CHAPITRE XI

La Cère et la Jordanne.—Le Pas de Compaing; le Pas de la Cère.—Vic-sur-Cère.—Jean de la Roquetaillade.—Les orpailleurs.—Aurillac; Gerbert; M. Rames.—Les gorges de la Cère.

Lorsque l’on est au faîte, il n’y a plus qu’à descendre, et, si l’on tient à ne point s’égarer, à ne point, en croyant dévaler, se trouver soudain devant d’autres sommets à gravir, le mieux est de se fier à quelqu’un de ces ruisselets qui savent hardiment se frayer la route, enjambent les rocs, se faufilent aux interstices des barrières les plus impraticables, et lorsqu’ils ne peuvent s’insinuer par les défauts du terrain, scient patiemment les obstacles les plus résistants, comme a fait la Cère de la muraille de lave, qui lui coupait le passage vers Trémoulet.

Laissons-nous donc guider par cette vaillante petite Cère, par la Jordanne, pressée de la rejoindre, toutes deux se précipitant par leurs chemins parallèles, se disputant à qui gagnera la première la calme et splendide plaine d’Arpajon, loin des embûches innombrables de la montagne.

A Trémoulet.—Croquis d’un intérieur.

Laissons-nous guider par les filles de ces deux sublimes taciturnes, obstinés là-haut à garder leurs distances, ce Plomb et ce Puy: elles, issues de l’un et de l’autre, sans souci de ces haines préhistoriques où s’immobilisent ces burgraves de basalte, ne poursuivent qu’un rêve, séparées, de se rencontrer, de faire route ensemble, plus fortes ainsi pour déjouer les méchants génies qui les obsèdent, s’acharnent à les retenir dans les ravins, les précipices, les défilés cauteleux. Et, tout le long de leur course, elles nous feront leurs confidences, en ralentissant leur fuite aux endroits commodes, pour nous permettre d’errer dans les villes, l’histoire et la légende.

Au début, elles n’ont pas grand’chose à nous narrer, ou ce qu’elles balbutient dans le gazon et la fange, nous ne l’entendons guère, et de l’obscur d’où elles émergent, elles ne nous rapportent rien qui intéresse: c’est qu’elles ne savent rien, sans doute, et qu’à l’heure où elles naissent elles ignorent bien totalement le passé fabuleux du volcan et du glacier.

Ce n’est que plus loin qu’elles jaseront de leurs impressions de route, au spectacle rapide des choses et des gens, car c’en est vite fini de muser aux riens du départ, elles ont des étapes scabreuses en perspective, et il leur faut se hâter tout de suite...

La Cère, de la Font-de-Cère, d’où elle sourd, des revers du Cantal et du Lioran, n’est que peu de temps à mener l’existence exclusivement alpestre qui fut celle de la Cère de jadis. Aujourd’hui, immédiatement, elle entend le sifflet des locomotives, le halètement terrible du convoi poussif d’Aurillac vers Murat, qui remonte laborieusement la rampe de la vallée avec le fracas de tremblement de terre, de tremblement de fer, des matériels honteux de vétusté, que la Compagnie réserve aux bénévoles voyageurs du haut pays, wagons où refuseraient d’être incarcérées des vaches de la plaine qui auraient quelque habitude de regarder passer des trains. Heureusement, le tout s’engloutit sous la percée du Lioran, ne sera rendu à la lumière que deux kilomètres plus loin, dans les sapins, après la traversée du tunnel, interminable, avec ces machines essoufflées, à croire que l’on ne reverra jamais le soleil, que c’est pour un voyage au centre de la terre que l’on s’est embarqué...

La Font-de-Cère.

Aussi, à cette fumée, à cet ébranlement, comme d’une éruption, la rivière s’est-elle esquivée prudemment aux creux du val, où elle se querelle avec mille blocs chus des hauteurs, qui lui encombrent la voie, vers Saint-Jacques-des-Blats, des ennemis pour rire, qu’elle tourne, saute, submerge, légère, agile, maligne, un peu grisée, comme un prisonnier aux primes heures d’air libre, de ciel ouvert, après l’évasion...

Mais voici le point noir, des milliers de points noirs, qui seront des quartiers de montagne cassée, écroulée, jonchant le lit encaissé de la Cère d’un chaos fantastique.

Il semble que la montagne ait voulu se jeter au-devant de la rivière, désespérément, toute, pour s’opposer à ce qu’elle passe.

Après des siècles et des siècles, tous ces blocs, debout, couchés, dans des équilibres extraordinaires sur les flancs de l’abîme, sont en postures de combat, comme une horde épique de titans, aux prodigieuses armures de mousses et de lichens, armés d’arbres entiers, des troncs qui ont germé dans les fentes.

Le puy Lioran.

A travers cet horrible Pas de Compaing, où l’on ne va pas sans angoisse, par la route en corniche parallèle à la Cère et au chemin de fer, qui suit l’autre rive, où l’œil s’affole à ce vertigineux cataclysme, la Cère se glisse, tant bien que mal, s’échappe par gouttes ici, s’élance par flots là... et, en avant... voilà des éternités que cette armée de rocs garde le passage, et que passe la Cère!

Tunnel du Lioran.—Naissance de l’Alagnon.

Où ne passerait-elle pas, elle qui si près de là va passer le Pas de la Cère.

Le Pas de Compaing.

Il ne s’agit plus de cailloux, même monumentaux, gigantesques, à tromper. Il ne s’agit plus de cabrioles de chèvres. Cette fois, une digue de lave se dressait, une épaisse cloison, comme une soudure entre les deux pentes de la montagne. Ailleurs, nous l’avons vu, de lâches rivières, devant de telles barricades, ont préféré s’arrêter court et, parties pour courir le monde, finir en lacs oisifs, comme le Chambon. La Cère ne s’est pas résignée à cet emploi de citerne accidentelle. Elle a rongé, limé la muraille volcanique, comme n’auraient pu des milliards de scieurs de long, et c’est ainsi que dans les guides ce haut fait est inscrit glorieux, comme à l’ordre du jour: «La rivière a coupé perpendiculairement une coulée de laves; l’escarpement de la roche mesure environ cent mètres.»

Le travail des eaux a fendu la montagne; mais, par-dessus, le bois, divisé avec elle, a étendu ses branches, enchevêtré ses ramures, qui tamisent le jour, d’où ne filtre qu’une lumière pâle, une lumière enchantée, une lumière d’aurore et de crépuscule, une lumière de paradis et de rêve; et je n’ai vu nulle part, à de l’herbe et à des feuilles, des couleurs tendres et vives, une fraîcheur pure et délicate, comme à la végétation de cette crypte merveilleuse, abritée de toutes souillures de l’atmosphère, et qui ne reçoit du soleil que l’effleurement et la caresse. Spectacle inoubliable, soit que d’en bas, parmi les rocs éboulés, on mesure de l’œil ces deux falaises monumentales jusqu’aux bois qui pendent à leurs bords, là-haut, minuscules, soit que d’en haut, de ces arbres énormes, le front se penche sur le vide effroyable...

Mais cela ne suffit pas à notre intrépide perce-montagnes.

