I
Le Puy…
Le Puy-Sainte-Marie…
Où l’on songe à Orvieto, dressée sur son rocher de tuf isolé, dans la région volcanique de Bolsena, — à Orvieto, à Sienne, avec leurs cathédrales à façades polychromes, leurs assises de basalte noir, de calcaire blanc…
Le Puy, qui a sa légende miraculeuse, son histoire pathétique ou gracieuse, avec les heures nationales où Charles VII venait implorer la Vierge d’Anis, où Jeanne d’Arc faisait porter ses oraisons par sa mère et par ses amis[13], où le sanctuaire du Puy était en même temps le sanctuaire et le palladium de la royauté française, Le Puy, la capitale des Vellaves, dont l’évêque Aymard de Monteil, en 1096, entraînait les chevaliers à la croisade ! Le Puy, où montèrent des papes et des rois, de Charlemagne à François Ier, où siégèrent des Conciles et des Assemblées des États du Languedoc, — et qui subit la disette, la peste, les assauts violents des Huguenots ; Le Puy, où l’église Saint-Laurent montre la statue de Du Guesclin et le tombeau renfermant les entrailles du héros ! Le Puy, dont les siècles ont épargné la carrure féodale, une des villes, une des filles de France qui ont le mieux gardé leur visage du moyen âge… On a visité Orvieto, Sienne. Mais non Le Puy ! Ce n’est pas sur les itinéraires en vogue :
[13] Le Velay et la Littérature, par P. de Nolhac (feuilleton du Journal des Débats, 14 décembre 1912).
On visiterait davantage le Velay, écrit M. Pierre de Nolhac, s’il ne manquait un peu de « littérature »…
— Ce n’est pas l’Italie, c’est plus beau, proclamait George Sand, qui a situé deux de ses romans dans le Velay ; ils n’ont pas suffi à consacrer l’étonnant pays que « les gens qui l’habitent ne connaissent pas plus que les étrangers ».
Ce n’est pas l’Italie ! Ce n’est pas l’Espagne, non plus ! Pourtant, du château de Polignac, ou du rocher Corneille, quels aspects de nature frénétique et désespérée (comme n’en déroulent pas d’aussi hallucinants, aux soirs de lune romantique, les environs de la fauve Tolède et du rude Tage) ! avec ces pics solitaires, ces colonnes géantes, ces aiguilles, ces orgues basaltiques, ces buttes de scories agglutinées, témoins informes et prodigieux des heurts forcenés de la matière, debout depuis l’orée des temps comme les bornes inusables et les points de repère les plus reculés du Néant et de la Création…
Peut-être, malgré le charme champêtre des vallons où circule la jeune Loire, si le voyageur n’est pas attiré et retenu ici faut-il en accuser ces horizons comme hantés de menaçants écueils, de farouches épaves, — où, dans la pierre furieuse et immobile dressée contre le ciel, s’enferme, impénétrable, une malédiction mystérieuse de l’origine des choses.
Il fallait, pour que l’homme se passionnât à ces vertigineux parages, l’ardeur épique et religieuse des époques de guerre et de foi où l’esprit ne se lassait point d’une incessante confrontation, par l’action ou la pensée, avec la Mort ; où les châteaux, et surtout, les abbayes s’imposaient aux sites les moins accessibles aux passants, et les plus propices à la prière, parmi le silence et la solitude qui sont les enfants de chœur de l’Éternité !
Comme il est des lectures trop sévères, il est des spectacles trop forts pour les siècles raffinés où le goût s’affole du bibelot et se détourne du monument. Combien de gens connaissez-vous — en dehors des sociétés de gymnastique ! — qui acceptent de gaîté de jambe de gravir des ruelles escarpées et cailloutées, et les cent quarante marches composant à Notre-Dame-du-Puy l’avenue verticale où, dans le passé, se pressaient les pèlerins de l’univers, — qui ne faisaient que du centimètre à l’heure, sur les genoux !…
La Vellavie manque de littérature ? Pas tellement !
