CHAPITRE V

Thiers.—La Durolle en grève.—Les coutelleries; les chiens-chaufferettes.—L’usine des Charbonniers.—Le papier timbré.—Vulcain et Vénus.—Fin du supplice de la Durolle.

J’imagine que la Durolle, naïve comme le ruisseau qui vient de naître, ne se doute guère à la source de l’Hermitage, vers Noirétable, d’où descend aussi le Lignon, auquel le chevalier d’Urfé a prêté dans l’Astrée un cours si tendre et propice à l’amour, j’imagine que la Durolle ne se doute pas de la dangereuse aventure où elle se presse si follement.

Les gorges de la Durolle en été.

Non, elle ne se doute pas (sans quoi elle ne se mettrait point en route) qu’elle sera tout à l’heure, à quelques lieues de là, condamnée aux pires travaux forcés, l’innocente Durolle! condamnée à faire mouvoir sans trêve tant de machines des usines de Thiers, à mener cette existence de galère, à jouer ce rôle un peu humiliant de cheval aveugle, de bête de rebut, elle, la gentille rivière qui ne rêvait probablement que d’accomplir une douce et légère destinée d’eau, refléter du ciel, des nuages, des arbres, des oiseaux, en paressant par les vallons, dégringolant par les rochers, vers la Dore où elle devrait arriver toute fraîche, sans encombres, à peine essoufflée d’une si courte promenade, où elle ne parvient que déchirée, meurtrie de tant de luttes contre tous les pièges, les barrages, les écluses d’où elle ne s’évade que par le plus formidable labeur!

Les gorges de la Durolle en hiver.

Pourtant, si un ruisselet devait se croire à l’abri de tant de péripéties, c’était bien la Durolle, au fond de ces gorges du Besset, qu’elle entaille pour couler!

Certes, elle pouvait espérer que nul ne viendrait la surprendre et la traquer là.

Tout de même, ces pentes scabreuses où pouvaient hésiter la témérité des pêcheurs et des chasseurs et le caprice des chèvres, le génie industrieux des hommes ne s’en est pas effarouché, pour se poster périlleusement, s’embusquer à tous les coudes, à toutes les chutes, à toutes les cascades, et saute, saute Durolle, il faut pour franchir l’obstacle dressé faire mouvoir les palettes, et tourner des roues et des roues!...

Dans cette déchirure du ravin, où se rue et bondit le torrent, comme un jeune taureau fou, en maintes places, il n’a pas été possible d’établir les bâtiments entre la muraille rocheuse et le courant; il a fallu enchâsser dans les flancs excavés de la montagne les usines qui, d’autre part, sont au niveau des chutes, empiètent sur la Durolle...

A Thiers.—Dans une coutellerie.

Toute une ville, des centaines d’ateliers, s’est ainsi accrochée, cramponnée à la raide falaise où les rues sont des escaliers taillés dans la pierre, droits comme des échelles, tout un chaos de toits de bois noirs, de hangars, de passerelles où parmi les épaisses fumées, les rouges forges, dans le vacarme de fer des martinets et des enclumes, grouille une double population aux allures tout à fait contrastantes, les couteliers avec leurs masques de suie et de limaille, les papetiers, blancs comme la feuille où je vais écrire, lorsque celle-ci sera remplie—et elle ne l’est pas encore!

La fabrique de papier timbré.

Deux métiers où il faut des mains habiles pour jouer, comme dit George Sand, dans son roman de la Ville Noire, dont le héros, humble journalier, porte le fracassant et romantique surnom de Sept-Épées, deux métiers où il faut des mains habiles «pour jouer avec ce qu’il y a de plus résistant comme avec ce qu’il y a de plus souple et de plus mou, l’acier trempé et la pâte claire». Le hasard a voulu qu’aujourd’hui je ne visse guère ni les uns ni les autres jouer avec ceci ou avec cela.

L’été, par la canicule forcenée, avait tari la rivière, qui n’était plus que des flaques indolentes, léthargiques, bien incapables de faire remuer même un grain de gravier.

Au marché de Thiers.

C’était la Durolle en grève—et le chômage pour tous.

De temps à autre, on signalait, dans ce lit desséché, une mince recrudescence, une reprise de travail,—et quelques groupes, dans ces fabriques favorisées, au repos depuis des heures, s’empressaient de saisir l’eau neuve, précieusement captée.

On m’avait averti, d’ailleurs: «Pas d’eau, vous ne verrez rien; l’eau c’est la vie d’ici.»

Et, en effet, Thiers, d’habitude tumultueuse fournaise assourdissant de martèlements et de crissements, aveuglant d’étincelles, de lueurs, de feux qui retentissent, éclatent par les fenêtres, les soupiraux, les porches, les voûtes de ces fantastiques maisons, mi-souterrains et mi-bateaux, s’enfonçant dans le roc d’un côté et de l’autre suspendues sur l’eau, Thiers, ce jour-là, se taisait, morose, accablé comme par une épidémie, sous le coup du désastre.