Le Pas de la Cère.

La Cère continue son œuvre, se démène avec acharnement pour élargir le canal serré entre ces deux prodigieuses falaises, où elle ne pénètre qu’en se faisant toute mince, comme de profil, alors qu’elle voudrait arriver de front, se bousculant toute, avide de l’inconnu que masquaient ces parois formidables...

Et que sa curiosité était légitime!

Quel tableau pour cette onde émigrant par cette faille d’une vallée à peine entaillée, comblée çà et là comme par un déluge de rocs, quel tableau que celui qui s’encadre, dans l’estuaire de Vic, sur le large d’Arpajon! Les falaises,—tout à l’heure un compas fermé,—écartant leurs branches toutes grandes en même temps qu’elles s’abaissent, s’inclinent, s’effacent...

Du coup, la Cère modère son allure, la règle presque à la lenteur des trains s’époumonnant sur les pentes, s’accordant de flâner un peu après tant d’effrénés galops, avec sauts de montagnes en guise de haies...

D’ailleurs, comment ne point s’engourdir à la paresse, à travers ces moelleuses prairies, entre ces rideaux d’arbres frais, parmi ces cultures, ces bois qui s’étagent, ces fermes, ces châteaux, ces villages blottis, nichés dans les creux et sur les premiers gradins? Et, au-dessus des tables volcaniques étonnamment régulières, des rebords de basalte du doux berceau de hauts feuillages et de profondes verdures où la Cère indolemment semble de l’action incliner au rêve, quels superbes paysages aériens, les plateaux de pâturages, les burons, comme des barques esseulées dans l’infini des gazons et du ciel, aux écueils des cimes tourmentées, tailladées, déchiquetées. Et, sur toutes ces masses, la grâce, la fragilité de quelque brin d’herbe qui dresse, balance au soir une pointe rouge, une aiguille de feu, teinte du couchant...

Et voici Vic, Vic-en-Carladès, son ancien chef-lieu, et siège d’un bailliage, Vic-sur-Cère, Vic-les-Bains, encore que l’on ne s’y baigne guère, car la station ne compte quelques baignoires que depuis peu; en revanche, on y boit des eaux appréciées des Romains, longtemps oubliées, perdues, ensevelies sous des masses de dépôts, retrouvées par un pâtre dont les vaches léchaient les pierres suintantes d’eau minérale,—la fontaine salée,—aux vertus de laquelle la France devrait Louis XIV. Ce qui n’empêche pas les thermes vicois de péricliter encore jusqu’au milieu de ce siècle, où ils redevinrent en vogue parmi «les enfants du pays». De l’eau de Vic, ils en usaient pour tout, indifféremment, et en quelle quantité! Si les jets étaient peu abondants et le rendement limité, c’est que ces insatiables buveurs les tarissaient sans doute!

Près de Vic-sur-Cère.

Il y a une quinzaine d’années, la source présentait, au matin, l’aspect le plus pittoresque. L’établissement se composait de deux salles, une sorte de rez-de-chaussée enfoncé, où l’on descendait par quelques marches, et une salle au-dessus. En bas, on buvait. En haut, on dansait. Une petite fontaine contre le mur, un verre sur la pierre occupaient un angle. Dans le reste de la pièce, quelques caisses de bois, des bouteilles, des bouchons, pour l’exportation. Devant le robinet, assis, en tablier de cuir pour protéger les genoux rhumatisants, un homme charmant, cultivé: le propriétaire de ces eaux en baisse, emplissant du maigre débit, l’une après l’autre, ses bouteilles; les bouchant lui-même, mélancoliquement, pendant que quelque journalier les rangeait ou emballait,—le propriétaire des eaux, s’interrompant d’embouteiller, à chaque buveur qui s’approchait. Des buveurs qui avalaient des verres à la suite,—n’en costo pas mai,—il n’en coûte pas plus. Des buveurs qui en voulaient pour leur argent,—cent sous la saison,—qui, trois, quatre ou cinq verres absorbés, tiraient une bouteille encore... Cette bouteille, ils l’emportaient, les uns sur la promenade, les autres sur la route qui monte aux flancs boisés du Griffoul, où ils grimpaient s’isoler,—les eaux, à cette dose intensive, devenant forcément purgatives; d’autres, encore, aux quilles, au jeu près de là, où ils se flanquaient des suées, tout en nage. Ces buveurs? marchands de vin, cochers, frotteurs en villégiature, pour qui le confort, tout relatif, des auberges et cafés de Vic égalait le luxe des stations et des plages à la mode.

D’ailleurs, comme sites, il n’en est guère qui puissent rivaliser.

On ne rencontrait que gens en manches de chemise, en gilets de serge, en chaussons; les femmes, en cheveux, tabliers, camisoles, du moins le plus grand nombre... quelques familles d’étrangers. Les étrangers... ceux des grandes villes... les messieurs et les dames, qui se rassemblaient, eux, à l’Hôtel, chez le brave père Vialette, aux recettes succulentes!

La Bourrée.

Tomber des quilles ou faire un piquet, c’était le sport des hommes. Pour les femmes, tricoter. Et puis, pour beaucoup, après des litres ingurgités à la source, tout gonfles de tout ce liquide, gravir jusque chez Vialard, pour le vin blanc et les bouriols, et le salé; puis, au café, ensuite—le vermout ou le pernod,—tout cela de sept à dix heures du matin. Après quoi, si l’on en croit les maîtres de pension, ils n’arrivaient point à tenir de nourriture à leurs hôtes, mangeant comme quatre et renvoyant les plats nets: des repas de deux heures, avec danses entre les plats, dès qu’un museteur était dans la société. Car, avec l’eau, les crêpes, la jambe de porc, le vin blanc et la table d’hôte,—un bon somme par là-dessus,—la bourrée complétait le traitement, la bourrée partout en semaine; mais, le dimanche, surtout, à l’Établissement dans la salle au-dessus des Eaux, les gens du pays se joignant aux buveurs...

Vic-sur-Cère.

Toute cette bonhomie, cette joie, ces appétits, ces bals et cette consommation d’eau—dont elle semblait se porter pour le mieux—de la clientèle de Vic, quelque cent de buveurs,—ne permettait point à l’établissement de prospérer, et son propriétaire dut s’en dessaisir aux mains d’un plus entreprenant...

Mais la Cère, si paresseuse soit-elle, ici, n’attendrait pas la suite de l’histoire de Vic, lancée, maintenant, dont les affiches couvrent les murs des capitales, et qui ne rêve pas moins que de devenir un rendez-vous de la fashion; laissons donc la baraquette des baignoires, la buvette récente où désormais sont préposées d’accortes Vicoises aux joues rouges, et pénétrons dans le village, visitons les environs.

La-haut, le rocher de Muret, où le nommé Loup, envoyé du commandeur de Carlat, eut le poignet tranché, sur l’ordre du seigneur de Muret, pour lui apprendre que «jamais loup n’était entré dans le manoir sans y laisser la patte». Ce qui coûta la tête au gentilhomme, condamné à mort, pour être allé un peu loin dans le calembour.

Vallée de la Cère.—La route du Lioran.