Certes, guides et dictionnaires ne sont point abondants sur ce thème. Ils signalent bien les incursions des Sarrazins, les rapines des Routiers contre qui s’instituait la Confrérie des Capuchons blancs, l’invasion des Anglais, la dévastation des Bourguignons. Tous les manuels du tourisme renseignent sur la Vierge Noire, en bois de cèdre.
Mais, sur les Troubadours, — silence !
Silence même chez M. de Nolhac, qui n’entend que « la prière du Puy » ; chez M. Louis de Romeuf, dans son « Éternelle Prière du Puy »[14]. Pourtant, durant deux siècles, les chants et controverses d’amour attirèrent au Puy une clientèle moins grave et douloureuse que les croyants et les souffrants en quête de guérisons merveilleuses ! Comment omettre ces joutes brillantes des « Trouveurs », qui suivaient les tournois et les jeux des chevaliers, à l’époque des magnificences et largesses de Guillaume-Robert Ier, dauphin d’Auvergne (1169-1234), dans cette cour du Puy où fondit sa fortune, rapidement.
[14] L’âme des villes (La Chaise-Dieu, Le Puy, etc.), Perrin.
Mais il la réédifia, assez vite, jusqu’à se faire reprocher sa lésine, dans un couplet de l’Évêque de Clermont, d’où, riposte du Dauphin, l’accusant d’avoir une maîtresse, dont il aurait fait assassiner le mari. Ainsi le prince des Troubadours maniait furieusement l’invective ; l’adversaire n’était pas en repos :
Le Comte veut enseigner à un évêque à donner des bénédictions. Il ferait mieux d’apprendre lui-même à jouter dans un tournoi ; car, je ne crois pas qu’il en ait jamais vu aucun…
Cependant, la Cour du Puy entendait d’autre poésie, comme nous le rappellera la biographie de Pierre de Vic, le moine de Montaudon, qui en avait été fait seigneur, et chargé de donner l’épervier.
L’histoire des troubadours d’Auvergne et du Velay ne diffère pas de celle des autres troubadours, à laquelle le lecteur devra se reporter. En effet, un volume entier ne suffirait pas à contenir les généralités maintenant acquises sur cette période si longtemps mal connue et négligée, où, pourtant, les maîtres du Gai-savoir assuraient l’hégémonie littéraire de la France méridionale sur les contrées voisines. D’ailleurs, ce Précis existe, des vies, des œuvres, de l’influence des troubadours, par M. Joseph Anglade. L’érudit professeur fournit la critique décisive qui ruine le fatras d’erreurs accumulées depuis Nostradamus et Raynouard. Il élucide la doctrine de l’Amour courtois, source de la perfection poétique et morale. Il montre le culte de la « forme » en tant de genres, admirée par Dante et Pétrarque. Du premier troubadour jusqu’à la Renaissance félibréenne M. Anglade a projeté la lumière sur les légendes et la réalité, les théories, les écoles, les hommes et les œuvres.
Il a doté nos bibliothèques d’un livre assez clair et assez simple pour qu’il fût à la portée de tout le monde. Il a réalisé le vœu de Giraut de Bornelh :
Je ferais, si j’avais assez de talent, une chansonnette assez claire pour que mon petit-fils la comprît.
