IV
Si, de Pierre de Rogiers, l’on peut répéter une ligne qui, peut-être, fait allusion à la montagne natale, d’autres troubadours, auvergnats ou vellaves, n’ont à être évoqués ici que pour le hasard de leur naissance : Pierre et Astorg de Manzat, Hugues de Peirols (à Rochefort-Montagne), Bertrand II, Sire de la Tour, Michel de la Tour, Pons de Chapteuil, Garin-le-Brun, Gasmar, Guillaume de Saint-Didier, Gausseran de Saint-Didier, Guillaume Moissat de la Moissetrie, Pierre de Cère de Cols, Faydit du Bellestat, Bernard Amouroux (de Saint-Flour), Astorg d’Aurillac, baron de Conros, Astor de Segret.
Cependant, notons quelque trait de rudesse auvergnate chez Ebles de Saignes ; c’était le troubadour économe, qui mettait la peine d’argent au-dessus des chagrins de cœur : On ne souffre d’amour que si l’on veut. Lequel est le plus malheureux, du débiteur ou de l’amant sans espoir ? dialoguent Ebles et Guillaume Gasmar dans le tenson qui nous a conservé cette pâle dispute ; et le comtour de Saignes de se lamenter :
Guillaume Gasmar, jamais par amour[30],
Homme ne supporta pis, en sa jeunesse,
Que je n’ai fait moi-même en action et en pensée,
Et nul ne doit à présent davantage de son bien :
Aussi je sais, comme on sait par l’épreuve,
Qu’aucun mal ne se laisse
Comparer à la douleur d’amour ;
Toutefois il n’est pas d’homme dans le monde entier qui souffre pire mal
Que celui à qui chacun dit : « Paye-moi, paye ! »
Guillaume Guaysmar, anc per amor
No trays piegz hom, de son joven,
Etc…
Ebles de Saignes ne fut pas épargné de Pierre d’Auvergne qui le mentionnait dans sa galerie des mauvais troubadours :
Et maître Ebles de Saigne le dixième à qui jamais n’échut bien d’amour, — quoiqu’il chante comme on bataille ; — un petit vilain chicaneur bouffi, — qui, dit-on, pour deux deniers du Puy — là-bas se loue et ici se vend[31].
E’nn de Sagna I dezez,
A cuy anc d’amor non cenec bes,
Etc…
Mais, alors comme aujourd’hui, l’éreintement, souvent, prouvait que la victime n’était pas si négligeable… L’effet des abatages de Pierre d’Auvergne fut d’assurer la mémoire des troubadours qu’il massacrait et dont la plupart n’ont laissé que leur nom sauvé par l’invective.
Décidément, les dames ne sont pas prisées des troubadours auvergnats, comme c’est la règle courtoise. Ebles de Saignes redoutait l’assaut des créanciers plus que les vicissitudes de la passion. Le tenson de Cavaire et de Bonnafos est plus significatif encore, de l’infirme et laid plébéien et de l’élégant seigneur qui préfère à une dame sa vengeance contre les bourgeois d’Aurillac. Sur les origines de Cavaire et de Bonafos on n’est pas exactement fixé (vers 1225-1250) ; mais, sans doute, ils habitèrent Aurillac, où ils situent leur haineux différend. Cavaire voyagea en Vénétie ; il fut à la Cour du marquis d’Este, où il se rencontra encore un concurrent, Folco, pour lui demander s’il avait perdu le pied, mutilé par châtiment, pour sacrilège, à la suite de l’effraction d’une sacristie. Cavaire ripostait en accusant Folco de n’être qu’un bas comparse, vêtu et employé par un jongleur. Mais reproduisons le tenson de Cavaire et de Bonafos, à titre documentaire de polémique locale ; les troubadours non plus ne craignaient de se ruer aux querelles de personnalités :
I. CAVAIRE[32]
Bonafos, je vous invite
Et vous fais une proposition double :
C’est de posséder une dame au corps achevé,
Belle et bonne et aimable,
Ou bien de tenir à votre entière discrétion
Dix bourgeois, de ceux qui habitent
A Aurillac pour votre malheur.
Présentement il paraîtra, sire Bonafos,
Si vous êtes plus méchant qu’amoureux.
II. BONAFOS
Cavaire, j’ai vite choisi
Et je vous répondrai tout court :
J’aime mieux, étant honni
Les tenir, eux, ainsi immédiatement
Que non pas la belle en qui j’ai ma pensée ;
Et je vous dis, quoi qu’il doive en résulter :
Si j’en tiens dix à ma discrétion
Je leur arracherai les yeux et autres organes
Et par le pied ils vous ressembleront.
