AU BORD DU PUITS

Puisque pour être heureux il faut que je te voie,

O Kheïra, je suis un malheureux sans joie

Car je te vois une heure à peine, quand, le soir,

Sur le bord de ce puits, calme, tu viens t’asseoir

Un moment, et causer avant d’emplir ta cruche.

Les femmes font, autour des puits, un bruit de ruche,

Et je peux, dans ce bruit, te parler un moment

En secret, mais, après, je reprends mon tourment

Plus lourd, — comme un chameau plus las après la halte.

Quand je t’ai vue ainsi ma fièvre en moi s’exalte,

Et l’éclat de tes yeux, un instant admiré,

Me rend plus sombre après que tu m’as éclairé.

L’eau du mirage ainsi rend plus sèche la bouche.

Tu m’aimes cependant, et ma peine te touche,

Mais, pareille à de l’eau qui jaillit et se perd

Bien vite dans le sable altéré du désert,

Tu me fuis au moment que, dans ma soif de fièvre,

Je tourne vers tes yeux mes désirs et ma lèvre !

Oh ! pour voir, Kheïra, ton beau corps inconnu,

Comme hors d’un nuage une étoile, tout nu

M’apparaître, et briller sans ornements ni voile,

Je donnerais ma vie, ô ma lointaine étoile !

O chère Kheïra, l’Étoile du matin

Est moins belle que toi dans le ciel incertain,

A l’heure de délice où la nuit qui commence

Jette un regard de paix sur le désert immense.

O Kheïra ! tes yeux de rossignol chanteur

Sont comme une nuit douce et font chanter mon cœur ;

Mais mon chant est pareil à la plainte du sable

Sous les coups du simoun, — ô chère insaisissable !

Épouse de mon âme, autre âme de ma chair,

Paradis de désir, espoir de mon enfer,

Tu brûles de tes feux mon âme consumée.

Onde et flamme à la fois, terrible bien-aimée,

Tu m’altères ; je vais le front bas et tendu

Vers toi, comme un chameau dans les dunes perdu

Qui tend sa lèvre torse et l’enroule à la touffe

Du diss, en espérant, sous le feu qui l’étouffe,

Tirer une saveur de la plante sans suc !

Et, jeune, me voici comme un vieillard caduc,

Car je porte un fardeau, car j’aspire à la tombe

O Kheïra, ma faim, ma soif ; car je succombe

D’être chargé de ton souvenir sans repos !

Car ton nom est un philtre : il a brûlé mes os !

Si j’étais riche, enfant qui me trompes peut-être,

Je voudrais être seul ton amant, ton seul maître,

Et moi, ton fier vaincu, moi, ton humble vainqueur,

Te prendre à tes parents qui gouvernent ton cœur.

Dusses-tu me trahir qu’importerait encore ?

Je t’aurais, source en feu dont l’attrait me dévore,

Je t’aurais, eau divine impossible à saisir,

Et j’emplirais de toi l’urne de mon désir !