La route va de l’établissement thermal, par le communal, tout retentissant d’oies et de laveuses, sans que l’on puisse savoir lesquelles jacassent davantage, vers la ville haute, vision de moyen âge, avec ses rues tortueuses que partage un torrent: une ville forte, aux maisons anciennes aux murs épais, portant des balcons de bois, percées de portes basses cintrées, de fenêtres grillées à mailles de fer, çà et là flanquées de tours massives. On traverse, sur des poutres jetées en pont, le torrent qui dévale à gros bruit... Il y a toujours à quelque balcon une femme au haut des marches, mangeant son écuelle de soupe..., ailleurs, un vieux, immobile, comme oublié, sur le banc de pierre... Un refrain à bercer l’enfant, le mignard qui pleure, s’échappe d’une croisée... Là, des hommes occupés à ranger la provision de bois de brûle, de genêts pour l’hiver... Des femmes qui filent ou tricotent... Devant l’église, le clopinement des sabots, le chuchotement de petites vieilles qui sortent de la prière... Et, çà et là, aux fontaines, l’entre-choc des forrats de cuivre, des servantes qui jasent et rient... Sur une placette, dans un angle, un vaste brasier où chauffe une cuve à lessive, gigantesque—on ne lave qu’à de longs intervalles—toute la ruelle illuminée comme par un incendie... Et, de nouveau, par d’autres venelles, l’obscurité où la vie s’apaise, se tait... le silence... Le silence... où ne parle plus que, de loin en loin, la voix de quelqu’un dans une grange ou dans une étable, le silence noir, où ne s’allument que de rares lumières, un maigre lun, par-ci, par-là, toutes petites, toutes falotes derrière les fenêtres étrécies...

Et la Cère va son train assagi, au bas de Comblat et de son château, de Polminhac et de son château de Pestel, vers cet Arpajon, coté pour ses foins—et vanté pour ses femmes: «Dans plusieurs cantons, et notamment depuis Vic jusqu’à Aurillac, la race des femmes est distinguée par les agréments extérieurs et surtout par la fraîcheur du teint. Ce petit pays est la Circassie et la Géorgie de l’Auvergne... Par delà Aurillac, il y a encore beaucoup de communes renommées pour leurs belles femmes; et telles sont, entre autres, celles d’Ytrac et de Crandelles. Il est vrai que ces Auvergnates à peau blanche manquent de légèreté dans la taille et de grâces dans les manières. Peut-être aussi ont-elles trop de gorge; désagrément qui, au moins, est compensé par l’avantage qu’il leur donne d’être bonnes nourrices, quand elles allaitent. Mais la plupart offrent un genre de beauté qu’en d’autres contrées on admire parce qu’il y est rare: ce sont des yeux bleus avec des cheveux noirs.»

Mais la Cère se soucie bien de ces détails! Elle attend sa compagne de route, la Jordanne, évadée comme elle d’autres traverses, avec laquelle elle doit poursuivre son trajet, après Arpajon. Justement, la voici. Alors, ce n’est plus le temps de s’amollir dans ces délicieux parages. De concert, les deux rivières, qui n’en font plus qu’une, s’élancent, bavardes, se contant les aventures de leurs pérégrinations.

Comblat-le-Château.

Pour la Cère, nous sommes instruits de la fougue ou de la ruse, équivalant à des millions de sièges de Troie, qu’il lui a fallu contre la défense de la montagne massée au Pas de Compaing, et, forcée, dressant ensuite ce rempart compact du Pas de la Cère, qu’avec les âges la rivière ébrécha, fendit obstinément, régulièrement, droit, comme de la pierre tendre comme du beurre...

Écoutons la Jordanne, après les transes de son exode.

Au début, dans ce cirque de Mandailles, dont les piliers du pourtour sont le Puy Chavaroche, le Puy Mary, le Puy de Bataillouze et le Col de Cabre, la Jordanne erre dans les bois, s’amuse à la cascade de Liadouze, au bourg de Mandailles, le centre des ferrailleurs, de tous les émigrants «dans les métaux», classification qui va du rétameur et du chaudronnier jusqu’aux grands constructeurs, et aux entrepreneurs de démolitions. Mais tout cela n’est que de la ferraille méprisable, pour la Jordanne, qui roule, dans son sable, des paillettes précieuses.

Polminhac et le château de Pestel.

Mais—ici,—elle n’en est pas encore à ces rêves d’or; qu’elle s’extasie donc en paix sur l’ingéniosité et l’effort de ces montagnards qui ont créé une industrie à eux et s’y enrichissent, et sur leur fidélité au village natal: tout leur «cœur à l’ouvrage», leurs vertus d’économie, leur règle de conduite, leur endurance, tout cela est commandé par l’unique volonté de revenir là, d’où les exilent la rudesse du climat, l’impossibilité de vivre du sol; et ils font comme ils ont voulu. Ils vont chercher aux grandes villes de quoi subsister, de Mandailles à Saint-Simon, où il y a tout juste pour les troupeaux et les vachers. Ils ont enrichi de maisons claires aux toits d’ardoise fine, ces communes de roche noire et de mauvais chaume. Comme pour certifier plus irrévocablement leur espoir, leur décision du retour, ils marquent souvent, d’avance, leur place de sépulture, ils y édifient leur tombeau; quel n’est pas l’étonnement de voir dans ces doux enclos de la mort de la campagne, où, d’habitude, une simple croix, vite masquée d’herbes et de fleurs est le ci-gît du paysan, de voir des dalles inusitées, et, parfois, quelque énorme cube de fer peint, destiné à «des Parisiens», qui semblent vouloir défier la ruine, car ils font solide, et grand, trop!—et tout en fer!

C’est à qui, on ne sait par quelles voies, aura pu conduire à son endroit le plus imposant, le plus énorme de ces kiosques mortuaires!

Vallée de la Jordanne.—La cascade de Liadouze.

Cependant, ces prévoyants de l’avenir, qui n’entendent pas abandonner à leurs héritiers le soin de leur monument funèbre, n’agissent bien que par l’amour du pays, de la petite patrie, plus que par goût de la mort, hantise de la fin, si l’on conclut d’après la coutume par laquelle ils tâchent de leurrer la fatale visiteuse: quand un meurt, on voile les miroirs de son logis «pour que la mort, n’étant attirée par aucun reflet, ne puisse se reproduire et ne soit pas tentée de revenir».

D’autre part, tout de même, ils ne redoutent point le trépas, au point de lui préférer la perte de l’honneur, comme nous l’enseigne la légende du Saut de la Menette, vers Saint-Cirgues et les cascades du Chaumel. Comme la Cère, à un point, la Jordanne a dû faire brèche dans les laves; de fort loin, l’oreille est frappée de la rumeur de la lutte, de la rivière en bataille, dans les ravins, les rocs. Là, une menette, une pieuse fille, pourchassée par le diable, se jeta dans le vide, bravement... Et vous devinez, puisque cette histoire vous a déjà été contée, qu’il ne lui advint nul mal, ses jupes s’étant converties en parachute pour lui amortir la descente...