III. CAVAIRE
Maître chevaucheur de roussins, vil,
Cupide, pauvre et mal embouché,
Vous avez laissé de côté ce qui a du prix,
Et la dame gracieuse,
Pour dire des grossièretés
Sur le peuple honoré et respectable
D’Aurillac qui vous aime tant
Que, s’il en avait le pouvoir,
Vous auriez nom Malafos ! (Maudit soit-il) !
IV. BONAFOS
Bénit soit celui qui vous frappa
Cavaire, de son fer[33].
Car il vous a si joliment déprécié
Que jamais depuis, courant le monde,
Vous n’avez fait chose méritoire ni convenable ;
Les pèlerins même — c’est ce qu’on va racontant —
En vos courses vous les étrangliez,
Et celui qui va avec les voleurs,
C’est récompense pareille à la vôtre qui lui convient.
V. CAVAIRE
Vieux roussin, truand détesté,
Comme après un loup, ils vont criant après vous,
Ceux d’Aurillac et qu’il vous souvienne
Toujours de vos trahisons !
VI. BONAFOS
Voici pourquoi vous vous en allez clochant,
Cavaire, — vous ne savez même pas cela !
Et pourquoi votre talon est plus court ;
Parce que vous dites des paroles haineuses.
Bonafos, yen vos envit
E fatz vos un partimen.
[33] Cavaire eut le talon tranché ou « raccourci » (vers 43) par un instrument ou outil en fer. S’agit-il d’un accident ou fut-il réellement ainsi châtié des méfaits que Folco lui impute ?
C’est dans les chansons de la dame de Casteldoze, — Dona Casteldoza, — qu’il faut chercher l’amour, si rare dans nos troubadours auvergnats. La poétesse était mariée, — mal mariée, peut-on supposer, — à Turc de Mayronne que le Dauphin d’Auvergne nous montre plus occupé de guerroyer que d’aimer. La dame de Casteldoze s’est éprise d’Armand de Bréon, tendre et beau, mais inconstant, — qui aurait habité le château de Merdoye, dont la ruine illustre encore les hauteurs de Neussargues. Or, il ne s’agit plus de fadaises élégantes, de supplications courtoises, de désespoirs rimés et chantés. Il semble que la plainte de l’amoureuse délaissée monte d’un sentiment profond, sincère. La dame de Casteldoze n’est pas la noble châtelaine à qui vont les hommages des poètes et des galants seigneurs. Ici, la prière tendre et douloureuse émane de la femme. Elle était très belle et très instruite, dit la biographie. Mais l’instruction des dames, à l’époque, ne s’étendait guère. Leurs courtes études même expliqueraient la différence remarquée dans l’expression naturelle et touchante de la sensibilité de quelques poétesses méridionales et le langage apprêté des troubadours. Aussi ne composaient-elles point par profession.
Comme la châtelaine trahie se fait humble et soumise, en quels termes implorants elle s’adresse au trompeur qu’il lui sied d’aimer malgré sa dureté, et dont elle ne veut pas que le monde ait à blâmer la traîtrise :
Ami, si je vous trouvais gracieux[34],
Humble, franc et de bon mérite,
Je vous aimerais bien, tandis qu’à présent il me souvient
Que je vous trouve à mon égard méchant, félon et trompeur
Et je fais des chansons afin que je fasse entendre
Votre bon mérite, pour lequel je ne puis me résigner
A ne pas vous faire louer par tout le monde,
Au moment où vous me causez le plus de mal et de courroux
Je sais vraiment que ceci me sied fort bien,
Quoique tous prétendent qu’il est très inconvenant
Qu’une dame prie un cavalier au sujet d’elle-même
Et qu’elle lui tienne sans cesse un si long discours,
Mais celui qui le dit ne sait point bien juger,
Car je veux prouver, plutôt que de me laisser mourir,
Que dans la prière je trouve un grand réconfort
Quand je prie celui-là même par qui j’éprouve un dur chagrin.
Il est passablement fou celui qui me blâme
De vous aimer, puisque cela me convient si bien,
Et celui qui parle ainsi ne sait ce qu’il en est de moi ;
Et il ne vous voit pas en cet instant comme je vous vis,
Quand vous me dites de n’avoir point de tristesse :
Qu’à quelque moment il pourrait arriver
Que de vous revoir j’aurais encore la joie.
Rien que de la promesse, j’en ai le cœur joyeux.
Tout autre amour, je le tiens à néant,
Et sachez bien que plus aucune joie ne me soutient
Sauf celle qui vient de vous, qui me réjouit et me ranime
Quand je sens le plus de peine et d’angoisse ;
Et toujours je m’imagine avoir joie et contentement
De vous, ami, que je ne puis changer,
Et je n’ai point de joie ni n’attends de secours
Sauf autant que j’en aurais en dormant.