Nous ne détacherons donc des « Troubadours », les Auvergnats, que pour leurs origines. Car ils n’ont pas laissé d’œuvres de terroir. Sans doute, voilà la raison de l’oubli où s’est affaissée leur mémoire dans un pays, d’habitude, fidèle au souvenir de ses enfants célèbres. Mais « l’amour courtois », de mode à travers les châteaux et les assemblées du moyen âge, ne devait guère toucher nos peuplades montagnardes, seules fixées au sol, alors que se désagrégeait la société féodale. Chanteurs, musiciens et jongleurs, avec leurs chansons, sirventes, tensons, complaintes, aubades et sérénades, pastourelles, ballades, estampies, ne pouvaient être que des amuseurs, dont les jeux n’offrent pas d’attrait pour une race peu sentimentale, sans penchant vers le féminisme. D’Auvergne, nos troubadours avaient vite fait d’émigrer jusqu’à l’étranger. Je comprends que, si légers et fugaces, on omette de les situer parmi le décor énorme et comme foudroyé du Puy, et de ses monts tout boursouflés de scories et hérissés de dykes volcaniques. Des centaines de noms se sont perdus. De ces « tournées » fastueuses, dont les « vedettes » imposaient à l’Italie, à l’Espagne, au Portugal, aux contrées germaniques, le génie lyrique provençal, il ne reste que de maigres fragments dispersés dans les bibliothèques de Paris, de Milan, de Florence, de Rome, d’Oxford, et jusqu’ici mal identifiés ! Nulle publication, nulle traduction d’ensemble ; et c’est à la philologie allemande qu’est dû le grand courant des études romanes. Comment nos esprits seraient-ils entraînés à l’évocation de ces visages incertains. Des troubadours, la foule ne sait que le mot qui les désigne, avec une nuance de raillerie…
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Icil d’Alverne i sunt lis plus curteis
(Ceux d’Auvergne sont les plus courtois.)
Par une erreur fréquente, on rapporte l’éloge à l’honneur de nos troubadours, paisibles poètes. Or, il s’applique à nos guerriers : les plus courtois, c’est-à-dire les plus loyaux et les plus braves, à nos preux, défenseurs de France la douce, contre le Sarrazin, — qu’en une revue homérique nous montre la Chanson de Roland.
Cependant, nos troubadours d’Auvergne se recommandent par assez de mérites personnels pour qu’il soit inutile de détourner à leur profit des compliments qui ne leur furent pas destinés.
Les troubadours d’Auvergne ! La délimitation n’est pas commode. Tantôt ils sont mêlés à ceux du Velay. Ou bien, l’on essaie de mettre à part ceux du Cantal. Mais, en vérité, ici ou là, ils ne sont guère Auvergnats, que de naissance. Ils n’ont rien laissé sur l’Auvergne qui atteste leurs hérédités montagnardes. Ils ne chantent pas le pays. Ils ne s’expriment pas dans le parler populaire. Ils sont des troubadours, pareils à ceux d’Aquitaine, de Languedoc, de Provence, de Roussillon, de Catalogne, écrivant tous à peu près la même langue littéraire limousine provençale, qui avait gagné partie de la péninsule ibérique et de l’italique. Ils sont des troubadours, lyriques et satiriques, des adeptes exclusifs de la doctrine chevaleresque de l’amour courtois. Ils sont des troubadours, à la dévotion des nobles dames et des puissants seigneurs, des poètes de l’art le plus raffiné : leur richesse de technique est inouïe ; près d’un millier de formes de strophes attestent leur incomparable virtuosité !
Aussi, est bien vaine la classification des Troubadours Cantaliens, imaginée par M. le duc de la Salle de Rochemaure. Même, elle ne va pas sans danger, en provoquant l’illusion qu’un troubadour cantalien présente des caractéristiques régionalistes évidentes. Mais ce n’est pas tout. Sous ce titre : Les Troubadours Cantaliens, XIIe-XXe siècle, l’auteur, comme par une chaîne ininterrompue, relie tous poètes romans et patois natifs du futur, ou présent département du Cantal, de Pierre de Vic à J.-B. Brayat !
