I

Le prince Roubine fumait sur la terrasse son cigare d'après-dînée; étendu dans un rocking-chair de bambou, il se balançait nonchalamment en regardant le paysage doré par les rayons du soir.

Sous ses yeux s'étendait le golfe; la rive droite s'estompait dans une vapeur rosée, où se dessinaient à peine en plus foncé les masses granitiques de la côte de Finlande; l'eau bleue venait clapoter doucement sur le rivage au bas de son jardin, dont les grandes avenues descendaient jusqu'à la mer. À droite, la ville de Péterhof s'étalait en amphithéâtre, déployant l'animation factice des villes d'eaux, où l'on se hâte de vivre pendant les trois mois de la belle saison; les bateaux à vapeur qui font le service de Pétersbourg fumaient et grondaient auprès de la longue estacade, déposant de nombreux passagers, venus pour entendre jouer la musique dans les jardins impériaux ou pour passer la soirée près de quelque ami: d'élégants uniformes d'officiers de toutes les armes parcouraient le quai; les robes claires des femmes semblaient autant de fleurs sur la sombre masse de verdure du parc, et toute l'exubérance de la vie mondaine russe semblait se résumer dans ce coin de terre.

À gauche, les villas clair-semées dans les feuillages, la côte fuyante qui semblait se dérober à l'étreinte de la mer, reposaient le regard et l'esprit.

Le prince était blasé sur le spectacle de la ville, peut-être l'était-il encore davantage sur celui de la mer et du paysage; mais sûrement il ne l'était pas sur le charme d'un café brûlant et délicieux, d'un cigare exquis, d'un fauteuil confortable; c'étaient des jouissances dont, loin de s'amoindrir, l'intensité semblait s'augmenter avec l'habitude; aussi s'étira-t-il dans son fauteuil avec un petit frisson de béatitude, au moment où sa tasse de café vint se poser comme par enchantement près de sa main.

—Oh! le vilain père, qui ne me dit pas merci! fit une voix railleuse en même temps qu'une douce main caressante se posait sur l'épaule de Roubine.

—C'est toi, Nadia? fit celui-ci en se retournant.

—Oui, c'est moi! Est-ce que votre café serait bon, s'il était versé par une autre main que la mienne?

Le prince prit la main de sa fille, l'examina attentivement, en fit tourner les bagues, puis regarda en souriant le joli visage penché vers lui, et répondit:

—Non! c'est clair! Que fait-on, ce soir?

—On va à la musique. Il y a une quantité de belles promesses sur le programme; les grandes eaux jouent, et on les éclaire à la lumière électrique... Avec cela, un superbe concert...

—Que de splendeurs! Alors nous y allons?

—Certainement! j'ai dit d'atteler pour neuf heures; la calèche et les chevaux isabelle.

—Très bien, fit nonchalamment l'heureux père. Assieds-toi, Nadia, tu m'empêches de voir un bateau qui arrive à Cronstadt.

La jeune fille se retourna vivement, mit la main sur ses yeux, que le soleil aveuglait, et regarda le grand navire, qui, après quelques manœuvres habilement exécutées, s'arrêta devant la forteresse de granit.

Un fourmillement de barques se produisit immédiatement alentour. Le prince allongea la main vers la longue-vue qui ne quittait pas cette place, et observa un moment le lointain.

—Je ne sais pas ce que c'est que ce bateau, dit-il après un mouvement d'attention.

—Quelque Allemand, dit négligemment sa fille.

Ils causèrent un instant de choses et d'autres, puis Roubine reprit sa longue-vue.

—Regarde donc, Nadia, dit-il, voici un petit yacht à vapeur qui vient ici!

En effet, un élégant bateau de plaisance traversait le golfe et se dirigeait à toute vapeur vers Péterhof; le pavillon flottait à l'arrière, trempant parfois dans l'eau bleue, et une flamme voltigeait au haut du mât.

—Je parie que c'est Korzof! s'écria joyeusement le prince: c'est Korzof! retour d'Allemagne. Il est venu par bateau pour se trouver à Péterhof dès son arrivée, et il s'est fait chercher par son yacht. Cela lui ressemble bien! Mais, Nadia, si c'est Korzof, il sera ici avant deux heures!

—Il ne lui faut pas si longtemps, dit tranquillement la jeune fille, qui tournait le dos au golfe.

—Accorde-lui le temps de faire un peu de toilette, fit observer son père.

—Il peut accomplir cette opération à bord de son yacht, répondit Nadia du même ton froid.

—Comme tu te montres indifférente! s'écria le prince en déposant la longue-vue et en regardant sa fille. Je m'étais figuré que tu avais beaucoup d'amitié pour lui!

—J'ai beaucoup d'amitié pour Dmitri Korzof, répliqua la jeune fille; mais mon amitié, vous le savez, mon père, ne s'exprime pas à la façon de celle des chiens, qui font cent tours en aboyant autour de l'objet de leur tendresse.

—Oui, je sais, tu es pour les sentiments concentrés, fit le prince avec un peu d'ironie.

Il reprit la longue-vue et observa la marche du yacht, qui se rapprochait rapidement.

—Attends, dit-il, nous allons bien savoir si c'est Korzof.

Un coup frappé sur un timbre placé sur la table appela un domestique. Roubine lui donna ses ordres et descendit de la terrasse dans le parterre situé à quelques marches au-dessous. De là une trouée habilement ménagée dans le sommet des arbres du jardin permettait de découvrir une partie du golfe.

Au bout de quelques instants, un pavillon gigantesque, qui portait sur fond rouge les armoiries des Roubine, se développa sur le toit de la villa, et monta majestueusement jusqu'au sommet de la hampe.

La détonation d'une petite pièce d'artillerie répondit à ce signal; Nadia put voir la fumée blanche s'envoler de l'arrière du yacht, et la flamme du mât monta et redescendit rapidement. À son tour, le pavillon princier descendit et remonta trois fois, puis s'abattit, comme un oiseau qui replie ses ailes, et disparut.

—C'est lui, fit joyeusement le prince. Il a répondu tout de suite! Je présume qu'il avait aussi sa longue-vue braquée sur la terrasse. Eh, Nadia?

Nadia ne répondit rien. Le coup de canon avait amené à ses joues pâles une rougeur légère. Elle se détourna et cueillit deux roses à un rosier véritablement fabuleux, produit unique et sans prix de la serre célèbre de Roubine, transplanté dans le parterre pour charmer les yeux et l'odorat pendant quelques jours, puis y mourir et se voir remplacé par un autre.

Une calèche attelée de deux chevaux bais, irréprochables de formes et d'allures, passa rapidement sur la route; le prince se retourna à temps pour les entrevoir ou plutôt les deviner à travers la grille.

—Et voilà l'équipage de Korzof qui va le chercher au débarcadère! C'est très-amusant. Dis, Nadia, le coup de canon n'était peut-être pas pour nous? C'était peut-être pour ses chevaux?

—Si les ordres n'avaient pas été donnés d'avance, répondit la jeune fille de son ton froid, on n'aurait pas eu le temps d'atteler si vite.

—Ah! très-judicieux! fit le prince en regardant sa fille du coin de l'œil.

Un de ses passe-temps favoris consistait à la taquiner discrètement, sans paraître y mettre d'intention, ce qu'il faisait à merveille.

—Changes-tu de toilette pour aller à la musique? reprit-il après un court silence, pendant lequel Nadia avait cueilli une poignée de fleurs, qu'elle laissa tomber à ses pieds quand elle se retourna pour l'écouter, ne gardant à la main que les deux roses.

Elle jeta un coup d'œil sur sa robe de batiste blanche, couverte de dentelles, et répondit par un signe de tête négatif.

—Je me suis habillée avant le dîner, ajouta-t-elle.

—Je le sais, mais je pensais que tu aurais peut-être modifié tes projets, continua le prince sur le même ton de léger persiflage.

—Pourquoi donc? demanda Nadia en le regardant bien en face, avec une lueur hautaine dans ses beaux yeux gris foncé.

—Je t'adore, ma fille chérie! fit l'heureux père en l'attirant à lui pour l'embrasser. Je suis un père terrible, je voudrais tout savoir...

—Vous savez tout! répondit-elle avec une franchise très-noble.

—Tout deviner, alors! continua Roubine en passant le bras de sa fille sous le sien, deviner avant que tu saches toi-même!

Nadia baissa la tête; le prince continua:

—Je suis à la fois ton père et ta mère, ma Nadia chérie; j'ai peur de ne pas t'aimer assez, ou de t'aimer mal, ou de t'aimer trop; si ton admirable mère vivait, je serais tranquille sur ton bonheur; mais puisque nous l'avons perdue, il faut nous aimer plus, d'abord, et puis avoir plus de confiance encore l'un dans l'autre... Mais je ne suis pas fait pour attirer ta confiance, Nadia...

—Oh! mon père! fit la jeune fille avec reproche, en s'inclinant pour baiser la main qui retenait la sienne.

—Je veux dire que je suis un père trop jeune, un peu taquin, que je ne suis pas l'homme absolument sérieux et patriarcal qui représente l'idéal du père; je n'ai rien du confesseur, moi, Nadia! j'ai plutôt l'air d'un camarade. C'est vrai! Au milieu de ces jeunes gens qui te font la cour, je me sens aussi jeune qu'eux, et quand ils te font un compliment, pour te dire que tu es gracieuse ou spirituelle, je me dis souvent qu'ils le font mal et que je le ferais mieux, avec plus de grâce et parfois plus de vérité. Avoue, Nadia, que je suis un père bien bizarre!

—Du tout! reprit la jeune fille en levant vers le prince son beau regard plein de tendresse filiale; vous êtes un père adorable et un père adoré.

—Et toi, tu es la plus charmante des filles! répliqua Roubine en la regardant avec orgueil.

En effet, Nadia Roubine était une des plus belles personnes de la cour. Grande et mince, avec cette flexibilité de roseau qui est un si grand charme chez les jeunes filles russes, elle portait fièrement la lourde et épaisse couronne de cheveux brun doré qui paraît sa tête; ses yeux magnifiques n'avaient jamais menti: quand la politesse l'obligeait à se taire, ils protestaient en dépit d'elle contre cette violation, de la vérité. Sa bouche, un peu grande, était d'un dessin ferme et pur, et son sourire découvrait des dents larges, légèrement écartées, mais parfaites de forme et de couleur. Avec cela, la jeune princesse Roubine possédait un sentiment artistique naturel qui lui faisait redouter les excès de mauvais goût dans sa toilette et dans tout ce qui l'approchait; aussi ne manquait-elle ni de flatteurs ni d'envieux.

Ils s'étaient arrêtés sur la terrasse, et Nadia regardait la mer, qui changeait de couleur à la lueur décroissante du jour, lorsqu'une voiture s'arrêta devant la villa, et les chevaux, devenus soudain immobiles, firent danser le métal de leurs gourmettes.

Presque au même instant, Dmitri Korzof apparut dans l'embrasure de la porte vitrée qui communiquait avec la terrasse.

—Bonjour, prince, dit-il; j'ai aperçu votre signal; je me permets de venir vous remercier.

Il s'inclina devant la jeune fille, qui lui présentait sa main, et la porta respectueusement à ses lèvres.

—Rentrant au logis après une absence de quatre mois, dit-il, vous ne pouvez pas vous figurer combien la vue de votre pavillon m'a fait battre le cœur.

—Plus que celle du pavillon national? demanda la jeune fille en fronçant légèrement le sourcils.

—Ce n'était pas du tout la même chose, répondit le nouvel arrivé avec un sourire lumineux qui seyait fort bien à son visage intelligent et brave: le pavillon russe, c'était la patrie; le vôtre, princesse, c'était... c'était l'amitié.

—Il n'a pas osé dire la famille! fit le prince en riant, pendant que Korzof rougissait et que Nadia détournait la tête d'un air mécontent. Il n'a pas osé, parce qu'il a une sœur féroce qui est jalouse de tous ses amis! Toujours jalouse, la comtesse, eh?

—Toujours et plus que jamais, répondit Korzof en riant aussi. Mais cela ne m'empêche pas, cher prince, de vous aimer comme un parent; au fond, ma sœur le sait bien, et elle en est enchantée. Je ne vous demande pas comment vous vous portez? L'air de la mer vous sied à merveille, princesse.

—Quel aplomb d'appeler ça la mer! fit Roubine: un petit bras de golfe, sans marées...

—Mais non sans tempêtes, interrompit le jeune voyageur. Voyons, prince, soyez indulgent, et laissez le monde s'arranger de ce qu'il a. C'est de la philosophie, cela, n'est-ce pas, princesse?

Nadia sourit et ne répondit pas.

—Vous viendrez à la musique, tantôt? demanda Roubine, au moment où Korzof allait les quitter.

—Certainement! Sans cela je ne me serais pas tant pressé. Je passe chez moi, pour y jeter un coup d'œil, et je vous rejoins. Vous y allez sans doute?

Nadia fit un signe de tête affirmatif. Le jeune homme s'inclina devant elle, serra la main de son père, et l'instant d'après la calèche passa devant la grille du jardin, au grand trot de ses superbes chevaux.

Roubine regarda sa fille du coin de l'œil; elle paraissait très calme; une légère rougeur teintait ses joues, ordinairement d'un ton mat.

—Comment le trouves-tu? demanda-t-il en passant le bras de Nadia sous le sien.

—Mais, mon père... comme à l'ordinaire, répondit-elle tranquillement. Un peu hâlé, mais c'est assez naturel; on dit qu'un voyage en mer produit toujours cet effet.

Le prince, désappointé, quitta le bras de sa fille et fit deux pas vers le salon.

—Voulez-vous un peu de musique, mon père? lui dit-elle en le rejoignant aussitôt.

—La calèche est avancée, dit un valet de pied sur le seuil du salon.

Nadia mit un coquet chapeau de paille, s'enveloppa d'un léger burnous brodé d'or et monta dans une élégante voiture basse, que connaissait bien toute la brillante jeunesse de Péterhof. Son père s'assit auprès d'elle, et ils roulèrent vers le parc, entraînés rapidement par deux chevaux isabelle, uniques en Russie cette année-là, et sans prix.

II

Le soleil allait se coucher: en ces jours, les plus longs de l'année, il ne disparaît de l'horizon que vers neuf heures et demie; ses derniers rayons d'or rouge, colorant les coupoles du palais, enfilaient une haute avenue et venaient illuminer le Samson colossal terrassant le lion, qui semble taillé dans un bloc d'or massif, au milieu d'une vaste pièce d'eau.

Tout à coup, un grondement sourd se fit entendre, et une énorme masse d'eau s'élança vers le ciel tout d'une poussée, jaillissant de la bouche du monstre, puis retomba en gerbe dans le bassin. Un bruit d'eaux courantes se répandit dans tout le parc, et l'orchestre militaire, placé devant le château, au milieu des parterres, fit entendre son premier accord solennel.

C'est une fête dont la répétition a blasé ceux qui en sont les témoins presque journaliers; mais Nadia n'était pas blasée. Tout en vivant au milieu d'un luxe tel que bien peu le connaissent, elle avait conservé une fraîcheur d'impressions rare parmi les jeunes filles de son âge et de sa condition. Assise sur une chaise, au milieu d'un groupe d'adorateurs, elle regardait se détacher sur la mer bleue, sur le ciel déjà gris perle, la colonne gigantesque d'écume et de poussière d'eau transparente que lançait le lion doré. Dans les jeux de la lumière et de l'ombre, elle trouvait un charme captivant, qui berçait la mélancolie de ses pensées secrètes.

Autour d'elle bruissait la vie mondaine: les belles promeneuses, aimables et coquettes, s'installaient pour jouir de la fraîcheur du soir, avec un bruit de soie froissée qui évoquait des idées de richesse et de bien-être; les éperons des officiers de la garde faisaient entendre un cliquetis sonore, et les dragonnes d'or filé retentissaient sur le métal du fourreau de leurs sabres. Le roulement continu des équipages, assourdi par une épaisse couche de sable, résonnait comme un tonnerre lointain; l'orchestre continuait l'ouverture d'Euryanthe, qui parle si bien des forêts et des solitudes, et sans entendre les propos futiles, qui s'échangeaient auprès d'elle, Nadia, les yeux perdus au ciel lointain, regardait s'allumer, dans l'azur clair encore, la première étoile.

Elle jouissait profondément de toutes ces choses exquises, fruits d'une civilisation brillante; le contraste d'un luxe artificiel avec la richesse impérissable de la nature, le froissement des étoffes soyeuses sous le murmure insensible des grands tilleuls, l'éclat du bronze doré sur la demi-teinte opaline de la mer qui formait le fond de ce magnifique tableau, doublaient la puissance de ses impressions. Mais, tout en éprouvant le bien-être de cette jouissance artistique, elle ne pouvait s'empêcher de se souvenir d'autres tableaux; ses lectures et la tendance générale de son esprit la portaient à songer à ceux qui travaillent obscurément pour produire l'or qui paye ces plaisirs et les matériaux qui les composent. Privée trop jeune de sa mère, qui eût su mettre plus de mesure dans ses enseignements, Nadia, élevée par une institutrice anglaise, stricte observatrice des lois du devoir et de la morale, avait pris d'elle un amour du peuple, une sympathie pour ses souffrances, qui, peu à peu exagérée par sa tendance naturellement enthousiaste, avait pris la force et l'empire d'une idée fixe.

Le bien qu'elle faisait autour d'elle ne lui suffisait pas: pendant les années de son adolescence, sa bourse, sans cesse remplie par son père, s'était sans cesse vidée dans des mains plus avides que méritantes. Quelques désillusions dans cette voie lui inspirèrent le désir d'attaquer le mal dans sa source, au lieu de chercher à l'amoindrir dans ses effets. Nadia fit alors comme la plupart des jeunes filles riches de son époque; elle eut à la campagne son école du dimanche, où les enfants des villages voisins furent attirés par la promesse de récompenses; elle fut au nombre des fondatrices d'une crèche, d'un orphelinat, d'une maison de refuge. Son nom figura sur toutes les listes de charité à côté de sommes considérables; mais, avant d'avoir dix-neuf ans, elle connaissait l'inanité de ces œuvres, entreprises à grands frais par des femmes inexpérimentées, qui dépensent dix fois la somme nécessaire pour faire le bien et n'obtiennent qu'un résultat parfois nul, toujours médiocre, faute de savoir ou de vouloir écarter toute ostentation ruineuse et inutile.

—Et vous, princesse, en êtes-vous, du nouvel orphelinat? dit une voix près d'elle.

Elle était si loin de Péterhof et du parterre, qu'elle ne put s'empêcher de tressaillir.

—Pardon, répondit-elle en se remettant. Je pensais à autre chose. De quoi parliez-vous?

—Du nouvel orphelinat fondé par la comtesse Brazof; elle a acheté une maison au vieux Pétersbourg, pour y recevoir les filles d'ouvriers qui resteraient orphelines. Vous en êtes sans doute?

—Non, répondit Nadia.

—Pourquoi? s'il m'est permis toutefois, princesse, de vous adresser cette question, reprit le jeune aide de camp qui l'avait interrogée.

—Parce que toutes ces histoires-là finissent de même. Ou bien on n'a pas d'orphelines, je ne sais pas pourquoi; ou bien on n'a pas d'employés, parce qu'ils volent ou sont incapables; ou bien on n'a pas d'argent, parce que les personnes charitables se lassent d'en donner, voyant que cela n'avance à rien. Je ne suis pas pour les charités collectives.

Un murmure d'approbation s'éleva du sein du groupe. Nadia eût dit exactement le contraire, que l'approbation eut été la même. Il y avait là une demi-douzaine de jeunes officiers de la garde, un général-major de trente-deux ans et deux attachés au ministère des affaires étrangères, qui étaient absolument abrutis par l'adoration que leur inspirait la jeune princesse.

—Vous êtes si bonne, princesse! s'écria le général, vous faites plus de bien à vous seule...

—Chut! fit la jeune fille en portant son éventail à ses lèvres, respectez la musique!

La cour de Nadia tomba aussitôt dans un recueillement profond, et tout le monde s'appliqua à écouter avec l'attention la plus soutenue le pot pourri quelconque qu'exécutait l'orchestre militaire. Nadia échangea un coup d'œil railleur avec son père, confident de toutes ses malices, et ils se sourirent à la dérobée, puis reprirent l'apparence du sang-froid.

Deux ou trois dames s'approchèrent et causèrent un instant avec Nadia. La comtesse Mazourine, sa tante, vint s'asseoir auprès d'elle comme elle faisait d'ordinaire. C'est une dame d'honneur de la défunte impératrice, une femme d'un grand cœur et d'un esprit fort sensé, qui remplaçait autant que possible près de sa nièce la mère morte trop tôt. La conversation continua par accès, au gré des caprices de la jeune fille, qui causait pendant les morceaux de musique qui ne lui plaisaient pas et qui ordonnait le silence pour les autres.

Les étoiles envahissaient rapidement le ciel toujours pâle, et la soirée s'avançait; dix heures venaient de sonner, Korzof s'approcha du groupe où trônait la jeune princesse.

—Enfin! dit Roubine, je pensais que vous nous feriez faux bond.

—Je vous cherche depuis une demi-heure. Vous avez changé le lieu de vos audiences, mademoiselle? Jadis, l'an dernier, veux-je dire, on vous trouvait plus près de l'orchestre.

—On est mieux ici, c'est presque une solitude, et plus je vis, plus j'aime la solitude, répondit Nadia.

—Elle ne sera jamais où l'on vous trouve! fit galamment l'aide de camp.

Nadia sourit d'un air dédaigneux et remercia d'un léger signe de tête. Korzof s'était assis en face d'elle; à la lueur de ces soirées de juin, il pouvait lire comme en plein jour sur le visage de la jeune fille.

—Quelles nouvelles? demanda-t-il à son plus proche voisin. Je suis depuis quatre mois sans communications avec le monde civilisé. Ces voyages en bateau à vapeur sont presque la prison, sous ce rapport-là.

—En prison, on fait passer au moins une lime pour scier vos barreaux, n'est-ce pas? fit Roubine, qui se sentait gai depuis l'arrivée du jeune homme dans leur cercle.

—Oui, il y a cela, reprit Korzof, et puis enfin, si l'on est condamné, c'est pour quelque chose, et cela vous occupe; tandis qu'à bord d'un navire...

—Il vous arrive donc de ne savoir à quoi penser? demanda Nadia en relevant la tête pour regarder son interlocuteur. Vous n'avez pas en vous, ni au dehors, de quoi vous occuper l'esprit?

—Je vous demande pardon, mademoiselle, j'ai l'esprit et le cœur pleins de choses graves; mais comme elles ne sont point encourageantes,—ni encouragées,—ajouta-t-il plus bas, ces pensées sont des compagnes sans gaieté. Dites-moi donc ce qu'on fait dans le monde; qui meurt, naît ou se marie?

—Peu de morts, et pas intéressantes, repartit le prince; pas de naissances, que je sache; mais des mariages,—tant qu'on en voudra. Olga Rézine épouse Bachmakof; Moraline épouse mademoiselle Kouref... attendez... Natacha Doubler épouse le vieux Serguinof...

—Mariage d'amour? demanda Korzof en souriant.

La voix de Nadia s'éleva un peu tremblante de colère ou d'émotion.

—Autant d'un côté que de l'autre, dit-elle.

La musique se taisait en ce moment; ils étaient loin des conversations bruyantes; le seul bruit qui accompagnât sa voix était celui des eaux jaillissantes, retombant en pluie dans les bassins.

—Natacha épouse un vieux mari parce qu'il lui apporte sa fortune, et Serguinof épouse la jeune fille parce qu'elle est belle, bien élevée, et qu'elle va lui faire un intérieur agréable pour ses vieux jours. C'est un mariage d'intérêt... les autres aussi. Ce sont des fortunes qui s'unissent, rien de plus. Est-ce que Olga ne devrait pas avoir honte, elle qui a un million de dot, d'épouser Bachmakof qui en a un et demi? N'y a-t-il donc plus, sur la terre, d'hommes jeunes et intelligents, de filles généreuses et désintéressées, pour que tout mariage soit un trafic ou un placement à de gros intérêts?

—Permettez, princesse, dit le général-major en se rengorgeant; la richesse serait-elle, dans vos idées, un obstacle aux sentiments?

—Ce n'est pas cela que je veux dire, fit Nadia avec quelque impatience, et vous le savez bien! Une fois que ces couples s'aiment ou croient s'aimer, ils se marient... Mon Dieu! c'est très-naturel, et ils font très-bien; ils n'ont d'ailleurs rien de mieux à faire! Mais que voulez-vous qu'ils deviennent ensuite? Quel avenir leur est réservé, à ces êtres qui n'ont rien à faire dans la vie que de s'amuser partout où l'on s'amuse et de s'ennuyer à la maison, quand ils sont seuls? Tant qu'ils sont jeunes, à force de se traîner réciproquement au bal, au théâtre, à l'étranger, à Karlsbad ou à Monaco, ils passent le temps tant bien que mal; puis, quand ils sont vieux, ils soignent leur goutte ou leur maladie de foie. Croyez-vous qu'ils s'aiment alors, quand ils sont lassés, écœurés l'un de l'autre? croyez-vous qu'ils se souviennent de leur jeunesse, du temps où ils croyaient s'aimer?

Elle haussa les épaules avec dégoût.

—Nadia, lui dit sa tante avec douceur, tous les mariages ne sont pas tels que tu les dépeins!

—Vous avez raison, ma tante! Il y a les gens qui se séparent, parce que la vie en commun leur est intolérable, ou bien parce que... Mais j'oublie que je suis une demoiselle bien élevée, et que certains sujets de conversation me sont interdits.

—Nadia! fit doucement son père avec un accent de tendre reproche.

Elle allait parler, lorsque les cors anglais jouèrent une phrase mélodieuse qui la fit tressaillir.

—Écoutez! dit-elle.

On écouta. La phrase se déroula avec une grâce et une souplesse infinies, parcourant l'orchestre comme un ruban de lumière qui se glisserait à travers la trame instrumentale; puis elle se perdit, comme il arrive trop souvent, dans une explosion bruyante et banale. Nadia releva la tête, qu'elle tenait baissée pour mieux entendre, et ses yeux rencontrèrent le regard de Korzof.

—Quel serait donc votre idéal du mariage, princesse? dit-il doucement, mais d'une voix, nette.

La jeune fille le regarda avec une sorte de défi.

—Je voudrais, dit-elle avec plus de force qu'elle n'en apportait d'ordinaire à de simples conversations mondaines, je voudrais que chaque être humain eût un but dans la vie: que ce soit l'art, la poésie, la science, peu importe. Je voudrais qu'un homme ne se contentât pas de vivre heureux et de dépenser son argent, l'argent qui lui vient de la sueur de ses paysans ou du travail de ses pères, d'une façon quelconque, satisfait d'en donner une part à ceux qui n'ont rien. Je voudrais qu'il fît quelque chose, qu'il fût quelqu'un; je voudrais que ce fût aussi vrai pour les femmes que pour les hommes; celles-ci ne peuvent payer de leur personne, suivant les lois de notre société! Soit. Qu'au moins leur fortune soit pour elles un moyen de faire le bien, que toute héritière appelle à elle par le mariage un homme pauvre et intelligent... En agissant ainsi, elle rachètera son péché originel, sa fortune, qui la met d'avance au rang des inutiles!

Un chœur de réprobation s'éleva autour de Nadia.

—Oh! princesse! vous le dites, mais vous ne le feriez pas! s'écria l'un des attachés au ministère.

Nadia se leva et promena sur ceux qui l'entouraient un regard assuré.

—Moi? Vous ne me connaissez pas! Eh bien, je le jure en présence de vous tous, qui en êtes témoins, puisque le ciel a voulu me faire riche et de haute naissance, je n'épouserai qu'un homme sans fortune; mais, par son mérite et ses talents, il se sera fait une position honorable. Je le jure!

Elle étendit sa main droite vers le ciel et la mer, pour les prendre à témoin de son serment.

—Nadia! fit son père frappé au cœur.

—Je l'ai juré, mon père, répéta la jeune fille; mais vous savez bien que je ne contrecarrerai pas vos désirs; je saurais vivre et mourir près de vous, sans désirer d'autre bonheur.

La musique avait fini de jouer, la foule se dispersait, et le roulement des équipages avait recommencé. Les eaux cessèrent de se faire entendre, et le silence régna sous les grands arbres.

—Princesse, dit tout bas Korzof, j'aurais à vous parler; daignerez-vous m'accorder un moment d'entretien?

—Quand il vous plaira, fit Nadia, les yeux encore pleins d'une flamme hautaine.

Son cercle d'adorateurs l'escorta jusqu'à sa voiture, où elle monta avec sa tante, pendant que Roubine s'asseyait aux côtés de Korzof, qui lui avait proposé de l'accompagner. Les calèches s'éloignèrent, laissant les adorateurs un peu penauds.

—Quelle personne extraordinaire! s'écria le général, quand elle eut disparu.

—Vous savez, général, repartit l'aide de camp, ce sont des paradoxes: il ne faut pas y faire attention!

III

Le lendemain de ce jour mémorable fut, comme le sont souvent les lendemains de fête, une journée triste et grise; dès l'aube, les gouttes de pluie s'acharnaient à battre les vitres; à onze heures, il fut évident que tout espoir de beau temps était perdu.

Nadia descendit à ce moment de sa chambre, située au premier. Elle savait que son père aimait à se lever tard, et elle avait à cœur de ne pas se montrer devant lui dans les appartements du rez-de-chaussée, afin de ne pas avoir l'air de faire un reproche à la paresse paternelle par le spectacle de son activité. Comme elle entrait dans la grande salle à manger vitrée de trois côtés, ainsi qu'une serre, le premier objet qui attira son attention fut la grande pipe turque de son père, posée en travers du petit guéridon qui portait tout un attirail de fumeur. Cette pipe avait un air morose et abandonné, qui frappa la jeune fille, et ses yeux se reportèrent du guéridon au prince lui-même, qui, le front appuyé contre la fenêtre, regardait avec une persistance extraordinaire le paysage rayé de pluie.

—Mon père! dit la douce voix de la jeune fille.

Un léger tressaillement des épaules du prince prouva à Nadia qu'il avait fort bien entendu, mais il resta immobile. Elle s'approcha de lui, et appuya son menton sur ses deux mains croisées, qu'elle posa sur l'épaule du rêveur taciturne. Il ne bougea pas. Alors elle avança son aimable visage, jusqu'à ce qu'il sentît les cheveux follets de la jeune fille effleurer le bout de ses moustaches.

Il tourna alors un peu la tête, et rencontra le regard de Nadia, plein de tendre malice et d'une raillerie qui cependant n'excluait pas le respect. Il voulait se montrer sévère, mais ce fut impossible.

—On boude? dit-elle avec une inflexion de voix si comique, que Roubine ne put y tenir.

—Sorcière! dit-il en souriant.

Il embrassa sa fille et se laissa conduire vers son fauteuil; Nadia prit délicatement le tuyau de son houka, le lui mit dans la main, alluma une allumette de papier roulé à la bougie qui brûlait perpétuellement sur le guéridon, en attendant les caprices du fumeur, puis elle s'agenouilla devant son père et mit le feu au tabac d'Orient blond et parfumé, dont il tira machinalement quelques bouffées. Quand ce fut fait, elle se rejeta légèrement en arrière, à demi assise, et elle regarda le prince avec ce mélange de tendresse et de douce raillerie qui la rendait si séduisante.

—On ne boude plus? fit-elle en souriant.

—Écoute, Nadia, dit son père d'un ton sérieux...

Elle fut aussitôt debout, et son visage prit une expression grave et digne.

—Écoute, continua-t-il, je te passe tous tes caprices et bien des folies; mais, hier soir, avoue que tu as dépassé la limite de ce que je puis permettre...

Elle rejeta un peu la tête en arrière, comme si le poids de ses nattes eût été trop lourd pour elle, et elle attendit la suite, avec calme.

—Quand tu prends solennellement à témoin les étoiles et le monde entier, et les grandes eaux, et l'état-major, et les ministères, de ton intention, continua le prince qui réchauffait en parlant sa mauvaise humeur un instant refroidie, je voudrais au moins, par amour-propre pour toi-même, que cette intention fût praticable; mais en déclarant que tu épouseras un homme sans fortune, si tu mets à la porte de chez nous tous les gens qui ont l'habitude du savon et du linge propre, tu ne prétends pas m'infliger à leur place les porteurs d'eau de la capitale, et les maîtres d'école de province?

La pluie frappait les vitres avec une violence redoublée, et le vent faisait tourbillonner dans l'air des bouquets de feuilles vertes, arrachées aux arbres du parc. Nadia jeta un coup d'œil du côté de la fenêtre, et ne voyant aucun moyen d'éviter le choc, se prépara à la bataille. Le prince la regarda brusquement, comme pour surprendre sur son visage quelque expression rétive; mais elle ne se laissa point prendre en défaut, et resta dans la même attitude, fière et pourtant respectueuse.

—Eh bien, Nadia, réponds! fit-il enfin, ennuyé de ne pas trouver de prétexte à une autre bouffée de colère.

—Mon père, dit-elle d'une voix tendre et soumise, je suis au désespoir de vous avoir causé du chagrin, et il faut que vous ayez du chagrin pour m'avoir parlé comme vous venez de le faire. Mais il s'agit de choses si graves que je me permettrai de vous présenter quelques objections.

—Des objections! s'écria Roubine, il s'agit bien de cela! Tu as fait hier une déclaration de principes, qui équivaut à une déclaration de guerre...

—Oh! mon père!

—Oui, de guerre à tout ce qui a quelque bon sens! Si tu m'en avais parlé d'avance, au moins! Si tu m'avais dit ce que tu voulais! Nous aurions causé, nous serions peut-être venus à bout de nous entendre! Car enfin, tu le sais bien, Nadia, je ne veux au monde que ton bonheur!

La voix du prince se brisa dans sa gorge, et il s'arrêta court. La jeune fille se rapprocha de lui, s'agenouilla à ses pieds comme elle l'avait fait l'instant d'avant, et posa ses deux coudes sur les genoux de son père, en joignant les mains avec un geste charmant de repentir et de prière.

—Mon père bien-aimé, dit-elle, j'ai eu grand tort de parler devant des étrangers de choses si intimes, et qui touchent si profondément à notre bonheur à tous deux, qui est le même, n'est-ce pas? J'aurais dû me taire hier, causer avec vous, vous exposer mes idées; mais je ne savais pas, je vous assure que je ne savais pas moi-même ce que je voulais, jusqu'au moment où la conversation m'a apporté comme une grande lumière. En entendant parler des mariages que le monde approuve, j'ai senti une grande indignation... je ne voudrais d'aucun mariage à ce prix, mon père, et vous, le voudriez-vous pour votre enfant?

—Mais, Nadia, dit le prince avec beaucoup de bon sens, tous les mariages ne sont pas comme ceux-là! J'ai épousé ta mère, je t'assure que ce n'était ni par manque d'occupation pour mon esprit oisif, ni pour voir ma maison bien tenue, ni pour augmenter ma fortune; je l'ai épousée tout simplement parce que je l'aimais! Tu trouves que cela ne suffit pas?

—Ce n'est pas cela que je veux dire, reprit la jeune fille, légèrement embarrassée. Ne pensez-vous pas, mon père, qu'on pourrait concilier votre manière de voir et la mienne, en épousant un homme sans fortune qu'on aimerait?

Roubine fit un mouvement, Nadia se leva rapidement et s'assit sur une chaise basse en face de son père.

—Dis tout de suite que tu t'es éprise d'un étudiant pauvre et que tu veux l'épouser pour donner à son génie des ailes d'or et de papier-monnaie?

—Non, mon père, cela n'est pas, répondit-elle fermement, quoiqu'elle fût devenue très-pâle; mais si cela était, y verriez-vous du mal?

—Certainement! Écoute bien, mon enfant: je ne mettrai pas d'obstacles au mariage de ton choix, pourvu que tu m'amènes un gendre bien élevé, homme du monde, un gendre digne de moi, et digne de toi; les étudiants peuvent avoir du génie, Nadia, mais ils ont des familles impossibles. Voyons! sois franche! accepterais-tu d'être la bru d'un prêtre de village ou d'un petit épicier de province, ou d'un employé de quatorzième classe au ministère des affaires étrangères... quand le ministre actuel a demandé ta main il n'y a pas trois mois!

Nadia écoutait respectueusement sans la moindre apparence de rébellion, mais avec la même fermeté de maintien.

—Mon père, dit-elle, le ministre avait cinquante ans, et pour mille raisons qu'il serait superflu de vous donner, je ne pouvais l'aimer; par conséquent, je ne pouvais l'épouser. Vous connaissez le respect que j'ai de moi-même; pourquoi alors me prêter des pensées que je ne saurais avoir? L'homme qui sera mon mari, qui sera votre gendre, sera forcément un homme du monde, instruit et bien élevé; sans cela, comment l'aimerais-je?

—Tu auras alors beaucoup de peine à mettre d'accord tes théories utilitaires avec tes sympathies personnelles, fit le prince avec un soupir.

—Alors j'aimerais mieux ne jamais me marier, répondit la jeune fille, avec un sourire charmant.

—Si tu crois que tu m'ouvres là une perspective rassurante! s'écria Roubine. Une vieille fille philanthrope et humanitaire, un vrai fléau! Quel avenir!

—Ne grondez plus, mon père, je vais vous faire un peu de musique.

Elle penchait vers lui son beau visage avec tant de grâce câline, tant d'abandon filial, que, malgré son humeur, il ne put y résister, et il embrassa la joue fraîche qui s'offrait à lui.

—Pas de musique sérieuse, répondit-il; mais si tu me jouais une valse de Strauss, cela changerait peut-être le cours de mes idées.

Nadia étouffa un soupir et se mit au piano. Le prince se croisa les bras, et, tant que joua sa fille, il marcha de long en large dans le vaste salon. Quand elle eut terminé, il se tourna vers elle.

—Tu n'aimes pas cette musique-là? dit-il en la regardant avec une sorte de tendresse inquiète.

—Pas beaucoup, cher père.

—Oui; c'est de la musique inutile, n'est-ce pas? De mon temps, on aimait cela; nous aimions les Italiens, Bellini, Rossini; Donizetti nous paraissait déjà compliqué; vous autres jeunes, vous avez changé tout cela; les classiques vous semblent trop simples; il vous faut du Schumann! Et moi, je n'y entends rien... Est-ce nous qui nous faisons vieux, ou vous qui voulez aller trop vite?...

La jeune fille écoutait, les mains jointes, la tête baissée; elle leva les yeux sur son père.

—Tu es une utilitaire, n'est-ce pas? reprit le prince encore chagrin. Tu veux, que tout serve à quelque chose? Tu ne comprends pas les belles choses pour le plaisir de les avoir, de les voir; tu portes des robes merveilleuses parce que cela fait travailler les couturières, et tu cueilles des roses qui valent cinq roubles la pièce parce que cela fait vivre les jardiniers... Tu m'as expliqué tout cela... mais moi, Nadia, j'aime tes robes parce qu'elles te rendent plus jolie, et j'aime les roses parce qu'elles sentent bon... Cela ne te suffit pas à toi?

—Vous êtes le meilleur des hommes et le plus adorable des pères, répondit-elle en lui souriant; on ne vous demande rien de plus. Vous avez rempli votre tâche sur la terre en étant un brave officier, un bon père de famille, un propriétaire foncier des plus indulgents. Vous avez le droit d'aimer les roses pour elles-mêmes, mes robes parce qu'elles me vont bien, et les valses parce qu'elles vous rappellent d'heureux souvenirs, ou parce qu'elles bercent doucement vos rêveries, sans que vous ayez besoin de vous fatiguer le cerveau pour les comprendre. Soyez indulgent pour votre enfant indocile, mon père, car elle vous aime par-dessus tout en ce monde!

La paix était faite; aussi bien, le prince ne se sentait plus en état de lutter pour ce jour-là; rien ne répugnait plus à sa bonne nature que le ton de la réprimande, et le sentiment de son devoir paternel pouvait seul le mettre en humeur de gronder. Heureux de pouvoir mettre de côté les idées désagréables qui le hantaient depuis la veille, il s'abandonna au plaisir d'écouter sa fille, qui feuilleta pour lui pendant une heure un recueil complet de partitions italiennes.

La pluie tombait toujours: Nadia, fatiguée, avait quitté le piano, et s'approchait de la fenêtre pour lire le journal, quand la porte s'ouvrit, et un domestique, s'approchant de la jeune fille, lui dit quelques mots à mi-voix.

—Qu'y a-t-il? demanda le prince en se retournant.

—Rien, mon père. C'est l'intendant qui envoie son fils nous apporter les comptes pour le premier semestre de l'année.

—Pourquoi ne vient-il pas lui-même?

—Il est malade, paraît-il; voulez-vous le recevoir, ou préférez-vous que je vous épargne cet ennui?

—Vas-y, fit Roubine avec un demi-sourire. Puisque tu aimes à te rendre utile... Et puis, au bout du compte, c'est toi qui es mon ministre des finances...

Nadia lui envoya un baiser du bout des doigts et quitta la salle à manger. Le prince prit alors le journal abandonné et se mit à le lire, mais le courage lui manqua bientôt; il déposa son houka, s'endormit d'un paisible sommeil sur les dépêches de l'étranger.

Le fils de l'intendant était un beau garçon de vingt-quatre ans, d'une structure un peu lourde, et qui devait encore s'alourdir avec l'âge; mais pour le moment, ses cheveux et sa barbe d'un blond foncé, et ses yeux bleus largement ouverts, donnaient à sa physionomie un certain charme, qu'aurait démenti pour un observateur attentif une expression rusée qui apparaissait de temps en temps dans le regard, si franc en apparence. Il attendit debout dans la vaste pièce qui servait d'antichambre, et s'inclina respectueusement devant la jeune princesse, dont il porta la main à ses lèvres, suivant l'usage russe.

—Eh bien, Féodor, dit-elle, tout va-t-il bien à la campagne?

—Très-bien, princesse, avec l'aide de Dieu, répondit le jeune homme, en souriant de façon a découvrir ses belles dents blanches.

—Venez par ici, fit Nadia en entrant dans le cabinet de son père, vaste pièce assombrie déjà par d'épais rideaux foncés, où le jour triste et pluvieux pénétrait à peine.

Elle s'assit devant le grand bureau de chêne et indiqua un siège près d'elle au jeune homme, qui resta debout encore un instant.

—Vous avez apporté vos papiers? demanda-t-elle.

—Oui, princesse.

—Eh bien, asseyez-vous donc, et montrez-les-moi.

Avec un geste qui exprimait à la fois son sentiment de l'honneur qui lui était fait et une certaine aisance familière, Féodor Stepline prit la chaise qu'on lui désignait et tira d'une volumineuse serviette une liasse de papiers que la princesse examina minutieusement un à un, tout en ayant soin de reporter les chiffres qu'ils représentaient sur un carnet à part. Quant la liasse fut complètement dépouillée, Nadia fit l'addition des chiffres qu'elle avait notés, et la vérifia à plusieurs reprises.

Pendant qu'elle opérait ce travail, les yeux du jeune homme l'observaient attentivement, avec des expressions parfois très-diverses. Tantôt ils s'arrêtaient avec admiration sur les lourdes tresses, sur le cou blanc, incliné vers le papier, sur les doigts effilés, chargés de bagues étincelantes; puis ils se reportaient sur les sommes inscrites sur le carnet, et brillaient alors d'un éclat sombre et presque méchant. Lorsque Nadia eut fini ses calculs, elle releva la tête et tourna son visage vers Stepline.

—Total: trente-sept mille six cents roubles? dit-elle.

—Exactement, princesse, répondit Féodor en reprenant un air officiel. Les voici.

