CHANT DES TOUAREGS

Au désert, grand comme la mer,

Nous vivons libres sous l’espace,

Libres comme l’oiseau qui passe,

Et comme l’air !

Que viennent-ils chercher ici, les chiens d’Europe ?

Leurs promesses sont d’or, leurs actes de plomb vil.

Qu’un nuage de traits siffle et les enveloppe !

Le carquois nargue le fusil !

Ils ne l’atteindront pas, le chameau qui galope !

Où rugit le lion, le chien jappera-t-il ?

Les lions du désert ont flairé son approche ;

Ils n’aiment pas l’odeur de l’esclave et du chien !

Elle a des dents de fer, la flèche que décoche

Le Targui, qui n’a peur de rien !

Le renard, chien des monts, disparaît sous la roche,

Lorsque le grand lion des sables — le veut bien !

Nous sommes grands et fiers, le bras fort, la main fine,

Portant sur nos chameaux, aussi prompts que l’éclair,

Un sabre, un croc, la lance avec la javeline,

La massue à broyer la chair…

Notre poignard touareg, à lame serpentine,

Tient par un bracelet à nos poignets de fer.

Regardez le Targui voyager dans le sable !

Lui seul, dix jours durant, vit de dattes et d’eau ;

N’en a-t-il plus ? Alors, si la marche l’accable,

Il boit du sang de son chameau !

La poix ferme la plaie ; et l’homme infatigable

Bénit Allah l’unique, et marche de nouveau !

Y vivrez-vous deux jours, dans le désert terrible ?

Votre bras s’est armé, mais les cœurs et le front ?

Lorsque le feu pleuvra comme le grain d’un crible,

Les hardis se repentiront !

Et nous, quand l’étranger crîra la soif horrible,

Nous le regarderons mourir, — groupés en rond !

Qu’ils restent dans leur ville où s’abaissent les âmes !

Ils voudraient apporter ici — ce qui les perd !…

Sur notre mer de sable où tremble l’air en flammes,

L’oasis n’est qu’un îlot vert…

Vous aimez trop le vin, l’argent, l’or et les femmes :

Allez-vous-en d’ici ! Dieu garde son désert !

Nous avons fait un pacte avec la lande immense ;

Le roi notre allié s’appelle le soleil !

Il est juste et sévère, il est plein de clémence :

C’est un Salomon sans pareil !

Par delà l’Océan sa puissance commence ;

Il prête au mont Atlas un bandeau d’or vermeil,

Nous ne convoitons pas vos immondes fortunes ;

Nous gardons contre vous, passants de Dieu maudits,

La liberté farouche et le désert des dunes :

Deux biens qui vous sont interdits !…

Allez porter ailleurs vos faces importunes !…

Ici, c’est votre enfer ! c’est notre paradis !

Au désert, plus grand que la mer,

Nous vivons libres sous l’espace,

Libres comme l’oiseau qui passe,

Et comme l’air !