paraît-il, de laver avant l'âge de trois ans, sont absolument nus, été comme hiver, mais ont, eux aussi, la figure engloutie sous une telle cargaison de haillons, de perles de verre et d'amulettes, que les plus vigoureux paraissent chétifs et grotesques sous ce couvre-chef disproportionné avec leur corps. Cette interversion dans le rôle des habits, jointe à l'habitude de saigner les nouveau-nés à trois jours pour leur enlever le sang impur de leur mère, et de les nourrir dès la mamelle avec des fruits aqueux, la coutume d'attendre que la saleté se détache de la peau en longues écailles et que les mouches serrées tout le long des paupières débarrassent ces petits malheureux des matières purulentes accumulées autour de leurs yeux, expliquent l'effrayante mortalité des enfants; aussi bien les femmes persanes, après avoir donné le jour à une douzaine de mioches, se considèrent comme très favorisées du ciel quand elles parviennent à en conserver trois ou quatre.
O Mahomet! tu avais donc visité les villages du Fars avant d'ordonner aux sectateurs de ta religion les cinq ablutions journalières!
Les habitants de la province ne peuvent arguer pour leur défense du manque d'eau et de leur pauvreté: les environs de Persépolis, que traversent de nombreux kanots, sont d'une surprenante richesse. Des gerbes d'orge cultivées en seconde récolte et encore empilées sur les champs témoignent par leur volume et leur belle apparence de la fertilité exceptionnelle des terres irriguées. En revanche, la zone privée d'eau est inculte et abandonnée; j'ai donc été fort surprise, en me rendant ce matin aux ruines en compagnie de nos braves toufangtchis, d'apercevoir auprès du takht six monticules de terre fraîchement remuée.
«Pourquoi creuse-t-on des silos dans ce désert? ai-je demandé à nos guides.
—Ces tumulus recouvrent des emplâtrés, m'a répondu l'un d'eux. Ce sont les tombeaux de six brigands pris le mois dernier et suppliciés il y a peu de jours. Depuis quelques années la province était gouvernée par un frère du roi, homme pieux mais trop débonnaire. Sûrs de l'impunité, les brigands et les assassins infestaient les chemins et dévalisaient les caravanes, quand Sa Majesté s'est enfin décidée à rappeler son frère à Téhéran et à nommer à sa place son petit-fils, un enfant de douze ans. En même temps il donnait comme tuteur au jeune prince un sous-gouverneur connu dans l'Iran pour sa sévérité.
—Mais qu'est-ce donc que l'emplâtrage?
—A en juger d'après les soubresauts du patient, ce doit être un supplice affreux! Les valets du bourreau creusent d'abord un puits dans la terre et posent en travers de l'excavation une barre au milieu de laquelle ils attachent les pieds du condamné, de façon que sa tête touche à peu près le fond de la fosse; puis le bourreau gâche du plâtre et le coule lentement autour du corps. Quand l'opération est terminée, et lorsque le plâtre atteint le niveau du sol, on rejette sur la tombe la terre extraite du puits et l'on forme les monticules que vous venez d'apercevoir.»
Bien que la sensibilité s'émousse vite en voyage, je ne puis cependant, en écoutant ce simple récit, réprimer un geste d'horreur.
«Vous désapprouvez peut-être la manière d'agir du gouverneur? reprend le toufangtchi.
—Oui, certes.
—Vous avez raison. Il est fort dommage de perdre dans ces exécutions une grande quantité de plâtre, quand il serait si peu coûteux de faire périr les assassins sous le bâton; mais vous ne regretteriez pas cette dépense si vous saviez combien est salutaire l'impression produite par un pareil supplice.»
Tout en écoutant les sages réflexions de mon guide, j'arrive au pied d'une terrasse de dix mètres de hauteur, construite en blocs de pierre soigneusement dressés. Cet immense soubassement, connu en Perse sous le nom de Takhtè Djemchid, s'appuie sur une chaîne de montagnes sauvages et rappelle comme ensemble la plate-forme de Maderè Soleïman, dont il est certainement une copie. La hauteur de la terrasse n'est pas uniforme; les constructions qu'elle supporte sont élevées sur trois étages différents. Un magnifique escalier à double volée, formé de cent six marches et coupé par deux larges paliers symétriques, conduit de la plaine à l'étage intermédiaire. Les volées sont parallèles au mur et prises dans l'épaisseur de la maçonnerie. Quant aux degrés, ils sont si doux qu'il est aisé de les monter ou de les descendre à cheval, et si larges que dix hommes placés sur la même ligne peuvent les gravir en même temps. Je m'élève par cette rampe et j'entre dans Persépolis.
Nous avons visité les vieilles forteresses de Ragès, de Véramine et de Sourmek; nous avons parcouru le champ de bataille où les Perses inaugurèrent, en écrasant les armées d'Astyage, le règne glorieux de Cyrus; naguère encore nous pénétrions dans les tombeaux des rois achéménides: mais de tous les souvenirs de la grandeur passée de l'Iran il n'en est pas un qui nous ait plus vivement impressionnés que les squelettes décharnés des palais persépolitains.
L'histoire traditionnelle de la Perse, telle qu'elle nous est rapportée par les poètes épiques, n'est pas d'un grand secours quand on veut étudier les origines de Persépolis. Mieux vaudrait encore consulter les auteurs grecs, si la lecture presque récente des textes cunéiformes gravés sur les pierres des palais ne venait substituer la certitude scientifique aux douteuses légendes et nous apprendre que le Takhtè Djemchid (Trône de Djemchid) est l'œuvre de Darius fils d'Hystaspe et de ses premiers successeurs.
Comment, dans les traditions persanes, Djemchid a-t-il usurpé la gloire des Darius et des Xerxès? C'est un problème difficile à résoudre. D'après les légendes anciennes recueillies par Firdouzi, Djemchid aurait été le premier et le plus grand des législateurs de l'Iran. L'auteur de l'épopée persane lui attribue la division du peuple en quatre classes: celles des prêtres, des écrivains, des guerriers et des artisans. C'est également à Djemchid qu'il faut faire remonter l'usage de compter le temps par années solaires. Le souverain fixa le commencement de l'année au jour précis où le soleil entrait dans la constellation du Bélier et ordonna de célébrer cet anniversaire par la grande fête du Norouz, ou nouvel an, dont la tradition s'est perpétuée jusqu'à nos jours. Pas plus que les simples mortels, les princes légendaires ne sont parfaits. Après avoir rendu son peuple heureux, Djemchid inventa le vin et, dès lors, se laissa aller à la débauche. Je laisse à Mollah Ackber le soin de conter cet épisode de la vie du roi.