Il tira du portefeuille plusieurs paquets de billets de banque et les passa un à un à la jeune fille, qui les vérifia soigneusement, en les mettant de côté à mesure dans un tiroir. Lorsque le dernier eut été rejoindre les autres, elle ferma le tiroir, mit la clef dans sa poche, tourna un peu son fauteuil vers Stepline, et lui dit avec grande douceur:

—Maintenant, parlez-moi un peu de votre village.

Féodor Stepline prit aussitôt un air grave.

—Tout y va à souhait, princesse, dit-il; votre école est pleine d'enfants... L'instituteur est parti il y a huit jours, mais les classes continuent néanmoins.

—Parti? Pourquoi?

—Il s'ennuyait, je pense, dit Féodor en baissant les yeux. Depuis longtemps il négligeait ses devoirs...

—Pourquoi ne pas me l'avoir écrit? fit Nadia avec animation. Les classes ne devaient pas souffrir de sa négligence.

—Elles n'en ont pas souffert, répondit le jeune homme, toujours avec le même air de modestie.

—Qui donc suppléait le maître?

—Moi. Excusez-moi, Votre Altesse, si j'ai encouru le risque de vous déplaire, continua-t-il avec un redoublement d'humilité, mais je savais que vous aviez cette école extrêmement à cœur, et j'ai remplacé le maître toutes les fois qu'il a manqué sa classe.

Nadia allait le remercier chaleureusement, elle le regardait et ouvrait la bouche pour parler, lorsque, soudain, elle s'arrêta dans son élan, fixa les yeux sur lui avec une certaine persistance et dit d'un ton calme:

—Je vous remercie.

Stepline n'avait pas remarqué ce changement; il reprit du même ton ému:

—Tout le monde à la campagne est pénétré de la bonté de notre princesse. Les effets d'une initiative généreuse sont parfois bien divers et bien inattendus... En voyant le mal que la princesse se donne, plus d'un, qui ne songeait qu'à vivre honnêtement en remplissant son devoir, a compris que cela n'était pas suffisant, et s'est adonné à d'autres études. Le petit hôpital est trop petit, et mon père ne peut plus suffire aux demandes des malades; le peu de connaissances qu'il a en médecine, celles que notre princesse a bien voulu lui communiquer, n'est plus à la hauteur des besoins... il nous faudrait un jeune médecin, un officier de santé, tout au moins...

—Qui se dévouera assez à la cause de ceux qui souffrent, pour s'enterrer dans un village de province, sans relations intellectuelles, sans distractions d'aucun genre...

—J'avais pensé, reprit Stepline, de la même voix contenue et pour ainsi dire étouffée, que si notre princesse daignait m'encourager...

—Eh bien? fit Nadia, un peu curieuse.

—J'aurais volontiers fait les études nécessaires... Ce n'est après tout ni très-long ni très-difficile, et alors...

—Vous auriez consacré votre vie à notre petit hôpital? demanda la jeune fille, un peu troublée par cette proposition inattendue.

Stepline la regarda.

—Certes, dit-il.

—Je vous croyais ambitieux.

Une lueur singulière passa dans les yeux du jeune homme.

—Ma plus haute ambition n'a jamais cessé d'être un simple vœu: celui de me rendre digne des bontés de notre bienfaisante princesse, de mériter un peu de son estime... un peu de cette affection qu'elle fait rayonner sur tous ceux qui l'approchent...

Nadia baissa les yeux à son tour et se mordit les lèvres.

—Ce n'est pas uniquement l'ambition de bien faire, alors, qui vous pousse dans cette voie? dit-elle, sans témoigner d'émotion.

Stepline prit une assurance nouvelle.

—Vous nous avez enseigné et répété, princesse, dit-il, et vos enseignements ne sont pas tombés dans un terrain stérile, que l'homme est le fils de ses œuvres, et qu'il n'est pas de situation à laquelle ne puisse parvenir un homme vraiment résolu et intelligent. Vous nous avez cité de nombreux exemples dans l'histoire de tous les pays, ajoutant que si ces faits se produisaient plus rarement en Russie, c'était à cause de l'inégalité des conditions, mais que peu à peu ces distances s'effaceraient... Votre père a bien voulu affranchir le mien; je suis un homme libre; pourquoi, dites-le, princesse, ne pourrais-je pas aspirer aux destinées que vous m'avez fait entrevoir?

—Vous parlez bien, dit Nadia, vous avez reçu une bonne éducation.

—Mon père n'a rien ménagé pour m'instruire, répondit Féodor. Il sait à peine lire lui-même, mais il m'a fait enseigner par le prêtre de notre église tout ce que celui-ci pouvait m'apprendre. Pour le reste j'ai passé deux ans à l'Université de Moscou...

—Et vous vous résigneriez à consacrer votre existence à de pauvres souffreteux de village? demanda la jeune fille encore incrédule.

—Pour vous, que ne ferait-on pas? dit-il à voix basse.

Nadia se leva doucement et prit les liasses de papiers entre ses deux mains.

—J'en parlerai à mon père, dit-elle. C'est à lui de juger ces questions-là.

—Si vous vouliez parler en ma faveur, insista le jeune homme.

—C'est l'affaire du prince, répéta Nadia. Quand repartez-vous?

—Quand vous l'ordonnerez, répondit Stepline d'un ton soumis.

—Tout de suite, alors, dit la jeune fille d'un ton calme.

—Sans vous revoir?

Elle fixa sur lui le regard de ses beaux yeux fiers et tranquilles.

—Nous avons terminé nos affaires, dit-elle, je n'ai plus de temps à vous donner. On vous écrira, relativement à la demande que vous venez de faire.

—Et quand notre princesse daignera-t-elle visiter ses terres?

—Dans trois semaines environ; mais vous aurez la réponse de mon père bien avant cela.

Stepline restait debout, dans une attitude humiliée.

—Vous direz aux enfants de notre école que je leur sais gré de leur bonne conduite. Je vous remercie encore une fois d'avoir pris soin d'eux... Nous enverrons un nouveau maître d'ici peu. En attendant, je vous prie de bien vouloir leur continuer vos soins.

Elle parlait avec une urbanité parfaite, mais sans le moindre abandon. Féodor Stepline sentit qu'il venait de perdre une grosse partie, et pourtant, il n'avait pas conscience d'avoir mal joué.

—Au revoir, fit Nadia en le saluant d'un signe de tête.

Elle sortit du cabinet, et il la suivit l'air penaud. Elle entra dans la salle à manger dont la porte se referma sur elle, et il quitta aussitôt la maison.

—Qu'est-ce qu'il t'a conté, ce blanc-bec? demanda en français le prince qui sortait de son doux sommeil.

—Il m'a compté vos revenus, dit Nadia en souriant. Nous sommes riches, mon père; le rendement de nos terres du Volga seules donne pour le semestre plus de trente-sept mille roubles.

—Eh bien, tant mieux! fit Roubine en étouffant un bâillement; tu pourras t'acheter une autre voiture; tu avais envie d'un petit panier à deux poneys que nous avons vu l'autre fois; veux-tu que je l'envoie chercher? Je t'en fais cadeau.

—Non, merci, mon père, répondit la jeune fille d'un ton pensif. Je vous demanderai peut-être autre chose.

—Fais ce que tu voudras. Dis, Nadia, est-ce qu'il va pleuvoir comme cela toute la journée? continua Roubine d'un ton si piteux qu'elle ne put s'empêcher de rire.

—Je crains, mon père bien-aimé, que même avec trente-sept mille roubles dans votre tiroir, il ne vous soit impossible d'empêcher cela.

—Eh bien, au moins, envoie chez Korzof pour l'inviter à dîner. C'est assommant, la pluie! on ne sait plus que faire de soi!

Sans faire d'objection, Nadia fit exécuter l'ordre de son père. Le messager revint en peu de temps avec la nouvelle que Korzof acceptait l'invitation, et se présenterait à cinq heures, ce qui parut satisfaire Roubine, et lui rendit sa bonne humeur.

—Mon père, dit la jeune fille, qu'est-ce que c'est que Féodor Stepline?

—Un garçon intelligent: son père est un vieux coquin, mais autant le garder comme intendant que d'en prendre un autre qui me volerait tout autant: au moins, je suis accoutumé à la façon de voler de celui-là; un autre, cela me changerait.

Mille impressions fugitives avaient passé sur le visage de Nadia pendant que son père parlait; quand il eut terminé, elle resta un instant silencieuse.

—Mais, dit-elle en hésitant, son fils n'en sait rien?

—Féodor? C'est lui qui fait les comptes! Son père est très-fort sur l'addition et surtout sur la soustraction; il réussit même fort bien la preuve, puisque je ne l'ai jamais pincé en flagrant délit, mais il ignore les plus vulgaires éléments de l'orthographe, et c'est M. Stepline fils qui aligne les belles écritures que voilà (il indiquait les papiers); et pour une parfaite régularité, un commis aux écritures les copie sur les registres. Tu les connais, nos beaux registres? Sont-ils assez bien tenus!

Roubine riait bonnement; la pensée qu'en échange des huit ou dix mille roubles qu'il lui volait annuellement, son intendant offrait à son inspection de si beaux registres, lui semblait très-comique.

Nadia ne riait pas.

—Ce garçon complice de son père, dit-elle enfin, cela me passe! Comment concilier...

—Concilier quoi? demanda le prince, amusé de la voir perplexe, car il aimait à la taquiner.

En peu de mots, la jeune fille mit son père au courant des ambitions de Féodor.

—Il t'a conté cela? fit Roubine devenu grave. En quels termes?

Nadia essayait de se rappeler exactement les paroles du jeune homme... tout à coup une rougeur ardente envahit son visage, et elle s'arrêta brusquement.

—Peu importe, dit-elle: évidemment, c'est un vulgaire ambitieux.

Son père la regardait avec une certaine inquiétude. Il leva un doigt en l'air.

—Prends garde, ma fille, dit-il, avec tes idées de nivellement des classes, tu pourrais faire naître dans des cerveaux détraqués des pensées que tu n'as jamais voulu leur communiquer... Cet imbécile ne t'a pas manqué de respect, j'espère, que te voilà si déconfite?

—Non, mon père, pas le moins du monde, répondit la jeune fille, profondément mortifiée au souvenir des paroles de Féodor: «Pour vous, que ne ferais-je pas?» Que lui répondez-vous?

—Oh! c'est bien simple: que mes malades n'ont pas le temps d'attendre qu'il ait fini ses études, et que nous chercherons un officier de santé tout prêt.

Nadia embrassa son père. La porte s'ouvrit, et Korzof entra.

—Il pleuvait tellement, dit-il en s'excusant de se présenter de si bonne heure, et la journée me paraissait si longue, que je suis venu, au risque d'être importun...

—Non, non! s'écria Roubine enchanté. Nous allons faire un whist avec un mort, en attendant le dîner. Il n'y a encore que les cartes pour tuer une journée qui ne veut pas mourir.

La table de jeu fut aussitôt dressée, et les trois partenaires s'assirent gravement autour, comme si c'eût été un autel, prêt pour quelque sacrifice. Avec l'entrée de Korzof une influence de joie et de bien-être semblait être répandue dans l'appartement. Ils jouèrent ainsi, jusqu'à l'heure du dîner, tout en causant de mille choses.

Vers sept heures, une éclaircie se fit dans le ciel gris, et une bande jaune se montra à l'occident.

—Miracle, il ne pleut plus! s'écria Roubine en ouvrant la porte de la terrasse.

Une bonne odeur de verdure mouillée pénétra dans la salle à manger, et les trois amis se risquèrent au dehors. La vapeur d'eau montait de partout en un brouillard léger que perçaient à peine des points plus foncés représentant des édifices ou des masses d'arbres. Un peu de soleil apparut, éclairant d'une joie mélancolique les arbrisseaux encore abattus sous le poids de l'averse.

—Ah! on revit! s'écria Roubine en se dégourdissant les jambes à grands pas.

Nadia était restée sur le seuil, pour ne pas mouiller ses petits souliers. Korzof s'approcha d'elle.

—S'il fait beau, mademoiselle, lui dit-il, n'irez-vous pas vous promener demain dans les parterres?

Elle fit un signe d'approbation.

—Me permettrez-vous de vous y rencontrer?

Elle répéta le même signe.

—Je vous remercie, fit Korzof avec beaucoup de dignité.

Elle comprit que celui-là était un homme; il savait le prix de ce qu'il demandait, et se sentait digne de l'obtenir. Elle quitta la porte de la terrasse et se dirigea vers le salon, où elle s'assit devant le piano. Ses doigts errèrent distraitement sur les touches, jusqu'au moment où les deux hommes vinrent la rejoindre.

Entre la musique et la conversation, ils passèrent une soirée délicieuse.

IV

Un vent frais et joyeux faisait frissonner les feuilles des grands tilleuls et secouait sur les avenues une jonchée de fleurs ailées et odorantes, qui s'envolaient au loin jusque dans les parterres. Nadia vint s'asseoir au bout des jardins, à l'endroit où ils rejoignent les allées qui coupent les taillis, et elle resta rêveuse un instant, les mains à demi enlacées sur ses genoux.

Elle était seule; sa dame de compagnie lui avait demandé une heure de congé, et la jeune fille l'avait accordée, voyant dans ce hasard une intention providentielle. C'était donc un véritable tête-à-tête qu'elle allait accorder à Dmitri Korzof, car les rares passants n'étaient pas des témoins, et la société de Péterhof, à cette heure brûlante de la journée, se reposait à l'abri des pavillons de coutil, dans les jardins des villas.

Nadia avait à peine eu le temps de penser à ce qu'elle allait dire, lorsque Korzof parut au bout de l'avenue. Il marchait vite; en l'apercevant, il ralentit le pas et s'approcha d'un air calme; mais son visage sérieux, presque rigide, décelait l'effort qu'il faisait pour conserver cette apparence.

—Je vous remercie d'être venue, mademoiselle, dit-il après l'avoir saluée. Vous avez compris qu'il s'agissait pour moi d'une chose grave... en un mot, c'est le bonheur de ma vie que vous tenez dans vos mains.

Nadia inclina la tête, sans le regarder. En l'écoutant, elle avait senti au fond de son âme une émotion étrange et solennelle, comme le chant des notes graves d'un orgue dans une haute cathédrale: c'était triste, presque douloureux, et cependant mêlé d'une joie sérieuse, presque sainte.

—Il y a longtemps que je vous aime, princesse, continua Korzof, qui pâlissait de plus en plus. Je me suis efforcé de vaincre ce sentiment... il me semblait que vous n'étiez pas disposée à l'encourager; dès lors, pourquoi m'exposer à des chagrins inutiles?... J'ai combattu, vainement. Je ne suis pas le plus fort. Si vous acceptez d'être ma femme, je serai heureux toute ma vie, et je tâcherai d'être bon; si vous refusez...

La voix lui manqua. Il leva les yeux sur la jeune fille, et son regard acheva la phrase commencée.

À son tour, Nadia le regarda; il vit sur son visage quelque chose de tremblant et d'indécis, de tendre et de pénible, qui lui rendit soudain le courage.

—Vous accepterez? lui dit-il à voix basse, en s'asseyant près d'elle.

La jeune fille reprit son empire sur elle-même.

—Il s'est passé, dit-elle, quelque chose de bien étrange dans mon esprit. En vous écoutant parler, il m'a semblé que je devais vous répondre oui... j'ai eu l'impression que nous serions heureux ensemble, et puis...

—Quoi donc? demanda anxieusement Korzof.

—Et puis, je me suis dit que nos idées, notre façon de voir la vie ne sont pas les mêmes, et que c'est une parfaite communauté de vues qui est la vraie base du bonheur...

—Et l'amour, vous le comptez pour rien? fit le jeune homme presque en souriant.

Nadia rejeta fièrement sa tête en arrière, d'un geste qui lui était familier.

—L'amour passe, dit-elle; la communion d'esprit reste.

—Mais nos idées sont les mêmes, chère princesse, s'écria Korzof enhardi. Nous voulons tous deux le bonheur de ceux qui nous entourent, n'est-il pas vrai? Il ne s'agit que de s'entendre sur les moyens. Ce n'est pas cela qui sera difficile. D'ailleurs, je voudrai tout ce qui vous plaira.

Il parlait avec une chaleur communicative. Nadia sourit à son tour, puis soudain redevint grave.

—J'ai fait un vœu, dit-elle, pendant que son beau visage s'assombrissait.

—Un vœu téméraire, non avenu! Qui n'a jamais fait de semblables serments?

—Moi! reprit Nadia; je n'ai jamais fait de serment que je ne fusse résolue à tenir, celui-là comme les autres.

Mais, après avoir gagné tant de terrain, Korzof n'était pas disposé à le perdre. Il se décida à défendre vaillamment ce qu'on voulait lui reprendre.

—Qu'exigerez-vous de votre mari, princesse? dit-il d'un ton enjoué. Qu'il soit bien élevé, d'abord, n'est-il pas vrai?

Nadia fit un signe affirmatif.

—Honnête? d'une vie sans tache? instruit? Il me semble, sans trop d'amour-propre, que je puis me vanter de réunir ces avantages. Que faut-il encore? Qu'il se dévoue à quelque grande idée. Montrez-moi le chemin, je vous suivrai. Dans la voie du bien comme ailleurs, vous serez mon étoile.

Une émotion nouvelle, plus tendre et plus délicieuse encore, envahit le cœur de la jeune fille.

Cet homme était vraiment celui que le ciel lui destinait. Quel autre eût jamais tenu ce langage? Mais le souvenir importun du vœu la troubla aussitôt et détruisit toute sa joie.

—Vous êtes riche, dit-elle lentement et comme à regret.

Il y eut entre eux un silence; le vent bruissait gaiement dans le feuillage, et l'on entendait à intervalles irréguliers le bruit d'une goutte d'eau qui tombait dans quelque réservoir invisible.

—Mais, princesse, dit enfin Korzof, c'est parce que je suis riche que je suis l'homme que vous connaissez. C'est précisément cette fortune qui m'a donné les moyens d'acquérir l'instruction et les idées généreuses que je me suis efforcé de développer en moi-même. Pauvre et obligé de lutter avec la vie, qui sait si j'aurais songé au sort de mes semblables?

—La fortune peut être un moyen, elle ne doit pas être un but, répondit Nadia.

—Mais je ne cherche pas à m'enrichir! Au contraire! J'ai dépensé beaucoup d'argent à des choses qui ne m'ont procuré que des jouissances intellectuelles ou morales!...

—Ce n'est pas assez, interrompit vivement la jeune fille. C'est encore de l'égoïsme, cela. Il faut travailler pour les autres.

Korzof ne répondit pas. Au bout d'un instant, contristé, il reprit:

—Vous pensez beaucoup aux autres, princesse, et pas du tout à moi. Je crains bien de n'avoir pas réussi à vous inspirer la plus légère sympathie.

D'un mouvement spontané, Nadia lui tendit la main.

—Ah! ne croyez pas cela, dit-elle.

Elle rougit aussitôt et retira sa main. Des larmes brûlantes montèrent à ses yeux, et, pour la première fois de la vie, elle s'aperçut qu'elle pourrait bien s'être trompée.

—Que voulez-vous de moi, alors? fit Korzof très-ému.

Ils étaient brisés tous les deux, comme après quelque violent effort physique. La difficulté qu'ils trouvaient à s'entendre pesait sur eux comme une montagne.

—Je voudrais, dit tout à coup Nadia, je voudrais que vous ne fussiez pas riche. Je comprends que vous ne puissiez pas vous résigner à vous dépouiller d'une fortune qui ne vous sert qu'à faire de nobles actions; et moi, j'ai juré d'épouser un homme sans fortune...

—C'était un vœu téméraire, dit doucement Korzof.

—Il se peut, répondit-elle en détournant son visage couvert de rougeur; mais il existe, ce vœu; je ne puis m'en dédire.

—Si je donnais ma fortune aux pauvres, m'épouseriez-vous? s'écria le jeune homme en lui prenant les deux mains.

Elle eut bien envie de répondre oui, mais une autre pensée l'arrêta.

—Que feriez-vous sans votre fortune? dit-elle. À quoi emploieriez-vous vos loisirs d'homme oisif et sans vocation particulière? Vous comprenez bien que je ne puis avoir eu l'idée d'épouser un homme absolument pauvre! Ce que je voulais, c'est qu'il gagnât par lui-même ses moyens d'existence; c'est qu'il fût un travailleur, en un mot. Voilà ce que vous ne pouvez être!

—Alors, reprit Korzof d'une voix brève, vous ne m'épouserez pas. Ce sera pour jeter votre beauté, vos goûts raffinés, vos aspirations généreuses dans les mains d'un autre, qui n'aura pour vous ni mon ardente tendresse, ni mon respect passionné, ni mon inébranlable résolution de faire toujours pour le mieux, en ce monde de luttes et de difficultés. Celui-là n'aura rien de plus à vous apporter que moi-même, il aura de moins le désir longtemps caressé de devenir digne de vous; mais, comme il aura eu le bonheur de naître pauvre, il sera l'élu, et moi, misérable et désolé, j'irai me consoler au bout du monde, en dépensant ma fortune dans des fondations utiles dont vous ne me saurez pas le moindre gré... Voyons, pour vous plaire, que faut-il que je fasse? faut-il que je sois maçon, serrurier? Non? professeur?

—Non, dit Nadia indécise. Je ne sais pas ce que je veux.

—Mais vous savez ce que vous ne voulez pas! Vous ne voulez pas de moi?

Un instant, blessée par le ton d'amertume de Korzof, elle fut sur le point de lui répondre durement un non définitif; mais elle comprit qu'il souffrait et retint cette parole cruelle.

—Réfléchissez, dit-elle avec douceur; rendez-moi au moins cette justice que je suis de bonne foi, que j'ai prononcé mon serment sous l'impulsion d'un sentiment loyal et sincère...

—Ah! chère aveuglée, fit tristement Korzof, ce sont les plus grandes âmes qui commettent les plus fatales erreurs!

—Encore ne sont-elles préjudiciables qu'à elles-mêmes! riposta la jeune fille en se levant.

—Vous oubliez que je vous aime et que vous me faites beaucoup de chagrin.

Elle hésita un instant, puis leva sur le jeune homme un regard franc et pur.

—Si vous étiez pauvre, fit-elle, si vous étiez un de ceux qui travaillent à la grandeur de la patrie ou de l'humanité...

—Faut-il que je reprenne le service militaire? dit Korzof en la retenant du geste.

—Non: la Russie ne manque pas d'officiers.

—Alors vous refusez?

—J'ai juré, dit-elle en se détournant. Il vit que c'était avec regret.

—Princesse, ajouta-t-il à voix basse.

—Que voulez-vous?

—Donnez-moi votre main, de bonne amitié au moins.

Sans lever les yeux, elle lui présenta sa main souple et effilée, qu'il serra chaleureusement. Elle le quitta aussitôt, sans un mot, sans un regard en arrière.

Au milieu du parterre, Nadia rencontra sa dame de compagnie, qui venait la chercher; elles reprirent ensemble le chemin de la villa, pendant que Korzof, immobile à la même place, les suivait des yeux en méditant profondément.

Deux jours s'écoulèrent. Le prince manifestait de temps en temps quelque mauvaise humeur. Le beau temps continuait avec une sérénité engageante. Les visites affluaient tout le jour soit dans le grand salon, soit sur la terrasse; à tout moment, le piano résonnait sous la main de Nadia ou sous celle de quelque autre jeune fille; mais la princesse elle-même, tout en remplissant ses devoirs d'hospitalité avec la grâce sereine qui était son apanage, ne pouvait secouer une gravité plus prononcée que de coutume. C'était cet air sérieux, accompagné de longs silences, qui pesait sur Roubine et lui donnait des accès d'impatience.

—Invite du monde, Nadia, dit-il un jour d'un ton décidé; il faut qu'on s'amuse ici, il faut qu'on danse demain soir. Cette maison devient triste comme un bonnet de nuit. Parce que tu as l'intention de te faire religieuse, ce n'est pas une raison pour que je prenne le voile. Je n'ai pas fait de vœu, moi!

Il parlait d'un ton railleur qu'il voulait rendre plaisant, mais où perçait l'amertume. Sa fille le regarda avec des yeux pleins de reproches, qu'il feignit de ne pas voir.

—Qui vas-tu inviter? Il faut qu'on danse. Je veux un peu de bruit et de gaieté, que diable!

Nadia s'assit devant son petit bureau et prit dans son tiroir des cartes de vélin sur chacune desquelles elle écrivit quelques mots. Sans mot dire, son père s'assit en face d'elle et écrivit les adresses. Quand une vingtaine de cartes furent prêtes, Roubine sonna et les remit au valet de pied qui parut.

—As-tu invité Korzof? fit le prince en se retournant vers sa fille.

—J'ai oublié, répondit-elle en rougissant.

—C'est bien; j'y vais; je l'inviterai moi-même. Il prit son chapeau et sortit. Restée seule, Nadia appuya sa tête sur sa main et se mit à réfléchir. Au bout d'un instant, elle vit tomber une goutte brillante sur le papier devant elle, porta la main à ses yeux, et s'aperçut qu'elle pleurait.

À quoi bon la fierté, l'orgueil, la dignité, la sainteté des serments, si elle ne pouvait s'empêcher de pleurer? Elle avait beau refouler avec son mouchoir les larmes qui s'obstinaient à monter à ses yeux, elle pleurait quand même, comme on pleure quand on s'est contenu trop longtemps. Voyant qu'elle ne pouvait s'arrêter dans l'effusion étrange d'un chagrin innommé, presque inconnu, elle monta dans sa chambre et se jeta sur sa chaise longue, pour essayer de se calmer.

Lorsque son père rentra, il la trouva plus pâle que de coutume, mais souriante et douce. Honteux de la façon un peu rude dont il lui avait parlé, il l'embrassa tendrement et se mit à lui raconter ses pérégrinations.

—J'ai été chez Lapoutine; excellents cigares, garçon bien ennuyeux, mais si bon cœur! Amoureux de toi, Nadia. L'épouseras-tu? Non? Tu feras bien. Ce gendre-là me ferait mourir d'un bâillement continu. Ensuite chez Norof. Trop amusant, celui-là; il sait une anecdote sur le compte de chacun; mais, si on le croyait, la société ne serait plus qu'un repaire de brigands. J'y ai trouvé Lesghief. Ils viendront tous les trois. J'ai été chez Korzof; pas trouvé Korzof. Son valet de chambre m'a dit qu'il est à Pétersbourg depuis deux jours. Il reviendra ce soir ou demain matin. Je lui ai envoyé un télégramme. Il faut qu'il vienne: il n'y a pas de bonne partie sans lui.

Il regardait en dessous le visage de sa fille, devenue soudain soucieuse.

—As-tu des réponses? reprit-il.

—Oui; tout le monde viendra.

—Parfait! Tâche que ce soit joli.

—Ce sera joli, mon père; n'ayez aucune inquiétude de ce côté.

Le lendemain soir, à huit heures et demie, Nadia descendit dans le grand salon, toute prête à recevoir ses invités; comme elle s'y était engagée, «c'était joli», et Roubine, enchanté, lui en témoigna aussitôt sa satisfaction.

De longues guirlandes pendaient le long des murs, semblables à des colonnes de verdure. Au haut de chacune se trouvait une couronne de fleurs éclatantes; dans les coins, des gerbes immenses de plantes d'un vert sombre et lustré, et partout, placés très-haut, de grands candélabres chargés de bougies, qui brûlaient comme des torches dans l'air tranquille. La terrasse, complètement close par des rideaux de coutil, était décorée d'une façon analogue; dans un angle, un vaste buffet chargé de cristaux et d'argenterie étincelait comme un reliquaire, et des tables couvertes de rafraîchissements rayonnaient tout autour.

Nadia se tenait debout à l'entrée du salon pour recevoir ses invités, qui arrivaient déjà par groupes. Ce n'est guère que dans ces villégiatures impériales de Russie qu'en vingt-quatre heures on peut réunir soixante ou quatre-vingts invités choisis parmi ce que le monde compte de plus élégant. Elle recevait avec une grâce parfaite, souriant aux toutes jeunes filles avec une bienveillance presque maternelle, montrant aux vieilles mamans une déférence filiale, trouvant pour chacun un mot aimable, une prévenance appropriée à celui ou celle qui en était l'objet.

On dansait déjà dans le grand salon; sous la vérandah, les mamans et les vieux généraux jouaient aux cartes, répartis à des tables nombreuses, éclairées chacune de deux bougies, ce qui donnait à la terrasse un aspect bizarre et amusant. Nadia avait dansé la première valse avec un de ses adorateurs les plus empressés, puis, prétextant ses devoirs de maîtresse de maison, elle laissa les autres danses s'organiser toutes seules parmi ses invités qui se connaissaient entre eux, et elle revint dans le premier salon, où, atteinte soudain d'une lassitude encore inconnue, elle s'assit sur un canapé, près de deux vieilles dames peu bavardes; après avoir échangé deux ou trois paroles avec ses voisines, elle put enfin rester silencieuse un moment.

—Pourquoi suis-je triste comme cela? se demanda-t-elle. D'où vient que la vie me pèse ainsi? Il me semble que je porte sur mes épaules le poids d'un crime, et pourtant je n'ai rien fait de mal!

Elle s'enfonçait dans ses méditations, surprise de s'y trouver de plus en plus triste et découragée, lorsqu'un bel aide de camp s'inclina devant elle en faisant sonner ses éperons dans un salut irréprochable.

—C'est le quadrille que vous m'avez promis, princesse, dit-il en souriant de l'air le plus aimable.

—Déjà! faillit dire Nadia.

Elle se retint et accepta le bras qui s'arrondissait devant elle. La contredanse lui parut intermiable; le verbiage de son cavalier lui emplissait les oreilles d'un bruit confus; elle répondait de son mieux, et, comme le bel officier n'écoutait guère que lui-même, il n'était pas exigeant sur l'à-propos des réponses. Tout a un terme cependant, même les contredanses qu'allongent des figures de cotillon; après une demi-heure environ, Nadia, délivrée de son compagnon, entendit une pendule sonner onze heures.

—Il ne viendra pas! se dit-elle, étonnée de se sentir plus misérable et plus isolée au milieu de ce monde brillant qu'elle ne l'avait jamais été jusque-là.

Elle leva soudain les yeux, et sur le seuil de la porte elle aperçut Dmitri Korzof, qui venait d'entrer.

Une bouffée d'air vif et de joie sembla pénétrer jusqu'à elle; à un mot que lui jetait une amie en passant, elle répondit par une boutade qui fit rire aux larmes ceux qui l'entendirent, puis, involontairement, elle fit un pas vers la porte.

Dmitri Korzof s'avançait vers elle, le visage tranquille, mais avec une joie secrète dans le regard. Il lui tendit la main; elle y posa rapidement ses doigts gantés, qu'elle retira aussitôt; mais, dans cette étreinte passagère, elle avait senti quelque chose de confiant et d'heureux que ne démentait pas le timbre de la voix du jeune homme.

—On s'amuse ici, dit-il.

—Oui, comme vous le voyez. Vous nous manquiez.

—J'arrive de Pétersbourg il n'y a qu'un instant.

Roubine passait derrière eux.

—Vous ne pouviez pas venir pour l'heure du dîner? dit-il d'un ton plaisamment bourru.

—Non, prince, c'était impossible. Je l'ai regretté, je vous l'affirme.

Il n'avait pourtant pas l'air de regretter quoi que ce soit; c'est ce que pensa Nadia, et tout à coup une sorte de jalousie bizarre et irréfléchie s'empara d'elle.

—Il a l'air bien content, pour s'être vu refuser ma main! pensa-t-elle.

Une insurmontable envie de pleurer la saisit, et elle voulut s'enfuir, mais l'orchestre jouait une valse; Korzof s'inclina devant elle, passa un bras autour de sa taille, et ils commencèrent à valser au milieu d'un tourbillon de traînes flottantes. Au second tour, elle fit un mouvement indiquant qu'elle désirait se reposer, et il la conduisit vers un petit canapé, placé entre deux portes, dans un endroit relativement tranquille; elle s'assit et il resta debout devant elle.

—Je n'ai pas perdu mon temps à Pétersbourg, lui dit-il en souriant.

—Vraiment? fit-elle d'un air de doute.

—Je vous raconterai cela demain; non: demain, vous seriez trop fatiguée pour m'entendre; mais après-demain, si vous le voulez.

—Soit! fit-elle avec un signe de tête.

Sans qu'elle s'en rendît compte, l'animation joyeuse de Korzof commençait à la gagner, et elle se repentait de son ridicule soupçon de tout à l'heure.

—Que diriez-vous d'une promenade en yacht pour varier un peu vos plaisirs? continua-t-il, en jouant avec l'éventail de la jeune fille, qu'elle lui avait laissé prendre.

—Pourquoi pas? Mais où aller?

Roubine s'était arrêté devant eux et les regardait avec complaisance.

—Où? dit-il. Chez nous! À notre campagne de Spask. Elle se trouve justement sur le bord de la Néva, près du lac Ladoga; pour y aller d'ici en voiture, c'est une histoire à n'en plus finir; en yacht à vapeur, ce sera délicieux; c'est l'affaire de moins d'une journée. Eh! Nadia?

—Certainement, mon père.

—Alors c'est dit, quand?

—Après-demain matin, dix heures, voulez-vous?

—C'est entendu, tu seras prête, Nadia?

—Ne suis-je pas toujours prête? demanda-t-elle avec son joli sourire gai, qui reparut sur son visage pour la première fois depuis plusieurs jours.

La fête continuait, de plus en plus brillante; Korzof semblait aussi heureux que si jamais rien ne fût venu contrecarrer ses projets. Entraînée par cette belle gaieté, Nadia se laissa aller à une sorte de joie mystérieuse qui pénétrait doucement dans son âme.

—À quoi bon, se dit-elle, demander au destin plus qu'il ne peut vous donner? Aujourd'hui a sa part, nous verrons ce qu'apportera demain!

Demain n'apporta rien du tout: la journée s'écoula, semblable à toutes les autres, dans une multitude de menus préparatifs pour le voyage du lendemain, qui devait se prolonger plusieurs jours car Roubine entendait bien ne pas s'être dérangé pour rien et examiner sa propriété de fond en comble. Vers le soir, Korzof envoya demander si le projet tenait toujours, et reçut par l'entremise de son valet de chambre une réponse affirmative.

À dix heures précises, Nadia et son père parurent sur l'estacade, où le joli yacht était accosté. Korzof était sur le pont, prêt à les recevoir; ils traversèrent la passerelle, aussitôt retirée, et sur-le-champ le gracieux navire se dirigea vers Pétersbourg, laissant derrière lui le reflet des ombrages merveilleux de Péterhof se confondre dans le sillage écumeux.

La journée était splendide, une tente de toile écrue ombrageait l'arrière; les voyageurs restèrent sur le pont, pour admirer à l'aise les villas qui se déroulaient le long du fleuve. Derrière eux, à leur gauche, la lourde masse de granit de Cronstadt semblait s'enfoncer dans la mer comme un énorme monitor, surmonté de quelques tourelles; les mâts des vaisseaux abrités dans le port s'élevaient au-dessus, grêles et élégants; tout cela se perdit bientôt dans le lointain, remplacé par les îles verdoyantes de la Néva, où les membres de la société pétersbourgeoise qui ne veulent pas s'exposer à un long et fatigant voyage pour gagner leurs terres pendant l'été, louent pour une saison de fastueuses maisons de campagne. Des palais appartenant soit à des membres de la famille impériale, soit à de riches particuliers, se dressent au milieu de la verdure, et les bras multiples du fleuve immense disparaissent et reparaissent à travers les sinuosités comme de petits lacs d'argent. L'onde est bleue, semée de paillettes brillantes; le sable de la rive est jaune et doré; parfois on découvre un coin de solitude qui semble inexploré; parfois, une masse de sombres sapins évoque l'idée des climats toujours glacés; mais, l'instant d'après, le frais coloris des tilleuls et des bouleaux délicats vient reposer les yeux.

Pétersbourg dégagea soudain ses dômes d'or de cet océan de verdure et apparut tout armé, tel que Minerve sortant du cerveau de Jupiter. La cathédrale d'Isaac dominait de son dôme énorme l'ensemble varié des palais et des clochers, pendant que les deux flèches rivales de la forteresse et de l'Amirauté se dressaient dans le ciel comme deux aiguilles d'or. Le yacht passa au milieu du gai tumulte des bateaux-mouches et des barques agiles peintes en vert clair, avec des yeux gigantesques, qui simulent à l'avant une tête de poisson, barques solides en réalité, frêles en apparence, et qui remplacent à Pétersbourg les ponts trop rares.

Sur les deux rives, les monuments se succédaient; à gauche, après la forteresse, la masse foncée du parc Alexandre, puis la petite maison de bois que Pierre le Grand habitait pendant que la ville naissante s'élevait sous ses yeux, puis les colonnades interminables de l'Académie de médecine et de l'École d'artillerie, surmontées dans l'air transparent par les cheminées des fabriques qui peuplent cette rive. À droite, en remontant le cours du fleuve, c'étaient les somptueux palais qui, continuant la ligne du Palais d'hiver et de l'Ermitage, font de ce quai l'un des plus curieux spectacles du monde civilisé. Puis des palais encore, de marbre et de pierre, puis le Jardin d'été, entouré de canaux, puis de nouveaux palais, et, dans le fond, au-dessus de tout cela, cent dômes de couleurs diverses: les uns dorés comme des cuirasses, d'autres en étain brillant comme l'argent, d'autres bleus ou verts, parsemés d'étoiles, tous de formes étranges et capricieuses, tous peuplés de cloches, dont les tintements font trembler le sol aux veilles des grandes fêtes.

La rivière se resserrait un peu; à gauche, les maisons devenaient plus rares, les jardins venaient baigner leurs troncs d'arbres dans l'eau, qui coulait plus vive et plus pressée; le couvent de Smolna dressa à la droite des voyageurs son haut clocher pointu; la masse énorme et imposante du couvent d'hommes placé sous le patronage de saint Alexandre Nevsky parut à son tour, puis se déroba en perspective, comme s'il tournait sur lui-même, et les maisons disparurent. Seules les fabriques continuèrent à puiser dans le fleuve prodigue la force motrice et l'eau dont elles avaient besoin. À gauche, la nature avait repris ses droits, et les vastes plaines, les rives désertes, à peine parsemées de quelques osiers, semblaient appartenir à un pays lointain.

C'est à ce moment, où l'intérêt du voyage semblait s'amoindrir, que Korzof pria ses hôtes de descendre dans la salle à manger, où les attendait un somptueux déjeuner. Il était parfait dans son rôle de maître de maison; rien en lui ne trahissait de préoccupations: pourtant, ses yeux se posaient sur Nadia avec une satisfaction évidente, si bien qu'à plusieurs reprises la jeune fille, inquiète, se demanda si, par quelque malentendu ignoré, elle ne lui aurait pas laissé croire qu'elle agréait sa recherche. Mais non, rien ne témoignait non plus en lui la joie d'un homme qui croit toucher au but de ses désirs; la jeune fille se résigna donc à attendre le mot d'une énigme qui finirait bien par se faire connaître.

Enfin, à l'horizon parut un épais massif de tilleuls.

—Voilà Spask! s'écria le prince, enchanté. Sont-ils beaux, les tilleuls de mon grand-père! Dites, Korzof?

—Ils sont énormes! Ils dominent tout le paysage. Quel âge ont-ils?

—Quelque chose comme quatre-vingts ans. Mon grand-père était jeune lorsqu'il les a plantés. Nadia, dis, ce n'est pas déjà si bête de planter des tilleuls! Il me semble que cela a bien son utilité pratique, sans médire de la jeunesse moderne, qui ne plante pas d'arbres et qui se contente de brûler ceux que nos aïeux avaient pris tant de peine à faire croître.

Nadia sourit et ne répondit pas; Korzof la regardait avec une douceur amicale et confiante qui lui ôtait toute envie de relever les taquineries de son père.

Le yacht aborda à un vieil embarcadère vermoulu, dont les poutres, verdies par l'humidité, noircies par l'âge, étaient d'une admirable couleur de vieux bronze. Roubine et sa fille sortirent du bateau et gagnèrent la rive, où les attendait une députation de paysans, commandée par le staroste ou doyen. Korzof les suivit, après avoir donné quelques ordres, et le joli yacht jeta l'ancre dans l'eau tranquille, que rien ne troublait jamais et où les poissons, un instant effrayés, revinrent prendre leurs ébats autour des vieilles poutres.

—Vous allez voir une singulière demeure, je vous en préviens, Korzof; si vous tenez à vos aises, vous ferez bien d'aller coucher à bord de votre bateau. Cette bicoque a été bâtie par mon aïeul, qui ne voulait pas s'éloigner de la cour; cela remonte au temps de l'impératrice Catherine, comme d'ailleurs la plupart des maisons de campagne de ce côté-ci du pays.

Korzof sourit, et, les suivit. Ils entrèrent dans un vieux jardin, clos de palissades, dont les allées principales avaient été jadis pavées en briques, pour retenir le sol en pente à l'époque des dégels. De grands massifs de lilas et de seringas se perdaient dans les taillis, formés par les rejetons des vieilles souches jadis abattues du pied, mais dont les racines étaient restées dans la terre. Au fond du jardin, sur une petite éminence, se dressait la vieille maison de bois encore solide; la couleur jaune dont elle était jadis badigeonnée avait fait place à la patine du temps et reparaissait à peine ça et là.

—Ce n'est pas somptueux, Korzof, je vous le répète; vous qui avez un yacht doublé en bois de citronnier...

—Je renonce au luxe, répondit le jeune homme en regardant Nadia avec le sourire mystérieux qui ne le quittait plus; sérieusement, prince, je fais vœu de pauvreté. Que ce toit modeste et patriarcal m'entende et me soit propice, je le bénirai.

Nadia baissa les yeux. Il la suivit, et tous trois entrèrent dans la vieille demeure, pendant que les paysans, qui les avaient escortés respectueusement et de loin, restaient dehors, humblement découverts.

V

Le lendemain matin, Korzof fut éveillé de bonne heure; sa chambre donnait sur un vieux parterre où les anciennes allées, tracées par un Le Nôtre du cru, se dessinaient, encore visibles, entre leurs bordures de buis centenaire. Il se leva, fit sa toilette sans trop se presser, et descendit dans le jardin, qui l'attirait.

Tout y était vieux et vermoulu; les troncs des gros tilleuls, tout solides qu'ils fussent, avaient un air humide et fragile, qu'ils devaient à leurs écorces moussues. Le jardinier actuel avait beau nettoyer les allées, l'herbe y poussait toujours, malgré tout; ce n'était pas triste, cependant: le souffle éternellement jeune de la nature flottait au-dessus de la maison surannée, du parterre vieillot, du labyrinthe à la mode antique; les herbes folles et les fleurs d'été donnaient chaque année une vie nouvelle et joyeuse au vieux domaine presque abandonné.

Le soleil s'était levé dans la brume, et un frêle rideau de gaze grise semblait suspendu au bas du ciel; bientôt les rayons dorés parurent au-dessus de cette fragile barrière et vinrent colorer les arbres. La chaleur était intense, mais si également répandue dans l'atmosphère qu'on la supportait presque sans y songer. Cependant l'eau bleue miroitait à travers les branches au bas du jardin, avec des paillettes d'un éclat extraordinaire: Korzof prit machinalement une allée qui conduisait au bord de la rivière.

