PRÉFACE DES PRÉFACES
Eh oui! c'est précisément parce qu'il y a déjà cinq ou six préfaces qu'il en faut encore une; ce qui rappelle le mot de cette femme d'esprit: «Il n'y a que le premier pas qui coûte.»
J'ai voulu que, dans cette édition nouvelle, les récits de mon héros ne souffrissent plus d'interruption. Les préfaces jetées à la tête de chacune des deux dernières parties, faites à des époques différentes, embarrassoient ma nouvelle distribution. Les falloit-il supprimer? Qui, moi! tuer mes préfaces! moi, commettre un parricide! D'ailleurs, n'y a-t-il pas des gens qui n'aiment pas qu'on leur retranche rien, et qui me seroient venus dire: «Il y avoit là des préfaces! Que sont devenues mes préfaces? Rendez-moi mes préfaces!» Et puis, quelle joie pour ceux de mes confrères en librairie qui, enrageant de ne pouvoir pas faire de livres, se consolent un peu en volant les livres d'autrui! Les contrefacteurs auroient dit: «Elle n'est pas complète, son édition! il y manque les préfaces!»
Afin donc que, d'une part, mon héros, quand il raconte, n'ait pas la parole coupée par des préfaces, et que, de l'autre, il ne manque à cette édition aucune des préfaces des Six Semaines, ni la préface de la Fin des Amours, ni la préface d'Une Année, je place à la tête du premier volume toutes ces préfaces à jamais amies, et, pour consacrer leur séparation première et leur éternelle réunion, je jette devant elles cette préface des préfaces.
ÉPITRE DÉDICATOIRE
DES
CINQ PREMIERS VOLUMES, INTITULÉS: UNE ANNÉE
(Ils parurent pour la première fois en 1786)
A M. BR*** FILS
Notre amitié naquit, pour ainsi dire, dans ton berceau; elle fut l'instinct de notre premier âge et l'amusement de notre adolescence: nourrie par l'habitude, fortifiée par la réflexion, elle fait le charme de notre jeunesse. Ton indulgence a toujours encouragé mes foibles talens; ce fut toi qui, le premier, m'invitas à les essayer; c'est toi qui naguère m'as pressé de descendre dans la vaste carrière où se sont égarés avant moi tant de jeunes gens présomptueux. Peut-être comme eux je m'y serai trop tôt montré; mais enfin je t'ai cru, j'ai écrit, je te dédie mon premier ouvrage.
La critique ne manquera pas de dire que, très heureusement pour les lecteurs, la mode de ces longs discours complimenteurs, toujours placés à la tête d'un livre somnifère, est depuis longtemps passée. Je répondrai qu'il ne s'agit pas ici d'un fade éloge, donné pour de bonnes raisons à quelque riche anobli, ou à quelque petit commis protecteur. Je répondrai que, si l'usage des épîtres dédicatoires n'avoit pas existé depuis longtemps, il m'eût fallu l'inventer aujourd'hui pour toi.
O mon ami! ta respectable mère, ton père bienfaisant, m'ont rendu des services qu'on ne paye point avec de l'or, des services que jamais je ne pourrois acquitter, quand même je deviendrois aussi riche que je le suis peu. Ton père et ta mère m'ont sauvé la vie: dis-leur que j'aime la vie à cause d'eux. Ils se sont efforcés de me donner un état qu'on croit noble et libre: dis-leur que l'espérance de devenir un jour, avec toi, l'appui de leur vieillesse respectée anima mon courage dans les cruelles épreuves qu'il m'a fallu subir, et me soutiendra toujours dans mes travaux. Ils se sont réunis à toi pour m'engager à cultiver les lettres: dis-leur que, si le chevalier de Faublas ne meurt pas en naissant, j'oserai le leur présenter lorsque, mûri par l'âge, instruit par l'expérience, devenu moins frivole et plus réservé, ce jeune homme me paroîtra digne d'eux.
Quant à toi, j'espère que cet hommage public, rendu par la reconnoissance à la bienfaisance et à l'amitié, te flattera d'autant plus qu'il ne fut point mendié, et que peut-être il n'étoit pas attendu.
Je suis ton ami,
Louvet.