Mais, ch., chut, la Cère et la Jordanne dialoguent plus bas, s’entretiennent de choses mystérieuses, de Jean de la Roquetaillade et de Gerbert, et des orpailleurs, de la recherche de la pierre philosophale, et de la fabrication de l’or!

Vallée de la Jordanne.—L’hôtel de Mandailles.

Brusquement, du Saut de la Menette, de Saint-Cirgues et de Lascelles, vers Aurillac, la Jordanne, qui n’avait donné asile jusque-là qu’aux truites et aux écrevisses, roule dans son sable des parcelles rouges, des parcelles jaunes, des paillettes, tant et tant que toute une corporation, celle des orpailleurs, existait encore, le siècle dernier, pour exploiter les lamelles d’or. On les ramassait à l’aide de peaux de brebis dont la laine retenait les molécules fabuleux,—car les riverains prêtaient à cet or une origine légendaire, bien loin de l’explication naturelle.

Une première fable veut que ces fragments proviennent d’un trésor contenu dans des outres que des Arvernes rapportaient d’une expédition victorieuse, et que, surpris par l’ennemi, ils auraient vidés dans les gouffres de la Jordanne; la rivière, malgré son désir, n’osa pas s’approprier ces richesses incommensurables sans l’avis d’un druide qui jugea que ce n’était qu’un dépôt, qu’il fallait restituer. Mais comme la restitution totale aurait perverti les populations, il conseilla de ne la faire que petit à petit. Ceci explique que les eaux de la Jordanne ne charrient l’or qu’en si faible quantité, si faible que les orpailleurs ont dû cesser leurs opérations: le rendement ne valait pas les toisons de brebis ou le temps du lavage.

D’autre part, la fortune de la Jordanne aurait été due à un miracle: Gerbert, alors à l’abbaye de Saint-Géraud, voulut tenter le doyen du monastère. Il l’emmena à Belliac, dans la «maison du pape»—où Gerbert serait né—ce qui n’est pas du tout prouvé. Gerbert lui promit un miracle, s’il voulait vendre son âme. Après avoir tracé des cercles magiques et proféré ses incantations, d’une baguette flamboyante, le sorcier, pape de demain, cingla les eaux de la Jordanne qui se muèrent en nappes d’or, coulèrent en flots d’or; le charme ne cessa qu’aux prières épouvantées du doyen; ce serait l’or de ce sortilège qui se serait mêlé aux sables de la rivière.

Gerbert pour la Jordanne, Jean de Roquetaillade pour la Cère, toutes deux avaient de qui parler; l’un et l’autre, illustrations de l’abbaye de Saint-Géraud d’Aurillac!

Sur Jean de Roquetaillade, comment fonder une opinion qui ait chance d’exactitude, au milieu des jugements passionnés, prophète pour les uns, pour les autres, un possédé, mais pour tous un cœur saturé de vertu, une intelligence d’élite, toute l’éloquence d’un meneur de foules, d’énergie indomptable, qui ne céda jamais aux persécutions ni à la prison. Le courroux qu’il suscita chez les papes, les enthousiasmes qui lui accouraient d’ailleurs, malgré tant d’ombre sur cette étrange figure, la poussent en un suffisant relief—qui s’accentue encore, grâce à ce que nous pouvons imaginer par les pages du Vade mecum in tribulatione: le scandale de son temps, et qui, d’autre part, lui ralliait des admirateurs fanatiques.

Jean serait né à Yolet, comme Carrier, l’exécrable révolutionnaire des noyades de Nantes, des mariages républicains.

Aurillac.—La statue de Gerbert.

Astorg, un orpailleur, son oncle, l’éleva, le mit à Saint-Géraud où il ne tarda point à briller dans les études ordinaires de l’abbaye, à manifester un penchant rapide pour les sciences occultes.

En attendant de découvrir la pierre philosophale et de fabriquer de l’or, il inventa, pour les pêcheurs de minerai de la Jordanne, un système plus pratique que la peau de brebis; il apprit aux orpailleurs à séparer l’or des sables, par un lavage opéré au moyen de tables inclinées, recouvertes d’un drap grossier; le sable brut versé au haut de l’engin glissait sur ce drap, tandis que le minerai restait incrusté dans la trame. Ce procédé, que la tradition fait remonter très loin, était connu sous la désignation caractéristique de façon du cordelier.

Mais l’oncle Astorg ne se satisfaisait pas des grains que la Jordanne restituait si chichement.

Abîmé dans le problème à la solution duquel s’acharnait le moyen âge, l’alchimiste associa son neveu à ses recherches; aussi, dans la voie de l’hermétisme, Jean, à Saint-Géraud, avait été précédé par Gerbert, qui, sur la chaire de Saint-Pierre, fut considéré encore comme un pape sorcier, tant, alors, toute découverte la plus naturelle ne semblait avoir pu s’accomplir sans quelque magie: les cloîtres avaient leur laboratoire, leur fourneau pour le grand œuvre. Jean de Roquetaillade aurait écrit le Luminis Liber, traité de la transmutation des métaux, seulement compréhensible pour les initiés dans ses formules symboliques, ne permettant point aux profanes de pénétrer dans les arcanes du mystère.

Mais ce n’était pas la richesse que convoitait le chercheur, comme on verra par ses prédications, ses campagnes ardentes contre le luxe de l’Église même.

Alchimiste, il ne se distingue point des milliers d’autres moines de ces siècles, aux cellules en officines, avec des fioles, des cornues, des livres de kabbale.

Mais le voici cordelier, moine mendiant, prédicateur nomade—militant. Bientôt populaire, étant demeuré très peuple. Et vite la croyance se répandit que le souffle saint l’animait. Ne prédisait-il pas le vent, l’orage, la grêle, le froid, la neige, le dégel, les inondations?

On cite des traits: «Un jour, placé sous le porche de l’église de Naucelles, car il faisait grand soleil, il demanda à des villageois, qui étaient venus l’entendre et se tenaient en cercle autour de lui, à qui appartenaient les gerbes étendues dans un vaste champ qu’il montra du doigt. Quelqu’un lui ayant dit le nom du tenancier: «Eh bien, reprit-il, je lui conseille de les lever cette nuit, s’il ne veut pas les voir détruites par la tempête de demain.» L’orage eut lieu, en effet, mais on avait écouté le cordelier, et la récolte se trouvait en sûreté.

Une autre fois, non loin de Saint-Simon, il s’informa quel était le propriétaire d’une prairie très étendue, mais un peu maigre, qu’il venait de traverser. «A moi, père, lui répondit un seigneur qui était présent. Je vous en complimente, ajouta le religieux, car si vous creusez à une profondeur de six pieds, juste sous ce chêne qu’on voit d’ici, vous y trouverez une source abondante qui doublera la quantité du foin et la valeur de votre domaine.» Et cela arriva comme il l’avait annoncé.

De là à le supposer en commerce avec les esprits, ce cordelier terrible, qui parfois terrassait son auditoire de révélations personnelles à chacun, on n’hésitait pas. Et comme il prêchait d’exemple en austérité et charité, sa renommée s’étendait jusqu’à se faire trop éclatante pour les princes de l’Église, lui dont la parole ne tonnait que contre la splendeur, l’opulence, toutes les richesses et les vices du clergé.