Désormais, je ne sais ce qu’en ma faveur je puis vous offrir
Car j’ai tenté par le mal et par le bien
Votre dur cœur, dont le mien ne se lasse point ;
Et je ne vous mande pas par autrui, car je vous le dis moi-même,
Que je mourrai, si vous ne voulez pas me réjouir
De quelque joie ; et si vous me laissez mourir,
Vous ferez péché, et je serai par là dans la souffrance,
Et par là vous serez blâmé vilainement.
Amics, s’ie-us trobes avinen,
Humil e franc e de bona merce
Il est passablement fou, celui qui me blâme : Il ne vous voit pas en cet instant comme je vous vis…!
Car j’ai tenté par le mal et par le bien : votre dur cœur dont le mien ne se lasse point, ne se décourage point !
(Comment ne pas songer à Marceline Desbordes-Valmore :
Si tu voyais ses yeux ! Or ! l’ange qui pardonne,
Doit regarder ainsi quand il ouvre les cieux !
. . . . . . . . . . . . . . . .
Non, dit-il, non jamais tu n’as connu l’amour !
J’ai voulu me sauver… Il pleurait à son tour ;
J’ai senti fuir mon âme effrayée et tremblante :
Ma sœur, elle est encor sur sa bouche brûlante.
Quelle sublime résignation dans ces deux cœurs qui se rencontrent à des siècles de distance pour souhaiter, au plus fort de leur détresse, le bonheur de l’infidèle. « Priez pour lui », dit Marceline :
Dieu, créez à sa vie un objet plein de charmes
Une voix qui réponde aux secrets de sa voix !
Donnez-lui du bonheur, Dieu ! Donnez-lui des larmes ;
Du bonheur de le voir, j’ai pleuré tant de fois.
J’ai pleuré, mais ma voix se tait devant la sienne,
Mais tout ce qu’il m’apprend lui seul l’ignorera ;
Il ne dira jamais : « Soyons heureux, sois mienne ! »
L’aimera-t-elle assez celle qui l’entendra ?
Qu’il la trouve demain, qu’il m’oublie et l’adore !
Demain ! à mon courage il reste peu d’instants !
Pour une autre, aujourd’hui, je peux prier encore ;
Mais… Dieu ! Vous savez tout, vous savez s’il est temps.
Enfin :
Qu’il vive pour une autre, et m’oublie à jamais !)
Écoutez Na Casteldoza :
Mais jamais envers vous je n’aurai cœur vil[35]
Ni plein de fourberie,
Bien qu’en échange je vous trouve pire à mon égard,
Car je tiens à grand bonheur
Pour moi cette conduite, au fond de mon cœur,
Au contraire je suis pensive, quand il me souvient
Du riche mérite qui vous protège
Et je sais bien qu’il vous convient
Une dame de plus haut parage.
[35] Mas ja vas vos non aurai cor truan, etc…
Et ailleurs :
Car je ne le prie pas que pour moi il s’abstienne
De l’aimer ni de la servir.
. . . . . . . . . . . . . . . . . .
Qu’il la serve elle ; mais qu’il me ranime en cette angoisse
De manière qu’il ne me laisse pas tout à fait mourir.
N’est-ce pas les cris, les soupirs, la plainte de Marceline :
Tout change, il a changé ; d’où vient que j’en murmure ?
Que l’amour a de pleurs quand il est dédaigné !
Tout change, il a changé. C’est là sa seule injure ;
. . . . . . . . . . . . . . . . . .
Oui, tout change, ma sœur, tout s’efface et je sens
Que la paix ou la mort a coulé dans mes sens !
La dame de Casteldoze ne nous est connue que par quatre morceaux, à peine une centaine de vers : quelques-uns n’ont-ils pas mérité de survivre, si délicats, si émus, si simples de sentiment éternel, — de cette troubadouresse d’Auvergne ; — si peu « troubadour », et si peu « auvergnate » ! Du moins, nous en jugeons de la sorte, parce que nous avons accoutumé de considérer les troubadours tout d’une pièce et l’Auvergne tout d’un bloc ; que de diversités, au contraire !…
Nous étions partis du Puy, avec les troubadours — qui nous ont mené loin…
Pourtant, point n’était besoin de tant courir pour faire jaillir de la littérature du sol vellave.
Jules Vallès, n’est-il point d’ici ? Jules Vallès, un grand écrivain, sobre et ramassé, dont les mots volcaniques crèvent la page sombre de leur jet igné, comme les dykes de basalte érigent leurs fusées de flamme pétrifiée à travers la campagne hallucinée.