Il eût suffi d’une différence de quelques mètres dans le bornage administratif pour que tels troubadours ne fussent plus cantaliens, mais de la Haute-Loire ou du Puy-de-Dôme. C’est écrire l’histoire littéraire d’une manière bien hasardeuse. Nous avons approché Arsène Vermenouze d’assez près pour être en mesure d’affirmer qu’il ne connaissait guère les ancêtres médiévaux qu’on lui octroie si délibérément. Sans doute, on l’eût fort étonné en le saluant comme de la lignée de Pierre de Vic, Guillaume Moisset de la Moissetrie, Pierre de Rogiers, Ebles de Saignes, la dame de Casteldoze, Pierre de Cère de Cols, Faydit du Bellestat, Bernard Amouroux, Astorg d’Aurillac, Astorg de Segret, Guillaume Borzats, et d’autres, incertains : Gavaudan-le-Vieux, Hugues de Brunet, Raymond Vidal de Bezaudun ! Troubadour, le rude chantre réaliste du pays et du paysan cantalien ! C’est le patoisant qui lui a succédé comme majoral au consistoire félibréen qui commet telle hérésie ! Il est vrai que M. le duc de la Salle de Rochemaure n’avait pas publié son ouvrage, quand il s’agit de remplacer Vermenouze. Les Récits Carladéziens pouvaient mériter les suffrages méridionaux à leur auteur. Non qu’ils vaillent par des qualités d’invention et de composition. Mais ils abritent de la destruction quotidienne le dialecte de Carladez que M. le duc de la Salle possède intimement, — de l’avoir appris, tout enfant, avec les pâtres du Doux, et de le pratiquer couramment avec ses gens et les fermiers de son village. Ce n’est donc pas un divertissement d’amateur. Lui, non plus, ne s’apparente guère aux troubadours, quand il déchaîne le rire des assemblées par sa verve drue, toute farcie des savoureuses expressions du terroir.
Dans un ouvrage de deux volumes, à prétentions savantes et artistiques, curieusement imprimé et illustré, voici des reproductions de miniatures (manuscrits de la Bibliothèque Nationale), portraits des Troubadours Cantaliens. Voici des photographies de nos patoisants modernes. Voici une transcription de la musique faite sur une pièce du Moine de Montaudon. Car les récitations des troubadours sont soutenues d’un accompagnement musical : « Le couplet sans musique est un moulin sans eau », dit Carbonel, de Marseille. Enfin, tome II, voici les textes des œuvres des Troubadours, revus, corrigés, traduits et annotés par René Lavaud, agrégé de Lettres.
Dans le monument bizarre, de tous styles et de toutes époques, où M. le duc de la Salle de Rochemaure a recueilli tant de littérature douteuse, un pavillon spécial, heureusement, abrite les vrais troubadours, amenés par M. René Lavaud. Ils viennent de loin, publiés en Allemagne, pour la plupart. Désormais, les voici réunis à la halte provisoire, sans doute, où ils se reposent, en attendant la maison définitive où les installera leur introducteur, enfin seuls et chez eux. Mais, déjà, dans l’annexe de M. le duc de la Salle de Rochemaure, ils ont pu se défaire de toutes les souillures d’un voyage de sept et huit siècles. Enfin, ils sont eux-mêmes avec un état civil en règle, avec des références contrôlées, — avec une traduction exacte en regard d’un texte authentique.
Nous nous retrouvons au Puy, à la cort del Puoi Santa Maria dont Pierre Vic fo faitz seingner et de dar l’esparvier. Le dauphin d’Auvergne l’en avait fait seigneur avec la charge de décerner l’épervier… A l’origine de ces fêtes périodiques de la cour de l’Épervier « on plaçait un épervier en mue sur une lance. Or, quiconque se sentait assez puissant d’avoir et de courage venait et prenait le dit épervier sur son poing ; il convenait que celui-là fournît aux dépenses de cette année. » C’était la ruine, quand il s’agissait de tournois de chevalerie où le prix était disputé en pompeux appareil, devant de nobles et brillantes assemblées, par nombre de réputés combattants, sous le regard des dames de leurs pensées. Le Moine de Montaudon n’était guère en mesure de pourvoir à de tels frais somptuaires. Mais des luttes poétiques suivaient les joutes guerrières, et le vainqueur, aussi, recevait un épervier, — sans doute un épervier d’or. Pierre de Vic dut présider à ces concours ; des miniatures le représentent, dans les manuscrits, en « moine à cheval avec un épervier au poing ».