Une thèse là-dessus lui valut six mois de prison au couvent de Figeac; c’est là, dans les privations volontaires, qu’il affirmait avoir reçu le don de prophétie; sur l’ordre même d’un nonce du pape, qui le visita et le délivra, il rédigea un cahier de prédictions: De revelationibus. Il aurait prédit la bataille de Crécy, la prise de Calais, la Peste noire. D’où la foi du peuple en ses discours et l’émoi de la papauté. Clément VI le manda à Avignon. Il s’y rend, en revient triomphalement, après avoir dévoilé au saint pontife deux faits que celui-ci prétendait être seul à connaître. De retour à Aurillac, il se reprend à prêcher, à écrire, à prophétiser.

Sur les bords de la Jordanne.

Écoutez de quel ton il secoue son temps, regardez de quel geste il entr’ouvre l’avenir, de quelle façon il répond à ceux qui l’accusent de ne prédire que le présent et le très prochain: «Aulcuns me disent: Pourquoi vous limiter à un lustre ou à deux lustres, au lieu de vous être en allé par delà, pour nous faire cognoistre ce qui doibt advenir un long temps après que nous serons trespassez et roidis? Aulcuns m’accusent de peu de sapience pour ce que je ne m’enfonce pas trop avant dans les choses futures. Si je ne fais pas, gens malavisez qui me blamez, c’est à ceste fin de ne pas troubler la foiblesse de vostre entendement, car vous cuidez que ce qui est présentement, éternellement sera. Les moines se imaginent qu’ils prendront tousjours la dixme sur les vilains, gent taillable et corvéable ad misericordiam Domini. Les baillis et les viguiers croyent que ils tolliront tousjours la char et la pel aux paouvres plaideurs. Les bannerets et chastelains cuident avoir à tout jamais les droits d’ost, de ban, chamfarts main-morte, quint et requint, tods et censives, foraige, pulvéraige et autre, que ne saurois nombrer. Les gens d’armes, routiers, soudards et malandrins pensent que ils pourront tousjours vivre sur le commun en mangeant les bonnes oues du manant. Mais si, non content de me tenir clos et emprisonné dans l’age mille quatorzième, j’arrivois aux siècles plus loingtains, vous seriez tous esbahis et desconfitz. Vous verriez la fourme et substance de toutes choses muée de tout en tout; non point en ce que l’on n’aura plus ni jacquettes, ni hennins, ni sambucques pontificales; non point en ce que on ne mangera plus de paons farcis, de héroneaux à la saulce et de poires à l’hypocras; mais muée de telle sorte que rien n’en restera. Les belles abbayes qui nourrissent l’orgueil de tant de religieux seront destruites ou hantées par les vilains, et les beaux ordres de la chrétienté prendront fin misérablement. De mesme les seigneurs qui ont en nos jours la justice haulte et basse, les fourches et l’échelle, se estimeront trop fortunés se ils peuvent saulver leur col de la hart. Et pour quant aux maltotiers et maîtres d’hostelz, ils verront pareillement leurs privilèges deschoir avecque les droitz d’aubaine, de régale et d’hébergement. De mesme, les taillers de vestimentz, les vergetiers, les esperonniez, les futaillers, les étuvistes et autres gens de métier verront disparaître leurs jurandes et maîtrises, et il n’y aura plus de statuts pour aulcun. Que dirois-je du roi, notre sire? Sa couronne sera ébranlée et deffaicte, et un jour adviendra où sera réalisée ceste parole de l’Écripture: «Les premiers seront les derniers.»

Vue panoramique de la vallée de la Cère.

Paroles d’un voyant, qui ne pouvaient plaire en haut lieu!

Jean de Roquetaillade fut emprisonné en Avignon, où Froissart l’a vu: «Ains avoit un frère mineur plein de grand clergie et entendement, en la cité d’Avignon, qui se appeloit Jean de la Rochetaillade, lequel frère mineur le pape Innocent VI faisoit tenir en prison en chastel de Bagnolles pour les grandes merveilles que il disoit, qui devoient arriver mesmement et principalement sur les prélats et présidents de saincte église, pour les superfluités et le grand orgueil que ils démènent; et aussi sur le roïaume de France et sur les grands seigneurs de chrétienté, pour les oppressions qu’ils font sur le commun peuple. Et vouloit ledit frère Jean toutes ces paroles prouver par l’Apocalypse et par les anciens livres des saints prophètes, qui lui estoient ouverts par la grâce du Saint-Esprit, si que il disoit; desquelles moult en disoit qui estoient fortes à croire; si en voit-on bien a venir aucune dedans le temps qui il avoit annoncé. Et ne les disoit mie comme prophète, mais il les savoit par les anciennes Escritures et par la grâce du Saint-Esprit, qui lui avoit donné entendement de déclarer toutes ces anciennes troubles, prophéties et escritures pour annoncer à tous chrestiens l’année et le temps qu’elles doivent advenir...»

L’indomptable moine, de sa prison, écrivait à Innocent VI: «J’ai mon siècle à punir et l’humanité à venger, et, quoi qu’il advienne, je le ferai»; aux cardinaux, qui venaient l’entendre, il débitait tels apologues, dont voici le thème: «Il fut une fois un oiseau qui naquit et apparut au monde sans plumes. Les autres oiseaux, quand ils le surent, le coururent voir et lui trouvèrent un regard si suppliant qu’ils en furent touchés. Ils se conseillèrent donc entre eux et comprenant que sans plumes il ne pouvait voler, et que sans voler il ne pouvait vivre, tous décidèrent que chacun lui donnerait une part de son plumage. L’oiseau empenné vola tout de suite et devint robuste et fort. Mais voilà que bientôt il commença à s’enorgueillir et ne fit compte de ceux qui l’avaient aidé, à ce point qu’au contraire il les combattait et les pourchassait. Les oiseaux se réunirent en nouveau conseil pour savoir ce qu’il était bon de faire. Le paon opina le premier et dit: Il est trop grandement embelli de mon plumage; eh bien, je reprendrai mes plumes! Et mon Dieu, poursuivit le faucon, aussi ferai-je des miennes. Et les autres oiseaux en dirent autant, chacun redemandant ce qu’il avait donné. Quand il vit cela, l’oiseau s’humilia et reconnut que ce riche plumage ne venait point de lui, car il était entré au monde nu et pauvre. Adonc leur cria merci et dit qu’il s’amenderait. Ainsi, nobles éminences, ainsi vous en adviendra. Car l’oiseau orgueilleux, c’est le pape et sa cour. Si tous ne changez, l’empereur d’Allemagne, les rois chrétiens et les hauts princes qui vous ont octroyé les richesses dont vous faites abus un jour ou l’autre sauront bien vous les ôter.»

Tout de même, parfois, la captivité pesait au moine nomade: «Oui, je suis prisonnier, et je ne me plains pas, et pourtant en ce moment les lis fleurissent, l’alouette chante et la brise fait la folle dans les lauriers de vos jardins... Voyez ces nuages qui courent là-haut au-dessus de vos têtes... Savez-vous pourquoi ils sont si beaux? C’est parce qu’ils sont libres. Il y a certains instants où je surprends mon âme vouloir m’échapper pour les suivre, pécaïre! comme si elle se sentait des ailes.»