Oui, les révoltes de l’enfant contre la famille, les violences du réfractaire et de l’insurgé sont récentes, — et Jacques Vingtras n’a pas bénéficié encore de l’amnistie du temps ! Sa bohème de barricade n’a pas les suffrages du lecteur ami des gentilles aventures du pays latin. La vie de bohème n’a qu’un temps, et puis l’étudiant se range. Jacques Vingtras ne désarme pas.
Le Puy ! L’enfant a aimé le Martouret, s’il détestait l’amer collège. Il a aimé la porte de Pannesac, la rue qui sent la graine et le grain : il y a pris le respect du pain. Par là, il a rêvé de chasse et de pêche, devant les boutiques où se vendaient les engins merveilleux ! Le chaudronnier « en train de taper sur du beau cuivre rouge », le décrotteur Poustache, la tannerie « avec ses pains de tourbe, ses peaux qui sèchent, son odeur aigre », cette odeur montante, qu’il retrouvera à deux lieues des fabriques pareilles, et vers laquelle il tournera son nez reconnaissant. Voici les vacances, le village, les fêtes du Reinage.
On a du lard et du pain blanc, on boit du Vivarais… Je danse la bourrée aussi, et j’embrasse tant que je peux… Il y a aussi la promenade d’Aiguilhe, toute bordée de grands peupliers. De loin, ils font du bruit comme une fontaine.
Après une année à Saint-Étienne, avec quelle fièvre le collégien revient « au pays » ! Il fait le grand garçon. Il casse la « croûte chez Marcelin, qui a la réputation pour le vin blanc et les grillades de cochon… On dit des bêtises en patois et l’on se verse le vin à rasades…
Qui, dans la littérature française, a laissé des pages rustiques préférables à celle-ci ?
Ici, le ciel est clair, et s’il monte un peu de fumée, c’est une gaieté dans l’espace, — elle monte, comme un encens du feu de bois mort allumé là-bas par un berger, ou du feu de sarment frais sur lequel un petit vacher souffle dans cette hutte, près de ce bouquet de sapins… Il y a le vivier, où toute l’eau de la montagne court en moussant, et si froide qu’elle brûle les doigts. Quelques poissons s’y jouent. On a fait un petit grillage pour empêcher qu’ils ne passent. Et je dépense des quarts d’heure à voir bouillonner cette eau, à l’écouter venir, à la regarder s’en aller, en s’écartant comme une jupe blanche sur les pierres…
La rivière est pleine de truites. J’y suis entré une fois jusqu’aux cuisses ; j’ai cru que j’avais les jambes coupées avec une scie de glace. C’est ma joie, maintenant, d’éprouver ce premier frisson. Puis, j’enfonce mes mains dans tous les trous et je les fouille. Les truites glissent entre mes doigts ; mais le père Régis est là, qui sait les prendre et les jette sur l’herbe, où elles ont l’air de lames d’argent avec des piqûres d’or et de petites taches de sang.
On oublie trop ce Vallès faraud et joyeux dès qu’il est lâché en pleine nature, loin du triste logis paternel. Avec quels éloges Théodore de Banville citait ce fragment où il trouvait toute la grâce et la pureté de l’antique :
Elles ont voulu me faire voir le verger. Va pour le verger ! et j’y entre en sautant par-dessus la barrière à pieds joints.
Voilà comme je suis, moi.
Mes cousines me regardent ébahies, je ris en revenant à elles pour leur tendre la main et les aider à enjamber. Une, deux, voyons.
Elles poussent de petits cris et me retombent dans les bras en mettant pied à terre ; elles s’appuient et s’accrochent, et nous allons dégringoler. Nous dégringolons, ma foi, on perd tous l’équilibre, et nous tombons sur le gazon. Elles ont des jarretières bleues.
Comme il fait beau ! Un soleil d’or ! De larges gouttes de sueur me tombent des tempes, et elles ont aussi des perles qui jouent sur leurs joues roses. Le bourdonnement des abeilles qui ronflent autour des ruches, derrière ces groseilliers, fait une musique dans l’air…
— Qu’est-ce que vous faites donc là-bas ? crie une voix du seuil de la maison.
Ce que nous faisons ? Nous sommes heureux, heureux comme je ne l’ai jamais été, comme je ne le serai jamais. J’enfonce jusqu’aux chevilles dans les fleurs, et je viens d’embrasser des joues qui sentent la fraise.
Comment peut-on dire, que de ses troubadours médiévaux à Jules Vallès, et à tout à l’heure, Le Puy a manqué de littérature !