Djemchid eût donné tous les fruits de ses vergers pour une grappe de raisins. Désirant en conserver une provision d'hiver, il en enferma dans une grande jarre et fit déposer le vase au fond d'une cave profonde. Lorsque plus tard on ouvrit la jarre, les raisins avaient fermenté et s'étaient transformés en un jus rouge d'une odeur et d'un goût pénétrants. Le roi se méprit sur les qualités de cette liqueur et en fit remplir quelques amphores de terre, sur chacune desquelles on écrivit le mot «poison». Les propriétés du vin fussent demeurées longtemps ignorées si l'une des femmes de l'andéroun, sujette à d'intolérables douleurs de tête, n'eût cherché dans la mort la fin de tous ses maux. Elle prit le vase sur lequel était écrit «poison» et en avala le contenu. La belle khanoum, peu faite aux liqueurs alcooliques, tomba en léthargie et se trouva fort calmée à son réveil. Enchantée d'avoir découvert un remède à ses maux, elle revint souvent à la cruche, et bientôt le vin du monarque fut bu tout entier. Le prince s'aperçut du larcin: la dame avoua sa faute, mais dépeignit en termes si engageants les divins effets de l'ivresse, que le roi voulut à son tour goûter au jus de raisin. A la récolte suivante on fit une plus grande quantité de vin; Djemchid d'abord, puis toute sa cour firent leurs délices de ce nouveau breuvage, qui, en raison de la manière dont il avait été connu, fut longtemps nommé le «délicieux poison».
Djemchid, il faut le croire, ne tarda pas à abuser du «délicieux poison», car il se proclama dieu, ordonna à ses sujets de lui élever des statues, et les dégoûta à tel point de lui, qu'ils le trahirent et se soumirent à Zohak, prince syrien.
Le malheureux souverain prit la fuite; poursuivi dans le Seistan, l'Inde et la Chine, il fut enfin conduit devant son ennemi, qui le fit placer entre deux planches et scier en plusieurs morceaux avec une arête de poisson. Au dire de Firdouzi, Djemchid régna sept cents ans et fut l'ancêtre du fameux Roustem.
C'est probablement à l'ensemble de ces traditions que ce personnage héroïque doit le renom dont il n'a cessé de jouir chez les Persans et l'honneur de signer toutes les œuvres des Achéménides.
«Djemchid, disent en effet les auteurs du Moyen Age, bâtit un palais fortifié au pied d'une montagne qui borde au nord-ouest la plaine de la Merdach. Le plateau sur lequel il était élevé a trois faces vers la plaine et une vers la montagne. Les pierres avec lesquelles il est construit sont en granit noir et dur; l'élévation à partir de la plaine est de quatre-vingt-dix pieds, et chaque pierre employée dans cette construction a de neuf à douze pieds de long sur une largeur proportionnelle. Il y a, pour arriver au palais, deux grandes volées de marches, si faciles à monter qu'on peut le faire à cheval. Sur cette plate-forme était bâti l'édifice, dont une partie subsiste encore dans son premier état; le reste est en ruine. Le palais de Djemchid est celui qu'on appelle maintenant Tcheel-Minar ou les Quarante-Colonnes. Chacune de ces colonnes est faite d'une pierre sculptée et a soixante pieds de haut; elles sont travaillées avec tant d'art qu'il semblerait difficile d'exécuter sur bois ces beaux ornements, sculptés cependant sur un dur granit. On ne trouverait pas en Perse une pierre pareille à celle de ces colonnes, et l'on ne sait d'où celle-ci a été apportée. Quelques figures très belles et très extraordinaires ornent aussi ce palais. Toutes les colonnes qui jadis soutenaient la voûte (car aujourd'hui elle est tombée) sont composées de trois tronçons si bien assemblés que le spectateur ne peut éviter de croire que le fût ne soit d'une seule pièce. On trouve sur les bas-reliefs plusieurs figures de Djemchid: ici il tient une urne dans laquelle il brûle du benjoin tout en adorant le soleil; là il est représenté poignardant un lion.»
A part quelques inexactitudes de peu d'importance et des exagérations propres au caractère oriental, l'ancienne description de l'auteur arabe s'applique encore à ce qui reste du Takhtè Djemchid.
TAUREAUX ANDROCÉPHALES.
Dès que l'on a gravi les dernières marches de l'escalier, on se trouve en face d'un portique orné de quatre taureaux, dont deux androcéphales, sculptés sur les montants de l'édifice. Ces bêtes fantastiques, taillées dans un massif composé de pierres volumineuses, reproduisent les formes des taureaux ninivites, mais l'emportent en beauté et en grandeur sur les gardiens des palais de Sargon et de Sennachérib. Le modelé est gras, les jambes bien étudiées; les extrémités des ailes décrivent une courbe gracieuse qui contraste avec la raideur des monstres assyriens; enfin les animaux perses ne sont point munis de cette cinquième patte qu'octroyèrent généreusement les sculpteurs de Dour Saryoukin aux taureaux ou aux lions chargés de la garde des demeures royales.
Comme leurs modèles assyriens, dont ils ont conservé l'attitude et les poils frisés, les monstres assyriens portent la tiare royale des vieux princes de la Chaldée. Cette coiffure, formée d'une toque couronnée d'un rang de plumes, est ornée de fleurons semblables aux antémions si souvent employés dans les bijoux des Atrides à l'époque de la guerre de Troie. Le caractère divin de l'animal se reconnaît aux cornes placées autour de la tiare.
Les monstres de pierre, faits à l'image d'une bête fabuleuse que le légendaire Isdoubar, aidé de son serviteur Noubaïn, captura à la chasse, devinrent dès les temps les plus reculés les gardiens attitrés, les génies tutélaires de tous les palais d'Orient; aussi voit-on des conquérants, tels qu'Assour-ban-Habal, se vanter, dès le neuvième siècle avant Jésus-Christ, d'avoir renversé les taureaux ailés fixés aux portes des palais de l'Élam, «qui jusqu'alors n'avaient pas été touchés».