Après six ans de détention, il fut relégué au monastère de Villefranche, où il mourut deux ans après, au jour et à l’heure annoncés par lui...

Physionomie trouble, éclatante et fumeuse, étrangement mêlée d’humilité et de révolte,—de croyant incapable de se soustraire à la discipline, obéissant aux ordres du Saint-Siège, subissant les réclusions auxquelles il est condamné; cerveau de logicien et de visionnaire, sorte d’illuminé et d’anarchiste, glorieux, persécuté—et dont la mémoire est bien négligée...!

On conçoit que l’abbaye de Saint-Gérand, Aurillac et la chrétienté préfèrent honorer le souvenir de Gerbert, qui eût peut-être aussi mal fini que Jean de Roquetaillade... s’il n’était devenu Sylvestre II; et cela n’a point tout à fait protégé sa mémoire diabolique et sulfureuse...

Mais avant de suivre Gerbert aux bords du Tibre, prenons-le sur les rives de la Jordanne, à ce hameau de Belliac, où l’on continue de montrer une maison de Gerbert, du Pontife, alors que les auteurs mêmes qui assignent Belliac comme lieu de naissance à Gerbert disent qu’elle n’existe plus.

Mon érudit ami Louis Farges, au courant de toutes les controverses de la région, se refuse à admettre ces assertions sans preuves. M. Julien Havet, dans son édition des lettres de Gerbert, le fait naître «dans la France centrale», d’après les annalistes contemporains, qui ne disent rien de plus. Les documents invoqués, d’autre part, de cinq à six cents ans postérieurs, constatent qu’il se trouve à Belliac une maison de Gerbert... C’est peut-être osé, dans un pays où ils pullulent, les Gerbert, que d’y fixer tout de go la maison du pape. Quant à la tradition orale, elle n’est pas très ferme; elle a varié, indiquant Aurillac, les environs d’Aurillac, enfin Belliac: le doute est permis.

Aurillac.—Les bords de la Jordanne.

D’ailleurs, cela ne touche point à la légende, en somme. Il est indiscutable que l’abbaye d’Aurillac fut son berceau intellectuel, qu’il en gardait le plus filial souvenir. Là, il est né à la vie de l’esprit. Cela justifie assez la statue élevée dans Aurillac, car aucune ville de France n’a de pareils titres pour la posséder. Et Aurillac peut être fière.

De quelle hauteur se dresse, sur le morne Xe siècle, ce génie au savoir universel d’encyclopédiste, tel qu’on ne pouvait croire qu’il l’eût acquis sans l’aide du démon, une des plus lumineuses intelligences qui aient brillé sur l’obscur des âges, politique de ressources infinies, écrivain, orateur, théologien, musicien, mécanicien, inventeur, algébriste, astrologue,—chimiste,—et alchimiste,—homme d’action résolu, intrépide, ardent, infatigable, et rêveur grandiose, avec, dans le cœur, des inspirations profondes, comme dans l’esprit les plus hautes conceptions: imaginant la fête des Trépassés, la date nostalgique de la Toussaint, le culte des morts,—tandis que l’idée des croisades, du monde chrétien se ressaisissant à délivrer le Saint-Sépulcre, germait dans son cerveau.

Mais contentons-nous de redire la vie légendaire de Gerbert telle qu’elle bruit dans le sable d’or de la Jordanne, sans vouloir nous faire l’historien de cette gloire monumentale, à laquelle il faudrait un autre espace que cette page limitée... «Au pied d’un petit monticule était une petite maisonnette,» chante le poète Veyre, le jour de l’inauguration de la statue de Sylvestre, sur une place d’Aurillac, en 1851... «Là, dans la misère, un enfançon naquit; on dit qu’à sa naissance, en signe de puissance, trois fois le coq chanta—et Rome l’entendit... Ce drôle est Gerbert... Avec ses petits sabots, voyez-le qui s’avance, sa petite houlette à la main, son petit chapeau, de brebis et d’agneaux menant le petit troupeau... Il se réjouit... Quelle joie! Et quand, le soir venu, du bleu plafond du ciel, s’il n’avait pas plu, il s’amusait à compter les nombreuses étoiles, dont chacune pour lui était tant de chandelles, il invente un télescope à son œil ajusté, d’une baguette de sureau, dont le ventre est curé...»

Un jour, des moines de l’abbaye de Saint-Géraud, en promenade, sont émerveillés de la précocité du petit pâtre; ils en font leur élève,—et bientôt il ne lui reste plus rien à apprendre là: comme les enfants de Saint-Simon ou de Mandailles à qui fait défaut le pain matériel, il émigre, lui, par pénurie de l’autre pain nécessaire à son insatiable cerveau.

Il parcourt l’Espagne, par les chemins d’alors, dangereux et peu commodes! Pensez que dès le départ, il doit mettre pied à terre et s’ingénier avec son bouclier pour faire passer son cheval sur les planches disjointes d’un pont! il ne dut point parvenir chez les Maures d’un train facile...

Il revient, après quelques années, stupéfiant ses anciens maîtres par le trésor de connaissances dont il s’est orné: à Cordoue, il a appris la médecine; d’Espagne, il rapporte tout ce qui s’y épanouissait de philosophie ignorée des Franks; il s’est enrichi de mathématiques; aux Arabes, il emprunte ce que, dans leur civilisation avancée, ils possèdent de sciences exactes, et, en même temps, de sciences occultes. Tout de suite, une telle force de travail, de telles facultés d’assimilation sont suspectes: sans doute, le diable y est bien pour un peu; comment, sans lui, Gerbert eût-il inventé cette horloge à balancier et à sonnerie, ces orgues qui marchent par la puissance de l’eau bouillante... la vapeur! Cette musique, qu’il introduit, propage! Il ne s’en tient pas là, à l’introduire en France, à Rome,—lui, aussi, compose des harmonies. Cependant, il est célèbre. Les grands lui font fête, et tâchent à se l’attacher. Le voici précepteur du fils de l’empereur Othon. Mais enseigner ne suffit pas à son activité. Il veut savoir davantage encore. Il quitte la cour, pour devenir l’écolâtre de l’archevêque de Reims, où il étudie la logique. Contre un savant saxon, Otrick, qui met en doute la science de Gerbert, devant une assemblée de docteurs fameux, l’écolâtre de Reims triomphe de son adversaire, et sort de cet assaut avec une réputation encore accrue: désormais, c’est le champion du monde! Il est le phare lumineux de la pensée, clair et splendide, parmi les ténèbres gémissantes de cette fin de siècle débile. Il ne cessait de travailler, de vouloir, de combiner, de gravir les degrés de sa haute ambition, successivement abbé de Robbio en Italie, archevêque de Reims, archevêque de Ravennes, et, malgré des revers et des défaites, et la perte de son bienfaiteur, Othon, enfin, pape, après Grégoire IV, de 999 à 1003.

