CHAPITRE XIV.

D'une grotte profonde, voisine de ce temple, Barthélemi crut entendre sortir des gémissements. «Qu'est-ce? demanda-t-il.—Passons, dit le cacique. Épargne à tes amis la honte de te montrer des malheureux.» Sans vouloir insister, Barthélemi s'avance jusqu'à ce temple abominable, où l'on voyait le dieu-tigre sur un autel rougi de sang. «Quel est le sang, demanda-t-il encore, qu'on a versé sur cet autel?—Celui des animaux, répondit le cacique, et quelquefois…—Achève.—Celui des Espagnols.—Des Espagnols!—Lorsqu'ils pénètrent jusqu'au centre de ces forêts, il faut bien les tuer, ou les prendre vivants. Et que faire de ces captifs, à moins que de les immoler? S'il s'en échappait un seul, notre asyle serait connu, et notre perte inévitable. Tu viens d'entendre la plainte d'un malheureux jeune homme qui nous fait compassion. Je ne puis me résoudre à le faire mourir. Cependant il faut bien qu'il meure; car, s'il nous échappait, il irait nous trahir.»

Las-Casas demande à le voir; et après avoir fait briser l'autel et l'idole du tigre, il retourne vers la prison où le jeune homme est enfermé.

Le captif, en voyant entrer ce religieux vénérable, ne douta point que ce ne fût encore un nouveau martyr de la foi, qu'on allait immoler. «O mon père, venez, dit-il, m'encourager par votre exemple; venez apprendre à un jeune homme à se détacher de la vie, à mourir courageusement.»

Mais dès qu'il s'aperçut que le solitaire était libre; qu'il commandait aux Indiens de s'éloigner, et que ceux-ci lui obéissaient: «Ah! reprit-il, que vois-je? et quel est cet empire que vous exercez parmi eux? Êtes-vous un ange du ciel, descendu pour ma délivrance? Parlez. Dites-moi qui vous êtes. Je sens revenir l'espérance dans ce cœur qu'elle abandonnait.»

«Je suis Espagnol comme vous, lui dit le solitaire; mais, n'ayant jamais trempé dans les crimes de ma patrie, je suis libre et chéri parmi les Indiens.—Hélas! et moi, lui dit Gonsalve (c'était le nom du jeune homme), qu'ai-je fait, que je n'aie dû faire, et dont j'aie pu me dispenser? Je suis le fils de Davila, du gouverneur de l'isthme: il m'avait envoyé à la poursuite des sauvages. Mes compagnons et moi, à travers les forêts, nous avons pénétré dans ce vallon; les Indiens nous ont enveloppés, nous ont accablés sous le nombre; les plus heureux des miens ont péri dans le combat, le reste a été pris, et sur l'autel du tigre je les ai vus tous immolés. Moi seul ils m'épargnent encore: soit que ma jeunesse ait touché ces inhumains, et que mes larmes leur inspirent quelque pitié; soit que leur cruauté m'ait voulu réserver pour un nouveau sacrifice; ils me laissent languir dans ce triste abandon, et dans l'attente de la mort, plus cruelle que la mort même. Hélas! pardonnez à mon âge un excès de faiblesse, dont je rougis en l'avouant. La vie m'est chère; il m'est affreux de la quitter à son aurore. Elle devait avoir tant de charmes pour moi! Il m'eût été si doux de revoir ma patrie! Et quand je pense que ces beaux jours, ces jours délicieux que j'y devais passer, sont évanouis pour jamais, je tombe dans le désespoir. Si du moins j'étais mort au milieu des combats, et par les mains d'un ennemi digne d'honorer mon courage! Mais ici, mais sur les autels d'un peuple stupide et féroce, me sentir tout vivant déchirer les entrailles, et voir, aux pieds du tigre, allumer mon bûcher! Cette destinée est affreuse. Ah! s'il se peut, délivrez-moi de ces mains inhumaines; rendez-moi à mon père. Il n'a que moi, je suis son unique espérance; ces barbares l'en ont privé.»

«Mon ami, lui dit Las-Casas, que vous êtes loin encore d'être changé par le malheur! Vous, fils de Davila, vous appelez barbares ces peuples, dont lui-même il fait, depuis dix ans, le massacre le plus horrible! Hélas! combien de pères, privés par ses fureurs de leur seule et douce espérance, se sont vus égorgés eux-mêmes, en implorant à ses genoux la grâce de leurs enfants! Il a versé plus de flots de sang que vous n'en avez de gouttes dans les veines; et le peuple enfermé dans ces forêts profondes, n'est que le malheureux débris de ceux qu'il a exterminés. Vous voyez qu'il poursuit encore ce qui lui en est échappé. Ils sont perdus, s'il les découvre; et lui rendre son fils, vous l'avouerez vous-même, ce serait risquer qu'un secret, d'où leur salut dépend, ne lui fût révélé.—Ah! gardez-vous, lui dit Gonsalve, de leur apprendre qui je suis.—Moi! dit Las-Casas, les tromper! leur cacher le péril de votre délivrance! Non; ce serait leur tendre un piége. Si je parle pour vous, je dirai qui vous êtes; on saura ce que je demande, ce qu'on risque à me l'accorder. Ou mon silence, ou ma franchise; c'est à vous de choisir.—Choisir! De tous côtés je ne vois que la mort. Je m'abandonne à vous.—Reprenez donc courage. Mais tirez de l'état où vous êtes réduit, cette utile et grande leçon, que le droit de la force est un droit odieux; que si les Indiens l'exerçaient à leur tour, et se permettaient la vengeance, il n'est point de supplice auquel ne dût s'attendre le fils du cruel Davila; que l'état naturel de l'homme est la faiblesse; qu'à votre place, il n'en est point qui ne fût timide et tremblant; que l'orgueil, dans un être si voisin du malheur, est le comble de la démence; et qu'exposé lui-même chaque jour à devenir un objet de pitié, il est aussi insensé que méchant, lorsqu'il ose être impitoyable.»