Au-dessus des ailes de l'animal s'étendent trois tablettes d'inscriptions trilingues, écrites en caractères cunéiformes; elles nous disent que cette entrée grandiose est l'œuvre de Xerxès:
«C'est un grand dieu qu'Aouramazda (Ormuzd): il a créé la terre, il a créé le ciel, il a créé l'homme, il a donné à l'homme le bonheur, il a fait Khchayârchâ (Xerxès) seul roi sur des milliers d'hommes, seul maître sur des milliers d'hommes.»
«Je suis Khchayârchâ le grand roi, le roi des rois, le roi des pays bien peuplés, le roi de cette vaste terre, qui commande au loin et auprès. Je suis fils de Dârayaou (Darius), roi achéménide.»
«Khchayârchâ le grand roi déclare: «Ce portique, nommé Viçadahyu («d'où l'on découvre tous les pays»), je l'ai bâti ainsi que beaucoup d'autres monuments dont j'ai doté cette Parça, je les ai construits comme mon père les a construits, et cette œuvre magnifique et tous ces édifices splendides nous les avons élevés par la grâce d'Aouramazda.» Khchayârchâ le roi déclare: «Qu'Aouramazda me protège, moi et mon empire et mon œuvre et les œuvres de mon père! Qu'Aouramazda les protège!»
Au delà des piliers se trouvent les restes de cinq colonnes qui soutenaient le plafond du portique; disposés en arrière de ces supports, deux taureaux, semblables aux premiers, dirigent leurs regards vers la montagne. Quand on a franchi le vestibule défendu par ces génies, témoins impassibles de la splendeur et de la ruine de la cité royale, on gravit quelques degrés et l'on pénètre dans l'apadâna de Xerxès.
L'apadâna, ou salle du trône, doit être assimilé au talar dans lequel les souverains persans donnent encore aujourd'hui leurs audiences solennelles, reçoivent les ambassadeurs ou daignent accueillir les hommages et les présents de leurs sujets à l'occasion des fêtes du Norouz (nouvel an).
Le palais de Xerxès se composait d'une salle hypostyle à trente-six colonnes, entourée de portiques sur trois de ses faces. Les plafonds de ces portiques étaient soutenus par deux rangs de supports, que couronnaient des chapiteaux formés par la réunion des parties antérieures du corps de deux taureaux accroupis sur leurs pattes.
Sur ces colonnes reposait une charpente horizontale en bois. Les Perses, ayant adopté depuis le règne de Cyrus un ordre grêle des plus élégants, ne pouvaient, comme les Égyptiens, le charger de lourdes architraves de pierre: l'écartement des colonnes, leur faible diamètre, leur grande hauteur, les encastrements ménagés dans la pierre et destinés à loger les poutres, suffiraient à prouver ce fait, si des fragments de bois carbonisés, retrouvés il y a quelques années en fouillant le sol, ne venaient confirmer à leur tour les témoignages fournis par l'ensemble de la construction.
Toutes les pièces de la charpente étaient en cèdre du Liban, et l'on avait dû, pour les transporter dans le Fars, leur faire franchir à bras d'hommes les défilés les plus abrupts de la Perse et les cols des monts Zagros, dont l'altitude dépasse deux mille huit cents mètres.
PORTIQUE SUD DE L'APADÂNA DE XERXÈS.
Au-dessus du plafond on étendait un matelas de terre, destiné à garantir les hôtes du palais des chaleurs estivales.
Marcel, après avoir calculé la résistance des bois d'après les dimensions des encastrements préparés dans la pierre, a trouvé que la hauteur et la largeur des pièces étaient plus que suffisantes pour résister victorieusement à l'effort qu'elles étaient destinées à supporter. La couche de pisé comprise entre trois cours de poutres revêtues à l'extérieur de plaques de faïence bleue était recouverte d'un carrèlement en briques, faisant saillie au-dessus de la frise émaillée. La dernière brique, disposée en encorbellement, était même enveloppée d'une gaine métallique.
On a comparé le Tcheel-Soutoun au grand palais de Xerxès, et conclu, des légères toitures jetées sur le talar ispahanien, que les constructions persépolitaines n'étaient point couvertes de terre. C'est une erreur: le climat d'Ispahan est relativement très frais, si on le compare à celui de Persépolis, et telle couverture convenable sur les bords du Zendèroud ne suffirait pas, dans la plaine de la Merdach, à rendre une demeure habitable pendant les chaudes journées d'été. Du reste, quelle qu'ait été la forme des toitures, l'aspect de l'apadâna n'en était pas moins grandiose. Lorsque je fais revivre dans ma pensée les portiques à colonnes de marbre ou de porphyre, les chapiteaux formés avec des taureaux dont on avait peut-être doré les cornes, les yeux et les colliers, les plafonds et les charpentes de cèdre, les mosaïques de briques mêlées aux faïences colorées qui devaient revêtir les parements des murs comme d'une lourde dentelle; les corniches couvertes d'émaux bleu turquoise et terminées par un trait de lumière accroché à l'arête saillante des stillicides d'or ou d'argent; lorsque je considère les draperies accrochées au-devant des portes, les fins tapis étendus sur le sol, je me demande si les monuments religieux de l'Égypte ou de la Grèce devaient produire sur l'imagination du visiteur une impression aussi vive que la vue des palais du grand roi.
Après avoir examiné ce premier édifice, je contourne le bas d'un deuxième monument pour aller chercher à l'est les degrés qui y mènent. Deux escaliers placés parallèlement à la façade conduisent à un porche supporté par huit colonnes. Ce porche précède un palais, affecté, ce me semble, à la demeure privée du souverain. Une large baie comprise entre quatre fenêtres s'ouvre sur le portique et donne accès dans une salle hypostyle à seize colonnes. Autour de cette pièce se présentent cinq ouvertures, semblables à la porte d'entrée; elles mettent en communication le hall central avec des pièces ménagées tout autour. Entre ces baies, placées dissymétriquement les unes par rapport aux autres, se trouvent quatre fenêtres prenant jour sur le portique, et de grandes niches rectangulaires semblables aux takhtchés creusés encore aujourd'hui dans les murs des maisons persanes. Les pieds-droits, les linteaux et les couronnements des portes et des fenêtres, les bases des colonnes, sont en porphyre gris foncé, mis en œuvre avec une merveilleuse précision.
Autour des takhtchés et des fenêtres, à l'intérieur des portes, sur les murs de soutènement des escaliers, sont gravées, en guise d'ornement, des inscriptions cunéiformes d'une parfaite netteté; elles abondent en détails intéressants et nous apprennent que ce palais fut construit sous Darius et terminé par son fils Xerxès.