Dans les coutelleries, nous traversions des salles vides, où, çà et là, les équipes diminuées allaient et venaient, désœuvrées, dans l’attente de l’eau...

Un coin de Thiers vu du pont Saint-Jean.

Les chiens, inoccupés, tirant la langue, erraient par les escaliers, rappelant ces chiens qui, dans je ne sais quelle ville maussade, semblent supplier le voyageur de leur donner du pied au derrière pour les désennuyer...

Ces chiens paraissaient bien embarrassés de tuer leurs loisirs, et, sans doute, les vacances leur pesaient; le métier d’édredon, à quoi ils sont d’ordinaire assujettis, venant à leur manquer, ils ne se trouvent guère capables d’un autre mode d’activité; car ces chiens servent de chaufferettes vivantes aux polisseuses, tout le jour allongées sur le ventre, tête plus bas que les pieds, et cela, aux étages inférieurs, les plus humides,—les caves des fabriques; or nous n’en aperçûmes, de ces polisseuses, que quelques-unes, étendues, horizontales, sur leurs planches, ayant, d’ailleurs, donné congé à ces auxiliaires inutiles en travers de leurs mollets, par ce soleil torride, cette Durolle aux gouttes qui devaient bouillir; ah! il n’y avait pas à redouter les vapeurs froides du fond de la vallée!

Thiers vu du pont de Seychalles.

Ce n’est que par brefs instants, aussi, que nous pûmes admirer les prodigieux feux d’artifices que tirent les raiguiseurs, avec ces myriades d’étincelles des lames râclées sur les meules, ces myriades de moucherons lumineux, de libellules de flammes au long de la rivière...

Sur la route du Moutier.

Mais on ne façonne point que le fer «résistant», couteaux de table, couteaux fermants, couteaux de cuisine, couperets, canifs, ciseaux, rasoirs, navajas des Catalans, lames de Tolède, poignards mexicains, à Thiers,—d’où paraît-il, sortait l’arme de Caserio, qui tua le président Carnot; là se fabrique le papier timbré, par lequel s’assassinent tant de millions de citoyens; ce qu’il y a de plus «résistant» n’est pas ce qu’il y a de plus meurtrier!

L’Usine des Charbonniers,—dénomination ironique, probablement, de la fabrique dirigée par M. G. Maillet, car c’est un bâtiment à l’aspect plutôt de blanchisserie modèle, l’Usine des Charbonniers, la claire papeterie!

Au marché de Thiers.

En route pour le puy de Montoncel.