Pierre de Vic, de son nom de famille, dont le château dominait Vic-sur-Cère, y naquit vers 1145 ou 1150 (estime M. le duc de la Salle de Rochemaure, dans le tome I de l’ouvrage où M. René Lavaud fixe 1155, au tome II. Ainsi, de page en page, abondent les indications approximatives et contradictoires). L’enfant accomplit son noviciat à l’abbaye d’Aurillac, alors en lutte armée contre la ville ; la prière s’entrecoupait de fréquentes échauffourées ; la vocation religieuse du jeune gentilhomme ne devait guère s’affirmer au milieu de ces moines batailleurs. Il avait hâte d’être pourvu. Il reçut le prieuré de Montaudon que l’on ne sait où placer. Il ne s’y tint guère, toujours voyageant, gagnant la faveur de Philippe-Auguste, de Richard-Cœur-de-Lion, du roi d’Aragon, admis à Ventadour, en Limousin, où il pouvait s’exercer à l’école des maîtres, comme Pons de Capdeuil et Guy d’Ussel ; mollement, il encensait la vicomtesse Marie ; le compliment et les grâces n’étaient point son fort. De composer sirventes et chansons sur les événements du pays et de s’absenter des mois, voire des années, ne l’empêchait pas de faire beaucoup de bien à la maison. Il était autorisé à suivre ses goûts ambulants, à condition d’en rapporter les bénéfices à son prieuré ; il n’y manquait pas, et les présents étaient de prix, que lui valaient l’admiration et l’amitié de haute et puissante châtelaine…
Non, ce n’est pas par les hommages aux dames, par le savoir « de galanterie » (sabor de drudaria), par le maniérisme voluptueux et sentimental que se distingua le moine de Montaudon. Comme le froc qu’il ne quitta jamais, il garda le caractère le plus auvergnat, rude et réaliste ; il n’est pas le plus courtois, mais le plus bourru des troubadours.
Sans doute, dans les « Tensons entre Dieu et le Moine », où, accueillant la plainte des Images Saintes, Dieu veut interdire le fard aux dames, le Troubadour prend leur défense ; il ne semble pas qu’il tienne à gagner sa cause. Le choix même de son si puissant contradicteur le prouve assez :
— Moine, dit Dieu, vous excusez[15]
Une grande faute et une grande imposture,
A savoir que ma créature
Se pare sans ma volonté.
Donc elles seraient chose égale à moi, celles
Que je fais vieillir tous les jours,
Si, à force de se peindre et de se fourbir,
Elles pouvaient redevenir plus jeunes !
Seigneur, vous parlez trop fièrement
Parce que vous vous sentez au faîte de la grandeur,
Et malgré cela l’usage du fard
Ne cessera pas sans une convention :
C’est que vous fassiez durer leur beauté,
Aux dames jusqu’à la mort,
Ou que vous fassiez périr le fard,
Qu’on n’en puisse plus trouver au monde.
[15] Nous ne donnerons des pièces citées que le début du texte original.
— Monges, dis Dieus, gran faillimen
Razonatz e gran falzura
Que la mia creatura
Se genssa ses mon maudamen.
Doncs serion cellas mien par
Qu’ieu fatz totz jorns enveillezir,
Si per peigner ni per forbir
Podion plus joves tornar !
Etc.
Cependant, on arrête une transaction, comme il s’en pratique au marché, ou par devant le juge rural. Dieu est de bonne composition :
— Dieu dit aux Images : Si cela vous semble bon
Au-dessus de vingt-cinq ans je leur permets.
Concédez cela
Qu’elles en aient vingt pour se peindre,
Si vous en tombez d’accord.