De toutes les richesses répandues dans cette antique demeure, les plus attrayantes à mon avis sont les sculptures en bas-relief dont elle est ornée. Placées, comme les inscriptions, dans l'épaisseur des portes et sur les parements des murs qui supportent les degrés, elles sont tout à la fois remarquables par leur valeur artistique et par les renseignements qu'elles nous fournissent sur le costume et le mobilier des Perses, détails en parfaite concordance d'ailleurs avec les récits des auteurs anciens.
Jusqu'au temps de Cyrus, les Perses avaient porté le vêtement fourré de peau de bête désigné par les Grecs, et en particulier par Aristophane, sous le nom de «perside». C'est la tunique dont Cyrus est revêtu dans le bas-relief de Maderè Soleïman. Plus tard, après la conquête de la Médie, dit Hérodote, les vainqueurs prirent les costumes efféminés des Aryens du Nord et les longues robes brodées des seigneurs d'Ecbatane. Les rois achéménides adoptèrent même les jupes, les trois pantalons, les doubles vestes et le manteau des femmes mèdes.
PORTE DU PALAIS DE DARIUS. (Voyez p. [399].)
La première tunique était blanche; la seconde était brodée de fleurs et tombait sur les pieds; le manteau était pourpre en hiver, brodé de fleurs en été; enfin les princes et les grands dignitaires portaient une tiare semblable aux bonnets de laine foulée des paysans du Fars, tandis que les gens du peuple s'enveloppaient la tête dans une mitre de feutre mou fermée sous le menton. C'est à l'action de cette coiffure malfaisante qu'Hérodote, observateur sagace, mais anthropologiste médiocre, attribue la fragilité et le peu d'épaisseur du crâne des Perses. La mitre me paraît avoir la plus grande analogie avec le bachlik du Caucase.
Le changement de mode signalé par Hérodote et Strabon est confirmé par les bas-reliefs de Maderè Soleïman et de Persépolis: les vêtements de Darius et de ses successeurs diffèrent en tout point de ceux de Cyrus, mais concordent au contraire avec les descriptions qui en sont parvenues jusqu'à nous. L'observation de ce fait est des plus intéressantes: il ne s'agit pas seulement de suivre sur les dalles de porphyre comme sur un journal de mode les modifications apportées à la coupe des vêtements, mais de constater une fois de plus que les palais de Persépolis sont postérieurs aux édifices élevés dans la plaine du Polvar, et que le bas-relief de Maderè Soleïman représente bien le grand Cyrus, et non Cyrus le jeune, comme on l'avait supposé il y a quelques années.
DARIUS COMBATTANT UN MONSTRE.
Le premier bas-relief qui frappe mes regards représente un exploit cynégétique du souverain. A la chasse, et probablement dans toutes les occasions où il avait besoin de sa liberté d'action, le roi relevait la seconde robe dans sa ceinture. Tel il est représenté à Persépolis et sur les dariques. Un lion, parfois aussi un animal fabuleux, se dresse sur les pattes de derrière et se précipite sur le souverain. Le monarque reçoit le choc de la bête sauvage avec le calme dont ne doit jamais se départir un Oriental, et de la main droite il lui plante tranquillement une dague en pleine poitrine. Le dessin et le modelé de cette sculpture, dont le sujet est souvent reproduit sur les cylindres chaldéens, sont d'un bon style; l'exécution est parfaite: l'animal bien étudié, les vêtements du roi sont traités avec une certaine science. Tout le sujet est en saillie sur le nu de la pierre; les plans ne sont pas indiqués, comme dans le bas-relief de Maderè Soleïman ou les bas-reliefs égyptiens et assyriens, par la disposition des contours, mais par la dégradation des reliefs.
Dans un autre tableau, le roi se promène, appuyé sur un bâton de commandement identique à la haute canne que tiennent à la main les dignitaires du clergé chiite; il est suivi de deux officiers portant le flabellum et l'ombrelle, objets bien précieux quand on doit affronter le soleil brûlant du pays. En ce cas, Darius laisse traîner sur le sol les plis de la longue jupe, qui signale également les gardes royaux, tandis que les soldats ou les serviteurs d'un ordre subalterne, appelés par leur service au dehors du palais, sont vêtus d'une tunique serrée à la taille et de l'anaxyris ou pantalon qui caractérise les guerriers parthes dans les bas-reliefs romains.
Une inscription placée au-dessus de la tête du principal personnage est ainsi conçue: «Darius grand roi, rois des rois, roi des provinces, fils d'Hystaspe Achéménide, a construit ce palais.»
Si les bas-reliefs sculptés sur les chambranles des portes reproduisent tous des épisodes particuliers de la vie du souverain, les tableaux qui recouvrent les rampes de l'escalier ont, en revanche, un caractère beaucoup plus intime. Des serviteurs s'élèvent jusqu'au palais en tenant dans leurs bras de jeunes chevreaux, des plats de fruits, des outres pleines de vin ou des sacs de grain.
ESCALIER DU PALAIS DE DARIUS.
Je me souviens avoir vu, dans les escaliers conduisant des cours aux terrasses du temple d'Edfou, de longues théories de prêtres sculptées en bas-relief tout le long des degrés et transportant processionnellement, à l'occasion de certaines fêtes, des barques ou des emblèmes sacrés. L'idée de cette singulière décoration serait donc égyptienne. Mais il ne saurait en être de même de la scène représentée: les personnages qui gravissent les rampes viennent, à l'occasion du nouvel an, offrir un présent à leur souverain. Vingt-cinq siècles se sont écoulés depuis que ces bas-reliefs ont été taillés, et la très antique fête dont ils reproduisent l'épisode essentiel se célèbre tous les ans à Téhéran, pour la plus grande satisfaction du roi des rois. Au-dessous de ces personnages, et pour remplir l'angle formé par les dernières marches de l'escalier au-dessus du sol, les décorateurs ont placé une des plus intéressantes sculptures de Persépolis: le combat du taureau et du lion. La bête sauvage mord à la cuisse son ennemi, et d'un coup de sa puissante patte lui brise les reins. Les attitudes sont vraies, l'épaule et la patte du lion supérieurement rendues; le dessin est pur et élégant; le porphyre, très dur, est mis en œuvre avec une habileté et un fini remarquables.