Thiers, la première en France, aurait fabriqué du papier, innovation rapportée des croisades. D’Auvergne sont sortis les papetiers du Limousin, de l’Angoumois, du Vivarais,—et ces chiffonniers, les péliaraux (à cause des peilles qu’ils ramassaient), que l’on retrouve encore dans le département. Ce que l’on rencontre moins, ce sont des ouvriers pour le papier à la cuve, confectionné à la main,—tel qu’il se fait encore ici... aujourd’hui que le papier à la mécanique se vend surtout, le bon marché primant la qualité. «Il n’était pas facile de devenir un bon ouvrier, il fallait certain apprentissage, se faire la main. L’habileté de l’ouvrier diminuait et laissait à désirer lorsque les infirmités ou l’âge raidissaient ses bras, leur faisaient perdre leur souplesse. La feuille de papier faite, le premier ouvrier passait la forme à un autre appelé coucheur (porte-coucheur) et prenait une autre forme qui lui était renvoyée pour répéter la première opération; le coucheur se dénommait ainsi parce qu’il couchait la forme sur un feutre à longs poils qui retenait la matière première et la détachait de la forme, qu’il rendait immédiatement à l’ouvreur; il remettait un autre feutre sur la feuille première et en couchait une autre par-dessus, et ainsi de suite, jusqu’au moment où les feutres atteignaient la hauteur de ceinture d’homme, ce qui s’appelait une porse; la porse était composée de plusieurs quets suivant la grandeur du papier, dix quets de vingt-six feuilles pour le papier couronne. La pile ainsi formée était placée sous une presse fortement serrée au moyen d’un tour pour égoutter les feutres ou flotres, on les appelait ainsi vulgairement. Ces feutres avaient besoin d’être souvent dégraissés. Un troisième ouvrier, appelé leveur, détachait une à une toutes les feuilles de ces feutres rendus disponibles pour le coucheur; les feuilles réunies étaient relevées encore plusieurs fois, mises sur des planches en bois ou en cuivre et pressées à nouveau pour en rendre la surface plus unie; des femmes étaient chargées de ce soin. Le papier était ensuite séché, puis collé à la colle animale, espèce de vernis étendu sur les feuilles. Une température douce était nécessaire pour cette opération; la gelée, le soleil, le vent du midi séchaient trop vite la colle et la laissaient disparaître. Un ouvrier appelé sallereau ou sallarau montait la colle et collait ensuite chaque feuille. Monter la colle, c’était faire bouillir dans une grande chaudière en cuivre pleine d’eau des tripes de colle, oreilles, jarrets, pieds et autres débris cartilagineux du mouton, en y joignant une dose proportionnée d’alun bien pilé. Lorsque la colle était préparée, il trempait dans des chaudières en cuivre de moindre dimension remplies de cette colle tiède les feuilles de papier, de manière à ce que chaque feuille fût imprégnée; il prenait une poignée de papier, faisait ouvrir toutes les feuilles en les resserrant du côté opposé, et chaque feuille se trouvait ainsi suffisamment baignée et imbibée. Il fallait une grande habitude pour bien coller; le même ouvrier était toujours employé à ce travail. Les feuilles étaient ensuite portées à l’étendoir et placées par les soins des femmes, à l’aide d’un instrument en bois en forme de croix appelé ferlet, et une par une, sur des cordes tendues, pour y sécher lentement. Les ouvertures de l’étendoir restaient fermées pour éviter les ardeurs du soleil, la fraîcheur du matin ou l’action d’un vent de midi trop chaud, ce qui faisait des brûlées de colle, en entassant la colle par plaques. Ces soins sont indispensables pour le papier qui se fait à la cuve. Les fabricants de papier mécanique ont besoin de moins de précaution; ils collent avec la résine ou galipot, emploient la fécule, blanchissent avec le chlore, font du papier peu solide avec toutes sortes de matières et, pour lui donner du poids, ajoutent du kaolin ou de la poudre de baryte. On vend partout aujourd’hui du papier à la mécanique: il est blanc, bien uni, il se coupe facilement, il est rare d’en trouver du très bon. Les ouvriers de la ville d’Ambert, comme ceux de Thiers, travaillaient la nuit; c’était l’usage en France...» Cependant cette industrie prospère, et patron et ouvriers, le capital et le salaire s’accordent ici tout à fait pour produire ces munitions empoisonnées de la discorde.

En Basse-Auvergne.

Le papier timbré! Voici la pâte que l’on verse sur de fines claies, des moules, comme pour des crêpes, des gaufres...

Ah! malheur à ceux qui en mangeront de ces minces feuilles amères par lesquelles la Durolle propage chacune de ses gouttes mieux que par une inondation qui couvrirait le monde...

Par le papier timbré, par ce papier aux terribles et puissants filigranes, la Durolle court partout, il n’est pas de sommets qu’elle n’escalade, d’abîmes où elle ne plonge, de citoyens à qui elle ne parvienne; non, l’héroïque Durolle ne saura jamais le cours formidable de ses «exploits»!

A Thiers.

Mais ces réflexions devant la feuille naissante, en train de se figer, de se condenser, de se solidifier de ce côté de la fabrique, comme elles peuvent se multiplier, gagner en intensité dans la partie où s’entassent les piles prêtes, qui n’attendent plus que d’être expédiées... C’en est des montagnes, aux épouvantables avalanches, qui vous avancent sur les yeux, comme font les glaciers, lorsqu’on les découvre soudain, qui semblent, en marche, descendre vers vous: quel aveuglement subit à toute cette blancheur, à cette imprévue caverne de linge pâle et de lys dans les fumées, les caves des fonds de ce ravin! Une grotte fantastique, une crypte de neige où les ouvriers sont comme des demoiselles d’un Sacré-Cœur candide, aux préparatifs d’un «Mois de Marie», parmi des amoncellements féeriques de nappes d’autel, de surplis, de voiles,—des rangements de blanc sur blanc à l’infini, où ne se précise que la statue de la Vierge, comme une petite chapelle au bout de la galerie, à la muraille... Et ce n’est rien, aujourd’hui, nous dit-on..., morte-saison, par cette Durolle récalcitrante...

Ce n’est rien, tout cela qui se dresse en piliers de marbre jusqu’aux plafonds, les colonnes de la société... timbre... enregistrement... il commence de vous bourdonner les mots sinistres aux oreilles...

Mais si la Durolle cessait longtemps? Oh! ce ne serait pas la suppression des huissiers, on ne serait pas surpris ou dépourvu... Lorsqu’une nouvelle marque de tabac réussit, la fabrication se trouve à court, parfois, et le consommateur doit patienter... Mais, pour le timbre, il n’en va pas de même, et si la Durolle, où fonctionne cette fabrique unique en France, se dérobait, on aurait le temps de rechercher une autre rivière complaisante: une provision réglementaire est exigée!

