II
En annonçant dans un même paragraphe la mort de Marmontel, de Montucla et de Daubenton, le MAGASIN ENCYCLOPÉDIQUE faisait observer que la littérature, la géométrie et l'histoire naturelle perdaient à la fois leurs doyens, et formait des voeux pour que la mémoire du premier, «bien qu'il n'appartînt, plus à aucune association littéraire»,—ce qui n'était pas tout à fait exact,—ne fût pas privée du juste hommage qui lui était dû. L'Institut national à Paris, les Lycées, qui reprenaient en province la succession des Académies jadis si nombreuses, s'efforçaient alors de rattacher le passé au présent en évoquant publiquement le souvenir des membres dont les noms brillaient sur leurs anciennes listes. C'est ainsi que, dès le 30 germinal an VIII (20 avril 1800), le citoyen Taverne lut devant le Lycée de Toulouse un ÉLOGE de l'ancien lauréat des Jeux floraux, dont il n'y a guère à tirer qu'une anecdote plus ou moins controuvée[6]. Elle ne souleva, il est vrai, pas plus de protestations que l'invraisemblable affabulation imaginée sur son nom même par Armand Gouffé, Tournay et Vieillard, pour glorifier l'auteur de BÉLISAIRE, et représentée en fructidor an XI sur le théâtre du Vaudeville. Les auteurs purent impunément montrer Mme de Pompadour (morte en 1764) s'efforçant de détourner les foudres de la Sorbonne prêtes à frapper_ BÉLISAIRE (1767), Marmontel rimant au château de Ménars l'opéra de DIDON (écrit en 1784), Marigny lui demandant (toujours en 1767) quand on représenterait sa_ CLÉOPÂTRE (jouée en 1750); l'indulgente critique n'eut d'oreilles que pour «de jolis couplets sans calembours et tout à fait exempts de mauvais goût». Quant à la donnée même du vaudeville, elle est inepte, et je renvoie les curieux qui la voudraient connaître soit à l'analyse du MAGASIN ENCYCLOPÉDIQUE, _soit au texte lui-même, car la pièce a été imprimée[7].
Ce nouvel «hommage» était depuis longtemps oublié quand les_ MÉMOIRES D'UN PÈRE, publiés en 1804, étaient dans toutes les mains, et que Morellet lut enfin devant ses confrères de la seconde classe de l'Institut (12 thermidor an XIII—30 juillet 1805) un_ ÉLOGE _dont la dernière partie est précisément consacrée à répondre aux critiques provoquées par les testimonia posthumes de son neveu.
Depuis la révélation déjà lointaine des_ CONFESSIONS de Rousseau, et bien avant celle des LETTRES de Mme du Deffand, ou de la CORRESPONDANCE LITTÉRAIRE _de Grimm, aucun livre n'avait remis en circulation plus de noms célèbres, ni ranimé plus de polémiques tant sur les hommes que sur les doctrines. Deux partis divisaient alors la société renaissante: l'un, celui des «dévots», rendait responsable des crimes de la Révolution tout le siècle qui l'avait précédée, et volontiers en eût aboli jusqu'au souvenir; l'autre, bien moins nombreux, celui des «idéologues», défendait pied à pied des conquêtes dont il avait eu sa part, et s'y montrait d'autant plus attaché qu'il n'ignorait pas ce qu'elles avaient coûté[8].
Ces querelles plus politiques que littéraires, dont la personnalité de Marmontel fut bien moins le sujet que le prétexte, ont été parfaitement résumées, et, si j'ose dire, compensées dans une étude intitulée précisément:_ DES MÉMOIRES DE MARMONTEL ET DES CRITIQUES QU'ON EN A FAITES. Cette étude, signée E. H. (Mme Guizot, née Pauline de Meulan), publiée dans les ARCHIVES LITTÉRAIRES DE L'EUROPE, tome VIII (1805), p. 124-141, n'a pas été recueillie par Mme de Witt dans les deux volumes où elle a réuni sous ce titre: LE TEMPS PASSÉ, les articles fournis au PUBLICISTE par des membres de sa famille, et cette omission a d'autant plus lieu de surprendre que tout le début de l'article a été reproduit dans ce journal à la date du 7 ventôse an XIII (26 février 1805). C'est assurément l'une des meilleures pages de Mme Guizot, et l'on y retrouve en germe quelques-unes des remarques suggérées à Sainte-Beuve par la lecture de ces mêmes MÉMOIRES, _notamment sur la tendance de Marmontel à tout embellir, hommes et choses, d'un coloris «bienveillant et amolli», et à refaire, vaille que vaille, les discours tenus à lui ou par lui dans une circonstance mémorable.