D'après certains auteurs les deux animaux personnifieraient Ormuzd et Ahriman, ou la lutte des principes du bien et du mal. La licorne serait l'image du Dieu bienfaisant et créateur; le lion représenterait une puissance exterminatrice et destructive. Il m'est difficile de partager cette manière de voir; le même sujet a souvent été traité dans l'antiquité, et depuis les Babyloniens jusqu'aux Grecs il n'est pas de peuple, quelle que soit d'ailleurs sa religion, qui n'ait gravé sur la pierre un combat où la victoire reste au roi des animaux.
A soixante-quinze mètres environ du palais de Darius s'étendent les débris de deux autres palais bâtis par Xerxès et ses successeurs; ils reproduisent le modèle des monuments construits par le fondateur de Persépolis.
Enfin, en revenant vers le nord-ouest et en longeant la montagne, on arrive à l'édifice le plus vaste et le plus grandiose du Trône de Djemchid: l'apadâna à cent colonnes qui recouvrait sous son immense toiture près de cinq mille mètres carrés de terrain. Le chambranle et le linteau des portes et des croisées placées sur ses quatre faces sont encore debout, mais à part ces lourdes pierres on ne voit au-dessus du sol que les bases des colonnes.
SERVITEUR, SOLDAT DE LA GARDE ROYALE ET CAVALIER PERSE. (RESTITUTION DE M. DIEULAFOY.)
Quelques bas-reliefs taillés dans l'épaisseur des portes reproduisent des tableaux semblables à ceux du palais de Darius; d'autres offrent un caractère tout particulier. L'un d'eux représente sans doute la rentrée des impôts. Sur le premier registre on voit le roi assis sur un trône en forme de chaise. La tête du monarque est protégée par un dais; ses pieds s'appuient sur un tabouret carré; un flabellifère l'évente, des gardes l'entourent de tous côtés; un officier, que désigne le sabre suspendu à sa ceinture, apporte un sac pesant et présente probablement au souverain le tribut monnayé de certaines satrapies. Dans les registres inférieurs je reconnais à leur longue robe et à leur coiffure les gardes particuliers du roi: les terribles immortels. Quelques-uns, comme les soldats représentés sur les bas-reliefs placés au bas de l'escalier du palais de Darius, portent la lance, le carquois; d'autres sont armés de l'arc et des flèches dont les Parthes firent contre les Romains un si terrible usage.
La forme du trône est assyrienne, avec cette différence que les pieds du siège sont tournés au lieu d'être simplement équarris; les pentes du dais, fort probablement en étoffe d'or, sont d'un dessin très curieux; elles se composent de deux litres lourdement brodées. A une double rangée d'antémions succède une bande ornée de taureaux; au centre apparaît l'emblème ailé d'Aouramazda; enfin la litre inférieure se termine par un galon et une lourde frange. La superposition des emblèmes ailés donne à cette draperie l'aspect d'une tente égyptienne. C'est une nouvelle manifestation de cette tendance particulière aux Perses d'aller chercher à l'étranger des modèles qu'ils faisaient ensuite reproduire par leurs propres ouvriers.
Ne semble-t-il pas que Darius ait voulu rassembler dans sa demeure souveraine toutes les merveilles de l'Asie et de l'Afrique, et qu'il ait fait contribuer à l'ornementation de ses palais les arts et les richesses des nations tributaires de la Perse?
A l'Ionie il emprunta l'ordonnance de l'édifice, la forme des ouvertures et la sculpture ornementale; à la Lycie, les charpentes et les terrasses; à l'Égypte, les colonnes, leur base, leur chapiteau et le couronnement des portes; à l'Assyrie, la statuaire; mais il s'en rapporta aux Perses pour harmoniser des types de provenances si diverses avec le goût et la mesure toujours observés par les Iraniens dans l'ornementation de leurs édifices.
L'étude des bas-reliefs de Persépolis me permet de constater la supériorité des sculptures du Takhtè Djemchid sur celles de Maderè Soleïman. Les œuvres des artistes contemporains de Darius et de ses successeurs ont grande allure et cadrent, malgré leurs défauts, avec les édifices qu'elles sont destinées à orner. Le dessin est correct, le modelé ne trahit aucune des exagérations caractéristiques des sculptures chaldéennes ou ninivites, et l'exécution est parfaite. Ce n'est pas l'habileté de main qu'il faut seulement louer chez les Iraniens: les Perses sont surtout redevables de leur supériorité artistique à leur intelligence, qui leur a fait comprendre les véritables conditions du bas-relief et les a amenés les premiers à renoncer aux paysages et à grouper sur le même plan tous les personnages d'une même scène.
De pareils efforts devaient malheureusement être perdus pour les siècles futurs; l'art persépolitain, imposé à la Perse par Cyrus et ses successeurs, n'a pas survécu au dernier représentant de la dynastie achéménide. Il ne pouvait en être autrement dans une contrée privée de bois et dans un pays où les matériaux de terre sont seuls d'un usage pratique: c'est ainsi que les palais du Takhtè Djemchid n'ont jamais été imités ou copiés après la chute de Darius Codoman, et que les rois parthes et sassanides ont de nouveau construit des monuments en briques recouverts des hautes coupoles, caractéristiques de l'architecture nationale de l'Iran.
Deux hypogées creusés dans la montagne au pied de laquelle les Achéménides ont assis le soubassement du Takhtè Djemchid ont fait supposer à tort que les édifices construits au-dessous d'eux étaient des temples funéraires semblables à ceux que les souverains de l'Égypte élevaient à leur propre mémoire dans la nécropole de Thèbes. Cette hypothèse me paraît hasardée: les tombes de Darius et celles de ses premiers successeurs sont creusées dans les rochers de Nakhchè Roustem, à plus de dix kilomètres des palais élevés par ces rois à Persépolis; le voisinage des deux derniers hypogées achéménides, préparés longtemps après l'édification du takht, ne peut communiquer aux palais une destination funéraire, d'ailleurs contredite par les inscriptions cunéiformes.
LA RENTRÉE DES IMPÔTS SOUS LES ROIS ACHÉMÉNIDES. (RESTITUTION DE M. DIEULAFOY.)
Toutes les questions relatives à l'origine de Persépolis semblent ainsi résolues. A quelle époque doit-on faire remonter la destruction des palais?
Persépolis, assurent presque tous les historiens anciens, fut incendiée par Alexandre le Grand pendant une nuit d'orgie. D'après les récits de Plutarque, les délices de la ville royale furent funestes au roi de Macédoine: il céda à une impérieuse passion pour le vin et adopta l'usage de ces interminables festins qui se prolongeaient, chez les Perses, une semaine entière. Il passait les nuits revêtu de la robe blanche et du diadème des princes achéménides, parlait le langage des vaincus, vivait sous la garde de jeunes gens choisis dans les premières familles du pays, et s'entourait du cortège de courtisanes que traînèrent après eux tous les conquérants de l'antiquité.