Comme il mettait la main sur le loquet de la porte à claire-voie qui fermait le jardin, il s'arrêta stupéfait. Quelqu'un, à Spask, s'était levé plus tôt que lui: Nadia, assise sur le banc de bois de l'embarcadère, regardait l'eau couler à ses pieds. Un grand chapeau de paille entouré d'un velours noir cachait son visage; mais, au mouvement de sa tête penchée, Korzof comprit qu'elle était très grave, peut-être triste. Il hésitait à s'approcher, craignant d'être indiscret; mais elle avait entendu le bruit de la porte tournant sur ses gonds, et elle lui faisait déjà un joli geste amical... Il s'avança sur la petite passerelle tremblante et se trouva près de la jeune fille.

—Il fait bon ici, n'est-ce pas? lui dit-elle, en rangeant sa robe pour lui faire place à ses côtés. Dans une heure, ce ne sera plus tenable; mais, tant que le soleil est caché derrière les tilleuls, la fraîcheur est délicieuse.

En effet, l'endroit était à souhait: la Néva décrivait précisément un coude en cet endroit, de sorte qu'elle apparaissait presque comme un lac, clos de tous côtés par des rives verdoyantes; les aunes et les osiers de l'autre rive suffisaient pour donner cette illusion au regard. La grande masse des arbres du jardin jetait sur le rivage et sur la rivière son ombre, percée çà et là de rayons dorés qui, se glissant comme des flèches à travers les trouées de ce sombre massif, faisaient reluire au soleil les petites vagues actives et pressées que poussait un vent léger. Au bord, l'onde était plus calme; la profondeur moindre de la petite crique lui donnait le repos et la transparence d'un étang. Les vieux piliers de bois bronzés et verdis par l'humidité s'y miraient avec le frêle édifice qu'ils portaient; jusqu'au chapeau de Nadia, tout se reflétait et tremblait dans l'eau assombrie par un fond d'herbes semblables à du velours. Un peu plus loin, le petit yacht dormait à l'ancre. L'équipage était allé déjeuner à terre, ainsi que le témoignait le canot amarré par une chaîne à un pieu spécial. Rien ne troublait la solitude que le cri des martinets, qui rasaient la rivière, à la poursuite des insectes ailés.

—Je vous ai promis, dit Korzof, de vous raconter ce que j'ai été faire à Pétersbourg.

La princesse le regarda, puis ses yeux se baissèrent, et elle parut écouter attentivement.

—Je me suis enquis, continua le jeune homme, de la somme de travail que représente...

Il s'arrêta, le sourire aux lèvres, attendant une question. Nadia lui jeta un regard rapide et furtif, mais continua à garder le silence.

—Vous n'êtes pas curieuse? demanda-t-il d'un accent tendre et ému.

Elle secoua négativement la tête, mais le geste négatif voulait clairement dire: Oui.

—...De la somme de travail, reprit-il, que représente un diplôme de médecin.

—Vous? s'écria Nadia en le regardant bien en face.

—Oui. J'ai appris que, avec mes études antérieures, car, pour être un oisif, je ne suis pas absolument un ignorant, trois ans, deux ans et demi peut-être, suffiraient pour me faire passer mon doctorat d'une façon sinon brillante, au moins honorable... Qu'en dites-vous? faut-il essayer?

Nadia s'était remise à regarder l'eau, et son chapeau cachait presque entièrement son visage. Korzof continua, inquiet, quoiqu'il sût le cacher, mais sa voix, le trahissait.

—Je sais bien que cela n'est pas assez; aussi j'ai encore fait autre chose à Pétersbourg: je me suis informé du prix des constructions, du prix des terrains... j'ai fait beaucoup de calculs... et voici ce que j'ai conclu. Dans le plus pauvre quartier de Pétersbourg, aux Peski, quartier voué de tout temps aux épidémies meurtrières, le terrain n'est pas cher; on pourrait élever une construction dans l'esprit moderne, saine et bien aérée; cela coûterait un million et demi de roubles... Mon domaine de Korzova vaut cela, et même davantage à cause de sa forêt de chênes... On bâtirait un hôpital, qui porterait votre nom, et où je serais médecin... sous les ordres d'un chef, en attendant que je fusse assez savant pour être directeur moi-même...

Sa voix s'était éteinte peu à peu, car Nadia restait immobile, et le rêve généreux du jeune homme semblait s'écrouler devant lui avec les ruines de l'hôpital imaginaire... Le silence régna sur l'embarcadère; les oiseaux gazouillaient à plein gosier dans les vieux tilleuls...

Enfin Nadia releva lentement la tête et tourna vers Korzof ses grands yeux d'où débordaient les larmes:

—Mon ami, dit-elle, que nous serons heureux! Heureux et bénis!

Korzof, sans s'approcher, prit la main qu'elle lui tendait, et ils restèrent ainsi, immobiles, sans se regarder, suivant dans leur esprit le couronnement de l'œuvre commune. Au bout d'un moment:

—Ce sera beau! dit-elle très-bas; sa main libre esquissa dans l'air le contour du vaste édifice. C'est par de tels travaux qu'on devient immortel, continua la jeune fille; on laisse un nom... cela n'est rien; mais on laisse un exemple, c'est là ce qui fait qu'on est grand!

—Vous êtes contente? demanda Korzof d'un ton aussi tranquille.

Il lui semblait en ce moment que cela était convenu depuis longtemps, et qu'ils ne faisaient que de continuer une conversation ancienne.

—C'est ce que je voulais, dit-elle avec un sourire divin. Et vous l'avez trouvé tout seul; c'est cela qui est beau!

—Vous m'attendrez trois ans? fit-il avec une ombre de tristesse.

—Trois ans! qu'est cela auprès de la vie, et de l'éternité!

Ils retombèrent dans leur silence heureux. Jamais ils ne s'étaient sentis si calmes ni l'un ni l'autre. Il leur semblait que cette résolution avait jeté leurs vies dans un moule d'où elles sortaient avec une forme définitive, immuable.

—Eh bien, je vous demande un peu ce qu'ils font là! s'écria le prince en les apercevant, sur un embarcadère! À moins de pêcher à la ligne, vraiment je ne vois pas...

Les deux jeunes gens s'étaient levés et avaient déjà franchi la passerelle.

Nadia courut à son père, posa son front sous ses lèvres et se blottit sous son bras avec un geste câlin. Korzof s'était approché plus posément, et prit la main de la jeune fille, et, d'un même mouvement, ils s'agenouillèrent devant le prince, sur l'herbe de la rive.

—Fiancés? s'écria Roubine, abasourdi, mais enchanté.

—Bénissez-nous, dit Korzof sans se relever.

Très-grave, trop ému pour parler, le prince fit sur eux le signe de la croix, puis il les releva d'une étreinte affectueuse «t les tint embrassés un instant.

Quand il fut un peu revenu à lui:

—Quelle drôle d'idée de choisir le bord de l'eau pour cette cérémonie! Et à cette heure-ci encore! Mais, Nadia, tu ne fais jamais rien comme personne!

Elle sourit et l'embrassa. Il se frotta les yeux du revers de sa main, puis étira sa longue moustache, et raffermissant sa voix:

—C'était, à ce que je vois, reprit-il, une affaire d'endroit. À Péterhof, tu ne voulais pas de Korzof; à Spask, tu l'acceptes... Que ne l'as-tu dit plus tôt? Il y a longtemps que nous serions venus ici!

Nadia souriait toujours. Ils reprirent lentement le chemin de la maison.

—Et ce vœu, continua le prince, qu'en avons-nous fait? Ô Nadia! nous écrirons ensemble un chapitre de philosophie intitulé: «De l'imprudence des vœux téméraires.» Eh, ma fille?

Nadia ne souriait plus. Elle serra plus étroitement contre elle le bras de son père, et d'un ton grave:

—Vous avez une grande affection pour Dmitri Korzof, n'est-ce pas, mon père? dit-elle.

—Parbleu! s'écria le prince.

—L'aimeriez-vous autant s'il était ruiné?

—Ruiné! vous êtes ruiné, Korzof? fit Roubine en s'arrêtant court.

—S'il était ruiné, mon père, l'aimeriez-vous autant? seriez-vous aussi bien disposé à l'accepter pour gendre?

—Lui! Dieu merci, je n'ai pas l'âme assez vile... Tu es assez riche pour deux, Nadia, et un honnête homme ruiné n'en est que plus un honnête homme!

Il serra vigoureusement la main de Korzof, et ils restèrent tous deux immobiles, fort émus.

—Il est ruiné, mon père, reprit Nadia avec un accent de fierté; je l'ai ruiné; j'en suis heureuse, mon âme est pleine d'orgueil quand je songe qu'il a fait pour moi le sacrifice de sa fortune entière.

Roubine abasourdi se laissa tomber sur un des bancs de bois qui longeaient l'avenue.

—Expliquez-moi, dit-il, car je n'y comprends rien.

L'explication ne fut pas longue. Quand elle fut terminée, il garda le silence.

—C'est absurde, dit-il; c'est du dernier ridicule! Voyez-vous Korzof en médecin avec une trousse? Vous ferez des saignées, Korzof; tu poseras des sangsues?—car il faut que je te tutoie, mon gendre, je n'y puis plus résister. Tu tâteras les cataplasmes, pour savoir s'ils sont au degré de chaleur voulu: on les met contre la joue, tu sais, et, si ça ne brûle pas, tu peux y aller! tu auras un petit thermomètre dans ta poche, pour vérifier la température de tes malades? C'est du plus haut comique... Et du diable, à présent, si je voudrais qu'il en fût autrement. C'est grand, tu sais, c'est superbe, c'est... Mais que vous allez donc être ridicules tous les deux! Mon Dieu!

Il éclata de rire, pendant que de vraies larmes d'attendrissement roulaient sur ses joues. Il les essuya et repartit de plus belle:

—Mon Dieu! que c'est drôle! s'écria-t-il; j'en ris aux larmes!

Tout à coup il s'arrêta:

—Eh bien, non, ce n'est pas vrai, je ne ris pas aux larmes, je pleure pour tout de bon, et je ne sais pas pourquoi j'en rougirais. Que Dieu vous bénisse dans votre nouvelle vie, mes enfants! La bénédiction d'un père appelle sur votre tête toutes les grâces du ciel.

Ils restèrent muets, la tête baissée, sentant que quelque chose de grave s'accomplissait en eux à cette heure solennelle. Roubine se leva et se dirigea vers la maison.

—C'est égal, dit-il en se retournant, les yeux encore humides et les lèvres agitées par le fou rire qui le reprenait, en commandant ton trousseau, Nadia, n'oublie pas les tabliers d'infirmière! Ô Nadia, quand l'impératrice le saura, va-t-on se faire une pinte de bon sang à la cour!

—Je ne crois pas, mon père, dit la jeune fille en souriant.

—Moi non plus, tu sais! Je n'en crois pas un mot. Mais il faut que je rie; sans cela je pleurerais comme un imbécile. Et le yacht? À présent que tu n'as plus le sou, mon gendre?

—Je le vendrai! repartit joyeusement Korzof.

—C'est cher, une machine comme celle-là?

—Cela vaut à peu près cent mille francs.

—Très-bien, je te l'achète. Nadia, je t'en fais cadeau. Avec l'argent, vous fonderez quelques lits de plus dans votre hôpital. Ça ne fait rien, mon Dieu! que c'est donc drôle d'avoir un gendre médecin! Tu m'empêcheras d'avoir la goutte, dis, mon gendre?

—Je tâcherai! répondit le jeune homme en souriant.

Le vieux cuisinier s'était surpassé; mais personne ne put se rappeler ce qu'on avait mangé à déjeuner ce jour-là.

Rien n'était moins pressé que de retourner à Péterhof; on avait mille projets à arrêter, mille choses à se dire; Roubine était une mine inépuisable d'objections, mais il se laissait convaincre par des arguments raisonnables. Les deux jeunes gens, pleins d'ardeur, ne reculaient devant aucune difficulté. Korzof avait ordonné de mettre son domaine en vente; l'achat du terrain se débattait déjà entre les hommes d'affaires; quelques jours de repos étaient bien nécessaires à l'heureuse famille, avant qu'elle reprît la vie officielle et mondaine de Péterhof. Les quelques jours se prolongèrent insensiblement, si bien que près de trois semaines s'étaient écoulées depuis leur arrivée à Spask, et le mois d'août était très-entamé.

—Quand partons-nous? demanda un soir Roubine, qui voyait s'épuiser sa provision de cigares.

—Demain, si vous voulez! répondit sa fille. Le yacht est prêt, n'est-ce pas, Dmitri?

—Il sera sous pression demain à cinq heures du matin.

—Cinq heures! fit le prince en frissonnant. Il y a donc des gens qui, par goût, se lèvent à cinq heures? Disons huit, veux-tu, Korzof?

—Comme il vous plaira.

Après le dîner, le jeune homme voulut jeter le coup d'œil du maître à son embarcation, et, profitant du moment où Nadia et son père semblaient absorbés dans les explications assez confuses du staroste, il descendit d'un pas rapide l'allée en pente qui menait au rivage. Son inspection fut courte, car tout était irréprochable à bord; après avoir donné des ordres pour le lendemain, il se préparait à rentrer, lorsque son attention fut attirée par une masse sombre qui descendait lentement le cours du fleuve.

C'était deux barques énormes, solidement amarrées l'une à l'autre, et chargées de foin jusqu'à la hauteur d'un premier étage. Un toit de planches disposé en dos d'âne complétait leur ressemblance avec une maison. Les bateliers, pour la manœuvre, tournaient autour de la masse épaisse, en courant sur le rebord, large d'un pied; sur cet étroit passage, ils trouvent moyen d'accomplir les mouvements nécessaires; parfois un maladroit tombe à l'eau, mais les bateliers russes nagent comme des poissons, et, le rebord de la barque effleurant presque le niveau du fleuve, le baigneur malgré lui a bientôt fait de se hisser à bord, au milieu des quolibets de ses camarades.

Les barques accouplées s'avançaient, portées par le courant qui les faisait insensiblement tournoyer; après les premières, d'autres s'étaient montrées au détour de la Néva, et leur flottille sombre, espacée à intervalles irréguliers, envahissait peu à peu la surface brillante de l'onde. Le soleil s'était couché, la nuit tombait, tout devenait gris, presque triste; ces masses gigantesques défilaient lentement, comme sous une impulsion mystérieuse. Korzof s'arrêta pour les regarder. Au même moment, il entendit les pas et les voix du prince et de sa fille, qui venaient le rejoindre.

—Qu'est-ce que c'est que cela? on dirait des fantômes, fit Roubine en s'arrêtant essoufflé sur le débarcadère.

—C'est le foin des prairies du Ladoga, qui va alimenter le marché de Pétersbourg, répondit le jeune homme.

—Ça, des barques? sans lumière? Où sont leurs feux réglementaires?

—Les barques qui portent le foin n'ont pas de fanaux, à cause du danger d'incendie. Elles s'arrêtent le soir, et, sans doute, celles-ci vont passer la nuit près du village qui est un peu au-dessous de Spask.

La procession continuait à défiler lentement et sans bruit sur le fleuve brillant comme de l'étain neuf.

—Elles ont l'air lugubre! reprit Roubine. Eh! enfants, cria-t-il à pleine voix, chantez-nous quelque chose!

Quelqu'un, au large, répondit par une espèce de cri d'appel, et aussitôt une voix de ténor jeune et riche entonna une mélodie traînante, en mineur, aux inflexions douces et résignées, interrompue de temps en temps par de longues tenues, sur une note très-haute. Un chœur à quatre parties, court et bien rhythmé, servit de refrain; puis le chant reprit. Pendant ce temps, la barque s'était éloignée et avait disparu au tournant du fleuve; d'autres paysans sur d'autres barques qui venaient à leur tour reprirent la mélodie, en la variant suivant les caprices de leur mémoire ou de leur fantaisie, et toujours le chœur, à intervalles égaux, reprenait le refrain, comme pour rappeler au chanteur qu'il n'était pas tout seul ici-bas, perdu au milieu d'un large fleuve sur une barque solitaire.

Peu à peu, les ombres flottantes se réunirent en une masse sombre dans l'obscurité plus dense, le long de la berge; les chants cessèrent, et il ne passa plus de barques. Des feux s'allumèrent sur la rive opposée.

—Bonne nuit, dit le prince. Ils vont dormir à la belle étoile: allons nous coucher dans notre lit. C'est la philosophie de l'humanité, cela, Korzof. Dis, Nadia, veux-tu que nous couchions aussi à la belle étoile, par esprit d'égalité?

—Non, mon père, répondit-elle avec douceur; je voudrais seulement qu'ils puissent avoir chacun un lit pareil au nôtre.

—Pas moyen de la prendre! fit Roubine en riant. Mais sais-tu, Nadia, un lit avec des draps, ça les gênerait peut-être beaucoup, ces braves gens! Ils n'en ont pas l'habitude.

—Mon père, ne me taquinez pas, fit-elle avec douceur.

Roubine l'embrassa tendrement, et ils rentrèrent dans le vieux logis délabré, où le luxe de l'argenterie et du luminaire contrastait si étrangement avec les tapisseries moisies et les meubles démodés.

Le départ était fixé pour huit heures; mais à quoi bon se hâter, quand on est le maître de son temps? Nadia regrettait de quitter la vieille maison, où elle venait de passer les heures les plus douces de son existence; elle en parcourait tous les recoins avec une mélancolie souriante, comme si elle voulait y laisser le souvenir de sa présence. Roubine avait mille affaires à terminer avec son staroste et les paysans; vers dix heures, il se souvint qu'il avait oublié de donner des ordres pour la peinture extérieure de la maison, qu'il voulait faire exécuter de fond en comble.

—Bah! dit-il, nous partirons après le déjeuner; si nous arrivons un peu tard, le malheur ne sera pas grand, et d'ailleurs nous avons le courant pour nous.

En effet, le départ fut si bien retardé qu'il était près de trois heures quand le yacht quitta le débarcadère. Un remous dans l'eau tranquille, causé par le mouvement de l'hélice, et la rive était déjà loin... Nadia jeta un regard d'adieu sur les beaux tilleuls, sur les poutres moussues...

—C'est le passé, dit doucement Korzof en s'approchant; l'avenir est là-bas!

Il indiquait au couchant de Pétersbourg encore invisible. Elle lui sourit, avec cette grâce qui la rendait irrésistible.

—Le présent est ici, dit-elle, et il renferme en lui toutes les joies.

Roubine fumait, sous la tente de coutil, l'air heureux et indolent.

—Eh! Nadia, fit-il sans se retourner, comment feras-tu quand tu ne seras plus riche? Si je me mettais aussi à fonder un hôpital et si je profitais de cela pour te déshériter?

—Plût à Dieu, mon père! répondit-elle avec un léger soupir.

Le prince la regarda de côté; elle était parfaitement sincère.

—Eh bien, non! dit-il en reprenant sa longue pipe, je ne ferai pas ce beau coup-là. Je ne fonderai rien du tout, et je garderai mon argent; il y aura peut-être, et même probablement, un jour de petits personnages qui ne seront pas fâchés de le trouver, le temps venu.

Il reprit sa demi-somnolence, et Nadia, causant à demi-voix avec son fiancé, se perdit bientôt dans d'innombrables rêves tous relatifs à leur fondation projetée.

Les barques à foin avaient disparu; à cette heure, elles arrivaient au port dans Saint-Pétersbourg.

La journée s'écoula tranquillement; un léger accident survenu à l'hélice au moment du départ ralentissait le voyage; mais, ainsi que l'avait dit le prince, ils avaient le courant pour eux; cependant, lorsqu'ils se mirent à table pour dîner, les fabriques qui avoisinent Pétersbourg commençaient à peine à se montrer sur la rive gauche du fleuve.

—Le plus sage, dit confidentiellement le mécanicien à Korzof, qui s'inquiétait de cette lenteur, le plus sage serait de nous arrêter un instant. En une demi-heure, j'aurais remplacé la pièce défectueuse, et nous pourrions forcer la pression; sans cela, je crains fort de ne pouvoir arriver à Péterhof que fort avant dans la nuit.

Le petit navire s'arrêta, pour mettre à effet ce prudent avis; pendant que les amis dînaient, le dommage fut réparé, et à huit heures ils reprirent leur route, cette fois avec toute la hâte désirable.

La nuit tombait lorsqu'ils traversèrent Pétersbourg; ils avaient allumé leur fanaux et naviguaient avec prudence, pour éviter les collisions avec les bateaux-mouches, dont l'équipage n'est pas toujours sobre quand vient le soir; tout à coup, Nadia, qui regardait à l'arrière, s'écria:

—Voyez! qu'est-ce que c'est que cela?

Une masse de fumée énorme s'élevait dans la direction du couvent de Smolna, qu'ils avaient dépassé depuis un instant, et presque en même temps le ciel s'éclaira d'une lueur intense, qui retomba aussitôt pour reparaître plus brillante et plus sinistre.

—Un incendie! Allons voir, dit Roubine.

Dans tous les pays du monde un incendie provoque la curiosité, mais nulle part, croyons-nous, autant qu'en Russie, où, bien que le cas ne soit pas rare,—grâce à l'abondance des constructions en bois, essentiellement inflammables,—au cri: Pajar (incendie)! chacun quitte son ouvrage ou son occupation et court au lieu du sinistre. La curiosité est la même chez les classes les plus élevées de la société et chez les plus infimes; dans la foule qui se presse devant les bâtiments enflammés, on trouverait autant de grands seigneurs et même de grandes dames que de paysans. Pour voir un bel incendie, on fait volontiers atteler sa voiture ou son traîneau.

—Allons! répondit Korzof, qui donna ordre au mécanicien de retourner en arrière.

La lueur augmentait à chaque seconde; mais les voyageurs n'en pouvaient voir le foyer, caché par un promontoire très avancé du fleuve qui décrit à cet endroit un angle presque aigu. Les bateaux-mouches, les yarles des bateliers, et un canot à vapeur de l'État, toujours sous pression pour les cas d'accidents, se dirigeaient en hâte vers le point incendié; on entendait sur les quais et dans les rues le tapage assourdissant des pompes traînées sur le pavé par leurs attelages incomparables, et le roulement continu d'innombrables véhicules, lancés au galop vers ce lieu encore inconnu. De grandes gerbes d'étincelles montaient dans le ciel comme des pièces d'artifice, indiquant que l'endroit était tout proche.

—Qu'est-ce qui peut bien brûler comme cela? dit Nadia, le cœur indiciblement serré.

—Le marché au foin, je pense, répondit Korzof.

—Si ce n'est qu'une perte d'argent, commençait Roubine...

Il s'arrêta, muet de surprise; deux barques accouplées apparaissaient au tournant du fleuve embrasées du bord jusqu'au faîte; elles s'avançaient majestueusement, comme un gigantesque brûlot, flambant dans l'air tranquille. Après celles-là, deux autres, puis deux autres encore. Le feu ayant rompu leurs amarres, elles descendaient paisiblement le fleuve, à la dérive, éclairant d'une lueur splendide et lugubre les maisons et les monuments. C'était très calme, et c'était horrible.

Un cri d'épouvante retentit partout, sur le fleuve et sur les rives:

—Les ponts!

Le premier pont qui barrait le passage à ces brûlots d'un nouveau genre était le grand pont Litéine, remplacé depuis par un monument de pierre, mais qui, destiné à recevoir le premier choc des glaces venant du lac Ladoga à l'époque du dégel, n'était alors composé que d'un grand nombre de barques pontées, reliées entre elles par un solide tablier de bois. Ce système permettait de replier le pont le long des rives lors du passage redoutable des glaces. Trois grands ponts de cette espèce traversaient la Néva sur son parcours dans la ville, et une quantité considérable d'autres, moins importants comme dimension, facilitaient le passage sur les divers bras qu'elle forme à son embouchure, reliant les îles entre elles, sur un espace de plusieurs kilomètres. Si le premier pont s'embrasait au contact des barques incandescentes, les débris enflammés, descendant le fleuve, allaient porter l'incendie sur toutes les rives, où s'amassaient d'innombrables navires de tout tonnage; c'était une ruine incalculable.

Le petit canot de l'État, dirigé par un marin habile, avait déjà saisi la chaîne de remorque du premier pont; les câbles des ancres, coupés par des haches d'abordage, avaient coulé à fond, et lentement, avec une précision extrême, comme si rien n'eût pressé, le pont, se repliant le long du bord, laissa la voie libre au premier brûlot qui passa tranquillement; on eût dit qu'il attendait cet hommage.

—Voilà un fier luron que ce pilote! s'écria Roubine, en admirant le succès de la manœuvre.

À l'autre pont, mes enfants; nous n'avons pas le temps de nous amuser.

Le yacht fila à toute vapeur vers le pont Troïtzky, où des hommes zélés coupaient déjà les câbles, en attendant un remorqueur. Korzof se fit jeter un bout de chaîne, et le pont gigantesque, qui compte un kilomètre de long, alla également se ranger contre la rive. Un bateau-mouche, requis pour la circonstance, accomplit le même office pour le pont du Palais, et la Néva fut libre. Toutes les barques, tous les bâtiments qui n'étaient pas nécessaires au service de la police fluviale avaient disparu et s'étaient cachés dans les recoins les plus inaccessibles.

Il était temps. La flottille embrasée tout entière descendait le noble fleuve avec la majesté d'une puissance qui se sait invincible. Rien de plus étrange que de voir à la surface de l'eau le feu faire rage, en emportant des tourbillons d'étincelles et de fumée. Dans l'air tranquille, sous le ciel bleu, cette apparition avait quelque chose de fantastique. La foule, groupée sur les quais, apparaissait comme en plein jour aux spectateurs de la rivière; les faces humaines, portant toutes la même expression d'intérêt, d'admiration et d'horreur, se distinguaient avec une netteté étonnante.

Nadia, appuyée sur le bastingage du yacht, ne pouvait détacher ses yeux de ce spectacle. Roubine et Korzof donnaient sans cesse des ordres afin de se maintenir au milieu du courant, tout en évitant les approches des brûlots.

—Aux gaffes! cria quelqu'un dans un porte-voix.

En effet, deux des barques se dirigeaient vers le petit bras de la Néva, où s'étaient réfugiés de nombreux navires et où les ponts n'avaient pu être retirés. Les bateaux à vapeur disponibles, montés par de courageux mariniers, s'avancèrent à la rencontre des monstres de feu pour leur présenter un obstacle et les contraindre de rentrer dans le courant principal, où elles devaient finir par aller s'échouer contre le pont Nicolas, construit en pierre et par conséquent invulnérable.

C'était une lutte émouvante. Les gaffes n'étaient pas assez longues; on prit des mâts de rechange, qu'il fallait tremper dans l'eau à tout instant pour les empêcher de s'enflammer. Les hommes qui luttaient ainsi étaient constamment inondés d'eau par leurs camarades; sans quoi ils n'eussent pu supporter un instant ce terrible duel face à face avec le feu.

—Impossible de regarder cela et de rester inutile, dit Korzof à ses hôtes; permettez-moi de vous déposer à terre.

Roubine ne voulait pas y consentir. Nadia lui mit doucement la main sur le bras, et il ne dit plus rien. L'instant d'après, ils étaient sur le rivage, près de la forteresse, et Korzof, après s'être muni de gaffes, repartait pour l'endroit menacé.

Son yacht, plus alerte que les bateaux-mouches, se prêtait à merveille à ce genre de combat. Parfois, rien qu'en forçant sa marche, il entraînait dans son sillage un brûlot prêt à faire fausse route; parfois, il se plaçait bravement en travers, et, mettant la puissance de la vapeur au service de la gaffe employée comme éperon, il fondait sur la masse enflammée et la repoussait dans le courant. Près de quarante barques avaient ainsi passé; beaucoup avaient sombré; d'autres s'étaient échouées dans des endroits déserts, où elles ne pouvaient plus nuire: deux ou trois flottaient au milieu du fleuve, à demi submergées. Une dernière arriva, plus haute et plus large, nouvellement embrasée et jetant des torrents d'étincelles, comme un soleil de feu d'artifice. Elle se dirigea vers le point dangereux, avec la sûreté d'attaque d'un être intelligent.

—Attention, enfants, pas de faux mouvement! s'écria Korzof, qui la guettait.

Des marins se tenaient en arrêt; le mécanicien fit une fausse manœuvre; le coup porta mal, et deux gaffes tombèrent dans la rivière. Une troisième, piquée dans le foin embrasé, y resta suspendue; mais l'impulsion avait suffi pour remettre la barque dans le courant.

—À droite! cria Korzof.

Le mécanicien, éperdu, comprit ou exécuta mal l'ordre reçu; il donna un coup de barre, et le yacht accosta le brûlot. Ce fut sur la rive un cri d'horreur.

—Une gaffe! cria Korzof, un bâton, n'importe quoi...

Il n'y avait rien sur le pont, et d'ailleurs la flamme voltigeait déjà dans les agrès. Korzof se souvint qu'il avait de la poudre à bord.

—Au canot! cria-t-il.

Ses hommes y étaient déjà; il y descendit le dernier, laissa retomber la chaîne, et la légère embarcation s'éloigna à force de rames. Sur le fleuve, les autres bateaux qui s'étaient approchés pour lui porter secours avaient reculé, comprenant le danger, et se tenaient à l'écart.

Au moment où le canot abordait aux pieds de Nadia, qui, penchée en avant, cherchait à reconnaître son fiancé, la barque et le yacht, toujours accolés, passèrent de conserve devant eux. Avec le bruit d'un coup de canon, l'arrière du petit navire sauta, pendant que l'avant s'enfonçait gracieusement comme un cygne qui plonge.

—Votre joli navire! s'écria Roubine, plein de regret.

Korzof tenait déjà le bras de Nadia passé sous le sien; le visage enflammé, la barbe et les cheveux roussis, il paraissait à sa fiancée plus beau qu'un demi-dieu.

—Que voulez-vous! dit-il en riant; il faut bien que le bonheur se paye. Polycrate a jeté une bague à la mer,—nous y jetons notre navire,—et nous gardons notre félicité.

Le lendemain, l'empereur se fit présenter Korzof, qu'il connaissait de longue date.

—Que veux-tu pour ton yacht? lui dit-il, après l'avoir complimenté.

—Un terrain pour mon hôpital, répondit le jeune homme. Cela me permettra de fonder cinquante lits de plus!

Huit jours après, la première pierre de l'hôpital fut solennellement posée dans un terrain immense en partie planté d'arbres, don impérial; et la princesse Roubine fut officiellement déclarée fiancée à Dmitri Korzof.

VI

Après le premier brouhaha qui suivit les fiançailles publiques de la jeune princesse, l'animation commença à se calmer; on s'était d'abord récrié sur la grandeur du sacrifice, on se dit maintenant qu'il était absurde. Est-ce que Pétersbourg ne comptait pas assez d'hôpitaux? Est-ce que les docteurs manqueraient jamais? On n'avait qu'à regarder la foule des étudiants pressée aux cours de la Faculté de médecine, pour s'assurer que les malades ne mourraient pas faute de médecins. Bref, après avoir exalté jusqu'aux nues le dévouement des fiancés, on les couvrit de ridicule, ainsi qu'un sage eût pu le prévoir.

Ils ne s'inquétaient guère de tous ces bruits, absorbés qu'ils étaient dans les préparatifs de départ et dans les préoccupations multiples qu'occasionnait la vente des biens de Korzof. Il ne s'était réservé qu'une petite terre, d'un revenu médiocre, afin, disait-il, de ne pas perdre complètement l'habitude de la propriété. Les fonds résultant de cette vente devaient, au fur et à mesure qu'ils rentreraient, servir à payer les dépenses de l'hôpital naissant et être placés de façon à fournir des revenus aussi avantageux que possible. La munificence impériale s'était déjà manifestée, outre le don du terrain, par la promesse d'une somme annuelle très-importante; la jeune fiancée avait déclaré ne vouloir recevoir d'autres cadeaux de noce que des dons pour la fondation nouvelle, et tout promettait à la grande œuvre des jeunes gens l'avenir le plus brillant.

La seule ombre de ce tableau était le départ prochain de Korzof pour Paris, où il se promettait de passer sa première année d'études médicales. À force de parler des mêmes choses, de retourner les mêmes idées, il s'était si bien identifié avec Nadia, que la pensée d'une séparation était pour eux une véritable douleur. Le prince avait bien proposé d'aller passer l'hiver à Paris, «pour dorer la pilule», disait-il; mais le jeune homme lui-même eut la force de refuser.

—Je sais bien que je ne travaillerais pas sérieusement, dit-il; n'ayons pas du courage à moitié seulement, soyons véritablement forts.

À la fin d'octobre, il partit donc, et Nadia, rendue à la vie mondaine, se prépara de son côté à des devoirs plus sérieux que ceux qu'elle avait accomplis jusque-là. Elle sut partager son temps de façon à consacrer chaque jour plusieurs heures à ses études, et cependant elle accomplit tous ses devoirs envers le monde avec la plus rigoureuse ponctualité. L'hiver passa plus rapidement qu'elle ne s'y attendait, et vers le mois de juin, au moment de partir pour la campagne, elle alla faire sa visite d'adieu aux constructions déjà avancées de l'hôpital.

L'hiver avait arrêté pendant plusieurs mois les travaux de bâtisse, mais, dès les premiers beaux jours, on avait mis à l'œuvre tant d'ouvriers, que l'énorme bâtiment sortait de terre littéralement à vue d'œil. Nadia fit le tour des travaux, s'avança sur toutes les planches qui servaient de passerelle, visita les sous-sols et les caves, examina les travaux de canalisation pour l'aménagement des eaux; très experte désormais dans l'étude des plans, elle causa longuement avec l'architecte, et partit enfin, le cœur gonflé d'une joie orgueilleuse.

—Je n'y comprends rien, disait son père, ébahi; elle en remontre à l'architecte, et elle connaît la qualité des briques mieux que l'entrepreneur! Nadia, est-ce d'eux ou de moi que tu te moques?

Pour toute réponse, elle lui sourit d'un air heureux, et le soir même elle envoya à son fiancé une longue lettre où le détail des travaux exécutés tenait moins de place que l'épanchement joyeux de son âme. Elle croyait déjà voir l'hôpital terminé offrir à l'œil reposé ses longues files de lits propres et bien tenus.

—Personne n'y mourra, disait-elle; on n'y verra pas de larmes; tous ceux qui y seront entrés en sortiront guéris et triomphants.

Quelques jours plus tard, ils partirent pour leur grande propriété du gouvernement de Smolensk.

Le vieil intendant les reçut à l'arrivée, toujours pleurnichant et geignant, tel qu'on le voyait depuis cinquante ans. Grâce à cette habitude de se plaindre de tout: du temps, des récoltes, de son époque et de sa santé, il s'était mis de côté une jolie fortune, et il avait trompé le plus complètement du monde ceux à qui il avait affaire. Se pouvait-il, pensaient les âmes simples, que cet homme toujours à deux doigts de la mort fût capable de mystifier volontairement son prochain?

C'est ainsi qu'il s'était acquis une aisance plus que dorée, grappillée sur les biens de son maître, et augmentée de jolis pots de vin, consentis ou extorqués; pour lui, l'important était qu'ils entrassent dans sa poche; une fois là, ils étaient bien sûrs de n'en plus sortir. Mais quoiqu'il fût riche, quoique les paysans des environs eussent pu, en causant entre eux avec franchise, estimer à quelques roubles près un gros capital pour lequel ils lui payaient des intérêts énormes, on ne le voyait jamais que graisseux et rapiécé. À peine en l'honneur des maîtres se hasardait-il à tirer du coffre un cafetan moins sale que d'ordinaire; quant à son bonnet de fourrure, rongé jusqu'à la peau, personne n'eût seulement songé à le lui faire remplacer par une autre coiffure. Sans son bonnet, Ivan Stepline n'eût plus été lui-même.

Son fils Féodor se tenait à ses côtés, droit comme un peuplier, écoutant les jérémiades du vieillard d'un air à la fois ennuyé et convenable. Ces plaintes prolixes n'étaient plus à la mode, et lui, qui se piquait d'être de son temps, devait souffrir intérieurement, en voyant son père jouer ce rôle qu'il trouvait avilissant. Aussi accompagna-t-il le prince et sa fille, tête nue et sans dire un mot. Arrivé dans la grande salle, il leur demanda d'un ton respectueux s'ils n'avaient point d'ordres à lui donner, et, sur leur réponse négative, il se retira; Ivan Stepline fut alors bien forcé de le suivre.

Le lendemain de grand matin, Nadia parcourait déjà les jardins et les serres de son beau domaine. Elle avait toujours aimé cet endroit, où parfois il lui semblait voir flotter l'image de sa mère, qui l'avait tendrement chérie. C'est là que la princesse était née, c'est là qu'elle avait mis au monde sa fille unique, c'est dans l'église, qui se dressait en face du château, que reposait son corps depuis de longues années. Dans son nouveau bonheur, dans son nouvel orgueil de fiancée triomphante, Nadia avait besoin de parcourir tous ces endroits, pleins des souvenirs de son enfance. Elle retrouvait ceux-ci aussi vifs qu'autrefois, mais ils lui semblaient avoir singulièrement perdu de leur importance et de leur intérêt; toute sa vie antérieure se noyait dans la splendeur de sa joie présente et du glorieux avenir qui s'ouvrait devant elle.

Vers onze heures, elle revint à pas lents vers la maison, portant une brassée de fleurs qu'elle avait cueillies dans les parterres. Sur le seuil, elle trouva son père, prêt à sortir; ils se dirigèrent silencieusement vers l'église, où le prêtre les attendait vêtu de sa chasuble de deuil. Au milieu du chœur, sur une petite table recouverte d'une fine nappe de toile, était placée une assiette pleine de riz cuit à l'eau, où des raisins secs dessinaient une croix. Les gens de service, la livrée, l'intendant avec sa famille, et bon nombre de paysans, s'étaient groupés dans l'église et ouvrirent respectueusement un passage au prince et sa fille, qui se rangèrent à la place d'honneur, réservée aux seigneurs du lieu et aux personnages marquants, sur le côté gauche, à l'intérieur d'une petite grille, ouverte au milieu. Cette place, qui fait vis-à-vis au groupe des chantres, est tout près des images du Sauveur et des saints qui ornent l'iconostase, sorte de cloison qui sépare le tabernacle de l'église proprement dite.

Le prêtre salua les fidèles, en commençant par les seigneurs, puis s'adressant au chœur, et ensuite à la foule massée dans l'église, il prit un encensoir fumant que lui présentait le diacre, revêtu comme lui d'ornements de deuil, et il offrit l'encens à l'assiette de riz, destinée à représenter dans les cérémonies funèbres le corps de la personne défunte pour laquelle se disent les prières des morts. Il entonna ensuite les versets funéraires, auxquels le chœur répondit sur un mode plaintif.

La cérémonie, courte d'ailleurs, s'acheva selon les rites, et, quand elle fut terminée, Roubine s'approcha d'une dalle, située un peu à la droite du chœur; il y resta un instant incliné, le visage pâle et pensif. Nadia s'agenouilla près de lui et laissa glisser son bouquet sur la pierre qui recouvrait le caveau où reposait sa mère. De plus loin qu'elle se souvînt, ce pieux pèlerinage était le premier acte de leur séjour dans ce domaine; elle l'accomplissait toujours avec une tendresse pieuse; mais cette fois, en apportant son offrande et sa prière à la chère morte, la jeune fille lui dit tout bas, comme si elle avait pu l'entendre: «Mère, je suis heureuse, bénis-moi dans mon nouveau bonheur!»

En sortant de l'église, le prince et sa fille échangèrent quelques paroles avec ceux, de leurs paysans qu'ils connaissaient plus particulièrement et qui s'approchaient pour leur baiser la main. On était au temps du servage, mais Roubine était aimé de tous ses serfs. Ils eussent préféré un intendant moins rapace; à ce mal, nul ne connaissait de remède: tous les intendants, sauf quelques différences inappréciables, étant à peu près du même acabit; mais les rigueurs de Stepline étaient bien adoucies par la présence annuelle du maître, qui voyait de ses propres yeux l'état du pays, écoutait volontiers les doléances et ne refusait jamais de donner du bois pour bâtir une isba neuve, quand la vieille était décrépite. Nadia s'enquit de son hôpital, où tout allait à merveille, grâce au nouvel officier de santé, qui s'était trouvé être un homme actif et résolu, ancien chirurgien de régiment, et qui avait établi dès le premier jour une discipline militaire, fort utile toujours près des malades, mais plus utile peut-être que partout ailleurs en Russie, où chacun est tant soit peu disposé, par tempérament, à laisser les choses se faire toutes seules.

L'horloge de la demeure seigneuriale sonna midi; le prince prit congé de ceux qui l'entouraient, pria le prêtre de venir quelques heures plus tard dire les prières et bénir la maison, pour en chasser tout malheur, ainsi qu'on le fait quand on s'installe quelque part, puis il rentra chez lui avec sa fille. Dans l'après-midi, les prières furent dites en effet, une collation fut offerte au prêtre et au diacre; après quoi, la vie reprit sa routine ordinaire de plaisirs et de devoirs.

Le lendemain de cette journée bien employée à l'heure où Roubine et Nadia venaient de passer après déjeuner dans un salon frais, situé au nord, où ne se hasardaient guère les mouches, ce fléau de la Russie en été, Stepline montra son nez bourgeonné dans l'embrasure de la porte, toujours ouverte.

—Peut-on entrer? demanda-t-il avec la plus obséquieuse politesse.

Un signe de tête affirmatif l'ayant rassuré, il introduisit dans le salon le reste de sa personne, qui avait toujours l'air de se présenter de biais, pour tenir moins de place sans doute.

—Qu'y a-t-il? demanda Roubine sans quitter son journal des yeux.

—Voilà, batiouchka, répondit l'intendant, en se servant d'un terme affectueux qui signifie littéralement: mon petit père, et qui s'emploie en parlant aussi bien aux supérieurs qu'aux inférieurs, avec moins de cérémonie que le mot barine, qui signifie maître ou seigneur. Vous savez, batiouchka, que j'ai un fils, un beau garçon; il a eu l'honneur de vous porter vos revenus au mois de juin.

—Je m'en souviens, interrompit le prince, qui savait Stepline prolixe et qui n'aimait pas les longs discours. Eh bien?

—Eh bien, mon prince, le jeune homme est d'âge à se marier, qu'en pensez-vous?

Les yeux pénétrants du vieillard allaient de Roubine à Nadia, avec la régularité d'une de ces horloges de la forêt Noire où l'on voit un lion qui roule un regard à la fois féroce et débonnaire.

—Qu'est-ce que tu veux que j'en pense? répondit Roubine en retournant la page de son journal, derrière laquelle il disparut momentanément en entier. C'est son affaire, à ce garçon.

Nadia avait rougi, plus de colère que de honte; elle resta immobile et impassible.

—C'est, voyez-vous, batiouchka, qu'on m'a proposé une fiancée pour mon fils, une jolie fille, bien élevée, et riche... et, sans votre assentiment, je ne voudrais pas,... oh! pour rien au monde, sans votre assentiment et celui de la princesse...

Ses yeux continuaient à aller de l'un à l'autre. Nadia se leva et prit un livre sur la table.

—Qu'est-ce que tu veux? demanda Roubine, quittant enfin son journal. Ma permission pour le mariage de ton fils? Voyons, qui est-elle, la fiancée dont tu parles?

—Pour une demoiselle, ce n'est pas une demoiselle, c'est une simple fille d'intendant, comme mon Féodor est fils d'intendant. Nous autres, nous ne pouvons pas prétendre aux demoiselles, n'est-il pas vrai, princesse? Mais une fille d'intendant qui a un peu d'argent, car cela ne gâte rien, et qui sait tout ce que doit savoir une ménagère, c'est tout ce qu'il nous faut, n'est-il pas vrai, princesse?

—Évidemment, répondit Nadia en se tournant vers lui, pour le regarder bien en face. Pourquoi me faites-vous cette question, Stepline? Vous aviez donc pensé à autre chose?

Elle avait parlé d'un ton calme et si fier, que les yeux mobiles du vieillard se trouvèrent immobilisés sous ses paupières baissées.