Il est peu d’hommes dont l’énergie intellectuelle ait rayonné sur un siècle aussi largement.

Politiquement, il fut, comme on s’exprimerait aujourd’hui, un passionné nationaliste: Hugues Capet lui dut la plus grande part de son élévation au trône. Gerbert fut un de ses plus zélés partisans,—quoiqu’il semble avoir auparavant rêvé d’une reconstitution de l’empire de Charlemagne par les Othons.

Place d’Aureinques à Aurillac.—Sur le foiral.

Sous la tiare pontificale, il adresse à l’Église universelle, maîtresse du sceptre des rois, l’appel douloureux de l’Église de Jérusalem opprimée par les mahométans: c’était, par le moine cantalien, l’exorde des croisades, que devait prêcher peu à près Urbain II à Clermont.

En même temps que l’admiration, une secrète terreur hantait toujours les contemporains de Gerbert à l’endroit de ses découvertes, fort convaincus qu’il rapportait d’un pacte avec l’enfer les nouveautés qu’il tenait simplement de ses voyages, de son observation, de son génie: il n’aurait conquis que par des maléfices la faveur des archevêques et des empereurs; il ne serait devenu pape qu’en vendant son âme.

Il avait cru tromper Satan: il était convenu qu’il ne mourrait pas sans avoir dit la messe à Jérusalem. Et Sylvestre II officiait fort tranquillement à Rome,—se moquant du diable,—lorsque le mal le prit, dans une église... qui s’appelait: Jérusalem!

C’était l’irréparable; en vain, il implora Dieu, qui ne répondit plus à son appel.

Il fut enterré sous le portail de Saint-Jean-de-Latran...

La dalle qui recouvrait sa dépouille, quoique dans un lieu très sec, se trempait d’humidité lorsqu’un pape était près de mourir...

Informé que le marbre sinistre commençait de suinter, un souverain pontife malade ordonna de le briser: dans le cercueil, Gerbert gisait intact, après des siècles, comme s’il venait d’être enseveli; mais, à peine à l’air, tout se dispersa en cendre, il ne resta qu’une croix d’argent et l’anneau pastoral...

Tout s’est évanoui, aussi, de ce qui fut l’Aurillac de saint Géraud, de Gerbert, de la Roquetaillade, des consuls...

Le chef-lieu du Cantal ne vise plus à autre chose que de bien tenir son rôle de préfecture, d’avoir une administration aimable, des cafés avenants, des hôtels confortables, un cercle choisi, une garnison paradante, et de rompre la monotonie des jours par les agréments de sociétés artistiques et littéraires, tout en augmentant le chiffre de ses affaires.

Aurillac n’a rien de l’aspect qu’on serait tenté de lui prêter, arrosée par cette Jordanne merveilleuse, après tout ce mystérieux passé...

Mais la Jordanne, désertée des orpailleurs, ne voulant point demeurer seule à ne rien faire dans ce pays d’acharnés travailleurs, s’est mise à la besogne; elle coule chez les tanneurs, où elle se teint en rouille;—et lorsque, près de là, elle se joint à la Cère, celle-ci peut se leurrer de l’illusion que cette couleur provient de sables enchantés... Les déchets de tanneries sur l’eau, le cuivre des fontaines et chaudrons que l’on fabrique encore dans quelques rues, voilà tout ce qui tranche sur le fond neutre de la ville, depuis qu’a périclité la fortune des orfèvres à qui l’on devait «la parure d’Auvergne», les «tours de cou», les «Saint-Esprit»...

L’industrie actuelle est celle du parapluie en tous genres... exporté en Angleterre et Hollande.

Le flux est au foiral, lorsque la montagne descend, car Aurillac est resté le marché du Cantal—fourmes, galoches...

Alors, les carrioles encombrent les ponts, les faubourgs; des troupeaux dévalent, richesse intarie de l’Auvergne, celle-ci, qui coule sans cesse des plateaux et des sommets, abondante et sûre; au foiral, les bœufs, les vaches; par les rues, les chèvres, les porcs, les brebis...

Après l’âpreté, les ruses des marchés conclus, la joie de la vente, la gaieté de l’achat, le contentement, chez les uns et les autres, d’une bonne affaire, dans les auberges combles, l’or, du vrai! en belles pièces, sort des bourses de cuir pour entrer en d’autres bourses de cuir, pendant que se vident les pauques de vin, et s’emplissent les estomacs, et s’échauffent les crêtes...

Alors, Aurillac s’anime, vit, largement, tout son peuple là,—en blouses, en vestes, avec les vastes feutres débordants; les femmes... encore quelques débris des accoutrements anciens, quelques bijoux.

Et c’est des bourrées, chantées et dansées, jusqu’au soir...

Laroquebrou.

Après quoi, Aurillac recommence de somnoler doucement le long des jours, où sa garnison manœuvre dans les casernes, ses fonctionnaires fonctionnent, ses magistrats jugent, ses avocats plaident, dans un palais de justice devant lequel des canards ou des cygnes s’ébattent en la pièce d’eau du square; les avoués se constituent, les huissiers instrumentent, les notaires passent des actes; au lycée, tout neuf, les professeurs enseignent...; à Notre-Dame-des-Neiges,—une Vierge noire,—le clergé officie; dans les cafés, les manilleurs sévissent, au milieu des discussions politiques; cependant, des poètes se sont groupés, font de la décentralisation, avec un journal illustré, lo Cobreto, sous l’inspiration du capiscol Vermenouze, et la vie n’est pas plus mal lotie ici qu’ailleurs...

Mais, évidemment, après la splendeur, évoquée par l’histoire, de cette abbaye de Saint-Géraud, foyer de science et d’art, de tant de couvents, de communautés, qui donnaient à la capitale de la haute Auvergne un lustre à présent effacé; après ces temps héroïques où elle s’est abîmée, les vicissitudes des guerres religieuses où ses monuments furent détruits, la ville saccagée, ses remparts démantelés; après tout cela, certes, l’impression ne peut manquer d’être réduite, que l’on goûte à parcourir la ville où l’on a tout vu, avec les statues de Sylvestre II par David d’Angers, et du général Delzons, un superbe Tilleul de Sully, la chapelle d’Aureinques (au mémorable trait, touchant de fidélité, de cette jeune fille qui s’enferma au Buis, quand mourut, dans un assaut des huguenots, son fiancé, Veyre, dont le cadavre, calciné dans la maison où l’incendie le surprit en se battant, ne fut reconnu qu’à une bague d’or, cadeau de fiançailles); un hôtel consulaire, restauré, rappelant les luttes de la cité contre ses abbés; l’église Saint-Géraud, quelques fontaines, dont une de serpentine...

Défilé de la Cère en aval de Laroquebrou.

Il ne reste plus qu’à longer la Promenade d’Angoulême, où la Jordanne, avant de passer chez les tanneurs, reflète le plus pittoresque et le plus sordide fouillis de masures estropiées, une rangée de balcons pourris, où pendent des loques et des guenilles à sécher...