Las-Casas, de retour auprès de Capana: «Cacique, lui dit-il, n'es-tu pas soulagé, comme d'un joug triste et pénible, de ne plus adorer un être malfaisant, et de servir un Dieu clément et juste?—Il est vrai, lui dit le cacique, que nos cœurs, flétris par la crainte, semblent ranimés par l'amour.—Oui, mon ami, l'homme est fait pour aimer. La haine, la vengeance, toutes les passions cruelles sont pour lui un état de gêne, d'angoisse et d'avilissement. Il se sent élever, il sent qu'il se rapproche de l'être excellent qui l'a fait, à mesure qu'il est plus doux, plus magnanime. Étouffer son ressentiment et triompher de sa colère, opposer les bienfaits à l'injure qu'on a reçue, en accabler son ennemi; c'est un plaisir vraiment divin.—Je le conçois, dit le cacique.—Non, tu ne peux le concevoir avant de l'avoir éprouvé. Mais il ne tient qu'à toi de jouir pleinement de ce plaisir pur et céleste. Fais venir ce jeune captif qui tremble et gémit dans tes chaînes, et dis lui, en le délivrant: Fils du désolateur de l'isthme, fils du meurtrier de nos pères, de nos femmes, de nos enfants, fils de Davila, je pardonne à ton âge et à ta faiblesse. Vis, apprends d'un sauvage à imiter ton Dieu.—Le fils de Davila! s'écria le cacique; quoi! c'est lui que je tiens captif!» A ces mots, ses yeux irrités s'enflammèrent comme la foudre. «Oui, c'est le fils de Davila, reprit le solitaire avec un air tranquille, c'est lui que tu peux déchirer, dévorer même si tu veux. Mais écoute-moi. A peine ta vengeance sera-t-elle assouvie, tu seras triste, et tu diras: Le voilà égorgé, et son sang répandu ne rend la vie à aucun des miens: ma fureur est donc inutile: j'ai fait périr le faible, peut-être l'innocent; et je suis coupable sans fruit… Sa vie est dans tes mains; choisis de renoncer à mon Dieu ou à ta vengeance; et reprends le culte du tigre, si tu veux t'abreuver de sang.»

«J'adore le Dieu de Las-Casas, dit le cacique. Mais toi-même, crois-tu qu'il me commande de laisser impunis tous les maux qu'un barbare nous fait depuis dix ans?—Oui, la loi de mon Dieu te prescrit le pardon et l'amour de tes ennemis.—L'amour!—Ne sont-ils pas ses enfants comme toi? ne les aime-t-il pas lui-même? Et peux-tu adorer le père, sans aimer les enfants? Plains-les d'être coupables, et souhaite qu'ils cessent d'être méchants; mais ne sois pas méchant comme eux, et mérite, par ta clémence, que ton Dieu en use envers toi.»

«Tu me confonds; mais tu me touches, dit le cacique. Allons, qu'exiges-tu de moi? Qu'au fils du cruel Davila je pardonne comme à mon frère? J'y consens. Qu'on l'amène ici. Je briserai sa chaîne, et je l'embrasserai. Mais qu'en ferai-je, après lui avoir permis de vivre? S'il s'échappe, il divulguera le secret de notre asyle; et tu auras perdu tes amis.—J'ai cette crainte comme toi, lui répondit le solitaire; et je ne veux, quant-à-présent, qu'adoucir sa captivité.»

Gonsalve attendait avec impatience le retour de Las-Casas. «Eh bien, lui dit-il en tremblant, qu'avez-vous obtenu?—Qu'on vous laisse la vie.—Ah! mon père! Et la liberté, l'ai-je perdue pour jamais?—Je vous ai dit que le salut de ces malheureux Indiens tient au secret de leur asyle.—Je le sais; mais répondez-leur qu'il ne sera jamais trahi par moi.—Comment répondrais-je de vous? dit le solitaire. A votre âge on ne répond pas de soi-même. C'est à vous de gagner l'estime du cacique, et d'obtenir, avec le temps, qu'il daigne se fier à vous.—Et lui avez-vous dit qui je suis? demanda Gonsalve.—Oui, sans doute.—Je suis perdu.—Non, vous ne l'êtes pas. Je vais vous mener devant lui.»

«Jeune homme, lui dit le cacique en le voyant, adores-tu le Dieu qu'adore Las-Casas?—Oui, répond Davila.—Crois-tu que nous soyons enfants de ce Dieu, comme toi?—Je le crois.—Nous sommes donc frères? Pourquoi venir tremper tes mains dans notre sang?—J'obéissais.—A qui?—Vous le savez assez.—Oui, je sais que tu es né du plus méchant des hommes, et du plus cruel envers nous. Mais Las-Casas me dit que son Dieu et le mien m'ordonne de te pardonner. Je te pardonne. Viens, embrasse ton ami.» Le jeune homme, à ces mots, tombe aux pieds du cacique. «Que fais-tu? lui dit le sauvage; ne sommes-nous pas frères? N'es-tu pas mon égal?» Il dit; et lui tendant la main, il le délivra de ses chaînes. Barthélemi, témoin de ce spectacle, avait le cœur saisi de joie et d'attendrissement. «Davila, dit-il au jeune homme, voilà, voilà de vrais chrétiens!»