—Non, princesse, fit-il humblement. Alors ce mariage a votre agrément?

—C'est mon père qui est maître ici, dit-elle avec hauteur, adressez-vous à lui.

—Mon prince, ce mariage a votre agrément? répéta Stepline d'un ton soumis.

—Je vous ferai observer, dit Roubine un peu irrité par la tournure bizarre et pleine de sous-entendus que semblait prendre cet entretien, vous m'entendez, Stepline, je vous ferai observer que cela ne me regarde pas; je vous ai affranchi il y vingt ans, vous êtes libre, votre fils est libre; il peut contracter mariage dans les conditions qui lui semblent convenables, je n'ai rien à y voir.

—Mais, insista le veux madré, en reprenant son ton plaintif habituel, si Votre Altesse retire ses bonnes grâces à mon fils après moi, et qu'il ne soit pas intendant de Votre Altesse, que deviendront ses enfants, ses pauvres petits enfants, qu'il aura quand il sera marié?

Roubine éclata de rire.

—Ah! toi, par exemple, dit-il, on peut dire que tu sais prévoir les malheurs de loin! Eh bien, écoute-moi: je sais que tu me voles et que tu pressures mes paysans; je ne t'en ai jamais fait de reproches trop sévères; que ton fils fasse comme toi, je ne dirai rien; c'est dans l'ordre. Mais, s'il dépasse la mesure, il n'y a rien de promis; je le chasserai impitoyablement, quand même il aurait à ses trousses deux douzaines de ces pauvres petits enfants dont tu parles.

—Alors vous consentez? Et la princesse aussi? fit le rusé personnage, en rendant la liberté à ses deux yeux.

—Puisqu'on te le dit!

—Alors vous permettez que le fiancé se présente devant vous avec la fiancée?

—Où sont-ils? fit Roubine surpris.

—Dans l'antichambre, où ils attendent le bon plaisir de Votre Altesse.

Roubine se renversa dans son fauteuil en se tenant les côtes.

—Mon Dieu! Stepline, s'écria-t-il entre deux éclats de rire, tu es bien ce que l'on peut appeler un homme de précautions; tu me feras mourir de joie!

Nadia ne riait pas, elle examinait attentivement le visage de l'intendant, qui n'exprimait qu'une sorte de contentement bonasse; doucement, sans parler, elle posa la main sur l'épaule du prince, qui reprit sur-le-champ son sang-froid.

—Allons, dit-il, va les chercher! Ce n'est pas poli de les faire attendre.

Stepline sortit, après avoir fait trois grandes salutations, plus bas que la ceinture.

—Qu'est-ce que tu penses de cela? fit Roubine en regardant sa fille, partagé entre une nouvelle envie de rire et un certain étonnement de toute cette conversation.

—Je pense que cet homme est très-rusé, et que vous ferez bien de le surveiller, ainsi que son fils; vous êtes trop bon, mon père; vous ne songez jamais qu'avec tant de bonté vous puissiez vous faire des ennemis, et cependant Stepline nous déteste...

Roubine, pétrifié de surprise, regardait encore sa fille, quand la porte se rouvrit et laissa passer les fiancés, qui entrèrent en se tenant par la main.

La jeune fille n'était ni laide ni jolie; son visage, d'une fraîcheur éblouissante, comme celui de presque toutes les filles de son âge et de sa condition, était très-ordinaire. Elle était destinée, selon toute apparence, à être une bonne ménagère, une épouse modèle, une mère de famille sans reproche, et à engraisser vers la trentaine d'une façon désolante. Nadia la regarda avec un certain dédain, que le fiancé surprit dans un coup d'œil rapide. Il rougit jusqu'à la racine des cheveux et s'avança les yeux baissés vers le prince; arrivé devant lui, ils firent le mouvement de se prosterner: Roubine les releva du geste, avant qu'ils eussent accompli le cérémonial.

—Mes compliments, dit-il en souriant, d'un air moitié bienveillant, moitié railleur; vous ne perdez pas de temps, vous autres! À peine les dents de lait vous sont-elles tombées que vous songez déjà à vous marier!

—Tant mieux, mon père, dit Nadia de sa voix douce, ils auront le temps d'être heureux.

Un regard passa sur les paupières baissées de Féodor, et sa mâchoire se contracta comme s'il avait envie de mordre, mais il ne dit rien; son visage redevint immobile et n'exprima plus que la banale déférence d'un subordonné devant ses supérieurs.

—Asseyez-vous, dit le prince. Nous allons boire à votre santé.

Nadia sonna, et aussitôt parut un plateau garni de verres et de carafes contenant des vins étrangers décantés avec soin; le sommelier, qui savait les usages, avait préparé d'avance cette inévitable marque d'hospitalité. Les verres furent remplis, le prince éleva le sien en disant: À votre prospérité! Les assistants firent de même en répondant: Longue vie à Votre Altesse! nous vous remercions humblement! On échangea un salut, et les verres furent vidés d'un seul coup, comme il convient à de vrais Russes. Puis les fiancés et le vieux Stepline se levèrent et se retirèrent avec un dernier salut.

Lorsque la porte de la pièce voisine se fut refermée sur eux, Roubine regarda sa fille d'un air comique.

—Eh bien, elle n'est pas belle, la future madame Stepline, dit-il en français. Je conçois que son futur n'en paraisse pas enthousiasmé; il ne semble pas considérer ce mariage comme une promotion, eh, Nadia?

La jeune fille resta silencieuse un instant, puis leva sur son père un regard ferme, d'où toute fausse honte, tout embarras puéril avait disparu.

—Le vieillard, dit-elle, est un être retors, mais que je ne crois pas méchant, bien qu'il nous déteste par principe. Quant au fils... ne vous y trompez pas, mon père, sous son vernis de manières relativement correctes, c'est un paysan grossier; il nous hait.

—Il nous hait! Bon Dieu, Nadia, que me chantes-tu là? Pourquoi nous haïrait-il?

—Parce que nous sommes riches et qu'il l'est moins que nous; encore ne l'est-il que de ce qu'il nous a volé. Parce que nous sommes civilisés, et qu'il l'est juste assez pour sentir combien nous lui sommes supérieurs. Parce qu'il est ambitieux et que ses ambitions sont destinées à être déjouées...

—Nadia! C'est toi qui parles? Toi qui admets toutes les classes à toutes les ambitions?

—À toutes les ambitions saines et loyales, oui mon père! Mais celui-ci ne veut ni être plus instruit, ni meilleur, ni plus grand; il veut dominer pour tyranniser; être puissant non pour créer, mais pour détruire; être riche pour jouir, non pour panser les blessures de ceux qui souffrent... Ces ambitions-là sont les plus fréquentes, par malheur... Cet homme n'en connaît pas d'autres!

—À quoi as-tu vu tout cela, ma fille? demanda le prince bouleversé.

—Je ne saurais vous le dire exactement, répondit-elle en se troublant un peu.

Féodor Stepline ne lui inspirait assurément ni sympathie ni pitié, mais elle redoutait chez son père la plus terrible des colères s'il apprenait ce qu'elle avait deviné, lors de son entrevue à Péterhof avec le fils de l'intendant. Avec cette frayeur instinctive qu'ont les gens calmes de la fureur des hommes violents, elle voulait éviter un esclandre, et elle savait le prince d'une violence extrême.

—Vous savez, mon père, reprit-elle, que j'observe beaucoup, et souvent sans m'en rendre compte; croyez-moi, je ne vous demande que de la prudence: méfiez-vous de Féodor Stepline beaucoup plus encore que de son père!

—Je fais tout ce que tu me dis, Nadia, répondit le prince avec une soumission vraiment touchante; mais je veux bien être pendu si je comprends ce que tu veux dire! Enfin, on sera prudent tout de même, mais c'est bien pour t'obéir.

Féodor se maria huit jours après. La noce fut somptueuse, à la façon du moins des noces de la classe sociale à laquelle il appartenait et dont le luxe n'a rien de raffiné ni d'élégant. La veille du mariage, la fiancée, qui était retournée chez ses parents, fut conduite à la maison de bains de son village réservée aux femmes, avec toute la pompe de rigueur; un essaim de jeunes filles l'accompagnait en chantant, et entra avec elle dans l'étuve, où elle fut savonnée, frottée, étrillée à grand renfort de tille[*] en guise d'éponge, et de verges de bouleau encore garnies de leurs feuilles, pour terminer la cérémonie. Après quoi, on servit la collation aux jeunes filles, toujours dans l'étuve et là, dans cette chaleur de trente-cinq degrés, elles chantèrent des chansons et dansèrent plusieurs heures. Quand la fiancée sortit de là, elle était aussi rouge et aussi luisante qu'une planche d'acajou fraîchement vernie.

De son côté, le fiancé avait subi le même traitement dans les bains des hommes, où les rafraîchissements avaient plutôt consisté en spiritueux qu'en solides; pendant ce temps, des chariots traînés par le plus grand nombre de chevaux qu'on avait pu y atteler, déposaient dans une maison préparée depuis longtemps, mais qui n'avait encore jamais été habitée, le trousseau et les meubles de la future. Les meubles, plus massifs qu'élégants, furent rangés dans les deux pièces dont se composait la demeure, suivant un ordre toujours le même dans toutes les maisons; une armoire triangulaire, nommée kiota, spécialement réservée aux images saintes, fut placée dans le coin consacré, garnie seulement d'une toute petite image, destinée à sanctifier la maison en attendant les autres, qui ne devaient venir qu'avec la future elle-même. Les coffres de bois peint et orné de fleurs rouges et jaunes furent transportés dans la chambre du fond; ils contenaient le linge et les vêtements de la jeune fille, et devaient servir d'armoires pour tout le temps de son existence, les meubles européens n'ayant encore à cette époque aucun accès dans les maisons de la bourgeoisie russe.

Le lendemain, les jeunes hommes, amis ou camarades du fiancé, formèrent un grand cortège composé d'autant de télègues (charrettes) qu'ils purent en rassembler, et allèrent dès le matin chercher la mariée dans son village. La course était longue; ils ne revinrent que dans l'après-midi. Du plus loin qu'on entendit les clochettes de leurs troïkas enrubannées, les cloches de l'église sonnèrent, car c'était une noce très brillante, et le futur se rendit à l'église, pour attendre celle qui dans quelques instants serait sa femme. Elle entra presque aussitôt, pendant que les chevaux couverts de sueur défilaient lentement devant le parvis, et que les chantres, qui avaient salué l'arrivée de Féodor par une antienne, chantèrent un chant de bienvenue. Le père de la jeune fille la conduisit près du futur devant un pupitre recouvert d'une étoffe brodée, où ils se tinrent debout tous deux, silencieux et immobiles. Le prêtre, escorté du diacre, sortit alors du tabernacle, et la cérémonie commença. Chacun des époux reçut un cierge allumé orné de roses blanches, de fleurs d'oranger et de nœuds de ruban blanc, qui devait, après avoir brûlé en cette circonstance, être conservé pieusement pour ne plus être allumé que dans des occasions très-solennelles de la vie de famille, telles que naissances, morts ou périls graves, et le oui irrévocable fut échangé. Un morceau de satin rose fut alors étendu devant eux; toutes les jeunes filles de l'assistance allongèrent le cou pour voir si la jeune femme parviendrait à y poser le pied la première, car ce serait pour elle le présage d'une autorité incontestée dans la mai$on de son époux; mais Féodor avait déjà écrasé de sa botte le coin encore mal déplié du satin... Il n'entendait pas voir chez lui d'autre maître que lui-même. La jeune femme baissa tristement la tête, prête à pleurer; les anneaux furent remis aux mariés et passés à leur doigt, puis échangés; leurs flambeaux, qu'on leur avait ôtés des mains pour faciliter cette opération, leur furent rendus, et les garçons d'honneur, appelés à prêter leur concours, reçurent du prêtre les deux lourdes couronnes de métal doré, ornées d'images saintes en porcelaine émaillée, qu'ils avaient mission de tenir au-dessus de la tête des jeunes gens. Ceux-ci burent par trois fois tour à tour à la même coupe le vin béni, qui représente la vie; puis le prêtre, réunissant leurs mains sous un pan de son étole, leur fit faire trois fois aussi le tour du pupitre qui supportait les livres saints. Pendant ce temps, les garçons d'honneur suivaient les mariés, tenant les couronnes au-dessus de leurs têtes, ainsi qu'on le fait pour les gens favorisés de la fortune, car les pauvres sont assez robustes pour supporter le poids des lourds ornements de métal, tandis que les riches se sentiraient blessés par cet incommode fardeau.

La cérémonie tirait à sa fin, le prêtre adressa une courte exhortation à ceux qui venaient de jurer de partager ensemble les peines et les joies de la vie, exactement comme s'ils s'aimaient, et enfin il leur ordonna de s'embrasser, afin que l'Église consacrât ce premier baiser par sa présence. Ils obéirent, la jeune femme avec une indifférence passive, Féodor Stepline avec une sorte de forfanterie. Nadia et son père avaient dû assister à cette cérémonie, sans quoi tout le pays eût cru l'intendant tombé en disgrâce. Ils s'approchèrent tous deux des nouveaux époux, qui venaient d'offrir leurs dévotions aux images placées sur l'iconostase, et leur firent un petit compliment; Nadia tira de son doigt une bague ornée d'un diamant et la remit à la jeune femme, qui rougit de plaisir; puis la foule s'entr'ouvrit pour laisser passer les mariés, qui regagnèrent à pied leur domicile, où les avait devancés le petit garçon choisi dans la famille, qui portait devant eux une image sainte, destinée à rappeler à leurs prières le souvenir de cette journée.

Féodor Stepline s'était montré impassible pendant la cérémonie; il passa devant la foule le front haut, conduisant comme si elle eût été la plus belle des créatures, sa jeune épouse ridiculement empaquetée dans des vêtements de couleur voyante. Il garda le même sang-froid sous le parvis et sur la place; mais, à ce moment, Nadia, qui traversait le cimetière au bras du prince pour rentrer au château par le plus court chemin, rencontra le regard du nouveau marié, qui la suivait avec une expression farouche. Instinctivement, elle se serra contre son père.

—Qu'as-tu? dit celui-ci. Un frisson?

—Oui, mon père, ce n'est rien.

Et elle parla d'autre chose.

Après cet événement, qui défraya pendant longtemps les discours du village et des environs, le calme le plus parfait s'établit sur le château; pendant deux mois, les lettres de Dmitri Korzof arrivèrent régulièrement deux fois par semaine, parlant, malgré la saison, qui ne prêtait guère aux études sérieuses, de travaux sans relâche et de recherches ardentes. Nadia répondait, racontait sa vie, espérant dans l'avenir, parlant des trois années, à peine entamées, qui les séparaient encore de leur réunion, comme d'un jour qui s'achèverait bientôt...

Tout à coup, un fait sans précédent se produisit un matin: la poste n'apporta point de lettre de Korzof.

—C'est un retard, dit Roubine; il aura manqué le courrier.

—Sans doute, répondit la jeune fille sans détendre les traits de son visage douloureusement contractés.

Elle alla ce jour-là dans les jardins, comme de coutume, fit sa tournée dans les écuries, les étables, les granges, s'assura, seule ou accompagnée de son père, que l'ordre accoutumé régnait partout, puis elle rentra et se mit au piano; mais en vain les sons se déroulaient sous ses doigts, la musique courait sous ses yeux, elle jouait machinalement, sans voir et sans entendre. Le soir venu, elle resta longtemps assise à sa fenêtre fermée, regardant le petit lac qui brillait au bout du parterre. La nuit était froide, car octobre approchait; mais les poêles, chauffés dans le jour, répandaient une chaleur égale et douce dans toute la maison; la lune brillait sur l'étang avec une clarté métallique et presque cruelle, qui fit mal à Nadia. Elle se détourna doucement et prit un livre. J'aurai ma lettre demain, se dit-elle. Mais si ses yeux pouvaient se contraindre à parcourir les pages, son esprit ne pouvait s'assujettir à les comprendre; elle gagna son lit, espérant que le sommeil l'amènerait paisiblement jusqu'au lendemain; elle eut grand'peine à s'endormir, et son repos fut agité par des rêves inquiets.

Le lendemain, la poste apporta une quantité de correspondances, que Nadia éparpilla d'un geste sur la grande table; l'écriture de Korzof ne s'y trouvait pas davantage. Elle leva les yeux sur son père, et la consolation banale qui montait aux lèvres de celui-ci s'arrêta court à la vue du souci profond qui avait déjà creusé les traits de sa fille.

—Demain, dit-il.

Et il sortit, ne trouvant rien à ajouter.

Le lendemain fut pareil, et deux autres jours encore; l'espoir, un instant caressé, qu'une lettre pouvait s'être perdue, fut démenti par la prolongation de ce silence; une lettre, passe encore, mais deux! Le soir du huitième jour, où la troisième lettre aurait dû arriver, Nadia, après avoir versé une tasse de café à son père, comme elle le faisait chaque jour, lui mit la main sur le bras, avec le joli geste qui leur était familier, empreint cette fois d'une douleur muette et d'une indicible lassitude.

—Mon père, dit-elle, Dmitri est malade, peut-être mort... Allons le retrouver!

VII

Roubine et sa fille arrivèrent à Paris par une triste soirée d'octobre; la pluie battait les vitres de leur voiture, et les rares passants qui couraient sur les trottoirs avec des parapluies, le long des magasins fermés, sous la lueur tremblotante des réverbères, avaient l'air de fuir devant quelque invisible ennemi.

Depuis leur départ de la campagne, le prince n'avait obtenu aucune réponse ni à ses lettres ni à ses télégrammes; aussi l'anxiété des voyageurs, toujours croissante, était-elle arrivée jusqu'à la fièvre. Roubine avait eu au moins la ressource, tout le long de l'Allemagne, de déverser sa mauvaise humeur sur les employés, sur les buffets où rien n'est mangeable, sur les inévitables retards et sur le mauvais temps; mais Nadia, enfoncée dans son coin, silencieuse, les yeux fixés sur quelque objet invisible, toujours douce, prévenante, toujours prête à sourire si son père la regardait, était pour lui le spectacle le plus douloureux.

—Mets-toi donc en colère, une bonne fois! s'était-il écrié entre Berlin et Cologne.

—À quoi cela servirait-il, mon père? avait-elle répondu en souriant tristement.

Ils arrivaient enfin; quelques tours de roue les séparaient seulement de l'hôtel où ils auraient des nouvelles de Korzof; ce fut bientôt franchi. Roubine sortit le premier et offrit la main à sa fille.

—M. Korzof? demanda-t-il au domestique qui attendait des ordres.

—C'est ici, monsieur; il est bien malade.

—Qu'est-ce qu'il-a?

—Une sorte de fièvre cérébrale. Nous l'avons bien soigné, monsieur. Est-ce que monsieur vient pour le voir?

—Parbleu! gronda Roubine; vous ne vous figurez peut-être pas que j'ai fait cinq jours et cinq nuits de wagons pour vous voir, vous? Annoncez le prince Roubine.

—Oh! fit le domestique saisi de respect, ce n'est pas la peine d'annoncer. M. Korzof n'entend rien du tout. Que Votre Hautesse prenne la peine de passer par ici.

—Bien! fit Roubine, Nadia, va dans le salon, et attends-moi.

—Pourquoi donc, mon père? dit-elle de sa voix tranquille. Je vous suis.

Roubine ne répondit rien et passa devant. Ils entrèrent dans une chambre spacieuse, bien éclairée par deux grandes fenêtres; une sœur de charité, debout près de la cheminée, préparait une potion; au fond, dans un lit dont les rideaux avaient été relevés aussi haut que possible et fixés avec des épingles, Korzof, les cheveux et la barbe coupés ras, les yeux brillants et incertains, roulait sa tête ça et là sur l'oreiller en parlant bas et vite. Le prince courut au lit et prit dans les siennes la main brûlante qui gisait sur le drap.

--- Mon pauvre enfant, dit-il, mon cher Dmitri, tu me reconnais, dis?

Le malade le regarda sans le voir, puis recommença à se parler à lui-même. Roubine recula d'un pas, effrayé. Nadia s'était approchée et reprit doucement la main qu'il venait de quitter. Korzof tressaillit et la regarda. Il ne la voyait pas encore; mais, derrière le voile de pensées confuses qui obscurcissait son cerveau, il percevait vaguement la ressemblance de cette image aimée. La sœur de charité s'approcha et lui parla. Il s'était accoutumé à cette figure et à cette voix, et la reconnaissait presque toujours.

—On est venu vous voir, dit-elle; savez-vous qui?

—Non, fit Korzof en passant son autre main sur ses yeux; ses doigts tenaient bien fort ceux de Nadia, mais il en avait à peine conscience. Qui est venu?

La sœur interrogea la jeune fille du regard.

—Nadia, dit doucement celle-ci.

—Nadia? répéta Dmitri avec une expression soucieuse. Oui; mais cette fois, il ne faut pas qu'elle s'en aille.

La jeune fille fit un signe de tête; on lui approcha une chaise; elle se laissa dépouiller de son pardessus et resta assise auprès du lit, sans quitter la main du malade. Au bout d'un quart d'heure, celui-ci desserra ses doigts et s'endormit profondément. La sœur constata la température du corps, qui avait sensiblement diminué.

—C'est vous qu'il appelait sans doute? dit-elle discrètement à Roubine. Il n'a jamais cessé de vous demander, mais on n'a pas pu se procurer votre adresse.

Elle indiquait du doigt le petit tas formé sur le bureau par les lettres et les télégrammes accumulés depuis quinze jours. Le prince haussa les épaules et emmena sa fille, afin qu'elle prît un peu de nourriture.

Le médecin se montra satisfait lors de sa visite. Si troublé que fût le cerveau de Korzof, il avait pourtant vaguement conscience de la présence autour de lui d'êtres chers. Une des choses les plus douloureuses pour le malade, dans ces grands orages de la santé humaine, c'est l'impression qu'il est abandonné et que personne ne pense à lui. Les circonstances particulières où se trouvait le jeune homme le portaient plus que tout autre à souffrir de cet abandon. Quand il eut compris que Nadia se penchait sur lui, lui parlait, l'encourageait, plusieurs fois dans le jour, il se sentit heureux et consolé, sans chercher à pénétrer par quel mystère ses amis, laissés là-bas, se trouvaient près de lui. Peu à peu, son cerveau se dégagea, non sans rechutes subites et inquiétantes; mais la bonne constitution de Korzof prit le dessus, et un beau matin, assis dans son lit, au milieu de toute une légion d'oreillers, il apprit l'histoire de ce voyage, qui leur paraissait maintenant à tous trois quelque chose de fantastique et d'invraisemblable.

Une joie profonde remplit le cœur de Dmitri. Si parfois, en se rappelant les refus de Nadia, avec ce besoin de se tourmenter lui-même et de se faire souffrir, qui est le propre de l'homme, il s'était demandé jusqu'à quel point la jeune fille avait cru remplir un devoir en l'acceptant pour époux, maintenant il se sentit rassuré; la tendresse sérieuse et dévouée de sa fiancée était bien ce qu'il avait attendu d'elle; il avait là de quoi remplir sa vie de bonheur et de nobles satisfactions: quoi qu'il voulût, quoi qu'il tentât, ils le voudraient ensemble et l'accompliraient d'un commun accord. Aux yeux de Nadia elle-même, Korzof avait reçu désormais le baptême du travail; il était digne de prendre part à la grande œuvre de compassion et de fraternité.

Pour achever la guérison du convalescent, le Midi fut ordonné; ils partirent tous les trois, gais comme des écoliers en vacances; vainement le jeune homme avait essayé de parler du temps qu'il avait perdu, de celui qu'il allait perdre, Roubine ne voulait à aucun prix entendre de cette oreille-là. À vrai dire, il n'avait jamais complètement accepté l'idée de voir son gendre devenir médecin. Pour l'hôpital, passe encore! c'était une fantaisie comme une autre; mais à quoi bon se bourrer l'esprit de choses incongrues, quand il est si facile de les laisser apprendre par d'autres,—d'autres spécialement créés pour cela par une Providence qui avait évidemment voulu en faire des savants, puisqu'elle avait négligé de leur donner une fortune qui leur permît de vivre à ne rien faire!

Nadia avait mis la paix entre eux, en exigeant, d'accord avec le médecin, deux mois encore de repos complet, avant qu'il pût être question de reprendre les études; ces deux mois furent une véritable fête pour les trois amis. La douceur du climat, la beauté du soleil, cet attendrissement facile des convalescents, qui leur donne tant de petites émotions délicieuses, prêtaient un charme extraordinaire à leur séjour dans ce beau pays.

—C'est un été par-dessus le marché! disait Roubine en se délectant de se voir dehors au mois de janvier, sans fourrures et même sans paletot.

Mais le prince était un être remuant, qui s'ennuyait vite, à moins que le chez-soi ne le retînt par ses milliers de liens intimes; il avait horreur des hôtels, horreur des villes d'eaux et du monde qu'on y rencontre.

—Mais, mon père, vous en faites partie, de ce monde! Si les gens que vous rencontrez et que vous traitez de la sorte disaient la même chose de vous, qu'en penseriez-vous? fit un jour Nadia en riant.

—Moi? Parbleu, je penserais qu'ils ont raison! On ne saurait faire plus sotte figure qu'en vaguant ainsi hors de chez soi, comme du bétail égaré qui ne sait plus retrouver son pâturage.

—Alors, il vous tarde de rentrer au bercail, dans ce cher Pétersbourg, loin duquel vous ne pouvez vivre?

—Certainement! D'abord, les habitudes sont la moitié de la vie,—je ne dis pas que ce soit la meilleure, mais à coup sûr...

—C'est la plus incommode! hasarda Dmitri, qui aimait assez à taquiner son futur beau-père. Ils se mirent tous trois à rire. Et cela ne vous fait pas pitié de me laisser derrière vous, comme un pauvre colis oublié dans une gare?

Nadia jeta un regard sur son fiancé, encore si maigre et si pâle. Elle sentait bien que depuis quelque temps son père s'ennuyait de cette existence en camp volant, et cependant elle ne pouvait supporter la pensée de laisser Dmitri seul, absorbé dans ses travaux arides, sans distractions, car il craignait, s'il s'amusait au dehors, de ne plus apporter à l'étude un esprit assez libre...

—Pourquoi diable voulez-vous être médecin? s'écria Roubine. Vous êtes comte, ça me suffisait! Mais c'est mademoiselle qui n'est jamais contente!

Il adressait à sa fille un geste moitié grandeur, moitié tendre. Nadia crut le moment favorable pour l'entreprendre sur un chapitre fort délicat, qu'elle n'avait encore osé aborder.

—Père, dit-elle, je crois en effet qu'il est urgent que vous retourniez à Pétersbourg...

—Eh bien, et toi?

—Moi... c'est moins urgent... l'hôpital marchera très-bien sans moi; d'ailleurs vous connaissez parfaitement les travaux, vous y êtes aussi entendu qu'un entrepreneur...

—Ce n'est pas exact, gronda le prince, charmé néanmoins; mais je ne comprends pas.

—Vous allez retourner à Pétersbourg; la maison est prête à vous recevoir; on a posé les tapis, cloué les tentures et tout ce qui s'ensuit; vous serez heureux là-bas, comme un oiseau qui a retrouvé son nid; et puis le club Anglais...

—Nadia, ne te moque pas de moi; explique-toi tout de suite!

Elle s'approcha de son père avec un geste câlin, contre lequel il se savait sans ressources.

—Moi, dit-elle, pendant ce temps-là, je resterai à Paris avec mon mari.

Dmitri avait bondi et s'était emparé de la main de la jeune fille: Roubine, en fixant son regard sur elle, vit deux visages au lieu d'un qui l'imploraient de façon à attendrir des pierres.

—Eh bien, voilà une idée! s'écria-t-il, se marier à l'étranger, sans trousseau, sans famille; et puis cette autre idée! se débarrasser de moi, m'envoyer là-bas... Je le crois bien que vous ne vous ennuierez pas ensemble, mais moi, tout seul...

—Mon père, fit Nadia avec son joli sourire à demi railleur, vous dînez en ville trois fois par semaine!

—Oui, riposta Roubine, mais je déjeune toujours chez moi! Voyons, Nadia, c'est une plaisanterie.

—Mon cher père, si vous m'ordonnez de vous suivre, j'obéirai, vous le savez bien, mais cela me fera de la peine.

—Cela ne t'en fera pas de me laisser partir seul?

Les yeux de la jeune fille s'emplirent de larmes.

—Vous savez bien le contraire, mon père; mais qui vous empêche de passer les étés avec nous, en France ou en Allemagne? Et puis nous irons vous voir à la campagne, pas à Pétersbourg, n'est-ce pas, Dmitri? Nous ne rentrerons à Pétersbourg que lorsque l'hôpital sera terminé.

À cette proposition, Roubine s'emporta, tempêta, déclara que ce mariage avait toujours été traité d'une façon ridicule, que sa fille voulait le rendre plus ridicule encore, et que, puisqu'elle avait perdu l'esprit, il aimait mieux retirer totalement le consentement qu'il avait eu la faiblesse d'accorder. Tout le monde pouvait aller au diable, mais il n'entendait pas qu'on se moquât de lui.

—Alors, dit Korzof, qui avait conservé son sang-froid dans cette bourrasque, vous ne voulez pas être mon beau-père?

Roubine éclata de rire. Nadia, qui pleurait, en fit autant; on s'embrassa, Roubine se rassit, car il s'était levé pour gesticuler plus à son aise, et l'on finit par où l'on aurait dû commencer; mais si l'on commençait toujours par là, ce serait trop simple! On s'expliqua. Il écouta les raisons que lui donnait sa fille, convint avec elle que Korzof n'avait point commis de crime qui méritât un exil de trois ans,—cet exil fût-il réduit de six mois,—et le résultat fut que le mariage aurait lieu à Paris, dès le lendemain de leur retour c'est-à-dire au bout d'une quinzaine.

Il eut lieu en effet, non tel que Roubine, et peut-être Nadia elle-même, l'avait rêvé, dans tout l'éclat du luxe et d'une haute position. Dans les fantaisies de son imagination, elle s'était représenté ce mariage somptueux, à la chapelle de leur hôpital, inauguré le jour même, au milieu de tout ce que la cour et la ville offraient de plus brillant: elle avait aimé à se figurer la pompe d'une telle cérémonie, assez semblable à une prise de voile, un adieu définitif à sa vie passée de princesse oisive, une entrée triomphale dans son existence modeste de «la femme du docteur». Les réalités de la vie, moins poétiques, poignantes parfois, avaient fait écrouler ce rêve, dont Nadia foulait maintenant les débris aux pieds avec joie. Qu'importait le renoncement à cette splendeur un peu théâtrale, si elle entreprenait la tâche vraiment digne d'elle et de lui, de soutenir son mari dans ses études, souvent pénibles? C'est beau pour l'orgueil d'une femme que de faire du don de sa personne la récompense de longs efforts! Il y a là quelque chose de bien fait pour flatter l'amour-propre d'une jeune fille. Mais n'est-il pas plus simple et plus touchant de partager les peines et les fatigues que l'on impose, se grandissant dès lors jusqu'au rôle de compagne et d'amie, au lieu de se renfermer dans la froide dignité d'une souveraine qui condescend?

Ces réflexions furent le premier pas de Nadia dans une voie nouvelle. Jusqu'alors, elle n'avait envisagé sa propre personnalité que vis-à-vis d'elle-même; obligée de l'envisager vis-à-vis des autres, elle s'aperçut que les principes trop étroits menacent de craquer, comme les vêtements, lorsqu'ils se trouvent en désaccord avec les événements. Elle se rendit compte surtout de la profondeur du sentiment qu'elle inspirait à Korzof, et, au lieu de venir à lui avec le sourire d'une reine qui récompense, elle s'appuya contre le cœur de son mari avec la tendre confiance d'une femme qui sait de quelle grandeur est le sacrifice qu'elle a su inspirer.

Point de splendeurs de toilettes, point de trousseau princier. Les amis que comptaient les époux dans la colonie russe à Paris assistèrent à la cérémonie et au lunch qui suivit, puis Roubine partit le soir même pour Pétersbourg, et les jeunes mariés restèrent dans un joli petit appartement meublé qu'ils s'étaient fait arranger non loin de l'École de médecine. Nadia aimait mieux renoncer de temps en temps à une promenade au bois de Boulogne que d'obliger son mari à faire tous les jours une longue course pour regagner un logis situé dans un quartier plus brillant. Roubine en partant avait laissé un équipage à deux chevaux à sa fille, qui n'avait jamais su ce que c'était que d'aller à pied, sauf à la campagne et pour son plaisir. À la fin du premier mois, Nadia congédia ce supplément d'embarras, comme elle l'appelait, et son plus grand plaisir fut de faire ses courses en fiacre. Elle eut même un jour l'audace de se montrer ainsi autour du Lac à l'heure élégante, et les mines effarées que provoqua son apparition chez ceux qui la reconnurent fournirent pendant longtemps matière à son hilarité.

—Pense donc, Dmitri, disait-elle en riant, ils se demandaient s'ils devaient nous saluer!

Leur appartement était bien exposé au soleil; Dmitri ne parvint pas à l'encombrer d'assez de livres pour que sa femme à son tour ne pût l'encombrer de fleurs: ils passèrent là un temps qui fut certainement le plus heureux de leur vie.

Roubine ne put tenir longtemps loin de sa fille; dès les premiers jours du printemps, il revint à Paris, et, aussitôt que les cours furent fermés, il emmena le jeune couple, ou plutôt il le suivit, là où les études et les préoccupations de Korzof devaient l'entraîner. Ils voyagèrent ainsi pendant deux années, tantôt réunis tous trois, tantôt séparés du prince, et, malgré leur désir de prendre dans la vie une assiette définitive, ce temps leur parut court.

Nadia jouait à la maîtresse de maison modeste d'une façon merveilleuse. Son père riait aux larmes, quand il la voyait revenir du marché avec des fraises dans un panier, elle qui n'avait jamais tiré d'argent de sa bourse que pour faire l'aumône. Elle le laissait rire, arrangeait elle-même les fruits sur une assiette avec des feuilles de vigne, et le prince, enchanté, déclarait qu'il n'avait jamais rien goûté d'aussi parfait. La jeune femme apprit, dans ce commerce journalier avec les hommes et les choses d'en bas, bien des préceptes que ne comporte point la sagesse des gens du monde et qui ne se trouvent pas non plus dans les livres destinés à la jeunesse, quoique ce soit leur véritable place.

Le moment vint enfin pour Korzof de passer sa thèse; il était plein de craintes, et Nadia tremblait comme si son mari eût été sous le coup d'une sentence de mort. Le prince était venu, afin d'assister au triomphe de son gendre, et il ne tarissait pas en railleries sur l'émotion de ses deux enfants.

—Voyons, Dmitri, disait-il, sois un homme, que diable! N'as-tu pas passé des examens, jadis? Souviens-toi du corps des pages! Tu n'étais pas gêné dans ce temps-là pour faire des tours à tes examinateurs et avoir de bonnes notes tout de même!

—Ce n'est pas du tout la même chose, répondait le jeune homme, en riant de cette façon d'envisager le doctorat. Si je les attrapais, mes examinateurs,—et ceci me paraît plus que douteux, c'est moi qui serais encore le plus attrapé de tous!

—Non, fit Nadia, ce seraient tes malades!

Ils riaient, mais c'était pour faire contre fortune bon cœur. Enfin le grand jour arriva, et non seulement Korzof fut reçu, mais il obtint des félicitations unanimes.

—Je me sens un homme, dit-il en rentrant chez lui; jamais je n'ai éprouvé rien de semblable. C'est-à-dire que je me demande comment on peut vivre sans travailler, sans sentir qu'on sera utile. Quelle vie misérable on traîne...

—Tout beau, mon gendre, fit Roubine; si vous n'en voulez point, n'en dégoûtez pas les autres; je n'ai jamais vécu autrement que de cette vie misérable, et je ne m'en trouve pas plus mal. Allons, Nadia, allons dîner au restaurant; je vous invite; nous allons lui laver la tête avec du Champagne; ça l'empêchera de dire des bêtises.

Nadia les quitta pour mettre son chapeau, mais son mari la rejoignit aussitôt.

—C'est à toi que je dois ce bonheur, ma chère femme, lui dit-il en la prenant dans ses bras. C'est toi qui a fait de moi un homme intelligent, désireux de servir ses semblables, je te remercie, et je te bénis.

—C'est moi qui te dois de la reconnaissance, lui répondit-elle tout bas. Tu m'as fait descendre de mon paradis chimérique pour m'apprendre la vie réelle. Oh! mon cher mari, que de bien nous allons faire! Une seule terreur me hante depuis quelque temps...

—Dis-la bien vite pour que je te rassure, fit Dmitri en souriant.

—Je me suis demandé souvent si je n'avais pas eu tort de te lancer dans une profession dangereuse; si quelque épidémie survenait, Dmitri, si tu étais atteint, si tu étais frappé...

Korzof resta un instant silencieux, appuyant contre sa poitrine la tête de la chère femme qu'il aimait par-dessus tout, et pour laquelle il représentait toutes les joies de la vie.

—Ce serait bien dur, fit-il enfin, mais de tels événements arrivent... Quel que soit mon destin, aujourd'hui, dans la force et la joie, comme plus tard dans le malheur et les larmes, s'il faut en arriver là, pour ce que tu as fait de moi, Nadia, je te le répète, je te bénis et je te remercie. Et, si je meurs un jour au champ d'honneur, eh bien, tu seras fière de moi!

Il l'embrassa tendrement, et, quand ils reparurent devant Roubine, celui-ci ne se fût jamais douté de la grave question qu'ils venaient d'agiter.

Bien des formalités restaient à remplir; mais qu'on soit impatient ou non, les jours n'en ont pas une demi-heure de moins. Les époux étaient prêts à rentrer en Russie; l'hôpital n'était pas prêt à les recevoir. Roubine partit en avant pour presser les retardataires, et après une longue attente, qui parut interminable aux jeunes gens, car ils étaient en vacances et s'ennuyaient à périr de leur oisiveté nouvelle, il leur télégraphia enfin qu'ils pouvaient revenir.

Lorsque le train qui les amenait ralentit sa marche pour entrer en gare de Pétersbourg, Nadia se tourna vers son mari, dans le compartiment réservé qu'ils occupaient seuls.

—Voici que nous allons toucher notre rêve du doigt, lui dit-elle, et maintenant j'ai peur!

—Peur de quoi, ma chérie?

—Je ne sais pas... d'une désillusion peut-être! Il lui prit la main avec tendresse.

—Il n'y a pas de désillusion possible quand on a rêvé de faire un bien possible. Que l'hôpital soit ou ne soit pas ce que nous avons souhaité, nous y guérirons des êtres souffrants, et cela nous consolera de tout.

Le train s'arrêta; Roubine était sur le quai, qui les attendait tout seul; il les embrassa et sauta dans son drochki, qui partit comme le vent; les nouveaux arrivés montèrent dans leur coupé et furent vite emportés vers le quartier, jadis désert, qu'ils habiteraient désormais. Ils ne se disaient rien, mais se tenaient la main fortement serrée; ce moment de leur existence leur apparaissait plus solennel encore que l'heure de leur mariage. Ils étaient tout près maintenant; le coupé tourna le coin d'une rue...

—Oh! Dmitri, fit Nadia à voix basse, le voilà!

L'hôpital se dressait devant eux, dans sa splendeur architecturale, surmonté d'une haute croix dorée qui indiquait au milieu la place de la chapelle. Les angles et les entablements étaient en pierre blanche; la brique composait les murailles, et la haute façade à trois étages se dressait sur le ciel avec fierté. Ils avaient étudié les plans et les savaient par cœur; mais jamais ils ne s'étaient figuré cette masse grandiose, qui représentait une fortune colossale; tout l'or des Korzof était là dedans, et jamais il n'avait tenu sur la terre une si noble place.

Les chevaux s'arrêtèrent devant le perron. Roubine, la tête nue, attendait déjà sur le seuil; l'aumônier, revêtu d'ornements sacerdotaux et accompagné de la croix, se tenait sur le porche; les jeunes gens s'avancèrent muets, saisis d'une émotion qui leur coupait la respiration; le porte-croix se mit lentement en marche, entra dans le grand vestibule éclairé d'en haut, où la lumière tombait à flots, et commença de monter l'escalier. Le vestibule était plein de monde, toutes les têtes s'inclinaient sur leur passage, ils rendaient machinalement les saluts, mais ne reconnaissaient personne. Des voix mystérieuses chantaient quelque part un hymne religieux dont ils ne distinguaient pas les paroles. Ils arrivèrent ainsi au premier et pénétrèrent dans la chapelle. Elle était simple et toute blanche, mais les peintures de l'iconostase en faisaient tout l'ornement; les images saintes des deux familles réunies étincelaient d'or et de pierres précieuses le long des murs, garnis de lampadaires.

Les chantres les accueillirent par un chant triomphal, et ils restèrent toujours muets, toujours se tenant par la main, devant les portes du sanctuaire. Celles-ci s'ouvrirent presque aussitôt, et le prêtre apparut. Le Te Deum d'actions de grâces fut chanté; pendant ce temps, les jeunes époux se remettaient un peu de leur émotion. Lorsque le dernier verset eut retenti sous les voûtes et que les assistants eurent baisé la croix que leur présentait le prêtre, Nadia vit enfin autour d'elle des visages aimés et connus. La chapelle était pleine d'amis; tous ceux qui n'avaient pu assister à son mariage étaient venus la complimenter. Les dignitaires de l'État, convoqués pour l'inauguration de l'hôpital, entouraient son mari; un aide de camp leur apporta les félicitations de l'Empereur et de l'Impératrice; des bouquets furent présentés par des petits enfants, sans que Nadia eût la moindre idée de ce que cela voulait dire, et enfin, machinalement, elle suivit son père et l'architecte, qui leur livraient les clefs de l'hôpital. Appuyée au bras de son mari, tout étourdie, elle marchait le long des corridors cirés, qui sentaient encore le sapin neuf, approuvant des détails dont elle ne comprenait pas un mot, et ressentant au fond de son cœur, trop plein pourtant, le manque bizarre de quelque chose qu'elle ne pouvait définir.

Tout à coup, le médecin en second s'avança à son tour et ouvrit une porte...

—Les voilà! dit tout bas la jeune femme.

C'étaient eux, qu'elle cherchait, qu'elle voulait, eux, les maîtres de cette demeure, les malades! Ils étaient là, couchés dans leurs lits blancs, gardés par des infirmières proprettes; le linge blanc brillait partout, et la faïence commune reluisait de propreté sur les tablettes. Il y avait donc de vrais malades, qui seraient soignés là, qui guériraient, qui retourneraient dans leurs familles, en bénissant la main qui leur avait rendu la santé! Le calme de Nadia ne put y tenir, et appuyant la tête sur l'épaule de son mari, elle pleura.

Le rêve était réalisé; quelques millions allaient redonner la vie à des centaines d'hommes et de femmes; avec leur argent, ils allaient donc racheter cette chose sans prix: la vie humaine! Sans doute, ils échoueraient parfois, la mort ne se laisserait pas toujours corrompre: de pauvres cercueils sortiraient par la porte de derrière, emportant des êtres pour lesquels le secours était venu trop tard; mais la vie est ainsi faite, de joies et de chagrins; ne devaient-ils pas s'estimer assez heureux s'ils pouvaient sauver au prix de toute leur fortune un père pour ses enfants, une femme pour son mari?

—C'est trop beau, trop bon, je ne puis le supporter! fit Nadia, lorsqu'enfin rendue à elle-même, elle s'assit sur un fauteuil dans l'appartement que son père lui avait préparé avec une recherche qu'elle eût blâmée si elle l'eût osé. Je pensais bien être heureuse en voyant tout ceci, mais ma joie dépasse mes espérances, en vérité!