Mais, lorsque le tour du guide accompli, les regards se portent un peu plus loin, le jugement se modifie: Aurillac, sans séduction intérieure, sans guère rien pour retenir, n’est point indifférent, si mal disposé que l’on soit, par quelque temps qu’on y ait séjourné...

A l’entrée de la vallée de Mandailles, abritée des collines du bois de Lafage et du roc Castanet, devant la plaine mamelonnée, qui propage ses boursoufflures de terrain vers le Lot; avec, là-haut, le Puy Mary qui étage ses plans majestueux, arque sa double cime dans la nue,—entre cette immense plaine, comme la mer, d’un côté; à l’opposé, la montagne qui se hausse et s’élance,—Aurillac, tout de même, peut remercier son patron saint Géraud de l’emplacement qu’il lui a choisi;—d’ailleurs, les goudots lui en sont fort reconnaissants; ils adorent leur ville et leurs campagnes,—jusqu’aux confins du Rouergue, où pétillent les sources dont Teissières-les-Bouillès tire ses délicieuses eaux de table. Les goudots, ce sont les pescalunes, et les uns et les autres, les Aurillacois: mais goudot, je ne sais pas le sens; pesca-lunes, parce qu’ils seraient ingénus au point de vouloir pêcher la lune, lorsqu’ils l’aperçoivent dans l’eau: railleries des montagnards au détriment du citadin, qui ignore les rudiments de la culture et de l’élève!

A Laroquebrou.—Marchande de pommes.

Pour moi, je ne puis songer à Aurillac sans émotion.

Là, jadis, je vis M. Rames... qui n’était pour le commun des goudots que le pharmacien de la rue du Rieu, un marchand de drogues; qui était, pour les savants, un savant, centuplé de quel poète...

Les voisins et les passants qui, entre deux clients, le voyaient à son petit comptoir, penché sur quelques cailloux, ne se doutaient certes pas des étincelles, de la flamme, de la féerie que le bonhomme pouvait faire jaillir de l’inerte pierre; sans quoi, comme Gerbert et la Roquetaillade, en plein XIXe siècle, ils l’eussent accusé encore de sorcellerie.

Sur ces cailloux, comme les sorciers sur leurs balais volent au sabbat, il vous emportait, lui, au chaos de la création!

Devant de tels cailloux rangés, numérotés, étiquetés, dans les collections, combien de fois j’étais passé sans attention...

Mais, parmi ces archives de la matière, il en allait tout autrement avec M. Rames...

De ces fossiles, à sa parole, la vie jaillissait... Et bien sûr, le doyen de Saint-Géraud, sous les regards de qui Gerbert changeait en nappes d’or le cours de la Jordanne, n’assistait pas à un miracle comparable à l’éruption des volcans, éclatant de ces débris, à la voix et au geste de M. Rames! A travers tout cela,—les épisodes de feu, les ères de repos,—un quartier de mâchoire, une dent lui suffisaient, pour faire courir, aux bords des fleuves, les mastodontes et l’hipparion...

Éperdu, fasciné, l’on n’avait plus qu’à s’abandonner à l’étrange cyclope, dont l’œil unique, l’autre mort, allumé sous de larges lunettes, brillait fantastiquement, dont le marteau de chasseur de pierres abattait devant vous toutes les murailles du temps et de l’espace, pour vous faire pénétrer dans les cratères en travail ou promener sur les glaciers...

M. Rames est mort...

Quand je suis devant sa boutique, je m’interroge toujours, si j’ai rêvé...

Mais non.

Tout était vrai.

Oui, M. Rames était bien tel.

Gerbert n’avait accompli son miracle qu’une fois et pour le seul doyen de Saint-Géraud. Quiconque voulait visiter le petit musée de M. Rames subissait le charme. Il faut croire aux miracles,—puisque l’on n’y est jamais convié. Avec la science, on peut toucher. Les miracles ne se répètent pas pour convaincre l’incrédule. La science recommence... Quiconque entrait chez M. Rames pouvait se procurer cet éblouissement. Cela n’était pas plus difficile à M. Rames que de couper de la pâte de guimauve...

La ville a acquis sa collection...

Il repose à Carlat, contre un pendentif de basalte qui se déplace chaque année, ensevelira sa tombe, un jour: il faut le souhaiter, c’est la dalle qui conviendra à ce savant et à ce poète dont, après Gerbert et la Roquetaillade, j’ai cru devoir inscrire le nom dans les fastes d’Aurillac...

Il ne faut pas que les gloires anciennes pèsent sur le présent au point d’écraser de plus humbles, mais, tout de même, considérables destinées... «Sa bonté et sa charité inépuisables, dit M. Boule dans une notice, l’avaient rendu très populaire à Aurillac... Mes relations avec lui remontaient à vingt ans. J’étais encore enfant quand je lui présentai mes premières récoltes d’histoire naturelle. Je sortis de son cabinet plein d’enthousiasme, car mon savant maître avait au plus haut degré le don de faire aimer la géologie. Il excellait à mettre en pleine lumière les points intéressants d’un phénomène, à le dégager des détails accessoires et à remonter à la cause. Il possédait une telle faculté d’évocation des choses disparues qu’à la vue d’un gisement ou d’un simple échantillon, il faisait renaître à mes yeux les splendides tableaux de la nature passée. Ses descriptions si colorées, si vivantes, des paysages cantaliens aux diverses époques de l’histoire du volcan avaient des aspects de rêve, et ses récits géologiques prenaient parfois des allures d’épopée. De longues années d’intimité avaient ajouté à mon admiration pour le savant un grand respect pour l’homme. Je savais que, dans cette belle âme, il n’y avait de place que pour les préoccupations nobles et généreuses. Je connaissais tout ce que cette existence, exclusivement partagée entre la science et le devoir, offrait d’admirable et de touchant. Les hommes qui, en province, loin de tout centre scientifique, se vouent au culte des choses de l’esprit, ont parfois des moments de découragement. L’exemple de la vie de Rames, si bien remplie et si méritoire, est de nature à les ranimer, à les réconforter, car notre très regretté confrère laissera dans l’esprit de tous le souvenir d’un parfait homme de science.»

Pendant la foire d’Aurillac.

Le cas de Vermenouze, le cas de Rames, provoquant sur leur ville natale, à laquelle ils furent constants, le regard des poètes et des savants, voilà qui fournirait d’amples arguments en faveur de la décentralisation.

Mais la Jordanne et la Cère, bien reposées, sont impatientes de repartir, ensemble désormais, pour baigner Laroquebrou, dont l’église, dans sa vétusté, vaut que l’on se mette à la portière du chemin de fer; car, le train, de nouveau, va suivre le tracé de la rivière, s’engouffrer dans ces gorges épiques de la Cère où, du compartiment, l’on assiste à un déroulement de nature, d’eau, de roches, d’arbres aux chaotiques conflits, dans la solitude de ces défilés étranglés, où l’on ne se plaint plus de la lenteur du train, grâce à laquelle se prolonge l’adieu à la Cère et à la Jordanne, et se renouvellent les impressions de furieuse beauté du Pas de Compaing et du Pas de la Cère, de la reine des vallées...

Vallée de la Cère.—A Thiézac.


L’Allier à Alleyras.