Mais, peu à peu, de ce papier, il monte à la gorge une odeur de charnier et d’hôpital; de toute cette blancheur, il naît je ne sais quels livides aspects de cadavres, de squelettes; je suis en proie au cauchemar, des armées d’hommes noirs traversent en courant cette halle effroyable du papier maudit, en emportent des ballots gigantesques sous leurs bras, dans des serviettes vastes comme des malles, et la montagne n’en est pas diminuée, toujours le même bloc fabuleux, des Alpes à perte de vue, avec des carrières inépuisables de sommations, commandements, etc., une chaîne de volcans blancs, crachant, par cent cratères, de blanches scories, une éruption sans trêve sur le monde...

Carte de l’Auvergne.

Jamais, au fond des puits les plus lugubres, où le mineur abat le charbon, dans le voisinage du grisou, sous la menace des éboulements, où le drame et la terreur suintent aux voûtes, je n’éprouvai telle impression que dans cette claire papeterie, si réjouissante à l’œil de prime abord, lorsqu’on y descend, écœuré de la saleté flagrante sur tous les autres points de la ville haute et de la ville basse... car Thiers ne se compose point que de ce site industriel farouchement agrippé aux aspérités du ravin; au bord du plateau s’étale plus commodément la ville, dont ces usines ne seraient que le faubourg, «une ville bariolée de couleurs tendres et riantes, que les voyageurs comparent à une ville d’Italie, une ville quasi neuve, avec des fontaines, des édifices, des routes», dit encore George Sand, peut-être excessivement; «une ville qui semblait peinte sur le penchant de la colline», a écrit La Bruyère.

En Basse-Auvergne.

Cependant, lorsqu’après avoir côtoyé la rivière, s’être arrêté aux cascatelles du Creux-Saillant, à l’église du Moutier, l’on s’évade du gouffre, la ville haute n’est plus seulement la ville haute, mais une cité paradisiaque, de délice et de rêve; je comprends que les groupes sans travail, qui, à l’ombre des murs, par cette torpeur d’août, sur des meules à plat en guise de tables à jouer, faisaient au piquet ou à la manille, ou allaient au devant épiant si elle venait, l’eau espérée..., en musique, avec des pistons et des accordéons: je comprends que les polisseurs, les frappeurs, les limeurs, les dresseurs, les monteurs des coutelleries et les plieuses et les étendeuses de la papeterie «dont les peaux de lait, auprès des faces enfumées des forgerons, forment un tableau qui rappelle Vénus condamnée à vivre près de Vulcain»; je comprends qu’hommes et femmes des usines ne lèvent point le regard sans quelque envie vers les maisons des marchands, des hôteliers, des rentiers, qui sont, pour ceux d’en bas, dans le ciel (lorsqu’elles ne s’écroulent point, comme le toit à peine posé du marché, en 1885, et la même année, l’escalier du Palais de Justice, accident où périrent une trentaine de personnes, et pendant lequel le président du tribunal, aujourd’hui sénateur, M. Baduel, gagna sa médaille de sauvetage...)

Et les chiens, aussi, reclus dans ces sortes de silos thiernois, doivent projeter de se syndiquer, de réclamer la journée de huit heures, dans l’inertie de ces interminables stations sur l’envers des genoux de leurs maîtresses, doivent souhaiter parfois quelque exode des fosses, des in-pace où ils sont confinés, vers le pays au-dessus...

Certes, le Piroux, et de vieilles façades de bois, de briques, de pisé, avec pignons et encorbellements, consoles sculptées, escaliers en tourelles, ne sont pas sans attraits. Et il n’y a pas que des êtres privés d’horizon, accoutumés à voir des lambeaux de nuages ou d’azur comme d’une citerne, qui puissent s’émerveiller des larges perspectives qui s’offrent de la terrasse du Rempart sur la Limagne, la chaîne des Dômes, les monts Dore, ou du plateau de la Margeride sur les monts du Livradois, le spectacle peut ravir les spectateurs les plus difficiles.

Mais, l’étendue a beau disperser au loin mille merveilles, la pensée hantée, la vue ne se détachent pas des profondeurs où gémit la Durolle...

Quant à elle, lorsqu’elle a pu fuir ces parages d’enfer, je me la représente assez comme une personne enchaînée autour de laquelle des jongleurs, comme dans les exercices des cirques, auraient fait voler et planté des milliards de couteaux, et qui serait relâchée, les yeux intacts...

Bien sûr, longtemps, longtemps après que les lances et les pointes ont fini d’étinceler, de luire, et de grincer, et de siffler à son passage, elle doit délirer, continuer de frémir et de se contracter aux moindres brins d’herbe, comme à des glaives cruels!

Aux environs de Thiers.


Mauzun.