A KHEÏRA
La source du bonheur a fécondé ma vie.
Elle coule en ruisseaux dans mon âme ravie,
Et c’est l’amour de ma maîtresse ; et, chaque jour,
Chaque nuit, je m’abreuve à ma source d’amour.
Ma vie est un jardin où la volupté pousse ;
Ma Kheïra que j’aime est si belle et si douce
Qu’on peut la comparer au frais rayon de miel
Fait de mille parfums par l’abeille du ciel…
Ta beauté, Kheïra, ma douce bien-aimée,
Par les hommes, par les femmes est proclamée,
Visible à tous les yeux comme tout ce qui luit,
Comme l’aurore et les étoiles de la nuit.
Elle est, — comme l’étoile et la lune — éclatante.
Quand tu parais, le soir, sur le seuil de la tente,
L’étoile te sourit comme à sa jeune sœur.
Le croissant de la lune a ta calme douceur,
Le jasmin ton parfum et la rose ta grâce ;
Ta peau ressemble à l’ambre, ô fille de ma race,
A la datte mûrie à peine, au miel doré,
Au rayon de soleil dans l’eau fraîche miré,
Et lorsque mon baiser mystérieux te touche
J’ai des fleurs à la fois et des fruits sous ma bouche,
Et je suis réjoui dans ma soif et ma faim.
Les anneaux de tes pieds, tes khelakhels d’or fin,
Font, à leur bruit, sauter mon cœur dans ma poitrine !
J’aime, ô ma Kheïra, ta démarche féline
Belle comme une danse au calme mouvement
Qui fait saillir tous les contours d’un corps charmant.
Ta taille se balance ainsi qu’un palmier souple.
Tes seins sont deux ramiers que l’amour même accouple,
Ta lièvre est une rose, et ton corps un rosier.
Et pourtant, Kheïra, ton regard meurtrier
Est comme un trait tendu sur l’arc de tes paupières !
Et par instants je porte envie aux froides pierres,
Car je suis, Kheïra, si plein de ton regard,
Que, loin de toi, je n’ai de repos nulle part.
Tout heureux que je suis, ton souvenir me ronge :
J’ai soif de ta beauté que je revois en songe,
Comme la caravane en feu, dans le désert,
Ayant soif d’ombre et d’eau, rêve un mirage vert !
LE BRULE-PARFUMS
DES SOUCKS DE TUNIS
La rue, — un tortueux labyrinthe voûté,
Tout empli d’une ombreuse et diffuse clarté, —
Entre les murs gauchis est tortueuse, étroite,
Et, tout le long des murs, s’ouvrent à gauche, à droite,
Nous offrant les produits divers de tous les arts,
Pressés l’un contre l’autre, engageants, les bazars,
Bondés, profonds, nombreux, — alvéoles de ruche.
Harnois rouges et or, peaux de bête, œufs d’autruche,
Sabres damasquinés, nacres, miroirs, tapis,
Tout brille ; et les marchands, sur leur natte accroupis,
Semblent de faux vendeurs qui proposent du rêve.
De temps en temps, porteur d’un brasier, d’où s’élève,
Avec de la fumée, un fort parfum d’encens,
Un jeune homme circule au milieu des passants ;
Entrant, sortant, de l’une à l’autre des boutiques,
Sans déranger et sans étonner les pratiques,
Il vient mêler, au rêve inouï des couleurs,
Des mille objets divers vivants comme des fleurs,
Le songe d’un parfum qui s’élève en nuage.
Voilà bien mon destin, poète, et mon image :
Charmeur, — indifférent à tous, — du sort commun,
Je brûle de mon âme et j’en fais un parfum.
YOU ! YOU ! YOU !
You ! you ! you !… Plus les cris sont aigres,
Plus on est agréable à Dieu !
Ils sont là dix ou douze nègres
Qui semblent danser dans du feu.
Trois d’entre eux font de la musique ;
Les autres dansent follement
Une danse d’épileptique
Digne de l’accompagnement.
L’un — tous font grimacer leur masque, —
Heurte un thebel avec du bois ;
L’autre frappe un tambour de basque ;
L’autre siffle dans un hautbois.
Dansez ! hurlez ! sonnez ensemble,
Rhaëta, thebel et banndir !…
L’air frissonne et la terre tremble !
Il faut crier, hurler, bondir !
Gorge au vent et poing sur la hanche,
Saute une femme au milieu d’eux,
Noire comme une âme de blanche,
Belle parce qu’ils sont hideux !
— « Dites-moi donc, ô noire belle,
Pourquoi ces danses, ces chansons ? »
— « L’enfant est mort, répondit-elle,
Et nous chantons, et nous dansons !
« Car son âme, douce colombe,
Vole à présent vers le seul Dieu !
Et nous dansons là, sur sa tombe !…
Adieu, mon fils, dit-elle, adieu ! »
Et comme prise de démence,
Étouffant sous des cris ses pleurs,
La jeune mère recommence
A bondir, folle de douleurs !
La source de vie est amère
Comme l’eau des déserts affreux…
Ton enfant est mort !… Danse, mère !
Il ne sera pas malheureux !
L’air frissonne et la terre tremble !
Il faut rire, danser, bondir !
Frappez ! hurlez ! sonnez ensemble,
Rhaëta, thebel et banndir !