Deux autres jugements dont il importe de tenir compte furent portés à la même date sur les_ MÉMOIRES, _mais tous deux, et pour cause, restèrent ignorés des contemporains: l'un est inédit, l'autre n'a vu le jour que dans les oeuvres posthumes de son auteur.
Jacques-Henri Meister, retiré à Zurich, continuait, pour quelques souscripteurs la correspondance littéraire dont Grimm lui avait, dès 1774, cédé la clientèle, et il demandait volontiers à ses amis de Paris de quoi alimenter sa gazette manuscrite. Mme de Vandeul, fille unique de Diderot, était du petit nombre de ses tributaires, et voici ce qu'elle lui répondait au sujet du livre que chacun s'arrachait_[9]:
J'ai lu les Mémoires de Marmontel; le plaisir qu'ils m'ont fait a été de me reporter au temps de ma jeunesse, aux époques où j'ai vu et connu tous ceux dont il parle. Pour lui-même, il s'est peint, ce me semble, tel qu'il était: courant après la fortune, faisant la cour à ceux qui pouvaient le mener à son but d'ambition, de succès littéraires ou d'argent, aimant le plaisir de manière à n'aller que dans les sociétés où il se trouve, et changeant de société sans chagrin ni regret; aimant les femmes, et ne s'attachant à aucune assez pour l'empêcher d'en vouloir une autre. Il parle assurément très bien de mon père, mais pendant sa maladie, qui a duré dix-neuf mois, il n'a envoyé qu'une seule fois savoir de ses nouvelles, et n'est jamais venu le voir. Ce n'était pas par projet, c'est qu'il n'y a pas pensé, et sûrement il aura appris sa mort comme une nouvelle de gazette. Ce qui me déplaît fort, c'est que, pour l'instruction de ses enfants, il leur ait appris à recueillir de la façon la plus dangereuse tous les détails de la vie domestique où la confiance fait introduire. Mais est-il au monde une manière plus propre à réconcilier avec l'ignorance et la sottise, à faire fuir comme la peste les gens d'un esprit un peu supérieur? Je ne vois personne qui ne fasse cette réflexion. L'intérieur d'une société n'est-il pas sacré? Comment! des maîtres de maison, s'ils supposent qu'un individu peut être indiscret, avertiront leurs convives, ils tairont à leurs amis les défauts qu'ils observent, et pendant qu'ils dépensent ainsi leur estime, leur amitié, souvent leur admiration pour le talent et l'esprit, le fruit qu'ils ont à espérer de leur confiance est de se voir un beau jour peints, traduits au tribunal de la société qui leur succède, et cela sans considérer si l'on ne fait pas grande peine à leurs parents! Si j'avais de la richesse et de la jeunesse, je crois que je ne recevrais que des imbéciles, pour être à l'abri des éloges ou des critiques futures de beaux esprits qui semblent avoir renoncé à la sûreté du commerce, sans laquelle la société n'est qu'une ruche d'insectes très dangereux. Voilà, mon ami, tout ce que m'a fait penser l'ouvrage de Marmontel, et je suis sûrement une des personnes qui l'ont lu avec le plus d'intérêt et de plaisir.
À cette appréciation sévère, où perce une pointe de ressentiment personnel, il est juste et piquant d'opposer le jugement beaucoup plus net et rassis d'un homme qui est et restera, disait Sainte-Beuve, «un homme du XVIIIe siècle», de L.-P. Roederer. Sa lettre à M. de V…, du 23 frimaire an XIII (19 décembre 1805), montre très bien le fort et le faible, des MÉMOIRES[10].
