A MON GRAND-PÈRE

Avant d’aller dormir près de toi dans la terre,

J’ai voulu, pour ta joie, écrire ce Mystère,

Tel un pâtre ignorant, sur un morceau de bois,

De son couteau grossier sculpte un Jésus en croix,

Et j’ai fait ce travail, où se complut mon âme,

Grand-père, en souvenir de cette belle flamme

Que mon regard surprit vivante au fond du tien,

Quand, tourné vers l’Espoir, tu mourus en chrétien.

27 juillet 1895.

LES PÈLERINS
PRIÈRE DANS LE SOIR

Vers Emmaüs, à l’heure où la clarté finit,

Lentement, — ils devaient marcher soixante stades, —

Deux hommes cheminaient, causant en camarades…

Une Ombre, qui venait derrière eux, les joignit.

Disciples de Jésus, ils parlaient de leur maître

Que Magdeleine et Jean croyaient ressuscité.

Une Ombre maintenant marchait à leur côté.

C’était Jésus, mais rien ne le faisait connaître.

Il leur dit : « De quoi donc parliez-vous en marchant ?

Et pourquoi semblez-vous si tristes, pauvres hommes ? »

« Tristes, lui dirent-ils, tristes, oui, nous le sommes ! »

Et le son de leur voix était grave et touchant.

« Es-tu donc tellement étranger à la Ville,

Que tu ne saches pas notre malheur récent ?

Jésus de Nazareth, un prophète puissant,

Depuis trois jours à peine est mort d’une mort vile.

« Les sacrificateurs, les docteurs de la Loi,

Nos magistrats, l’ont tous condamné. Quelle honte

… Mais, toi, reste avec nous parce que la nuit monte…

Inconnu, nous aimons à causer avec toi. »

Or, depuis un instant, leurs paroles funèbres

Retombaient sur leur cœur, dans la nuit, lourdement

Un deuil affreux venait sur eux, du firmament ;

En eux, comme autour d’eux, tout n’était que ténèbres

Et dans l’abandon triste où les laissait le jour,

Vainement ils cherchaient, au ciel vide, une étoile ;

Ils voyaient l’étranger comme à travers un voile,

Mais ils sentaient en lui comme un attrait d’amour.

S’il s’éloignait un peu, leur cœur, empli de troubles,

Aussitôt amoindri, défaillait et pleurait…

S’il se rapprochait d’eux, tout contents en secret,

Ils se sentaient monter au cœur des forces doubles.

C’était alors en eux comme un flot de chaleur,

Le doux rayonnement d’une intime lumière ;

Ils ne comprenaient plus leur détresse première

Ni pourquoi le chemin leur devenait meilleur.

Et les deux pèlerins que le Spectre accompagne

Répétaient à Celui que l’on ne peut pas voir :

« Reste avec nous, Seigneur, parce que c’est le soir

Et notre angoisse croît dans la nuit qui nous gagne. »

Or, Christ, ressuscité depuis dix-huit cents ans,

Vient de mourir encor, mais d’une mort tout autre ;

Et dans ce siècle obscur il a plus d’un apôtre

Et plus d’un pèlerin dans les doutes présents.

Nos Scribes, attachés à la lettre du Livre,

Par sottise les uns, d’autres par intérêt,

N’ont plus ni les rigueurs ni l’amour qu’Il aurait ;

Mais dans la nuit qui vient nous le sentons revivre.

Il vit. La nuit immense a beau venir sur nous,

Ténèbres de l’esprit qui nie et qui calcule,

Nous avons beau sentir, dans l’affreux crépuscule,

Défaillir à la fois nos cœurs et nos genoux ;

Chacun de nous revoit, dans la nuit de son âme

Ce fantôme divin, pur esprit, noble chair,

Qui nous a fait tout homme et tout enfant plus cher,

Notre mère plus tendre et plus douce la femme.

Chacun de nous le voit, le doux spectre voilé,

Luire ineffablement dans l’ombre intérieure,

Dans l’ombre aussi qui tombe, en cette mauvaise heure

Du vide qui, jadis, fut un ciel étoilé.

A son charme infini qui de nous se dérobe ?

Ignorant ou savant, qui donc est bon sans lui ?

Tous les astres sont morts qui pour d’autres ont lui,

Mais nous sommes frôlés des lueurs de sa robe.

Là-bas, derrière nous, l’affreuse Ville en deuil,

Dressant sur le ciel rouge, en noir, les toits du Temple,

La hautaine cité du crime sans exemple,

Nous envoie en rumeurs les cris de son orgueil.

C’est un bruit d’or tintant sous de hauts péristyles,

C’est l’appel des soldats veillant sur les remparts ;

Et le monde ébranlé craque de toutes parts

Sous le riche oublieux des mendiants hostiles

Mais en nous, contre nous, nous avons un recours,

C’est la bonté, c’est la pitié, c’est l’Évangile :

Nous sentons tout le reste incertain et fragile.

Le ciel est vide et noir ; et c’est la fin des jours ;

Mais le spectre d’un Dieu marche encor dans nos routes

Avec sa forme humaine au sens mystérieux.

Nos chemins effacés s’éclairent de ses yeux,

Et sa blancheur nous guide à travers tous les doutes.

Oh ! puisque la nuit monte au ciel ensanglanté,

Reste avec nous, Seigneur, ne nous quitte plus, reste !

Soutiens notre chair faible, ô fantôme céleste,

Sur tout notre néant seule réalité !

Ta force heureuse rentre en notre âme plaintive

Et même les tombeaux sont clairs de tes rayons…

Toi par qui nous aimons, toi par qui nous voyons,

Reste avec nous, Seigneur, parce que l’ombre arrive !

Seigneur, nous avons soif ; Seigneur, nous avons faim

Que notre âme expirante avec toi communie

A la table où s’assied la Fatigue infinie,

Nous te reconnaîtrons quand tu rompras le pain.

Reste avec nous, Seigneur, pour l’étape dernière ;

De grâce, entre avec nous dans l’auberge des soirs…

Le Temple et ses flambeaux parfumés d’encensoirs

Sont moins doux que l’adieu de ta sourde lumière.

Les vallons sont comblés par l’ombre des grands monts

Le siècle va finir dans une angoisse immense ;

Nous avons peur et froid dans la mort qui commence…

Reste avec nous, Seigneur, parce que nous t’aimons.