LE CIMETIÈRE

Le cimetière où je vivrai

De la vie heureuse des choses,

Sera plein de lys et de roses :

Un jardin touffu comme un pré.

S’il n’a point de roses, n’importe :

Il sera plein de hauts chardons ;

L’herbe folle des abandons

Vivra de ma poussière morte.

Il sera, j’espère, pareil

A ceux des enfants du Prophète,

Où les oiseaux chantent la fête

De l’eau, de l’ombre et du soleil.

Là, sur la tombe en pierre blanche,

On a creusé pour les oiseaux

Deux trous où s’amassent les eaux,

Où la tourterelle se penche.

L’Arabe y verse l’eau des puits

Quand l’eau du ciel est épuisée :

Par ces deux yeux, — pluie ou rosée, —

Les tombeaux regardent les nuits.

Sous l’herbe épaisse qui les voile,

On voit, mystérieux et beaux,

Dans la nuit briller ces tombeaux

Où repose une double étoile.

Le mort semble dire au passant :

« Moi, je ne verrai plus l’aurore…

Mais tout doit vivre, aimer encore :

Oubliez-moi, je suis l’absent !

« Oubliez ceux qui sont des âmes,

Vivez, vous qui traînez les corps !

Aimez-vous en paix sur les morts,

Jeunes hommes et jeunes femmes !

« Vous qui connaissez le désert

Où la soif horrible — torture,

Donnez aux oiseaux de l’eau pure,

Et l’ombre d’un grand chardon vert ! »

C’est pourquoi les tombeaux fidèles,

Le jour, sont pleins d’oiseaux posés,

Et, la nuit, d’un bruit de baisers

Et de petits battements d’ailes.