J'ai lu en entier les Mémoires de Marmontel. Il n'y a guère que les deux premiers volumes qui répondent à ce titre, car, quand l'auteur raconte les commencements de la Révolution, il est historiographe de France, et non historien de lui-même. Il n'est pas vrai, comme le disent bien des gens, que cette partie soit absolument mauvaise: elle est pleine de détails vrais et d'observations justes; mais l'auteur n'a pas tout vu.
Il est évident pour moi que tout ce qui regarde les temps antérieurs à la Convention a été rédigé dans la vue de remplir le devoir de la place d'historiographe, et c'est le seul monument que Marmontel ait laissé de l'existence qu'il avait sous ce titre. Sa Lettre sur le Sacre de Reims est au-dessous du médiocre: ce n'est rien. Ce qu'il dit du commencement de la Révolution est quelque chose. La politique était chose trop compacte et trop profonde pour les yeux de Marmontel: il était accoutumé à pénétrer dans les moeurs des boudoirs et des coulisses, aussi peint-il très bien des caractères de femmes; et d'hommes du monde, ce qui diffère très peu des femmes; mais, quand il veut nous représenter l'âme d'un politique, d'un conspirateur ou d'un grand citoyen, d'un factieux ou d'un homme d'État, le burin s'émousse dans ses mains, et nul trait ne ressort.
Dans la partie qui concerne Marmontel, et qui, seule, constitue proprement ses Mémoires, deux sentiments distincts m'ont frappé, et je les ai conservés après la lecture: le premier, c'est que l'auteur a su rendre la pauvreté aimable, intéressante, noble, en lui donnant de l'esprit et de l'âme, et le second, c'est qu'il rend la grandeur parfaitement ridicule et méprisable quand il la trouve sans moeurs, sans raison, sans esprit. Je lui sais gré de ces deux effets; il est bon de montrer par de doubles exemples que l'esprit et la raison sont les maîtres du monde; que, partout où pénètre leur lumière, il y a de l'intérêt, et que l'oripeau ni le pouvoir ne peuvent en tenir lieu.
J'ai remarqué avec plaisir que Marmontel, en parlant mal de la Révolution, même en plaidant pour la liberté du culte catholique, avait été conséquent; qu'il n'avait rétracté ni eu besoin de rétracter les principes de sa philosophie pour se déchaîner contre les horreurs commises par des scélérats qui n'avaient pas plus de rapport avec la philosophie qu'avec l'Évangile, où la doctrine dite des Sans-Culottes est expressément établie. Je conclus de là que, si tous les confrères de Marmontel avaient, comme lui, poussé leur carrière jusqu'au delà de la Révolution, comme lui, sans se démentir plus que lui et en se conformant aux principes professés par eux durant toute leur vie, ils auraient eu horreur de tout ce qui se passait en 92, en 93, même avant et depuis. Il me paraît donc que ces Mémoires sont un témoignage en faveur des philosophes du XVIIIe siècle, et contre les crimes qui en ont déshonoré la fin, et contre les calomniateurs qui veulent les en charger.
Il me paraît, au reste, que le prodigieux succès de ces Mémoires, que tout le monde lit et dont tout le monde parle, est une forte preuve du peu de succès qu'ont obtenu, hors de leur parti, les détracteurs jurés de la raison humaine, gens bien plus odieux que ne sont ridicules les chevaliers de la perfectibilité. L'intérêt qu'inspirent ces Mémoires tient en très grande partie à celui que le XVIIIe siècle et les hommes qui l'ont honoré continuent d'inspirer aux gens sensés du XIXe. Il y a de quoi rire à voir tant d'efforts répétés tous les matins par tant de fripons déguisés, sous tant de prétextes divers, pour nous faire rougir du XVIIIe siècle; il y a de quoi, dis-je, rire de les voir si parfaitement inutiles.