—Souviens-toi de cela, ma fille, dit Roubine, devenu soudain grave. On n'a pas souvent dans la vie l'occasion de dire une semblable parole. Que ce jour soit pour toi un tel souvenir, qu'à tes heures de chagrin il te serve de consolation.

Nadia saisit la main qu'il posait sur sa tête inclinée et la porta à ses lèvres. Ce père d'apparence frivole était au fond un homme d'un grand cœur.

—Mais, reprit-elle au bout d'un instant, lorsqu'elle et son mari eurent bien remercié le père qui leur avait préparé une si douce surprise, vous avez dû vous donner un mal énorme, mon cher père!

—Énorme! répéta-t-il gravement; je commence à m'y connaître un peu, néanmoins. Mais vous ne vous douteriez jamais de ce qui m'a coûté le plus de peine à trouver? Je ne pouvais m'en procurer ni pour or ni pour argent.

Ses enfants le regardaient d'un air si ébahi qu'il n'eut pas le courage de les faire attendre.

—Des malades! reprit-il en perdant son sérieux. Oui, vous n'avez pas besoin d'avoir l'air effaré comme cela! Des malades! J'ai été obligé d'aller les racoler moi-même dans les autres hôpitaux et de prendre ceux qu'on refusait. Je ne les ai pas choisis, allez! Vous en avez une bien drôle de collection! Et encore ils ne voulaient pas entrer.—Ceux qui pouvaient parler disaient que c'était trop propre, que ça ne pouvait pas être un hôpital. Je les ai persuadés en leur soutenant que ça ne resterait pas propre comme ça, mais qu'il fallait bien excuser un édifice neuf!

L'excellent homme riait, mais ses yeux étaient pleins de larmes. Nadia les sécha dans un baiser. L'hôpital était inauguré. Korzof et sa femme n'avaient plus qu'à travailler. Ils s'endormirent le soir l'âme pleine de bénédictions.

VIII

Quand un édifice est sorti de terre, qu'un toit le couvre, qu'on l'habite même, il n'est pas terminé pour cela. Deux années entières s'écoulèrent avant que Korzof et sa femme eussent organisé tous les aménagements intérieurs, et surtout fait un règlement utile et appréciable. Ce malheureux règlement, semblable d'ailleurs en ceci à tous les règlements du monde, ne pouvait parvenir à s'adapter ni aux gens ni aux choses. À peine allait-il d'un côté, que de l'autre se découvrait quelque empêchement formidable, énorme, et tout était à recommencer. C'est qu'on ne s'improvise pas organisateur; le plus petit travail de ce genre, si médiocre qu'il soit, a réclamé de longues méditations, et plus d'une fois son auteur a dû se prendre la tête entre les mains en disant: Cela n'ira jamais! En effet, généralement, cela ne va pas.

Mais Korzof était doué d'une ferme volonté; de plus, il n'avait point de sot amour-propre et recherchait volontiers les conseils; en même temps, il avait assez de jugement pour ne prendre parmi ceux-ci que les bons. Avec le temps et une inépuisable patience, il arriva à ses fins; le jour vint où le vrai règlement, définitif et immuable,—jusqu'à nouvel ordre,—trôna sur tous les murs, imprimé sur grand papier et encadré de bois noir.

Le jeune et brillant officier d'autrefois avait fait place à l'homme sérieux et bon que l'on appelait le docteur Korzof. Malgré les supplications réitérées de bon nombre de membres de l'aristocratie pétersbourgeoise, qui eussent été heureux d'avoir pour médecin un des leurs, homme du monde et aimable, il avait absolument refusé de se faire une clientèle en dehors de l'hôpital. Tout au plus, dans les cas d'accident, consentait-il à donner les premiers soins, et encore sous la condition expresse que ce serait à titre gracieux. Les malades de l'hôpital, portés maintenant au nombre de trois cents, suffisaient a l'emploi de son temps; encore avait-il dû s'adjoindre plusieurs aides, et le concours d'un chirurgien renommé.

La première fois que le jeune médecin se vit en face d'un homme qui attendait de lui la vie ou la mort, pauvre être inconscient, abattu par la souffrance, indifférent désormais à tout, hormis à un souffle de bien-être qui le relèverait; la première fois qu'après avoir reconnu la gravité du cas qu'il avait sous les yeux, il se vit obligé de puiser dans les ressources de sa mémoire, de son raisonnement, de sa science, et d'écrire une ordonnance, il se sentit trembler de la tête aux pieds. S'il se trompait? Si la mort allait venir à son ordre, au lieu de la santé? Jusqu'à quel point serait-il responsable, si l'on enlevait demain le cadavre de cet homme, tué par lui,—ou simplement laissé mourir par la faute de son ignorance ou de son erreur?

Le médecin en second, vieux praticien aux cheveux grisonnants, le regardait surpris, se demandant pourquoi son jeune chef hésitait de la sorte. Il ne tournait pas la plume si longtemps dans son encrier, lui, pour écrire une ordonnance! Enfin Korzof se décida, et de sa belle écriture rapide traça quelques lignes. Au moment de remettre le papier à l'interne de service, il s'adressa au vieux docteur:

—Qu'est-ce que vous auriez prescrit, vous? lui demanda-t-il.

Le médecin indiqua un traitement. Korzof, avec un demi-sourire, lui montra l'ordonnance.

—C'est exactement mon avis, dit le vieillard; mais je n'aurais pas songé au bain que vous prescrivez... évidemment cela ne peut faire que du bien.

—C'est le nouveau système, dit Korzof; on ne l'emploie guère ici, on y viendra.

Le traitement réussit. Cinq jours plus tard, le malade, assis dans son lit, mangeait un léger potage; Korzof vint chercher sa femme et l'amena devant le bonhomme.

—C'est lui, vois-tu, dit-il, il est vivant. Nadia, j'ai empêché un homme de mourir.

Ils s'en allèrent doucement, sans se toucher, sans se parler, pleins d'une joie trop profonde pour s'épancher en paroles.

Tous les jours ne furent pas aussi heureux: la première fois qu'il y eut une mort à l'hôpital, Nadia passa toute une journée à pleurer. Par une immunité singulière, pendant deux mois toutes les cures avaient réussi, lorsqu'une épidémie emporta coup sur coup plusieurs malades. Cet accident consola en quelque sorte Korzof et sa femme, en leur prouvant que les décès n'étaient pas dus à quelque erreur du traitement ou à quelque négligence d'hygiène, mais bien à un état endémique contre lequel ils étaient impuissants.

Puis ils s'accoutumèrent à ces fluctuations de la mortalité, qui avaient d'abord assombri Nadia. Elle s'était figuré que personne ne mourrait jamais chez elle; mais entre la possibilité lointaine de ces choses et leur réalisation immédiate, il y avait tout un monde. Elle s'habitua à voir sur les listes consultées chaque jour les croix qui marquaient les terminaisons fatales, et ne ressentit plus qu'une tendre pitié pour ceux que tout le dévouement de son mari uni au sien n'avait pu sauver.

Une seule chose attristait la jeune femme: il semblait que le destin la trouvât suffisamment occupée du soin de tant d'êtres humains et ne voulût point lui accorder d'enfants. Quatre ans s'étaient écoulés depuis son mariage lorsqu'elle eut enfin le bonheur de se voir mère d'un fils. L'année suivante, elle eut une fille; dès lors, elle considéra son bonheur comme complet. Ses enfants grandirent près d'elle, remplissant de joie et de bruit les hautes et vastes pièces de l'appartement jusqu'alors un peu tristes, et lorsque Korzof, fatigué ou attristé par les spectacles du jour rentrait le soir dans ce logis bien séparé, bien clos, afin que nul danger de contagion ne pût s'y glisser, il trouvait deux têtes blondes groupées sur le sein de leur mère, qui l'attendaient pour lui donner à la fois le baiser de bienvenue. Quelques années s'écoulèrent de la sorte, aussi parfaitement heureuses que peut les offrir la vie humaine, qui n'est jamais exempte de soucis.

Roubine venait souvent les voir, et jamais sans se plaindre de l'éloignement, car il avait conservé sa maison patrimoniale, sur le quai de la cour.

—Mais, mon père, fit un jour observer Nadia, c'était tout aussi loin autrefois, et vous ne songiez pas à vous en plaindre! Du temps qu'on bâtissait l'hôpital, vous veniez deux fois par jour!

—C'était moins loin, puisque j'étais plus jeune! répondit philosophiquement Roubine; mes os se font vieux, vois-tu! J'ai acheté un huit-ressorts tout neuf, l'autre jour; eh bien, il ne paraît pas aussi doux que les télègues de mon jeune temps! C'est la vieillesse qui vient, Nadia, il faut bien en convenir! Au moins, c'est une heureuse vieillesse, et je n'ai pas à m'en plaindre.

Il embrassa ses petits-enfants, qui s'appuyaient sur ses genoux, un de chaque côté, et les envoya jouer; puis il rapprocha confidentiellement son fauteuil de celui de sa fille.

—Je vais profiter de l'absence de ton mari pour te faire des reproches, Nadia, lui dit-il avec bonté; tu sais que je ne te grondais guère autrefois, et que depuis ton mariage je ne t'ai plus grondée du tout; j'ai pourtant lieu de te blâmer, mais je n'en parlerai qu'à toi seule.

—Mon Dieu! qu'ai-je fait, mon cher père? dit Nadia stupéfaite en joignant les mains.

—Voici: tu vis parfaitement heureuse ici, avec ton mari et tes enfants, tu fais le plus de bien possible; je crois même, Dieu me pardonne! que tu fais des rentes à tes malades quand ils quittent l'hôpital...

—Pas à tous, mon père! fit la jeune femme en souriant; c'est arrivé deux ou trois...

—Ce n'est pas là qu'est ton crime, reprit Roubine en riant aussi, puisque j'ai participé moi-même à ces égarements, en patronnant un de vos réchappés. Mais tu ne t'aperçois pas, ma chère fille, concentrée dans ton bonheur et dans ta vie de famille, que la comtesse Korzof ne va plus du tout dans le monde, et que tu te laisses oublier par ceux-là mêmes qui ont été tes meilleurs amis. Avant-hier, la princesse Adouïef dressait une liste d'invitations pour son prochain raout. Quelqu'un a prononcé ton nom; sais-tu ce qu'elle a répondu?—Oh! ce n'est pas la peine d'inviter Nadia, elle ne va nulle part!

—C'est vrai, mon père! mais puisque le monde ne m'amuse plus, je vais chez mes amis; seulement je n'assiste plus à leurs fêtes. Est-ce que cela ne vaut pas mieux que de laisser seuls mes jolis bébés?

—Tu es dans le vrai; seulement, dans douze ou quinze ans d'ici, quand ta fille sera en âge d'être mariée, à qui la marieras-tu?

—Oh! mon père, s'écria Nadia en levant les bras au ciel, il vous tarde donc bien d'être deux fois grand-père!

—Pas le moins du monde! mais réponds à ma question: à qui marieras-tu ta fille?

—À l'homme qu'elle aimera! répondit promptement la jeune femme.

—Parfaitement répondu. Mais, dis-moi, à présent que tu connais un peu la vie, que tu as vu des êtres partis d'en bas arriver en haut de l'échelle sociale, comme vous dites à présent, donneras-tu ta jolie enfant, que tu vas élever à merveille, à un de ces hommes dont l'intelligence seule est cultivée, mais dont les mœurs et les habitudes sont restées grossières? J'ai vu dîner à votre table un de vos internes; il a beaucoup de talent, à ce que dit mon gendre; j'en suis convaincu; mais il ne nettoie pas ses ongles, qui portent à perpétuité le deuil de ses bonnes manières... Voudrais-tu de celui-là ou de tout autre du même genre pour l'époux de ta délicate Sophie? Accepterais-tu pour ta bru une jeune fille qui aurait les manières d'une servante, quel que fût d'ailleurs son mérite moral?

Nadia baissait la tête, ne trouvant rien à répondre.

—Vois-tu, ma fille, autrefois, quand tu affirmais hautement tes intentions d'élever à toi un homme sorti des rangs du peuple, je ressentais des révoltes intérieures; tu as cru que c'était mon vieux sang de patricien qui parlait... Eh bien, non, c'était un sentiment de dignité, si complexe que je ne pouvais le formuler. Les années m'ont appris à vivre,—oui, ma fille, à moi aussi, malgré mes cheveux, qui étaient gris alors, qui sont blancs aujourd'hui... Je sais maintenant ce qui m'inspirait une répugnance instinctive; c'était ce manque d'éducation première, d'éducation de l'enfance, où une mère élevée dans des principes d'élégance,—et pourquoi ne le dirais-je pas? de propreté,—vous enseigne certaines choses qu'on n'oublie plus dans la suite, qu'on fait machinalement et auxquelles on reconnaît aussitôt, à ne jamais s'y méprendre, ce qu'on appelle un homme bien élevé. Eh bien, Nadia, tu auras beau dire et beau faire, un homme qui ne sait pas marcher, qui ne sait pas saluer, qui n'a pas une certaine correction de langage et de tenue, cet homme eût-il du génie, il n'est pas des nôtres, et tu ne peux pas lui donner ta fille!

Nadia réfléchissait, suivant dans son esprit les raisonnements de son père.

—Mais, dit-elle doucement, s'il a du génie, cela ne peut-il racheter certains défauts extérieurs?...

—C'est là que je t'attendais, ma fille! Ces défauts ne sont pas purement extérieurs; si ces messieurs voulaient se donner la peine de s'observer, de veiller sur leurs manières et leur langage, ils obtiendraient bientôt une apparence de correction qui nous rendrait indulgents pour le reste; mais s'ils ne savent rien de ce que doit savoir un homme du monde, s'ils ont l'air de valets de charrue en habit noir, c'est parce qu'ils se trouvent bien comme cela, parce que leur sot orgueil leur fait revendiquer leurs mauvaises manières comme une preuve de leur origine et, par conséquent, de la distance qu'ils ont dû franchir pour arriver à se mêler à notre société. J'appelle leur orgueil sot, parce que ce n'est ni de la fierté ni de la dignité; ces deux vertus les contraindraient au contraire à tenir un tel rang dans le monde, que chacun fût heureux de leur serrer la main et s'honorât de leur conversation; mais ils tiennent au contraire à afficher sur toute leur personne: «Nous n'étions rien, nous sommes un tel; admirez-vous le chemin que nous avons parcouru!» S'ils l'osaient, ils l'écriraient sur une banderole à leur chapeau... Vois-tu, Nadia, on s'est longtemps moqué, non sans quelque raison, des parvenus de la fortune; je ne vois pas pourquoi l'on ne traiterait pas de même les parvenus de l'intelligence! Et ceux-ci sont moins excusables que les premiers, car leur intelligence devrait précisément les prémunir contre une telle sottise! Et remarque bien que je n'entends pas ici préconiser les dons de la naissance: le prince Mirof, mon cousin par sa mère, passe ses journées avec ses jockeys et ses nuits avec des boxeurs anglais; on le prendrait pour un maquignon, tant il en parle bien le langage. Ce n'est un parvenu de rien du tout, celui-là, c'est un déchu de tout! Et, tout prince qu'il est, je le tiens en piètre estime! Mais je ne puis comprendre, je l'avoue ceux qui ont pu, à force de travail, s'assimiler les sciences les plus ardues, et qui ne veulent pas apprendre la civilité puérile et honnête!

—Évidemment, mon père, dit Nadia, lorsqu'il s'arrêta pour reprendre haleine, vous avez raison sur tous ces points; seulement, je crois qu'avec le temps ceux dont vous parlez reconnaîtront la nécessité de ces formes extérieures, plus importantes en effet qu'elles ne le paraissent à première vue.

Le prince secoua la tête.

—Ne crois pas cela! dit-il. La Russie subit en ce moment la réaction d'un état de choses despotique qu'elle a accepté longtemps et contre lequel elle commence à se révolter. Tu voulais épouser un homme sans naissance; jamais Korzof ne se doutera de ce qu'il t'a épargné!... Mais je n'y aurais pas consenti, et nous aurions passé des années en désaccord, tandis que, grâce à lui, à son sacrifice, à sa grandeur d'âme, nous avons une vie heureuse, avec toutes les garanties d'honneur et d'avenir que l'on peut désirer. Tu avais cette lubie; elle ne s'était pas formée toute seule dans ton cerveau; d'autres que toi l'ont eue, mais ce n'étaient pas des demoiselles aussi entêtées; elles ont toutes épousé des chevaliers-gardes ou des attachés au ministère des affaires étrangères. Les hommes de ton âge n'ont pas échappé à ces faux sentiments d'égalité qui font rejoindre en bas ce que l'on devrait tâcher d'élever à soi... Déjà les manières sont moins correctes, moins sévères qu'autrefois...

—Mais autrefois on les poussait jusqu'à l'exagération!

—Et maintenant on exagère en sens contraire... Sais-tu, Nadia, que bientôt surgira en Russie ce qui existe déjà en Allemagne: une classe de gens, hommes et femmes, fort intelligents, savants même, qui voudront prendre d'assaut notre société actuelle, qui feront fi des bonnes mœurs comme des bonnes manières, et qui, à force d'abolir des supériorités, faisant table rase de tout, aboliront même la supériorité de l'intelligence, de sorte que, par une bizarre logique à eux particulière, chacun étant l'égal de tout le monde, le premier crétin venu sera l'égal de Platon! Et ce seront les parvenus de l'intelligence qui auront décrété cela! Sors-toi de là si tu peux!

—C'est qu'ils emploient le mot égalité dans deux sens différents: l'égalité morale et l'égalité devant la loi...

—Ta, ta, ta, ils ne vont point chercher si loin! Ils s'embrouillent dans leurs propres idées jusqu'à ne plus y voir clair, et bien fier qui les débrouillera! Ils tiennent tant à ne pas être débrouillés! As-tu vu passer dans les rues des demoiselles vêtues de noir, sans crinoline, avec un carton ou un livre sous le bras, les cheveux plats coupés court sous leur toque et leur tombant derrière les oreilles, avec des lunettes bleues qui cachent immanquablement leurs yeux quelconques? Ce sont les demoiselles nihilistes; jusqu'à présent, leur folie est considérée comme inoffensive et n'est que ridicule; mais un jour viendra peut-être où l'on sera bien forcé d'y prendre garde. On commence par nier la nécessité des belles manières, et l'on finit par nier l'existence du sens moral... Nadia, renoue tes relations, va dans le monde, et marie ta fille à un homme bien élevé, quand même il n'aurait pas de génie. Qu'il ait le respect de la femme,—de sa femme;—qu'il ne choque pas ses oreilles par des paroles grossières, ni sa pudeur par des façons de cabaret; ce n'est pas cela qui lui donnerait du génie, d'ailleurs! Tâche seulement qu'il ait du sens moral, car nous n'en avions déjà pas à revendre, et, du train dont nous allons, d'ici vingt ans on n'en trouvera plus que chez les collectionneurs!

Nadia l'écoutait pensive, se rappelant bien des mots, bien des discours dont son esprit n'avait pas été frappé d'abord, et auxquels les paroles de son père semblaient faire écho maintenant.

—Vous avez raison, dit-elle enfin; je vais retourner dans le monde. Il ne faudrait pas que mon indolence fût préjudiciable à mes enfants. Ils sont encore bien petits, mais...

—Mais puisque tu as l'intention de leur donner une éducation libérale,—et je ne t'en blâme pas,—cherche un contre-poids dans la fréquentation d'une société élégante. Tu corrigeras ainsi ce que chaque milieu pourrait avoir d'exagéré.

Le prince semblait avoir donné à sa fille dans son entretien une sorte de testament moral; peut-être, en effet, avait-il parlé avec tant d'énergie et de conviction parce qu'il sentait en lui quelque chose d'anormal. Peu de jours après cette conversation, il se mit au lit, et les soins assidus de son gendre ne purent le sauver.

—Si j'avais été guérissable, tu m'aurais guéri n'est-ce pas? dit-il à Korzof dans un de ses derniers moments lucides. Au moins, nous n'avons rien à nous reprocher. Va, mon fils, nous avons été très-heureux; tout est bien! Surveille l'éducation de tes enfants, fais-en des êtres honnêtes surtout; cela se perd tous les jours...

Il mourut sans agonie, dans une sérénité presque gaie, tel qu'il avait vécu. Ses petits-enfants se trouvèrent possesseurs de sa grande fortune, dont il avait ordonné de capitaliser les revenus jusqu'à leur majorité.

—Ma fille n'ayant besoin de rien, portait le testament, je crois me conformer à ses désirs en donnant mon bien à mon petit-fils Pierre et à ma petite-fille Sophie, qui se souviendront ainsi de leur grand-père.

Roubine fut sincèrement regretté. Il était au nombre de ces êtres aimables qui cachent de grandes qualités sous une enveloppe un peu frivole, de sorte que le monde ne leur rend guère justice qu'après leur mort. Nadia et son mari s'aperçurent plus d'une fois que la sagesse mondaine de leur père leur faisait défaut maintenant; aussi se résolurent-ils à obéir à ses derniers conseils, en recherchant la société qui avait été la leur jusqu'au moment où les préoccupations de leur grande œuvre les en avaient écartés. Leur deuil les contraignait, pour un temps du moins, à la solitude; il fut convenu que Nadia partirait avec ses enfants pour la terre de Smolensk, qui devait avoir besoin du coup d'œil du maître, et que Dmitri irait les rejoindre deux mois plus tard, à l'époque des vacances qu'il s'accordait chaque année.

Nadia trouva de grands changements. L'émancipation venait de passer par là, donnant aux paysans d'autres droits et d'autres devoirs; ils n'avaient compris très-bien ni les uns ni les autres, et se trouvaient presque lésés en voyant qu'on ne leur avait pas accordé au moins la moitié des domaines seigneuriaux; mais, au milieu de ce conflit d'intérêts, ils étaient encore assez maniables, grâce à l'extrême bonté que leur avait toujours témoignée le prince de son vivant.

Le vieux Stepline était mort; son fils lui avait succédé dans ses fonctions d'intendant. Depuis son mariage, il ne cherchait plus à plaire, et sa toilette n'y gagnait pas; ses habits à l'européenne—car il eût dédaigné les cafetans que portait son père—venaient de chez un petit tailleur allemand du gros bourg le plus voisin et n'avaient rien de commun avec les modes anglaises. Sa femme avait engraissé au point d'avoir l'air d'une tonne; il avait maigri, lui; mais ses doigts allongés au bout de ses manches étriquées lui donnaient un air d'âpreté au gain, que rien ne démentait d'ailleurs.

La première fois qu'il fut admis en présence de Nadia, le jour même de son arrivée, elle retrouva la vieille impression qu'elle avait jadis exprimée à son père d'une façon si nette: «Cet homme nous hait!» En effet, sous les façons doucereuses, sous l'extrême politesse du langage, perçait une sourde colère, une rancune longtemps contenue. Cet homme, resté inférieur, ne pouvait pardonner à Nadia d'être toujours riche, toujours grande dame,—peut-être toujours belle,—alors que sa femme n'était plus qu'une masse informe et ridicule, après avoir été dix ans une pauvre sotte sans malice et sans jugement.

—Madame, me permettez-vous de vous présenter mes enfants? dit-il.

Tout en gardant les formes d'une politesse respectueuse, il avait banni les formules hyperboliques de l'ancien régime et s'abstenait même de donner à Nadia le titre de comtesse qui lui appartenait.

—Certainement, fit Nadia avec bonté. Elle appela son fils et sa fille, qui jouaient dans la pièce voisine, pendant que Féodor allait chercher les siens. Il entra bientôt, poussant doucement devant lui par les épaules deux garçons, dont l'aîné avait neuf ans environ et le second avait quatre ans à peine, et deux fillettes, mal attifées, engoncées dans leurs vêtements de lourde laine, mais dont les joues étaient fraîches et les yeux brillants.

—Vous êtes plus riche que moi, dit Nadia en souriant.

Elle étendit la main pour appeler les enfants, mais ils ne s'approchèrent point pour la baiser, comme l'ordonnait la coutume, coutume observée à cette époque même chez les enfants des meilleures familles, lorsqu'une parente ou une amie les engageait à s'approcher. Ils restèrent immobiles, regardant en dessous les enfants de la dame, comme des animaux rares ou des objets de curiosité.

—Allons, dit Nadia, un peu étonnée, faites connaissance, mes enfants. Pierre, Sophie, allez embrasser les enfants de Féodor Ivanitch.

Pierre et Sophie s'avancèrent avec empressement; dès leur plus tendre enfance, leur mère les avait accoutumés à échanger un innocent baiser de paix avec les enfants pauvres de leur âge, même ceux qu'ils rencontraient dans la rue, pourvu que ceux-ci eussent un aspect de santé. Dans l'esprit de madame Korzof, ce baiser de ses enfants était le complément nécessaire de leur aumône.

Les petits reçurent cette caresse sans la rendre, et les six enfants restèrent immobiles, embarrassés de leur personne, sous le regard des parents, qui pensaient beaucoup et ne disaient rien.

—Allez jouer dans le parterre! fit Nadia, en songeant qu'elle avait peut-être tort; mais ce sentiment involontaire lui fit honte l'instant d'après. En quoi ces innocents étaient-ils responsables de l'antipathie que lui inspirait leur père?—Et maintenant, monsieur Stepline, reprit-elle, parlons de nos affaires, je vous prie.

Féodor obéit; approchant une chaise comme autrefois à Péterhof, il tira du portefeuille qu'il avait posé sur la table une liasse de papiers et de billets de banque. Madame Korzof revit instantanément la scène telle qu'elle avait eu lieu alors, et un flot de colère lui fit monter le rouge au visage. Elle vit sur la figure de son intendant que lui aussi s'en souvenait; d'un geste irréfléchi, elle mit la main sur la sonnette, afin de faire jeter cet insolent à la porte par ses serviteurs. Elle s'arrêta. En pleine province, si loin de toute force et de toute justice, était-elle sûre même du dévouement de ses gens, habitués de longue date à obéir à l'intendant? Sauf deux ou trois femmes, tout son personnel était l'ancien domestique de son père.

—Les revenus ont considérablement baissé cette année, avait commencé Féodor de sa voix traînante d'homme d'affaires: le manque de bras, occasionné par l'abolition partielle des corvées nous a obligés de laisser en jachère une partie des champs de froment.

Il continua, énumérant les causes qui avaient diminué presque de moitié l'ancienne splendeur du domaine. Nadia le laissait dire, pensant secrètement que bien d'autres propriétaires avaient subi les mêmes inconvénients, et que leur revenu, quoique diminué, ne l'était pas de moitié; elle le laissa parler, cependant; d'ailleurs ce n'était pas le lieu de discuter. Prouver à cet homme sa mauvaise foi était impossible pour le moment; tout ce qu'elle aurait pu, c'eût été de le chasser sur l'heure, mais elle ne pouvait s'y résoudre sans avoir consulté son mari; en ces temps troublés, on n'était pas sûr de ses paysans, et qu'eût-elle fait dans une révolte, seule avec ses deux enfants?

—Alors, vous approuvez mes comptes? fit Féodor en terminant son énumération.

—Je les accepte, répondit-elle, en appuyant sur le mot.

Il la regarda en dessous et rencontra le regard de ses beaux yeux bruns, pleins d'un tranquille dédain. Il se leva et allait donner quelque explication supplémentaire, lorsque des cris d'enfant se firent entendre dans le jardin. Nadia, reconnaissant la voix de Pierre, courut à la fenêtre; mais elle ne put rien voir. Au moment où elle se précipitait vers la porte, les enfants entrèrent en courant dans le salon, Sophie et Pierre en avant, très-rouges et très-indignes. Les quatre petits Stepline venaient derrière; ils s'arrêtèrent près de la porte, tout contre leur père, qui les regarda sans rien dire. Sous ce regard, ils tremblèrent et se tinrent cois.

—Qu'y a-t-il? pourquoi ce bruit? Ne pouvez-vous jouer tranquillement? fit Nadia, contenant à grand'peine la colère qui se réveillait en elle, à l'aspect sournois des enfants de l'intendant.

—Maman, c'est le plus âgé, fit Pierre en indiquant l'aîné; nous jouions au cheval, il a trouvé que je n'allais pas assez vite, et il m'a battu.

—Avec le bout de la corde? demanda Nadia toute pâle.

—Non, maman, avec une baguette qu'il avait arrachée à un arbre.

Il releva la manche de sa petite chemise et montra son bras délicat, où se voyait la marque rouge et enflée d'un coup de baguette. Nadia rabattit la manche et releva la tête.

—Comment n'as-tu pas eu honte? dit-elle au coupable,—un enfant plus jeune que toi et qui ne t'avait fait aucun mal!

Le délinquant la regarda de son regard faux et sournois, puis détourna les yeux et ne dit rien.

—Il sera puni, madame, dit Stepline de sa voix mordante; vous pouvez y compter. Il faut les excuser de leurs manières, ce ne sont pas des enfants de prince.

Rassemblant son troupeau devant lui, il sortit avec un salut, pendant que Nadia entourait ses enfants de ses bras. Le lendemain, elle écrivit à son mari de quitter ses affaires et de venir la rejoindre tout de suite.

IX

Korzof arriva au bout de quelques jours; la lettre de Nadia, sans rien lui apprendre de précis, lui avait fait pressentir un danger, et il avait tout quitté pour venir protéger sa famille. Quand il put causer avec sa femme de ce qui avait motivé ses craintes, il fut le premier à reconnaître que si les faits n'offraient aucune gravité par eux-mêmes, ils étaient le symptôme d'un état de choses peu satisfaisant.

La question qui se posait d'abord était de savoir s'il fallait garder Féodor Stepline pour ménager les circonstances, ou s'il fallait s'en débarrasser immédiatement, et faire place nette. Après quelques pourparlers, Dmitri et sa femme tombèrent d'accord pour garder Stepline, au moins momentanément: comme il leur était impossible de savoir au juste jusqu'à quel point l'intendant s'était mis d'accord avec les paysans en volant les maîtres, le plus sage était d'éviter tout ce qui aurait pu provoquer une révolte, surtout pendant que la famille se trouvait à la merci des uns et des autres.

—Enfin, dit Nadia avec un soupir, tout le plaisir que je me promettais de mon séjour ici est perdu maintenant: ce que nous avons de mieux à faire est de nous en aller. Tu nous emmèneras, Dmitri.

—Je vous emmènerai tous, c'est convenu, répondit-il, mais en quoi le plaisir est-il gâté? Cette maison n'est-elle pas toujours celle de tes parents? N'y trouves-tu pas, comme auparavant, de nombreux et chers souvenirs? N'est-ce pas là ton patrimoine reçu en héritage et transmis à nos enfants, par la volonté de ton excellent père? Et n'es-tu pas heureuse de te sentir ici chez eux, plus encore que chez toi?

—Non, répondit Nadia, je ne suis pas heureuse; je vois qu'un misérable dépouille nos enfants de ce qui leur revient légalement, je sais qu'il le fait parce qu'il compte sur notre indulgence et notre faiblesse, et cela me fait souffrir dans ma dignité de mère. Tu crois que le silence est le parti le plus sage: je pense comme toi, parce que je crois tout ce que tu me dis; mais sache que je ne me soumets pas à la présence journalière de ce coquin sans une révolte secrète de tout mon être intérieur, et je te demande comme une grâce d'abréger mon séjour ici.

—S'il en est ainsi, dit Korzof, tu partiras la semaine prochaine, et dès que les enfants et toi vous serez en sûreté, je chasserai cet homme qui t'inspire un si violent dégoût.

La jeune femme remercia son mari avec la plus tendre effusion; elle brûlait de lui dire le motif principal de son aversion pour Stepline; mais en présence de tant d'intérêts divers, et surtout mue par la crainte d'occasionner quelque scène violente dont les résultats seraient incalculables, elle se résolut à garder encore le silence, quoi qu'il lui en coûtât.

Féodor Stepline ne se montrait guère, et ses enfants semblaient avoir rentré sous terre. Les principes d'égalité qu'il leur avait inculqués, et qui consistaient principalement dans une application aussi étendue que possible de la loi du plus fort, s'exerçaient dorénavant soit entre eux,—sous prétexte qu'il est sage de laver son linge sale en famille,—soit sur de petits paysans sans conséquence, accoutumés à recevoir des coups, et capables au besoin de les rendre, mais à qui jamais ne pouvait venir l'idée biscornue d'aller se plaindre à des parents, plus disposés à augmenter de quelques claques le stock déjà reçu, qu'à porter plainte contre les enfants de M. l'intendant.

Lorsque Korzof se rencontrait avec Féodor pour quelque entretien indispensable, celui-ci était aussi soumis et aussi dévoué que possible. L'intendant était de ceux qui ne sont insolents qu'avec les femmes, ou encore avec des êtres faibles et indulgents, incapables de se venger,—soit que leur silence provienne d'un sentiment de pudeur, soit qu'ils se disent que l'offense ne pourrait que grandir si elle se trouvait ébruitée. Les gens de cette espèce ne sont pas rares; enhardis par l'impunité, ils poursuivent le cours de leurs entreprises, jusqu'au jour où ils se trouvent acculés en face d'un homme brave et intelligent qui les démasque et les soufflette.

Heureusement pour la nature humaine, ce jour finit infailliblement par arriver. Stepline avait senti que Korzof serait cet homme; aussi en sa présence se faisait-il poli, docile, irréprochable. Nadia eût donné bien des choses pour le voir s'oublier un jour, pour donner prise à quelque apostrophe un peu rude; mais ce plaisir ne devait pas lui être accordé: Féodor était trop bien sur ses gardes.

On fut fort étonné dans le village et dans les environs d'apprendre que la famille des seigneurs quittait le pays après une si courte apparition; le prince avait habitué son monde à de plus longs' séjours: mais personne ne songea à s'en plaindre.

L'acte d'émancipation avait éveillé tant d'ambitions, soulevé tant de convoitises, que les anciens bienfaits ne comptaient plus dans la mémoire de ceux qui les avaient reçus; les femmes et les vieillards seuls conservaient un tendre souvenir pour les bons maîtres, qui pendant tant d'années n'avaient refusé ni le bois nécessaire pour construire une maison, ni la poignée de laine qui devait servir à tisser un cafetan. Mais les hommes pour la plupart auraient considéré la reconnaissance comme une faiblesse. Il n'y avait pas là de quoi leur faire un crime; en cela, ces paysans ignorants ne se montraient pas si différents des membres ordinaires de la société même la plus civilisée.

Une seule chose parlait en faveur des maîtres et provoquait un sentiment de sympathie.

C'était l'espèce d'hospice installé jadis à peu de frais par Roubine sur la demande de sa fille. Les paysans avaient vite reconnu le bienfait réel de cette fondation; ils y étaient toujours venus en foule, et si la plupart avaient préféré se faire soigner chez eux, au moins avaient-ils profité avec joie des conseils et des médicaments toujours donnés gratuitement. Ils savaient d'ailleurs parfaitement faire la différence entre les maîtres, qui à leur avis détenaient encore beaucoup trop de la terre et de ses biens, mais qui parlaient avec bonté et agissaient suivant la loi,—et l'intendant rapace, qui pillait de tous côtés et ne grugeait pas moins le paysan que le seigneur.

Tout résolu que fût Korzof à subir un état de choses désagréable plutôt que d'endosser la responsabilité de quelque conflit, dont personne ne pouvait mesurer les conséquences, il résolut de profiter de l'ascendant que lui donnait précisément son titre de médecin, joint à la bonne influence de l'hospice et de la pharmacie. Pendant plusieurs jours, il alla lui-même à la consultation et délivra les remèdes de sa propre main.

Tout en causant ainsi, il obtint bien des confidences qu'il n'eût jamais pu arracher autrement, et avant que la semaine fût écoulée, il s'était convaincu de toutes façons que les paysans détestaient Féodor autant que celui-ci pouvait les détester lui-même.

Aussitôt qu'on sut dans les villages que le docteur n'était pas l'ami de l'intendant, ainsi que celui-ci s'en était constamment vanté, chacun s'empressa de venir conter ses doléances; mais avec cet esprit de ruse qui n'abandonne jamais le paysan, ce fut sous le prétexte plus ou moins justifié de demander une ordonnance. On se plaignait de ses maux physiques, puis on passait aux ennuis de la vie, plus durs encore à supporter, et Korzof avait une nouvelle pièce à ajouter au dossier qu'il composait pour Stepline.

—Je crois, dit-il un matin à Nadia, qui, toute prête au départ n'attendait plus qu'une résolution définitive de son mari,—je crois que nous tenons le coquin. J'ai de quoi lui faire passer le reste de sa vie en prison, si je veux faire faire une enquête, mais cela me répugne indiciblement; non pour lui, il a mérité tous les châtiments, et ce que je lui pardonne le moins, c'est d'avoir abusé du nom de ton père pour pressurer les paysans—mais il a des enfants, irresponsables et innocents...

Nadia garda le silence. Elle se rappelait la scène du jour de son arrivée, la marque livide du coup de baguette sur le poignet de son fils, et se disait que si les enfants étaient irresponsables pour le moment, un jour viendrait où les instincts paternels ne seraient pas moins forts chez eux; mais elle ne dit rien.

—Je crois, Nadia, insista Korzof, qu'il sera plus sage de nous débarrasser du drôle sans le livrer à la justice, et que ce ne sera pas très-difficile.

—De quelque manière que ce soit, fit la jeune femme en levant sur son mari son beau regard honnête, je respirerai plus à l'aise le jour où je saurai qu'il a quitté cet endroit.

Si pénible que fût l'entretien qu'il prévoyait, Korzof se résolut à l'aborder franchement; maintenant qu'il savait Féodor hors d'état d'exciter les paysans contre lui, il avait hâte de terminer cette affaire, et ne voulait rien laisser derrière lui. Il fit donc appeler l'intendant chez lui, sur l'heure, et l'attendit de pied ferme, avec toute la résignation d'un homme qui a devant lui la perspective d'une corvée, et la fermeté de celui qui s'est préparé à l'accomplissement du devoir.

Stepline entra, d'un air délibéré comme d'habitude. Il avait renoncé aux manières obséquieuses aussi bien qu'aux vêtements russes de ses ancêtres.

—Asseyez-vous, je vous prie, dit Korzof en indiquant une chaise.

L'intendant obéit, sans quitter des yeux le visage du docteur, où il voyait une expression qui ne lui plaisait guère.

—Depuis mon arrivée ici, continua le jeune médecin, j'ai pris des informations sur toutes choses, ainsi que doit le faire un propriétaire et un père de famille soucieux du bien de ses enfants, et j'ai constaté entre vous et les paysans d'une part, moi et vous de l'autre, l'existence de plusieurs malentendus...

Le mot était d'une extrême modération; mais, à l'air de Korzof, l'intendant avait compris qu'il était démasqué.

Le coup ne le prenait point au dépourvu: on ne vit pas dans la pratique journalière de la fraude sans s'attendre à quelque événement fâcheux, une fois ou l'autre; avec l'extrême mobilité qui caractérisait son esprit retors, il entrevit un moyen de sortir de la situation d'une manière honorable, au moins en ce qui concernait les apparences. Il perdait sa position, mais sa pelote était faite en conséquence, et s'il sauvait l'honneur, c'était plus qu'il n'avait osé espérer. Il se leva avec dignité, et se tint debout devant Korzof.

—Je comprends, dit-il d'une voix émue; j'ai été calomnié. Je savais que je le serais, j'avais prévu ce jour. Ce n'est pas sans une émotion profonde que je me vois arrivé à cette extrémité longtemps redoutée; mais du moment où M. le comte peut avoir un doute sur l'efficacité de mes services, je n'ai qu'une chose à faire: lui offrir ma démission.

Korzof resta abasourdi de tant d'audace; en même temps, la situation se dénouait d'une manière si facile, qu'il eut à réprimer une forte envie de rire.

—Cela se trouve à merveille, dit-il; cette démission, j'allais justement vous la demander; vous m'avez épargné l'ennui de cette démarche, je vous en remercie, monsieur Stepline.

Féodor était devenu pâle sous le sarcasme; il resta les yeux fixés à terre, de peur que son regard ne trahît tous les sentiments haineux qui s'agitaient en son âme.

—Quand faudra-t-il vous présenter mes comptes? demanda-t-il d'une voix étouffée.

—À ma connaissance, vous n'avez pas de comptes à présenter, répondit tranquillement Korzof; il y a une quinzaine de jours, ma femme a accepté ceux que vous lui avez présentés; depuis, nous n'avons ordonné aucun emploi de nos fonds, ce n'est pas la saison des ventes;—il ne doit pas avoir été distrait un kopeck du capital d'exploitation resté entre vos mains; vous me le remettrez quand vous voudrez, dans une heure, par exemple, ou après le déjeuner, si vous préférez.

Stepline s'inclina en silence. On lui arrachait sa dernière planche de salut, qu'il espérait bien limer et rogner encore avant d'aborder au rivage. Il se dirigeait vers la porte, lorsque Korzof le rappela.

—Que comptez-vous faire désormais? lui demanda-t-il, mû par un sentiment de compassion pour cet homme qui se trouvait subitement déchu d'une situation héréditaire.

—Je compte habiter avec ma famille la maison qui m'appartient, jusqu'au moment où j'aurai trouvé une position qui me convienne, répondit Stepline en relevant la tête; je ferai du commerce. Je me servirai pour cela du petit capital que m'a légué mon père.

Il regardait Korzof avec une sorte de défi. Le docteur se leva tranquillement, et leurs yeux se trouvèrent sur le même niveau; Stepline baissa les siens. Le regard de cet honnête homme lui causait une sorte de rage.

—Votre père était un homme prudent, monsieur Stepline; je vous souhaite de faire fortune, dit Korzof.

—Je vous remercie, répondit l'intendant en refermant la porte.

Tout ceci n'avait pas duré deux minutes. Korzof regarda la petite pendule de voyage qui ne quittait jamais son bureau, et fut étonné du peu de temps qui suffit à changer une situation de fond en comble. Enchanté et encore tout ébahi, il courut annoncer la grande nouvelle à Nadia, qui ne pouvait en croire ses oreilles.

Une heure plus tard, Féodor apporta le capital d'exploitation et le remit aux mains de Korzof. Cette cérémonie s'effectua sans inutile échange de paroles. Deux heures après, les enfants de Nadia coururent à la fenêtre, attirés par un bruit de roues... Le drochki léger de l'intendant, traîné par deux excellents chevaux, disparaissait déjà dans la poussière sur la route qui menait au bourg voisin.

—C'est l'intendant qui vient de partir? demanda Nadia au vieux sommelier.

—Oui, madame. Sa femme et ses enfants iront le rejoindre la semaine prochaine. Il vient de vendre sa maison au doyen du village... une fois et demi ce qu'elle lui a coûté, et encore elle n'est pas neuve! Il s'entend aux affaires, celui-là! conclut le vieillard en secouant la tête d'un air de mécontentement.

Restés seuls, Dmitri et Nadia se regardèrent et éclatèrent de rire.

—Cela n'a pas été long, au moins! fit-elle. Tu t'entends, Dmitri, à donner un coup de balai. Eh bien, qui est-ce qui va être intendant, à présent?

—Sois tranquille; un proverbe prétend que faute d'un moine l'abbaye ne chôme pas... Quelque chose me dit qu'il y a en Russie plus d'intendants que de biens en disponibilité. Nous en trouverons un, bon ou mauvais.

—Et s'il est mauvais?

—Nous le changerons.

—Et en attendant?

—Nous restons! Et nous allons avoir des vacances, Nadia! Et les chers petits vont s'en donner, du bon air et de la liberté au soleil!