Assise à l'ombre d'une porte de l'apadâna de Xerxès, je relis, dans la Vie d'Alexandre traduite par le vieil Amyot, le récit de l'incendie de Persépolis, et, bien qu'il m'en coûte de charger d'un pareil crime la mémoire du roi de Macédoine, je suis forcée, en présence de ces pierres calcinées, de ces colonnes rongées par les flammes, de ces débris de poutres carbonisées, de me ranger à l'avis de l'historien grec.
«Et depuis, comme Alexandre se préparait pour aller encore après Darius, il se mit un jour à faire bonne chère et à se récréer en un festin où on le convia avec ses mignons, si privément, que les concubines même de ses familiers furent au banquet avec leurs amis, entre lesquelles la plus renommée était Thaïs, native du pays de l'Attique, étant l'amie de Ptolémée, qui, après le trépas d'Alexandre, fut roi d'Égypte. Cette Thaïs, partie louant Alexandre dextrement, et partie se jouant avec lui à table, s'avança de lui entamer un propos bien convenable au naturel affété de son pays, mais bien de plus grande conséquence qu'il ne lui appartenait, disant que ce jour-là elle se sentait bien largement à son gré récompensée des travaux qu'elle avait soufferts à aller errant çà et là dans tous les pays d'Asie en suivant son armée, quand elle avait eu cette grâce et cet heur de jouer à son plaisir dans le superbe palais royal des grands rois de Perse; mais que, encore, prendrait-elle bien plus grand plaisir à brûler, par manière de passe-temps et de feu de joie, la maison de Xerxès, qui avait brûlé la ville d'Athènes, en y mettant elle-même le feu en la présence et devant les yeux d'un tel prince comme Alexandre, à cette fin que l'on pût dire, aux temps à venir, que les femmes suivant son camp avaient plus magnifiquement vengé la Grèce des maux que les Perses lui avaient faits par le passé, que n'avaient jamais fait tous les capitaines grecs qui furent oncques, ni par terre, ni par mer. Elle n'eut pas sitôt achevé ce propos, que les mignons d'Alexandre y assistant se prirent incontinent à battre des mains et à mener grand bruit de joie, disant que c'était le mieux dit du monde et incitant le roi à le faire.
«Alexandre se laissa aller à ces instigations, se jeta en pieds, et, prenant un chapeau de fleurs sur sa tête et une torche ardente en sa main, marcha lui-même le premier; ses mignons allèrent après tout de même, criant et dansant tout à l'entour du château.
«Les autres Macédoniens qui en sentirent le vent y accoururent aussi incontinent avec torches et flambeaux tout ardents, en rang de réjouissance, parce qu'ils faisaient leur compte que cela était signe qu'Alexandre pensait de s'en retourner dans son pays, non pas faire sa demeurance entre les Barbares, puisqu'il brûlait et gâtait ainsi le château royal. Voilà comme l'on tient qu'il fut ars et brûlé: toutefois il y en a qui disent que ce ne fut pas de cette sorte en manière de jeu, mais par délibération du conseil: comment que ce soit, c'est bien chose confessée de tous, qu'il s'en repentit sur l'heure même, et qu'il commanda que l'on éteignît le feu.»
«Ainsi périt, dit à son tour Quinte-Curce, la reine de l'Orient, la capitale qui dicta des lois à tant de nations, le berceau des puissants monarques, l'unique objet de la terreur de la Grèce, la ville dont les armées portées par mille vaisseaux avaient autrefois inondé l'Europe.»
Quels beaux sujets à développer en hexamètres ronflants si l'Université n'avait proscrit de ses programmes classiques les dactyles et les spondées! Quelles heureuses réminiscences fournirait aux jeunes élèves l'incendie de Troie! quelles belles périodes! quels superbes parallèles! quelles vives antithèses! Les Perses qualifiés de barbares, pour avoir détruit le Parthénon, par ces mêmes Grecs qui se montrent à Persépolis plus sauvages que leurs anciens adversaires! L'incendie de Sardes occasionne la destruction d'Athènes; la ruine du Parthénon est vengée deux siècles plus tard par le sac de Persépolis!
La ville proprement dite, désignée par les auteurs arabes sous le nom d'Istakhar, ne subit pas tout d'abord le triste sort des palais royaux; elle resta longtemps debout, au dire de quelques auteurs persans. Après la ruine du Takhtè Djemchid et la mort du conquérant macédonien, le satrape Penceste y sacrifia aux mânes de Philippe et d'Alexandre; Ardéchir Babégan y demeurait quand il se révolta contre les Parthes; Chapour II enleva à cette cité six mille habitants pour repeupler Nisibin, qu'il avait détruite. En 632 Istakhar était encore la résidence du dernier roi sassanide; mais Omar vint mettre le siège devant cette malheureuse ville dès les premiers siècles de l'hégire, la détruisit de fond en comble et fit transporter à Chiraz presque tous les habitants. A dater de cette époque, la vieille capitale fut définitivement abandonnée. Un hakem de Chiraz lui réservait un dernier outrage: las de faire rendre justice aux familles des gens assassinés dans le voisinage des ruines, devenues un repaire de brigands, ce parfait fonctionnaire voulut détruire l'effet en renversant la cause et donna l'ordre d'anéantir tout ce qui restait de Persépolis. Les énormes pierres des palais de Darius et de Xerxès, qui avaient bravé pendant plus de vingt-deux siècles les forces destructives de la nature, tinrent longtemps en haleine les ouvriers du hakem. Grâce à Dieu, le gouvernement de Téhéran fut informé à temps de cet acte de vandalisme; il ordonna de suspendre les travaux et d'arrêter la démolition. Depuis cette époque on a respecté ces reliques de la Perse ancienne, et c'est à peine si, à deux reprises différentes, on a égratigné le sol des palais.
Il y aurait probablement encore des découvertes du plus haut intérêt à faire à Persépolis, mais l'air y est si insalubre, les chaleurs si fortes, les moustiques si piquants, que les voyageurs n'ont qu'une idée, quand ils ont passé quelques journées à visiter le Takhtè Djemchid, c'est de fuir au plus vite ce pays empesté.