Les Images ne veulent concéder que dix ans. Il faut recourir à l’arbitrage :
Alors vinrent Saint Pierre et Saint Laurent,
Et ils ont fait de bons accords
Et les ont garantis ;
Et des deux côtés avec des serments
Ils les ont jurés.
Et ils ont retiré cinq ans des vingt
Et avec les dix ils les ont additionnés
Et réunis :
C’est ainsi que leur débat s’est arrêté
Et achevé.
Pauvres images, qui se plaignaient de la hausse des prix du fard, alors que les Dames n’en usaient que de vingt-cinq, trente à quarante, cinquante ans ! Mais déjà beaucoup ne respectaient pas le serment et trahissaient le pacte. Tant de blanc et de vermillon elles se mettent sur la figure qu’il ne reste pas une parcelle de leur peau reconnaissable !
Devant Dieu et devant les Dames, le moine de Montaudon parle le langage le plus crûment réaliste ; par là, il décèle une marque auvergnate ; par là, quelques troubadours de souche montagnarde mêlent la rudesse natale à la mièvrerie et aux grâces alambiquées de la poésie courtoise. M. le duc de la Salle de Rochemaure se hâte de pallier cette caractéristique savoureuse. Le moine de Montaudon est « trop gaulois, trop rabelaisien ». Hardi ! la gomme à effacer…
Le Latin dans les mots brave l’honnêteté,
Mais le lecteur François veut être respecté.
Ainsi, nombre de vers seront traduits en latin. A ceux qui ne savent pas le latin cela fera supposer de l’obscénité où il n’y a que de la vigueur, de la franchise, de la santé d’expression. Par ces réserves gênées, M. le duc de la Salle de Rochemaure n’est pas éloigné de faire un satyre — du poète satirique bien auvergnat. Gardons notre poète tel qu’il est ; il nous intéresse davantage ainsi. Nous l’avons vu au ciel plaidant de manière bien terre-à-terre. Il ne se départ que rarement de sa sincérité première. Il y a comme un prélude de Villon dans ses plaintes sur les maigres soupers et les mauvais gîtes, quand il est sevré de la chère fastueuse de la cour du Puy, ou de la Catalogne… C’est saint Julien qui se plaint à Dieu de l’hospitalité mal observée. Mais le Moine se trouvant là, par hasard, la réclamation lui plut fort. On peut croire que son témoignage est pour bonne part dans l’hommage rendu à l’Auvergne :
En Auvergne, sans réception préalable[16]
Vous pouvez loger, et venir
Sans invitation ;
Car ils ne savent pas le dire très gracieusement,
Mais cela lui plaît bien.
En Alvergne ses accoillir
Podetz albergar e venir…
Etc…
Pour nous dire ses « Ennuis », point n’est besoin d’intermédiaire au moine attristé de la dureté des temps. Sa plainte s’exhale sans vains ornements, avec un accent tout humain, et peu désintéressé :
Un chevalier pauvre et orgueilleux[17]
Qui ne peut faire ni festins ni dons
M’ennuie, ainsi qu’un riche ignorant
Qui croit être intelligent
Et ne sait dans un objet ce qui va dessus ou dessous.
Il m’ennuie aussi celui qui se croit bon,
Lorsqu’il dit peu de bien et en fait encore moins.
. . . . . . . . . . . . . . . . .
Certes, il m’ennuie, par les Saints de Cologne,
L’ami qui me fait défaut en un grand besoin,
Et le traître qui n’a point de honte,
Et celui qui se couche auprès de moi avec une forte gale.
Ce qui m’ennuie fort — aussi vrai Dieu m’aide ! —
C’est quand le pain me manque sur la nappe,
Et que quelqu’un me le taille petit à petit,
Car sans cesse il me semble qu’il va me manquer ;
Une longue modération m’ennuie,
Et de la viande quand elle est mal cuite et dure,
Et un prêtre qui ment et se parjure,
Et une vieille catin qui dure trop.