Les prévisions de Dmitri se réalisèrent de point en point. Il eut bientôt un intendant qu'au bout de huit jours il troqua contre un autre. La propriété n'en alla pas plus mal, d'après le proverbe russe qui dit: Un nouveau balai balaye toujours bien, et Nadia eut l'inexprimable soulagement de penser qu'elle était enfin débarrassée de cet homme dont la présence lui avait si longtemps inspiré une insurmontable répugnance.

Les deux mois de vacances s'écoulèrent comme un rêve. Nadia et son mari, débarrassés de tout souci, se croyaient rajeunis de plusieurs années, et au lieu de le descendre, pensaient remonter le cours de la vie. Sans le regret que leur causait la perte encore récente du prince, ils n'eussent jamais connu de temps plus heureux. Mais ce regret même était tempéré par la douceur de cette pensée: jamais rien n'avait affligé l'excellent homme depuis la mort de sa femme, qu'il avait tendrement aimée. Il semblait que la Providence eût voulu lui asséner le plus rude de ses coups en une seule fois, pour lui laisser ensuite couler l'existence la plus heureuse.

Dans le chagrin que nous inspire la mort de ceux que nous aimons, qui pourrait dire quelle est la part des remords pour les peines qu'on leur a causées, de la pitié pour le destin malheureux qui les a empêchés d'aimer la vie, de la déception pour les espérances que l'on avait fondées sur eux et qui ne se sont pas réalisées?

Ici, rien de pareil. L'existence de Roubine avait passé sans nuages, il s'était éteint sans souffrances; un tel destin est mieux fait pour inspirer l'envie que la pitié.

C'est ce que pensèrent ses enfants, et ils réprimèrent l'exagération de leurs regrets, en se disant que l'excellent homme n'aurait pas connu de plus grande douleur que de les voir trop affligés de sa perte.

Mais tout a une fin, surtout les vacances! Korzof devait rentrer à Pétersbourg, pour permettre à ses aides de se reposer aussi à tour de rôle. Nadia l'accompagna et alla s'installer à Spask pour le reste de la belle saison, si courte dans ce pays. Là Dmitri pouvait aller et venir, grâce aux bateaux à vapeur qui maintenant sillonnaient le fleuve, établissant un service régulier entre Schlusselbourg et Saint-Pétersbourg.

—C'est maintenant qu'il nous faudrait le yacht! dit Nadia en souriant, comme le bateau s'arrêtait au milieu de la Néva pour se laisser accoster par une barque venue à leur rencontre.

—C'est fini, ma chère femme, nous ne sommes plus au nombre des riches de ce monde! fit son mari en s'asseyant au gouvernail. Non que ton père ne nous ait laissé une grande fortune; mais avec le nouveau système, nos revenus sont diminués de moitié, et pour que nos enfants soient à leur aise plus tard, il faut nous résigner à aller en bateau à vapeur, comme tout le monde. Donnerais-tu l'hôpital pour un yacht?

Nadia lui répondit par son beau sourire.

Le petit embarcadère moussu existait toujours, si vieux et si décrépit qu'on n'osait plus guère y aborder; d'ailleurs, le tirant d'eau des bateaux à vapeur leur interdisait l'approche des rives autrement que par l'intermédiaire d'un ponton. La barque qui portait toute la nichée des Korzof s'enfonça mollement dans le sable humide, et les enfants furent descendus sur un petit plancher étroit des plus modestes.

—Te souviens-tu, Dmitri? fit Nadia en lui mettant la main sur le bras et en désignant la frêle construction qui semblait trembler au-dessus de l'eau limpide.

—Si je me souviens! Chère âme, c'est là que tu m'as donné la vie en te donnant toi-même.

—Écoute, Dmitri, répondit la jeune femme, je crois que c'est toi qui me l'as donnée. J'étais alors si égoïste, si vaniteuse, si...

Il lui mit doucement la main sur la bouche pour l'empêcher de parler.

—Ne te calomnie pas devant tes enfants, ajouta-t-il en riant; n'oublie pas que c'est à nous de leur inspirer le respect de la famille!

Après quelques heureuses semaines, qui auraient été plus gaies si le soleil ne s'était pas couché tous les jours un peu plus tôt que la veille,—et la veille c'était trop tôt, comme disaient les enfants,—tout le monde rentra à Saint-Pétersbourg, afin d'y commencer la vie pour tout de bon.

C'est ainsi, du moins, que Dmitri Korzof parla à son fils Pierre, lorsqu'il le conduisit pour la première fois dans la salle d'étude, qui n'avait servi à rien jusque-là.

—Vois-tu, lui dit-il, le tableau noir, les cartes de géographie, les globes et tous les livres qui sont dans ces armoires? Il faut que d'ici quelques années tu saches l'emploi de tout cela, tout ce qu'il y a dans ces livres, et une infinité d'autres choses encore plus difficiles et plus longues à connaître. Ceux qui ne savent pas cela ne sont ni rien ni personne; s'ils n'ont pas pu l'apprendre, faute de moyens, ils sont très à plaindre; s'ils n'ont pas voulu, ils sont très à blâmer; car l'instruction est aussi nécessaire à l'homme que le pain: sans le pain, il ne se développe et ne se fortifie pas; sans l'instruction, il reste sot ou méchant, souvent les deux. Si tu m'as bien compris, que vas-tu faire?

—Je vais me dépêcher d'apprendre ce qu'il y a là, répondit bravement Pierre, afin que tu m'enseignes bientôt le reste, qui est plus difficile.

Korzof posa la main sur la tête de son petit garçon, et sentit qu'en vérité la vie avait été miséricordieuse pour lui.

On avait essayé de séparer Sophie de son frère aux heures d'étude, car outre qu'elle était plus jeune d'un an, elle était frêle et délicate; mais il fallut les réunir, tant ils étaient nerveux et malheureux l'un sans l'autre.

Nadia surveillait leurs leçons et les complétait elle-même par quelqu'une de ces explications lumineuses que les professeurs, même les plus intelligents, ne trouvent pas toujours, et dont les mères ont souvent l'intuition.

Elle avait eu le courage de se refuser le plaisir de les instruire elle-même, craignant d'amoindrir, dans les petits frottements inséparables d'une éducation même la plus sagement dirigée, cette grande dignité de la mère, qui ne doit pas se dépenser en détail dans les petites occasions de la vie journalière.

Nadia voulait être au-dessus des petites récompenses et des punitions de détail.

Ce qu'elle perdit en menues joies, elle le retrouva dans la tendresse profonde, dans la vénération attendrie de ses enfants, qui la voyaient toujours semblable à elle-même, digne et sereine comme l'incarnation de la Justice sur la terre.

Avant même que l'année de son deuil fût expirée, madame Korzof se conforma aux derniers avis de son père en resserrant avec le monde ces relations qu'elle avait laissées un peu trop se dénouer. Partout elle fut accueillie avec joie: le spectacle de son grand désintéressement, la simplicité avec laquelle elle s'était jadis détachée de ce qui est ordinairement le plus envié, avaient inspiré à son égard un respect qui serait facilement devenu plus froid que ce n'était nécessaire. En la voyant plus simple que jamais, en s'apercevant qu'elle ne cherchait à jouer aucun rôle ni à se poser sur aucun piédestal, ses amis, qui avaient toujours été fiers d'elle, se rapprochèrent; mieux connue, elle inspira plus de dévouement, et sans rien perdre en grandeur, elle gagna tout en sympathies.

Les fêtes de Pâques de l'année qui suivit furent très-brillantes; on sortait d'un deuil de cour, et chacun avait hâte de s'amuser; tout était prétexte à sauterie; on fit danser les enfants, afin de pouvoir danser soi-même une fois de plus. Les jolis enfants de Nadia, dont la beauté et la grâce étaient passées en proverbe, furent de toutes les fêtes, et leur mère n'eut garde de leur refuser cet innocent plaisir, encore sans inconvénient à leur âge.

Chez une de ses parentes, qui lui avait jadis servi de chaperon et qui, veuve sans enfants, mettait tout son plaisir à faire plaisir aux autres, Nadia remarqua un jour une jeune fille de quatorze ans environ, dont la figure, sans posséder rien de ce qui caractérise la beauté, rayonnait d'un attrait singulier.

La fillette était très-simplement vêtue d'une robe de mousseline blanche tout unie; un velours noir serrait les nattes de ses cheveux bruns, qui lui tombaient plus bas que la ceinture. Elle était assise sur un des bancs qui garnissent les salles de bal, près du piano. Un petit garçon de deux ans environ plus jeune se tenait près d'elle; ils ne se parlaient pas et ne parlaient à personne.

En voyant la maîtresse de la maison qui traversait le salon pour venir à elle, la fillette se leva, et très-simplement s'assit sur le tabouret du piano. Son frère se tint debout, prêt à tourner les pages de la musique placée sur le pupitre. Nadia les regardait tous deux, étonnée. La jeune fille se mit à jouer très en mesure, avec beaucoup de goût, pendant que les jeunes danseurs s'en donnaient à cœur joie.

—Qu'est-ce que c'est que cette petite qui fait si bien danser? demanda madame Korzof intéressée par ces deux enfants, qui n'avaient pas l'air d'être venus pour s'amuser, et dont l'excellente tenue était de tout point semblable à celle des mieux élevés parmi les petits invités.

—Ah! ma chère Nadia, fit l'excellente femme en s'asseyant auprès de sa nièce, c'est un triste roman. Ces petits sont d'excellente famille: leur mère était une princesse Rourief;—mais vous l'avez connue! Elle a eu le malheur d'épouser un viveur, qui l'a ruinée; il s'est pris à boire, et il a fini par mourir misérablement. Alors elle s'est mise à donner des leçons de piano pour élever les deux enfants que vous voyez là. Elle leur a donné la meilleure éducation qui se puisse imaginer; le petit était entré au gymnase, où il faisait d'excellentes études; la fillette, qui est un peu plus âgée, donnait déjà quelques leçons de piano aux petits commençants, lorsque la mère est morte d'une fluxion de poitrine, il y a un an à peu près. Voyez-vous d'ici les petits malheureux sans feu ni lieu?

—Alors vous les avez recueillis? fit Nadia en souriant.

—Non pas! Je suis d'avis qu'il faut laisser à chacun son initiative. Lorsqu'un enfant a été jeté à l'eau, et qu'il sait déjà nager tant bien que mal, on ne saurait lui rendre de plus mauvais service que de le repêcher et de le mettre à sec sur un rivage où il n'a rien à attendre de personne. J'ai trouvé une brave femme qui sert de chaperon à la petite, et qui mange là ses petites rentes, plus agréablement que si elle les mangeait toute seule; elle vit avec eux; le frère va au gymnase, travaille comme un enragé, et se destine à la médecine; lui, naturellement, coûte quelque peu et ne gagne rien. La sœur a gardé plus de la moitié des leçons de sa mère; que voulez-vous, cette petite, on a eu pitié d'elle! Et malgré ses robes demi-longues, ses élèves en font grand cas.

—Comment se fait-il qu'elle joue ici pour faire danser? demanda Nadia qui regardait avec intérêt les deux orphelins.

—Je lui ai rendu quelques services,—du moins je n'ai pu m'en cacher assez pour qu'elle l'ignorât, et elle m'a demandé comme une faveur de faire danser chez moi toutes les fois que j'aurais du monde. C'est sa façon à elle de payer la dette de la reconnaissance. Ces enfants-là ont des manières et un cœur qui font honneur à leur malheureuse mère.

La contre-danse était finie, les danseurs s'éparpillaient; la fillette prit son petit mouchoir, le passa sur son visage, le remit dans sa poche, et sourit à son frère avec une expression de tendresse si extraordinaire que Nadia vint auprès d'elle pour lui parler.

—Cela ne vous ennuie pas, mademoiselle, de faire danser les autres, sans danser vous-même? lui demanda-t-elle.

La jeune fille leva les yeux sur cette dame inconnue, et rassurée par le sourire, elle répondit avec une tranquille fierté:

—Oh! non, madame; cela me fait plaisir, au contraire.

—Cela ne vous fatigue pas?

—Quelquefois, à la fin de la soirée, mais pas ce soir; je n'ai pas joué du piano cette après-midi, exprès.

Nadia la regarda plus longuement, puis examina aussi le jeune garçon: ils supportaient ce regard sans fausse honte, sans embarras, comme des enfants modestes et bien élevés, avec une nuance de réserve en plus, ainsi qu'il arrive à ceux qui se trouvent sur un pied d'infériorité là où ils savent qu'ils sont les égaux de tout le monde.

—Si je vous faisais danser, dit tout à coup madame Korzof, cela vous ferait-il plaisir?

Les yeux du petit garçon pétillèrent de joie, et il regarda sa sœur, mais ne dit rien. La jeune fille remercia et refusa, avec un sourire très-franc qui illumina son visage.

—Et votre frère, pourquoi ne danse-t-il pas?

—Parce que ma sœur ne peut pas danser.

—Eh bien, faites ensemble un tour de valse, dit Nadia en ôtant ses gants et en se mettant au piano. Allez, cela vous dégourdira les jambes. N'est-ce pas, ma tante? fit-elle à la comtesse qui s'approchait.

Celle-ci ayant approuvé de la tête, le jeune couple partit au milieu du brouhaha des autres petits danseurs; ils dansaient à merveille, avec une grâce juvénile qui faisait plaisir à voir. Lorsque Nadia cessa de jouer, ils revinrent vers elle; ils la remercièrent avec beaucoup de dignité et une effusion contenue qui toucha madame Korzof; elle se pencha vers la jeune fille pour lui parler bas.

—Voulez-vous venir me voir, mademoiselle? Mademoiselle...

—Marthe Drévine, répondit la jeune fille à l'interrogation des yeux de Nadia.

—Mademoiselle Marthe, reprit celle-ci, voulez-vous venir me voir? J'ai une petite fille qui a bien envie de commencer le piano; je suis sûre qu'elle serait enchantée de vous avoir pour professeur.

—Je vous remercie infiniment, madame, répondit la jeune fille. Quand pourrai-je me présenter chez vous sans vous déranger?

—Demain à midi. Au revoir.

Elle enveloppa les deux enfants dans un même signe de tête affectueux et les quitta. L'instant d'après, Marthe courut à sa bienfaitrice, qui passait dans les groupes.

—Madame, lui dit-elle à demi-voix, j'ai une nouvelle leçon, chez cette belle et bonne dame qui nous a fait danser! Je vous remercie tant, madame!

Ses yeux remerciaient plus encore que ses lèvres. La comtesse lui fit un signe amical et continua son chemin.

Huit jours plus tard, la petite Sophie Korzof demandait à avoir une leçon de piano tous les jours.

—Ce n'est pas pour le piano, disait-elle, c'est pour voir plus souvent Marthe Drévine!

X

—Hop! fais attention, tiens bon!

Et s'enlevant sur ses deux mains, Pierre Korzof passa à saut de mouton sur le dos de Volodia Drévine; le petit garçon avait à peine eu le temps de se mettre en position, que Volodia lui passait par dessus la tête, à trois pieds du sol.

—Bravo! cria Sophie en applaudissant avec enthousiasme. Oh! que je voudrais être un garçon, pour pouvoir sauter comme cela!

—Saute à la corde! lui répondit Marthe.

—À la corde, c'est toujours la même chose, fit Sophie avec une petite moue. C'est le cheval fondu qui est amusant!

—Parce que tu ne peux pas y jouer, répliqua son frère en tirant doucement sur une de ses nattes. Si ce n'était pas défendu, tu ne trouverais pas ça plus amusant qu'autre chose. Voyons, Volodia sautons tous à la corde, à la hauteur; cela, c'est permis aux demoiselles. Eh bien? Marthe, vous n'en êtes pas?

—Je suis trop vieille, dit celle-ci en riant, j'ai seize ans passés! et puis il faut bien que quelqu'un tienne la corde. On peut bien en attacher un bout au montant du trapèze; mais s'il n'y avait pas quelqu'un pour tenir l'autre bout, vous vous casseriez tous le bout du nez en tombant, et Dieu sait que ce serait une perte irréparable, car aucun de nous n'a le nez même suffisamment long!

Les quatre enfants éclatèrent de rire. Korzof, qui passait devant la porte de la salle d'étude, transformée en salle de jeu par une pluvieuse après-midi de novembre, s'arrêta pour les regarder et les entendre.

—Voilà ce qu'il leur fallait, dit-il à Nadia, qui l'avait rejoint; nos petits avaient besoin de la gaieté et de la vitalité des autres. Nous sommes trop sérieux pour eux, nous! Même quand nous rions, c'est en grandes personnes; il faut aux enfants la société des enfants. Je suis bien aise d'avoir fait entrer Pierre au gymnase cette année.

—Moi aussi, répondit sa femme, mais sans Volodia, ç'aurait été bien difficile. Pierre est belliqueux,—ce n'est pas un crime; seulement quand on attaque les autres, il faudrait avoir la force musculaire nécessaire pour faire face aux difficultés...

—De son caractère! interrompit Korzof en riant et en reprenant sa promenade dans le grand couloir qui servait de préau pendant les jours d'hiver. Pierre entame les querelles, et Volodia, comme un deus ex machina, arrive à point pour les arranger ou les prendre à son compte! Rien de mieux! Voilà ce qui prouve directement l'intervention de la Providence!

—Ne plaisante pas! fit Nadia, nous avons eu un bonheur inouï de rencontrer ce brave garçon, si bon, si loyal, si intelligent, qui semble fait exprès pour être l'ami de notre Pierre. Nous avons du bonheur, Dmitri, c'est vrai! tout nous a réussi! C'est au point que je me demande parfois quel est l'épouvantable malheur qui doit fondre sur nous à quelque jour, et nous faire payer notre insolente félicité.

Dmitri serra contre lui le bras de sa vaillante compagne. Depuis si longtemps qu'ils marchaient ensemble sur le chemin de la vie, plus d'une fois il s'était trouvé trop heureux, et son cœur s'était serré, comme à l'approche visible d'une catastrophe. Chaque fois cependant l'orage s'était détourné, et leur existence avait repris son cours, avec son inévitable cortège de petits ennuis et de menues misères, mais en leur épargnant ces grands coups de foudre qui bouleversent tout, et ne laissent derrière eux que des ruines.

—Tout le monde ne peut pas être si cruellement éprouvé, ma chère femme, dit-il; nombre d'hommes achèvent leur existence sans avoir enduré de grandes calamités. La mort de ton excellent père, les maladies qu'ont traversées nos enfants, la diminution constante des revenus que nous donnent nos biens-fonds, ne sont-elles pas des preuves suffisantes que le destin ne nous favorise point outre mesure, et que nous ne devons pas craindre de la part de cette aveugle puissance la sorte de revanche que tu sembles redouter?

Nadia sourit et soupira en même temps: en effet, elle n'avait aucune raison de redouter l'avenir, mais sa longue félicité l'avait rendue craintive.

En voyant grandir ses enfants, en admirant combien la nature avait été clémente envers eux et leur avait donné des facultés précieuses, elle se sentait plus impuissante encore à se défendre de ces tristes pressentiments. Cependant, comme elle était forte et courageuse, elle comprit d'elle-même quelle folie et quelle faiblesse il y aurait à se laisser aller à des impressions absolument irraisonnées; après quelques efforts, elle se ressaisit tout entière, et recommença sa vie de travaux journaliers.

Elle avait entrepris de surveiller elle-même tout le service des femmes. Non qu'on la vit très-souvent dans les salles de l'hôpital: elle s'y montrait rarement, afin de ménager cette ressource pour les cas où quelque épidémie agissait très fortement sur le moral des malades. Lorsqu'elle apprenait que les femmes se montraient trop effrayées d'une succession de décès rapides, lorsque le terrible mot: contagieux, répété d'un lit à l'autre, faisait courir sous les hauts plafonds bien aérés un bruit de sanglots étouffés, Nadia apparaissait un beau matin, dans la robe de toile grise qu'elle avait imposée aux infirmières, comme moins susceptible de retenir les miasmes que la classique robe de laine noire. Elle allait d'un lit à l'autre, avec de bonnes paroles consolantes.

—On vous a parlé de contagion, disait-elle; vous voyez bien que ce n'est pas vrai, puisque me voici parmi vous! Est-ce que je viendrais s'il y avait du danger?

Elle passait, relevant les courages abattus, souriant aux plus valides, consolant les plus malades; comme un rayon de soleil dont la chaleur pénètre les recoins humides refroidis par l'hiver, elle apportait le bienfait de sa présence, et laissait une chaude impression de bien-être derrière elle. Mais, enseignée par son mari, elle avait le courage de s'abstenir de ces téméraires démonstrations si tentantes pour ceux qui ont fait d'avance le sacrifice de leur vie et qu'un fol héroïsme inspire à ce point qu'on a du mérite à les écarter. Jamais en péril de contagion on ne la vit se pencher sur une mourante, lui essuyer le front de son mouchoir ou prendre dans les siennes les mains que glaçait la mort prochaine; cela ne pouvait servir à rien, et c'était une source de dangers. Aussi les infirmières disaient-elles de madame Korzof:—Elle est très-bonne, mais un peu froide.

C'est précisément à ceux qui dépensent le plus de leur cœur que ce reproche est fait d'ordinaire: ils prodiguent tant les dons de leur âme qu'il ne leur en reste plus pour de puériles démonstrations extérieures, et le vulgaire ne prise que celles-là.

Nadia avait demandé à son mari de lui livrer l'inspection générale du service des infirmières, parce qu'elle croyait, non sans raison, découvrir plus facilement qu'un homme les qualités et les défauts de son personnel. Bien des petites choses, en effet, passèrent sous ses yeux et l'avertirent du degré de confiance qu'elle pouvait accorder à l'une ou à l'autre des employées. Le service de la lingerie lui était aussi revenu de droit, et elle exerçait déjà à l'ordre et aux soins nécessaires sa fille Sophie, qui en grandissant lui ressemblait de plus en plus, avec l'exagération du côté enthousiaste et romanesque, calmé chez Nadia par l'expérience et les années.

Marthe Drévine était aussi devenue pour elle une aide précieuse. Cette jeune fille, élevée par une mère admirable, et ensuite éprouvée par les difficultés de la vie d'une façon si rude, avait un sens pratique qui exaspérait Sophie et qui charmait madame Korzof.

Celle-ci n'avait pas renoncé à ses anciennes admirations; son culte pour le bien par-dessus tout, sa recherche du bon et de l'honnête malgré tout, s'exprimaient dans les mêmes termes: elle donnait à ses enfants les mêmes préceptes qui avaient régi sa vie; l'application seule avait changé, elle n'eût certes pas fait à trente-cinq ans ce qu'elle avait fait jadis à vingt. Mais c'était une nuance dont elle ne s'apercevait pas.

Son mari, meilleur juge, eût pu le voir; parfois, en effet, il sentait quelque désaccord entre la façon dont Nadia exprimait ses idées si hautes et si généreuses, et celle dont tous deux, ils les mettaient aujourd'hui à exécution; mais c'était si peu de chose, que la nuance de ce désaccord était presque insaisissable.

Korzof avait bien eu de temps en temps l'impression qu'il y avait là un danger pour l'esprit de leurs enfants; mais comment les en garantir? comment prévenir Nadia? Elle ne se doutait pas que sa propre façon d'agir n'était plus tout à fait d'accord avec ses principes, et quiconque le lui eût dit, lui eût causé un chagrin réel.

Une fois, cependant, le hasard vint en aide au docteur et lui permit d'imprimer dans l'esprit de ses enfants une véritable leçon.

Un soir de carême, la famille se trouvait réunie comme de coutume dans la salle à manger, où le thé venait d'être servi, et l'on causait gaiement de choses et d'autres.

La famille se composait maintenant aussi de Marthe et de Volodia Drévine. Après une épreuve de deux années, Korzof et sa femme avaient compris qu'ils ne pouvaient mieux faire que de s'adjoindre dans l'œuvre d'éducation ces deux enfants, déjà si raisonnables, et dont l'amitié serait pour Pierre et Sophie la plus précieuse ressource. Aussi vivaient-ils dans la maison.

Volodia travaillait avec Pierre, et lui faisait préparer ses leçons mieux que ne l'eût fait un étudiant de vingt ans, livré à d'autres préoccupations; Marthe donnait au dehors des leçons, qui, largement payées maintenant, lui permettaient de n'accepter de madame Korzof que la table et le logement pour elle et son frère, en échange des leçons et des soins qu'elle prodiguait à Sophie. Celle-ci avait des professeurs, mais rien ne lui était si cher que sa bonne Marthe; le retour de celle-ci était toujours signalé par une explosion de joie qui était pour tout le monde le moment heureux de la journée.

Non qu'elles fussent toujours d'accord cependant. Sophie était l'imagination, Marthe était le bon sens incarné; il ne se passait pas de jour qu'elles n'eussent maille à partir ensemble; mais ainsi qu'il arrive à des esprits très-élevés, enfants ou vieillards, leurs différends portaient toujours sur des questions générales, et jamais sur des faits personnels, de sorte qu'elles pouvaient se chamailler une heure durant, sans que leur amitié en fût le moins du monde ébranlée.

Ce soir-là, on avait peu de chose à dire; le carême n'est point à Saint-Pétersbourg une époque fertile en événements mondains; les concerts battaient leur plein, et Marthe avait trop de musique dans les oreilles le jour pour apporter un vif enthousiasme à s'en occuper le soir: elle eut une idée lumineuse.

—Madame, dit-elle à Nadia, qui rêvait devant le samovar éteint, suivant dans sa pensée quelque souvenir de sa jeunesse, vous ne m'avez jamais dit comment il se fait que vous, qui êtes comtesse, vous vous fassiez appeler madame Korzof tout court, et pourquoi vous avez construit cet hôpital, car c'est bien vous qui l'avez fait construire, n'est-ce pas? Tout le monde vous admire beaucoup, mais personne n'a pu me dire le pourquoi de cette histoire. Ce n'est pas un secret, j'espère? car si c'était un secret...

—Un secret en pierres de taille me paraît assez difficile à cacher, fit Nadia en rougissant un peu; elle riait cependant et se tourna vers son mari, qui entrait. Ce n'est pas un secret, mais c'est l'histoire de notre vie... Nos enfants ont le droit de la connaître... faut-il, Dmitri?

Elle interrogeait du regard Korzof, qui répondit gravement:

—Oui, je crois qu'il en est temps. Les enfants doivent tenir l'histoire de leurs parents de la bouche de leur parents mêmes.

Pierre et Sophie regardaient alternativement leur père et leur mère. Ils ne s'étaient pas attendus à les voir devenir si sérieux; une sorte de frayeur respectueuse s'était emparée d'eux, et ils écoutèrent avec déférence.

—Quand j'étais jeune fille, commença Nadia, j'avais un caractère très entier; je pourrais même dire entêté, n'est-ce pas, Dmitri?

—Non, fit Korzof en secouant gravement la tête, on n'est pas entêtée lorsqu'on se rend aux bonnes raisons; nous dirons: tenace, ce sera plus vrai.

—Soit! reprit Nadia en souriant. J'avais lu une masse de livres, et comme j'étais trop jeune pour discerner les théories vraies des théories absurdes, je m'étais fait un idéal de la vie, qui passait auprès de la réalité, à peu près comme les chemins de fer passent auprès des ville, c'est-à-dire à une distance souvent assez considérable. Je m'étais dit entre autres choses qu'il fallait appeler le peuple à nous, nous autres riches et nobles, afin d'avancer l'avènement du règne de l'égalité; me comprenez-vous, mes enfants?

—Oui, dit Sophie, qui écoutait les yeux grands ouverts. Tu avais raison, maman!

—Évidemment, j'avais raison; mais le tout était de s'entendre sur les moyens. Or, votre père et moi, nous étions les êtres les mieux faits du monde pour nous entendre et vivre heureux ensemble, nous l'avons bien prouvé depuis; mais lorsque votre père me demanda en mariage, je le refusai.

—Oh! s'écrièrent à la fois les quatre jeunes auditeurs.

—Je le refusai, sous prétexte qu'il était trop riche, trop noble, et surtout trop inutile, pour épouser une demoiselle également riche, noble et inutile...

—C'est alors, mes enfants, reprit Korzof, que votre mère, sollicitée par moi, mit pour condition à son consentement que je cesserais d'être riche, en consacrant ma fortune à construire cet hôpital;—que mon titre, que je suis d'ailleurs loin de déprécier, ne serait qu'un appoint à notre situation morale, et non pas un piédestal sur lequel nous nous hausserions à défaut de mérite personnel;—et enfin que je cesserais d'être inutile, en consacrant ma vie à la médecine. Vous voyez que votre mère a réalisé son programme; de plus, elle m'a rendu parfaitement heureux, et vous élève à merveille, ce qui prouve qu'elle a eu raison.

Les yeux des jeunes gens brillaient d'une émotion contenue, mais leur respect était si grand qu'ils n'osèrent la témoigner d'abord. Après un silence, pendant lequel Korzof et sa femme échangèrent un regard qui résumait leurs longues années de bonheur, Pierre se leva doucement de sa place, et vint baiser la main de sa mère, sur laquelle il appuya longuement ses lèvres, puis il alla rendre à son père le même hommage. Sophie avait caché sa tête sur l'épaule de Nadia, et tenait serrée une main du docteur. Marthe et son frère restaient immobiles, pénétrés d'une grande vénération pour ces êtres vraiment supérieurs, qui parlaient si simplement des grandes choses qu'ils avaient accomplies.

—J'ai eu raison dans le fait, reprit Nadia au bout d'un moment, pendant lequel elle avait revécu sa vie; ou plutôt le fait m'a donné raison; mais si votre père n'avait pas été l'homme qu'il est, je ne sais trop ce qui en serait advenu.

—Rien que de bon, ma mère aimée, fit Sophie; tu as l'âme trop grande pour que de toi soit venu autre chose que de noble et d'élevé.

—Ce n'est pas sûr, reprit madame Korzof. Dans tous les cas, j'ai changé ma manière de voir, car autrefois je n'aurais pu comprendre qu'on agît autrement; maintenant je ne me risquerais pas à conseiller à qui que ce soit de rompre ainsi avec toutes les coutumes sociales, et surtout de pratiquer les principes d'égalité qui faisaient alors ma force.

—Pourquoi as-tu changé, mère? demanda Pierre, devenu soucieux.

—C'est la vie qui m'a changée, répondit madame Korzof: à vingt ans, on ne voit qu'un côté des choses; en vieillissant, on court le danger de ne plus voir que l'autre côté. Ce qu'il faut tâcher de faire, c'est de voir les deux côtés avec une égale impartialité. Mais vous êtes encore bien jeunes tous les deux pour de si graves conversations, et nous aurons le temps d'en reparler. Que le récit de notre vie ne soit pas perdu pour vous, mes enfants, et qu'il vous apprenne à porter vos efforts vers le bien, comme nous nous sommes efforcés de le faire, votre père et moi.

Cette scène fut entre les enfants le sujet d'interminables causeries. Sophie surtout ne pouvait se lasser d'admirer sa mère, grandie soudain pour elle à la taille des héroïnes de l'histoire. Marthe ne demandait pas mieux que d'admirer sa bienfaitrice, à laquelle elle avait depuis longtemps voué un culte dans son cœur; mais avertie par les restrictions qu'apportait madame Korzof dans le jugement de sa propre conduite, elle pensait aussi que dans l'application des principes d'égalité qui avaient jadis séduit la noble femme, se trouvait la possibilité de certains dangers.

Sophie ne voulait rien entendre; grisée elle-même, à l'âge où l'on se forge le plus aisément des chimères, par l'atmosphère d'abnégations, de générosité, de charité universelle, qui circulait dans la maison paternelle, elle devint peu à peu plus enthousiaste, plus chimérique, que Nadia ne l'avait jamais été.

Souvent, dans leurs causeries, sa mère essaya de l'arrêter dans cette voie, mais il était bien difficile de faire entrer de force la sagesse dans la tête d'une fillette de quatorze ans, si développée qu'elle fût pour son âge. Dmitri, consulté par sa femme au sujet de ce débordement de jeunes aspirations, fut d'avis de les laisser s'épuiser d'elles-mêmes.

—Ne sommes-nous pas là, disait-il, pour en régler le cours, et au besoin l'arrêter?

La vie continua de la sorte à l'hôpital, pendant une heureuse année. Le dix-septième anniversaire de Pierre fut fêté en grande pompe. Après avoir terminé ses études par de brillants examens, il venait de se faire inscrire comme étudiant à l'Académie de médecine, estimant qu'aucune carrière ne pouvait être aussi honorable pour lui que celle de son père; son devoir n'était-il pas, d'ailleurs, de travailler sous ses ordres, et de le remplacer à l'hôpital, quand serait venu l'âge du repos?

Volodia, depuis un an, l'avait précédé dans cette voie, ne rêvant pas d'autre bonheur que d'être le second et l'ami de son cher Pierre, pendant le reste de sa vie.

Après la fête de famille, tout intime, un grand dîner réunit le soir ceux qui servaient sous le ordres de Korzof et tout ce qui de près ou de loin, parmi les relations même les plus éloignées, avait contribué à l'éducation de celui qui entrait de ce jour dans sa carrière d'homme.

La joie des convives était sincère; cette famille en qui s'étaient concentrés les plus nobles sentiments, était l'objet de l'amour et du respect universels; l'espoir de voir se perpétuer la tradition de tant de vertus était bien fait pour inspirer la satisfaction; ce jour fut dans la vie des enfants une date inoubliable.

Le lundi suivant, Korzof rentra soucieux; un nombre considérable de malades s'était présenté la veille à l'admission, tous présentant les mêmes symptômes bizarres d'une maladie oubliée depuis de longues années, et qui venait de faire une apparition dans des provinces éloignées. Jusqu'alors, rien n'indiquait qu'elle dût se révéler à Pétersbourg, où on ne l'avait encore pas étudiée, si ce n'est à l'état de cas isolés et sans gravité.

Interrogé par sa femme, Dmitri, pour la première fois de sa vie, essaya de lui cacher la vérité, et prétexta un surcroît de fatigue, causé par le nombre considérable des malades qu'il avait examinés ce jour-là.

Nadia était si bien habituée à croire son mari qu'elle accepta cette explication, mais le lendemain, l'hôpital étant plein, lorsqu'elle vit sur son visage la même expression anxieuse, elle se sentit troublée; elle fit quelques questions, et rencontra une volonté évidente de ne pas lui donner de réponse claire. Dès lors, elle redouta quelque calamité; mais sortant peu, elle n'avait pas encore eu l'occasion de s'éclairer au dehors, lorsque le troisième jour, Pierre en rentrant du cours dit tout à coup à Korzof:

—Est-ce vrai, mon père, que la peste s'est déclarée à Saint-Pétersbourg, et qu'elle nous a déjà enlevé plusieurs malades?

Nadia s'était arrêtée à la place où elle se trouvait. Très-pâle, elle regardait son mari, attendant sa réponse avec une angoisse inexprimable.

—C'est vrai, dit Korzof. J'espérais pouvoir vous le cacher encore. La peste est ici, et nous en avons perdu onze malades depuis dimanche.

—Sur combien? demanda Nadia, toujours immobile.

—Sur dix-sept, entrés avec l'infection; mais demain ou après-demain toutes les salles seront contaminées. J'ai donné ordre qu'on ne laisse plus entrer personne, que des pestiférés; il est inutile d'exposer des gens à mourir d'un mal pire que celui dont ils souffrent. On construit dans le jardin un baraquement qui nous sera fort utile, et nous pourrons alors, après les avoir désinfectées, rendre nos salles à leur véritable destination.

Il parlait pour s'étourdir et pour étourdir sa femme, pour l'empêcher de prononcer certaines paroles, qu'il devinait sur ses lèvres. Pierre baissa la tête; il avait entendu les récits qui couraient par la ville, il connaissait l'effroyable danger qui menaçait les siens.

Dans ce silence, ils entendaient distinctement les coups de marteau des charpentiers, qui travaillaient à la construction de planches destinée à abriter les malheureux, et peut-être, grâce à l'air pur qu'ils respireraient, à les sauver. Le jeune homme sortit, pour aller voir les progrès du baraquement. Korzof et sa femme restèrent seuls.

—Dmitri, fit Nadia... elle s'arrêta.

Il la regardait, et elle lut dans ses yeux ce qu'elle craignait d'y voir, en même temps qu'elle eût rougi d'y voir autre chose.

—Oui, répondit-il à son regard. Mais vous allez partir.

—Jamais, fit-elle en posant avec fermeté sa main sur le bras de son mari. Jamais, puisque tu restes.

—Envoie les enfants, alors.

—Ils n'y consentiront pas.

Ils se turent. Le bruit des marteaux retentissait de plus en plus bruyant. Korzof s'approcha de la fenêtre et vit son fils armé d'un maillet qui travaillait comme un simple manœuvre.

—Dmitri, reprit Nadia, c'est très-dur!

—C'est le devoir, répondit-il, en lui prenant la main, qu'il garda.

—Ah! soupira-t-elle, si j'avais su!...

—Tu l'aurais fait tout de même! D'ailleurs, cela ou autre chose!...

—Non, ceci est plus dur. Autre chose, on ne sait ni quand ni comment, tandis que ceci... et puis ces souffrances horribles, car c'est horrible, n'est-ce pas?

—On le dit, fit le docteur en détournant son visage, mais je te répéterai ce que je viens de dire: cela ou autre chose!... Et puis, il y en a qui en réchappent! Et enfin, pourquoi l'aurais-je plutôt que les internes, plutôt que tout autre? Ne sommes-nous pas dans d'excellentes conditions hygiéniques?

—Oui, sans doute, mais tu les verras chaque jour...

—Nadia, fit-il à voix basse, c'est le devoir; nous l'avons voulu, nous le voulons encore, nous le voudrons jusqu'au dernier jour, ce jour fût-il demain, ou ne dût-il arriver que dans trente ans.

—C'est juste, dit-elle avec un profond soupir. Mais je ne savais pas à quel point je t'aime!

Les enfants furent prévenus qu'ils allaient partir pour Spask; mais Pierre refusa obstinément de quitter son père.

—Quel drôle de médecin je ferais, dit-il, si je quittais mon poste au moment du danger! Volodia se moquerait de moi!

Sophie refusa également d'abandonner ses parents, Marthe se mit à rire quand on lui en fit la proposition. Ces êtres vaillants et jeunes avaient en eux tant de force et de vie qu'ils ramenèrent la sérénité et même la gaieté dans le cœur de Korzof et de sa femme.

Les nouvelles étaient mauvaises cependant; la mortalité augmentait tous les jours; on ne voyait plus que des figures renversées et des gens inquiets qui à la moindre démangeaison, au moindre bouton, se croyaient pestiférés et faisaient leur testament.

Les classes aisées étaient, comme toujours, presque épargnées par le fléau; cependant quelques cas mortels, absolument inexplicables, achevèrent d'effrayer la population.

Dès les premiers jours, Nadia avait renoncé à toute communication personnelle avec le dehors, afin de ne point encourir la responsabilité de quelque accident parmi ses amis et ses proches.

Les semaines passèrent; Korzof, toujours ferme et bien portant, ne se refusait à aucune fatigue, et maintenait par son exemple le courage dans les rangs de ses aides et de ses infirmiers; aucun d'eux n'avait encore été atteint, ce qui parlait hautement en faveur de la bonne tenue matérielle et morale de cette maison vraiment unique. À force de vivre dans le péril, les habitants de l'hôpital avaient fini par se croire indemnes, et même on plaisantait de ceux des Pétersbourgeois qui, garantis par toutes les précautions imaginables, trouvaient moyen d'attraper la peste, et avaient la chance de n'en pas mourir.

Le nombre des malades décroissait, et l'épidémie semblait devoir bientôt finir. C'est alors qu'une grande fatigue tomba sur la famille Korzof tout entière. Ils semblaient avoir usé leurs forces dans la résistance qu'ils avaient si vaillamment opposée à la contagion. Le docteur lui-même était devenu moins prudent.

Un matin, il s'éveilla tard; un sommeil de plomb l'avait assailli la veille et jeté dans son lit presque sans qu'il en eût conscience. Il se mit sur son séant et regarda autour de lui, comme si les objets, si familiers cependant, lui étaient devenus soudainement étrangers. Il passa la main sur son front, avec une étrange sensation de torpeur et de faiblesse; puis sentant quelque chose qui le gênait, il toucha du doigt sa poitrine près de l'aisselle et resta immobile; sa pensée venait de plonger dans un gouffre sans fond, dont jamais aucune puissance humaine ne pouvait plus le retirer. Il avança l'autre main vers la sonnette placée auprès de son lit. Ce fut Nadia qui parut; le regard qu'elle jeta sur son mari lui apprit d'un seul coup la vérité tout entière, et elle se jeta vers lui, les bras ouverts...

—Ne me touche pas, dit Korzof, en mettant dans ses yeux que fermait une indicible lassitude, toute la tendresse d'une dernière supplication. Ne me touche pas si tu m'aimes. Empêche les enfants d'entrer, et fais chercher le vieux médecin.

Sans faire d'objection, Nadia retourna dans la pièce voisine, donna à Marthe et à Sophie une commission qui devait les tenir éloignées plusieurs heures, avertit Pierre qu'il s'attardait et que l'heure était venue d'aller à son cours, répondit à leurs questions que leur père était bien et qu'il allait se lever, puis envoya prévenir le médecin que réclamait son mari et retourna près de lui. Très-abattu, il eut encore la force de lui sourire, puis il ferma les yeux et s'endormit.

Quand le vieux docteur arriva, il n'eut pas besoin de constater l'existence du bouton de la peste pour savoir que son chef était perdu. Depuis six semaines, il avait vu trop de ces visages pour s'y méprendre un instant. Le personnel fut averti, on envoya chercher toutes les sommités médicales de Pétersbourg, qui se hâtèrent d'accourir et tinrent consultation.

—Il ne souffrira pas longtemps, dit l'un d'eux; c'est tout ce que la nature peut faire pour lui maintenant.

Le lendemain matin, Nadia, qui ne l'avait pas quitté une minute, vit la respiration de son mari se ralentir, puis se manifester à de longs intervalles... Elle en attendait chaque fois le retour avec une angoisse sans bornes... elle attendit longtemps... la respiration ne revint pas.

—C'est fini! fit-elle à vois, basse au vieux docteur qui la regardait, les yeux pleins de larmes; il ne me le défendra plus maintenant! Je puis l'embrasser.

Les yeux secs, elle se penchait déjà vers le corps de Korzof. Le médecin la prit par le bras et l'arrêta.

—Vos enfants! dit-il simplement.

—Ah! c'est vrai! j'ai mes enfants, fit-elle d'un ton indifférent.

Et elle se laissa emmener sans résistance.

XI

La nouvelle de la mort du docteur Korzof, en se répandant dans Pétersbourg, y causa une immense consternation. Oubliant la frayeur de la contagion, qui jusqu'alors les avait tenus éloignés, les amis de la famille s'empressèrent autour de ceux qui restaient. On eût dit que le fléau devait être désarmé, maintenant qu'il avait choisi sa dernière proie parmi les plus nobles et les meilleurs. En effet, l'épidémie décroissait rapidement, et bientôt il ne resta plus de la terrible apparition que le deuil de ceux qui avaient aimé les victimes, et le sentiment de leur perte irréparable.

Nadia, qui avait supporté le premier coup avec une fermeté inexplicable, fut une année entière sans parvenir à reprendre possession d'elle-même. Elle accomplissait tous ses devoirs avec une régularité mécanique; jamais, même durant les jours qui avaient suivi la mort de Korzof, elle n'avait ralenti sa surveillance ou négligé quelque occupation. On la trouvait toujours prête à répondre, à donner un conseil, à réparer l'oubli d'un autre; mais sa pensée était ailleurs: on voyait qu'elle vivait uniquement dans son passé, et que le sentiment de la responsabilité était seul à la soutenir. Ses enfants mêmes, qui lui étaient si chers, semblaient lui appartenir plutôt par les devoirs qu'elle avait envers eux que par l'affection qu'elle leur portait; l'âme entière de Nadia avait suivi son mari au delà de la vie.