7 octobre.—En entrant hier soir à Kenarè, j'ai aperçu en dehors du village un campement de Guèbres venus en pèlerinage à Nakhchè Roustem. On désigne en Perse sous le nom de Guèbres, et sous celui de Parsis aux Indes, les derniers sectateurs de l'antique religion professée avant la venue de Mahomet par les habitants de l'Iran. Ce matin j'ai fait demander aux nouveaux arrivés de me recevoir. Le chef de la famille est vêtu comme les Persans de la classe pauvre, avec cette différence que ses habits, faits en bon drap, sont d'une extrême propreté. Bien qu'ils paraissent neufs, ils sont ostensiblement rapiécés sur l'épaule d'une étoffe de couleur différente de celle de la tunique. Les musulmans distinguent à cette marque humiliante les Guèbres des sectateurs de l'Islam. La femme, encore jeune, est grande, mince, d'aspect élégant, mais, pas plus que son mari, elle ne diffère par son type des musulmans du Fars. Elle porte un costume pareil à celui de Chapour dans le bas-relief de Nakhchè Roustem; je retrouve dans son ajustement les trois pantalons, la tunique à manches des anciens Mèdes de la classe moyenne et la mitre avec le léger turban que dès la plus haute antiquité les habitants de l'Iran enroulaient autour de leur tête.
VUE D'ENSEMBLE DES RUINES DE PERSÉPOLIS.
Ces braves gens nous proposent de visiter les ruines en notre compagnie; j'accepte avec plaisir, et nous nous dirigeons ensemble vers le takht. Je regrette bien vivement de ne pas connaître le patois persan parlé par mes compagnons de route, car il m'est impossible de causer avec eux sans l'intermédiaire de mes toufangtchis, dont ils paraissent se méfier à bon droit.
FAMILLE GUÈBRE.
Je puis comprendre néanmoins que près de huit mille Guèbres, presque tous réfugiés à Yezd, ville désignée sous le nom de «Cité de la lumière», pratiquent la vieille religion de Zoroastre. Aidés par leurs nombreux coreligionnaires de l'Inde, ils entretiennent des écoles et ont échappé jusqu'ici à la haine des musulmans grâce à une lettre d'Ali dans laquelle le gendre de Mahomet leur promet sa protection. Ils sont autorisés à livrer leurs morts aux oiseaux de proie, mais ne peuvent exercer leur culte en plein air, monter à cheval dans les villes et porter des habits intacts.
Laborieux et intelligents, les Guèbres ont des mœurs pures, ils sont monogames; leurs filles et leurs femmes vivraient à visage découvert si les lois religieuses de la Perse toléraient cette infraction aux usages musulmans. Leur respect pour la vérité et leur probité commerciale les distinguent de leurs compatriotes. Ces vertus, bien rares en Orient, leur ont permis d'accaparer tout le commerce des provinces du sud-est.
Beaucoup plus sobres de renseignements quand je me veux faire instruire de leurs pratiques religieuses, les Yezdiens se contentent de m'apprendre qu'ils considèrent certains monuments de Persépolis comme sanctifiés par des souvenirs religieux, et que de tous les pays du monde ils viennent en pèlerinage visiter les atechgas, les tombes achéménides et la tour carrée de Nakhchè Roustem.
La religion professée encore de nos jours par les Guèbres est une forme abâtardie d'un culte fort ancien qui dérivait des anciennes croyances aryennes telles que les ont fait connaître les livres sacrés des Indes. Les Mèdes furent plus spécialement dualistes; les Perses, au moins sous leurs premiers rois, restèrent monothéistes, en ce sens que le principe mauvais fut toujours sacrifié à l'esprit du bien; ils reconnaissaient un Dieu suprême, immuable, universel, entouré d'une pluralité d'attributs susceptibles de prendre une vie propre et indépendante. Les légendes rapportent au prophète Zoroastre l'honneur d'avoir établi la religion mazdéique chez les Mèdes. A quelle époque vécut ce grand législateur? Je l'ignore, et j'ai la consolation de ne pas être la seule à laisser la question sans réponse. Les auteurs classiques s'accordent tous à lui attribuer une très antique origine. Hermipe et Eudoxe le font vivre six ou sept mille ans avant la mort d'Alexandre; Pline, mille ans avant Moïse; Xanthe de Lydie, plus de six cents ans avant le règne de Darius; quelques auteurs modernes l'ont considéré comme le contemporain du roi achéménide, ce qui ne paraît point exact, car Darius, en se vantant d'avoir relevé les autels renversés par les mages, nous apprend que le magisme était antérieur à son avènement au trône. En réalité, on ne sait même pas si Zoroastre a jamais existé.
D'après les traditions iraniennes, Zoroastre naquit à Ourmiah, en Médie, dans la province actuelle de l'Azerbeïdjan. Son enfance et sa jeunesse se passèrent à lutter victorieusement contre les démons; à l'âge de trente ans, un génie supérieur nommé Vohou-Mano lui apparut et le conduisit en présence d'Aouramazda. En prophète qui connaît son métier, il demanda au Dieu suprême des renseignements sur la morale, la hiérarchie céleste, les cérémonies religieuses, la fin de l'homme, les révolutions et l'influence des astres, et termina par cette question: «Quelle est la créature la meilleure qui soit sur la terre?—L'homme qui a le cœur le plus pur», lui fut-il répondu.
«Quare opium facit dormire?
—Quia…» etc.
Zoroastre, alléché sans doute par la netteté de cette première réponse, voulut ensuite connaître les fonctions des anges, distinguer les bons et les mauvais esprits. Avant de satisfaire sa curiosité, Aouramazda lui ordonna de traverser une montagne enflammée, le condamna à se laisser ouvrir les entrailles, et fit verser du métal en fusion dans la plaie béante. Le prophète supporta sans douleur cette terrible opération et reçut de Dieu, après avoir subi toutes ces épreuves, l'Avesta ou livre de la loi; puis il fut renvoyé sur la terre. Il se rendit à la cour de Guchtasp, roi de Bactriane, défia les sages de la cour qui voulaient le faire mourir, les vainquit à coups de miracles (toujours d'après les légendes) et obtint enfin l'adhésion du roi et de sa famille à la nouvelle religion.
Le Zend-Avesta était une encyclopédie canonique, un rituel et un bréviaire. Longtemps inconnu des Occidentaux, qui en défiguraient le nom de mille manières, il a été apporté en France, il y a un peu plus d'un siècle, par Anquetil-Duperron.
