LE CONSOLATEUR DU DÉSERT
LE BOHRAH
Montueuse et rousse au soleil d’Afrique,
La terre poudroie en poussière d’or.
La colline proche a des tons de brique ;
La plaine lointaine est plus fauve encor.
Le désert s’étend, seul, infranchissable,
Devant nous : la mer ! mer morte et de feu ;
Ici toute chose est couleur de sable ;
Sur le désert roux, le ciel rude est bleu.
Le désert s’ennuie : il est solitaire,
Il n’a pas de fin, et l’oiseau le fuit ;
Le sable voudrait être de la terre !
Il a soif le jour, il a peur la nuit.
Le désert est seul, le désert est morne :
C’est l’inconsolable et l’inconsolé.
L’oasis est rare au désert sans borne…
L’oiseau qui voyage est vite envolé !
Mais le Dieu d’amour partout aime et veille.
L’amour, qu’on a dit méchant et moqueur,
Dans le grand désert sans voix, sans oreille,
Inspire un oiseau, chanteur au grand cœur.
Un oiseau plaintif, qui voulait sans doute
Traverser la plaine, — où le sol mouvant,
Sous le pied qui passe, efface la route,
Le désert où rien de bon n’est vivant ;
Un oiseau, touché d’une pitié douce,
Un oiseau chanteur, un oiseau sacré,
Dit au pauvre sol sans herbe ni mousse :
« Tout a fui d’ici… moi, j’y resterai !
« J’y resterai seul, comme une âme aimante
« Fidèle aux douleurs que le monde fuit,
« Et je braverai l’horrible tourmente,
« Et la solitude affreuse, et la nuit !
« Je serai la voix (que l’on croit perdue !)
« Menue et profonde au fond du désert…
« Je consolerai toute l’étendue :
« Le plus humble cœur est grand, quand il sert ! »
Et si le chameau d’une caravane
Tombe, pour mourir, sur ses deux genoux ;
Si, resté tout seul sur le sable plane,
Il ferme au soleil son œil calme et doux ;
Si le voyageur, que la soif terrasse,
Couché pour mourir halète en mourant,
Il entend chanter l’amour et la grâce,
Le petit oiseau dont le cœur est grand.
Biskra, Avril 1887.