Une année s'écoula ainsi; les enfants souffraient plus qu'on peut se l'imaginer de cet état qu'ils comprenaient être maladif, mais qui n'en était pas moins plein pour eux d'amertumes et de tristesses. Pierre, déjà mûri par le travail et de sérieuses méditations, devenu presque un homme, s'expliquait mieux l'état d'esprit de sa mère; mais sa sœur, dont la nature spontanée, toute d'élans et de passion, supportait mal la réserve et la froideur, se débattait contre la rigidité extérieure, contre l'indifférence apparente de cette mère tant aimée, et Sophie devenait presque méchante à force de souffrir.

Vainement Marthe s'efforçait de la consoler et de lui prouver que cet état ne pouvait durer; qu'un jour elle retrouverait tout entière la mère qu'elle pleurait maintenant comme si elle avait été morte elle-même: Sophie ne voulait rien entendre.

—Tu ne sais pas ce que c'est que d'aimer si tendrement quelqu'un qui ne vous aime pas! s'écria-t-elle un jour, fondant en larmes. Vous non plus, Volodia, vous ne le savez pas! Cela fait tellement mal qu'on serait bien aise de mourir pour en avoir fini.

Marthe restait silencieuse, impuissante à trouver des arguments; Volodia leva gravement les yeux sur la jeune fille.

—Vous parlez comme une enfant, Sophie, dit-il d'une voix presque sévère. Nous savons tous ce que c'est que d'aimer quelqu'un qui nous aime moins que nous ne le désirons. Cela fait bien mal, en vérité; mais quand on a dans l'âme le sentiment des grandes choses, on ne se désole pas pour cela, on prend son mal en patience, on attend, même lorsqu'on n'espère pas; pour vous, vous n'êtes pas à plaindre, vous savez parfaitement combien vous êtes aimée; vous savez mal aimer vous-même, si vous ne pouvez permettre à ceux que vous chérissez d'avoir un chagrin qui momentanément les éloigne de vous... Est-ce que vous seriez égoïste, Sophie?

La jeune fille, prête à se révolter, leva les yeux sur l'ami de son enfance; les paroles de reproche et de colère qu'elle allait proférer s'arrêtèrent sur ses lèvres, tant il paraissait grave et triste.

Volodia, comme sa sœur Marthe, ne dépensait pas son affection en démonstrations; il la concentrait, au contraire, afin d'en montrer tout le trésor seulement dans les occasions qui en valaient la peine. Plus d'une fois Sophie l'avait trouvé de bon conseil; dans les petites indignations que soulevaient parfois en elle les réprimandes, il s'était montré rigoureusement partisan du devoir, et, si dépitée qu'elle fût de se voir blâmer quand elle espérait se faire plaindre, elle n'avait pu s'empêcher de s'avouer que le jeune homme avait raison.

—Égoïste? non, dit-elle. Je ne rêve, et vous le savez aussi bien que moi, Volodia, que d'employer ma vie au service d'autrui, que de me rendre utile par quelque sacrifice...

Il l'interrompit d'un geste grave et lui prit la main.

—Les sacrifices tels que vous les comprenez, dit-il, sont des choses brillantes, des objets de luxe, pour ainsi dire; ce sont des ornements pour la vie qui se les impose; ils vous attirent l'admiration des autres et vous apportent par là une prompte récompense. Le sacrifice tel que je l'entends est terne et muet; il n'a point d'apparence et ne fait pas parler de lui. Lorsque vous avez grande envie de déranger une personne que vous aimez dans son travail ou ses méditations pour lui faire vos confidences, c'est lui qui vous conseille de la laisser à ses pensées; c'est lui qui vous fait excuser la peine que vous causent des êtres chers, mais étourdis ou égoïstes... Ce sacrifice-là, Sophie, personne ne le connaît que nous-même, et si vous saviez le pratiquer, il vous commanderait de respecter la douleur de votre mère... Vous ne savez pas ce que c'est que de perdre le compagnon de sa vie... rien n'est aussi cruel.

Il quitta la main qu'il tenait et se détourna un peu, en ajoutant à voix basse:

—Si ce n'est de savoir qu'on ne sera jamais rien pour ce qu'on aime.

Sophie le regarda, indécise. Plus d'une fois elle avait cru sentir dans l'attitude du jeune homme une tendresse confiante, plus grave et plus profonde que l'amitié fraternelle. Mais pourquoi la grondait-il toujours? Pourquoi la blâmait-il sans cesse? Quand on aime, on ne prend pas à tâche de se rendre partout et toujours si désagréable...

La jeune fille soupira et quitta la salle d'étude théâtre ordinaire de leurs escarmouches.

Marthe n'avait rien dit. Patiente et sérieuse, elle assistait à la vie des autres avec un désintéressement parfait; non qu'elle n'y participât généreusement de tout ce qu'elle avait en elle-même de courage et d'activité; mais elle se sentait faite pour les rôles à côté, comme elle le disait plaisamment.

—Je suis née tante, belle-sœur, marraine, tout ce qu'on voudra, disait-elle enfin, pourvu qu'on ne me demande pas de me lancer pour mon compte au milieu de la mêlée.

Volodia s'approcha de l'excellente fille, qui le regardait avec une douce pitié.

—Je t'assure, lui dit-elle, répondant à la pensée intérieure de son frère, je t'assure qu'elle est très-bonne au fond; elle est pleine de qualités précieuses, mais en ce moment elle souffre, et cela la rend injuste.

—À qui le dis-tu! fit-il en se détournant.

Après un silence, il reprit:

—Sais-tu, Marthe, j'ai envie de partir pour une académie de province, Moscou ou Kief; je crois que là-bas je ferais mieux mon chemin qu'ici.

Sa sœur ne répondit rien, mais resta toute pâle, les yeux fixés sur lui, attendant une explication.

—Je ne suis plus ici ce que j'ai été, reprit-il. Je ne sais si c'est parce que je suis un pédant insupportable, toujours prêt à morigéner, mais Sophie n'est pas seule à s'éloigner de moi: Pierre aussi cherche d'autres amitiés. Il s'est lié depuis peu avec un certain Nicolas Stepline, dont je n'augure rien de bon.

—Stepline? fit Marthe en cherchant dans sa mémoire; ce nom ne m'est pas inconnu.

—C'est un de ces jeunes gens de provenance plébéienne, qui n'ont plus les vertus du peuple et qui n'ont pas su acquérir celles des classes supérieures: il est mal élevé, sournois, grossier dans le fond, quoiqu'il s'efforce de paraître modeste; impossible de m'expliquer ce qui peut attirer Pierre vers lui, si ce n'est la loi des contrastes, car notre Pierre est tout l'opposé de ce garçon désagréable... Eh bien, ils sont toujours ensemble; la seule chose qui m'étonne, c'est qu'il n'ait pas encore songé à l'amener ici.

Volodia resta pensif; puis, appuyant sa main sur l'épaule de sa sœur:

—C'est pour cela, Marthe, dit-il en forme de conclusion, que je ferai bien de m'en aller. Lorsque l'amitié n'est plus utile, sa dignité exige qu'elle se retire.

—C'est au moment où Pierre fait de mauvaises connaissances que tu te trouves inutile? demanda la jeune fille, jusque-là silencieuse.

Volodia haussa les épaules d'un air chagrin, sans répondre.

—Que dirait le docteur Korzof s'il t'entendait parler ainsi? continua-t-elle avec un accent d'autorité étrange dans la bouche de cette personne modeste, qui semblait ne rien vouloir juger par elle-même. Et Nadia, que dirait elle, si elle savait ce que tu prémédites? Comment, tu profiterais de ce que, absorbée dans sa douleur, elle ne regarde pas à ce qui se passe au tour d'elle, pour abandonner lâchement ses enfants? Tu n'as donc pas vu que depuis la mort du docteur, c'est toi et moi qui continuons sa tâche? que cette malheureuse femme, noyée dans son chagrin, ne se rend guère compte de se qui se passe autour d'elle, et que sans nous, les enfants n'auraient plus ni d'avis ni de conseils? Ah! mon frère, tu n'as pas réfléchi, quand tu as permis à cette pensée de défaillance de pénétrer dans ton esprit.

Le jeune homme porta lentement la main de sa sœur à ses lèvres.

—Tu es la sagesse et le dévouement incarnés, Marthe, dit-il, mais tu resteras, toi... Vois-tu, la tâche est devenue bien pénible pour moi... Depuis que Sophie me déteste, cette tâche est au-dessus de mes forces.

Marthe plongea son regard compatissant jusqu'au fond de l'âme de Volodia.

—Oui, dit-elle, je sais. Mais où serait le mérite, mon frère, si le sacrifice était aisé, si la tâche était facile? En quoi vaudrait-on mieux que les lâches, si l'on reculait devant la douleur, quand il faut remplir son devoir? Crois-tu que moi je ne souffre pas de te voir souffrir? Mais notre devoir de reconnaissance envers la mémoire de Dmitri Korzof et envers sa femme ne nous permet pas d'agir lâchement. Nous resterons, mon frère, aussi longtemps que nous serons utiles, et le jour est bien loin où nous aurons cessé de l'être.

Le jeune homme prit sa sœur dans ses bras, et les deux orphelins se serrèrent étroitement l'un contre l'autre.

—Je crains, reprit-il lorsqu'il eut repris son calme, que Sophie ne soit devenue orgueilleuse et qu'elle ne me considère comme fort au-dessous d'elle, à cause de ma position dépendante.

—Quand cela serait, répliqua Marthe, il faudrait encore nous y résigner, et lui pardonner ce travers pour l'amour de son père et de sa mère.

Elle regardait son frère et lut dans ses yeux qu'un tel travers serait pour lui la mort de tout ce que depuis l'enfance il cultivait religieusement dans son âme.

Il avait aimé Sophie comme il aimait Pierre, parce que c'était l'enfant de ses bienfaiteurs; puis cette affection dévouée avait pris une autre forme avec les années. Il l'aimait trop maintenant; il eût sacrifié sa jeunesse entière pour vaincre l'attrait puissant, l'irrésistible sentiment qui le donnait à elle tout entier; mais si l'on peut se défendre d'aimer lorsqu'on se doute du péril, il est autrement difficile de se reprendre lorsqu'on a laissé son âme s'en aller vers une autre à son insu. Il aimait Sophie, et bonne ou mauvaise, il l'aimerait toujours. Suivant qu'elle serait bonne ou mauvaise, elle remplirait de joie ou de douleur la vie de celui qui l'aimait.

—Enfin, dit-il, je ferai mon devoir, quoi qu'il m'en coûte.

Ils se serrèrent la main comme des camarades oui vont ensemble au feu. Dans toutes les luttes de la vie, ces deux êtres vaillants s'étaient serrés l'un contre l'autre et avaient marché côte à côte. Ce serait à jamais leur récompense et leur consolation.

Quand la famille se trouva réunie au thé du soir, Pierre, qui depuis quelque temps s'absentait volontiers à cette heure, se montra particulièrement aimable avec sa mère et sa sœur. Au moment où madame Korzof se préparait à rentrer dans sa chambre, son fils s'approcha d'elle pour lui dire bonsoir et lui baiser la main comme de coutume.

—Ma mère, lui dit-il, j'ai une requête à vous présenter. Me permettrez-vous d'amener ici un de mes camarades, étudiant en médecine comme moi?

—Qui est-ce? demanda Nadia distraitement.

—Il se nomme Nicolas Stepline, dit Pierre en rougissant légèrement.

—Stepline? répéta madame Korzof en cherchant dans sa mémoire. Son fils attendait sa réponse, un peu inquiet.—Est-il bien, ce garçon? Volodia le connaît-il?

—Je le connais, répondit laconiquement le jeune homme.

—Est-ce un homme qu'on puisse recevoir?

—Si vous me demandez mon humble avis, reprit Volodia, je pense que vous pouvez l'admettre dans votre maison sans plus d'inconvénients qu'un autre.

Nadia sembla sortir de son engourdissement habituel.

—Que voulez-vous dire par là? fit-elle.

—Simplement que M. Stepline partage avec beaucoup d'autres jeunes gens l'inconvénient de n'avoir qu'une demi-éducation, de ne pas être un homme du monde, en un mot. Il sort du peuple, et vous connaissez ces jeunes gens sortis du peuple; moralement ils peuvent avoir beaucoup de mérite, mais leur société n'est pas toujours de nature à plaire à des êtres plus raffinés...

—Oh! vous, fit Nadia avec un sourire maternel, vous avez beau faire, Volodia, vous resterez toujours un aristocrate! Eh bien, Pierre, tu peux nous amener ton ami; mais sois prudent, n'est-ce pas? Tu sais avec quelle circonspection il faut former dans la jeunesse des liaisons que l'on peut ensuite traîner comme un boulet toute sa vie!

La petite société se sépara, et chacun rentra chez soi.

Nadia lisait, seule dans sa chambre, lorsqu'elle entendit frapper. Pensant que c'était sa femme de chambre, venue pour réparer quelque oubli, elle dit d'entrer. À sa grande surprise, ce fut Marthe qui se présenta.

—Que voulez-vous, mon enfant? dit madame Korzof avec sa bonté habituelle.

—Je suis venue vous demander un moment d'entretien, répondit la jeune fille. Je ne vous dérange pas?

—Non, sans doute, puisque vous avez besoin de moi, répliqua Nadia, un peu surprise.

Marthe s'assit près d'elle sur un siège bas, et la regarda avec cette expression de ferme confiance qui donnait tant de charme à ce visage honnête.

—Une confidence? fit madame Korzof pour l'encourager.

—Non, ma bienfaitrice, répondit la jeune fille. Oh! si vous saviez combien ce que j'ai à vous dire est difficile et pénible! Si je ne parviens pas à me faire comprendre, vous allez me détester me chasser de votre présence,—et pourtant, je vous affirme que c'est l'affection la plus pure, le respect le plus sincère qui m'amènent ici...

—Qu'y a-t-il donc? demanda Nadia en fronçant légèrement les sourcils.

—Sophie a du chagrin, fit bravement Marthe sautant à pieds joints au beau milieu de la difficulté. Sophie se figure que vous ne l'aimez plus. Son caractère change, et je n'ai pas assez d'empire sur elle pour la diriger comme je voudrais.

—Sophie? dit Nadia avec étonnement, je pensais que c'était de vous que vous vouliez me parler?

Il y avait un peu de hauteur dans ce ton, un peu de dédain dans ces paroles; mais Marthe était bien résolue, et rien ne pouvait la décourager.

—C'est de Sophie. Elle croit que vous ne l'aimez plus, répéta courageusement la jeune fille.

—Où a-t-elle pris cela? fit la mère mécontente.

Là était la grande difficulté, l'obstacle presque insurmontable. Marthe reprit haleine avant de parler.

—Parce que vous ne vous occupez plus d'elle, dit-elle enfin, tout d'une haleine.

Nadia fit un mouvement si brusque que son livre, resté jusqu'alors sur ses genoux, tomba brusquement à terre. La jeune fille le releva et le déposa sur la table.

—Je ne m'occupe plus de ma fille? fit madame Korzof d'un ton froid. Est-ce elle ou vous qui dites cela?

—C'est elle qui le dit, et qui le pense; elle en souffre, elle en pleure, elle devient amère et injuste, parce que le cœur de sa mère, absorbé dans une irrémédiable douleur, n'a plus de pensées que pour son deuil. Ô ma bienfaitrice, mon cœur saigne pendant que je vous parle et que vous me regardez avec vos yeux courroucés,—et pourtant c'est vrai! Vous vivez avec votre cher mort, et vous ne voyez plus les vivants! si j'ose vous le dire, c'est parce que vos enfants souffrent... qui sait ce qu'ils auront encore à souffrir dans l'avenir, si vous laissez se détourner d'eux votre sollicitude maternelle!

Nadia se taisait; les lèvres pressées l'une contre l'autre, les yeux baissés, elle livrait une grande bataille à son orgueil.

—Sophie se plaint d'être négligée par moi? dit-elle enfin d'un ton radouci.

—Elle dit que vous ne l'aimez plus... Oh! ne soyez pas sévère pour elle! C'est l'excès de sa tendresse filiale qui l'égare.

Marthe se tut; le visage de madame Korzof avait pris une expression douloureuse et résignée qui commandait le silence.

—C'est vrai, dit-elle au bout d'un instant; j'ai vécu repliée sur moi-même au milieu de mes souvenirs; je croyais remplir mon devoir, je me trompais sans doute. Vous avez bien fait, Marthe, de m'avoir montré le vrai chemin... Et mon fils, que dit-il?

—Il ne dit rien, madame, mais...

—Quoi?

—Je n'ai rien à vous apprendre. Vous serez meilleur juge que moi de ce qu'il convient de faire. Vous me pardonnez mon audace? ajouta-t-elle humblement.

Nadia l'attira sur son cœur.

—Je vous remercie, lui dit-elle en l'embrassant avec tendresse. Mes enfants vous devront peut-être la paix et le bonheur de leurs vies.

Le lendemain soir, au moment où la famille se réunissait autour du samovar dans la salle à manger. Pierre entra, accompagné de son ami Nicolas Stepline, qu'il présenta à sa mère et à sa sœur. Madame Korzof l'enveloppa d'un regard et le jugea ainsi: rustaud et ambitieux.

Sophie ne porta aucun jugement. Tout entière à la joie d'avoir retrouvé les caresses de sa mère, qui était venue la réveiller avec un baiser, comme elle le faisait jadis, elle vivait dans une sorte d'extase, et avait perdu momentanément le sentiment de la vie réelle. Tout lui semblait beau, bon, élevé; elle eût voulu avoir à faire quelque chose de très-difficile, pour l'accomplir vite et d'enthousiasme; sa reconnaissance envers le destin qui lui rendait cette mère adorée, si longtemps perdue, se déversait sur ce qui l'entourait, même sur Marthe, qui souriait silencieusement, et gardait son secret. Rien n'eût pu mortifier l'excellente fille plus que de voir dévoiler le mystère par lequel cette mère se trouvait rendue à ses enfants.

Certains êtres ont la pudeur de leur bonnes actions: c'est sans doute pour compenser la forfanterie que d'autres ont de leurs crimes.

Une vie nouvelle, une sorte de résurrection de joie et d'amour, refleurit à l'hôpital. Le souvenir du père, martyr de son devoir, planait encore sur toutes les âmes, mais, ainsi qu'il l'eût souhaité lui-même, c'était comme une auréole, et non comme une ombre.

Nadia elle-même se reprit à aimer l'existence, non pour ses joies, elle ne pouvait plus en connaître, mais pour ses devoirs. On s'attache à ses devoirs infiniment plus qu'à ses plaisirs; cette mère, sentant qu'elle avait quelque chose à se reprocher, se mit à observer attentivement ses enfants, et constata qu'en effet elle les avait longtemps négliges.

Pierre était devenu très indépendant, trop peut-être, dans ses relations, ses habitudes et ses goûts. Au moment où la surveillance paternelle qui faisait défaut eût dû être remplacée par celle de la mère, il s'était trouvé à peu près maître de sa personne: inévitablement, il s'était servi de sa liberté pour commettre des inconséquences.

Une des plus importantes avait été sa liaison avec Nicolas Stepline.

Celui-ci était le représentant d'un groupe et d'une idée, si tant est qu'on puisse appeler «idée» ce qui consiste à n'en avoir aucune. Rustaud et ambitieux, tel que madame Korzof l'avait jugé, Stepline était de plus très-rusé. Il se faisait une force de ce qu'un autre eût considéré comme une faiblesse; son manque d'usage, la grossièreté native de sa personne étaient pour lui des moyens d'action; il disait carrément une chose désagréable à n'importe qui, et tout aussitôt passait pour un homme si franc qu'il ne pouvait cacher sa manière de voir.

Ce rôle de paysan du Danube était, il est vrai, le seul auquel Stepline pût prétendre; mais c'était quelque chose que d'y être entré de plain-pied, sans jamais commettre d'erreur ou de défaillance.

Comment ce butor s'était-il lié avec Pierre Korzof?

Précisément par ce moyen usé et toujours bon qui consiste à jeter à la face des gens quelque énorme flatterie assaisonnée d'une grossièreté. Peut-on ne pas croire sincère l'être qui vous trouve en même temps une perfection dont vous doutez et un défaut que vous êtes sûr d'avoir?

Lorsque après s'être rencontrés aux mêmes cours, un hasard longtemps cherché mit face à face Pierre Korzof et Nicolas Stepline, celui-ci alla droit au jeune homme.

—Jamais, lui dit-il de but en blanc, je me serais figuré qu'un fils de seigneur pût être bon à quelque chose; vous démolissez une idée à laquelle je tenais.

—Laquelle? fit Pierre un peu blessé.

—Je croyais qu'une éducation recherchée, pourrie, comme votre éducation de fils de famille, ne pouvait produire que des fruits secs, et voilà que je trouve en vous l'honneur de notre école! J'avais des préjugés, c'est ennuyeux de les perdre, on tient à ses préjugés!

Le moyen de ne pas être flatté? La jeune cervelle de Pierre se sentit toute grisée de ce compliment inattendu.

—Vous souvenez-vous que je vous ai battu, une fois? continua Stepline avec aplomb. Vous m'en voulez toujours, dites? Cela nous a coûté cher; mon père a été ruiné du coup, en perdant la place qui le faisait vivre.

C'était un audacieux mensonge, mais Stepline jouait le tout pour le tout. La partie était assez belle pour valoir cet enjeu.

—Comment! s'écria Pierre, mû par ce sentiment de générosité juvénile, absolument irraisonné, ridicule et stupide, qui fait faire tant de sottises et qui rend pourtant la jeunesse si sympathique,—c'était vous!

—Oui, c'était moi. Ma famille a payé ma brutalité par dix années de misère. Enfin, mon père m'a fait donner de l'éducation quand même, et je l'en remercie doublement.

—Ah! que je regrette, que je regrette... s'écriait Pierre en lui serrant la main.

De ce jour ils furent amis intimes. Le jeune Korzof tenait à se montrer aussi dépourvu de sentiments aristocratiques que son ami lui-même; il rougissait toutes les fois que celui-ci faisait allusion à sa naissance supérieure, au luxe de son existence, à la condition subalterne occupée jadis par Féodor dans la maison du prince. C'étaient autant d'épines que le malin Nicolas enfonçait dans sa chair à l'endroit le plus sensible; plus Nicolas doutait des goûts démocratiques de son nouvel ami, plus celui-ci s'enfonçait dans les exagérations de la nouvelle doctrine, si bien qu'il finit par se montrer plus radical que les radicaux eux-mêmes.

C'est à ce moment que Stepline demanda à être introduit dans la famille Korzof. Il lui tardait d'être reçu en hôte, sur le pied de l'égalité, dans cette maison où son grand-père avait exercé les fonctions de la domesticité.

—Que penses-tu de ma sœur? demanda Pierre à son ami, quand ils se revirent le lendemain de cette présentation.

—Que veux-tu que j'en pense? répondit l'autre d'un ton bourru. Elle a l'air assez intelligent, mais ces demoiselles du grand monde sont toutes des mijaurées.

—Ma sœur n'est pas une mijaurée! s'écria Pierre, piqué au vif par cette supposition. Ne saurais-tu croire qu'une jeune fille élevée dans les principes qui ont porté mon père et ma mère à se dépouiller de leur fortune comme ils l'ont fait, puisse être aussi intelligente que nous et partager nos idées?

—Si elle partage nos idées, c'est différent, grommela Stepline en cachant sa satisfaction; mais il faudrait le voir autrement que sur ta parole.

—Qui t'empêche de causer avec elle? tu verras que je ne t'ai pas trompé.

L'année de deuil était révolue. Cédant aux instigations de son nouvel ami, Pierre pria sa mère de lui permettre de réunir chez lui, une fois par, semaine, quelques-uns de ses meilleurs camarades.

Madame Korzof n'y mit point obstacle: chez elle, au moins, elle était certaine que son fils ne serait entraîné dans aucune erreur répréhensible. Vers dix heures, elle envoyait le thé aux jeunes gens dans l'appartement de Pierre. Un soir, celui-ci demanda la permission d'amener ses amis à la salle à manger... Depuis lors, tous les jeudis, après la conférence qui servait de prétexte à ces réunions, les trois ou quatre amis de Pierre furent admis dans la société des jeunes filles.

Ils ne s'en montrèrent pas charmés; pour la plupart, ils préféraient le cabinet de travail de Pierre, où l'on pouvait fumer à son aise; mais Stepline avait son idée. Insensiblement, il glissa près de Sophie dans une de ces intimités fréquentes en Russie entre jeunes gens et jeunes filles, où l'on cause comme si l'on était des camarades du même sexe, sans que la conversation dépasse jamais les limites des plus strictes convenances.

Les convenances étaient observées en effet le plus rigoureusement du monde; mais l'esprit déjà exalté de Sophie se trouva entraîné vers des régions inaccessibles au vulgaire, c'est-à-dire au sens commun. Les idées de sacrifice et d'abnégation qui avaient jadis dominé sa mère réapparaissaient en elle sous une forme plus moderne et plus dangereuse, car elle n'avait pas le contre-poids qui avait autrefois sauvé Nadia.

Celle-ci partageait toutes ses impressions avec son père, dont l'esprit doucement railleur la retenait à tout moment sur une pente dangereuse; Sophie ne disait pas à sa mère la moitié de ce qu'elle pensait. Du vivant de son père, elle ne lui cachait pas une de ses réflexions; mais la longue année de réserve qui s'était écoulée depuis l'avait habituée à concentrer ses idées en elle-même. Et puis une crainte vague l'avertissait que Nadia n'approuverait pas certaines choses... Sophie était déjà très loin dans la voie de l'erreur.

Au moyen du même semblant de sincérité bourrue qui avait si fortement agi sur l'esprit du frère, Nicolas Stepline s'empara de celui de la sœur. Il sut jouer habilement des sentiments généreux de cette enfant enthousiaste. Il peignit un état social dans lequel les grandes fortunes considéreraient comme un devoir d'honneur de s'allier à des familles pauvres; il exprima un profond mépris pour les femmes du monde qui vivent dans le monde: c'était seulement en se mêlant au peuple qu'elles purifieraient leur richesse impure.

Plus rusé encore qu'on ne l'eût pu supposer, il se garda bien de parler d'amour, mais seulement de devoir.

Il savait que Sophie ne pouvait s'éprendre de lui: il savait que cette jeune fille, élevée dans l'élégance et le goût le plus raffinés, ne saurait trouver de charmes dans un paysan mal dégrossi; mais il sut lui présenter le sacrifice d'elle-même comme un apostolat.

Il trouvait d'autant moins d'obstacles dans l'exécution de son projet, que ne faisant d'aucune façon la cour à la jeune fille, il ne pouvait être considéré comme dangereux ni par elle-même, ni par sa mère. Il parlait toujours à un point de vue général et ne faisait point d'allusions personnelles.

Cependant, averti par un instinct secret, Volodia le regardait avec une méfiance qui était bien près de devenir de la haine. Il essayait, soit par lui-même, soit par Marthe, qui partageait ses craintes, de se tenir au courant du changement qui se produisait dans l'esprit de Sophie. Peine perdue; celle-ci était devenue un livre fermé.

Enfin elle parla, et ce jour fut pour la famille Korzof une date bien douloureuse.

XII

Le jour anniversaire de sa dix-neuvième année, en présence de son frère, de Marthe confondue et de Volodia atterré, Sophie dit tranquillement:

—Ma mère, je vous demande l'autorisation d'épouser Nicolas Stepline.

À cette demande, si imprévue et à tous les points de vue si absurde, madame Korzof resta stupéfaite et crut avoir mal entendu.

—Je n'ai pas compris, dit-elle à sa fille, qui attendait sa réponse avec l'apparence du calme.

—Je vous ai demandé, ma mère, l'autorisation d'épouser Nicolas Stepline.

—Tu l'aimes donc? s'écria Nadia, bouleversée. Sophie leva sur sa mère ses yeux purs et limpides.

—Non, dit-elle, pourquoi l'aimerais-je? Il s'agit de réparer une injustice de la destinée, je m'y efforcerai de mon mieux; il n'est pas besoin d'amour pour cela.

—Malheureuse enfant! dit madame Korzof en venant à elle et en la prenant dans ses bras, qui a pu te mettre de telles choses en l'esprit? Est-ce que l'exemple de ton père et le mien ont jamais pu permettre à ta pensée de concevoir l'idée d'un mariage sans sympathie, sans convenance, sans amour! Cet être grossier, brutal, mal élevé, à côté de toi, ma fille! Tu n'y as pas réfléchi un instant! Tu as subi une domination intéressée, et tu t'es laissé convaincre... C'est une folie passagère, mon enfant, n'est-ce pas? Nous en causerons à tête reposée, et tu comprendras...

—Ma mère, interrompit Sophie avec fermeté, je veux épouser Nicolas Stepline. À notre époque d'inégalités sociales, c'est un devoir pour tout être intelligent et de bonne volonté de réparer autant qu'il est en son pouvoir les injustices de la destinée. C'est aux femmes riches d'épouser des hommes pauvres et intelligents, afin de servir ainsi la cause de la civilisation et celle du peuple.

—Oh! fit Nadia en se cachant le visage dans les mains.

C'était le même langage qu'elle avait tenu jadis à son père, c'étaient presque identiquement les mêmes paroles; elle s'en souvenait maintenant. Des profondeurs de sa mémoire surgissait la scène du jardin de Péterhof, où elle avait fait ce vœu téméraire... Elle avait réalisé son rêve, et son rêve lui avait donné le bonheur; mais c'est qu'elle avait trouvé sur sa route un être noble et grand, un amour sans bornes; son rêve avait pris corps, sans qu'elle s'abaissât; au contraire, elle l'avait fait monter jusqu'à elle... Maintenant les mêmes chimères, les mêmes utopies allaient-elles condamner sa propre enfant?

—Ma fille, dit-elle, tu me châties cruellement de mon imprudence. Ou je n'ai pas rempli tout mon devoir envers toi, ou je l'ai mal rempli. Dans les deux cas, tu es l'instrument de ma punition; je ne croyais pas avoir mérité cela!

Sophie se jeta dans ses bras.

—Ma mère chérie, lui dit-elle, je t'aime et te vénère; mais ces principes sont ceux que tu as professés toute ta vie, tu ne peux pas les trouver mauvais aujourd'hui.

—Ce n'est pas le principe qui est répréhensible, Sophie, dit Volodia de sa voix grave, c'est l'application que vous en faites.

Jusque-là personne n'avait rien dit: tout le monde se mit à parler à la fois.

Seul, Pierre, embarrassé, restait muet. Cette scène n'avait pour lui rien d'imprévu: depuis trop longtemps il entendait émettre par son ami les idées auxquelles Sophie donnait aujourd'hui une consécration si douloureuse. Jusqu'alors ces idées ne l'avaient pas choqué. Tout à coup, à la pensée de voir sa sœur unie à Stepline, il reculait intérieurement et restait décontenancé.

—Mon frère, dit la jeune fille en se tournant vers lui, pourquoi ne viens-tu pas à mon aide?

Nadia regarda son fils d'un air sévère; c'était lui qui avait introduit Stepline dans la maison; il se trouvait être responsable en partie de ce qui arrivait.

—Eh bien, Pierre, continua Sophie, tu ne dis rien? Cent fois tu as approuvé ces idées; tu les trouvais alors grandes et généreuses: au moment où je les mets en pratique, vas-tu m'abandonner, toi aussi?

Madame Korzof regardait alternativement ses deux enfants avec une émotion douloureuse. Hélas! Marthe l'avait avertie trop tard. Pendant que, repliée sur elle-même, elle vivait dans ses souvenirs de veuve, elle avait laissé errer loin d'elle l'âme de son fils et de sa fille.

La bonne Marthe lut ses pensées sur son visage et s'approcha d'elle tout doucement. Nadia la comprit et lui serra la main sans parler.

—Je comprends, ma mère, reprit la jeune fille, que ma demande te surprenne; aussi je te demande de ne rien décider maintenant...

—Mais où prend-elle ce calme? s'écria madame Korzof, qui retrouva instantanément sa présence d'esprit; elle nous bouleverse avec ses idées insensées, et pendant que nous restons éperdus, elle raisonne tranquillement comme un général d'armée qui dispose ses troupes. Sophie, est-ce que je me serais trompée? est-ce que tu n'aurais pas de cœur?

Une rougeur subite, suivie d'une pâleur de cire, envahit le visage de Sophie; elle baissa les yeux et resta immobile.

De toutes les choses pénibles, sa mère venait de trouver celle qui lui était le plus sensible. La nature ardente et spontanée de cette enfant se faisait une violence extrême pour présenter l'apparence de calme qui choquait si fort les siens, mais ils ne pouvaient le comprendre.

—Madame, dit Volodia, au milieu de la consternation générale, voulez-vous me permettre d'avoir un entretien d'un instant avec Sophie?

Marthe regarda son frère avec surprise; qu'allait-il dire? Allait-il révéler son secret? Le moment semblait mal choisi. Madame Korzof ouvrait la bouche pour répondre, sa fille la prévint.

—Je n'ai rien à entendre de vous, Volodia, dit-elle au jeune homme d'un ton hautain; nous ne partageons pas les mêmes idées, nous ne saurions nous comprendre.

—C'est bien, dit Nadia, froissée de cette attitude; puisque vous avez oublié tout ce qui vous est proche et doit vous être cher, rentrez dans votre chambre, ma fille; plus tard, nous aurons un entretien.

Sophie passa la tête haute au milieu de la famille consternée et disparut sans se retourner.

—Voyons, Pierre, explique-moi cela! fit Nadia en réprimant un mouvement instinctif de violence. Tu avais charge d'âme, toi aussi! S'il est vrai que je vous aie négligés tous deux...

—Oh! ma mère! fit le jeune homme d'une voix suppliante.

Nadia l'interrompit du geste.

—S'il est vrai que je vous aie négligés, tu n'étais que plus responsable, toi! Tu as l'âge à présent, tu sais ce que c'est que la vie sociale, que le mariage! Ton père a parlé avec toi de ces questions de son vivant, il ne négligeait pas son devoir, lui! ajouta-t-elle avec amertume. Comment n'as-tu pas veillé sur ta sœur?

Pierre, confus, avait baissé la tête; il la releva avec un mouvement plein de dignité.

—Ma mère, dit-il avec confiance, je n'ai jamais cru que les principes généraux sur lesquels nous sommes tous d'accord pourraient, dans la pratique, avoir ces conséquences fâcheuses. Lorsque nous avons tous ici dit et répété que le seul moyen de réparer les inégalités du destin était de verser la richesse dans les mains de ceux qui, actifs et intelligents, mais dépourvus de fortune, étaient condamnés à rester dans l'obscurité, nous avons tous cru professer une doctrine grande et généreuse. Si Stepline était autre qu'il n'est, Sophie serait-elle si coupable?

Nadia fit un moment sans répondre. Un grand combat se livrait en elle. Toute sa vie elle s'était crue libre de préjugés aristocratiques; elle-même avait annoncé autrefois son intention d'épouser un homme sorti des rangs du peuple; mais cet homme, elle ne l'avait pas rencontré. Aujourd'hui que l'homme pauvre et intelligent prétendait à la main de sa fille, tout son orgueil se révoltait, quoi qu'elle en eût.

—Ma mère, reprit Pierre, du ton le plus respectueux, est-ce la personne de Stepline ou son origine qui te déplaît?

Madame Korzof fit un effort digne d'elle-même, et répondit avec fermeté:

—C'est sa personne. S'il était autre, fils d'intendant, tel qu'il est, s'il avait les mérites extérieurs qui proviennent des qualités morales, je l'appellerais mon gendre sans regret. Mais ce garçon m'est antipathique. Rien de noble ne peut venir de lui, c'est une nature intéressée.

Pierre se sentit battu. Plus d'une fois, lui-même, depuis six mois, il avait senti les côtés grossiers de la nature de son camarade le choquer avec l'âpreté d'une dissonance. Il s'était reproché de s'être lié trop facilement, d'avoir introduit trop facilement cet étranger dans un intérieur qui devait lui être sacré... Mais tout cela était de l'imprudence; et quand serait-on imprudent, si ce n'est quand on a vingt ans?

Il essaya cependant de défendre son ami.

—Intéressé, ma mère, je ne le crois point; ambitieux, je ne dis pas; qu'il désire atteindre une haute position, n'est-ce pas son droit? N'est-ce pas en quelque sorte son devoir?

—On a le droit et le devoir de chercher à se faire une haute position, répondit sévèrement Nadia, mais c'est à condition qu'on ne la devra qu'à soi-même. La fortune d'une femme ne peut pas être le marchepied de celui qui la recherche en mariage. Il doit avoir par lui-même quelque mérite, sans quoi il n'est pas ambitieux, il n'est qu'intéressé.

Pierre s'inclina silencieusement.

—La vérité, dit Nadia, la voici: c'est qu'il est dangereux de mettre des armes dans les mains des enfants. Vous jouez avec des sophismes, vous autres, et à un moment donné ils se retournent contre vous. En attendant que j'aie fait comprendre à Sophie de quelle folie elle veut se rendre coupable, tu diras à ton ami, mon fils, que je le prie de ne pas se présenter ici.

—Il ne viendra pas, ma mère, ne craignez rien, fit Pierre blessé; sa dignité...

—Ne me parle pas de la dignité d'un homme qui a exposé à la colère de sa mère la jeune fille qu'il prétend aimer, dit madame Korzof. S'il avait quelque noblesse de sentiments, il se serait présenté lui-même, au lieu de faire parler cette malheureuse enfant.

L'observation était d'une justesse si évidente, que Pierre en fut aussitôt convaincu. À vrai dire, il défendait Nicolas par générosité, par esprit chevaleresque; mais si madame Korzof avait tout à coup donné son consentement, il eût été le premier à faire des objections au mariage projeté.

Nadia rentra chez elle, Pierre sortit de son côté; la présence de Volodia lui faisait mal. Sans que jamais celui-ci eût rien témoigné de ses sentiments intérieurs, le jeune Korzof sentait que son véritable ami, le compagnon de son enfance et de sa jeunesse, était atteint dans le fond de son âme.

Restés seuls, Marthe et son frère s'entre-regardèrent tristement.

—Je m'en doutais, fit le jeune homme, répondant ainsi à la pensée de sa sœur, elle devait en arriver à quelque navrante folie; et puis, sais-tu, Marthe? elle ne nous aimait pas assez!

—Tu te trompes, s'écria Marthe, elle nous aime; mais depuis quelque temps, elle nous craint plus encore qu'elle ne nous aime, et c'est pour cela qu'elle s'écarte de nous. Elle sait bien, dans le fond de son esprit dévoyé, égaré, qu'elle a tort et que nous avons raison...

Après un silence, elle reprit:

—Tu l'as entendu, Volodia; cet homme, elle ne l'aime pas! Elle s'immole froidement à ce qu'elle considère comme un devoir. Pauvre tête enthousiaste et folle! Nous ne l'abandonnerons pas, n'est-ce pas, mon frère?

Volodia regarda sa sœur pour l'interroger; elle continua:

—Elle est obstinée, madame Korzof a une volonté de fer; ces deux entêtements vont se heurter d'une façon terrible. Si Sophie se sent aimée par nous, si nous lui témoignons la même affection, la même indulgente bonté, n'espères-tu pas que son âme s'ouvrira à notre tendresse, qu'elle comprendra enfin où est la famille, où est le devoir, où est l'amour?

Volodia porta à ses lèvres la main de sa sœur, si bonne et si maternelle, et ne répondit rien, car son âme était triste jusqu'à la mort.

La porte se rouvrit, et Sophie apparut sur le seuil.

—Vous vouliez me parler, dit-elle au jeune homme; que vouliez-vous me dire?

Marthe se retira discrètement; dans un tel entretien, sa présence ne pouvait qu'être nuisible.

Volodia fit deux pas en avant, prit la main de la jeune fille et la conduisit à une chaise où elle s'assit.

—Je voulais vous dire, fit-il, le cœur serré par une indicible angoisse, que vous n'avez pas regardé en vous-même, lorsque vous avez pris votre résolution...

—Ce n'est pas en soi qu'il faut regarder lorsqu'on veut faire le bien, interrompit Sophie; ceux qui s'occupent d'eux-mêmes sont des égoïstes.

—Il faut regarder en soi aussi, insista Volodia; nul être pensant n'a le droit de négliger volontairement une seule des choses qui peuvent peser dans la balance de ses propres conseils. Voulez-vous m'écouter, Sophie, sans m'interrompre? Vous répondrez à mes questions avec votre sincérité habituelle, et quand j'aurai fini, vous me direz ce qu'il vous plaira.

—Soit, fit-elle avec un signe de tête hautain.

Il resta debout devant elle, la couvrant de son regard honnête et lumineux, tout comme si elle eût été une étrangère, et non pas celle qu'il aimait plus que sa vie.

—Nous avons, dit-il de sa voix grave, des devoirs envers l'humanité, envers la société, envers la famille et envers nous-mêmes; en demandant à épouser M. Stepline, envers qui pensez-vous remplir un devoir?

Sophie hésita un instant, et répondit, soudain troublée:

—Envers l'humanité.

—Si telle est votre pensée, reprit Volodia, je ne puis que vous approuver. Vous n'ignorez pas, cependant, que vous blessez en même temps la société, la famille et vous-même?

—La société et ses préjugés m'importent peu, répondit la jeune fille; la famille m'aimera assez, je l'espère, pour me laisser remplir ce que je considère comme un devoir. Quant à moi-même...

Elle rougit, mais leva résolûment les yeux sur Volodia.

—Quant à moi-même, je trouve que c'est bien et cela me suffit.

Le jeune homme s'inclina.

—Nous parlerons d'autre chose, alors, dit-il. Savez-vous ce que c'est que le mariage?

Sophie répondit bravement:

—C'est l'union de deux volontés semblables qui tendent vers un même but.

—Fort bien; M. Stepline et vous avez deux volontés semblables qui tendent vers un même but; ce but, peut-on le connaître?

—Améliorer le sort des classes pauvres, appeler à la surface ceux qui sont dans les bas-fonds...

—Et quand vous aurez appelé ceux-là à la surface, qu'en ferez-vous?

Un instant interdite, Sophie répondit presque aussitôt:—Alors, nous verrons ce qu'il y aura à faire.

Volodia poussa un soupir.

—C'est cela, dit-il, commencez par démolir, sans savoir ce que vous mettrez à la place! Croyez-vous, Sophie, qu'on puisse ainsi faire table rase des habitudes, des mœurs, des principes d'une nation, sans rien lui donner en échange? Ne voyez-vous pas que ce que vous voulez faire en ce moment est l'ouvrage des siècles; que le défaut de notre pays, même dans ceux qu'il a de mieux intentionnés, est d'aller trop vite, et que vous voulez aller encore beaucoup plus vite que ceux-là? Mais je m'oublie; nous parlions du mariage tout à l'heure. Avez-vous regardé attentivement celui de vos parents? Non, sans doute. Élevée dans ce milieu, n'en connaissant point d'autre, vous n'avez point fait attention à ce qui vous entourait. Mais moi, venu tardivement à votre foyer de famille, j'ai observé, j'ai comparé cette union aux autres, et je me suis incliné avec vénération devant elle, parce qu'elle réalise l'idéal du devoir et du bonheur sur la terre.