L'ensemble des livres attribués à Zoroastre formait vingt et un ouvrages, qui existaient encore, nous dit la tradition, au temps d'Alexandre. Aujourd'hui on possède seulement deux recueils de fragments: le Vendîdâd Sâdeh et le Yecht Sâdeh. Le premier de ces recueils se compose du Vendîdâd ou livre contre les démons, du Yaçna, livre du sacrifice, et du Vispered, livre liturgique; tous ces ouvrages sont écrits en langue zend ou mède.
Avant toute chose, la religion mazdéique recommande à ses adeptes d'adorer Aouramazda, l'esprit sage, le lumineux, le resplendissant, le très grand, le très bon, le très parfait, le très actif, le très intelligent et le très beau. C'est la divinité ailée devant laquelle se tient Darius sur les bas-reliefs des tombes achéménides. Aouramazda avait pour coadjuteurs dans son œuvre créatrice et bienfaisante six Amecha-Çpentas et une multitude de génies, les Yazatas chargés de la conservation de l'univers; enfin, sous les ordres des Yazatas, se trouvaient des esprits destinés à veiller sur chaque créature en particulier. Ces êtres immatériels, nommés safravashi ou férouer, devenaient d'autant plus heureux dans le ciel, qu'ils avaient mieux rempli leur tâche sur la terre, et semblent être la première forme des anges gardiens de la religion chrétienne.
En même temps qu'Aouramazda, dont le nom signifie «Seigneur omniscient» et qui est appelé aussi Çpenta-Mainyou (l'Esprit qui dilate), créait le monde et suscitait les forces qui le régissent, le principe destructeur apparaissait sous la forme d'Angro-Mainyou (Esprit d'angoisse) ou d'Ahriman. Angro-Mainyou tirait du néant toutes les choses nuisibles, comme Aouramazda avait donné naissance au bien, à la beauté et à la lumière. La nécessité de se faire aider dans sa tâche dévastatrice engageait l'esprit du mal à s'entourer de daeves (dives) destinés à semer dans le monde le chagrin ou le péché. Les six plus puissants d'entre eux étaient opposés aux Amecha-Çpentas.
Les prescriptions liturgiques de l'Avesta sont admirables de sagesse. Le législateur s'est donné pour but de créer une société calme, riche et heureuse. L'agriculture est la base d'un système économique développé avec une admirable prévoyance; les formules de la religion sont simples; Zoroastre demande seulement à l'homme d'adresser des prières et des sacrifices à son dieu, d'être simple de cœur, sincère de paroles et loyal dans ses actions.
Aouramazda n'avait ni statue ni temple mystérieux, mais au faîte des montagnes s'élevaient des pyrées sur lesquels des prêtres entretenaient le feu sacré. Les Perses lui offraient en sacrifice le bœuf, le cheval, la chèvre et la brebis; la chair de ces animaux était placée devant le brasier et non sur la flamme, qu'elle aurait pu souiller. La crainte de détruire la pureté de la terre, du feu et de l'eau empêchait également les sectateurs de la religion de Zoroastre de brûler, d'enterrer et de jeter dans les rivières les corps morts. Ils les déposaient à l'intérieur de grandes tours sans toiture, connues sous le nom de dakhmas (tours du silence), et les abandonnaient aux oiseaux de proie. Après la mort, l'âme restait trois ou quatre jours auprès de sa dépouille terrestre, puis elle se présentait devant un tribunal. Le génie Rachnou pesait ses bonnes et ses mauvaises actions, et la conduisait ensuite sur un pont jeté au-dessus de l'enfer. Si les mauvaises actions l'emportaient sur les bonnes, elle tombait au fond du gouffre et devenait la proie d'Ahriman; dans le cas contraire, elle traversait le pont, arrivait devant Vohou-Mano, qui la présentait à Aouramazda.
Les ministres du culte, généralement connus sous le nom de «mages», portaient en réalité le titre d'atravan. Mage chez les Mèdes, comme Lévi chez les Juifs, désignait peut-être la tribu au sein de laquelle se recrutaient les prêtres, qui héritaient leur charge sacerdotale de leurs ascendants directs. Cette tradition s'est perpétuée chez les Guèbres des Indes. Le mot «mage», que les auteurs anciens empruntèrent aux Perses, était sans doute une désignation qu'employaient en mauvaise part les adversaires religieux des prêtres mèdes. Telles sont de nos jours les qualifications d'ultramontains et de huguenots appliquées aux ultracatholiques et aux calvinistes.
Quoi qu'il en soit à ce sujet, les mages avaient conquis la Médie et s'apprêtaient à envahir la Perse, quand ils furent arrêtés dans leur essor par l'insuccès de l'entreprise de Gaumata sur le trône de Cambyse.
Darius, forcé de sévir contre les ministres de la religion, paraît, pendant toute la durée de son règne, avoir tenu les prêtres en légitime suspicion. Le clergé ne conserva pas longtemps cette situation humiliante: sous Artaxerxès Ochus, le culte d'Anahita et de Mithra s'introduisit en Perse; plus tard les Arsacides, à la suite de la conquête d'Alexandre, abaissèrent plus encore que leurs prédécesseurs les dieux nationaux devant le polythéisme étranger.
Les Sassanides avaient restauré dans toute sa pureté le culte mazdéique et rendu aux mages toute leur autorité, quand les Arabes, devenus maîtres de la Perse, substituèrent l'islamisme à la vieille religion des Aryens.
8 octobre.—Depuis une semaine nous rendons des hommages journaliers à Aouramazda et nous vivons en commerce intime avec les Achéménides de pierre. Marcel a rempli de notes et de dessins un cahier de plus de deux cents pages; mes clichés, pris avec soin et lavés avec une eau très pure, sont irréprochables. Il est temps de dire adieu aux débris des palais des grands rois et d'abandonner les champs où fut Persépolis.
Nos mafrechs sont bouclées, les chevaux sellés: en route pour Chiraz, la moderne capitale de la province du Fars!
La trouverai-je digne de la réputation que lui a faite Hafiz, le plus illustre de ses enfants?
«Qu'est-ce donc, dit-il, que le Caire et Damas, et la terre et la mer? Ce sont des villages. Chiraz seule est une ville.»
COMBAT D'UN LION ET D'UN TAUREAU. (Voyez p. [402].)
ENTRÉE DU BAZAR DE CHIRAZ. (Voyez p. [419].)