Et il m’ennuie, par la vie éternelle,
De manger sans feu, quand il fait très froid
Et d’être couché auprès d’une vieille lampe fumeuse
Quand elle sent mauvais dans la taverne.
Cavaliers paubres erguillos
Que no pot far condugz ni dos,
Etc…
Le moine de Montaudon craint-il de ne pas se faire comprendre ? Après ce qui l’ennuie, il énumère ce qui lui plaît :
Fort me plaît amusement et gaîté[18]
Festin et cadeau et prouesse,
Et dame aimable et courtoise
Et pour répondre bien apprise ;
Et me plaît la bonté chez l’homme puissant,
Et envers son ennemi la rigueur
Et bien me plaît là-bas[19], en été,
Quand je me repose au bord d’une fontaine ou d’un ruisseau,
Et que les prés sont verts et que la fleur revit,
Et que les oiselets chantent piou,
Et que mon amie vient en cachette
Et que je lui fais un baiser en hâte.
Molt mi platz deportz e gaieza,
Condugz e donars e proeza…
Etc…
[19] En Auvergne.
Ainsi, parfois, le brillant troubadour ne serait plus qu’un moine mendiant, à qui la route est pénible. Peut-être ses récriminations sont-elles exagérées et Pierre de Vic ne connut-il pas un sort aussi dépenaillé ? Pourtant, ses doléances pitoyables n’autorisent guère à présenter le poète comme « taquinant la muse anacréontique » avec des rêveries poétiques, des facultés imaginatives, le joyeux drille… dont il est permis d’affirmer qu’il ne fut pas un fanfaron de vices comme porterait à le faire croire le ton licencieux de certaines de ses productions[20] !
[20] Les Troubadours Cantaliens (duc de la Salle de Rochemaure).
En vérité, les compositions d’amour du moine de Montaudon sont des moins éclatantes :
Ses chansons manquent de naturel et conviction. Il avait trop de bon sens pour répéter ce que disaient les poètes d’amour de son époque. Il paya son tribut à l’amour, à la beauté, suivant l’usage des cours ; mais ses armes préférées, qu’il manie de main de maître, sont la raillerie et la plaisanterie, et ses traits sont dirigés contre le plus sacré des sentiments chevaleresques : contre les femmes[21].
[21] Philippson.
Son originalité fut, et demeure, d’avoir, parmi la poésie apprêtée de son époque, fait entendre une voix de montagnard pratique, à qui le luxe, la grandeur et les apparences n’en imposaient pas. Par la Provence, la Catalogne, l’Espagne, il représente l’Auvergne. L’empreinte de Vic et d’Aurillac avait été définitive. A travers les tournois, les fêtes, la robe sobre du Moine de Montaudon tranche sur la soie, le velours, les brocarts, l’or, les bijoux et les armes des cours magnifiques… Oh ! un Moine chanteur, et buveur, plus que prêcheur. Dans le Moine de Montaudon persistait indéfectiblement Pierre de Vic, pareil à ces blocs erratiques de la vallée que ne touche point le sourire de la saison, qui ne se laissent pas gagner par les grâces de la prairie, des fleurs, des arbres, autour de leurs corps immuablement frustes et sombres…
Le Moine de Montaudon resta de Vic, même alors qu’il adressait ses chansons à Marie de Ventadour : il n’y apportait point la souplesse précieuse, ni le charme compliqué de la casuistique amoureuse du siècle.
Quand il fut las de la vie nomade, il sollicita sa retraite monastique, et obtint le prieuré de Villefranche, en Espagne. Il y mourut, non sans l’avoir enrichi et amélioré. L’ancien prieur de Montaudon, qui faisait du bien à la maison, tout en composant et chantant, n’avait point perdu son adresse ni sa ténacité ; l’émigrant aux royaumes de l’amour chevaleresque et courtois avait conservé les traits saillants de la race.