Votre père aimait votre mère, Sophie, et si je vous parle de cela, moi qui ne suis qu'un étranger pour vous et pour eux, c'est que la sainteté de cette tendresse en faisait un idéal admirable à contempler. Savez-vous où était la grandeur de cette affection? Vous l'avez dit tout à l'heure. Deux volontés semblables tendant vers le même but. Mais ces volontés étaient semblables, remarquez-le. Le même esprit de sacrifice animait ces deux âmes, résignées d'avance au renoncement de tout ce qui ne serait pas beau, bien et utile. Ces deux êtres avaient les mêmes goûts, la même éducation; ils partageaient la sympathie égale de ceux qui les entouraient. Quand on les voyait, la noblesse de leur attitude n'était que le reflet de la noblesse de leur âme; ils n'avaient pas besoin de se parler pour se comprendre, un regard leur suffisait, souvent même le regard était inutile; ils faisaient au même moment la même chose, parce que leurs esprits étaient tellement semblables qu'ils pensaient de même, en même temps!

Le jeune homme ému s'arrêta, Sophie l'écoutait pensive. Non, elle n'avait jamais remarqué ce qu'il lui racontait maintenant de cette façon simple et grande, mais ses souvenirs disaient à la fille de Nadia qu'il avait vu juste, et que c'est bien ainsi que son père avait vécu près de sa mère.

—Votre père, reprit-il, était l'égal de votre mère par les goûts, par l'éducation, par le niveau moral enfin. C'est là la base de leur profonde et durable tendresse. Jamais, ni seuls, ni devant le monde, ils n'eurent à rougir l'un de l'autre, ni à se cacher réciproquement une pensée. Votre mère avait exigé le sacrifice de la fortune du docteur Korzof, mais elle apportait elle-même son patrimoine en offrande, et si vous êtes, malgré tout, Pierre et vous, de riches héritiers, c'est parce que votre grand-père, sage et prudent, avait réservé l'avenir, ne permettant pas de dépouiller d'avance les enfants à naître. L'égalité la plus parfaite se trouvait dans cette union, qui ne rencontra que des approbations... aussi fut-elle toujours comme une auréole qui planait sur les époux.

—Il faudrait alors, dit Sophie, que mon futur mari fût aussi riche que moi? Je rétablirais l'égalité, je crois, en me faisant aussi pauvre que lui?

—La fortune n'est rien en comparaison des goûts et des habitudes, répliqua vivement Volodia. Pourriez-vous passer votre vie près d'un homme qui aurait les ongles noirs?

Sophie se sentit profondément blessée. Les ongles de Stepline étaient loin d'être irréprochables, et elle l'avait remarqué; mais avec la confiance de son âge, elle pensait n'avoir qu'un mot à lui dire, pour le corriger de cette négligence. Elle jeta sur Volodia un regard irrité, auquel il ne voulut point prendre garde.

—Mais il y a autre chose encore, Sophie, continua-t-il d'une voix grave et triste. Vous dites hautement que vous n'aimez pas cet homme, et pourtant vous voulez l'épouser. Vous vous croyez fort au-dessus des autres jeunes filles, qui cherchent dans le mariage la sanctification de leur amour... Prenez garde, Sophie; c'est un étrange langage dans la bouche d'un homme aussi jeune que moi, mais je suis vieux par la souffrance, sinon par les années; vous blâmez cruellement les jeunes filles qui épousent des hommes riches, parce qu'ils sont riches; vous dites qu'elles se vendent pour une fortune et un nom, mais vous qui voulez vous marier sans amour, pour la réalisation d'une utopie chimérique, ne vous vendez-vous pas par ambition?

—Moi! s'écria Sophie irritée en se levant, lorsque je me mets au-dessus de toutes les mesquineries de la société...

—Précisément, pour être au-dessus des autres, continua Volodia avec autorité. Le mariage tel que je le comprends, Sophie, ce n'est pas cela: c'est la joie incessante et sacrée de vivre avec l'être que l'on préfère, sans que rien ait le droit de vous en séparer; c'est le bonheur d'élever des enfants qui vous ressemblent dans le respect et l'amour de leurs parents, c'est la communion perpétuelle et toujours nouvelle des pensées et des sentiments... Je ne me marierai pas, moi, Sophie, continua-t-il d'une voix soudain brisée, mais j'avais rêvé pour vous le bonheur qui ne m'est pas destiné; j'aurais été heureux, oui, heureux, de vous voir la femme honorée d'un homme honorable et bon... L'avenir que vous vous préparez me navre, et je ne me sens pas le courage d'en être témoin.

—Vous voulez vous en aller? dit Sophie troublée; où donc?

—Je n'ai pas encore choisi la ville, mais je quitterai Pétersbourg... avec le regret éternel de voir malheureuse la compagne de ma jeunesse, mon amie, presque ma sœur.

Il se tut, et Sophie garda le silence. Quelque chose qu'il n'avait pas dit semblait vibrer aux oreilles de la jeune fille. Elle s'efforçait de le retrouver dans sa mémoire, et n'y pouvait ressaisir que l'écho des paroles réellement prononcées. Elle leva les yeux sur lui, il ne la regardait pas; les yeux perdus dans le vague, il semblait suivre quelque image flottante et lointaine.

—Je vous remercie, dit-elle, en s'efforçant de raffermir sa voix qui tremblait. Je rends justice au sentiment d'amitié qui inspire vos paroles.

—Mais vous n'êtes pas convaincue? dit-il tristement.

Elle baissa la tête. Convaincue, non; ébranlée, oui. Mais un amour-propre plus puissant que la voix de la raison même l'empêchait de l'avouer.

—Adieu, Sophie, dit-il en lui tendant la main.

Elle lui donna la sienne, en hésitant.

—Vous ne partez pas encore? dit-elle.

—Non; mais que je reste ou que je parte, c'est un adieu véritable que je vous dis ici. J'ai perdu une amie, vous conservez un frère en moi, ne l'oubliez pas, Sophie.

Il sortit si vite qu'elle n'eut pas le temps de lui dire un seul mot. Elle resta immobile un moment, puis rentra dans sa chambre, où elle pleura sans contrainte. Pourquoi? Elle n'en savait rien.

Une heure après, sa mère la fit appeler et eut avec elle un long entretien; comme Marthe l'avait prévu, l'autorité de madame Korzof rencontra un obstacle insurmontable dans l'entêtement de la jeune fille. Les paroles de Volodia l'avaient émue: peut-être avec le temps, sous l'influence de la douceur et du raisonnement, eussent-elles amené quelque bon résultat; dans la circonstance présente, leur effet fut détruit par les remontrances de Nadia.

—Je ne donnerai jamais mon consentement à ce mariage, finit-elle par dire, en voyant ses raisonnements inutiles.

—Ce sera comme vous voudrez, maman, répondit Sophie; pour ma part, je n'épouserai jamais un homme riche; mais au fond je ne tiens pas à me marier.

Sur ces paroles amères, Nadia quitta sa fille; elle était navrée au fond de son âme, et se faisait des reproches, qu'en réalité elle ne méritait guère. Pendant les jours qui suivirent, ce sujet de conversation fut soigneusement banni par toute la famille, mais on ne pensait pas à autre chose.

Pierre avait vu Stepline et lui avait raconté ce qui s'était passé, non sans lui faire des reproches, que Nicolas accepta d'un air sournois. Il ne se retrancha pas derrière l'excuse toute prête trouvée d'une passion soudaine et violente pour celle qu'il voulait épouser: de tels subterfuges étaient au-dessous des «idées» de ce nouveau genre de philanthropes. Il s'agissait bien d'amour, en vérité! Balivernes que tous ces grands sentiments! Il s'agissait uniquement de coopérer à l'œuvre de la libération morale du peuple par le peuple!

Pierre Korzof ne comprenait pas la vie tout à fait de la même façon; l'exemple et les principes de ses parents l'avaient sauvé de ce glorieux mépris pour les plus nobles sentiments de la nature humaine. Aussi éprouva-t-il une désillusion très-vive en écoutant les réponses que faisait son camarade aux objections dont il l'accablait. Quoi! pas une étincelle de sentiment? rien qu'un froid raisonnement!

—Mais enfin, lui dit-il tout à coup, tu ne comprends pas ce qui m'ennuie? C'est que tu as l'air de rechercher ma sœur uniquement pour sa fortune!

—Pas du tout, répondit froidement Nicolas; elle est très-intelligente et nous sera très utile.

Le cœur de Pierre se glaça: sa chère et charmante sœur épousée dans un but d'utilité! Son âme de vingt ans ne pouvait accepter cette façon d'envisager la vie. Il regarda autour de lui et vit que Stepline n'était pas seul à penser ainsi.

Déçue par un faux renoncement, par une menteuse apparence de grandeur, toute une classe de jeunes gens pensait et agissait de même dans ce milieu qui eût dû être intelligent, et qui devenait presque fou à force d'absurdité. Pierre s'aperçut que ce qu'il prenait pour des railleries inoffensives, adressées à son enthousiasme et à son exubérance, était en réalité une critique acerbe. Dans cette société de redoutables pince-sans-rire, qui avaient élevé l'indifférence à la hauteur d'une vertu, il se trouvait fourvoyé et malheureux. Il se retira peu à peu, et chercha à se rapprocher de Volodia.

Celui-ci lui fit bon accueil, mais il était devenu si triste et si grave que Pierre crut sentir là des reproches détournés. En réalité, Volodia n'y pensait pas, mais on ne fait pas le sacrifice des joies de sa vie sans qu'il vous en reste une ombre. Ainsi tout le monde se trouva malheureux dans cette maison, où tout semblait offrir à tous des garanties de bonheur.

Stepline banni ne renonçait point à ses projets. Avec une patience résignée qui ne lui imposait pas la moindre souffrance, Sophie au contraire supportait l'ajournement indéfini de ses projets; elle y eut même renoncé sans beaucoup de peine, si elle n'eût pensé que ce serait reculer devant la loi maternelle. Trop honnête et trop pure pour concevoir un instant la pensée de correspondre avec l'homme qu'on ne voulait pas lui laisser épouser, tout au plus regrettait-elle de ne pouvoir servir «l'idée» pour laquelle elle s'était jadis enflammée d'un si beau zèle.

Elle continuait avec Marthe ses promenades journalières, et de temps en temps rencontrait Nicolas Stepline, qui lui adressait un salut significatif. Elle y répondait par un bref signe de tête, car elle se sentait mal à l'aise et, à vrai dire, redoutait ces rencontres qui la laissaient mécontente d'elle-même.

Un jour, pendant qu'elle faisait avec Marthe des emplettes au Gostinnoï Dvor, celle-ci, ayant absolument affaire dans un magasin de parfumerie très encombré, la laissa au dehors, pendant qu'elle pénétrait au milieu de la foule.

C'était la semaine des Rameaux; on se pressait de faire les achats pour les cadeaux de Pâques, et à l'intérieur comme à l'extérieur des boutiques, on avait grand'peine à circuler.

Les petits commerçants ambulants assourdissaient les acheteurs de l'éloge et du prix de leurs marchandises; les marchands d'oranges étalaient leurs éventaires encombrés de fruits dorés; les Grecs pesaient avec un sourire aussi doux que leurs friandises, les pâtes diverses venues de Constantinople; les jouets à bon marché roulaient des trottoirs jusque sur la chaussée; partout c'était un brouhaha joyeux, au milieu duquel on distinguait les appels des isvochtchiks se disputant les clients.

Pensive, étonnée de ce tumulte qui ne se produit qu'une fois l'an, à cette époque consacrée qui précède le recueillement de la semaine sainte, Sophie regardait d'un œil distrait les étalages des boutiques d'orfèvrerie, lorsqu'elle se sentit toucher le bras. Elle leva les yeux; Stepline était devant elle.

—Eh bien? lui dit-il brusquement.

—Quoi? répondit-elle, avec une sorte de révolte contre cette façon cavalière de l'interpeller.

—On ne vous permet pas? Et vous vous laissez faire?

—Ma mère me refuse son consentement, dit-elle sans émotion.

—Et vous ne pouvez pas passer outre? fit-il d'un ton mécontent.

Elle le regarda, et tout à coup le vit laid, vulgaire et mesquin.

—Non, répondit-elle. C'est ma mère, je l'aime et ne veux point l'affliger.

—Est-ce qu'elle peut vous déshériter? demanda-t-il avec une hâte soudaine et comme effrayé. Je croyais que le prince, votre grand-père, vous avait légué directement sa fortune?

—C'est vrai, dit-elle, toute surprise de ce qu'elle sentait en elle-même.

Stepline poussa un gros soupir de soulagement.

—Eh bien, alors, qu'attendez-vous? dit-il avec un sourire que Sophie trouva écœurant. Voilà assez longtemps que je vous suis sans trouver une occasion favorable. Allons-nous-en.

—Comment? fit Sophie avec un mouvement de recul qui lui fit heurter un passant.

—Allons-nous-en ensemble! on nous mariera après Pâques. Nous ne retrouverons jamais une occasion pareille... Allons.

Il avait mis sur le bras de la jeune fille sa main rougeaude et pataude; elle frissonna d'horreur.

—Marthe! cria-t-elle en se rapprochant instinctivement de la boutique où sa compagne était entrée.

—Voyons, ne faites pas de bêtises, grommela Stepline sans la lâcher; on vous regarde.

La pensée qu'en effet elle était protégée par toute cette foule qui l'entourait, rendit à Sophie le sang-froid qu'elle avait un instant perdu; elle se détourna sans hâte, et posa la main qu'elle avait de libre sur le bec-de-cane de la porte vitrée, qui s'ouvrit doucement; les yeux, fixés sur ceux de Stepline, qu'elle couvrait d'un regard écrasant, elle entra à reculons dans la boutique, et saisie par l'odeur pénétrante de la parfumerie, vaincue par l'émotion qu'elle venait d'éprouver, elle chancela... Marthe la reçut dans ses bras.

—Qu'y a-t-il? lui dit-elle effrayée.

—Retournons à la maison, vite, vite! dit Sophie en revenant à elle.

Elles envoyèrent chercher leur voiture, qui aborda, non sans peine, en face du magasin. Escortées par un des commis, elles y montèrent.

Sophie eut beau regarder autour d'elle, Stepline avait disparu.

XIII

En rentrant à l'hôpital, le premier mouvement de Sophie fut de courir à sa mère. Celle-ci, un peu souffrante, gardait la chambre, et sommeillait sur sa chaise longue lorsque sa fille entra. Sophie s'approcha tout doucement, et resta immobile devant la chère endormie.

Les traits purs de Nadia s'étaient transformés peu à peu dans la lutte des années; le visage souriant s'était fait sérieux, un grand pli creusé par la douleur allait maintenant des yeux à la bouche, et bien des larmes avaient coulé par là; les cheveux bruns toujours lourds et magnifiques s'étaient presque par moitié marbrés de fils d'argent. Ce n'était plus Nadia Roubine, c'était madame Korzof, veuve, épuisée par la vie, et peut-être aussi en ces derniers temps par le chagrin d'avoir à souffrir dans ses enfants...

Sophie en la regardant sentit mille émotions passer dans son âme. Elle se ressouvint de sa mère au temps de sa jeunesse, et de sa joie lorsque, toute jeune femme encore, elle jouait avec son fils et sa fille dans les allées de Spask, lorsqu'elle les conduisait à ces bals d'enfants fréquents en Russie, où les mères jouissent de plaisirs si frais et si délicats, en voyant se développer sous leurs yeux les grâces enfantines de leurs chers petits. Nadia était tout autre, dans ce temps-là...

Un souvenir plus récent lui vint à la mémoire: peu de jours avant que l'épidémie meurtrière se déclarât à Pétersbourg, M. et madame Korzof étaient allés à une grande réception chez un haut personnage; Sophie voyait encore devant elle l'apparition radieuse de sa mère, vêtue d'une somptueuse étoffe de soie blanche aux plis magnifiques, parée de tous ses diamants, qui brillaient à son cou et dans ses cheveux, dont rien à cette époque n'altérait la couleur riche et sombre.

Trois ans à peine s'étaient écoulés depuis lors, et c'était une autre femme qui dormait sous les yeux de Sophie... La douleur avait fait son œuvre, et Nadia porterait à jamais la marque indélébile de la souffrance, plus impitoyable encore que celle du fer rouge.

La jeune fille, pénétrée d'un respect profond, d'un indicible regret, se laissa glisser à genoux près de la chaise longue, la tête entre ses mains, en disant tout bas:

—Ô ma mère!

Nadia fit un léger mouvement et ouvrit les yeux; le regard de sa fille, chargé de larmes, rencontra le sien.

—Tu étais là? fit-elle en se soulevant sur le coude.

—Je vous regardais dormir. Ô maman! j'ai été folle et bien coupable... Je vous ai fait de la peine, mais si vous pouviez voir dans mon cœur combien je le regrette!...

Nadia fut prise de frayeur. Qu'avait-il pu se passer pour que sa fille fût ainsi domptée et soumise? Aucun malheur, au moins? Sophie répondit, non à ses paroles, mais à l'interrogation contenue dans son regard:

—Il n'est rien arrivé, maman; seulement, au Gostinnoï Dvor, pendant que j'attendais Marthe, qui faisait une emplette, ce... cet homme s'est approché de moi.

Nadia s'assit sur la chaise longue et se pencha vers sa fille pour la mieux voir:

—Il m'a demandé si j'étais l'héritière directe de mon grand-père; j'ai répondu que oui, naturellement; alors...

—Alors? répéta Nadia, qui ne respirait plus.

—Alors, il m'a dit de m'en aller avec lui, et il m'a mis la main sur le bras... Ô maman! fit la jeune fille avec un cri d'horreur, je ne sais pas ce qui s'est passé en moi; j'ai senti un tel dégoût, une telle humiliation, que je ne croyais pas pouvoir me tenir debout; je suis entrée dans le magasin, où j'ai trouvé Marthe...

—C'est tout? demanda Nadia, qui tenait les deux mains de sa fille.

—C'est tout. Non, maman, je ne pourrai jamais vous dire ce que j'ai ressenti. Quelle honte! quelle chute! Moi qui croyais planer si haut! Il est donc possible que des hommes veulent épouser une femme rien que pour son argent? Et puis, me proposer de m'en aller avec lui! Il croyait donc vraiment que je pouvais le faire? Il y a des femmes qui s'en vont, comme cela, avec un homme qu'elles ne connaissent pas, qui quittent leur famille et leur maison?...

—Tout cela existe, mon enfant, dit Nadia avec douleur; cela existe même dans le monde où nous vivons; mais, chez nous, un vernis de politesse et de bienséance recouvre les vices et les fautes; tu dois trouver que c'est un mal, et moi, je te dis que c'est un bien. Un homme de notre monde, si intéressé qu'il fût, aurait pris la peine de se faire bien venir de toi, il eût été prudent dans ses questions et eût semblé délicat dans sa manière de te parler, et jamais il ne t'aurait infligé l'outrage que tu as si vivement senti. La société est pleine de coureurs de dot, et la moitié des mariages se fait ainsi; mais quand on aime, il n'y a que demi-mal, parce que l'on pardonne tout à celui qu'on aime... Te souviens-tu que ce que je blâmais en toi, c'était précisément de vouloir épouser cet homme sans l'aimer, par suite de ta fausse notion du devoir?

Sophie inclina la tête en signe d'affirmation.

—Vois-tu, ma fille, continua madame Korzof, le devoir est ce qu'il y a de plus sacré au monde; nul ne lui a fait plus de sacrifices que moi...

Elle s'arrêta; les yeux perdus devant elle, elle voyait sans doute flotter l'image de Dmitri, qu'elle avait sacrifié d'avance au grand devoir d'humanité. Elle reprit presque aussitôt:

—Le devoir, je lui ai tout donné: ma position, ma fortune, mon mari, jusqu'à l'amour de ma fille; car je te l'affirme, Sophie, je n'aurais jamais fléchi, ni devant tes prières, ni devant ta froideur. Le cœur déchiré, j'aurais résisté toujours.

Sophie baisa pieusement la main de sa mère.

—Et maintenant, je vais te dire le fond de ma pensée, reprit madame Korzof. Je n'ai pas rêvé pour toi un mariage aristocratique: ce serait en désaccord avec les principes de toute ma vie; mais je voudrais te voir heureuse, aimée, appréciée par un homme digne de toi. Regarde autour de toi, ma fille; je n'imposerai jamais personne à ta préférence; mais si tu regardes attentivement, dans notre milieu intelligent, honnête et bien élevé, tu trouveras certainement celui qui t'est destiné. Je ne désire pas qu'il soit riche, Sophie, je préfère qu'il soit pauvre, mais je voudrais qu'il eût l'amour du travail et le respect de l'honneur.

Elle se tut; Sophie attendait un nom... elle ne le dit pas. Prenant dans ses bras cette fille chérie qui lui était rendue, elle la couvrit de caresses, que celle-ci reçut avec un mélange de reconnaissance, de tendresse et de regret.

Pendant bien des mois, cette pensée de regret pour le chagrin qu'elle avait causé à sa mère se mêla à son existence et assombrit sa jeune gaieté. De ce jour, Sophie fut une autre personne. Elle avait reçu la première grande leçon du destin, et on n'oublie jamais celle-là.

Marthe n'avait fait aucune question, Sophie ne fit aucune confidence; le nom de Stepline lui paraissait désormais impossible à prononcer. Il y a des choses qui vous affligent, et si douloureux qu'en soit le souvenir, on peut s'y reporter par la pensée; mais il y en a d'autres qui vous humilient, et celles-là, on ne peut y songer sans une souffrance aiguë plus pénible que le chagrin même.

Mais madame Korzof avait instruit sa jeune amie de ce qui s'était passé; pleine de pitié pour Sophie, presque reconnaissante à Stepline de s'être montré si à propos sous son véritable jour, Marthe était redevenue gaie comme autrefois. C'est elle qui animait de sa paisible joie les repas de famille, où la gêne avait présidé si longtemps, et chacun dans son cœur lui savait gré de sa bonté souriante.

Volodia ne parlait plus de partir; avait-il causé avec Marthe? lui avait-elle révélé le secret du changement de Sophie? C'était un secret entre le frère et la sœur. Mais, tout en montrant la plus grande prudence vis-à-vis de la jeune fille, dont il craignait de blesser l'ombrageuse fierté, il avait repris près d'elle l'attitude d'affectueuse confiance qui avait fait si longtemps la joie de leur vie. Cependant, il lui parlait peu et évitait de se trouver seul avec elle.

Les jours allongeaient sensiblement; déjà l'on avait cessé de dîner à la lumière des lampes, et bien que le mois d'avril fût, comme toujours en Russie, le mois des aigres bises et des tourbillons de poussière, une certaine joie se faisait sentir dans ces longues journées de soleil et de ciel bleu.

Pierre remontait un jour, vers six heures, la Perspective Nevsky; il rentrait à l'hôpital, après une journée de travail à la Bibliothèque, couronnée d'une petite flânerie, et marchait d'un pas élastique, car il se sentait le cœur léger. Tout à coup, levant la tête, il aperçut devant lui, à quelque distance, la silhouette un peu massive de Nicolas Stepline. Pierre eût voulu l'éviter; mais son camarade l'attendait d'une façon si évidente que reculer semblait impossible. Il fit donc quelques pas en avant. Stepline ne bougea pas. Quand ils furent l'un près de l'autre, ils se saluèrent sans se toucher la main. Pierre était embarrassé, l'autre ne broncha pas. Peu de gens passaient à cette heure.

—Comment vas-tu? dit l'honnête Korzof, ne sachant quelle conduite tenir. Au fond de lui-même, il méprisait son ancien ami, mais sa bonne éducation lui imposait le devoir de le cacher.

—Je vais parfaitement bien, répondit Nicolas d'un air très-calme. Vous autres aristocrates, vous êtes gens de parole, en vérité!

Pierre se sentit comme un cheval généreux enveloppé d'un coup de fouet.

—Et vous autres roturiers, dit-il en se maîtrisant, vous avez une singulière manière de comprendre l'honneur.

—Moi? Je n'ai rien à me reprocher; c'est ta sœur qui avait promis?...

—Je vous défends de prononcer le nom de ma sœur, entendez-vous? s'écria Pierre hors de lui. Ma sœur est une honnête et pure enfant; vous êtes un misérable à l'âme vile et intéressée; vous n'avez pour elle aucun sentiment généreux, mais seulement la soif de l'argent.

—Faux frère, dit Stepline entre ses dents, faux, frère qui trahis ses croyances...

Pierre mesura du regard l'homme qu'il avait devant lui, et soudain se calma.

—Je ne trahis rien, dit-il avec dédain. Vous avez voulu m'initier à je ne sais quels principes que vous n'êtes même pas en état de comprendre. Il y a des hommes qui y croient, qui se font tuer pour eux: fausses ou vraies, ils se sacrifient pour leurs idées; mais vous n'êtes pas de ceux-là. Vous avez abusé de mon amitié pour vous introduire chez nous; pour tourner la tête—non le cœur, Dieu merci! d'une pauvre enfant dont les pensées généreuses se faisaient vos complices. Vous êtes un misérable. Si nous avions été pauvres, vous n'auriez eu aucune amitié pour nous. C'est vous qui êtes un faux frère, et je vous renie.

—Très-bien, fit Stepline en tournant les talons. Pierre l'arrêta par la manche de son paletot.

—Tenez-vous à l'écart, lui dit-il, ne vous présentez pas sur notre route: j'ai une vieille dette à vous payer. Il y a bien des années, abusant de ce que j'étais un honnête enfant bien élevé, vous m'avez frappé sans provocation, pour le méchant plaisir de faire le mal; ce coup de baguette, je ne vous l'ai pas rendu... Ne passez jamais sur mon chemin, car je vous payerais à la fois ma vieille offense et la nouvelle!

Stepline lui jeta un regard haineux. Si c'eût été la nuit, dans un endroit désert, peut-être Pierre eût-il payé cher cette imprudente sortie; mais le soleil envoyait ses rayons dorés par-dessus les maisons, quelques équipages roulaient sur le pavé, les boutiques étaient ouvertes; un agent de police, les mains derrière le dos, regardait à quelques pas de là deux chiens qui jouaient ensemble...

—Adieu, dit Stepline, en tournant le dos à son ancien ami.

Pierre marchait déjà à grands pas vers l'hôpital. Sur le seuil il rencontra Volodia, qui rentrait de son côté.

—Je viens de dire son fait à Stepline, fit-il, les yeux encore brillants de sa récente colère.

—Ah! fit Volodia, dont les joues se colorèrent, c'est très-bien. Pas de querelle?

—Non, des vérités tout simplement. Ah! mon cher ami, je me sens mieux! J'avais cela sur le cœur depuis trop longtemps.

Ils passèrent paisiblement ensemble sous la grande porte qui accueillait toutes les misères; ils entrèrent dans cette demeure, construite par Nadia et Dmitri, dans le généreux épanchement de leurs jeunes années, et tout à coup Pierre se sentit saisi de respect.

—C'est pourtant mon père qui a fait cela, dit-il à Volodia, parlant à voix basse comme dans une église.

—Oui, c'est ton père, et ceci n'est que la preuve visible de son œuvre, mais son œuvre est autrement grande et durable. Ces pierres s'écrouleront un jour, mon ami, car tout s'en va en ruine, sous la main du temps: l'œuvre impérissable, c'est le bien que nous faisons, ce sont les malades guéris, les cœurs consolés, la lumière du devoir et du sacrifice répandue à flots dans les âmes. Voilà ce qui survit à nos corps, ce qui plane au-dessus des siècles. Le nom de tes parents sera oublié depuis longtemps, Pierre, que la semence immortelle de reconnaissance et d'amour déposée dans les esprits qui ont subi leur influence, portera pourtant à jamais des fruits magnifiques.

Moi aussi, je suis le fils de leur pensée, je leur dois tout ce qui est bon et élevé dans mon âme, et le fardeau de ma reconnaissance m'est doux à porter!

La lumière du soir inondait le porche où ils se tenaient debout. Derrière eux le vaste escalier paraissait sombre.

—Vois-tu, Pierre, c'est la vie, reprit le jeune homme en franchissant le seuil; d'un côté tout est noir, si nous le comparons à la lumière du bonheur qui nous aveugle; lorsque nous avons rêvé ou cru atteindre quelque joie, lorsque l'enthousiasme de la vertu nous a illuminés de sa flamme et qu'après ces moments-là nous nous retournons vers l'existence ordinaire, nous nous sentons glacés et assombris, car la vie est faite de luttes et de soucis. Mais peu à peu nos yeux s'accoutument, et nous nous apercevons que nous y voyons clair; c'est la même lumière qui pénètre partout; seulement au lieu d'y venir comme un rayon qui illumine et réchauffe, elle y pénètre tamisée et mesurée... Hélas! on ne peut pas toujours vivre en plein soleil! Heureuses les âmes qui se contentent de ce jour paisible, auquel on peut travailler et remplir son devoir. Remplir son devoir, n'est-ce pas là le but et le moyen de l'existence?

Ils montaient lentement l'escalier, et s'étaient arrêtés devant un large vitrage situé au nord qui éclairait la vaste enceinte d'un jour égal et paisible. Pierre tendit à Volodia ses bras pleins de force et de vie:

—Mon frère! lui dit-il en l'étreignant.

Au-dessus d'eux, à l'étage supérieur, se dessina la forme élégante de Sophie. Le bruit contenu des voix l'avait avertie de leur présence, et surprise de les entendre parler si longtemps sans les voir, elle venait à leur rencontre. Légèrement penchée en avant, elle les regardait, avec une émotion étrange.

Lorsque Pierre tendit les bras à son ami, elle sentit son cœur bondir dans sa poitrine comme si elle avait voulu partager cette effusion de tendresse. Les paroles de Volodia étaient allées jusqu'au fond de son âme; oui, ce jeune homme avait été leur frère, le frère aîné, celui qui conseille, soutient, parfois réprimande. Que de fois, pendant qu'elle se révoltait sous le blâme pourtant si mesuré de ce jeune censeur, n'avait-elle pas senti en elle-même qu'il avait raison, et que la sagesse la plus désintéressée dictait seule ses paroles!

—Tu étais là? fit Pierre en abordant sa sœur.

—Oui, dit-elle, pendant que son regard se reposait sur Volodia, qui s'était détourné.

—Tu as entendu ce qu'il disait?

—Oui.

Pierre regarda Sophie, et lui serra la main. L'âme encore trop pleine de l'émotion qu'il venait d'éprouver, il ne pouvait s'épancher en paroles.

Quand ils entrèrent dans la salle à manger, Nadia les accueillit avec ce doux reproche:

—Comme vous rentrez tard, mes enfants!

—Nous n'avons pas perdu notre temps, ma mère! répondit Pierre en lui baisant la main.

Une joie divine et paisible semblait flotter sur eux; depuis la mort du père, jamais la famille ne s'était sentie si étroitement unie dans tous ses membres. Pour la première fois, Nadia, en regardant ces quatre têtes groupées sous sa protection, comprit que malgré son deuil éternel, elle pouvait encore être heureuse.

Les jours passaient, calmes et doux, sous l'influence salutaire de cette paix retrouvée. Par sa tendresse et sa soumission, Sophie s'efforçait de prouver à sa mère combien elle était loin de ses anciennes erreurs, et elle y parvenait sans peine, car madame Korzof lisait désormais dans l'âme de sa fille comme en un livre ouvert. Volodia n'avait plus fait d'allusions à son départ, et personne ne lui en avait reparlé. Marthe elle-même n'osait aborder ce sujet, bien qu'elle vît souvent son frère silencieux et concentré.

Aux premiers jours de l'hiver, cependant, il annonça tout à coup son intention d'aller passer un an à l'étranger. C'était un soir, Sophie venait de quitter le piano, qui vibrait encore, et Nadia, assise dans l'ombre, pour ménager ses yeux qui avaient tant pleuré, se reposait en rêvant des fatigues du jour.

—Vous voulez partir? dit-elle, soudain ramenée à la réalité.

—Oui, j'ai été trop heureux ici; vous m'avez épargné les peines et les luttes de la vie, répondit-il, en portant à ses lèvres la main de sa bienfaitrice. Je ne connais ni la solitude, ni le travail acharné, qu'on prend corps à corps, pour l'obliger à vous servir... Je ne serai vraiment un homme que lorsque j'aurai goûté de ce pain-là!

—Je ne puis vous blâmer, fit lentement Nadia, en posant sa main sur la tête encore inclinée du jeune homme, comme si elle voulait le bénir; vous avez raison, sans doute; mais vous allez laisser un grand vide parmi nous... Je m'étais figuré que vous seriez toujours là... Enfin, la consolation, c'est de penser que vous reviendrez. N'oubliez jamais, Volodia, que votre place est ici, près de mon fils, près de moi...

Le regard de madame Korzof erra autour du salon. Marthe ne disait rien; prévenue par son frère dans le courant de la journée, elle avait eu le temps de laisser s'épancher le premier flot de son chagrin. Sophie s'était assise devant un livre et ne semblait pas avoir entendu.

—Vous reviendrez, j'espère, répéta Nadia, et pour ne plus nous quitter.

Pierre se mit à faire des châteaux en Espagne. Il attendait le retour de son ami pour innover un système d'aération inventé par lui, et supérieur, disait-il, à tout ce que l'on avait vu jusqu'à ce jour. Le salon fut bientôt plein de demandes et de réponses qui s'entre-croisaient.

Quand on se fut retiré pour la nuit, Volodia entra dans la chambre de sa sœur.

—Madame Korzof vient de me dire, fit celle-ci, que tu trouveras un crédit à ton nom chez Rothschild, à Paris, à Londres et à Francfort, de manière que tu puisses compléter tes études sans le moindre souci matériel.

—Je la reconnais bien là! dit Volodia avec une profonde reconnaissance. Elle est et sera toujours la même; mais Marthe, je ne veux pas me servir de son argent. J'ai fait quelques économies en donnant des répétitions...

—Moi aussi, interrompit la bonne sœur; tiens, je les comptais justement. Voilà cinq ans que je mets de côté pour ce jour!

Elle lui montrait avec orgueil le trésor amassé par elle, au prix des heures de leçons si souvent ennuyeuses et toujours fatigantes.

—J'accepte, ma sœur chérie, mon autre mère, répondit Volodia, les yeux pleins de larmes. C'est toi qui m'as fait ce que je suis, par ta vigilance d'abord, par ta tendresse ensuite...

—C'est moi, soit, et puis nos protecteurs, fit remarquer doucement la modeste Marthe.

—Ah! certes, soupira le jeune homme; mais si madame Korzof n'avait pas admiré ton courage et ta patience, quand tu jouais du piano pour faire danser, afin de pouvoir payer mes dépenses, je ne sais trop ce que nous serions à présent l'un et l'autre. Laisse-moi dire et penser, ma sœur chérie, que je dois à tes vertus la carrière qui est ouverte devant moi!

Marthe avait bien envie de dire encore quelque chose, mais elle se tut, après mûre réflexion.

Le départ de Volodia ne se fit pas attendre; quelques jours après, il quitta l'hôpital, où la vie s'était jusque-là concentrée pour lui. Sophie lui dit adieu comme les autres, avec la même sollicitude affectueuse, et il partit le cœur lourd, comme quelqu'un qui laisse derrière lui le meilleur de sa vie.

L'année se prolongea, et finit par faire dix-huit mois. Lorsqu'il revint, Volodia n'était plus le jeune homme frêle qui avait quitté jadis si tristement ses amis; pendant son absence, il avait appris à connaître le prix de la vie, celui du temps, et mille autres choses qu'on n'acquiert qu'à ses propres dépens. Il rapportait les matériaux d'un livre, où il espérait poser les bases d'une expérimentation nouvelle. C'était un homme, maintenant, un homme capable de remplir un rôle sérieux dans la vie.

Il trouva madame Korzof telle qu'il l'avait quittée; elle continuait désormais une carrière de devoirs, où elle avait fini par trouver des joies.

Son cher absent n'était jamais loin de sa pensée; à toute heure du jour, on la voyait s'arrêter comme si elle écoutait ou regardait un être invisible, qu'elle seule discernait.

—Maman parle avec mon père! disait tout bas Sophie, en posant un doigt sur ses lèvres. Et c'était vrai. Nadia interrogeait dans ses perplexités celui qui avait eu pendant si longtemps le secret de toutes ses pensées, et il lui répondait, car jamais ils n'avaient différé d'avis sur le devoir et la conscience; elle n'avait qu'à chercher au fond d'elle-même pour y trouver la réponse de son mari.

Pierre était devenu un garçon sérieux, quoiqu'il eût besoin à son tour de cette discipline indispensable de la vie solitaire; il n'avait pas voulu quitter l'hôpital avant le retour de Volodia, craignant de laisser prendre en son absence trop de liberté aux jeunes gens qui s'y trouvaient employés.

—À mon tour! dit-il joyeusement, lorsque le premier feu croisé des demandes et des réponses se fut un peu calmé. Je vais prendre aussi mon vol, et vous verrez si je ne vous rapporte pas des idées, des idées, à les remuer à la pelle!

—À propos, fit Volodia, et ton système d'aération?

—Je t'ai attendu un an et un jour, mon cher ami, comme on fait pour les objets perdus, et puis je l'ai essayé tout seul.

—Il va?

—Pas le moins du monde! Ça ne vaut rien du tout!

Il riait de si bon cœur que tout le monde fit chorus.

Le lendemain, comme Volodia entrait dans la salle à manger, pour le thé du matin, il trouva Sophie seule devant le plateau. La veille, ils avaient à peine échangé quelques paroles affectueuses, et il ressentait l'impression étrange que, bien que lui ayant parlé, il ne l'avait pas vue. Elle l'accueillit avec un sourire, et il s'assit près d'elle.

Pendant qu'elle lui préparait son verre de thé, il la regardait attentivement. Elle était peut-être moins jolie qu'elle n'avait été quelques années auparavant, dans la fleur de la seizième année, mais combien son visage avait pris de gravité douce! Elle aussi avait eu sa part de trouble et de chagrin; elle était sortie de la lutte avec elle-même triomphante et reposée, comme ceux qui connaissent le prix des joies du devoir.

—Enfin, dit-elle, vous voilà revenu! J'espère bien que vous ne nous quitterez plus!

Elle lui présentait le verre, et la cuiller d'argent fit entendre un léger cliquetis. Il le prit de sa main, et le posa devant lui.

—J'ai beaucoup débattu cette question avec moi-même, dit-il gravement; pendant que Pierre sera absent, je ne peux évidemment pas songer à abandonner l'hôpital; mais quand il sera revenu...

Le visage de Sophie s'était couvert de rougeur. Il la regarda, et vit qu'il s'était cru plus fort qu'il ne l'était en réalité. Il avait pu vivre loin d'elle, avec l'espoir, de la revoir, mais s'il fallait s'exiler maintenant... Voilà donc à quoi avait servi son sacrifice! Il se retrouvait au même point exactement que dix-huit mois plutôt! Elle prit la parole, et sa voix émue avait quelque chose de particulièrement touchant.

—Les absences ont du bon, dit-elle, parce qu'elles vous font apprécier les absents... Est-ce vrai?

Volodia s'inclina en signe d'assentiment.

—Par exemple, continua-t-elle, quand vous étiez là, je ne voyais en vous que le mentor sévère; quand vous avez été parti, je ne saurais dire combien l'ami m'a manqué...

Elle se tut. Il attendait qu'elle continuât; après un léger effort, elle reprit:

—J'ai eu de grands torts envers vous, reprit-elle, et pendant de longues années: c'est pendant votre absence que j'ai fait toutes ces découvertes; j'attendais votre retour avec impatience pour...

Elle s'arrêta encore une fois.

—Pour...? répéta Volodia avec un sourire encourageant.

—Pour vous prier de me le pardonner, fit-elle en baissant la tête.

—Je ne vous en ai jamais voulu, dit-il gravement, et vos paroles d'aujourd'hui me remplissent d'une joie profonde. Vous êtes maintenant ce que vous deviez être, la digne fille de vos parents...

—Oh! non, fit tristement la jeune fille. Je sais combien je suis différente de ma mère... Vous souvenez-vous du temps où je la méconnaissais?

—Je m'en souviens, dit Volodia.

Sophie rougit. Elle ne pouvait plus songer à l'erreur de sa vie sans un sentiment de honte douloureuse, plus fort en présence du jeune homme que devant tout autre. Il s'en aperçut, et avec sa délicatesse ordinaire, il lui vint en aide.

—Vous n'étiez qu'un enfant dans ce temps-là, dit-il; vous aviez les ténacités irraisonnées de l'enfance. Tout cela est bien loin maintenant; l'avenir est plein de joies pour vous.

—La meilleure joie, dit Sophie sans le regarder, c'est l'estime de ceux qu'on aime.

—Vous l'avez, répondit Volodia en détournant les yeux.

Sophie se pencha sur le plateau, comme si elle était devenue soudain myope.

En ce moment, Pierre entra, et l'on parla de tout autre chose.

Quinze jours plus tard, au moment où le jeune homme fermait sa malle, pour son départ fixé au lendemain, il vit entrer dans sa chambre Volodia, très-pâle et visiblement troublé.

—Qu'as-tu? lui demanda Korzof avec un calme qui l'étonna lui-même.

—J'ai que... je n'avais pas suffisamment réfléchi quand je t'ai promis de rester ici en ton absence, dit le jeune médecin; je viens te demander de me libérer de ma promesse. Il ne s'agit pas de quitter mon service à l'hôpital, tu le comprends bien, mais seulement de demeurer ailleurs. En ton absence, seul sous ce toit avec ta mère et ta sœur...

—Ah! fit Pierre toujours très-tranquille; tu n'as pensé à cela qu'aujourd'hui?

Volodia se troublait de plus en plus.

—J'y avais pensé, dit-il, mais je n'ai reconnu l'urgence que...

—C'est très-bien; tu nous prends un peu à l'improviste, mais je pense que je vais arranger cela; ferme ma malle en attendant, voici la clef.

Il sortit, laissant son ami s'escrimer de son mieux contre un couvercle récalcitrant, et quelques instants après il rentra, tout aussi tranquille.

—Va dans la salle à manger, dit-il, j'ai prévenu ma mère, tu l'y trouveras.

Ce n'était pas Nadia que Volodia aperçut en ouvrant la porte, ce fut Sophie, qui l'attendait, debout près de la fenêtre. Il allait se retirer, tout confus, lorsque la jeune fille l'appela.

—Venez ici, Volodia, lui dit-elle; vous voulez nous quitter?

Il la regarda avec des yeux pleins de tristesse et de reproche, puis se détourna.

—Je ne puis faire autrement, dit-il.

—Si pourtant je vous priais de rester? fit-elle timidement.

Il leva sur elle un regard hésitant, et rencontra celui de Sophie, plein de tendresse virginale.

—Je vous ai bien fait souffrir par mes défauts, dit-elle en rougissant; il n'est que juste de vous offrir une compensation... restez ici, mais restez-y en maître...

Nadia parut sur le seuil. Elle embrassa du regard les jeunes gens, et son cœur ressentit une joie profonde, longtemps désirée, longtemps attendue.

—Enfin! fit-elle. Il y a bien des années, Volodia, que je vous nomme mon fils!

Le départ de Pierre fut retardé, car il voulait assister au mariage de sa sœur. Enfin, un beau jour d'hiver, il partit joyeux, laissant près de sa mère les jeunes gens mariés la veille. Marthe restait auprès de Nadia, pour la distraire un peu de sa solitude relative pendant la lune de miel.

—Je suis née tante, dit-elle; je l'ai répété toute ma vie; la Providence le sait trop bien pour ne pas m'accorder des nièces et des neveux.

L'hôpital a rendu à leurs familles cette année deux cents malades qui bénissent le nom de Korzof.

FIN

PARIS.—TYPOGRAPHIE DE E. PLON ET Cie, RUE GARANCIÈRE, 8.

[*] Tille, sorte d'étoupe extraite de l'écorce de tilleul.